CHAPITRE VII
Angélique, sa seconde fille, morte prématurément, Tallemant des Réaux, accablé par le chagrin, avait quitté depuis peu la bruyante rue des Fossés-Montmartre et la paroisse Saint-Eustache et s'était, de nouveau, installé dans la paroisse Saint-Roch, rue Sainte-Anne, où il espérait goûter plus de tranquillité. Il souffrait. Son ménage vivait encore dans la discorde. Mme des Réaux, devenue peu à peu dévote, ne sortait plus du couvent des Nouvelles catholiques, endoctrinant sa fîlleaînée, Anne-Elisabeth, prête, elle aussi, à abjurer le protestantisme. Charlotte, la cadette, résistait aux catéchismes maternels. Ayant hérité de ses ascendants Fardente foi huguenote, elle pratiquait au Temple une piété également excessive. Les trois femmes, toujours en humeur de controverse, troublaient de leurs disputes la méditation du solitaire (1).
(i) Une donation entre-vifs d'Anne Rambouillet à Mme des Réaux, en date du 27 juin 1681 (B. L. R. ms. na 675), précise l'adresse du ménage. Nous n'avons pas retrouvé l'acte de décès d'Angélique. La suite du chapitre montrera les divergences de pensée des deux femmes.
Des Réaux s'enfermait dans son cabinet pour ne point entendre leur ramage. Il ne sortait guère, tant il lui déplaisait de revêtir ses habits de deuil, de ceindre sa petite épée de deuil, de circuler dans son carrosse de deuil. Au moins, dans sa maison, pouvaitil écarter ces hardes funèbres, s'habiller librement, comme au temps de sa jeunesse, de taffetas, de satins, de damas aux couleurs gaies, rehaussés d'or et d'argent. Il devenait si casanier que, tel jadis Gédéon II le magnifique, il possédait trois robes de chambre dont deux surtout lui plaisaient, Tune de taffetas couleur de café, sa teinte favorite, doublé de soie bleue, et l'autre faite d'une étoffe gris de perle (1).
Lire les philosophes et les poètes constituait sa principale occupation (2). S'il l'abandonnait, aussitôt la tristesse envahissait son âme où les riantes images du passé s'opposaient aux sombres images du présent. Tous ceux qu'il avait aimés étaient morts. Peu de temps auparavant, il avait enterré Olivier Patru qui s'était éteint, résigné à sa misère, dans sa petite maison du faubourg Saint- Marceau. Sur cette tombe amie, il avait déposé un double présent de rimes, célébrant à la fois l'écrivain, l'orateur et le sceptique (3).
(1) Inventaire après décès des biens de Tallemant des Réaux précité.
(2) Monmerquê : Historiettes, VIII, 23, assure que Des Réaux aurait occupe la charge de contrôleur principal ancien des régiments au Département de Basse-Bretagne, et cite une quittance « entièrement écri'e et signée de sa main » pour l'année 1675. Cette quittance de 95 I. 5 sols, conservée à la B. N. Pièces originales n° 27*8, n'est pas signée. Une main étrangère a écrit au dos : Tallemant des Réaux. Cette pièce est-elle réellement écrite de la main de notre héros? Nous n'osons l'aflirmer.
(3) Patru mourut le 16 janvier 1681. Des Reaux lit son épitaphe {Rec. de vers choisis, 1693, p. 170). Une autre épitaphe, conservée dans ses ms. {B. L. R. ms. n° 673), plus significative, lui est
Le gai La Sablière aussi venait de disparaître de ce monde, emporté par le chagrin d'avoir perdu son amante, Mlle Vanghangel. Il ne restait de lui qu'un petit livre de Madrigaux publié dernièrement et qui donnait une idée imparfaite du charme de son esprit (1). Mme de La Sablière n'avait pas paru très affligée par cette mort. Elle traversait alors une crise sentimentale. Son amant, le marquis de La Fare, épicurien cynique, l'abandonnait, lassé d'elle, lui préférant le jeu de la bassette. A cette heure, ses trois enfants mariés, ayant rejeté de sa vie cet ingrat, elle s'était retirée aux Incurables, convertie, dévote, soignant de ses belles mains les malades, venant seulement, de temps à autre, prendre, en son logis qu'il occupait, des nouvelles de son bon ami La Fontaine.
Des onze enfants du financier Rambouillet, trois seulement, en outre de Mme des Réaux, subsistaient : Nicolas II, Anne et Pierre. Le premier, ayant fait de méchantes affaires, écrasé par la lourde taxe de la Chambre de justice, accusé de détournements frauduleux, se démenait au milieu des créanciers et des gens de loi (2). Anne la naine décelait une terrible humeur processive devant le Parlement où elle s'évertuait à défendre son bien. Elle n'entretenait
attribuée par Monmerqué : VIII, 3!. Richelet : Les plus belles lettres françoises, 1753, I, 69, parle des relations de Patru et de Des Réaux.
(lj Paris, 1680, in-12, publié par son fils Nicolas. La Sablière mourut le 3 mai 1679 et fut enterré le 4 au cimetière des Saints- Pères (B. N. N. acq. ms. n0 3621, art. Rambouillet).
(2) On lit information contre lui à la requête de Marguerite Rambouillet. Parmi les témoins : Anne Gaignot, Antoine Menjot, etc.. (A. N. Y. 10721, Pièces des 13 et 17 avril 1681). V. aussi, affaire identique concernant sa femme : B. N. Thoisy, 84, f08 518,
plus à cause de sa taille contrefaite l'espoir d'un mariage. Seul lo goût de l'argent l'animait. Elle faisait des placements en rentes viagères et Des Réaux avait consenti à lui servir de cette sorte un petit revenu annuel (1).
L'immense fortune des Rambouillet s'était peu à peu effritée. Pierre Rambouillet le cadet rêvait de la reconstituer. C'était le véritable héritier de ces financiers retors qui depuis si longtemps considéraient le pays comme un immense terrain d'exploitation. Il continuerait leur race. On annonçait son prochain mariage avec Anne Bourdin de Pierre- Blanche qui lui apportait dot solide. Il n'était point d'adjudication de ferme royale où il n'intervînt pour glaner quelque avantage (2).
Des Réaux mesurait l'inanité des efforts accomplis par ses énergiques ascendants. La puissance d'argent établie par eux avait trouvé dans l'improbité et la vanité ses éléments de destruction. Mme Tallemant de Boisneau et Tallemant de Lussac, victimes des louches combinaisons de Boisneau, végétaient maintenant dans l'ombre, sans crédit désormais, toujours
(1) Les Des Réaux lui servirent, à partir du 27 juin 1681, une rente de i.ooo 1. en échange d'une créance de 20.000 1. sur Nicolas II Rambouillet. V. la Donation précitée. Mauvaise affaire. La naine ne mourut que 25 ans plus tard, le ltr février 1706 {B. N. N. acq ms. n° 3621, art. Rambouillet).
(2) Nicolas II Rambouillet le logeait à Reuilly (B. N. Pièces originales, n° 2428, Act^ du 1" avril 1673). Pierre épousa, en janvier 1673, Anne Bourdin (Contrat du 28. Dot : 60.000 1.). Les époux furent sépares de biens par sentence du Ghâtelet du 25 novembre 1682. (A. N. Z. Z\ Arrêt de la Cour des Aides du 9 février 1693). Pierre fut intéressé à la ferme des domaines des généralités d'Amiens, Dijon, Lyon; à la ferme générale des Aides de France; aux impôts, billots, papiers à parchemin timbré de Bretagne; à la collection des impôts sur vins et bétail de Lyon, etc .. {B. N, Pièces originales, n° 2i88; A. N. E. 495A, f° 122).
sous la menace des créanciers actifs qui continuaient à alimenter le Parlement de leurs procès. Marie Puget de Montauron, veuve de Gédéon IJ, réfugiée au couvent des Bénédictines de Gonflans, près Charenton, s'y repentait d'avoir, en compagnie de son mari orgueilleusement dispersé une fortune qui la faisait puissante et honorée ^1. Elle était réduite, dans P espoir de l'intéresser à son sort, à flagorner le roi de ses mauvais quatrains que Madeleine de Scudéry transmettait à Mme de xMaintenon (2). Ses enfants étaient presque tous morts. Parmi les survivants, Pierre montrait une timide aptitude pour les finances (3). Seul Paul, l'abbé académiste, gagnait les pensions et les emplois par son habileté à louer les grands. Il souffrait d'une grave incontinence de parole. Par paresse, les académistes lui avaient confié le soin de haranguer en leur nom en toute circonstance. Sans cesse prosterné pour eux et pour lui-même aux pieds du roi, de Golbert, de tout homme capable de le servir, il s'était mis en lumière (4). On l'avait introduit
(1) Une cession de 2.857 1. 3 sols de rente à Léonor Boutard, en date du 12 mai 1676, nous donne son adresse. Elle avait conservé un domicile à Paris, rue de Cléry, par. Saint-Eustache (B. L. R. ms. n° 675).
(2) Des Réaux {B. L. R. ms. n° 673, f° 253) nous a conservé l'un de ces quatrains, publié et commenté par Monmerqué : « Avec fort peu d'argent, encor moins de jeunesse — Avec une famille aussi pauvre que moi — Je ne demande a Dieu ni grandeur ni richesse — Je suis assez contente : il a sauvé le roi ».
(4) Il habitait chez sa mère, rue de Cléry {Liste de M. M. de V Académie françoise, 16"6). Plus tard, d'après une liste de 1705, il habita rue Sainte-Anne, par. Saint-Roch. Sur ses pensions, V. Lettres, instructions et mémoires de Colbert, V, 1878, p. 486, 488- 489; Comptes des bâtiments du roi, édit. Guilîrey, 1881, I, Année 1678; Dangeau : Journal, edit. Feuillet de Conches, 1854, VIIT, 342; Perrault : Mém., édit. Bonnefon, 1909, p. 93; Ménage (Menagiana, 1715, II, 208) raille en lui le discoureur: Benserade (Portr. des 40 académiciens) persifle « Tallemanl l'orateur — A qui
dans la nouvelle académie des Inscriptions où il rencontrait un largo terrain de parierie. A cette heure, on venait de la parer de la charge un peu ridicule d'intendant des devises et inscriptions des édifices royaux et publics, mais qui rapportait 1.800 livres à son titulaire (1).
Des Réaux continuait à tenir à distance ce pédant dont le verbiage l'agaçait. Il n'avait jamais beaucoup aimé les académistes, gens vaniteux, opiniâtres dans leurs idées et dont beaucoup ignoraient l'art d'écrire. Pourtant il était souvent obligé de subir leur contact ou leur présence. Son frère François Tailemant, par exemple, maintenant logé tout auprès de lui, dans la rue Sainte-Anne, lui venait souvent rendre visite. La dernière fois qu'il l'avait vu, l'abbé lui apportait les tomes ÏII et IV de sa traduction, nouvellement parue, de V Histoire de la République de Venise, de Baptiste Nani. C'était bien l'esprit le plus « encastellé » qu'il eut jamais rencontré. Mais avec les ans qui inclinent à l'indulgence, il s'était habitué à ses bizarreries.
Il le laissait se plaindre sans l'interrompre. Pourquoi se piaignait-il? Il n'aurait pu le dire lui-même. Sans doute avait-il perdu quelque pécune dans la faillite Tailemant, mais son sort était enviable encore. On l'avait nommé premier aumônier de Madame. Une pension de 1.500 livres payait tous les
parole ne coûte ». Sur ses actes d'académicien, V. les Registres de V Académie française, 1906, passim ; Pellisson et d'Olivet : Hist. de l'Académie française, édit. Livet, qui confond les deux abbes Tailemant.
(l) A. A'. O1 23, f° 308; Invent, des papiers du cabinet Robert de Cotte, édit. Marcel, 1906, p. 219; Archives de l'art français, ire série, III, 239; Calai, de la coll. de lettres autogr de feu M. Lucas de Montigny, 1800 n° 2T62. Sur ses actes à l'Académie des Inscriptions, De Boze : op. cit., II, 493 et s.; Saint-Simon : op. cit., II 353; Perrault : op. cit., p. 13 i et s.
ans « son application aux belles lettres », c'est-à-dire les plates louanges rimées qu'il adressait au roi. Il touchait aussi 1.500 livres sur les revenus del'évêché de Mende. Louis XIV songeait, en outre, à lui attribuer quelque bonne abbaye (1). Néanmoins il allait geignant et mendiant partout, avide au point de faire un jour pay^r aux académistes, ses confrères, un festin qu'il leur avait offert au faubourg Saint-Antoine, rendu tellement célèbre par cette avidité qu'un railleur conseilla au roi de ne le point assister s'il voulait qu'il écrivît encore :
Il faisait sur sa pauvreté Toujours quelque conte pour rire :
Si tôt qu'elle l'aura quitté Il n'aura plus le mot à dire.
Des Réaux désapprouvait son attitude, mais à le bien étudier, il avait compris qu'à la vérité l'inquiétude et une étrange maladie de nerfs opprimaient le pauvre homme. Il était victime de son tempérament. Les exemples de cette inquiétude étaient innombrables. Un jour, l'abbé Tallemant, désignant un tailleur de pierres tissé dans une tapisserie, maugréa devant lui :
— Cet impertinent-là n'achèvera-t-il jamais de tailler cette pierre ?
Dans la société, l'abbé s'aliénait les gens les mieux disposés à son égard. Des précieuses, Judith et Marianne Gatelan, avaient été obligées de le bannir de leur ruelle pour cause de mauvaise humeur et d'impertinence. Il ne respectait même pas les
(1) Comptes des bâtiments précités, I, passim; Jal : op. cit., art. Benserade; Lettres, instructions et mémoires de Colbert, II, l'e part., p. CGXXXIII.
dévotes. A Tune d'elles qui disait en sa présence :
— Je pense que je ne serai mariée qu'en paradis !
— Je pense, répondit-il, qu'entre tous les saints vous ne manquerez pas de choisir saint Àlivergaut pour votre mari (1).
Il avait manqué sa vie par indolence et par lâcheté. Un merveilleux satirique sommeillait en lui qui s'était à poine exprimé. Ses épigrammes, disséminées de-ci, de-là, l'indiquaient suffisamment. Des Réaux ne pouvait s'empêcher de les admirer et celle-ci entre autres :
Quand Dacier et sa femme engendrent de leur corps Et que, de ce beau couple, il naît enfants, alors Madame Dacier est la mère.
Mais quand ils engendrent d'esprit Et font des enfants par écrit, Madame Dacier est le père.
Mais à suivre une voie normale de créateur, l'abbé avait préféré, tantôt directeur, tantôt chancelier, végéter à l'Académie, s'occuper d'orthographe et d'étymologie où il n'entendait goutte, discourir, distribuer des prix, hospitaliser des bureaux, aller en dépatation, inspirer à Boileau, par un mémorable combat à coups de dictionnaires contre son collègue Charpentier, un épisode du Lutrin, traduire avec dégoût des textes grecs et italiens (2).
(1) Qui mourut le vit roide.
(2) Sur tous ces faits, V. B. N. ms. n°s 9187 ; 12038, f° 237; 1272i, f° 87; 19144, f° 3i; N. acq. ms n° 3098, art. Tallemant; T. VI, 319; Liste de Mrs de l'Académie françoise, 1676; De Chavigny : Le cochon mitre, 1689, p. 915; Corr. entre Boileau-Despréaux et Brossette, précitée, p. 2i9; Pellisson et d' Olive t : op. cit., II, passim; Œuvres div. de Patru précitées, passim; Rec. des Factums d'Antoine Furetière, édit. Asselineau, i<S59, I, I96ets.; Registres de l'Académie française, 1895, I, passim; IV, 1906, p. 9.
— Le pauvre homme ! pensait Des Réaux. De toute la famille, seul Ruvigny procurait à Des Réaux en le venant voir une joie. Encore cette joie se mélangeait-elle de tristesse. Sa carrière de diplomate terminée, comblé de tous les honneurs et de tous les biens, le marquis combattait maintenant pour sa foi ( 1 ). Les entretiens des deux hommes ne roulaient guère plus que sur la question religieuse. Des Réaux contait à son beau-frère les mésintelligences de son intérieur. Ruvigny levait les bras en signe de désolation. Hélas ! toutes les familles étaient présentement divisées ! Que ne pouvait-il leur apporter la sérénité! Des temps lugubres s'annonçaient. Il ne cachait point son tragique souci. Le roi tombait de plus en plus entre les mains des dévots.
Depuis que lui, Ruvigny, avait abandonné à son fils aîné, en signe de blâme, après l'établissement de la caisse des conversions (2), la charge de Député général des Eglises réformées, il était constamment obligé de sortir de sa retraite, malgré ses infirmités, pour intervenir en faveur des protestants persécutés. Le roi écoutait avec déférence le vieux serviteur dont les négociations lui avaient valu l'alliance du Portugal contre l'Espagne, la neutralité et l'asti) Sur son ambassade de 1673-1676, V. A. E. Angleterre, Corr. polit., vol. 108, 110, ni à 118. 121. Le vol. 110 contient son Instruction. Sur sa mission de 1678, V. vol. 149. V. aussi, B.N. Mélanges Colbert, t. 167, p. 4. 345, 39 1, 397; t. 108 bis, p. 487, 503; t. 170 bis, p. 405, 550, 715; t. 17J, p. 205; t. 171 bis, p. 389,493, 577,63s. H.FornCron : Louise de Kéroualle, duch. de Porstmouth, 1886, p. 77 et s., montre Ruvigny soutenant le parti francophile de cette duchesse contre le parti francophobe de la duchesse de Mazarin.
(2) Pcîlisson, converti en 1670, embrassa l'état ecclésiastique et fonda en 1676 cette caisse, destinée à l'achat des consciences. Ii joua un rôle efficace, mais abject. Il fut d'ailleurs accusé d'avoir subtilisé à son prolit les fonds de cette caisse.
servissement de l'Angleterre, nombreux avantages en Allemagne, mais ne cachait pas son intention de ne souffrir plus qu'une religion en France.
Ruvigny montra à Des Réaux la lettre énergique qu'il avait adressée au chancelier Le Tellier après l'assemblée du clergé de 1680. 11 y protestait contre ces prêtres impitoyables et pareils « au sépulcre qui reçoit incessamment et qui ne dit jamais : c'est assez )). Depuis, avec le ministre Claude, il avait osé souligner au souverain qu'en rompant, par des mesures arbitraires, le pacte contresigné par ses pères et par lui-même, il s'exposait à parjurer un serment solennel. Il lui avait aussi précisé quel tort il faisait à l'État en obligeant à s'exiler les forces vives de la nation. Aucun plaidoyer n'émouvait plus le cœur racorni du monarque.
Ruvigny prévoyait, pour un temps plus ou moins lointain, la révocation de l'Edit de Nantes. Déjà les huguenots de province étaient molestés dans leurs personnes et dans leurs biens. Leurs temples brûlaient sur tous les points du royaume ; U>s dragons ravageaient plusieurs régions. Jusqu'à l'heure, Ruvigny, craignant une nouvelle Saint-Barthélémy, avait réussi à maintenir dans l'obéissance ses coreligionnaires. Obtiendrait-il longtemps encore que des hommes dont on pillait les maisons, traînait par les cheveux les épouses à la messe, violait les filles, ne se défendissent point les armes à la main? Luimême, redoutant qu'on ne l'obligeât à une conversion, préparait son exil, s'était muni de lettres de naturalisation anglaise. Il fuirait un pays où la liberté de conscience n'était plus respectée. Il engageait Des Réaux à agir de même.
Gomment Dos Réaux eût-il pu songer à quitter la terre natale? S'il s'y décidait, Mme des Réaux consentirait~< lie à l'accompagner? Hélas! son ménage ne vivait point, comme celui de Ruvigny, dans l'harmonie complète des sentiments et des convictions. Les affaires protestantes d'ailleurs s'arrangeraient peut-être. Le roi et le clergé se lasseraient d'écraser des innocents qui demandaient l'unique liberté de pri**r à l«kur guise. Il attendrait les événements pour prendre un parti.
Or, les événements démentaient son optimisme. Au fur et à mesure que les mois passaient, des ordonnances sortaient des conseils royaux resserrant, autour des huguenots, le cercle des coercitions. Avec étonnement Des Réaux vit défendre aux femmes de sa religion l'exercice de la profession de sage-femme, aux hommes le droit d'enseigner, d'accéder aux charges municipales et aux emplois de tinance. L'adjudication des Fermes royales fut bientôt réservée aux catholiques et tous les emplois de judicature dont les occupants huguenots durent se défaire sur l'heure. On interdit aux ministres de visiter l^urs coreligionnaires autrement que pour cause de maladie et aux fidèles de chanter les psaumes. Et enfin, le 17 juin 1681, parut l'ordonnance abominable qui autorisait la conversion, « c'està-dire relèvement des enfants de sept ans, les déclarant capables do raison et de choix dans une matière aussi importante que celle de leur salut ». Ainsi se trouvaient frappés de déchéance tous les pères protestants.
Ruvigny soulevé d'indignation accourut auprès du roi, plaida la cause sacrée de la paternité.
Louis XIV répondit « qu'il voulait sauver son peuple», reçut néanmoins un mémoire rédigé par Claude, ministre de la résistance, le transmit pour rapport à M. de Chateauneuf. Le 14 juillet suivant, il faisait connaître sa réponse. Il maintenait les termes de son ordonnance. Les évoques, Bossuet en tète, approuvaient la fermeté du souverain. Mille moines, dans les couvents, exultaient. Un oratorien, le R. P. Richard Simon, recommandait le bâton pour hâter la soumission des mécréants.
Des Réaux réfléchissait. Toute la famille, les Rambouillet comme les Tallemant, se partageait en deux cabales. L'une conseillait l'abjuration par diplomatie, par intérêt, pour obtenir le repos. Les autres, fanatiques, préconisaient la résistance jusqu'à la mort. Ceux qui étaient déjà catholiques accablaient les autres de leurs homélies. Des deux abbés, François restait indifférent ; Paul, au contraire, faisait une active propagande en faveur de la conversion.
Mme des Réaux continuait avec zèle son action dans son ménage. Quand elle ne prêchait point, elle se livrait à de petites opérations financières. Elle prêtait ou plaçait ses économies. Moyennant 14.500 livres elle acheta à un sieur Paul Beiianger trois deniers d'intérêt dans le privilège des calèches, carrosses et autres voitures de louage (1).
(1) Acte du 23 mai 1682. Opération habile. Paul Beiianger recevait en paiement sa part « sans garantie » de la créance de 20.000 1. qu'Anne Rambouillet avait donnée à Mme des Réaux sur Nicolas Ii Rambouillet, V. p 328. Nous voyons aussi MmC des Réaux prêter de l'argent (40 1. payables le 18 mai je 2) à Marie de Rougart et, le 1 r janvier 1682, prêter à Nicolas II Rambouillet 10.2001. {Inventaire après décès des Mens de Tallemant des Réaux.)
Énervé par l'attente de sombres événements, las de sa maison, Des Réaux se décida à recommencer sa yie mondaine, îl s'en alla voir Ninon de Lenclos. Il la connaissait fort bien maintenant, l'ayant maintes fois rencontrée, rue Traversante, chez Mme de La Sablière dont elle était l'amie. Elle s'était peu de temps auparavant établie rue des Tournelles avec le dessein, l'âge venu, d'y vivre en philosophe. Peut-être allégerait-elle son tourment intérieur.
Son carrosse le mena dans le lointain Marais. Ninon reçut son visiteur dans sa grande chambre encombrée de meubles et parée de tableaux. Ils étaient faits pour s'entendre, tous deux épicuriens et tous deux préoccupés par cette grave question religieuse que les événements présents engageaient à commenter. Ninon n'était pas alors parvenue au point délicat de sa vie où elle décida de faire à Dieu amende honorable. Elle considérait encore les religions comme « des imaginations » (1). Des Réaux n'était pas éloigné de partager cet avis. S'il conservait la sienne, la pratiquant modérément, c'était par respect humain, loyauté, révolte contre toute contrainte, horreur de la trahison... Ninon vainquit-elle ses hésitations ? L'entraîna-t-elle à secouer en faveur de sa sérénité le joug de ses croyances? Quel dommage qu'aucun détail ne nous soit resté de leurs entretiens ! Ils évoquèrent certainement ensemble la figure ironique de Saint-Evremont que Des Réaux goûtait comme un des bons écrivains de ce temps (2). Ils
(i) T. VI, 1 et s. lui a consacré une historiette où il indique leurs relations. Il a conservé dans ses ms. une pièce la concernant (B. L. R. ms. n» 073, f° 167). V. notre Ninon de Lanclos, S. D.
(2; T. le cite dans ses Historiettes et avait copié plusieurs de ses œuvres. B. L. R. sm, n° 072, f° 0o; 073, f° 7 v°.
déplorèrent que Mme de La Sablière eût fait à l'amour le sacrifice de sa sociabilité. Ils regrettèrent surtout que leur amitié ne se fût pas plus tôt nourrie de conversations et de visites.
Souvent, fort souvent, Des Réaux reprit le chemin de la rue des Tournelles. Il y rencontra la bande des épicuriens : Ghaulieu, La Fare, Mme Deshoulières, Chapelle, les ducs de Vivonne et de Nevers, Dangeau que le duc de Vendôme et la duchesse de Bouillon conviaient à de fines débauches dans leurs hôt 1s du Temple et du quai Malaquais tout exubérants de richesses artistiques. Il vit Ninon résister aux tentations de leurs plaisirs grossiers. Il recueillit l"S rimes que ces plaisantins s'adressaient, sur un ton goguenard, après leurs orgies (1).
Ainsi occupait-il son désœuvrement. Cependant les persécuteurs continuaient leur œuvre du violence. Dans les régions du Bas-Languedoc, du Vivarais et du Dauphiné, les dragons se rendaient illustres par leurs prouesses sanguinaires. Les évêques envoyaient des listes innombrables de conversions obtenues par la menace ou par l'argent. Les ministres étaient roués vifs, comme des sorciers.
A Paris, les consistoires furent contraints de céder aux hôpitaux les legs faits pour leurs pauvres. Les prêches des ministres n'étaient plus libres. Les témoins et les espions fourmillaient dans le Temple gardé par un cordon de troupes. Le synode de l'Ile de France d'août 1683 délibéra sous le contrôle autoritaire de commissaires royaux. On chassa de la maison du roi tous les officiers protestants. Sans
(l) On les retrouve dans ses ms. B. L.R. ms.n° 672, f°8 70, 84 \°, 97, 141 V°j 673, f°» 184, 186 V°, 187 V°, 193. 201 et S. 230, 253 v°.
cesse maintenant, dans les différents quartiers 4e la capitale, des maisons étaient prises d'assaut sous la direction des prêtres.
Les huguenots se serraient, comme oisillons craintifs, autour des minisires farouches dans leur lutte, répondant de la langue et de la plume à toutes les attaques, prêchant portes ouvertes, revendiquant avec déférence, mais âpreté, leurs droits. De toutes les provinces où Ton avait détruit les temples, interdit l'exercice du culte, par suite suspendu les baptêmes et les mariages, comme des orphelins, les tenants de l'église réformée en hordes compactes refluaient vers la capitale. Des multitudes se pressaient aux offices, quémandant les sacrements, scandalisant de leur zèle Le Tellier, Seignelay, LaReynie^, tous les tortionnaires et leur hideux suppôt, le commissaire Deiamarre.
D;-s Réaux écoutait, tranquille encore, les bruits que lui rapportaient Ruvigny, ses parents, ses amis consternés. Son cœur était plein de haine contre le roi.
11 recopiait, dans ses recueils, les pièces satiriques dont certaines plumes, probablement protestantes, flagellaient le despote :
Ce peuple que jadis Dieu gouverna lui-même,
De son bonheur lassé voulut avoir un roi :
— Hé! bien, dit le Seigneur, peuple ingrat et sans foiy
Tu sentiras bientôt le poids du diadème.
Celui que je mettrai dans ce degré suprême D'un air impérieux viendra régner sur toi, Sa seule volonté lui servira de loi Et rien n'assouvira son avarice extrême.
Il cherchera partout mille nouveaux moyens Pour te ravir l'honneur, la liberté, les biens ; Tu te plaindras en vain de cette violence.
Ce peuple en vit l'effet. Il en fut consterné.
Ainsi règne aujourd'hui, par les vœux de la France,
Le monarque absolu qu'on nomme Dieudonné (1).
A l'exemple de sa femme, Des Réaux acheta, vers ce temps, avec 7.000 livres d'économies, à J; an Phélippeaux un intérêt de 3 deniers dans le Privilège des carrosses de louage (2). Ces achats des deux époux indiquent que ni l'un ni l'autre ne songeait à s'expatrier. Les devoirs de famille contribuaient d'ailleurs à les attacher au sol français. La mort de Nicolas Il Rambouillet, survenue à cette époque, obligea Des Réaux à prendre en tutelle le fils en bas âge qu'il laissait de son mariage tardif avec Anne Le Moutonnier (3). Les responsabilités de cette tutelle rengagèrent-elles à se rapprocher de la rue Neuve-des- Fossés-Montmartre où l'enfant logeait avec sa mère ? Chercha-t-il, en déménageant, à éloigner sa femme
fi) B, L. R. ms. n° 673, f° 217. V. aussi, même page, une épigramme contre le roi se terminant ainsi : « On dit que Dieu nous l'a donné. — Hélas! S'il voulait le reprendre! » V. également p. 215, Epigr. plus particulièrement relative à ia persécution contre les protestants.
(2) Acte du 21 octobre 1683. {Inventaire après décès des biens de Tallemant des Réaux.) Les deux époux manifestaient une prédilection pour ce genre de placement. Le Ie' juin 1672 ils avaient acheté à Philippe Raoul, sieur Desplanes et a Marie Félix, sa femme, leurs droits sur le privilège des carrosses [Elude Lefebvro.
(3) Nous n'avons pas retrouvé l'acte de décès de Nicolas II Rambouillet. ïi dut mourir au début de 1684. Son fils, Nicolas III, naquit le 6 décembre 1673. Trois pièces du 1er avril 1684, portées dans Y Inventaire après décès des biens de Tallemant des Réaux, indiquent que ce dernier était, avec Paul Bellanger, co-tuteur de Niclas III, qu'il avait avancé en sa faveur une somme laquelle lui fut remboursée par une constitution de 300 1. de rente au principal de 3.000 1.
de cette rue Saint-Anne où le voisinage du Couvent des Nouvelles Catholiques la maintenait eu état de frénésie religieuse? Toujours est-il qu'il loua, pour la somme annuelle de 800 livres, un hôtel de trois étages ouvert sur la rue Neuve-Saint -Augustin et formant encoignure sur la rue de Richelieu (1).
Il s'y installa peu après avec sa femme, ses deux filles, une suivante de Mme des Réaux, une femme et valet de chambre, une cuisinière, un laquais, un cocher. Les appartements d^s époux consistant en un cabinet et une grande chambre pour Mm des Réaux, une chambre modeste pour Des Réaux, une garderobe, le tout donnant sur une antichambre spacieuse, furent établis au premier étage. Au second, logèrent les demoiselles Des Réaux, au troisième, les domestiques et on y réserva une vaste pièce pour le gardemeuble. Au rez-de-chaussée, la cuisine, l'office, la salle à manger, l'écurie donnant asile aux deux chevaux, au carrosse et à la chaise, s'ouvraient sur une cour. Le mobilier, riche dès l'origine du mariage, n'avait pas été renouvelé. Bien entretenu par un domestique nombreux, dévoué à de bons maîtres, il communiquait encore aux pièces un aspect de confort (2).
Dès l'installation dans cette maison, Des Réaux eut connaissance d'un arrêt du Conseil qni l'affligea
(i) Une déclaration de Mme des Réaux, mentionnée dans V Inventaire après décès de son mari, nous donne le prix du loyer. L'Inventaire après décès des biens de M ° des Réaux en date du 12 juillet 1117 {M. A. de M0 Touvenot. E. A. de M* Fauchey), où le notaire indique les « vues » de chaque pièce, prouve que la maison faisait encoignure.
(2 Les Inventaires précités de Des Reaux et de sa femme nous fournissent ces précisions, Le ms. n° 673, f° 10 v° (B. L. R.) contient le feuillet d'adresse d'une lettre expédiée « A MT Des Réaux, rue Saint-Augustin, prés la porte Richelieu, à Paris ».
grandement. Cet arrêt révoquait les deux derniers conseillers-secrétaires du roi, huguenots titulaires encore de leur office, supprimait les prérogatives et privilèges dont jouissaient leurs confrères retraités et les veuves de leurs confrères décédés. Pour la première fois, la famille se trouvait atteinte par un acte de violence du monarque en les personnes de Mmes de Louvigny, Isaac Monceau, Anne Gaignot, Anne Le Moutonnier, Scot de La Mésangère, celle-ci fille de Mme de La Sablière (i). Gomme si Tune de ces veuves spoliées de leurs droits eût été, plus que les autres, affectée par cette mesure inique, elle quitta ce monde peu de temps après. Fière protestante, Anne Gaignot, femme de Nicolas I Rambouillet, déclarait par testament vouloir vivre et mourir dans sa foi et ordonnait qu'on l'enterrât àCharenton dans le vieux cimetière, près de ses père et mère « vis-à-vis la place où elle se mettait dans le Temple (2) ».
Cette femme, probablement douce et qui n'a fait aucun bruit dans l'histoire, donnait à Des Réaux un exemple. Rien certainement ne l'eût déterminée à abandonner sa religion. Mais Des Réaux voulait vivre
fi) A. iV. E. 1823. Arrêt du Conseil du roi du V) janvier iôSi.
(2) Elle mourut en août i 84 et fut enierree le 1er septembre (Haag). Elle fit deux testaments, par devant Uobillard et Bouret, l'un du 14 janvier, l'autre du 3 lévrier 1084- Elle y léguait diverses petites sommes à ses domestiques, des meubles a Anne Saulnier, veuve Gaignot « sa belîe-sa^ur », une rente et 1.000 1. a Michel et Louis Gaignot, ses neveux, des bijoux et 2.000 1. à Anne et Suzanne Gaignot, ses nièces, une pension viagère de 250 1. a Anne Rambouillet la naine, et faisait Mathieu Gaignot, sieur du Î3reuil, son frère, son légataire universel (Etude de M« Charpentier). Des Réaux avait écrit sur Anne Gaignot une historiette (p. G68 à 673 de son ras). Cette historiette a été enlevée du ms. C'est regrettable pour l'histoire de la famille Rambouillet. La mention, à la table, aux pages susdites, de la « veuve Rambouillet » permet d'apercevoir cette lacune.
et vivre sans lutter, car son âg^ et ses forces ne lui permettaient plus l'héroïsme. Il y avait bien de-ci, de-là, des gens qui combattaient sinon au grand jour du moins dans l'ombre, de tout leur pouvoir. Mm" Barthélémy Hervart, femme du financier, avait fondé une caisse pour contrebalancer l'action de la caisse royale des conversions. Quand une ordonnance prescrivit aux consistoires de ne se réunir plus qu'une fois par quinzaine, Ruvigny obvia, à sa manière, à cet inconvénient. Son secrétaire, un sieur Chausset, habitait chez un serrurier, dans une maison contiguë à la sienne, rue Saint-Guillaume, au faubourg Saint-Germain. On pratiqua dans la chambre de ce secrétaire une ouverture. Les deux maisons ainsi communiquèrent. Les ministres et les anciens paraissaient se rendre chez le serrurier. Ils tenaient en réalité conseil chez Ruvigny. Mais les policiers surveillaient tout le monde. Ils fermèrent la maison de Mme Hervart et celle de Ruvigny (1).
Aucune résistance n'était plus possible. Les huguenots étaient jugulés dans les diverses manifestations de leur vie publique et privée. On leur retranchait successivement tous moyens de subsistance. On leur ferma les professions d'avocat, de clerc, de juge, de médecin, de chirurgien, d'apothicaire, d'épicier, d'imprimeur, de libraire, de marchand suivant la cour. On leur enleva écoles, hôpitaux, cimetières même qui furent attribués au clergé catholique. Enfin, le 18 janvier 1685, le Parlement ordonnait la démolition du Saint des Saints, du
(1) B. N. ms. n° 7050, f9 46, 7052, f° 362. Une quittance de Ruvigny et de sa femme à Nicolas II Rambouillet de 8.865 1., io sols, 4 deniers en date du 15 mars 1672, nous donne son adresse.
temple de La Rochelle. Cet arrêt frappait au cœur le protestantisme. Et vainement s'éleva la faible voix du ministre Claude, rappelant le roi au sentiment de l'honneur. Le roi n'avait plus d'honneur. Il ne respectait plus ses sujets, ni les femmes de ses sujets, ni les enfants innocents. Il se riait de la foi jurée.
Vers le même temps Des Réaux se distrayait en copiant d'une plume énervée des épigrammes contre Mme de Maintenon :
On s'étonne avecque raison
De la faveur de la Scarron :
Les plus fins n'en savent que croire.
Que dirait le petit tortu
S'il vivait, de se voir cocu
Du soleil de notre hémisphère?
Il dirait que ce conquérant
S'il la f..., prendra sûrement
Le reste de toute la terre (1).
Mais il voyait bien que l'heure de rire était passée. La catastrophe approchait. Les dragons peu à peu, razziant tout en province, entouraient Paris d'un cercle menaçant. Mme Des Réaux, prise de crainte, le suppliait de se soumettre à la volonté royale. Lui amena-t-elle le R. P. René Rapin, homme d'un délicieux esprit, jésuite mondain hantant les ruelles galantes, capable, pour plaire, de pindariser chez Mme de Sévigné, d'inventer des ragoûts chez Mme de Sablé, d'écrire des maximes avec La Rochefoucauld, d'apprendre le îalin à Mme de La Fayette, docte
(I) B. L. R. ms. n° 673, f' 2!5 \°. V. aussi, f° 239, 251 : Pièces ûe M"»c de Saint-Martin la grondeuse et de MUe de La Force-Casteimoron annotées par Des Réaux. Ces deux dernières pièces sont plutôt des panégyriques.
sur toutes les matières, fréquentant les pédants comme Ménage, entassant livre sur livre, fin poète et humaniste, ayant bâti, animé d'un beau sentiment de la nature, un poème sur les jardins, casuiste subtil, polémiqueur retors ferraillant contre les jansénistes, lancé dans la besogne des convertisseurs, mais convertissant selon son humeur, avec circonspection, aménité, séduction? Ou bien Des Réaux, le connaissant déjà, le trouva-il sur son chemin au moment où ses convictions chancelaient, où son amour de la tranquillité le déterminait au reniement de sa foi ?
Il se laissa enjôler par ce patelin dont il admirait la poésie latine, enjôler au point de devenir son ami le plus ardent, de suivre ses instructions et ses prônes, . d'oublier que les Taliemant, fermes soutiens de l'édifice protestant, avaient jadis sacrifié leur fortune à leur religion.
Doucement le R. P. Rapin, en juillet 1685, l'amena à l'abjuration. Celle-ci fit un certain bruit dans la société protestante et dans la société catholique (1). Tallemants et Rambouillets demeurés huguenots la désapprouvèrent avec violence. Des Réaux, au fond de son âme, ne s'en félicitait guère. Il adopta pourtant une singulière attitude de défi goguenard, attitude en désaccord avec la générosité de son caractère. Il fit, en une épitre, la meilleure de ses œuvres poétiques, l'apologie de son jésuite (2). Caché sous son
(1) Dangeau : Journal, édit. Soulié, 1854, 1, 20!, annonce à la date du 1« juillet la conversion. V. aussi, B. N. ms. n° 1C265, f ■ 48 v°. A la date du 22 juillet le chroniqueur anonyme écrit : « Le sieur Des Réaux se fait catholique. Il y a quelques années que sa femme eu avait fait autant »
2j Au R. P. Rapin, publiée par Monmerqué : VIII, 35, Elle est, à cette heure, a Nantes, Musée Dobrée, n° 12:;5.
pseudonyme juvénile d'Astibel, il railla en une épigramme les misérables « femelles hérétiques » qui, sous des déguisements, à travers mille périls, gagnaient les Pays-Bas où « pour sauver leur âme » elles préféraient, à retourner en France, subir l'assaut luxurieux des soldats hollandais (1). 11 accepta sans honte la pension de 2.000 livres que le roi attribuait aux convertis de considération (2).
11 s'intéressa un instant à l'injuste querelle de l'Académie contre son vieil ami Furetière. Son frère et son cousin, les abbés François et Paul Tallemant, jouaient un rôle ridicule dans cette guerre de pamphlets. Il en recueillait les échos ;3).
Puis brusquement, écœuré de toutes les vilenies auxquelles il était mêlé, il désira le silence, l'oubli. Il partit pour son château de Touraine en compagnie de sa femme. Il put, cette fois, jouir, sans les usurper, des droits d'honneur d'église II s'assit aux côtés de Mme des Réaux, en la paroisse de Chouzé, dans la chap lie Notre-Dame, distribua le pain bénit et suivit la procession. Le 10 octobre 1685, en compagnie de Dame Elisabeth de La Rochefoucauld, veuve de Charles de Vallory. seigneur de Lécé, il tint, sur les fonts, un enfant (4 .
Mais il ne trouva point l'oubli cherché dans cette province. De-ci de-là, buvant leur vin, brûlant leurs
(1) B. l. R. ms. n° 673, f° 239, publiée dans Maucroix ; op. cit., I, LXX.
(2 B N. ms. n 12265, f° 60 v% 1er septembre 1685.
(3i Recueil des Facturas d Antoine Furetière précité résume cette affaire. Des Kéaux : B. L. R ms. n° 673, f08 233, 237, 253 v complète ce recueil. V. aussi, dans Mercure galant, mai 1688, une Lettre de l'Abbé François Tallemant sur le différend de Furetière avec cette Académie. V. également. Ch. Asselineau : Furetière dans Tallemant in Bull, de Bibliophile, 1866, p. 59 et s.
(4) Archives d'Indre et Loire, E. suppL 168.
meubles, tailladant leur chair vive les dragons convertissaient les huguenots tourangeaux. Ces spectacles abominables troublaient l'âme de Des Réaux. Et ce ne fut point sans émotion qu'il apprit la promulgation, le 17 octobre, de l'éditrévocatoire, car toute la France en tressaillit d'aise ou de douleur. Le 22, le Parlement l'enregistrait. Dans l'après-midi du même jour, trois commissaires au Châtelet, leurs huissiers, leurs soldats, leurs équipes d'artisans se présentaient à Gharenton devant le Temple et en recevaient les clefs du concierge. Il fallut six jours pour réduire en poussière l'œuvre de Salomon de Brosse; mais on exécuta avec zèle les ordres. Le monument du fameux maréchal de Gassion, dont on oublia pour lors les services passés, fut rasé. Dans le cimetière mis à sac les tombeaux des Tallemant et des Rambouillet, des Gandal, des Louvigny, des Monceau, des Le Goux, des Bazin de Liméville, des Vallée furent détruits. Par brevet du 5 novembre 1685, le couvent de Nouvelles Catholiques recevait en don, pour y établir de pieuses œuvres, le bâtiment du Consistoire, l'emplacement du Temple et des cimetières (1). De savants burins s'occupaient à reproduire dans le bronze et le cuivre les belles images de cette destruction en attendant que les ingénieurs les reproduisissent, pour le plaisir du roi, dans les bâtis éphémères des feux d'artifice.
Les ministres, défmitivrment privés de tous leurs droits, eurent à choisir entre se convertir et recevoir pension ou quitter le royaume dans les 48 heures. Au même temps la conversion devint pour tous obli-
gatoire. On imprima des formules d'abjuration qu'il suffisait de signer pour appartenir désormais à la confession catholique (1). Robert, procureur du roi, présida aux conversions des artisans, Harlay, procureur général, des gens de robe, La Reynie, des gentilshommes. Seignelay, dans son hôtel, réunit les huguenots notables avec Fidée que sa parule éloquente les entraînerait en masse dans la voie du Seigneur. Se heurtant à des entêtements incompréhensibles, il Fit fermer la porte de la maison. Les prisonniers durent signer l'acte d'abjuration ou accepter de peupler les geôles du royaume.
Pendant ce temps, Des Réaux et sa femme se hâtaient de rr gagner Paris. Les événements publics et aussi des faits particuliers les y déterminaient. Anne Rambouillet la naine s'était réfugiée chez eux, chassée de sa demeure par des créanciers qui vendaient les immeubles appartenant aux Rambouillet dans le quartier Montmartre, sauf leur hôtel familial. Elle avait, devant la cour des Aides, intenté un procès où les Des Réaux étaient intéressés (2). Ceux-ci savaient aussi que le roi avait ordonné de faire, chez les prolestants, des enquêtes domiciliaires. Le commissaire du quartier Saint-Eustache, le sieur Le François, avait commencé les siennes. Elles avaient
(1) On trouve grand nombre de ces formules dans B. N. ms W 7055.
(2) A. N. Z. Z3 (Fonds non classé) Résidu des Consignations de la Cour des Aides. Ce procès, commencé le 18 octobre 1685, finit en 16;3. Il donna lieu à des expertises qui fournissent des renseignements très clairs sur les propriétés immobilières des Rambouillet et la ruine de cette famille. V. Actes ms. ou imprimés des 20 et 30 juillet 1086 et le jugement du 9 février 1693. M>e des Reaux y intervint pour sauvegarder ses intérêts sur la donation, de 20.000 1. que lui avait faite Anne Rambouillet (V. p 325). V. aussi sur ce procès, A. N. O1 32. f° 274 v°.
pour but de recenser les huguenots convertis et de recueillir les noms de ceux qui persistaient dans l'erreur.
Le commissaire Le François se présenta d'abord rue des Fossés-Montmartre. L'hôtel familial des Rambouillet était occupé mi-partie par Jacques Muisson, conseiller à la 3e chambre des enquêtes du Parlement» sa femme Anne Rambouillet, cinq enfants, leur précepteur et neuf domestiques; mi-partie par Nicolas Rambouillet, sieur de La Sablière, sa femme, Louise Madeleine Henry, trois enfants, leur gouvernante et un laquais. Ces occupants, gendre, fille et fils de Mme de La Sablière, neveux et nièces, de Des Réaux? attachés à leur religion par des liens étroits, entourés d'un personnel également fanatique, interrogés par l'enquêteur, répondirent qu'ils « persistaient » dans leurs convictions (1).
Après avoir exploré plusieurs autres maisons, le commissairefrappaàlaportedeTallemant des Réaux. Il apprit avec plaisir que le maître et la maîtresse de maison avaient abjuré. Questionnée, Anne-Eiizabeth, l'aînée des filles, déclara tout d'abord qu'elle <( persistait » puis, prise de peur, elle se ravisa. Très probablement elle signa sur l'heure l'acte d'abjuration. La cadette, Charlotte, persista sans crainte. Sur les objurgations qui lui furent faites, elle promit d'entendre les docteurs catholiques. Elle pensait de cette manière qu'on la laisserait en repos. Anne Rambouillet, la naine, se refusa à tout engagement (2).
(1) A. .V. F; 1U9G ; B. A\ ms. n° 7051, f 160, Procès-verbal des personnes de la R. P. R. dans le département du commissaire Le François, quartier Saint-Eus tache, 19 décembre 1685.
(2) A N. Y. 14i96, Ibid., rue Neuve Saint-Augustin. Le commissaire a ajouté dans la marge, en l'ace du nom d'Anne Tallemant:
Il y avait cependant grand danger à « persister », car la prison attendait les hommes et le couvent les femmes entêtées. Des Réaux apprit àce moment que son frère Tailemant de Lussac, réfractaire à toute exhortation, arrêté par le sieur de La Pommeraye, venait d'être enf rmé dans les cachots du Petit-Châtelet (1).
On n'avait pas encore osé introduire les dragons dans Paris; mais ils ravageaient la banlieue. On en avait mis à Villiers-le-Bel, dans la maison champêtre de Jacques Muisson, et ils commençaientà l'abattre(2). Chez certains huguenots intransigeants de la capitale des sergents et des archers en garnison, faisant « office de dragons », obtenaient des conversions surprenantes (3).
Avant d'en placer partout et d'incarcérer tous les obstinés, on pratiqua de nouvelles visites domiciliaires. Rum Neuve-Saint-Augustin, chez Des Réaux, sa fille Charlotte et sa belle-sœur, Anne la naine, persistèrent, cette fois, sans ambages et avec énergie (4), Qu'allait-il advenir? Mme des Réaux se désespérait. Des Réaux tristement se taisait. Les nouvelles d'où qu'elles vinssent n'apportaient plus qu'affiction. Par ordre du roi, on enleva au conseiller Muisson ses cinq enfants, chargeant Mme de La Sablière d'en prendre soin (5). Tailemant de Lussac, transféré aux prisons
« Catholique », ce qui paraît prouver que l'abjuration fut faite sur-le-champ.
(1) B. N. ms. n° 7051, f° 2i3 v\
(2) B. N. ms. n° 10265, f° .13 v°, 22 décembre 1685.
(3) Ibid.., i° 04, 26 décembre ï 685. Ils vivaient de pillages et les huguenots devaient, en outre, les payer
(4) B. N. ms. n° 7051, f° 119, Estât des noms, qualités des personnes qui restent au quartier Saint- Eus tache de la R. P. R., janvier 1686.
(5) A. N. O1 30, f° 18, A. M. de La Reynie, n janvier 1686. M™6 de La Sablière présenta un placet au roi, demandant que ses petits-
de Montfort l'Amaury, donnait un regrettable exemple d'opiniâtreté; on l'enferma au For Levêque (1). Le même jour, Nicolas Rambouillet, sieur de La Sablière,, entrait à la Bastille et, deux jours ensuivants, Mme Muisson était claustrée au couvent des Miramiones où régnait la sainte Mme de Miramion, fille de partisan (2). Le 1er février 1686, le roi prescrivait de confier à un autre couvent le sort de Mme Nicolas Rambouillet de La Sablière (3). Avertie, celle-ci, délibérément, ayant confié ses enfants à un secrétaire de l'ambassade de Hollande, s'enfuyait sous un déguisement.
On avait longtemps hésité à arrêter, en la personne de Jacques Muisson, un conseiller au Parlement. Enfin on s'y décida, après maintes menaces. Personne ne récalcitrail désormais contre l'arbitraire, Les plus hardis étaient terrorisés. Le régime du bon plaisir sévissait dans toute son horreur.
A la fin janvier, Ruvigny, dernier protestataire, avait, avec sa famille, fait ses adieux aux DesRéaux. Seul dans le royaume, avec cinq autres huguenots illustres, il était parti librement pour l'étranger, dédaignant les promesses du roi de lui laisser pensions, biens et religion privée. Il avait voulu partager le sort de ses coreligionnaires (4). Il ne pouvait plus
enfants (les enfants Muisson^, fussent placés dans des couvents ou au collège. Le roi prescrivit au procureur général de s'entendre avec elle à cet eiïet (A. JV, O1 30, f° 33 v°, 23 janvier i.686).
(l) A. N. O1 30, f° 255: B. N ms. n° 7051, i*° 213 v°, 12 janvier et 20 juillet 1686. V. aussi, p. 277, 27), 2S8. « Le nommé Tallemant est toujours dans une grande opiniâtreté. »
(%} A. N. O1 30, f° 21. 12 et H janvier 1686
(3) A. N. O1 30. f° 54 v°, 56, 1er février 1680. A cette époque, 8 février, M°»e des Réaux, avec un sieur Gabriel Louis, fait devant notaires une petite opération financière (Etude de M" Lefebvre).
('0 A. (V. O1 30, f°$ 39 et 66. V. aussi, f° 285 v\
intervenir en faveur de ses parents. Ceux-ci en pâtirent grandement. En mars 1686, Charlotte Tallemant, fille de Des Réaux, fut arrêtée et mise dans un couvent (1). Cette arrestation évitait à la famille la violence des dragons maintenant entrés clans Paris et obtenant par milliers les conversions.
Charlotte Tallemant n'eut dès lors plus avec ses père et mère que des rapports incertains. Dans les couvents transformés en purgatoires, les lettres ne parvenaient qu'ouvertes. Les pensionnaires ne paraissaient au parloir qu'accompagnées. Les châtiments allaient jusqu'aux sévices corporels. C'était, avec l'obligation incessante d'entendre des instructions et de prononcer des prières, l'obsession de directeurs inlassables. Dans les prisons, les emmurés subissaient un sort identique (2).
Peu, parmi les persécutés, résistaient à ce régime. Les plus madrés simulaient l'abjuration. Muisson et sa femme, Nicolas Rambouillet, sieur de La Sablière, se décidèrent à faire ce simulacre. On les délivra. On leur rendit leurs biens et leurs charges. Mais ils devaient prouver leur catholicisme, recevoir les sacrements. Le converti était, autant que le mécréant, espionné. C'était le temps où, après avoir instruit leur procès, on traînait sur la claie et jetait à la voirie les cadavres des convertis morts sans sacrements (3).
Malgré la menace des galères pour les hommes et de la réclusion pour les femmes, Rambouillet et les Muisson s'enfuirent (4). Charlotte Tallemant et
(1) A. N. O1 30, f° 94, 14 mars 1686.
(3) A. iV. O1 30, f° 147.
(4) Ces derniers se réfugièrent en Hollande avec leurs enfanîs. V. sur leurs tribulations postérieures, A. N. O1 30, f08 30 v°, 35, 43,
Tallemant de Lussac, celui-ci transporté du For- Lévêque à la Bastille et de la Bastille au châtrau de Saumur(l), restaient emprisonnés. Tandis qu'ils végétaient dans leur geôle, incorruptibles dans leur foi. l'abbé Paul Tallemant, le 27 janvier 1687, devant l'Académie assemblée, prononçant un <( Panégyrique sur V heureux retour de la santé du roi » osait, en termes hyperboliques, présenter comme un acte sublime la tyrannie religieuse de Louis XIV (2).
Un an passa au cours duquel on parvint à « réunir » les deux églises. A peine quelques dissidents demeuraient encore. On leur eût volontiers, pour l'exemple, tranché la tête. On n'en vint pas à cette extrémité. Après délibération, on préféra débarrasser le royaume de ces brebis galeuses.
Le 2 mars 1688, ordre était donné de conduire à Mons-en-Hainaut l'intraitable Tallemant de Lussac (3).
Quand Mme des Réaux apprit que l'on expulsait les non convertis, elle demanda au roi la faveur de conduire elle-même à Calais sa fille Charlotte, qu'aucune promesse ni aucune menace n'avaient pu décider à
56, 312, 316; O1 31, f°s 21 i, 216 V°, 219; O1 32, f°s 3 V°, 26 V°, 79 V°, 98 v°, 201 ; B. N. ms. n°s 7051, f" 217 ; 7053, f° 166 ; Mercure galant, février i686; O Douen : op. cit., Il, 367; Bull, de la société de Vhist. du protest, français, t. XII, 1863, p. 306 et s.
(1) A. N. O1 31, f° 18 v°, 23 janvier 1687.
(2) Recueil des Harangues prononcées par 7Hrs de VA cadémie fra nçoise, 1698, p. 483 et s. Discours d'une insigne lâcheté. L'abbé régissait les biens des Henry, sieurs de Gheusses, huguenots enfuis. (A. .V. O1 30, f° 98 V).
(3) A. iV. O1 32, f° 62 v°. Delà, Tallemant de Lussac se réfugia à Vevey, en Suisse. Il devint bourgeois fort honore de cette ville, s'occupant de ses coreligionnaires pauvres. Il y mourut le 15 ou îe 16 mars 1696 et le Conseil lui rendit les honneurs funèbres. (Jules Chavannes : Paul Tallemant de Lussac... réfugié en Suisse pour cause de religion, dans Bull, de la société de Vhist. du protest, français, t. IX, 1800, p. 315 et s.)
lu
Si)A LA FIN TROUBLEE DE TALLEMANT DES REAUX
rejeter sa religion. Elle obtint cette permission (1). Celte séparation emplit la maison d'une grande tristesse. Heureusement on savait que la jeune fille, sur la terre étrangère, ne serait pas abandonnée. Elle y retrouverait une famille. Les Rambouillet de La Sablière vivaient à Londres, pensionnés par le roi d'Angleterre, s'occupant activement de la petite colonie de réfugiés. Installés à Greenwich, disposant, par grâce spéciale de Louis XIV, des revenus de leurs biens français, les Ruvigny jouissaient d'un grand crédit à la cour d'Angleterre. Ils avaient fondé une église et, comme des patriarches, ils appelaient à eux, les encourageant et soulageant leur infortune, tous les misérables exilés de leur patrie (2).
Maintenant tout le groupe huguenot au milieu duquel Des Réaux avait vécu était dispersé ou bien, terré dans ses maisons, réduit quasiment à la famine. Le vieil académiste Valentin Gonrart était mort avant la persécution, mais son frère Jacques, ancien du Temple, avait dû fuir la France. Mme de Barré, l'ancienne amie amoureuse de Des Réaux, vivait, on ne savait comment, en Hollande. Le médecin Antoine Menjot, d'abord exilé à Limoges, préféra simuler une abjuration à accepter une chaire à l'université de Leyde. Plusieurs Bigot végétaient hors de France et leur famille ayant, pendant la persécution, organisé des messes clandestines, restait suspecte.
(1) A. N. Oi 32, f° 64 ve. « Tenez la main, écrivait le roi à M. de Menars, le 21 mars 1688, à ce qu'elle l'y fasse conduire le plus tôt qu'il se pourra. »
(2) David Agnew : Protestant exiles from France, chiefty in the reign. of Louis XIV, 3a édition, 1886, I, 319 et s., sur Ruvigny; IL 325 et s., sur Rambouillet, V. aussi, sur ces derniers. Proccedings of the huguenot society of London, t. V, 1894, 1896, p. il6.
Les nouvelles, le plus souvent interceptées par les agents royaux, venaient rarement. Des Réaux apprit cependant la mort de Ruvigny, survenue le 28 juillet 1689(1) Put-il aider de ses deniers sa fille Charlotte? On ne le sait. De 1688 à 1708, on n'arrive point à préciser quels moyens assurent la subsistance de la malheureuse. A cette dernière date, elle participe aux largesses que le nouveau roi d'Angleterre, Guillaume III, accorde aux réfugiés. En 1720, à la mort d'Henry de Ruvigny, comte de Galway, elle hérite une pension annuelle de 40 livres sterling (2).
Privé de son enfant, probablement impuissant à la secourir, Des Réaux se sentit si accablé qu'il lui sembla porter le poids du monde. Ses soixante-dix ans chargés de tant d'infortunes lui rendaient la vie mondaine malaisée. Sa femme et sa fille aînée, toutes deux dévotes maintenant, travaillant avec furie à leur salut, l'entouraient d'une perpétuelle rumeur d'oraisons.
Pour réagir contre l'ennui, il relisait des iivr s mille fois lus, mais qui avaient gardé sa prédilection, car, écrivait-il,
Après les bons amis, les bons livres m'enchantent. A toute heure, en tous lieux, je tiens entre les mains
(1) Sur ses derniers moments et sa bienfaisance. V. Mém inèd. de Dumont de Bostaquet, i8Gi, p. 24i et s. En 1690, les deux fils de Ruvigny prirent parti contre Jacques II et la France, pour le prince dOrange. A la bataille de la Boyne, Pierre, sieur de la Caillemotte, fut tué. L'aîné, Henry, créé comte de Galway et de Tyrconel, pair et lord justicier d'Irlnnde. perdit ses biens en France. 11 mourut sans postérité le 3 septembre 1720 (A. de Galtier de' Larroque : op. cit., p. 270 et s.).
(2) Proccedings of the huguenot ocietg of London, t. V, p. 303, 404, 417. Elle tou> he 40 livres sterling par an jusqu'en 1723, dale a laquelle elle dut mourir. V. aussi David Agnew : op. cit., II, 411.
Les ouvrages fameux des Grecs et des Romains. 0 ! le grand don de Dieu que d'aimer la lecture! Avecque ce secours, jamais le temps ne dure(l).
Il grossissait encore, de temps à autre, ses recueils de quelques poèmes satiriques. En 1690, après la victoire à Staffarde, de Catinat sur le duc de Savoie, il copia d'une écriture tremblée, un couplet qu'un vaudevilliste avait écrit contre le vaincu (2). Puis il enferma ses manuscrits dans sa bibliothèque et ne les rouvrit plus.
Des devoirs urgents à remplir le détournèrent d'ailleurs du plaisir de transmettre à la postérité les œuvres des satiriques. Avec quelques autres parents, il gérait les intérêts du mineur Nicolas IÏT Rambouillet, son pupille. Il consacra à cette tâche utile ses loisirs (3). Il dut aussi comparaître à des conseils de famille qui s'efforçaient d'obtenir pour Renée-Madeleine Rambouillet, seule enfant survivante des Rambouillet de La Sablière, la restitution des biens des fugitifs laissés en France (4;. Mme de La Sablière, âgée, égoïstement enfermée dans ses extases reli-
(l)Êpitre au R. P. Rapin précitée.
(2) B. L. R. ms. n° 673, f° 265 v°.
(3) A. N. F. 4018. Le 9 mars 1690, Des Réaux, l'abbé François Tallemant, Antoine Menjot, Jacques de Monceau, Louis Froment, parents, et Jacob Hermant, ami, désignent comme tuteur [onéraire] de Nicolas III Rambouillet, Louis de la Gagnerie qu'ils chargent d'administrer la propriété de Reuilly dont le mineur a hérité. Ce Nicolas III mourut en 1609 et fut inhumé a Saint-Paul, le 23 septembre. (B. N. N. acq. ms. n° 3621, art. Rambouillet).
(4) Nous conterons, plus tard, l'histoire de la famille de La Sablière, si mal connue. L'abbé Paul Tallemant était tuteur de cette enfant. Des Réaux comparaît, le 29 juillet 1690, à un « avis de parents » la concernant en compagnie de M-ne de La Sablière, de Charles de Noce et de sa femme, d'Antoine Menjot, de Pierre Hessein et de François Tallemant, A. N. Y. 4019.
gieuses, déclarait, en effet, ne pouvoir suffire à cette tâche et appelait constamment à son aide.
Comme beaucoup de vieillards, Des Réaux craignait les surprises de l'avenir. 11 employa les derniers temps de sa vie à augmenter ses revenus par des placements avantageux. Il emprunta quelques sommes à son parent, le médecin Menjot, pour acheter, dans la région de Chouzé, des« héritages » utiles sans doute à l'embellissement de son château. Le 1er février 1692, devant Bailly et Touvenot notaires, il constituait encore, sur la ville de Paris, une rente annuelle de 100 livres, moyennant le versement d'un capital de 1.800 livres (1).
Ce fut le dernier acte officiel sur lequel il apposa sa signature. Sa vie devint dès lors incertaine., La maladie s'empara de lui et ne le quitta plus. En novembre, on dut appeler les chirurgiens dans l'espoir que leur intervention le sauverait du « monument ». Leur science demeura impuissante. Quelques jours plus tard, le 10 novembre 1692, il s'en allait sans regret d'un monde dont la dévotion avait terni le sourire (2).
Sur l'heure même, Mme des Réaux, ayant ses desseins, fît apposer les scellés par le commissaire François Poiret. Le lendemain la dépouille de Des Réaux fut amenée, en grande pompe, à l'église Saint- Eustache par les abbés François et Paul Tallemant,
(1) Ces faits sont révélés par son Inventaire après décès. A sa mort, il devait environ 9.000 livres à Menjot. Mme des Réaux les remboursa, précise V Inventaire après décès de celle-ci.
(2) Monmerqué a publié (VIII, 41) son acte de décès. V. aussi B. N. N. acq. ms. n° 3622, art. Tallemant. L'intervention de deux, médecins, des chirurgiens et apothicaires, l'emploi de gardes et de pansements sont mentionnés dans l'Inventaire après décès des Mens de Mm* des Réaux.
puis inhumée au cimetière Saint-Joseph, non loin de l'endroit où reposait Molière (1).
Le 18 novembre, à la requête de Mme des Réaux et de sa fille Anne Elisabeth, en présence de Jacques Regnault, avocat, représentant Charlotte Taliemant fugitive, les notaires Touvenot et Malingre, l'huissier Pierre de Bréqaigny, requis à cet effet, procédèrent à l'inventaire et à la prisée des biens du défunt. Cet inventaire dura douze jours (2).
Trois semaines plus tard, renonçant par acte notarié à la communauté, Mme des Réaux déclarait à sa fille son intention de rentrer, à titre de créancière de la succession, dans ses apports dotaux, en partie engloutis par la faillite des Taliemant, et de rendre exécutoires les clauses de son contrat de mariage. Une violente querelle éclatait entre les deux femmes et elles portaient leur différend devant les juges du Ghâtelet. Deux sentences de cette juridiction en date des 27 janvier et 5 août 1693 adjugeaient àMme des Réaux tous les biens de son mari, en particulier, pour la somme dérisoire de 60.000 livres, le château des Réaux et ses dépendances {3^. Les deux héritières naturelles du défunt étaient ainsi flouées. Pendant trois ans se prolongea, sous la surveillance de Jean et François Carpentier, curateurs, la liquidation de
(1) Les frais funéraires montèrent à 300 livres. Inventaire après décès des Mens de Taliemant des Réaux.
(2) Cet Inventaire, en date des 18 29 novembre 1692, est conservé en l'étude de Me Fauchey, notaire, 3, rue du Louvre, à Paris. Un inventaire du château des Réaux fut également dressé. Nous ne l'avons pas retrouvé.
(3) Contrat de vente du Château des Réaux, 21 mars 1714. Vin. ventaire après décès des biens de M*" des Réaux qui résume ces sentences, précise que les « nippes, meubles meublants, ustensiles d'hôtel et de ménage, vaisselle d'étain, vaisselle et jetons d'argent », rentes diverses de son mari lui furent, en outre, attribues.
cette succession à laquelle le 26 février 1695, Anne Elisabeth renonçait définitivement.
Celle-ci demeurait sans fortune sous la dépendance de sa mère. Retrouvant dès lors les hérédités de ses pères les financiers, Mme des Réaux se montra une administratrice et une procédurière de premier ordre, non exempte de cupidité. Elle tenait ses comptes avec soin sur des registres mentionnés dans son inventaire. Rarement femme laissa à ses descendants a itant le papiers grossoyés par les gens de loi. Partout où dans la famille une succession put être recueillie, elle la guetta avec soin. On la vit s'emparer des biens de Marie Bigot, sa parente. Peu à peu, se faisant attribuer, moyennant pensions viagères, par donations successives les écus d'Anne Rambouillet la naine, se substituant à elle dans ses obligations financières, la déchargeait de tout souci, elle confisqua son avoir. A la mort de l'infirme, on inventoria ses hardes au bénéfice de Mme des Réaux (1).
Par des requêtes bien appuyées, celle-ci parvint à se faire donner par le roi une maison rue du Mail provenant de quelque protestant fugitif, maison qui, louée à Madeleine Bigot de La Rainville, lui rapporta une rente annuelle de J.935 livres. Trop au large aussi dans sa propre demeure de la rue Neuve-Saint- Augustin, elle en loua une partie à un marchand de vins. L'argent lui venait ainsi de tous côtés.
Elle ne négligeait point son château des Réaux, Longtemps elle prit plaisir à y séjourner, même pendant l'hiver. Elle l'augmenta de l'importante terre de
(1) L'Inventaire après décès des biens d'Anne Rambouillet, dresse par Touvenot, le 23 février 1706, à la requête de M<ne des Réaux, est conservé dans l'élude Fauchey.
Louis Lizottière qui lui fu! adjugée par sentence de décret des requêtes du Palais. Elle se livrait à de grandes dévotions dans la paroisse de Chouzé, tenant fréquemment sur les fonts baptismaux les enfants de ses vassaux (1). Elle pratiquait avec les religieux de Bourgueil un commerce amical. Elle attendait d'eux des prières. Comme ils les vendaient, elle fut contrainte, pour les obtenir, de faire une fondation pieuse en leur abbaye et de la payer par « une rente en grains » (2).
L'âge venu, elle dut cesser ses voyages en Touraine. Et, dès lors, ne pouvant surveiller ces intérêts éloignés, elle décida de vendre Les Réaux. Ce n'était pas chose aisée. Le roi défendait aux convertis de disposer de leurs biens. Mmc des Réaux, convertie « vingt ans avant la Révocation », ignorait quels étaient ses droits. A tout hasard, elle demanda permission, ne voulant « laisser aucun doute sur son attention à l'exécution des ordres de S. M. ». L'ayant reçue, elle céda sa propriété à Louis Taboureau, conseiller du roi, pour la somme de 120.000 livres (3).
Elle fit dès lors des placements sans nombre,
(1) Archives cV Indre-et-Loire, E. suppl. 169, 7 décembre 1693 et 4 janvier 1638
(2) Acte du 20 juillet 1702, devant Touvenot {Etude Fauchey).
(3) Contrat de vente du château des Réaux, devant Touvenot et Guesdon, en date du 21 mars 1714. La Permission, signée : Louis et Phelippeaux, en date du 20 mars, est jointe à l'acte. (Etude de M" Legay, 93, rue Saint-Lazare, à Paris.) Ce contrat comprend : r la terre et châtellenie des Reaux, par. de Chouzé; 2° les terres et châtellenies d'Orvalet de Basse-Rivière, situées «entre la rivière de Loire et celle de Vienne es paroisses d'Avoine et autres circonvoisines » ; 3° la terre « de Louis Lizottière et dépendances, sises proche le bourg de Varrouqué en Touraine ». L'acte contient les titres et les servitudes. Paiement: 70.000 1. pour Les Réaux; 25.000 1. pour Orval et Basse-Rivière: 25.000 1. pour Louis Lizottière, soit 120.00D 1. dont 72.000 comptant. Pour les 48.000 restant, Taboureau constitue une rente rachetable de 2.000 1.
prêta de fortes sommes à gros intérêts, mena une existence inquiète de grippe-sou. Elle dédaignait le luxe, ne renouvelait plus les objets détériorés, le linge même de sonménage (4).
Elle avait vu mourir autour d'elle, sans émotion appréciable, toute la famille, Mmo de La Sablière, les abbés François et Paul Tallemant (2). Renée-Madeleine Rambouillet de La Sablière, sa petite nièce, lui inspira pourtant une affection vive. Elle lit partie des conseils de famille qui surveillèrent les intérêts de cette mineure, présidèrent à son émancipation, puis à son mariage avec le prévôt des Marchands Charles Trudaine (3). Elle lui donna sa maison de la rue du Mail (4).
Parvenue à la veille de sa mort, elle la désigna comme sa légataire universelle, ne laissant à sa fille que l'usufruit de ses biens (5). Sa dernière année paraît avoir été tout entière consacrée à des occupations pieuses. Elle disparut de ce monde le 30 juin 1717,
(1) Son Inventaire mentionne sans cesse l'apparence vieille et usagée des objets.
(2) Mm* de La Sablière : 6 janvier 1693; l'abbé François : 6 mai 1603; l'abbé Paul : 9 août 1712.
\Z) A. N. Y. 4086; 4080, Actes des 30, 31 mars et 14 mai 1700. Mariage La Sablière-Trudaine : 7 février 1701.
(4) Acte du 16 mai 1711.
(5. Le Testament olographe de M™e des Réaux, en date du 15 mars 1714, et codicilles des \t mars 1716 et 17 juin 1717, est conservé à l'étude Fauchey. Chaque page porte une pieuse croix. Toutes les ratures sont soigneusement approuvées. Mme des Réaux manifeste d'abord ses convictions catholiques, puis sa volonté d'être enterrée dans le cimetière des pauvres, sans aucune pompe. Cent messes seront dites dans sa paroisse et cent autres au couvent des Nouvelles Catholiques. Elle lègue 600 1. aux pauvres honteux et 600 aux pauvres malades de sa paroisse, 300 1. aux Nouvelles Catholiques, différentes sommes à ses domestiques. Elle charge sa fille de continuer ses aumônes, la fait sa légataire universelle et lui substitue, a sa mort, Renée-Madeleine Rambouillet. Exécuteur testamentaire : Charles Trudaine. Les A. A. Y. 47, f" 121 v°, conservent copie de ce testament.
à l'âge de 85 ans. On l'enterra le 2 juillet, auprès de son mari, dans le cimetière de Saint-Joseph (1).
Sa fille, Anne-Élisabeth, ne lui survécut guère. Uniquement préoccupée de dévotion, elle ne sortait des églises que pour tenter de grossir sa petite aisance. En 1698, avec Pierre-Paul Taîlemant, sieur de Chaumont, capitaine des galères et chevalier de Saint-Louis, seul enfant vivant de Taîlemant de Boisneau, elle s'évertua à récupérer l'héritage de sa tante, Mme de Ruvigny, morte cette année-là (2j. Le roi lui ayant refusé son appui, elle demeura tranquille et l'on ne mentionna plus son nom dans les pièces officielles. Elle avait, en la personne de demoiselle Marie- Marguerite Basset, vieille fille et bigote à son exemple, une amie de prédilection. Elles habitèrent ensemble rue Neuve-Saint- Augustin après la mort de Mme des Réaux.
Il est probable que, dès le début de Tannée 1718, Anne-Élisabeth sentit les atteintes du mal qui allait l'emporter, car elle fit à son amie une donation de 24.000 livres (3). Le même jour, son notaire Guesdon écrivit, sous sa dictée, son testament. Elle y manifestait d'ardents sentiments catholiques. Elle exprima le désir d'être enterrée au cimetière Saint Joseph près de ses père et mère et qu'à son convoi on donnât vingt écus de 100 sois à vingt pauvres femmes. Elle chargea le couvent des Nouvelles Catholiques, gratifié
(1) En présence de Charles Trudaine et d'Antoine Scot de La Mesangère. Le Procès-verbal de scellés du 30 juin 1747 (A. iV. Y, 12013) mentionne sa mort à la date du 30. L'Acte de décès (B.N. N. acq. ms. n° 3622, art. Taîlemant) le 1er juillet. L'Inventaire de ses biens, en date des 12-17 juillet 1717, dressé par ïouvenot, est conservé dans l'étude Fauchey.
(2 A. N. O1 42. fos 226 et 256. V. aussi, O. Douen : II, 450 et s.
(3j Acte du n avril 1718, devant Guesdon {Etude, de Ma Legay)
de deux dons de 300 livres, de dire, pour le salut de son âme, cent messes basses à 20 sols Tune. Elle légua 400 livres aux pauvres honteux de la paroisse Saint-Eustache, des sommes importantes à ses cinq domestiques, 300 livres à Paul Despotz, son filleul, 10.000 livres et sa part sur l'héritage de Mrae de Ruvigny à son cousin Pierre-Paul Talîemant, des meubles et de l'argenterie à Marie-Marguerite Basset, une rente viagère de 120 livres à sa cousine Madeleine Rambouillet, religieuse bénédictine, des diamants de différentes valeurs à plusieurs personnes, l'un de 3.000 livres à Germain-Pierre Roland, président au Parlement de Paris, son exécuteur testamentaire (1).
En mai 1718, elle quitta la rue Neuve-Saint-Augustin et s'installa, avec Mlle Basset, dans un petit appartement libre de la maison dont elle avait l'usufruit, rue du Mail. Elle mourut modestement en ce lieu le 31 mai (2). Les héritiers, après l'avoir enterrée au cimetière Saint-Joseph, se disputèrent âprement ses biens (3).
Des familles Talîemant et Rambouillet, pullulantes de rejetons à l'origine, il demeurait à peine quelques collatéraux éloignés dont l'histoire n'a pas retenu les gestes. Les bribes de leur double fortune, sauvées des faillites, furent successivement recueillies par Renée-Madeleine Rambouillet, femme de Charles Trudaine. Le trésor le plus précieux, le manuscrit
(1) Testament en date du 11 avril 1718, devant Guesdon {Etude de M* Legay et Archives de la Seine, Testaments. 214, f° 138).
(2) L'Acte de décès, dressé devant Charles Trudaine et Germain- Pierre Roland, donne cette date {B. N. N. acq. ms. n° 3622, art. Talîemant).
(3) A. N. Y. 14053, Procès-verbal de scelles d' Anne-Elisabeth Talîemant, 31 mai il 1S.
des Historiettes, soustrait aux inventaires, transmis de la main à la main, grâce à cette femme intelligente, parvint à la postérité mutilé seulement de quelques pages.