CHAPITRE I
Activement, le visage empourpré, la cuisinière secouait le feu de bois mélangé de charbon. Le fourneau ronfla. Les marmites où cuisaient les sauces ronronnèrent. Les graisses, dans les poêles, grésillèrent. Les poêlons de cuivre, sous leurs couvercles, émirent leurs glous-glous. L'harmonieux concert des bouillonnements satisfit l'oreille de la matrone.
Elle mania, avec prestesse, les écumoires, les passoires, les longues cuillers de fer, lança de ci de là, à pincées ou à poignées, le sel, le poivre, le gingembre, épices et aromates, courut vers la grande table, battit les œufs de la crème, arrondit d'une caresse de la main le contour d'une pâtisserie.
Puis, prise d'une inquiétude, elle gagna la fenêtre donnant sur la cour. Le boucher n'arrivait point. Ce lanternier compromettrait par sa négligence la saveur des rôtis. Le cocher et un laquais nettoyaient le car-
rosse, chassaient la buée de ses glaces fines, brossaient ses draps gris, ses rideaux et ses coussins de taffetas enrubannés de soie aurore. Elle les invita à interroger l'horizon.
Le laquais, à pas lents, franchit la porte, mit ses mains au-dessus de ses yeux pour mieux voir. Il revint. Il n'apercevait rien. Pourtant, dans ce quartier solitaire du Pré-aux-Clercs où s'élevaient peu de maisons, le moindre quidam, sur le chemin, se découvrait aussitôt.
La cuisinière fit un geste de découragement. Comme elle se retournait, elle surprit le « galopin », son aide habituel, en train de se mirer dans les sphères luisantes de la batterie de cuivre et d'étain. Une soudaine colère la souleva. On ne pouvait rien tirer de ce freluquet. Sans cesse il se délectait à contempler ses grâces de pataud provincial. Jamais pareil amour de la propreté. Deux fois déjà en une heure, l'air dégoûté, il s'était lavé les mains à la fontaine de cuivre rouge suspendue au mur de la cuisine. Pendant ce temps, le feu perdait son ardeur sur les landiers de fer forgé de la grande cheminée et le tournebroche à poids, arrivé au bout de sa course, n'actionnait plus la broche où cuisait une poularde du Mans.
Elle le tança avec violence. Il deviendrait un gibier de fille de joie, comme on en voyait rôdant autour du Pont Neuf. Elle était si indignée qu'elle ne voulut plus l'envisager. Elle l'envoya quérir, à la cave, les bouteilles de « vieil Bourgogne » dont on régalerait les invités. Il prit sur la cheminée un grand chandelier de cuivre et s'en alla en murmurant. Le porteur d'eau entra, avec ses tonnelets. La cuisinière vérifia
sa marchandise liquide. Il fallait se méfier. Ces gens, par paresse, vous apportaient souvent de l'eau prise à la Seine ou à l'égout. L'homme quitta la place, le gousset garni de ses sols, complimenté sur la limpidité de son onde...
A ce moment, le laquais annonça que le boucher apparaissait entre les arbres du chemin. Le visage de la cuisinière s'épanouit. Les rôtis auraient le temps de cuire. Tout allait à souhait. Cependant la surprise succéda bientôt chez elle à la satisfaction. En nage, aidé de son garçon, le boucher pénétrait dans la cour, traînant une grande carriole. Quoi ! tant d'affaires? Pour livrer trois rôtis, une carriole et deux hommes?
Sans souffler, le boucher et son aide abattirent la ridelle arrière du véhicule. Avec des ahans et de violents efforts, ils tirèrent à eux et placèrent sur leurs épaules une masse énorme de chairs sanglantes. Accablés sous le poids, ils se dirigèrent lentement vers la cuisine où ils déposèrent leur fardeau.
Tout d'abord, frappée d'étonnement, la cuisinière demeura muette.
Puis, retrouvant la parole :
— Êtes-vous fous? que m'apportez- vous là?
— Madame, dit le boucher, a commandé la moitié d'un bœuf.
Bon lourdaud, incapable d'un raisonnement, il tourna le dos et, suivi de son garçon, repassa la porte. Alors la cuisinière, dont ce gigantesque rôti gênait les mouvements, poussa des cris aigus. La maison s'anima. Des étages supérieurs dégringolèrent le valet et la femme de chambre. Catherine Rambouillet, dame de Lestang, parut ensuite ; puis,
l'un derrière l'autre, Tallemant des Réaux et sa jeune femme Elisabeth. Tous, sauf Elisabeth, semblaient consternés devant cet amas de viande gisant à terre et ne soufflaient mot. D'un ton naturel, impatientée seulement que l'on eût mis, pour si peu, la maison en émoi, Elisabeth dit à la cuisinière :
— Pourquoi tant de bruit? Mettez ce rôti à cuire, le temps presse !
Alors des Réaux saisit le mot de l'énigme. Il renvoya les siens, donna des ordres. Avec leconcours du galopin et du laquais, la cuisinière dépècerait en hâte ces quartiers de bœuf, en garnirait les deux armoires de l'office. On utiliserait ces provisions les jours suivants. Tout guilleret, riant sous cape, il remonta au premier étage de la maison. Mme des Réaux était dans son appartement. Il l'y rejoignit.
— Petite fille, petite fille, dit-il, avez-vous donc pensé que, comme Moïse, nous avions à nourrir la tribu des Hébreux égarée dans le désert?
Elle le regarda. Elle ne comprenait point. Nul, dans sa famille, ne lui avait donné des principes d'économie. Elle faisait, en compagnie de son époux, son apprentissage de ménagère. Il lui avait paru qu'en ce jour printanier où l'on pendait la crémaillère, un demi-bœuf suffirait à peine à rassasier les amis de la maison. Un demi- bœuf, c'était donc trop? Naïvement elle questionnait son mari. Mais celui-ci ne cessait de rire. Elle se sentit humiliée, ridicule. Des larmes montèrent à ses yeux, une moue plissa ses lèvres (1).
Des Réaux ne prolongea pas la raillerie. Sa femme,