T. VII
son exquise petite femme était une enfant de treize ans. Pouvait-on lui demander expérience et pondération ? Il Tavait voulue ainsi, toute ingénue, toute candide, pour la conformer plus aisément à son idéal. Son rôle d'éducateur commençait. La première leçon provoquait les pleurs de l'élève. Cela était de bon augure. L'enseignement profiterait sous l'aiguillon de l'amour-propre.
Tendrement il prit dans ses bras la fine poupée, la cajola, la consola, ramena dans ses yeux et sur ses lèvres le sourire enfui. Maintenant, agile et gaie, Elisabeth ne songeait plus qu'à effacer de son visage, le sillon rosé des larmes. Sous le regard attentionné de son époux, elleallait et venait dans la grande pièce où flottait un parfum de civette. Elle s'installa devant la table couverte d'un tapis de drap vert à franges d'or où reposait son attirail de coquette : mallette à poudre, pelote à épingles fines, pots à fards, réchaud à esprit de vin, peignes, pincettes et autres ustensiles. Un petit miroir, dans son cadre de bois violet, refléta ses gestes caressants.
Elle avait fait de cette pièce le sanctuaire de sa beauté (1 . De précieuses étoffes de Perse ouataient les murailles où resplendissaient une grande glace et de curieuses peintures exécutées sur taffetas d'éventail. Autour d'une pendule en bois d'ébène fileté de cuivre, montée sur un support de fer poli, des bibelots en faïence hollandaise paraient la cheminée. Un guéridon supportait la boîte à gants, et une petite
(1) T. parle rarement de sa femme. Chaque fois qu'il en parle, il loue sa merveilleuse beauté. « C'est une des plus belles et des mieux dansantes de Paris », écrit-il, VII, 207. V. aussi, V, 394 : « Mme des Reaux, une des plus belles femmes de la ville. » '
table, le coffre revêtu de maroquin où étaient rangés les coiffes de gaze, les masques de velours et de soie, les écharpes de dentelle, les tabliers de satin et de taffetas embellis de mollets d'or, les éventails de bois ajouré. Un léger bureau de cèdre bâillait, montrant son écritoire d'ébène, les cires, les cachets armoriés, les plumes d'oie et une longue lettre inachevée. Trois fragiles cabinets de la Chine, brillant de leurs incrustations de nacre, enfermaient les pierreries, l'appretador, le tour de col, les bracelets et les bagues enrichis de gros diamants, le nécessaire de couture en chagrin rehaussé d'or, le service à thé en porcelaine de Hollande et ses cuillers d'argent. Dans un coin, se dressait la table de jeu avec ses cornets, son damier, ses jetons et dés d'ivoire.
Des sièges vaguaient de ci de là. Des Réaux s'était assis sur l'un d'eux et contemplait amoureusement sa compagne. Il avait offert ses services, mais on l'avait récusé. Il n'entendait rien au rôle de femme de chambre. Pourtant Elisabeth, maintenant assurée que la trace de ses larmes avait disparu, le consultait sur la toilette qu'elle choisirait pour recevoir ses hôtes- Elle ouvrit la grande armoire de noyer qui contenait ses vêtements de parade et d'intérieur, mille provisions de tissus. C'était une sorte de tabernacle dont elle surveillait jalousement les trésors. Là, étaient rangés son linge de corps, ses bonnets, ses engageantes, faits d'étoffes légères, de linons flous, garnis de dentelles de Malines et d'Angleterre, de point de France ou de point à la reine, ses corsets confectionnés de souples tabis.
La jeune femme aimait les couleurs vives, les blancs, les jaunes, les «cafés », les verts d'eau, les
azurs, les belles étoffes rayées, zébrées, guillochées, parsemées de fleurs brodées, décorées de clairs « falbanas » d'or ou d'argent. Ses jupons en taffetas d'Angleterre ou en gros de Tours, ses robes de chambre en vibrant satin de la Chine, ses manteaux gonflés de castor, pendaient entremêlés à ses justaucorps de damas, de brocart, de velours aux ornements richement orfèvres.
Des Réaux lui conseilla de revêtir un merveilleux habit de satin or et noir, dont la flotte des Indes avait rapporté l'étoffe brochée de lotus et d'oiselets. Elle ressemblerait ainsi à quelque déesse descendue des pagodes pour ensorceler les humains de son sourire. Cette perspective enchantala jeune femme. Elle pria Des Réaux d'appeler la servante qui l'aiderait à se travestir en idole.
Avant de quitter la pièce, Des Réaux se dirigea vers la cheminée. Par malice, aux côtés de la pendule battant gravement les heures, il avait ajouté trois sabliers de luxe, protégés par des boîtes de chagrin, voulant préciser ainsi à sa femme que letemps, toujours précieux, ne doit pas être perdu en futilités, Elisabeth n'avait point retourné les petits appareils. TI les retourna sans mot dire, puis il regagna sa chambre.
C'était uno chambre d'homme modeste, indifférent au luxe, mais soucieux de ses aises. Les murs supportaient une tapisserie des Flandres à personnages, un petit miroir et un christ d'ivoire posé sur un piédestal d'ébène. Un paravent tendu de serge ronge préservait du vent coulis. Deux tables et deux guéridons de noyer soutenaient des bibelots. Trois fauteuils, quelques chaises, uncanapérecouverts
d'un velours brodé couleur feuille morte, montraient par leur « nouveauté » que peu de monde hantait ce lieu fait pour la méditation. Le lit dressait quatre piliers tors terminés par des champignons sculptés. Une courtepointe de moire grise bordée de bandes de tapisserie d'Angleterre en soie fine lui donnait un air de richesse sans ostentation. Dans un grand cabinet d'ébène aux volets décorés de figures et posé sur un pied à douze colonnes dormaient des manuscrits. Un bureau de noyer voisinait avec la bibliothèque. En celle-ci s'alignaient deux cent cinquante volumes de tous formats, choisis parmi les auteurs grecs, latins et français. Un rayon était réservé aux écrivains de bibus (1). C'était la Bibliothèque ridicule.
Près du feu qui brûlait dans la cheminée, Des Réaux s'habilla lentement. Ayant revêtu une veste de damas or et bleu, prêt à recevoir ses invités, il tisonna, plongé dans ses rêveries...
Quatre mois avaient passé depuis son mariage, au temple de Charenton, quatre mois de pure sérénité. Elisabeth était bien telle qu'il l'avait imaginée, intelligente, gaie, spontanée, avide de sa protection, naïve, attendant tout de lui, désireuse de le satisfaire, ardente à l'aimer. Elle lui rafraîchissait l'âme. Sans
(!) Le commissaire-priseur et le notaire chargés de dresser l'inventaire du mobilier de Tallemant n'ont point détaillé les ouvrages. lis se bornent à dire que le défunt possédait quatre in-f° : Les Tragédies de Corneille (probablement, Paris, Louis Biilaine, 1664, 2 vol. in-f°), Tacite, Tite-Live, et le Dictionnaire que le fameux religieux italien Calepino publia au xvr siècle. Ces volumes étaient relies en veau et en parchemin. Joannès Guégard : Ar^morial du bibliophile, '870, ire part., p. 21 1, prétend qu'en grande partie ces volumes entrèrent à la Bibliothèque nationale. 11 reproduit Yex-libris de notre héros. Cet exlibris n'est autre que son blason.
cesse il la contemplait, car elle comptait parmi « les plus belles femmes de Paris ». Mais il ne montrait point son adoration. La petite était encline à la coquetterie et volontiers elle eût fréquenté les cercles galants où se pervertissaient, sous les compliments des muguets, les meilleures d'entre les épouses. Il ne voulait point la claustrer; il s'efforçait simplement de l'éloigner des tentations.
Pierre Tallemant, son père, eût souhaité qu'après son mariage il s'installât, comme Boisneau et comme La Grossetière, dans sa maison, payant pension, déchargé de tout souci. C'était l'habitude dans ces. milieux protestants de la paroisse Saint-Eustache. La tradition des comptoirs rochelais imposait aussi cette cohabitation. Des Réaux s'y refusa, étonnant toute la famille. Il rêvait d'une liberté complète, loin des querelles. Il demeura rue des Petits-Champs juste le temps de trouver un domicile et d'installer son foyer.
Ce furent de grands tracas. Rien ne le satisfaisait. Enfin le hasard l'avait mis en présence d'un homme étrange, François Lhuillier, conseiller au Parlement de Metz, philosophe cynique qui, malgré les obligations de sa charge, habitait la capitale. Cet homme, riche de 18.000 livres de rentes, faisait bâtir dans Paris d'innombrables maisons. Il espérait ainsi, tirant des loyers de ces immeubles, perdre jusqu'au tourment d'administrer ses capitaux.
Comme Des Réaux lui confiait sa contrariété de ne point découvrir une demeure agréable, il lui offrit de visiter un hôtel nouvellement édifié au Pré-aux- Clercs. Il se dressait à l'extrémité du faubourg Saint- Germain, de l'autre côté de l'eau, dans la paroisse
Saint-Sulpice. Tout de suite cette situation loin du milieu familial plut à Des Réaux. De bonne apparence, grande, confortable, la maison lui agréa. Il traita sur-le-champ, paya même d'avance, si bien que Lhuillier, ravi de découvrir un si bon locataire, disait :
— J'ai loué autrefois une maison à Mgr Pierre de Broc, évèque d'Auxerre, qui ne me payait point. J'en loue une autre à un huguenot et il me paye par avance! Foin des catholiques et vivent les huguenots!
Il se piqua d'honneur et voulut que Des Réaux pût à son tour se louer de lui. Il pratiqua tous les remaniements que celui-ci lui demanda pour sa commodité. Us étaient bons amis, à cette heure, et Lhuillier viendrait, dans quelques instants, pendre, en sa compagnie, la crémaillère...
Des Réaux aimait « tendrement » sa maison? entourée de verdures et de jardins « plantés à sa mode ». Elle était un peu isolée. De ses fenêtres on n'apercevait que le clair paysage de la Seine avec ses chantiers de bois flottés, les terrains vagues du Préaux-Clercs, quelques couvents, l'orangerie du roi, et, à cette époque de l'année, tous les vergers en fleurs ; surtout on n'y respirait point les pestilences de la paroisse Saint-Eustache (1).
Maintenant tout était installé. Un riche mobilier garnissait les pièces. La fortune des époux, placée sur la banque Tallemant, versait de larges annuités. L'important était de s'ingénier à savourer cette quiétude.
(l) T. 111,293; IV, l92-'93, parle de sa maison du Pré-aux-Clercs. Il habitait, croyons-nous, rue de l'Université, car il se dit voisin du président Tambonneau logé dans cette rue.
Des Réaux cependant avait compris que sa femme, habituée à vivre dans le tumulte et la joie de la maison paternelle, souffrirait peut-être de la solitude aux heures où il s'absenterait. Il lui donna tout de suite en la personne de sa sœur aînée, Catherine Rambouillet, veuve, avec deux enfants, de Jacques de Monceau, sieur de Lestang, une compagne affectueuse et pleine de sollicitude. La pauvre femme vivait dans la gêne, plaidant contre son beau-frère et les associés de son mari défunt qui tentaient de la frustrer des bénéfices réalisés dans la gestion delà ferme générale des Aides (1). Elle avait été heureuse d'unir son destin à celui du jeune ménage dont elle avait contribué à assurer l'harmonie (2). Discrète, sage, bonne ménagère, elle initiait Elisabeth à ses devoirs domestiques...
A rêver ainsi, Des Réaux ne s'apercevait pas que le temps passait avec rapidité. Il entendit un murmure de voix. Ses invités arrivaient. En hâte, il se rendit dans la chambre de sa femme où Catherine Rambouillet l'avait précédé. Un ordre exact y régnait. C'était une grande pièce toute tendue de brocatelle de Venise. Deux fenêtres donnant sur la Seine l'éclairaient d'un jour tamisé par des rideaux de toile damassée et par un vaste paravent couvert d'une étoffe à ramages. La cheminée où, sur une grille aux ornements argentés brûlait un feu doux, portait des amphores de terre rouge et quelques délicats
(1) Œuvres dlv. de M. Patru, 1735, I, 87 et s. Jacques Monceau, mort en 1644, laissait deux enfants, Nicolas et Catherine. Il était adjudicataire de cette ferme avec Isaac Monceau, son frère et autres. Patru plaidait, devant la cour des Aides, pour Catherine Rambouillet.
(2) T. VI, 315; VII, 5il.
sujets de porcelaine aux colorations fanées. Une glace monumentale, surmontée d'un chapiteau sculpté, renvoyait, du haut de son support d'acier, l'image d'un gracile bureau « en bois de calembour » marqueté d'étain et de deux guéridons de « pareille façon ». Un divan illuminait une encoignure de l'éclat de ses ors et de ses pourpres damas de Gênes. Huit fauteuils et qualre chaises formaient autour du lit, chantournés et parés comme lui, un cercle admiratif. Magnifique, ce lit érigeait, au mitan de la chambre, quatre hauts piliers de noyer arrondis en pommes à leur extrémité et couronnés d'aigrettes de laine blanche. Sous la courtepointe de damas à fond rouge et chair, parsemée de houppes de soie, son impérial et ses soubassements découvraient d'exquises décorations florales.
Mme des Réaux, déjà étendue sur cette couche, entretenait avec vivacité sa sœur assise dans la ruelle. Elles formaient un groupe charmant que Des Réaux ne put se défendre d'admirer. Il eut témoigné par des phrases flatteuses cette admiration si M. Conrart ne fût entré dans la pièce, geignant, traînant la jambe. C'était une fatalité. Une crise de goutte l'avait atteint la veille au soir. Il était venu à grand peine. Il serait un triste convive.
Plein de sollicitude, Des Ptéaux l'installa près du lit de sa femme, entre les coussins de damas d'un grand fauteuil. 11 le consola. Il savait qu'il gémissait toujours, surtout devant les dames dont il appréciait les petits soins. Il lui assura que cette goutte le rendrait célèbre sur le Parnasse. Déjà plusieurs poètes l'avaient chantée. Ces propos apaisèrent le bon huguenot qui, changeant de note, se mit incon-
tinent, d'an ton concerté, à dire des galanteries aux deux sœurs.
Il s'interrompit seulement quand M. Antoine Menjot parut. Ce petit médecin, cousin des Tallemant et des Rambouillet, appartenait comme lui à la religion prétendue réformée. A peine âgé de trente ans, il faisait grand fracas dans la paroisse Saint- Eustache où sa science concurrençait celle de Guénaut. On lui prédisait bel avenir, le sachant toujours penché sur les livres, philosophe ouvert aux idées nouvelles, soignant le moral des patients autant que leur physique. Mme de Sablé l'appelait dans son antre de malade imaginaire où Gonrart, adorant en silence M,le de Ghalais, suivante de la marquise, l'avait rencontré (1).
Celui-ci le congratula d'avoir sauvé du « monument » un sien ami ; mais l'autre modeste se défendait des compliments : la nature seule avait agi. Menjot félicita Des Réaux d'avoir si aimablement fondé son bonheur sur ces terres lointaines. Conrart
(i) Antoine Menjot, dont le père, Jehan, avait épousé, en mai *600> Anne Mallart, était, par les Mallart, petit cousin d'Elisabeth Rambouillet et de Des Réaux. Il était parent également des Louvigny. Plus tard, sa sœur épousera Gilbert Hessein et il deviendra, par suite, l'oncle de Mm° de La Sablière. Des Réaux (III, 136.154) le cite parmi les amis deMme de Sablé. V. aussi, VII, 221. M. Ernest Jovy : Le médecin Antoine Menjot, 1914, lui a consacré un bon volume où il étudie sa vie, ses relations, ses œuvres scientifiques et philosophiques. Sur Menjot, V. également, B. N. ms. n° 15189 f° 133 [Lettre à Huet) ; A. N. Y. 181 f° 483; Accord entre Paul et Antoine Menjot, Samuel Gaudon, sieur de la Rallière, Gilbert Hessein, Anne Hessein et Marguerite Menjot, femmes de Gaudon et d'Hessein, au sujet de la succession d'Anne Mallart, femme de Jean Menjot. procureur en la chambre des comptes, leur mère et belle-mère, 16 janvier 1642; Y 233 f° 373, Donation par Antoine Menjot à Claude Le Vassor, femme de Pierre Thibault, sieur d'Oinville, d'une rente de 1000 livres, 7 septembre 1677.
acquiesçait. Il trouvait cette maison fort à son goût ; on y savourait à la fois les plaisirs de la ville et des champs. 11 rêvait d'en découvrir une semblable où il pût se reposer des travaux de l'Académie et de mille tâches que lui imposaient ses correspondants de province et de l'étranger.
Des Réaux promit de chercher pour son ami une demeure telle qu'il la souhaitait. D'ailleurs M. Lhuillier allait venir. Il aurait bien fait bâtir quelque autre immeuble dont Gonrart se contenterait.
Joyeusement Olivier Patru et Nicolas Perrot d'Ablancourt pénétrèrent dans la pièce et firent la révérence aux dames. Elisabeth les voyait toujours avec plaisir, surtout d'Ablancourt dont les singeries l'amusaient. Ils étaient heureux d'avoir fait, sur les chemins ombragés, une belle promenade. Patru était allé prendre d'Ablancourt vieille rue de Vaugirard où il logeait momentanément dans une maison appartenant à M. Jean Patru père, procureur au Châtelet (1). Ils avaient longuement devisé sur des matières tour à tour plaisantes ou graves. Conrart et Des Réaux embrassèrent tendrement d'Ablancourt. C'était un revenant. Il s'était retiré en province dans sa terre, en compagnie de sa sœur et de son neveu, M. Frémont d'Ablancourt. Il ne s'y ennuyait point. Il y méditait sur des questions religieuses. Nul n'en était plus capable, car il avait tout d'abord abjuré le protestantisme, puis le catholicisme et il se demandait, depuis qu'il étudiait l'hébreu, s'il n'adopterait pas le judaïsme. Son esprit, les ayant toutes péné-
(l) B. N. ms. n° 18802 f° 27 et s. Père d'Olivier. Dans la suite D'Ablancourt logea chez Conrart. Œuvres div. de Patru, 1735, II, 529.
trées, éprouvait quelque peine à accepter pleinement une doctrine. C'est pourquoi Patru et Des Réaux comparaient leur ami à Montaigne (1).
Sa santé était meilleure. ïl ne souffrait plus de la gravelle depuis qu'il pratiquait le jardinage, vivant au grand air. Il devenait un paysan propre, mais insoucieux de la mode. Sa seule occupation intellectuelle, en dehors de la méditation, consistait à traduire des auteurs grecs et latins. II était venu à Paris pour consulter ses amis sur son interprétation des textes de Xénophon et d'Arrien.
Tandis qu'il parlait d'une voix forte, dressant sa haute taille, Des Réaux contemplait son visage olivâtre au front large éclairé par des cheveux châtain-clair, aux maxillaires proéminents, aux yeux d'acier enfoncés dans leurs orbites. C'était un visage à la fois d'ascète et d'apôtre, le faciès tourmenté d'un Luther moins enraciné dans sa foi.
D'Ablancourt rayonnait de se retrouver dans ce milieu amical. Il alla dans sa joie baiser les mains d'Elisabeth et de Catherine, les comparant à deux déesses du temps de l'Hellade, leur révélant un hymne d'adoration qu'il avait récemment traduit.
Il récitait si noblement et avec tant d'âme que Tallemant de Lussac et Antoine Rambouillet, sieur de La Sablière, frère et beau-frère de Des Réaux, pour ne le point troubler, entrèrent sur la pointe des pieds. Le soleil, le parfum, le sourire de cette matinée printanière semblèrent, avec les deux coquets, pénétrer dans la pièce. Blonds, souples, gracieux, revêtus de pourpoints mauves et gris de
(l) V. La joyeuse jeunesse de Tallemant des Réaux, 1921, p. 204; Patru : op. cit. Il, 532; Longueruana, 1754, Avertissement et p. 4.
lin, ennuagés de dentelles, venaient-ils, bergers énamourés, des bords du Lignon? Ils parurent tout de suite dépaysés dans ce milieu où des dames sentimentales ne les attendaient point. Les politesses faites en termes délicats, il se turent et écoutèrent.
M. Patru conta les démêlés avec la justice de l'abbé de Croisilles, ce prêtre galant, parent de la farouche Mlle Paulet, et dont l'hôtel de Rambouillet supporta avec tant de patience le phœbus. On croyait son affaire éteinte. Il la rallumait sans cesse. Il ne voulait pas admettre qu'il eût, par luxure, épousé, avec la connivence de son valet, la fille d'un procureur, M11e Poque, et qu'il en eût joui. C'était l'évidence même. 11 avait falsifié les actes de mariage et, à cette heure encore, prétendait n'avoir été que le témoin de son valet, véritable époux de la demoiselle. Traîné de juridiction en juridiction, soutenu avec énergie par ['hôtel de Rambouillet où Montausier, Pisani, Arnauld le carabin projetèrent de l'enlever pour lui éviter le gibet, il végétait encore en prison, écrivant son apologie, fou au point d'injurier ses protecteurs. De temps à autre, le Parlement et les justices ecclésiastiques rendaient des arrêts. Cette procédure traînerait jusqu'à la mort du coupable. Pendant ce temps, le valet de l'abbé faisait ses délices de MUe Poque.
— L'abbé de Croisilles, dit Des Réaux qui l'avait connu, était un homme d'agréable conversation, d'une lecture et d'une mémoire prodigieuses, mais qui voulait trop raffiner et manquait de jugement. Tout ce qu'il écrivait était inintelligible ou, pour mieux dire, c'était du franc galimatias (1)...
(l) T. a consacré (III, 27 et s.) une historiette à Croisilles où il conte ses démêlés avec Mme Poque. Les registres du Parlement
Gomme si le mot « galimatias » l'eût attiré en ce lieu, Gilles Ménage montra son petit collet. Sémillant, frétillant, faisant mille façons, il couvrit tout d'abord les dames de ses galanteries maniérées. Puis il s'excusa. Il était en retard. C'était la faute de M. Lhuillier qui venait derrière lui. Il avait fallu attendre son sacripant de fils, Chapelle, qui ne rentrait point d'une débauche à laquelle il avait participé la nuit même.
Chapelle et Lhuillier se récrièrent. En réalité M. Ménage était furieux parce que, depuis le Cloître Notre-Dame où ils habitaient tous les trois, on l'avait obligé à marcher jusqu'en ces lointaines contrées. Lhuillier possédait bien un carrosse, mais il ne s'en servait plus, son cocher n'étant jamais au logis quand il avait affaire.
Des Réaux s'empressait après de son propriétaire. Il l'invita à se reposer d'une si longue marche, mais Lhuillier n'était nullement fatigué, malgré l'âge. Cette promenade avait au contraire aiguisé son appétit. Il était d'une humeur charmante, tout sourire et aménité.
Mme des Réaux pria ses invités de descendre jusqu'à la salle à manger où les attendait le repas. M. Conrart, tout geignant, la conduisit par la main cependant que M. Lhuillier, svelte et solide encore, leste même, dirigeait les pas de Mmc de Lestang. La salle à manger
conservent des traces du procès de cet abbé. V. notamment, A. N. Xia 5689, 46 mars 1645, Jean-Baptiste de Croisilles, prêtre, prisonnier en la Conciergerie de Paris, appelant comme d'abus d'une sentence contre lui rendue par l' officiai de cette ville de Paris, le 22 avril 1641, et de tout ce qui s'en est ensuivi, contre D"e Espérance Levrault, veuve de défunt Fleurant Pocquers, avocat, et femme de René de Hébert, exempt aux gardes.
était tout égayée par une tapisserie de Rouen aux claires couleurs et par des gerbes de fleurs posées sur des tables en encoignures. Un feu de bois brûlait dans la cheminée; deux armoires séparées par la table de jeu garnissaient un panneau.
Les convives s'assirent autour de la grande table ovale. Tout} l'argenterie de la maison resplendissait sur la blanche nappe de toile damassée : les assiettes décorées de fleurs, les couverts agréablement ciselés, les hautes aiguières où pétillaient les vins. Huit flambeaux accompagnaient les plats où fumaient les mets du premier service (1).
M. Gonrart s'excusa de ne pouvoir prendre, à cause de sa goutte, d'un exquis potage à la reine tout verdi de pistaches, mais il goûterait de l'autre potage où nageaient dans un succulent mélange de cardes, d'asperges, de crêtes de coq et de béatilles, un jarret de veau et deux gelinottes. Tous les membres de l'Académie n'étaient heureusement pas podagres à l'exemple de M. Gonrart. MM. Patru et d'Abîancourt, jeunes encore parmi les quarante, mâchaient avec volupté. Ménage, doté d'un pauvre estomac, oubliait son assiette pour faire des déclarations à Mme des Réaux, sa voisine. Il agaçait le maître de maison qui l'avait invité pour s'en gausser. D'Abîancourt lui demanda des nouvelles d'une certaine Requête des dictionnaires où le petit collet raillait toute l'Académie, et qui com-
(1) Tous les renseignements d'ordre intérieur que nous donnons sur la maison de notre héros (cuisine, carrosse, ameublement, linge, argenterie, vêtements, etc.) sont empruntés à l'Inventaire après décès des biens de Tallemant des Réaux en date dit, 18 novembre 1692 (E. A. de M' Fauchcy, notaire à Paris). L'argenterie de Des Réaux est prisée à 5.012 livres 15 sols. Son linge fut important : 92 draps, 42 nappes, 372 serviettes, etc..
mençait à circuler dans les ruelles. Il ne pouvait souffrir Ménage qui, d'humeur mordante, perdait un ami pour ne point perdre un bon mot et qui avait osé dire de ses traductions : « elles sont comme une femme que j'ai aimée, belles, mais peu fidèles. »
Ménage se défendait d'avoir écrit cette satire de l'Académie. Ses œuvres jusqu'à l'heure consistaient en sa Réponse au discours de l'abbé d'Aubignac sur l'Heautontimorumenos de Térence et en quelques coups de plume contre Montmaur le Grec. Il n'avouait point autre chose.
— Bons débuts de pédant, pensait Des Réaux.
Par contre, Ménage se vantait de ravager les cœurs féminins. Il parlait avec astuce de ses attaques suivies inéluctablement de défaites. Tous, autour de cette table, savaient quelles maladresses insignes le rendaient insupportable aux coquettes. Il avait dit à l'une d'elles, la plus belle de Paris : « Madame, excusez si je vous rends si peu de visites, je ne vois plus que des héroïnes. »
Malicieusement Patru lança dans la conversation le nom de Mme de Cressy. C'était un mauvais souvenir du pédant. Il était allé clamer partout que cette dame l'aimait et qu'il avait obtenu d'elle la faveur de lui caresser les cuisses. Mais pour l'en punir, elle l'avait traité, devant vingt personnes, de « prêtre crotté. »
Furieusement vaniteux, il était inaccessible à l'injure comme à la malice. Il sourit avec suffisance aux insinuations de Patru.
Les plats circulaient détournant l'attention. M. Lhuillier dédaigna un poulet tout doré trempant dans la daube et même une éclanche à la marinade qui s'en allait à travers la table, son moignon en l'air, sem-
blable à un navire d'enfant. Il salua avec enthousiasme une assiette plaisante où se mariaient saucisses, boudins et andouillettes grillées.
— Ce sont allumettes à vin, dit-il.
Et il tendit son verre où un laquais versa le vieux Ijjauneaux couleurs fanées. Il fît à l'exemple de Rabelais l'éloge de l'andouille, mets plus digne, disait-il, de la table des dieux que ces fades nectars et ces insipides ambroisies dont ils se restauraient, assuraient les anciens, après leurs travaux ou leurs amours. Hélas î on ne savait plus manger. Peu à peu les estomacs de France devenaient débiles et ces belles escouades de goinfres où Théophile, instituteur du libertinage, moissonnait des disciples, se dispersaient sous la persécution des dévots.
Ah! combien il regrettait les années révolues, les années de jeunesse et de force! Quels piments dans la littérature et quelle aménité dans la philosophie! Aux fiers estomacs correspondaient des cerveaux lucides. L'amour de la bonne chère accompagnait l'amour du libre ponser. Les brutalités de quelques jésuites détruisirent cette belle harmonie entre le corps et l'esprit. La peur rôdait maintenant partout. On n'osait plus biberonner, redoutant de trop parler sous l'influence du vin.
Temps calamiteux, où un Gassendi était contraint de faire profession d'ardent catholicisme pour formuler avec quelque indépendance ses idées! Et pourtant combien les idées de ce philosophe paraissaient timides ! Jamais lui, Lhuillier, n'était parvenu à accepter entièrement la doctrine de son bon maître Eitixoupoç propagée par Gassendi sous des formes nouvelles et à disjoindre les voluptés de l'esprit des
voluptés de la chair. Toutes lui paraissaient également excellentes. Ses ivrogneries de Lorraine, ses débauches dans son ancienne maison de la Chapelle où il se transformait en faune pourchassant la dryade ne concouraient-elles pas, au même titre que ses méditations des philosophes grecs et latins, que ses goûts de bibliophile, que ses doctes conversations, à parsemer sa vie de délices? Si Dieu existait, avait-il créé le plaisir pour qu'on lui substituât l'austérité et l'abstinence?
Jadis, au cours de leur voyage en Hollande, ou bien avant qu'il se retirât tout à fait dans sa solitude provençale, quand il avait logé et choyé Gassendi, son ami le plus cher, il avait longuement agité en sa compagnie ces graves questions, sans réussir à le persuader. Acette heure encore ils disputaient par lettres. Chacun suivait un chemin différent. Avant d'envoyer son fils Chapelle suivre, en Provence, les leçons du philosophe, il lui apprenait, le conduisant au bordel et au cabaret, les deux pôles de toute existence logique d'épicurien à sa mode, à mélanger les jouissances du corps aux délectations de l'esprit (1).
Autour de la table, les convives écoutaient en souriant le bon cynique. Tous, sauf peut-être M. Conrart, gassendistes fervents, l'enviaient d'avoir, pendant de longues années, connu les confidences du
(1) Claude-Emmanuel Lhuillier, dit Chapelle, était né, en 1626, du commerce de François Lhuillier avec Marie Chanut, femme d'Hector Musnier. Cet enfant naturel fut légitimé par lettres royales du 3 janvier 1641, régistrées le 2 août a la Chambre des Comptes. Par une Donation (qui nous fournit ces détails et l'adresse de Lhuillier) en date du 5 juillet I6i2, François Lhuillier assura à son fils des rentes viagères importantes qui le garantirent de la gène (A. N. Y. 186, fu 462 v^ . Cet acte et le suivant confirment les dires de Des Kéaux sur Lhuillier.
maître. M. Menjot surtout lui prêtait une attention vive. Il n'y avait pas d'épicurien plus déterminé. 11 professait que le platonisme est un amas de visions chimériques, le péripatétisme un pur galimatias pédantesque, le stoïcisme une vaine lutte contre des passions naturelles, le cartésianisme un amas de paradoxes romanesques. Mais il ne mélangeait point, comme Lhuillier le faisait naïvement, le cynisme à l'épicurisme. Il alliait à ce dernier le pyrrhonisme. Il disait :
— Ayez Épicure à votre droite et Pyrrhon à votre gauche et, par une heureuse alternative, après avoir satisfait entièrement vos désirs, si quelque remords se présente pour vous inquiéter, doutez que vous ayez ressenti aucune joie et traitez-la d'illusion.
Il n'osa point formuler ses réserves. D'ailleurs Lhuillier, ayant avalé d'un trait un grand verre de vieux vin, continuait à décharger son cœur. 11 annonçait qu'en compagnie de Samuel Boulliaud il préparait en ce moment un voyage en Orient. Ce voyage l'avait toujours tenté. Il rêvait de connaître ces nations sensuelles qui peuplaient leurs paradis de femmes. Il pousserait peut-être jusqu'en Judée. Il voulait voir le Saint Sépulcre et tous ces lieux extraordinaires où étaient nées tant de superstitions qui pesaient sur le monde. Mais il attendait une conjoncture favorable.
Une intrigue commencée en Lorraine retardait son départ :
— Une femme de ce pays-là est venue à Paris, disait-il. J'ai fait de la dépense pour la régaler. Elle me témoigne s'en sentir obligée. Il me semble que je manquerais à ce que je dois à ma sensualité, que
j'estime beaucoup, si je n'allais recueillir ce que j'ai semé (1).
Les laquais portant le second service l'interrompirent. Une poularde du Mans posée sur un lit d'ortolans, un rôti de bœuf orné d'une collerette de cresson, des cailles étagées en pyramide mélangèrent leurs fumets aux arômes des salades d'olives et de persil de Macédoine.
— Il m'app irait parfois, dit encore M. Lhuillier, quand j'ai bu comme aujourd'hui des vins créateurs d'illusion, que je suis revenu aux temps fabuleux de l'antiquité. Je me vois sous la forme replète et charmante du dieu de la gourmandise, des vestales nues m'encensent et leurs encensoirs diluent vers mes narines d'extasiants parfums de cuisine.
Ses yeux brillèrent de satisfaction. Des Réaux le regarda. Et il se ressouvint d'une estampe qu'on lui avait montrée, faite d'après une peinture représentant Rabelais. Lhuillier, avec son visage « chafouin et riant », ressemblait comme un frère à l'homme de Ghinon.
On but à la santé des dames sur l'invitation de La Sablière qui récita en leur honneur un fin madri-
(1) Le voyage n'eut lieu qu'après 1650 et Lhuillier y trouva la mort. Avant de partir, le 9 septembre 1650, il fit à Marie Chanut, veuve alors d'Hector Musnier, mère de Chapelle, « pour l'affection qu'il portait à la dite demoiselle » donation d'une maison sise à Paris en l'île Notre-Dame, rue et paroisse Saint-Louis. (A. iV. Y. 187, f° 357). T. IV, 191 et s. a consacré une historiette à Lhuillier, son propriétaire. V. aussi sur ce cynique : Les Délices satyriques, 1620, p. 288; Balzac : Œuvres, 1665, I, 401, 495, 502, 550, 569, 638, 712; Tallemant : IV, 489 et s.; Tamizey de Larroque : Les Correspondants de Peiresc, François Lhuillier, Lettres inédites à Peiresc, 1889 ; Correspondance de Peiresc, édit. Tamizey de Larroque, passim, etc..
gai. Des Réaux parla de l'affaire Tancrède de Rohan. C'était un effroyable scandale dont le parti protestant sortirait plein de honte. Patru avait plaidé pour les quatre-vingts seigneurs qui intervinrent dans le procès au Parlement. 11 avait flétri avec hauteur les mœurs de Marguerite de Béthune, duchesse de Rohan, gourgandine qui voulait infliger à la noblesse l'injure de parer d'un duché un rejeton issu de ses malpropres amours.
M. Gonrart excusa la duchesse. Huguenot fervent, il déplorait que le nom de Rohan, aussi illustre que le nom de Goligny parmi les religionnaires, eût été couvert de boue. Il ne trouva point d'approbateurs. Des Réaux reprocha vivement à la dame d'avoir proscrit de son milieu la civilité et toléré mille insolences des godelureaux qui hantaient successivement son lit (1).
— Cette femme, dit-il, en un pays où l'adultère eût été permis, eût été une femme fort raisonnable.
Le sujet était brûlant. Paris s'était divisé en deux camps pour ou contre la duchesse. Les convives n'insistèrent point. Ménage s'empêtra dans une discussion d'étymologie avec d'Ablancourt. Tallement de Lussac apporta une diversion en contant une histoire dont la paroisse Saint-Eustache se divertissait encore. Mme Véron en était l'héroïne.
C'était une parente des Tallemant et des Menjot, mais on ne l'aimait guère dans la famille à cause de son humeur galante et de ses ridicules de vieille
(1) T. III, 418 et s., a apporté sur cette affaire des précisions remarquables. Nous l'avons étudiée dans notre ouvrage .Madame de Villedieu, 1907, p. 3i et s., où nous donnons une bibliographie.
dame contrefaisant la petite fille. Elle avait toute sa vie concubine avec le poète Malleville au nez de son mari Jacques Véron, porte-manteau du roi. Mort le mari, moribond l'amant, elle cherchait aventure. Les Tallemant Pavaient invitée récemment à fêter les rois en leur compagnie. Elle appréciait la « frérie (1) », et nulle femme, hors peut-être Claudine Colletet, ne se comportait si gaillardement devant les plats et les bouteilles.
Vingt jeunes gens participaient à cette fête. Ils complotèrent de l'enivrer et d'exciter sa salacité naturelle. Quand elle fut à point, la raison perdue dans le vin et les sens stimulés par des discours, ils la débraillèrent, jouant de ses « tétasses » comme d'outrés molles. Mme de La Grossetière protestait un peu, mais on la persuada qu'il s'agissait simplement de donner à cette vieille folle une leçon profitable, si bien qu'elle se prêta à la manœuvre.
Gomme Mme Véron manifestait le désir de se retirer, on la convainquit qu'elle serait, à cette heure tardive, la proie des voleurs embusqués dans les rues et que mieux valait pour elle accepter l'hospitalité des Tallemant (2). Elle coucherait avec Mme de La Grossetière. On envoya chercher sa toilette, on la déshabilla, on retendit auprès de Mme de La Grossetière. Celle-ci, « ayant le mot », quitta bientôt le lit.
— Je l'y remplaçai, dit tranquillement Tallemant de Lussac. Et vous pouvez croire que je m'amusai
(1) Parties de table.
■2) T. précise que Mme Véron, dont nous avons fixé le domicile rue des Petits-Champs dans la Joyeuse jeunesse de Tallemant des Réaux, n'était plus alors voisine de ses parents.
ferme devant toute la bande s'esbouffant de rire derrière les portières, car je fis cent insolences à la vieille haridelle et je n'eus pas la charité de jeter une goutte d'eau sur ses flammes (1).
Les rires fusèrent. Seul M. Gonrart déplora que cette huguenote donnât à la jeunesse de si fâcheux exemples.
La table était maintenant couverte de grands bassins emplis d'oranges et de pommes, de confitures sèches et liquides, de macarons, de beignets et de massepains. La bouche pleine de ces sucreries, M.Lhuillier, du ton lamentable de Gargantua s'éveillant au monde, clama :
— A boire !...
Les laquais distribuèrent de larges rasades de vin d'Espagne. Des Réaux s'adressant à Ménage, dit :
— Monsieur Ménage, je vous prie, donnez-moi une pomme de reinette. II me semble que vous vous y connaissez bien.
— Vous avez raison, répondit le pédant, car je me pique de me connaître en trois choses : en œufs frais, en pommes de reinette et en amitié ! »
— C'est en effet, un bel assemblage de connaissances, dit Des Réaux imperturbable.
Il faisait, chaque fois qu'il l'invitait à dîner, pour réjouir ses hôtes, redire la même sottise au petit collet qui ne comprenait point son ironie (2).
Les laquais disposaient sur la table de jeu les jetons d'argent; mais, le dessert consommé, après avoir appelé par des « brindes » successives, le bonheur sur la maison des jeunes époux, les convives pré-