CHAPITRE IX
D'UI.ÉABORG A TORNEO
Départ par eau. — L'embouchure de TUléô. — Forêt remarquable. — Passage d'une rivière. — L'Iio. Difficulté de le traverser. — • Danger que nous courons. — Pêche abondante. Comment elle s'opère. — Arbres de forme particulière. — La brousrUka, — Singulier garçon d'écurie, -r- Pont particulier au pays. -—De quelle manière ces ponts se construisent. — Curiosité des fiUe^ d'un village. — • Station de Posti. — Le Kemi, rivière considérable. ^ — Admirable effet du clair de lune. ^— Arrivée au bord de la Tornea. — Point de vue, — La ville finlandaise et la ville suédoise. — • Arrivée à Torneo. Aspect de cette ville. — Ce qui nous décide à poursuivre. — Départ pour Alcula.
CflAPITRE IX.
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Station de Siiuilay 29 juillet, il heures du soir.
Le soleil, dégagé de nuages, brillait de nouveau de tout son éclat, lorsque nous pûmes enfin quitter la ville après avoir remis en ordre nos effets, quelque peu endommagés par la pluie. Le cocher nous fit traverser la ville d'une extrémité à l'autre , pour aller gagner le port, lequel est situé au fond d'une anse que forme le golfe de Bothnie. Là on embarqua le tarantass et l'attelage , car nous
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devions faire le trajet par eau, en coupant la baie du sud au nord et passant Rêvant 1! embouchure de rUléo.
Uléaborg a bien l'apparence d'un port de mer. Le mouvement y est considérable, et les quais toujours chargés de foule. Ici dès matelots finnois se coudoient ou causent réunis en groupes ; plus loin ce sont des portefaix qui transportent les marchandises débarquées ou celles que l'on embarque. Au milieu de cette cohue quelques Cosaques vont et viennent, chargés de veiller au bon ordre. Un sous-officier dé cette arme me demanda de lui exhiber ma feuille de route, qu'il examina. Cette formalité remplie, je pris place dans le bateau, qui s'éloigna immédiatement du quai , emporté par de vigourejax rameurs et par le vent qui enflait notre voile.
Pendant le trajet, qui dura plus d'une demiheure, mon attention ne restait pas oisive:
les divers objets qui se succédaient rapidement suffisaient à l'occuper. Nous laissâmes d'abord sur la droite un groupe compacte de
spacieux magasins , les uns badigeonnés en rouge , d'autres noircis par la fumée , qui sont placés dans les dépendances du port. Plus loin je reconnus au bouillonnement de l'eau l'endroit où rtJléo débouche dans le golfe. Une multitude de pointes de rocher s'y dressent à la surface du courant, qui tourbillonne en se couvrant de flocons d'éçumé. Après l'embouchure de la riviète , le rivage se contourne en arc de cercle , tantôt jd'apparence boisée, tantôt formé de rochers de granit de couleur rose , jusqu'au point où le bac devait atterrir. Partout se montrent des bouquets d'arbustes variés, et des saules d'une croissance extraordinaire.
Notre débarquement opéré , et les chevaux remis à la voiture , nous y reprîmes nos places , et le tarantàss s'enleva au grand trot sur une chaussée excellente qui longe le rivage.
La campagne était partout couverte d'abondantes moissons , et de. heimats d'apparence splendide. Quelques verstes plus loin, le sol s'abaisse et devient marécageux; la végétation
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change en même temps de caractère et perd sa yîgueur. Pendant cinq verstes , toute trace de culture a disparu ; puis le sol s'élève . de nouveau, et les champs d'orge et de seigle reparaissent plus nombreux et plus beaux que jamais.
Les démêlés de notre mise en quarantaine nous ont causé tant d'ennui , que notre humeiu* s'en ressent encore- Donc, pour ne pas aborder Tomeo dans une pareille disposition d'esprit ^ il vient d'être décidé que nous passerons' la nuit ici. Demain nous achèverons en quelques tours de roues le court trajet qui reste à faire.
ir.
Au bord de Kaoukîkoudass, 30 juillet, i heures du matin.
Il a fallu, pour la seconde fois depuis Uléaborg, nous embarquer avec armes et bagages âur un bateau faisant office de bac. Cette fois c'était pour traverser le Kaoukikoudass , rivière médiocrement large. Ce qui me contrarie le plus en ceci, c'est que nous allons avoir, avant d'arriver au terme de notre course , à renouveler plusieurs fois ces transbordements, pour traverser les différents cours d'eau qui débouchent dans^ le fond du golfe de Bothnie' entre Uléaborg et Tomeo.
Une imposante forêt de pins et de mélèzes s'étend entre la station de Simila et le Kaoukikoudass, Sur la rive gauche de cette rivière, qui est ainsi que la rive droite haute et abrupte, se montre un joli hameau.
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A peine le bac eut-il touché la terre que je m'élançai sur le rivage, impatient de gravir la berge sablonneuse qui se dressait devant nous. De ce point élevé , où je trace rapidement ces lignes au crayon, mon regard suit le cours assez impétueux de la rivière. Vis-à-vis de moi, sur l'autre rive, j'aperçois le village avec ses maisonnettes coquettement peintes en deux couleurs, ses nombreux vergers et sa svelte et gothique église. De mon côté, et à peu de distance de l'endroit où je me trouve, s'élève une briqueterie reconnaissable à la quantité de briques qui sèchent au soleil. Le placement n'en saurait être bien considérable , car les usages auxquels on les emploie sont trèsbornés. J'ai déjà dit que dans la Finlande entière les demeures des habitants sont toutes construites en bois.
ÏÛ.
Station de Saunio.
Un terrain essentiellen>ent montagneux ; des ravins profonds qui parfois même prennent les proportions de. précipices et que la route côtoie, suspendue sur Fabîme ; tels sont les caractères principaux du pays dans l'étendue du relais- que nous venons de fournir* Ou* tre les pins et les sapins que Ton rencontre partout en Finlande, on voit encore ici des bouleaux d'une hauteur démesurée et des saules remarquablement beaux.
La voiture traversait un village au grand trot , lorsque nous vîmes accourir à notre rencontre plusieurs petites filles tenant à la main de fort jolis paniers remplis de fraises. La vue de ces fruits, du coloris le plus séduisant, nous tenta ; je fis arrêter et en achetai deux
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corbeilles. Ces corbeilles, très artistenient tressées , étaient fabriquées avec des bandelettes d'écorce de bouleau. Déjà nous nous félicitions mutuellement, M. D. et moi, du régal qui nous attendait ; mais ayant porté quelques-uns de ces fruits à nos lèvres ^ nous leur reconnûmes une saveur tellement acre qu'il *nous fallut les rejeter. Peut-être est-ce l'élévation en latitude de cette partie du pays qui en est cause : ce qui me le ferait croire , c'est qu'il lious est déjà arrivé -maintes fois depuis que nous parcourons la Finlande d'y manger des fraises , et que toujours elles nous ont paru d'un goût exquis*
Station de Brousila.
Pour gagner cette station il faut traverser riîo , rivière très-large, très-rapide , et semée de récifs contre lesquels le courant se brise en mugissant. L'aspect de ce véritable torrent annonçait un passage difficile ; aussi ne fus-je pas médiocrement contrarié de ne trouver là pour bateliers que deux vieillards d'apparence débile. Pour ajouter à notre inquiétude, un des chevaux fut pris de vertige au milieu même du trajet ; et sans la présence d'esprit dti cocher qui parvint à le contenir , l'animal furieux s'élançait dans la rivière et faisait infailliblement chavirer le bateau , chargé outre mesure.
La maison de poste de Brousila est un beau bâtiment à deux étages. De ses croisées la vue
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plonge sur Tlio qui roule bruyamment ses eaux abondantes au milieu de sites pittoresques. Le courant est partagé dans toute sa largeur par une estacade, ou rangée de pieux disposés de manière à y établir les nasses ou paniers à pêcher * . Par ce procédé les pêcheurs du pays prennent une très-grande quantité de poisson. L'époque la plus favorable pour la pêche de Festurgeon est celle où ce poisson remonte le courant pour déposer son frai dans les parties moins profondes de la rivière^. Le maître de poste que j'ai interrogé à ce sujet , m'a appris que beaucoup de marchands
* La nasse est une espèce de panier d'osier ou de jonc, qui est fait à claire-voie. Il à un ou plusieui^ goulets composés de brins d'osier, que Ton attache en dedans, de telle sorte qu'ils soient inclines les uns vers les autres. Ces brins sont aâsez flexibles pour être écartés par le poisson qui pénètre dans la nasse ; niais lorsqu'il veut en sortir, les brins d'osier présentent leurs pointes réunies qui lui ferment le passage.
* Voy. la note A à lâ fin du chapitre^
russes viennent à Brousila chaque année pour y conclure à Tavance des marchés avec les pêcheurs. L'habitude est de donner une légère salaison à la truite saumonée aussitôt qu'elle a été retirée de Veau ; puis on' la fume convenablement , et c'est dans ce dernier état qu'elle est livrée à l'acheteur. Quant aii sigk, ou lavaret , dont la pêche n'est pas moins abondante , comme ce poisson n'est pas susceptible d'être apprêté de la même manière, les pêcheurs le gardent vivant dans de larges viviers ; puis à la fin de l'automne, dès que les fortes gelées commencent, ils le retirent des réservoirs et l'éparpillent sur le rivage , où il est saisi par le froid. C'est à cette époque qu'arrivent les marchands russes , qui se hâtent de charger sur leurs traîneaux ces poissons roidis par la gelée , et qui les transportent ainsi à Saint-Pétersbourg , ou la vente en détail leur procure de forts bénéfices *.
^ En Finlande comme en Russie les gelées fortes et soutenues de l'hiver facilitent considérablement
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Station de Vouornoss.
Nous voici parvenus au soixante-sixième degré de latitude. Je ne sais si c'est à cela seul qu'il faut attribuer le changement que Ton remarque dans la végétation. La petitesse des pins qui croissent ici, et leurs formes trapues, sont peut-être aussi un résultat de la qualité
le transport des objets destines à Falimentation , tels que le poisson et la viande.A Saint-Pétersbourg, par exemple, c'est de viande et de poisson gelés, souvent arrivés de loin, que les marchés s'approvisionnent. Dans cette saison on y voit des^ moutons , des porcs et dès veaux gelés, rangés par files, dont la viande se débite, au poids ; On y trouve aussi toute espèce de poissons gelés. Parmi ces poissons, il convient de citer le sterlet , que les amateurs reoherchént * pour son excellent goût et que Ton ap-
du sol : quoi qu'il ^n soit dé la cause , 4'effet est marqué, On rencontre bien çà et là quelques pins d'une hauteur extraordinaire ; mais les formes basses, avec un plus grand développement en largeur , dominent dans les forêts que nous traversons maintenëmt.^ , Le terrain qu'elles couvrent est formé de sable jaune mélangé de cailloux. Autre remarque : j'avaiis observé que l'herbe dont sont tapissé^ les bascôtés du chepfiîn était éfnaillée d'une végétation particulière ^ remarquable par le luisant de ses petites feuilles : c'est is. brousnika , ou airelle à fruits routes, qui vient ici à profusion.
porte gelé des rives du Volga, ce qui faft une distance de près de deux mille verstes. Quant au poisson que la Neva fournit, on peut s'en procurer de vivant; mais dans cet état les gros marchands de poisson, qui en conservent dans des barques disposées en viviers , le vendent beaucoup plus cher, ce qui le rend, inaccessible aux petites bourses. Cependant on sert du pois-* son gelé même sur des tables recherchées, et quant à la volaille et au gibier on n'ep consomme point d'autre pendant toute la durée de l'hiver.
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. I.ies paysannes finlandaises ont une aptitude extraordinaire à s accpitter de fonctions qui sont .psBtout ailleurs le partage exclusif des hommes. J'ai dit que trës-sîoûverit on voit des femmes seccmder leurs maris dans la manœuvre. de ces bateaux plats, qui se rencontrent si souvent dans cette partie ^e la Finlande :. voici ..un autre trait encore phis frappiant. A notre arrivée à Votibmoss, nous n'avons trouvé dans laïnaisoiide poste que deux femmes, tous les hommes de la. ferme étant occupés .aux champs. Nous nous attendions donc à on grand retard , lorsqu'à ma grande surprise, je vis les deux femmes se mettre en devoir de suppléer leurs' maris absents, harnacher, les cheyaux et les atteler au tarantass, graisser les roues; tout , cela se fit prestement et sans le moindre embarras :
elles n'acceptèrent même pajs l'aide officieuse des deux domestiques. Ce n'est pas tout :
après les fonctions de garçon d'écurie, vinrent celles de postillon. La plus jeune des deux, qui n'avait pa& plus de vingt ans, sauta sur le
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siége^ prit les jrçnes, fet mit • ses chcTaux au grand trot. Notez bien que ces deux femmes étaient très-^proprement têtues, et qu'elles mêl^ent à tout cela une isorte de bonne grâce et même de dignité tout à fait remarquable.' Les femmes , dan» ce pays , se regardent comme obligées pai» devoir à aider leurs époux dans toutes les circonstances de la vie , et ces principes excellents,, elles les doivent à Finstructïon ïîeligiense que les pasteurs répandent parmi les populations dont ils ont la direction ^iritiielle.