COURSE AU MONT LUPPIARVI ET RETOUR A TORNEO
Station dé Piusua, 1^' aoqt, 4 heures de l'apriès-oiidiv
Comme Tomeo est bâti dans une île, il.
nousâ fallu repasser la Torneapour en sortir, et regagner je point du rivage on nous nous sommes embarqués ce matin en nous rendant en ville. Je mis alors pied à terre/ et m'avançai à une cinquantaine de pas sur le chemin , pour attendre seul que les carrioles m'eussent rejoint. J'arrivai ainsi à un groupe
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de maisonnettes d'où sortirent tout à coup plusieurs paysans, parmi lesquels se trouvait un' homme portant de lourdes chaînes allant aboutir à une sorte de carcan. L'étrangeté de cette apparition me jeta dans une surprise extrême , et ce -qui Taugmenta encore , ce fut de voir ce personnage discourir d'uii air indifférent avec ceux qui reûtoi^raiént , et même aller et venir, ni plus ni nioins que s'il avait été libre». Sur ces entrefaites arrivèrent les carrioles , et je prjs place dans la première , à coté dé M. D. qui s'était chargé de conduire. Arrivés à la station j j'appris que cet homme qui porté si gaillardement le poids de ses chaînjes, n'est autre chose qu'un criminel condamné récemment aux travaux forcés pour vipl sùivi-^de meurtre,, et qu'on le conduit. en ce moment à la forteresse de Sveaborg ;. principal lieu de détention du grand-duché *. Ces gens, au milieu desquels il se trouvait, et que rien ne distinguait dans le costume , étaient des pré-
* Voyez la note C à la fin du chapitre. .
Et RETOUR A TÔRNEO. 49
posés commis à sa surveillance par Tadministratiôn locale, sans qu'elle eût jugé nécessaire de leur donner des armies. Dans uji pays comme celui-ci, ce serait en effet une chose superflue; car en admettant même que leur prisonnier tentât de leur échapper, il est hors de doute que lès habitante is'emprésseraient de prêter main-forte aux gardiens, tant en Finlande ïa loi est généralement respectée. La route que nous venons de suivre côtoie à petite distance la Toméa, dont le (iourant, trèsrapide et très-large , roule à nu sur le granit.
Station de Rousu, 7 heures du soir.
Les aspects du fleuve, depuis notre dernière station , sont on ne peut plus variés ; parfois même les escarpements de là rive opposée donnent au bassin rocheux de la Tor-
nèa un caractère de grandeur sauvage. Le lit II 4
de granit $ur lequel elle promène son cours torrentueux devient deplus^ en p]uâ accidenté et brise à. mesure que nous, avançons,, et il s'y forme une suite de rapides formidables, qui occupent en amont une vaste étendue. Le courant se fraye un passage entre le$ pointes de rochers en lançant de tous cotés des flocons d'écume, et av^c un bruit semblable aux roulements du tonnerre. Sur la rive, gauche que nous suivons , de même que sur la rive suédoise , s'élèvent des fermes nombreuses et de la plus belle apparence. La plupart sont peintes en rouge et blanc, sans qu'aucune différence sensible distingue celles qui appartiennent à la Finlandç de celles qui appartiennent à la Suède. On m'assure que -ces beaux heimats continuent de couvrir le côté finlandais de la Tornea, dans une étendue de trois ceints verstes. Ils cessent au village de Mionioski , ou finit aussi la route macadar misée, ^['ajouterai que rétablissement d'un^ route sur la rive finlandaise du fleuve date de trente et quelques années seulem^t :
auparavant H n'y avait de route cafrôssablé que sur la rive droite, qui est la rive suédoise. Après le relais de Pinsua , nous arrivâmes* bientôt à la Lieacka, rivière (Jui débouché daiisla Tornea. Quoique de médiocre importance, elle s'élargit beaucoup aux àpprockes" de son confluent, et nous mîmes un bon quàrf d'heure à la traverser dans un bateau faisant office de bac.
station de Teuka, i 1 heures du soir.
Je croyais qu^arrivés ici nous toucherions au but de notre course; mais lé maître dé poste me dit que la montagne aux grottes est encore éloignée de douze verstes, sans iiidîquer bien clairement dans quelle direction.
Sr hôs renseignements ne sont pas jilms précii, la faute en est sûrement à l'ineptie du dômestiqtie interprété , et ce n'est paé là pi*emtèré
fois qu'il m'en donne la preuve. Nous aurions bien pu continuer à avancer, mais l'horrible mouvement de notre véhicule primitif nous a éreintés l'un et l'autre. Ce genre de carriole est assurément le pjus abominable équipage qui se puisse imaginer. M. D. pour sa part se sent même légèrement indisposé, et en conséquence nous nous décidons à passer la nuit ici. L'unique chambre réservée auj^ voyageurs est extrêmement petite : il s'y trouve néanmoins deux lits , que déjà les femmes de la maison sont occupées à garnir de draps de grosse' toile , mais parfaitement blancs. Demain matin, de bonne heure, si l'indisposition de mon compagnon de route ne s'est pas dissipée, je partirai seul en carriole sous la conduite du maître de la maison , et accompagné par l'indispens^ible interprète.
J'étais^en train d'écrire quand le souper a été servi ; et quel souper, hélas ! Il se composait d'un plat unique : de la viande de renne crue, séchée et fumée, exhalant une odeur repoussante et ayant tout à fait l'apparence de
morceaux de colle forte que Ton aurait légèrement détrempée pour lui fendre un peu d'élasticité. La viande de renne , ainsi préparée , passe cependant pour un aliment sain ; mais il s'en faut qu'il soit appétissant. Pour les habitants du pays cette viande a l'immense avantage de pouvoir se garder ainsi très-longtemps, même à une température assez chaude. Je fus heureux de me rabattre sur quelques provisions de bouche dont j'ai eu là précautijoii de me ni unir à Torneoi En revanche, on nous a donné de l'excellente crème à mêler au thé aromatique venu avec, nous de Saint-Pétersbourg. La partie du rivage suédois que nous avons eue en vue cette après-midi, est plus abrupte encore et plus élevée que les berges que nous avions longées. Je puis même dire qu'ici les falaises sont devenues de véritabjes montagnes, qu'à la demi-clarté du jour crépusculaire que sous ces latitudes les nuits conservent encore, — ^ à là latitude de Saint-Pétersbourg la nuit est dès à présent en train de se faire *, — nous
* Voye2 tome P*, page 304, en note.
voyons se détacher en derai-teinte sur le fond obscur d'q;! rideau de montagnes beaucoup pliis éloignées et bien autrement considérabjles^ — les montagnes q[ui séparefnt le Nortl)ptteii du Nordland, ,
Si la rivç finlandaise est moins élevée que Tautre , il s'en faut de beaucoup cependant qu'eue présente une surface unie. Les montées et les descentes s'y succèdent assez fréj^em^ent ; par exemple , nous avons eu à gravir une longue côte, du haut de laquelle lé regard embrasse une immense étendue de paysy coupé dans tous les sens par des chaînes de hauteurs , qui se croisent et s'enjchevêtrent comme les vagues d'une mer soulevée. A la descente de cette montagnç, le pays prend un aspect aride que varient seuls des bouquets de pjins et de mélèzes, accompagnés de genévriers reQiarqiifeab^es par leurs dimensions : beaucoup r|:^^çn4>lent à d? véritables arbres plutôt qu'à (Jfjs arbustes. Partout se njpntre le granit à J'état de roche fixe, et il n'est pas rare de voir des pins pousser ds^is les fissures de la roche.
Station 'de Teuka, !S août, 2 heures de Taprès-midi.
Me voici de retour du mont Luppiarvi et de ce qu'on nomme ses grottes ; très-satisfait de ce que j'ai vu, et très-fatigué d'une course infiniment plus pénible que je ne l'eusse imaginé. J'ai retrouvé M. D. à peu près rétabli de ûon malaise passager, de sorte que rien ne noqs empêchera , dans une heure, de nous remettre en chemin pour Torneô. D'ici là je vais jeter par écrit les souvenirs de ma course aux grottes.
Ma montre marquait sept heures lorsque je montai en carriole avec le maître dé la maison, qui tenait les rênes : le domestique finlandais se tenait derrière. Rôiis continuâmes à suivre la route par laquelle nous sommes .arrivés ici de Torneo. 'toute cette
contrée est en hiver le rendes -vous d'une grande quantité de Lapons, qui viennent s'y installer jusqu'au printemps avec des centaines de rennes. Plus loin dans le nord ces utiles animaux ne' pourraient plus se procurer la mousse nécessaire à leur nourriture , à cause de l'accumulation des neiges , tandis quQ la neige étant moins épaisse ici , ils peuvent l'écarter avec leurs pieds de devant et mettre le sol à découvert. Le premier soin des Lapons, lorsqu'ils arrivent dans ces cantons au commencement de l'hiver, est de se creuser des réduits , sur lesquels ils établissent une sorte de toit garni de terre, de manière à se créer une habitation temporaire conforme à leurs usages. Tant que dure l'hiver-, ils ne s'éloignent pas du pays; et l'on en rencontre souvent alors dans les rues de Torneo , les uns à pied , d'autres dans leurs traîneaux tiré$ par des rennes *.
Une chosie me frappa dans l'aspect des cam-
^ Voyez la note D à la fin du chapitre.
pagnes devant lesquelles nous passions; c'était de voir l'orge encore verte dans une saison déjà ayancée sous ces latitudes.. Ce qui a occasionné ce retard, c'est que Tété, cette année, a été complètement dépourvu de journées chaudes. C'est une récolte perdue, et déjà les habitants se disposent. à faucher leurs champs d'orge , pour en employer le produit à la nourriture des bestiaux en guise de foiri. Ces pauvres gens assurent même que pour peu que la température se rafraîchisse encore , on doit s'attendre sous peu de jours à voir les premières neigçs. Par comparaison , le climat de Saint-Pétersbourg est ua climat chaud.
Le trajçt dura prè^ d'jine heure ; le^ temps était clair, mais froid. Nous arrivâmes ainsi au village de Jurva, près duquel ^est située la belle église d'AIcula *. Le cocher ayant fait halte, me laissa comprendre que nous étions arrivés au but de notre course. « Où donc est la montagne per.cée de grottes que je viens
* Voyez la note-E .à la fin du chapitre.
viaiter, lui <Jemandai-je? — -lia voici, en face de V0U8, » me fit-ij en étendant le bras vers un rocher gigantesque situé sur le bord opposé de la Tornea. — Notez qu'en cet endroit le courant ne doit pas avoir moiâs d'une dami-verste de largeur. Sato laisser .percer ipa surprise 9 je chargeai l'interprète de s'informer comment je pourrais me' procurer un bateau. Avec ce flegme qui caractérise le paysan finlandais, le brave homme se borna à répondre que je pouvais m'adresser à la maison de poste près de laquelle noUs iious trouvions , sans s'offrir d'ailleurs à m'en épargner la peine. ' ^
Tandis que le domestique allait trouver le maître de poste, je courus jeter un coup d'œil du coté de la rivière. Je vis devant moi , un peu à gauche, le village de Niëmi, C'est là que les habitants de Jurva vont aborder lorsqu'ils passent la Tornea, ce qui arrivé fréquemment. A partir de ce village , et tirant sur la droite le long dé la rive suédoise, se dressent des escarpements considérables, tantôt boisés^
ET RtîTOBR A TORNEO. 59
tantôt rocheux. £lnîin, oon^tinuant de promener mes regards du même çôtié , je reconnus rénorme rocher, désigné sous J.e nom de mont Luppiaryi, qui dresse au-dessus des sommités environnantes sa tête de granit nu. |^e versant qui regarde la rivière est taillé presque à pic, et la partie supérieure de la montagne me parut offrir une muraille de couleur rose toute remplie d'anfraçtuosités et de déchirures.
Lift démarche de mon messager près du maître deposte de Jurva fut inutile ; cet homme prétendit que l'unique bateau dont il put disposer était hors de service , et il me renvoya au pastjenr. Moi-même alors je me rendis au pQStorat, où ne se trouvait en ce moment qu'une femme de service. Gelle-ci, à son toqr, venait de déclarer qu'elle ne pouvait satisfaire à ma demande, et déjà je songç^is à renQucer à ces cavernes inabordables, Iprs^ue-je vis venir à moi un homme vêtu d'ynp sorte de par-dessus, qui s'eaquit aijprè^ du domestique de l'objet de nos r^cheFchç^.Dçs qu'il eut appris de qupi il ^'c^issî^it , le nouveau venu
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s'offrit de lui-mèine, avec empressement, à me procurer ui\ bateau et deux solides rameurs capables de lutter contre le vent qui était devenu très-fort. On pense bien que j'acceptai l'offre avec joie ; et ayant appris que cet homfne- avait à plusieurs reprises visité^ les grottes , je lui demandai de m'accompagner dans cette course. Il accepta la proposition sans hésiter.
Dix minutes après Je remontais en camole, et, conduit par mon nouveau' guide, je me dirigeai vers le rivage à travers une plage marécageuse, qui à pied serait tout à fait inabordable. Là je trouvai le bateau qui m'attendait, déjà fortement ballotté par l'effet de l'extrême agitation de l'eau. Je m^ plaçai avec le guide et l'interpirète , et les bateliers , rtiettant la main à la rame, poussèrent vers le village dé Niëihi en coupant obliquement le courant. Trois quarts d'heure après , nous touchions au bord opposé de la Tornea.
Le premier soin du guide, dont je ne saurais trop reconnattre le zèle et l'int^Ugencè ,
fut de faire déposer dans une cabape de .pêcheurs située au bord de Teau , sous la garde de la femme, de l'un d'eux , tous les objets , tels que paletots et parapluies , qui auraient embarrassé notre marche. Le. domestique finlandais, qui m'était nécessaire comme truchement, nous accompagna. Je me mis en chemin à pied, les >trois bateliers ouvrant la marche. Pendant une demi-heure nous cheminâmes ainsi à travers champs, ayant la Tornea à droite , à une distance de troifi» cents pas , et nous rapprochant de plus en plus du pied de la montagne. Nous atteignîmes ainsi et nous suivîmes ensuite pendant quelque temps là route qui longe la rivé droite du fleuve. Arrivés à linges points ou commence la pente de la montagne, nous nous disposâmes à l'attaquer par le cot^ sud, où sa partie inférieure n'offre pas de déclivités trop abruptes. Je ne perdais pas de vue cependant mon but principal : c'était de visiter les cavernes; et dans la pensée où j'étais qu'elles devaient se trouver à la base même de la montagne, je demandai
au guide de me les designer d,u doigt. A ma grande surprise, son indicateur se dirigea vers le somitiet du Luppiarvi, qui, dit-on, est élevé de plus de quinze cents pieds au-dessus cie la Tomea. Mon œil , suivant la direction indiquée , n'apercevait qu'un amoncellement de rodhers de granit à parois perpendiculaires, ou il ne semblait pas que le pied de l'homme pût se poser. L'entreprise me jparut tellement supérieure à mes forces, qu^e pendant un instant je demeurai comme atterré, ne sachant pas si je devais poursuivre ou abandonner la partie. Mais Tamouir-propre soutenant mon courage , et les bateliers avec le guide continuant d'avancer, je m'armai dé résolution et les suivis à tout hasard. Cependant il n'était que "trop évident, à éh jnger par la configuration des rochers formant la partie supérieure d^ la montagne, que j'allais avoir à surmonter des diffietdtéà sérieuses.
Le terrain', en effet, tout parsemé* de' bloes de granit qui avaient roulé ett atâlâoïchë, et oii poussaient qûaM:ité dte je« df? pinar mêhfe
ET RETOUR A TORNEO. * m
à des genévriers et à des fougères, devenait de plus en plus, escarpé. Lé nombre dé ces masses détachées de la montagne s'accrut bientôt tellement' qu'il, devint extrèiïiement difficile de s'y frayer un passa^. Sôtrveht même tout chemin nous était fermé, et il nous fallait esç^yiader tant bien que mal )eâ bloc^ les moins inabordables. Mais ces premières fatigues n'çtaient rien encore auprès de celles qui m'attendaient plus haut.
. Les difficultés vraiment sérieuses éommeur cèrent là où toute trace de végétation venant à disparaître, — k environ six cents pieds' de hauteur, — il fallut commencer l'escalade du rocher de granit absolument nu. Arrivé là, et gravissant d'une terrasse à iine au1*e, au-moyen d'as^ses presque régulièrement horizontales, je conteinplai avec un étonnement mêlé d'émotion ces gradins gigantesques d'une épaisseur formidable. Beaucoup avaient été comme ar-^ rachés et brisés , sans doute par l'effet dêr commotions souterraines qut semblaient àtoir menacé Ja montagne totrt entière d'dnè disld-
cation générale. C'est ainsi que d'énormes fragments dfB rocher, détachés de fa masse, auront pu glisser sur la pente et rouler jusque dans la vallée, tandis que d'autres fragments, à demi détachés, restaient suspendus sur Tabime. Je ne puism'expliquer autrement l'état de dislocation surprenante que présente le sommet de ce gigantesque rocher de granit , ainsi que la disposition par échelons qui permet d'en tenter l'escaladé.
Nos. trois bateliers faisaient preuve , dans cette tentative difficile, d'une vigueur et d'une adresse peu communes. Parfois il nous fallait franchir des corniches en surplomb, sous lesquelles s'ouvrait un précipice de mille pieds au moins. Nous rencontrions aussi des terrasses aussi grandes qu'une salle de bal, dont la surface était lisse comme un parquet.
Continuant toujours de monter, j'arrivai à un endroit où des fragments d'assises,^ larges de cinquante à soixante pieds^ avaient rencontré dans leur descente une pointe de rocher où elles se sont accumul^e^. L'agglojpnératîon
qui en est résultée en cet endroit y et tout à fait sur le bord de l'abîme, y a formé des passages , suffisamment réguliers , que Fôn pourrait comparer a des corridors dont ils ont l'apparence. C'est là ce que les gens du pays nomment improprement les grottes. Lé mont Luppiarvi ne renferme pas de cavernes proprement dites ; totitefois ces voûtes cyclopéennes n'en sont pas moins tout à fait extraordinaires, et 6n Jie peut plus^ dignes d'intérêt. — Quand le guide. in.'invità à traverser le passage que formait une énorme assise suspendue au-dessus de ma tête, mon cœur âe serra involontairement et je restai un instant indécis. A voir cet empilement confus d'énormes masses de granit, il semblait que tout allait crouler au moindre mouvement et nous entraîner dans le gouffre. L'illusion était si complète que je n'osaiâ même élever la voix , eomme si le seul ébranlement dç l'air avait pu détruire l'équilibre qui a traversé tant de siècles.
De la hauteur oii nous étions arrivés, la Torn 6
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nea ne nous apparaissait au fond de la yallée que comme un mince filet d'argent. A demi pris de vertige et accablé de fatigue , j'assurai le guide que ma curiosité était complètement satisifaite , et je lui demandai de revenir s^ur nos pas sans essayer d'atteindre le sommet de la montagne. L'obligeant, conducteur ne l'entendait pas ainsi.; il considérait cette montagne comme une sorte dé domaine, dont il tenait à ne pas faire les honneurs à demi. Il me conjjira donc, de poursuivre l'entreprise, et je continuai.
Les bateliers gardaient toujours la tête de la caravane , et tout en les suivant j'étais fort en peine de deviner comment ils sortiraient d'une terrasse qui ne.sjemblait pas' avoir d'issue, entourée qu'elle était d'un côté, de mutailles de \grariit perpendiculaires , et bordée de l'autre par le précipice. Cependant un des batelier^ se tnit en devoir d'escalader une de ces murailles , haute d'envîj'on quinze pieds , qui supportait une autre terrasse ; il y parvint en s'aidant des fissures de la roche et épaulé
par .son camarade. Du palier où il était. ainsi ' parvenu , il se pericha vers ntoi et me saisit avec force le bras gauche , pendant que Taûtre batelier me soulevait en Tair, Je m'attachais de mon côté aux anfractuosités de la pierre , et me hissais de mon mieux vers Thomm* qui m'attirait à lui; mais j'étais à bout de mes forces., et, au moment oii je touchais au rebord supérieur, je sentis que j'allais retomber en entraînant l'homme 4ans ma chute. ^^n ce moment critique un suprême effort mé sauva; Je me cramponnai au rocher avec une force convulsive , et obéissant en même temps à une traction du batelier, j'arrivai d'un bond jusqu'à lui ; il fut renversé du choc, et je roulai moi-même étendu sur la pierre, qu'une pluie fine qui commençait à tomber rendait glissante, et qui par bonheur n'était pas trèsinclinée. Autrement c'en était fait du batelier et de moi ; nous retombions tous les deux sur le^gradin que nous venions de quitter, d'où nous étions inévitablement précipités dans l'espace pour aller nous briser, à plusieurs
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centaines de pieds aunlessous, sur une terrasse adossée au flaric.du rocher et entièrement inabordable. Je me relevai contusionné , mais heureux d'en être quitte pour si peu. Le re^te de la troupe vint à bout de nous rejoindre , et l'ascension continua.
Le guide , qui comme je l'ai dit, connaissait la montagne dans tous ses détails., me fit suivre ici une corniche suspendue sur le précipice, et qui nous conduisit à une seconde voûte , semblable à celle que j'avais ' déjà renéontrée : il la désigna de même ,sous le liom de grotte. Celle-ci l'emportait sur- la précédente par les vastes proportioujs du quartier de roc posé à plat par le bout sur un autre fragment de i^ocher, de manière à former le plafond du corridor. J'ai compté quinze pas entre la paroi perpendiculaire du roc fixe et le fragment de granit placé au bord du précipice, sur lequel portait le bloc qu'il avait retenu dans ^^ chutes Nous franchîmes cette voûte dé géants pour arriver à une nouvelle corniche, attachée au flanc même de la mon-
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tagne à pic. L'oeil, de cet effrayant passage, plongeait dai>s un vide dont oh voyait à peine le fond. /En continuant à suivre la corniche, bientôt nous nous trouvâmes à un endroit où le rocher formant angle. ne laissé au passage que la largeur de deux pieds au plus. Je fus pris alors, je Je confesse, d'un éblouissçnjent tel que je m'arrêtai irrésolu. Habitués k parcourir un pays de rochers,, lés bateliers ne comprenaient pas mon hésitation. Celui qui me précédait, et qui d'un seul saut avait déjà franchi l'angle redoutable, me saisit brusquement par le bras et m'attira en avant. J'obéis par un mouvement machinal , et me trouvai incontinent de l'autre côté de la saillie. A ma grande satisfaction je vis que la corniche s^y élargissait en tentasse spacieuse, où je pus me reposer à l'aise quelques instants.
Ce n'était qu'une courte trêve. Bientôt recommencèrent les difficultés et les dangers. La terrasse était encaissée entre deux parois verticales qui ne laissaient aucune issue apparente; mais. le guide connaissait dans la mu-
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raille du fond une fissure , dirigée- verticalement et larrge de trois pieds, à travers laquelle il n'était pas tout à fait impossible de se frayer un chemin , en profitant des débris de roche qui y formaient un talus escarpé. L'hon^me pénétra le premier dans cette crevasse , et je l'y suivis en m'aidant comme lui des pieds et des mains. Par ce moyen nous vînmes à bout d'escalader une hauteur d'une soixantaine de pieds. Ce fut le dernier.de nos tours de force. Tl ne restait plus qu'à franchir quelques proéminences arrondies du rocher qui forme la cime de la montagne , pour nous trouver au point le plus élevé du mont Luppiarvi.
Cette cime se présente sous l'aspect d'une croupe granitique de forme convexe. De là mon regîird embrassait autour de moi ua horizon immense. A peine pouvais-je distinguer les maisons du village de Jurva, et le clocher de l'église d'Alcula ne m'apparaissait que comme un point de couleur rouge. Le guide me proposa de joindre mon nom à celui d'une vingtaine d'autres noms déjà gravés sur le
rocher par des voyageurs qui m'y avaient précédé ; mais je ne crus pas' devoir accepter Toffre, quoiqu'il^' apprêtât à ]|t mettre à exe* cution à l'aide d'une sorte dé çiseaù dont il s'était muni.
Je restai là pendant dix minutes , plongé dans cette contemplation infinie que de pà* reils sites ouvrent aux.regards et à |a pensée. Mais il fallait songer au retour. Le guide fît passer les trois bateliers en avant, et nous commençâmes notre descente. Soit que j'eusse acquis déjà une certaine habitude à courir parmi les rochers , soit que la descente offrît moins de difficulté que l'ascension , nous ne mîmes, (jue trois quarts d'heure à regagner le village de Niëmi, où le bateau nous attendait. C'était tout juste la moitié du temps ^ue nous atvions mis à escalader la montagne. Pendant mon excursion aérienne le vent s'était apaisé dans la vallée et la rivière était devenue tranquille. Notre retour à Ju^va fut donc une véritable promenade, que favorisait le plus beau temps. Je contemiplais du bateau ce géant de
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Luppiarvi , à la tête et aux flancs de granit , dont les pieds reposent sur un large tapis de bois et de fougères.
Dès que j'eus repris terre à Jurva, je m'empressai d'offrir un témoignage de reconnais^ sance à Tekcellent guide , k l'obligeance et à la bonne volonté duquel j'étais redevable d'avoir si bien accompli cette course , aussi intéressante que difficile. Je remontai alors en carriole avec le .maître de poste qui était demeuré à^ m' attendre , et nous reprîmes au grand trot le chemin de Teuka , où me voici de retour. '
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Torneo, 3 août, i i heures du soir'.
n y a près d'une heure ^ue je suis de retour de mon excursion aux grottes du Luppiarvi.
r»i retrouvé le tarantass remis en état par tes soins du maître en serrurerie de la. ville. lei comme à Serdobol c'ett un serrurier qui fait au besoin le métier de carrossier; Nous aurions pu partir pour Torneo ce soir mêmCv^t dire un adieu définitif au nord de la Finlande ; mais il me reste à visiter la ville dont je n'ai pu prendre jusqu'à présent qu'une idée superficielle : d'ailleurs l'indisposition de mon compagnon de route a reparu, et tout me fait présager que nous passerons deux nuits ici avabt de nous remettre en route.
La seule observation nouvelle que j'aie faite
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pendant mon retour de la station de Jurya , est relative à la disposition des magasins à fourrage Usités dans la contrée. On en aperçoit un grand nombre ^ur les îlots vérdoyaiits qui partagent le large courant de la Tornea.
Ces magasins se composent d'une sorte de maisonnettie faite de troncs d'arbres superposés , et dont la partie inférieure lest arrondie comme le dessous d'un canota On prétend que' cette - disposition a l'avantage de comprimer davantage le foin , et par là de le garantir de l'humidité de manière à pouvoir le conserver intact pendant très-longtiemps.
Tomeô; 3 août, 8 heures du soir.
Les habitants de Tomeô sont vraiment d'une obligeance charmante. Ce matin je venais de compléter ma toilette , et je me disposais à sortir seul , quand un monsieur d'un certain âge, fort bien mis et d'un extérieur respectable, entra dans ma chambre. IJ me dit qu'ayant été informé de mon arrivée, et sachant que c'était comme touriste que je parcourais la Finlande, il venait m'ofPrir ses services pour m'accdmpagner dans les promenades que je désirerais entreprendre. Le visiteur s'exprimait en fort bon russe, bien qu'à certaines tournures de langage on reconnût aisément qu'il était finlandais. J'acceptai l'offre avec empressement. Nous convînmes que j'irais lé prendre chez lui, plus tard, dans une
heure, qiiel<jues affairés qu'il avait à régler ne lui permettant pas de commencer immédiatement Tëxcursion.
Je ne parlerais pas de notre promenade, qui n'offrit rien de particulièrement digne d'intérêt, saîns la i:encontre que lious fîmes de trois jeunes demoiselles arrivées au moment même de Haaparanta. Les rapports les plus ami^câux et les plus fréquents existent entre les habitants des deux villes suédoise et finlandaise. Les jeunes, filles,, qui paraissaient appartenir aux preHïièrés familles du pays, avaient la tête couverte d'un voilé blanc, qui descendait jusqu'à terre et laissait Je visage à découvert. L'une d'ellçs , qui était la fille du major suédois qui remplit à Haaparanta les fonctions de maire ^ rendit à mon obligeant cicérone un billet de la part de son père. Ce biUet avait pour objet, de le prévenir qu'une soirée qui devait avoir lieu auJQurd^hui même, chez une des notabilités de la cité suédoise, et à laquelle étaient conviées plusieurs personnes de Torneo, venait d'être remise pour cause d'ihdis-
ET. RETOUR ^ TÔRNEO. 77
position. Ce trait vient à Tappui de ce qui m'a été dit delà fréquence des rapports qui lient les deux villes.
En cet. instant , — dix heures du soir, '. — nos apprêts de départ de- Torneo sont à peu près terminés , et-rien ne saurait nous empêcher de nous mettre en route de bon matin.
Demain commencera notre retour. Mais le chemin que je me propose de prendre nous doit conduire aii milieu de scènes différentes de celles que nous avons traversées de Saint- Pétersbourg à Torneo:.
(Note C, page iÔ.) -
SVEABÔRG.
 environ sept verstes d^Helsingfors, qui, comme on àait, est située au bord du golfe de Finlande, se' trouve un group/e.de six ilpts, relies les uns aux autres pardes ponts et entourés d'un système de fortifications formidables ; c'est là forteresse.de Sveaborg. On aperçoit des quais d'Helsingfors et les remparts de gi*anit de la fortet^esse et les toitures des' bâtiments* qui y sont renfermés. Ges bâtiments se composent pj*incir palemeiit de casernes, de magasins et de pénitenciers où demeurent les déténus; il y faut joindre un nombre assez restreint d'habitations particulières. Malgré tout , au .dire d'un voyageur qui parait bien renseigné, le genre dé vie que l'on mène à Sveaborg pendant l'hiver, — .époque où une partie de la flotte de la mer Baltique s'y réunit, — est assez agréable et les réunions fréquentes. Outre les ôfSciers de marine et des troupes de terre qui y tiennent garnison, un assez bon nombre de marchands' russes s'y sont fixés : ce que leurs boutiques ne sont p^^ en état de fournir, les habitants se le procjurent à la ville, avec laquelle les communications sont des plus fréquentes. De deux en deux heures , une grande chaloupe de
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l'administration, maritime part de la forteresse pour Helsingfors, et uice versdj et transporte gratis tous les passagers qui se priesentént; Un petit bateau à Va-^ peur fait aussi ce même service^ ainsi que plusieurs em* barcations d'un genre particulier Nommées kolésokhjod (qui marûhe au moyen de roues). Le kolésokhod est tout simplement une chaloupe de moyenne grandeur, munie d'une paire de roues à palettes, analogues à cellesdespyroscaphesetdisposees.de la même ma* nière^ mais que l'on met en mouvement à force de bras au lieu d'y employer la vapeur. Un système d'engrenages très-simple et des manivelles permettent à deux hommes de. les manœuvrer facilement. H est moins fatigant de fkire marcher un pareir bateau ^ et l'on avancer plus vite que si l'on employait la rame. — Enfin il est d'usage daùs le pays que chaque propriétaire de maison. ait sa chaloupe^ aussi arrive-t-il fréquemment de voir toute la partie tdu golfe comprise .leirtre Helsingfors et Sveaborg couverte de bateaux.-
Les jardins de Syeaborg sont par^ticulièrèment dignes d'attention; car ces jardins, qui offrent l'aspect le plus riant, sont tous établis dans de la terre rapportée sur lé rocher de granit nu/
Rien de plus enchanteur que la vue dont on jouit des remparts de la forteresse , principalement vers: le soir , quand les teintes du soleil couchant viennent se
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réfléchir dans le miroir du golfe. La vue est encore plus enchanteresse du rocher situé en face de Sveaborgy à rextrémité de la ville , aiasi que du vaste jardi» qui fait partie de rétablissement des eaux minérales. Aussi y. voit-on accourir chaque soir , pebdant Tété, un très-grand nombre de promeneurs, avides de contempler ce magique spectacle. Au moment où le soleil s'est abaissé au point de toucher Thorizon, il semblerait que les' six îles dont se compose la forteresse' sont plongées tout entières, avec leurs bastions et leurs créneaux , dans une fournaise ardente ; en même temps dès rayons lumineux partent des vitres des nombreuses croisées qui gar^» nissent les bâtiments, et liDurs toitures métalliques resplendissent d'un éclat comparable à celui de l'or.
Autour de Svèaborg sont éparpillées de jolies îles, où les principaux habitants. d'Helsingfors possèdent des maisons de campagne, et les métayers de petites fermes qu.'entburent des jardins frais, et élégants. ^
La construction de la forteresse de Svèaborg, qui passe pour un chef-d'œuvre de l'att, est due au roi Frédéric- Adolphe. Elle. a été commencée en 1747 et a été achevée en 1 762* Des six îlots que la forteresse occupe , les principaiix sont l'îlot de Varghen et l'îlot de Gustavsverd. On vante beaucoup l'excellente qualité des citernes de Svèaborg.
* (Note D, page 56.)