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La flamme au poing

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CE VOLUME D9T Ê7RT VENOU 4,05 SANS AUTRE Mi Ta UN --c décision du Syndicat des Editeurs

MM NN 29 Henry MALHERSE

PARIS ALBIN MICHEL, ÉDITEUR 22, rue Huyghens

ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGH mes sur papier de Hollande umes sur papier du Japon s numérotés à la presse.

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Voici cinquante-cinq jours que nous avons pris position dans ce bois déchiqueté, pelé par le fer et la flamme. La violence de la bataille ue s'épuise pas, mais se prolonge plus rapide et désespérée. Nos sensibilités, harcelées par l’horreur et la détresse, mordues par l'enthousiasme et la haine, s'affolent, captives, pantelantes ou rebelles.

On a souvent parlé de nous relever. Le colonel D... nous retient. Il sait notre rage de détruire, notre impétuosité à nous défendre et nous venger. Et notre chef d'escadron H...

2e se lasse pas de distribuer l'espoir, ni de

Là

l'amertume envahissante. Mais ceux nt ont des visages hagärds, brûlés et 3 Le fatigue les enfièvre et les sèche.

irréductibles d'une cause tragique et sentent obscurément l'urgence el 13 ge paysage balafré, tuméfé 1 Le valsous sommes, & je ne sais quoi de red'usé, d'artificiel et d'abstrait. Un 3 bataille d'aujourd'hui. Il ressemble à oire, peuplé de savants farouches et , encombré d'alambics et de machines tes. Des senteurs pharmaceutiques nt les arbres amputés, traînent sur le re et grèlé. Tout l'après-midi, l'ennemi ivoyé des obus lacrymogènes qui écla- > un bruit de ferblanterie heurtée, eurs écharpes de fumée méphitique et les odeurs insinuantes et aiguës de , de santal et d'encens.

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Un nouveau soir est venu, vêtu d’une brume que moirent les innombrables clartés des explosions assourdissantes. Je suis de garde, toute cette nuit, au poste de commandement. Entre les planches mal jointes de la porte de notre abri passent encore quelques rayons minces ei bleuâtres comme des couteaux.

On commence à s’habituer à ces veilles fiévreuses et isolées. Même le jour, nous ne nous parlons que rarement. Dans ces foules violentes, on craint de se disperser, on se garde à soi-même. Et le désir de vie et d'amitié s’acharne tant sur cette solitude ardente, qu'on prête une existence à toutes choses, aux arbres éplorés et mutilés, aux chemins qui montent et se perdent sur les crêtes, à la terre lacérée, aux armes chaudes, aux canons qui grognent et font toujours le même mouvement, comme de noirs derviches hurleurs. Que de fois j'ai surpris nos hommes adressant lg parole, aveo une tendresse

leur mousqueton, à leur baïonnette, Jue, à leur canon, à l’obus svelte et 8 vont faire partir.

aine A. et le lieutenant L... m'ont ut à l'heure de me relever de ma m'y suis refusé. L... à insisté très ment :

‘de-toi. Tu es très fatigué.

ii, je me sens faible. J'allume une grésille tant qu'elle semble furieuse amer. Et voici qu'à un souffle mys- 1 tremblement de la ports, j'ai rerésence de quelqu'un.

‘es m'ont fait visite. Ils paraissaient et, cependant, tenaient dans cette ite et basse. J'ai subi, senti ces pré- ; que je ne les ai distinguées.

t vous redire les colloques doux et ue nous échangeâmes ? Ici, nous ne que d'une langue rageuse et brève.

ss, TROIS DIALOGUES 19

La mémoire des mots chantants et graves, des expressions justes et rares me fait défaut. Mon cœur s'esi durci. Je ne pourrai décrire ces apparitions diaphanes mais authentiques, chimériques mais ostensibles, diffuses mais respi- - rantes. Je ne saurai, non plus, traduire fidèlement leurs discours, faits de musique, de secret, de parfum et de magie.

__ Mais nous avons, depuis le commencement de la guerre, côtoyé tant d'hommes étranges que cette rencontre ne m'a pas surpris.

Est-ce ma langueur qui fait surgir devant moi ces entités qui ont le feu et la couleur de la vie, — de quelque chose d'autre et de plus fort que la vie ?

D y a longtemps déjà, que nous sommes placés aux frontières de l'humanité que nnus pouvons passer d’un instant à l’autre. Là, tout se dépouille. Les idées, réduites et dispersées, re-

tiennent une lumière crue et aveuglante, — je

‘istal embrasé par le so-

e goût pour les converinages symboliques. Je © un pauvre homme, si aiffrer son visage humiet brûlé la souffrance.

mour et la mort m'ont int, humble et traînant.

m'a paru quolidienne : un peu hargneux. Par aurait peut-être su gré, René, Hélène et Frane franchise. Et puis, la us impérative et plus e que dans un person-

t de la matière animée, psédante à laquelle semui nous entourent, on

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prête naturellemen$ moins de force vitale à l'organisme si vite brisé, qu'à la pensée qui per. siste. .

Qu'ai-je besoin d'invoquer des excuses? Le souvenir, l’amour et la mort sont venus, ce soir-là, à moi. Je les ai vus, vous dis-je, dans une incarnation troublante. Et comme nous ne craignons plus rien et que personne ne peut longtemps nous étonner, je leur ai parlé ainsi | qu'à de nouveaux camarades de bataille. Je sentais bien, lorsque je refusais de quitter mon poste, qu’il allait se passer quelque chose d'excessif et d’insolite, que le tréfonds de moi-même allait être bouleversé, que je me trouverai, dans cette nuit solitaire, face à face avec les inconnus qui règnent sur mon destin:

LE SOUVENIR

C'est un grand jeune homme qui ressemble à mon frère et à mon ami. Il a des traits brouillés et tristes, des cheveux pâles. Son regard me . rappelle celui de ma mère, dont les yeux sont si douloureux. Sa présence légère et douce se confond avec le clair-obscur d'un coin de l'abri. Il parle d'une voix pénétrante, avec un tremblement de ses lèvres bleuies.

— Je viens près de toi, ce soir, parce que, dans la dureté de votre action, vous oubliez les

êtres les mieux aimés. Tu as étalé sur tes genoux les portraits de ceux que tu chéris et, malgré la force de ton cœur, tu ne peux les évoquer avec netteté. Près de la mort, on oublie ceux qui vous aident à vivre.

— Tu te trompes. Ceux-là sont toujours dans ma mémoire. ‘

— Tu crois que leur sensibilité s’est transformée, selon tes prévisions agressives ? Ils sont meilleurs ou pires que tu ne l'imagines. Laissemoi les libérer de leur ternissure : quelques touches de couleur fraîche sur ces images foncées, un trait plus appuyé sur cette silhouette imprécise. Les voici dressés dans les brumes de l'absence. Tu peux revivre, quelques instants, à leurs côtés.

— Mais eux, sont-ils possédés par la même nostalgie, pensent-ils à nous avec le même

vais voir leurs yeux rougis.…

Quand vous partez, on ne said pas ce que vous représentez... On ne s’habitue jamais tout à fait à votre disparition. Vos douleurs sont nôtres. Par je ne sais quel magnétisme, elles viennent jusqu’à nous. El vous avez le délire de l’action qui nous manque,

— Tenez-vous donc tant à nous reprendre parmi vous? Ne craignez-vous pas un peu de nous retrouver avec nos violences répandues et nos passions dénouées ? Nos places n'ont-elles pas été prises? L'équilibre est déjà restitué. Nous le troublerions peut-être. Hein, quelles émotions publiques et ambiguës provoquent nos immolations et nos pertes. |

— Taistoi. Ne blasphème pas. Tu n’entends pas les prières ni les cris de détresse des tiens. Pense à ceux qui n'ont pas été capables de supporter l'épreuve et dont le cœur a éclaté d'angoisse, à ceux qui n'ont plus cru dans l'humanité et n’ont plus voulu voir ni attendre!

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— Et les autres ? Nous avons laissé nos biens et nos délices dans les carrefours du monde.

Tous les passants ne les ont pas respectés. On peut nous oublier et nous confondre. Nos personnalités sont déchirées. Comment nous découvrir dans ce cataclysme ? Nous sommes le sol en mouvement, nombreux et forts comme les arbres de la forêt battue par les orages. On ne nous reconnaît plus dans les branches emmêlées de ces maquis, de ces massifs, de ces halliers.

— Jé vous plains moins que vos mères, vos enfants, vos amis. Ils étaient réunis autour de votre âme, comme autour d’une lampe. Ils respiraient votre air et se nourrissaient de votre action. On ne comble pas le vide que vous laissez en eux. C'est un coin épais de ténèbres auquels ils se heurteront toujours comme à un mur qui ferme l'horizon et brouille le regard.

— Cela ne les empêche pas de reprendre le

oo TROIS DIALOGUES 81

cours odorant de leur existence, d'accueillir les joies, d'agir dans la douceur et l'harmonie.

— Mais vous, vous prenez part à cetle grandiose aventure. Vous vous enivrez de cette gloire unique. Ah ! les belles armées faites des peuples les plus divers, les plus bariolés ! Vous malaxez la pâte d'où surgira le monde nouveau. Et eux demeurent dans leurs espaces étroits où rien ne leur parvient que l'écho sourd de vos nobles entreprises. Depuis deux ans, vous agissez en plein air, en communion avec la terre que vous défendez...

— Oh! ma chambre pauvre et bleue, mes livres de mélancolie et d'amitié, ma petite terrasse devant les jardins vaporeux...

— Vous habitez une réalité si intense que vous oubliez la splendeur de vos gestes féconds et destructeurs. |

— Qui connaîtra la grandeur de notre sacri-

fice, notre amertume après l'action farouche, notre religion du devoir ?

— Je fais de vous des portraits flattés.

— Quand nous ne serons plus, comment apprendre-t-on la beauté qui se sera éteinte avec nous ?

— Ils vous ont vus jeunes et forts. Ils vous verront toujours ainsi. Ces images heureuses et claires ne quitteront plus leurs prunelles. Quel homme ne voudrait, à sa mort, léguer de tels souvenirs ? Ils ne pourront pas se convaincre que vous ne reviendres plus. Ils tressailleront à chaque grincement de la serrure, à chaque bruit de pas sur la route. Vous ne mourrez pas dans leur âme. Le feu qui vous anime sera entrotenn Il jaillira dans l'air qu'ils respirent et

qu'ils parcourent. Ne crois pas qu'à la ne survivront que les malingres, les y les vieux et les recommandés. Vous : dans tous ceux que vous laisserez. Et

Pr

la beauté qui vous dévore s’insinuera même dans ceux qui ne vous en semblent pas dignes. Aie confiance en moi:

— Qu'ils songent donc que, perpétuellement, nous les regarderons, nous les jugerons, nous les soumettrons. »

Soudain, j'entendis un fracas, des crépitements. Je bouscule mes visiteurs et me précipite dehors. Un dépôt de fusées multicolores vient de sauter à notre gauche. Elles lancenb dans l’air sombre leurs courbes molles etclaires

. @äinsi que d'étincelants oiseaux des îles. Elles

éparpillent leurs gerbes chatoyantes et heureuses de briller et de s'éteindre comme des désirs assouvis. En face, au loin, les lueurs larges d’un incendie mettent des tacties dorées sur le ciel nocturne. Les détonations s’espacent et pa«< raissent moins fortes. Un parfum frais et léger d’une miséricordieuse aubépine s'échappe, tournoie dans les brouillards et les senteurs chi-

porte une surprise joyeuse et ai cette féerie tragique et lan-

Je rentre au poste de commandement. Un obscur apaisement m'émeut et me corrige. Tous les travaux sont prêts pour demain. Je n'ai qu’à veiller et attendre de nouveaux ordres. Un peu de tiédeur se répand sur ma solitude. Et voici que je retombe dans ma rêverie.

Je détourne la tête. Le jeune homme élance est encore là. Je remarque que deux femmes l'entourent. L'une d'elles se détache du groupe mystérieux. Elle semble venir à moi. Elle m'’en-

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