A LA POINTE DU JOUR
Un tintement aïigrelet du téléphone et on s8 précipite à l'appareil. Une voix lointaine nous jette brièvement : « L’ennemi attaque. Déclenchez le tir de barrage. » |
Aussitôt tous les servants sont à leur poste. La nuit s'éclaire d'éclatants tourbillons de flammes qui roulent sur les crêtes imprécises. Des fusées blanches, vertes, rouges, sillonnent le alel où s'éparpillant en gerbes mudllsclores et
nf
lumineuses. Les canons vomissent leurs feux et ressemblent, lorsqu'ils reviennent en batterie, à des gorgones en furie, insatiables et enivrées. Détonations et explosions se confondent. On dirait une galopade affolée de monstres pesants sur de vastes plaques retentissantes. D'innombrables obus ennemis trouent l'air avec des froissements soyeux et crissés, des sifflements plaintifs et prolongés, des ronflements lourds et des crépitations assourdies.
Les pieds glacés et plongés dans la boue grasse et gluante, je transmets les ordres du capitaine, qui commande bientôt :
— « Ralentissez la cadence. L'attaque est repoussée... »
Nous ne répondons, maintenant, qu'aux
-coups que nous recevons... Et jusqu'au matin nous continuons le tir.
Voici que l'ombre s’est peu à peu éclairoie.
Une clarté diffuse et grisâtre de commencement de monde envahit l'atmosphère. Un mince tapis de neige recouvre les terres bouleversées. Et la brume et la fumée comblent les ravins profonds. Je regarde nos hommes : visages durs et farouches, que le froid bleuit et que la fatigue creuse. Aucune pensée amollissante. Les cœurs sont fermés au souvenir.
J'ai autour de moi une troupe d'automates étranges et je me crois tombé dans je ne sais quelle planète à la Wells...
Et c’est ainsi depuis deux mois. À aucun moment la bataille n'a perdu de son intensité.
Jour ei nuit le combat se prolonge sans répit.
RS
Nos hommes sont admirables de ténacité et de courage. Jamais énergie plus pure, plus véhémente n'a coulé dans les veines françaises. Un mur humain, plus fort que la pierre ét le fer, barre la route à l'envahisseur. Ces soldats habillés d'un bleu clair, zébré de boue blonde, sont le ciel et le sol de France en action. La terre mouvante et l’azur léger de la patrie ont fait surgir à leur image ces défenseurs invincibles qui sont faits d'un morceau de notre glèbe et d'un morceau de notre firmament.
Le paysage se lève doucement el rejetta le | valie de brouillard, Les cimes dépoutllées des |
arbres squelettiques pointent dans les vallons fumeux.
Est-il vrai que nous soyons entrés, depuis un mois, dans la saison printanière ? Ici, l'herbe na , pousse plus et les bourgeons refusent d'éclore sur les branches flétries. Tout garde encore l'aspect sévère et ensommeillé de l'hiver. On songe au vers désespéré de Baudelaire :
Le printemps adorable a perdu son odeur 1...
À notre gauche les casernes de la ville sont en fer. La flamme agrandie éclabousse l'horizon crbrumé. Et l'on dirait une vaste tanisserie persane, frangée de gris, secouée par le vent.
. « Mon lieutenant, vous n'êtes pas blessé ? » |
C'est G..., le chef de la seconde pièce qui se précipite sur moi. J'ai reçu comme un Coup de pivche à l'épaule gauche, Je me tâte. Rien.