‹ La flamme au poingChapitre 20 sur 27 · RAYONS DANS L'OMBRE · texte numérisé non relu

RAYONS DANS L'OMBRE

Se peut-il que l’image d'un fils, d'un père, d'un amant revive si profondément dans celles qui restent? Combien en voyons-nous qui errent, hagardes, étrangères et en qui semblent avoir ressuscité ceux que la guerre a ensevelis… Grande famille d’hallucinées, aux sensibilités trop vibrantes, êtres doubles et doublement malheureux, âmes farouches qui vous obstinez à reprendre à la mort un souvenis

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étrangement vivant, vous gardera-t-on la pitié fervente qu'on vous doit, pendant les années qui vont suivre ? Oh! comme on voudrait ne pas mourir, ici, quand on vous évoque... Mais nous vous oublions, vous qui n'oubliez pas.

En vivant dans l'atroce quotidien, on acquiert une tremblante délicatesse, une pudeur sentimentale insoupçonnées, que recouvre une sim-

plicité bruisle.

Durant les mauvais jours, nous vient, peu à peu, un hébétement lassé, une indifférence lourde à la matière, aux formes placées autour de nous. La conscience se déchire ou s'aère et on sent un horizon brouïillé se révéler, des perspectives d'avenir s'ouvrir à notre terne regard... On est moins ému par l’aspect précis des choses et des êtres et davantage par je ne sais quoi qui vibre sous eux, par le mystère qui les entoure et s'illumine, par leur prolongement psychique,

- dirait un philosophe... On ne distingue plus le passé, ni le présent. L'âme se tend vers l'avenir. Peut-être, un peu de clarté vraie nous pénètret-elle.

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Mon meilleur ami d'ici est le tout jeune lieutenant L... Sous son aspect de petit « taupin » il cache une âme raisonneuse, froide et vieille comme le monde. Il a des yeux aigus, aigus et qui vous découpent un homme avec une rapidité gouailleuse et déconcertante. Et une façon à lui de toucher les plaies les plus secrètes qui est de l'arti Parce que je lui connais de la finesse, il me platt moins quand il veut paraître hautain. On le croit cruel. Il travaille bien et beaucoup. Et il se défie de sa vive sensibilité comme d’une ennemie. J'ai connu des heures

tragiques, où il m'a dévoilé une âme exquise et:

dévouée. Qu'il en soit remercié, ici. Un jour qu'il a été blessé à la tête, j'ai compris que je l'aimais comme un frère.

L'AMOUR e 155

Le petit sergent rasé, que la division m'envoie cornme observateur, est loquace, élégant et autoritaire. De ses discours nombreux, débités avec un sospticisme souriant, j'ai retenu ces paroles :

— On ne considère pas assez que la guerre moderne est, avant tout, un drame de théâtre !

Les Allemands paraissent le comprendre, eux qui intitulent leurs fronts, dans leurs communiqués : « Théâtre occidental », « Théâtre oriental ».. Leur kaiser m’apparaît comme un véritable entrepreneur de spectacles, — de spectacles tragiques, s'entend. Troubler l'adversaire, J'abrutir d'émotion et d'épouvante voilà la

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question. Très sincèrement, quand, aux dernières attaques, je suis monté, en tête de ma section, sur le parapet, j'ai eu l'impression de

me trouver sur un plateau scénique... Nos cris,

les explosions de nos grenades on$ davantage troublé l'ennemi que les pertes que nous lui avons infligées. On ne tire pas assez parti de nos grenades qui éclatent avec un bruit formidable. Utilisons-les exclusivement avec les obus. Pour avancer, il faut ahurir l'adversaire par un vacarme horrifiant.… Ce qui est curieux c'est que, pendant un combat, on prend sans effort et comme d'instinct, des poses outrées de tragédiens naïfs... Du théâtre, mon lieutenant !

— Du théâtre shakespearien, mon petit, et où, tous les héros de la pièce sont tués au dé:nouement, du « théâtre vécu », où l'on meurt...

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