‹ La flamme au poingChapitre 21 sur 27 · REFLETS DU GLAIVE · texte numérisé non relu

REFLETS DU GLAIVE

C'est le maréchal des logis Lebel qui a été tué le premier de notre unité. Un visage rude, des yeux bleus et lourds, de longues moustaches blondes. Gouaïlleur, joli garçon, interpellant les paysannes. Et aussi, je crois, timide. Trente- . neuf ans. Marié à une femme très belle,. me disait-on avec convoitise. Dur avec les hommes, exigeant pour le service. Un bon chef de pièce. Rogue ou nonchalant devant ses supérieurs qui

n'avaient pas pour lui beaucoup de sympathie.

Le 14 mai, au soir, après un mois et demi de rapports quotidiens, j'ai pu entrevoir un peu de son âme... Il pleuvait. Ciel sombre. En me glissant, sous la tente, je l’ai trouvé pleurant. Il écrivait une lettre. On’ le disait rude, le cœur fermé. |

— Triste guerre! murmura-t-il. Mon père * est mourant et je ne peux pas äller le revoir... Si je pouvais l'embrasser encore une fois.

Mais ses attelages arrivaient. D’un revers de main, brusque, il essuya ses larmes. I] attrapa le maillet, enfonça énergiquement les piquets, tendit les cordes, surveilla la nourriture des chevaux.

Le lendemain, Lebel devait aller avec moi, dès deux heures et demie du matin, à la nouvelle position de batterie. Il faisait encore noir lorsque nous partfmes. d'étais da servios au

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poste d'observation. Je le laissai près des pièces, triste, les épaules accablées. |

À neuf heures, je quittai le poste d'observaion. L'ennemi avait vu l'emplacement de li batterie. Il nous marmitait. De gros obus éclataient aux alentours. Be feu de la batterie devait recommencer. Une seule pièce allait tirer. Mais le capitaine — déjà âgé, frais émoulu du dépôt, et assez déplaisant de sentiments, de manières et de physionomie, — commande un rassemblement général. Lebel sort de son trou. Au même moment, un obus ennemi tombe sur l'abri à munitions, bouscule, fait éciater et

lance au loin nos propres projectiles. Lebel

tombe, la poitrine et le ventre déchirés, un bras arraché. On l'emporte. Ses yeux douloureux sont lourds de reproches.

Il essaie de parler sans ronyoir y arriver.

succombe... Üne minute après, la troisième | 44

pièce fait fou. Tous les hommes sont à leurs

Le maréchal des logis Carriat commandait Ia pièce qui fit feu pendant que Lebel agonisait. Un grand gaillard, maladroit, rieur, qui paraissait sans autorité ni caractère. I n'aimait pas les marmites, s'abattait par terre lorsqu'elles arrivaient. Mais Gans les grandes circonstances, inégalable d'audate et de sang-froid. +»

Il était onze heures. Tous mangeaïeni dehors, lorsque deux obus de 105 fusants éclatèrent au-dessus de la batterie. L'infirmier Berthon eut la tête emportée. Lé gros tireur A.

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re Er Time LA MORT | 163

eut la poitrine déchirée. Enfin Carriat eus l'épaule travérsée ef une balle dans le ventre.

Tous s'étaient réfugiés dans le boyau. J'entendis Carriat crier : « A l’aide ! Au secours! »

Je ne sais ce qui s'est passé ensuite. Je suis sorti seul, et me suis précipité sur Carriat. Je l'ai pris dans mes bras et l'ai traîné jusqu'au boyau. Les obus recommencçaient à tomber.

Mon blessé était lourd. On lui avança une chaise dans le boyau et je commençai à lui.enlever sa veste. L'éclat qui avait traversé l'épaule avait fait unc blessure très petite. Le sang coulait doucement en un filet mince.

Je dis, sincèrement :

— Ce n'est pas grave. Une écorchure ; vous serez bientôt guéri. |

Carriat était devenu pâle, puis verdâtre, puis gris, puis noir... Deux hommes, A... et Ch...

se nrécipitèreni pour chercher des brancards à

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une batterie de 75, à 200 mètres derrière nous. Le plateau était affreusement bombardé.

Je me demande comment les deux hommes purent revenir sans accroc. Des salves de 105 et 150 tombaïent sans interruption. On se précipita, enfin, aur les autres blessés...

Carriat est mort huit jours après. Nous pensions tous qu'il n'avait été que très légèrement atteint. Nous avons envoyé la médaille militaire à sa famille.

Et dans toute cette tragédie, je me sentais comme enivré d’une liberté pure et haute que la mort et les événements suprêmes de la vie ne pouvaient diminuer... |

Trois jours après, le capitaine me donnait ces notes : a

« Belle tenue au feu. »

Mais il m'empêchait, tout de même, de passer sous-lieutenant.…

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L'infirmier Berthon n'était arrivé sur le frout que depuis un mois. Un brave garçori, jeune, maladif et très doux. Il aimait le travail.

Il'avait même été pointeur... Depuis due nous étions. à notre nouvelle position, il creusait la terre avec un acharnement surprenant, venant en aide à ses camarades pour construire les abris.

Il nous avait fait des confidences. Depuis deux ans il aimait une jeune servante de son frère. Il en avait eu un enfant qu'il élevait. Il avait manifesté le désir de se marier avant le

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service militaire, puis avant son départ pour ie front. Et puis.

J'ai dit au capitaine :

— Nous avons un devoir à remplir envers l'orphelin. Ne croyez-vous pas qu'il faille écrire au maire et aux parents de Berthon pour les meltre au courant des intentions de ce pauvre garçon ?

Le capitaine, qui nous avait avoué les excès de sa jeunesse débraillée, répliqua :

— Tant pis pour eux! Ils n'avaient qu'à se marier. Les bâtards ne m'intéressent pas. »

Nous avions les larmes aux yeux de rase et .

d'impuissante pitié.

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Mon Dieü, l’impressionnante cérémonie que celte messe, dite à la petite église d’Anzin, pour l'enterrement de Berthon.

La nef toute noire, avec les lumières pauvres et clignotantes de quelques bougies. Qua!re fantassins, — tués sur la place du village, —

. posés tout habillés sur des brancards… Et le corps de Berthon dans un cercueil. Car nous avions acheté des planches pour faire un cercueil à notre camarade. Les autres allaient être . jetés dans la terre, sans rien.

Un vieux prêtre qui chante timidement. Et une sœur de charité de soixante ans, qui fait

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