‹ La flamme au poingChapitre 27 sur 27 · SE ES · texte numérisé non relu

SE ES

comme moi, tous mes prochains compagnons sous la terre. C'est cela qui m'’enfièvre et me

hante.

& A tout instant, je regarde ma vie dans les yeux et je me demande :

« — Ai-je accompli, comme il faut, mon destin ? Ai-je été bon, sage et grand ? Mon amour fut-il agissant ? Ai-je secouru ceux qui me sont chers ? Ai-je participé à l'œuvre des âmes fortes, inquiètes et passionnées qui ont passé sur cette terre ? Mes appels ont-ils été entendus sur cette route ombreuse et large qu'est l'humanité ?

« N'’essaye pas de me consoler. Tu ne ferais qu'accroître mon désarroi et renforcer la pensée qui me tue.

« Sois tranquille, je ferai mon devoir comme tous ceux de ma race. Mais je remets entre tes mains amies mes desseins, mon ardeur et ma puissance afin que tu les serves, les élèves et les aerpétues. »

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Mon ami F.….. a été tué quinze jours après cette conversation. Eb, depuis, son souvenir est en moi comme la tempête.

Nous habitons, depuis longtemps, sous la terre, dans la terre. Nous avons vécu dans son cœur et son secret. Qu'en retirerons-nous ? Et comment nous rendra-t-elle à la surface du monde ? |

Redeviendrons-nous des hommes farouches, asservis à l'instinct souverain de vivre et de dévorer ? Ajoutera-t-elle plus de glèbe à notre carapace de poussière ? Notre animalité s'augmentera-t-elle ou y laisserons-nous notre lourd manteau et ressurgirons-nous purs, légers et autres ? oo

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péties de cette lutte poignante que tu connais. Je me trouvais, auprès du chef de bataillon, à 500 mètres derrière notre ami et nous nous préparions à intervenir. F... avait repoussé trois assauts et l'adversaire ne se découvrait plus depuis deux heures.

« Subitement, une gerbe de coups de feu éclate, dans notre voisinage. Un moment après, on entend des halètements, des pas claqués dans Ja boue...

« — Ne tirez pas, c'est des nôtres ! » crie le guetteur aux hommes.

« En effet, F... et une cinquantaine de soldats de sa compagnie s'abattent dans notre tranchée, essouffiés, le regard trouble, le masque ravagé. Aussitôt, le chef de bataillon fait appeler le lieutenant F... pour lui demander des explications... Je vois encore s'annrocher notre camarade haletant, en sueur, grave et si jeune.

— D'où venez-vous ? interrogea le commandant d'une voix violente.

— Nous étions encerclés. Nous commencions à manquer de munitions. J'ai essayé de communiquer avec vous, sans y parvenir. Alors, j'ai donné l'ordre de retraiter. Nous avons ouvert une brèche. Et nous voici.

— 1] fallait tenir coûte que coûte et ne pas quitter votre poste.

— Nous ne pouvions plus nous défendre.

Nous aurions tous été pris.

— Vous estimez donc avoir fait fout votre de: voir ?

« PF... roGula d'un pas. Il rougif, sa mit # trembler, puis, avec une surexcitation grandissante, il affirma :

— Oui, mon commandant, j'al fait mon devoir, j'en suis sûr, tout mon devoir ! Vous n'allez pas croire que je suis parti parce que j'ai eu peur... |

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— Je vous prie de me faire un compte rendu plus calme.

« F... s'étranglait de colère et de désespoir.

— Je n'ai pas eu peur, mon commandant, je ne sais pas ce que c'est que d’avoir peur. Voulez-vous que je vous prouve que je n'ai pas peur ?.…

« F... escaladait déjà la banquette de tir. Le chef de bataillon essaya de le retenir.

— Voyons, voyons, mon ami, je ne vous reproche rien, supplia-t-il.

« Mais F... s'était hissé sur le parapet. Il ges+ ticulait, interpellait l'ennemi... Une grêle de balles le rejeta dans la tranchée, la gorge et la poitrine traversées.

« Ici, mes souvenirs se brouillent. Je me rappelle seulement que nous avons attrapé F..., à trois ou quatre, et l'avons porté jusqu’au poste de secours. Il respirait encore, mais r7 ‘ “ait

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parler. Il nous regardait, seulement, de ses bons grands yeux, où brillait une lumière d’une tendresse si heureuse, d’une sérénité étrange. J'aurais tout donné au monde pour le sauver.

F... était mort, depuis un quart d'heure, que je continuais encore de lui prodiguer mes misé-

rables soins... Et toujours, ce regard si clair, si

profondément vivant... Nous avons voulu fermer ses paupières. Ce fut impossible... Le commandant pleurait dans un coin. À chaque instant, la voix tremblante d’un de ses hommes de- . mandait des nouvelles de F...

« Une heure après, nous reprenions le retranchement abandonné. Le lendemain, nous étions relevés. Nous avons enterré notre ami à N... Je n'ai pas pu clore ses yeux, dont l'éclat doux et lointain poursuit mon souvenir. Le chef de bataillon a demandé à changer de régiment. »

ÀS

La neige tombait depuis quelques jours. Elle avait recouvert les maisons, lés champs et les arbres. Le ciel semblait un étang glacé. Les contours et les perspectives s’effaçaient. A peine tremblaient quelques ombres d'un bleu léger.

Comme la nuït paraissait blanche ! Le monde était, ce scir-là, une vaste et pâle terrasse qui écrasait les hommes et surplombait les sommets. |

Malgré l'étreinte d'une âpre mélancolie, on se sentait ébloui et lucide... Le docteur B... répéla avec agitation : -

— Je me demande, néanmoins, si j'ai bien reçu l'expression dernière de notre ami F..., si, à ses minutes suprêmes, il n'était pas encore rongé par le reproche d'une grands têche man: quée... ;

— Non, non, dis-je. Les hommes ne pouvaient plus le juger.

Le docteur B... se tut. Le froid nous faisait frissonner. J’essayai de me représenter l'image de mon ami F... qui gardait ses yeux grands ouverts dans la tombe... Je ne sais quoi d'éperdu et de trouble frémit dans ma tête. Tout vacillait autour de moi. Je faillis crier. Il me sembla, soudain, que le corps de F... était devant nous, qu'il barrait notre passage. Il était étendu sur la plaine neigeuse, conîme sur une immense table d'opérations. Je percevais les mouvements les plus secrets de sa sensibilité. C'était bien F... Et, cependant, je lui trouvais

mille ressemblances furtives avec chacun de nos hommes. Ses lèvres violettes remuaïient, effleurées par une voix impersonnelle et passionnée. |

« Ne blâmez pas trop haut nos susceptibñités. Soyez prudents lorsque vous nous distribuez le laurier ou la réprimande. Tu le sais bien, toi, que nous avons renoncé à l'amitié, à l'amour, au bonheur, à toute la préc'euse existence que notre ambition s'était prounise. Ce sacrifice consenti nous a faits si surs qu'aucun homme ne peut plus nous comprendre, ni nous qualifier. La vie s'éloigne de nous comme une chanson peu à peu éteinte. Notre mémoire est une tapisserie aux couleurs confondues et funées.… .

« Quelles consolations, quelles flatteries diminueraient l’amertume secrète de ceux qui ont tout donné ? Et qui oserait supputer de tels mérites, étiqueter des résolutions si mystérieuses

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et si hardies ? L’éloge, ni le blâme des autres ne peuvent s'appliquer à nos actions. Qu'on nous regarde passer en silence, — le silence qui res- pecte l’âme qu'un rien peut blesser. On ne cit pas sortir notre conscience de la pénombre qu'elle aime et où rien ne lui est supportübie que son propre désespoir.

« Nous avons rompu tous les liens hur:ains.

Nous sommes seuls et innombrables, so.:daires et étrangers. Et voici que nous avons pénétré dans le rempart qui nous sépare du néant, que nous nous trouvons déjà engagés dans le dédale de la crypte inconnue, que nous habituons nos regards à ses clartés nocturnes. Nous gravitons autour de la mort. Nous sentons son souffle sur nos visages. Et rien ne nous distrait de sa présence impérissable. Les autres vivert leur vie et nous commençons de vivre notre mort...

« Tout ce dépôt obscur, toute cette force mau-

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vaise qui pèsent si lourdement sur l'âme, sa sont évadés de nous. Nous avons accompli trop vite notre cruelle besogne de vivants. Ici, tout nous paraîtra, plus tard, gris et sans flamme, Il nous faut un autre monde...

« Ces soldats qui grouillent, sombres et violents, sur les lignes des batailles, sont déjà des trépassés.. Mais la guerre leur donne une optique spéciale. Ils sont assez puissants pous s'emparer d'un peu de vérité. Pour eux, désormais, la mort est là où vous croyes la vie, ei la vie où vous croyez la mort... Ils appartiennent déjà à la terre, sont retournés à elle, repris dans son intimité flamboyente et son abîme.

& Les autres, ceux quéont tremblé pour leura corps, sont les comédiens du néant. Leurs yeux, quand ils brillent, ont des lueurs diffuses et vitrouses. Leurs chairs, qu'ils gardent avec tant œ’avarice, grossiront l’amendellemient des a: davres qui forment la croûte terrestre...

« Mais c'est une lumièr douce que vous voyez dan:

de nos morts, comme si à à de leur rétine, on apercev rieure et lointaine de n n'avons pas besoin de votre sons funèbres. Les morts e armées combattantes sont mystère originel, englué glaise.…. »

Une bouffée de chaleur s poitrine. Le docteur B.

mains. Je me trouvais dan d'un marronnier givré de t

— Hé quoil mon vieux, qu'est-ce qui t'a pris? Tue cemme une masse. Te sens-

— @ni.

— Appuye-toi sur moi. !

Berais Fimpression de m'

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er stnnnes 220 LA FLAMME AU POING

relissement.. Une tendresse implomesurée s'écoulait de mon cœur vers les choses.

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t expliquer cette fraternité irrésisnous accordons aux arbres, aux dulés, à toutes les créations, plus ou es, de la terre? Pressentons-nous at, déjà, que nous serons enfouis zlèbe amère, que nous nous confontout ce qu’elle fait jaillir d'elle, que 8 à cette ténébreuse et vorace desrurriture, sa matière et sa passion ?

tumulte des élans qui nous agitent, 8 émois et les songes, au hasurd,

LA MORT f

quand ils me tentaient. Je me suis efforcé à ] tenir et à emprisonner, dans les lignes d'un dt sin appuyé, notre vie actuelle — captive, che gée d'oripeaux bizarres, et cruelle, pleuran hallucinée, que je voudrais traîner jusqu'a monotonies futures:

Mais ici l’action simple, brutale, domine méprise la méditation.

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