‹ La flamme au poingChapitre 26 sur 27 · MORT · texte numérisé non relu

MORT

eb s'abattre en hurlant... Nous restâmes maîtres du terrain, malgré l’intense bombardement de l'adversaire. Je rentrai dans mon caveau.

« Quand le lugubre s’exaspère à ce point, il tourne presque au comique. Et j'avais un rire silencieux en considérant ce décor sinistre. Mais la soif me tenaillait et mon bidon était vide: J'eus comme un éblouissement. Le froid de la. pierre me pénétrait.… Je me retrouvai, seul, dans la crypte étroite. Je jetai mon casque et j'éprouvai le besoin de parler, — peut-être pour chasser une crainte mystérieuse qui me venait.

« — Eh! bien quoi, dis-je en souriant, me voici entré chez toi, chère Mort... Visite intempestive, hein ? Tu essaies d'en attirer qui se débattent et moi, j'accours à toi, je fracture ton intimité. Je me soumets d'emblée. J'attends tes ordres. » -

« Je devais parler très haut. Quelqu'un passa la tête dens l'ouverture du cénotaphe. J'entendis

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un chuchotement. Un nouveau soir nous enveloppait. Nous devions être relevés, pendant la nuit. Personne ne vint. On nous oubliait.

« J'envoyai plusieurs agents de liaison auprès des nôtres. Aucun ne revint. Au troisième matin, l'adversaire lui-même sembla s'apaiser. Je n'avais plus de communications avec notre commandement. Les munitions et les vivres nous manquaient déjà. Pour ma pari, je n'avais plus - rien à manger, ni à boire. La faim me faisait vaciller. Et je n'osais pas demander un biscuit aux hommes. En regardant autour de moi, une idés terrifiante me bouleversa : nous tions séparés des vivants. Une porte se fermait brutale-

Don

ment sur l'existence, sur notre passé, et nous étions précipités dans une nuit vaste et noire.

« Je m'étendis, sur la paille, dans mon sépulcre, et essayai de dormir. Repu de souffrance, écrasé de fatigue, j'arrivais enfin à la limite suprême. Et j'éprouvai une sensation indéfinissable : couché sur le côté, il me parut soudain que j'avais enlevé mon vêtement charnel, que ma personnalité avait quitté mon corps. Je voyais mon propre squelette, dépouillé de ses muscles et replié dans la pose que j'avais prise, je voyais mon crâne lisse, le thorax strié, les tibias et les fémurs élancés.… Il me semblait que j'étais au bas d'un escalier immense et qu’on me poussait plus bas encore. Un seul rayon de clarté verdâtre me suivait comme un œil glauque.

« Alors, j'entendis comme l'écroulement des murs d’une prison... Mon csnrit libéré tournoya, courte et vive flamme, sur les pâleurs

d’un monde inconnu... Et j'eus cette impression calme et grave que j'entrais dans la compréhension totale, que je pénétrais au cœur de la vérité.

« Là, plus de volumes, ni de perspectives. Je mie sentais relié, mêlé à toutes choses. Les mondes et les planètes formaient une fumée âcre et forte. La pierre ef le fer ne composaient qu'une ombre transparente. Ce qui me surprenait, c'était la dimension réduite de ce nuage étouffant et froid qui représentait pour moi l'univers infini et où grouillaient, en un coin exigu, collés, empilés, comprimés, un flocon de phalènes minuscules qui s'entre-dévoraient.…

« Peu à peu, la masse grise devint plus dense et dorée et des molécules fugaces et dansantes

“y pressaient... Mais tout cela était si petit qu'un enfant l'eût tenu, dans sa main, comme une poignée de sable léger.

« Une lumière bleuâtre précisa quelques contours. 11 moe semblait que j'étais plus ample que la terre et le soleil et mon crâne se cognait aux étoiles, dont la douceur sereine donnait à mon âme des leçons d'harmonie, de paix et d'amour...

« Cependant tout s'agrandissait autour de moi eb ma vie spacieuse s'amoindrissait.… Je revenais sur notre globe douloureux qui m'’apparaissait ainsi qu'une planète lunaire, morte, entourése d’une écorce noirâtre, calcinée et crevée de trous flamboyants.. Des peuplades rampantes griffaient et torturaient cette sombre vivante qu'était pour moi la terre.

« Et, subitement, tout se reforma aux proportions de la réalité. Mais il me parut encore que je ne sais quel esprit aérien refaisait, avec une

vivacité soigneuse, la charpente de mon corps ; —7%---%#{ les os de mon squelette, courbait les

semblait les éléments de ma carcasse, pièces d'une machine complexe ; il . et tendait les muscles et les veines encastrait les yeux, poussait le cersa boîte osseuse, rencognait le cœur, oumons, dans la cage thoracique...

18 les organes furent placés et unis, loppa dans la robe charnelle. Mais re était fragile et menue. Il l'attacha acets lumineux aux substances impéle l'univers. L'automate étrange se et je revécus précipitemment mes s d'enfance. .

retrouvai moi-même, épuisé, rompu.

‘avais parcouru, pendant des années,

sure après, nous étions relevés. Maie is je ne sais quelle humiligtion d’es

clave. Ef je me surprenais à penser qu'une free

inconnue m'avait rejeté à la boue originelle.

« Maintenant, je reste persuadé que j'ai pénétré un secret essentiel et que les souffrances inouïies que j'avais endurées m'ont conduit à la connaissance absolue... Je crois que j'ai serré dans mes bras tremblants la vérité. Je crois que j'ai pénétré la simplicité suprême, la simplicité entends-tu. Car ce n'est pas être simple, que se fier à ces deux boules fallacieuses que sont les yeux, ce n'est pas être vrai que vivre le mirage

commun dans lequel nous nous agitons.

« Te rappelles-tu ce tableau de Rembrandt « Jacov et l'ange »? Je reÿois toujours Jacob pressant sur sa poitrine, de tous sea muscles

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noueux, l'archange qui sourit avec pitié et glisse, s'élève et quitte l’homme si résolu à l'emprisonner dans ses bras... Voilà ce que j'ai vécu, comprends-tu ? Un orage a bouleversé l'eau dormante de mes solitudes intimes.

« Mais la mort que j'ai traversée du feu de ma pensée, ne m'a pas pardonné. Elle m'a mordu, elle m'a marqué... J'ai, toujours dans ma bouche, un goût de cendres, une amertume que rien ne peut effacer. Les chefs qui commandent cette société de désordre et de haine, je les hais, je les vois cruels, égoïstes et bas. Je ne trouve chez mes semblables que laideur pitoyable, mensonge et injustice.

« Je sens que je ne reviendrai pas de la guerre. Et ce qu'il y a de plus tragique, c'est que je reconnais ceux qui sont stigmatisés

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