‹ La flamme au poingChapitre 7 sur 27 · LE REGARD ARDENT · texte numérisé non relu

LE REGARD ARDENT

Le poste d'observation que je commande es fragile et ouvragé comme un grand nid d'aigles suspendu, entre les arbres, sur l'éperon d’'una colline bleuâtre. Il offre des vues sur tout notra secteur. Il glisse, dirait-on, insensiblement sun le promontoire qui descend dans l'estuaire de la prairie moutonneuse. Il avance sur l'ennemi, ainsi que la proue d’un navire dont les flancs, l'arrière et les agrès se dissimulent encore dans la brume.

Tant d'actions violentes qui se sont déroulées ici n'ont pas épuisé la beauté de ce paysage.

Trois villages dévastés sont bloitis dans 14 vallée, en arrière de nos premières lignes. De vieilles maisons écroulées mirent, avec un éton:nement douloureux, leurs blessures dans l'eau fuyante. Quelques tuiles écarlates parent encora les toitures crevées de ces chaumières vétustes, aïeules paralytiques, geignantss, attendrissantes ei coiffées d'un grand mouchoir à carreaux rouges. Des charrues boiteuses eb rouillées, des bosternes et des tombereaux brisés découpont, sur l’horizon tumultueux, leurs silhouettes lamentables et difformes. Et toutes ces choses agenouillées parlent au cœur, pleurent leurs souffrances et mendient la pitié ou la haine... Seule, l’église extatique et priante, insoutieuse de ses plaies, dresse haut son clocher penchant et cassé, qu'elle a rejeté sur la nuque, comme un chapeau d’astrologue dont la pointe sombre

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accroche, chaque nuit, une étoile éblouissante.

J'ai tant observé ces sites de la Meuse qu'ils se sont incrustés dans mes prunelles en traits de feu. Je les revois encore lorsque je ferme les yeux. Emouvant et beau morceau de paysage qui hañte mon regard, je t’'emporte plié dans un coin de ma mémoire;

Le personnel de l'observation comprend des fantassins, des artilleurs et des sapeurs Mais | ils ne se distinguent plus les urs des autres. Leur fonction actuelle fauche les discordances. ls ne sont plus que des guetteurs. Toute leur

volonté s'est réfugiée dans le regard dont la centrée est dirigée sur l'ennemi » lame et comme un coup de feu.

de la chasse est remonté des proncestrales. Il s'est perfectionné. Il a acuité flévreuse et lancinante. Tout ant l'âpre désir d'épier l'adversaire.

phosphorescente, à cet ouïe subtile, : sens inconnu et farouche qui fait e l'ennemi, qu'on prévoit l'endroit poser, qu'on se mord les poings pour ‘ir sur lui, sauter à sa gorge et le ter- 3 une lutte de fauves et qui ne par-

ache qui tremble, une fumée légère, fraîche du terrain, des traces sur la use, le renflement d'un parapet, une igue et rapide, une lucarne étroite où ombre ont, pour nous, des signifcases et passionnées. L'ennemi retors

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s'enfouit el masque sa replation dans les hautes berbes. Mais rien de ce qu'il fait ne passe inaperçu. On le voit agir à dix kilomètres, derrière ses lignes. La lunette, qui jette des reflets brillants dans la pénombre de l'observatoire, accuse les ombres lointaines et détestées. Elles grouillent dans le champ de la longue-vue comme à travers un microscope, des bacilles et des microbes, — véritable maladie de la terre souffrante.

À qui considère, pour la première fois, le panorama de ce champ de bataille, il apparaît insensible et désertique, animé seulement par le fracas des obus qui glissent dans l'atmosphère ainsi que sur un chemin de cristal gémissant et font gicler, au point d'impact, des gerbes argileuses comme des sources noirâtres, puissantes et subitement jaillies. Pour nous, il est toujours convulsif et houleux. Sur ces pentes, qui semblent nettes et solitaires, nous découvrons par-

automobiles trapues 84 es:

ers lourds, 86s travailleurs ts et dévastateurs. Le Teuperpétuel aveo ce précieux 1, le dévoile et le renie, qui un malade montre l'abcès

., qui vient, parfois, à mon it permis de déclencher le sur les objectifs importants paraître, Il y a huit jours, brune et sinueuse rampait : blanche et reculée. Je l’'ob- , pendant que l’homme de e son côté... Un même cri,

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sourd ei bref. Je prends quelques mesures sur la carte. Et, aussitôt, je jetté au téléphone :

— Aux coordonnées X=... Y—.….. une troupe d'environ deux cents hommes descend sur Ch... Tirez. J'observe.

Un moment après, un ouragan d'artillerie s’abattait su? la relève ennemie... Ce soir-là, dans l'abri de mon ami L... nous avons vidé la bouteille de cherry-brandy qu'il gardait dans le fond de sa cantine pour les grandes circonstances. Et, l'œil vif et heureux, L... me disait :

— Dame]! mon vieux, ce n'est pas tous les jours qu'on en démolit tant que ça.

Où est le temps où le capitaine G... voyant débouclier les Bavarois À quinse cents mètres, avais uns hésitation avant de cornmandet son ür ? Il m'e avoué plus tard !

…—— J'ai éprouvé un instant de pitié immense en apertevant ces jeunes hommes agiles el res-

RL

massacrés et dont les it que de moi.

e le capitain G... Toue sa batterie ouvrit un onne ennemie, qu'elle taine G... a été grièvetu mutilé, sur le front.

odes de combat de l'addus ces scrupules.

temps, à l'affût, repliés zur, nous avons acquis e, harcelante et aiguë.

profondément et savons 8 les uns et les autres.

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Les nouveatx venus sont gênés par la flamme dure de ces regards. Des hommes les évitent quand nous descendons dans la plaine. On distingue trop bien et l’on juge, en souriant, les sentiments et les gestes des autres.

Les passions ordinaires, qui nous tenaient, jadis, ont perdu leur force eb leur douceur. Les événements, les spectacles et les souffrances atteignent autrement nos âmes. L'instinct de chasse et de conservation, quelques idées précises et dépouillées, des sens purs, clairs et pénétrants nous habitent, et seuls, nous dirigent. Les détails des manifestations de la vie et de la mort ne nous arrêtent plus.

. Nous avons jeté en commun nos personnalités anciennes. Et du fleuve de jeunesse et d'énergie qu'elles forment, nous avons retiré des individualités identiques, ardentes et sim-

r plifiées.

Regards vigoureux et perçants, avides de dé-

le sonder les proies abhorjourrez-vous vous pencher es tendresses, sur des acsiles, sur des douleurs movous voilerez-vous encore

rique et magnétique du repressentir la place que va qui le conduit au hallier ef destin, cette glu lumfneusé le et nous fait frémir nouss u'un sens mystérieux de dix ñ en nous. Je me rappelle ‘année dernière, en Artois, 1t âgé, était venu à notre

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poste d'observation, proche des lignes ennemies, Il portait un sombre costume démodé, avec une élégance aisée. Son visage amer, grave ei résolu étaiÿ barré d'une longue moustache argentée. Et, dédaigneux des balles ei des éclats d'obus, il avait exposé, à découvert, sa tête aux tempes grises. Je lui fis remarquer qu'une témérité insisiante provoquerait nor seulement la mort des nôtres, — ce qui, somme toute, pouvait n'être pas considéré par lui, — mais aussi ferait détruire notre observatoire qui était excéllent. Il me réplique, autain :

« Je suis fei pour actomplir ma mission. Le reste ne me regarde pas. » |

Il se promena, encore fébrile. Mais il était devenu plus prudent. Sa physionomie énergique nous attirait. Son long cou flexible, cordé de vaisseaux saillants, dont un, surtout, pourpre et renflé, nous impressionnait, retenait nos

yeux agrandis, je ne sais pourquoi... Trois

lant à la batterie, par les Jour laisser passer deux ent un blessé... Je me le lieutenant M..., inerte.

1sse étoile sanglante.

‘t absurde de tirer une singulier. Mais certains e don tragique de presne des êtres qui les enne nous s-t-elle pas, au 3, rejetés aux ingénuités 1e crainte superstitieuse t depuis ce jour, de scruice les visages qui nous

LA L8PROSERIE

La jeune femme Blonde me regarda, pensive. |

— Si vous retournez à votre poste d'observation, me dit-elle d’une voix sérieuse et chagrine, arrêtez-vous à la maison qui se trouve à l'embranchement des routes de... et de. C'est la ferme que nous habitions avant la guerre.

Elle est d'apparence moderne. Mais elle à ceci de singulier qu’elle a été construite sur l’emplasement e même sur les fondations d'une au-

us nous direz si l'artilletrop abimée..

près, je passais devant aissée, croûlante, grise et ne partie de la façade ont 1emin et forment comme e de sang. Des soldats ainée

ieu hier, Les prisonniers dans cette maison dévas- ; pas. Méflsnts, sombres, 1$ et nous observent avec ur. Un feldwebel, aux 1868, aux yeux bleus, au , dans une immobilité dé-

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férente, ces paroles d’un lieutenent d'infanterie française :

— Votre diplomatie menteuse est la risée du mondes entier. C’est fini : personne ne peut plus croire ce que vous dites. Vos dirigeants ont trop maladroitement affublé la vérité. Me comprenez-vous, monsieur Adolf? Pour conduire un grand peuple, il faut un grand caractère. Mais vous n'êtes pas un grand peuple... Une bande d'esclaves, voilà ce que vous êtes... On respire la vérité, la liberté, chen nous ! Et, chez vous...

Les phrases de mon camarade m'arrivent, à présent, hachées par les explosions. L'ennemi recommence le bombardement de la route. On donne l'ordre de descendre dans los caves.

Ce grand cellier, aux voûtes massives, aux parois blanchies à la chaux, ressemble à une

rès ancienne... A la lueur clignoes, les physionomies blèmes et prisonniers prennent une exe et souffrante. Leurs visages, oridées, aux mâchoires lourdes, afouines, leurs corps anguleux nt l'impression d'une humanité équarrie, poussée d’une bourqu’à notre siècle.

secousse fait vaciller les murs.

rde d'un obus nous envoie une 3, de la fumée suffocante.. Un ni a crevé le lourd plafond du 1e8 hommes sont jetés à terre et ris. On les relève, hagards. Par n'est blessé. Les lumières sont

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Nous nous retirons à l'autre extrémité du blanc souterrain. Mon regard brouillé prête des formes étranges aux êtres qui m’entourent... Et une sensation hallucinante m'envahit et bâil. lonne ma raison.

Il me semble que le monde est revenu à l'an mil ! L'obus ennemi qui a troué le plafond paraît avoir déchiré le voile du temps et rompu tout l'espace. Il a fait une blessure si vaste qu'elle traverse les siècles et leur intimité morte... Dans cette léproserie vétuste, tout le moyen âge ressurgit, comme une source noire jaillie du passé.

Dans un coin, je remarque des ossements humains, rangés en un tas, comme des bran-

’emassées dans la forêt. Queldu pied, par mégarde. L'amas e… Une sorte de tremblement nunique jusqu'à nos fibres ori- : vieux sentiments nous agitent nent. On respire l'atmosphère lourde d'il y a mille ans. Les 3 physiques qui tenaillaient nos ; notre chair et la corrompent, ‘evivions en leurs corps épuisés

*s teutons, aux fronts sombres, ns contre les autres, honteux et upeau surpris par la tempête.

le nouveau, par leurs masques s réprouvés, leur sensibilité ture, la barre de leur rancune ont ressuscité, les serfs maurs » impies du moyen âge, ceux la terre désolée, la famine, la

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lèpre e$ 1a peste noîïre, Ils sonf$ là, balamiteux et . néfastes, ei ils traînent avec eux toute la détressa médiévale,

Faut-il encore les parquer, ces lépreux dont le souffle morbide nous fait tressaillir? Les longues années n'ont pas passé, le monde ne s'est pas renouvelé. Les décors angoissants d'il y » dix siècles me smblent actuels et familiers.

Nos hommes distribuent du pain e$ des conserves sux prisonniers, gvec des gestes qui veulent être brusques e$ qui sont ordonnés, simples et presque pieux... Mes camarades m'apparaissent comme des châtelains, des écuyers, des roturiers et des manents, passionnés de tha:rité ei veñus de ls ville pour faire l'aumône aux lépreux farouches, aux pesliférés, aux criminols.. Voici Astorg, le page ; Boniface, Robin, le tisserand ; Olivier, Robert, Didier, Odon, le taillandier, et Fulcran, l'orfèvre.. Les captifs dévorent, taciturnes et gloutons, les provisions.

Nos soldais, en s'éloignant, continuent de regarder, avec une curiosité ardente, le groupe des prisonniers qui grouillené, dans l'ombre, ainsi que des grosses larves... On dirait que les nôtres se sont penchés sur un abime, où s'agitent des damnés qui ont reçu des nourritures et . des paroles de clarté... ;

Une pitié immense et vivifiante soulève les : pierres vermoulues de cette ladrerie et remonte jusqu'à nos cœurs. Le temps et l'espace sont

des notions perdues. (Durant quelques minutes, .

il m'est impossible de me les représenter.) Et, soudain, les corps, les objets se fondent et se volatilisent en nuages opaques et en poussières .

dorées. Ce qui subsiste, ce qui existe, d’une vie :

précieuse et nette, ce sont des sentiments doux : et souriants, des idées chaudes et pures. La . pensée s'est séparée de la matière et des appétits indignes.

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Le bombardement ennemi a cessé. Tous reviennent au rez-de-chaussée de la métairie. On rassemble les prisonniers pour les diriger sur l'arrière.

Je sors. L'air est froid. Une sentinelle, les mains croisées à hauteur du visage, semble élever une flamme mince et droite. C'est une baïonnette que l’homme tient au quillon et dont l'acier refiète le soleil couchant. |

L’ennemi nous a envoyé tout à l'heure des obus au phosphore. Les trous qu'ils ont creusés commencent à scintiller étrangement. On dirait qu'ils ont éclaté dans une terre de diamants. Le. cortège des captifs, encadrés de baïonnettes, gravit la route et se perd dans les champs obscurcis. Le soir descend sur nous.

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