L'AVENIR
Des conclusions? Ne les a-t-on pas déjà faites, de temps à autre, en parcourant ces pages? Et qui ne connaît celles des critiques de valeur sur la haute personnalité du vicomte René de Chateaubriand, marechai des Lettres Françaises? Beaucoup sont justes: il faut simplement les compléter de la même façon que j'ai essayé d'approfondir un peu ce génie en l'arrachant aux accaparements intéressés.
Chateaubriand demeure le vivant symbole de ce Mensonge de la Beauté dont j'ai parlé avec une sérénité le plus possible clairvoyante. Mensonge pratiqué par lui délicieusement. Beauté aimée de lui par-dessus tout. Ainsi vaut son œuvre imparfaite, éclatante et neuve, fruit d'un génie qui la dépassa de beaucoup par son action et par son influence.
II apprit à moderniser l'inspiration: à reconnaître, à côté d'une Antiquité mieux comprise, les splendeurs d'un Moyen- Age méprisé jusque là, d'une Littérature européenne trop négligée, d'une Religion — et par là des religions — dont on ne concevait que les affirmations doctrinales, improuvées et périssables au lieu d'en sentir les affirmations esthétiques, larges, indubitables, et comme tout art éternelles ; à aimer notre Histoire alors que l'on continuait à se gaver des sempiternelles annales grecques et romaines: à dé-
couvrir une Nature (1) rapetissée par les Classiques au niveau de l'Homme, et à la faire servir à des fins enchanteresses.
A niant passionné des solitudes et des cités — i poignantes d'ailleurs les unes que les autres selon ies méditations opposées qu'elles inspirent — mêlé à son temps avec la noble ambition de le conduire, il invita ses contemporains à tout savourer du présent et du passé, des joies de l'esseulement et des batailles quotidiennes de la vie en société, à substituer le goût cosmopolite au culte trop exclusif de l'art national, à se mondialiser enfin, prenant pour pâture intellectuelle non plus une époque, un pays, une doctrine, mais Tensemtble même des siècles si merveilleusement divers sous d'innombrables cieux.
\ aillant solitaire au fond, bien que jeté dans la mêlée humaine où il coudoya des milliers de gens, il crut devoir se pencher sur son propre cœur pour y découvrir la source du lyrisme, et cette émotion véritable qui fait corps avec l'être, en est l'expression intime, et en dehors de laquelle il n'est que rhétorique babile. Il a, si l'on ose employer le jargon professoral allemand. « subjective » l'art littéraire. Et -ans doute en allant ainsi chercher le frisson au centre de lui-même qu'il y rencontra la mélancolie, car en se repliant sur soi Ton atteint le fond des quand on atteint le fond des choses on touche à la tristesse et à la souffrance, blotties comme des vers au sein du fruit humain.
Sensitif, imaginatif au suprême degré, il ramena au prem'er plan où régnait, tyrannique, la Raison. - de celle-ci: la Sensibilité et l'Imagination. Hou- ait commencé ce travail utile. Il le paracheva. Il sentit tout l'Univers, et l'Histoire, et ['Autrefois, d'une façon puissante, inaccoutumée, et
()) Voir plus loin paragraphe III, quelquei observations à ce sujet, en réponse à de» contradicteurs.
recréa par là l'originalité littéraire. Poète jusqu'en ses fibres les plus secrètes, il renouvela les procédés de la composition en substituant à celle, simplement logique, des classiques, (encore persistante en Jean- Jacques et Bernardin) la composition poétique des modernes, ce qui veut dire qu'au lieu de se soumettre au sujet pour en déterminer l'architecture comme on le faisait avant lui, le premier des Romantiques et ses successeurs soumettront le sujet à leur impression (ainsi naquit Y Impressionnisme dès le début et non à la fin du XIXe siècle) et ce sera elle seule qui les guidera et construira l'œuvre en lui donnant son unité secrète.
En critique (à peine ai-je nommé plus haut Y Essai sur la Littérature anglaise pourtant fertile en vues, bien qu'oeuvre de second plan), Chateaubriand renouvelle aussi notre fonds, jusque là plutôt mince, où Montaigne. Arnauld. Boileau, le Fénelon de la Lettre à V Académie, le Rollin du Traité des Etudes, le Jean Racine des Réflexions sur la Poésie, et Voltaire dans l'Encyclopédie avaient semé des considérations dont nous avons fait depuis un genre précis et de premier ordre. Là encore, de sa part, des indications précieuses.
La littérature personnelle date de sa venue éblouissante. Mais a-t-on vu suffisamment les inattendues conséquences de ce culte du moi? Je me suis risqué à traiter René d'anarchiste, car crest là un corollaire naturel de son état d'esprit. Il est évident que, considéré sous cet angle, il ne pouvait guère devenir un défenseur solide et fervent du Trône et de l'Autel Le vrai René est le fils lointain, magnifique et terrible du Ceîtisme antérieur aux papes et aux rois Et s'il parut soutenir des doctrines d'autocratism^ c'est là qu'est son « attitude ». Au vrai, il se range à nos côtés. Il est avec nous, les esprits libres er libéraux, secoueurs de jougs inutiles et de dogme? improuvables. Son modernisme négligé à dessein caché derrière son traditionalisme trop loué, en fait
foi. Il nous devance même encore, lui qui, par une intuition souveraine, et l'œil perçant nos propres horizons, n'avait même plus, — déjà! — nos illusions démocratiques.
Avec cela le haut barde enchanta son Siècle et nous enchante encore. Il a parlé une langue nombreuse, large, harmonieuse, pittoresque, souple, séduisante, ailée ou violente à son gré, forte de la force des granits ou iégère et fleurie comme une gerbe cueillie aux printemps bretons. Il a inventé ou retrouvé des mots, découvert des images, varié sa forme à l'infini. Il fourmille de phrases exquises, et de périodes dignes de Bossuet par la grandeur. Nul n'a dépassé en charme son style qui sauve ses œuvres, pour le reste souvent de qualité secondaire. Aussi bien le style fut sa passion et nous reste un enseignement non périmé. Combien lui sont débiteurs, même après le Romantisme et le Naturalisme!
Ce sont là semailles de génie.
Qu'après cela on le chicane sur ses défauts d'homme et ses défauts d'écrivain, sur sa production inégale et touffue, sur son attitude et ses idées, qu'importe! Il demeure de bronze. Il a en lui l'essentiel du héros spirituel. Il contient du sublime. Il attire et conquiert. La flamme sacrée brille à son front. Et je le remercie, entre autres raisons de gratitude, de m'avoir permis ces rêveries au pied de sa statue.
On a maintes fois noté son immense influence. Et ^e n'est point rapetisser ceux qui vinrent après lui que de rechercher dans leurs œuvres un reflet de cette lumière.
Nul doute: On retrouve sa mélancolie dans le pessimisme de Vigny, — le Vigny d'Eloa, de Moïse, de la Maison du Berger, de toutes les Destinées autant dire, encore que le noble et stoïque poète de la Mort du
Loup raillât un peu le poète des Martyrs, — mais ici le pessimisme est devenu d'une fierté farouche, hostile à toutes les consolations de la foi. On la retrouve en l'éloquente Aokermann, celle du Cri par exemple, blasphématoire superbement; mais ici elle est devenue révolte parce que la femme en général exagère les sentiments de l'homme. Et, par-dessus Alfred de Vigny et Louise Ackermann, on la retrouve en un Leconte de Lisle, mais là coléreuse à froid plutôt qu'impassible, et dédaigneuse ainsi que le visage monocle de l'impeccable parnassien. Et dans Baudelaire donc! en qui passait le côté quelque peu morbide à'Atala et de René, dans Bourget, moins celui des théories renouvelées de Maistre et Bonald que celui des analyses sentimentales, et plus encore dans Loti le désanchanté naviguant sur toutes les mers l'ennui morne de savoir le néant au bout de nos agitations les plus ferventes et de nos amours les plus passionnées.
Le goût de Chateaubriand pour les voûtes ogivales, les clairs de lune, les tableaux pittoresques, le style original, son utilisation artiste de l'érudition, son ample vision des choses humaines jusqu'à l'épique, a fécondé largement Victor Hugo (sans oublier le renéisme prolongé dans Olympio et le christianisme du Génie imprégnant le monarchisme catholique du poète d'avant 1830). L'idée des Mémoires et leur destination n'ont-elles pas inspiré la réglementation des posthumes du second dieu romantique? C'est possible, mais ce n'est qu'un détail. Ce qui me frappe, c'est que ce dernier fut le réalisateur de la plupart des innovations de celui dont il avait reçu le beau nom d'Enfant Sublime. Sauf pour l'exotisme, qu'il n'a pas pratiqué, n'aimant point le «chiqué» desciiptif, quoi qu'on en ait dit (les Orientales sont surtout une fantaisie prosodique) Hugo a repris toutes les tentatives du vieux Breton et les a conduites à bien. Du romano-épique
des Natchez et des Martyrs, séparant adroitement deux éléments qui se gênaient, il a pétri la Légende des Siècles purement épique, et les Misérables, purement romanesques (ils ne sont épiques que de ton, et par places, ce qui leur confère de la grandeur sans solennité ennuyeuse). L'amour des médiévalismes, il éclate en Notre-Dame de Paris, roman impeccablement composé, prodigieusement reconstitutif. La notation de voyage, mal inaugurée dans Yltinéraire, devient réussite avec le Rhin. La littérature politique, la vraie, s'affirme dans Actes et Paroles. L'esthétique émotion que peut créer l'idée religieuse illumine sans la faiblesse de dévotions rétrogrades la Fin de Satan, Religions et Religion, le Pape. L'esprit critique de VEssai sur la Littérature anglaise souffle, mais avec quelle allure! dans le William Shakespeare. La poésie personnelle émanée de toutes les proses chateaubrianiques, quel lyrisme accompli elle glisse en toutes les Contemplations! Ainsi du reste. Partout une route indiquée du doigt par celui-ci fend l'espace sur l'ordre de celui-là, une petite lampe posée sur un talus devient soleil bondissant à l'horizon, un frisson de l'air se transforme en tempête. On a, plus et trop précisément peut-être, vu dans les Orientales un succédané en vers des morceaux de choix du voyage à Constantinople, à Athènes, aux îles égéennes, dans V Expiation une transposition lyrique d'un passage du pamphlet: De Buonaparte et des Bourbons, et dans la préface de Cromwell une preuve que l'auteur n'aurait pu l'écrire sans que le Génie eût paru. N'exagérons rien, mais maintenons notre émerveillement de voir cet impressionnant couple de cerveaux dont l'un conçoit et dont l'autre exécute.
Le mal de René suinte à coups sûr aux veines de Lamartine qui disait: «La poésie de mon âme découle de la sienne; mon hommage n'est que reconnaissance et tendresse pour lui ». Lamartine, c'est uin Chateaubriand maniant le vers, c'est le poète an-
nonce par l'œuvre du prosateur. Jocelyn et Atala! Rapprochez ces pages de semblable poésie. Les larmes du Lac sur la fuite des plus doux frissons, René les avait-il pas pleurées? Raphaël comme René s'en fut aux rivages magiques de l'est méditerranéen: il a comme lui jeté son verbe au milieu des batailles politiques. Pourquoi l'un de ces deux frères spirituels a-t-il, jaloux, médit de l'autre?
Les poètes romantiques, même Musset qui s'en défendait, furent tous « chateaubrianisés ». Il n'est pas jusqu'au bonhomme Bérenger qui n'avouât: « j'ai commencé par être son disciple »; (évidemment on ne s'en est guère aperçu par la suite). Il n'est pas jusqu'à Sainte-Beuve, si habile à diminuer la gloire du maître tout eu le proclamant génial, qui ne l'ait subi en écrivant les Consolations et Voluptés.
Sans Chateaubriand aurait-on — tout au moins tels quels — Augustin Thierry, Edgard Quinet, Michelet, voire Guizot? L'émotion de l'histoire date de lui. Et sa palette, combien l'ont reprise depuis George Sand! «L'écrivain vieillissant n'avait, sourit finement Victor Giraud, qu'à ouvrir le livre du jour pour s'y reconnaître. Chez George Sand et chez Mérimée, chez Balzac et chez Musset, chez Lamennais, Montalembert et Lacordaire, chez Villemain et chez Cousin, partout il retrouvait, vivantes et parlantes pour lui plus encore que pour nous, des traces de son action spirituelle ».
Plus tard Flaubert se nourrit des Martyrs pour écrire Salammbô; Comte et Taine reprendront en les adaptant à leur positivisme, l'apologétique sociale du Génie. Renan raille et pourtant subit l'obsession. (Devant l'Acropole, quelle belle méditation ils ont fait chacun!) Les années passent, les écoles se succèdent, le Maître reste debout et se regarde en elles. Son ombre est derrière Huysmans, autre converti artiste, et derrière Barrés, systématiseur du culte du Moi, derrière l'éloquent Vogue qui tant l'admirait, et
derrière Bourget qui ne l'aime pas, et derrière Loti, fils des mêmes nostalgies et tenant en main presque la même plume!
Sa plume, sa plume colorée, elle est aux doigts de Louis Bertrand. d'André Chevrillon, de Marcel Lami, de vingt autres. En vérité tout le Siècle fut son disciple, disciple de son zèle pour la Beauté, de sa flamme, de ?es trouvailles, de l'intense poésie jaillie de lui en geyser vigoureux et brûlant. « Ce que Dante a été pour les Italiens s'écrie encore Victor Giraud emporté d'une ardeur qu'il m'excusera de reprendre à mon compte en le citant à nouveau, ce que Shakespeare a été pour les Anglais, Cervantes pour les Espagnols, Gcethe pour les Allemands, Mickiewicz pour les Polonais, Gogol pour les Russes, il me semble que Chateaubriand l'a été et le sera longtemps pour les Français. Il y a certes des génies plus sains: Pascal et Bossuet par exemple. Il y en a peut-être de plus complets si l'on veut: Lamartine, Hugo, Musset ont mieux possédé les deux instruments, la prose et le vers. Il n'y en a pas, au total, de plus fécond, de plus grand ».
Et moi je rêve à un pieux pèlerinage au Grand- Bé, à une caravane annuelle qui s'en irait, bien que ce fût un peu loin, jusqu'au tombeau de René, comme il en est une qui chaque an s'en va vers les bords fleuris de la Seine, vers Médan où l'on porte un hommage renouvelé à Emile Zola. Singuliers rapprochements! Zola, personne ne le conteste plus malgré l'étiquette collée sur son oeuvre, est au fond le dernier romantique, et le dernier romantique en prose, comme en prose fut, le premier, Chateaubriand. Pourquoi commémorer la mort de l'ultime génie et oublier le génie initiateur? Il y a là une flagrante injustice... Et que si certains trouvent un peu long le voyage de Saint-Malo via Combourg, il en est un autre, très court, et qu'on pourrait instituer, celui de la Vallée-aux-Loups, tout simplement, où, à deux
enjambées de Pa\is, les générations reconnaissantes viendraient saluer le 4 juillet, au cœur de l'été, avant la mort des roses, cette mémoire auguste comme les dieux, et charmante comme les femmes.
...J'entends, dans l'omibre. un léger ricanement. Il émane du clan des anti-romantiques, irréductible, érudit d'ailleurs, surclassique avec acharnement, généralement rétrograde mais avec élégance, et fortement influencé par I auteur d'un grand ouvrage lauré qui décida de cette réaction, un leader monarchiste qui la continue quotidiennement dans le journal qu'il dirige discrètement et tenacement, et deux ou trois riches revues qui lui donnent un ton littéraire.
Je lisais naguère, et ceci en tout petit exemple, un article symptômatique de la Revue critique des Idées et des Livres (une desdites publications) où l'auteur essaie de démontrer que « le Romantisme n'a pas inventé le sentiment de la nature ». Argumentation facile à l'aide de quelques railleries et de quelques citations tirées de Saint-Amand, Théophile de Viau (en effet trop méconnu et calomnié), Tristan l'Hermite, Ronsard, Desportes et La Fontaine, argumentation surtout sournoise ayant pour but principal de donner à nouveau quelques solides bourrades à Rousseau, et par ricochet à la Révolution et aux républicains.
Rousseau ne s'en porte pas plus mal, et si nous laissons toute politique de côté, nous répondrons simplement que le débat ne se pose même pas. Car il n'a jamais été question de nier l'évidence, à savoir qu'il serait absurde de penser qu'un œil d'écrivain, avant Rousseau et Chateaubriand, ne s'est jamais posé avecjoie sur la mer et sur les fleurs, qu'une âme d'artiste du XVIe ou du XVIIe siècle ne s'est jamais
attendrie consciemment devant un paysage. Mais il en est ici comme de la peinture. Il y a des fonds de campagne dans .'es tableaux de la Renaissance et d'admirables sites dans ceux de Poussin. On n'en est pa^ moins d'accord pour dire que la peinture paysagiste date en Angleterre de Constable, et en France de l'Ecole de Fontainebleau. Il y a des gens du peuple dans les toiles flamandes et dans celles des Lenain. On n'en est pas moins d'accord pour dire que la peinture sociale, expressive des soucis démocratiques, date du XIXe siècle.
Quand on écrit — restons-en au tout petit exemple — que le sentiment de la nature date des Romantiques, et surtout de Chateaubriand, tout en sachant qu'il existe déjà d'ailleurs chez Bernardin de Saint-Pierre et chez Jean-Jacques Rousseau, on entend qu'à ce moment-là seulement, l'évolution dudit sentiment aboutit à une réalisation esthétique intense. Il est aussi ridicule de brandir VOde à la Solitude de Saint-Amand en criant que ce bon videur de pichets n'a pas attendu notre René pour célébrer la Nature, qu'il l'est de citer « cette obscure clarté qui tombe des étoiles » en affirmant que Pierre Corneille a inventé le Romantisme.
Le Romantisme est une fécondation prodigieuse et merveilleuse de sentiments et d'idées entrevus seulement jusque là, tout comme un homme réalise son enfance, fertile elle aussi en genèses intellectuelles. Aussi bien, comment une floraison naîtrait-elle d'un terrain sans graines? C'est précisément pour la raison invoquée par les adversaires des Romantiques, que, paraissant, moi aussi, me poser en adversaire des Symbolistes, je dis à ceux-ci: «Vos théories ne sont pas radicalement neuves, et déjà j'en trouve le premier frisson dans Hugo et même dans Chateaubriand ». Mais je me hâte de saluer dans le Symbolisme, honnêtement, un lyrisme moderne inconnu dans son intensité de réalisation des générations d'avant le dernier
quart du XIXe siècle. De même, gardons l'admiration des Romantiques et notamment de Chateaubriand, pour avoir, d'une glaise existant, certes, à leur pied, pétri une sculpture nouvelle par l'émotion que nous vaut son esthétique.
Oui, beaucoup d'intellectuels, qu'ils le sachent ou non, qu'ils le veuillent ou non, qu'ils le comptent ou non au palmarès de nos grandes gloires, ont une dette envers Chateaubriand. Ce génie, fertilisateur entre tous, a dit en somme aux générations de lui contemporaines et postérieures à lui (on me pardonnera de rééditer la forme jolie d'un discours supposé par Emile Faguet en l'adaptant toutefois à l'esprit même de ce livre) — à peu près ceci:
— Donnez-vous. Chantez-vous. Etudiez-vous. Faites du socratisme littéraire en vous connaissant bien vousmême, en vous penchant longuement sur vous-même, afin d'instaurer avec votre propre chair, avec votre cœur et votre âme, à vous, la statue de votre Rêve et de votre Idéal. Ne cherchez plus autant l'enivrement chez les autres; cherchez-le davantage en vous, Créez votre enthousiasme de toutes pièces, avec vos joies et vos élans Si, dans cette ausculation ardente, sincère, continue, vous recueillez surtout de la tristesse, tant pis! Courageux pionniers de vos découvertes, ayez l'audace de crier votre mal, et si vous êtes artistes, ayez celle de transformer la douleur en beauté!... N*ayez plus peur de votre Sensibilité, de votre Imagination, traitées . par vos pédécesseurs en cousines pauvres au profit de la froide Raison. Et plus celle-ci grandit par le progrès de l'esprit critique et scientifique, moins il vous faut abandonner les deux autres qui seules engendrent vraiment le bonheur. C'est par elles deux, jointes sans doute à l'analyse mais sans en demeurer les esclaves, et seules
aptes à rendre compte des plus obscurs, d-es plus intimes frissons de l'être, que vous vous connaîtrez à fond. Vous connaissant à fond, vous connaîtrez mieux votre race. Connaissant mieux votre race, vous frémirez de tout ce qui la fit frémir: histoire et religion communes, émois collectifs, traditions immédiates et lointaines... Par ainsi votre patriotisme ne sera plus une notion purement livresque et intellectuelle, votre foi une suite de théorèmes, mais l'un et l'autre, sentis par vous, gagneront en intensité et pourront mieux concourir à votre exaltation personnelle qui après tout est peut-être le principal de votre existence. Cette exaltation intime, lyrique essentiellement!, vous procurera des joies insoupçonnées, vous permettra de mettre sur pied des œuvres plus vibrantes que ne furent jamais celles du passé, et par là riches d'une nouveauté réelle. Que cet art personnel, tiré de vous, de cette descente en vous, naisse enfin, il en est temps, et remplace l'art impersonnel dont je ne nie point les nobles productions mais qui s'épuise et se glace. Qu'il naisse et donne à son tour des merveilles. Constatez d'ailleurs qu'en pratiquant cette littérature d'hier, vos meilleurs auteurs ne parvenaient même pas à s'en extérioriser tout à fait. Un La Fontaine, un Corneille n'ont pu se dépouiller de leur individualité puissante, de leur origine provinciale bien marquée malgré qu'ils aient feint d'adapter uniquement l'idée antique. Un Rabelais, un Montaigne, même un Descartes sont nettement Français, et c'est un paradoxe de dire qu'eux et les classiques furent avant tout humains. Ils furent avant tout Français. Soyez donc désormais Français, et franchement, en étant franchement vous-mêmes. Abolissez les admirations officielles, les émotions de seconde main, le préjugé du <( moi haïssable » lequel est proprement d'ailleurs une hypocrisie. Vous renouvellerez ainsi pathétiquement le domaine esthétique, et, bien qu'à l'apparence
vous borniez ainsi ses horizons, vous les reculerez au contraire à l'infini, vous les reculerez jusqu'aux limites lointaines de l'innombrable variété des âmes. Vous renouvellerez la Poésie en rétablissant le lyrisme sur l'émotion véritable, l'Histoire en y introduisant une magnifique passion, la Critique en joignant l'impression à l'érudition, le Roman en vous multipliant dans ses héros, en un mot toute la Littérature en la vivifiant d'une nouvelle sève d'inspiration inédite... Tel je fus, moi René le Breton, au risque de paraître égoïste et vaniteux. Tel je me montrai avec ma mélancolie, mes faiblesses, mon orgueil, mon enthousiasme, et brandissant mon flambeau allumé à ma propre flamme... Ne vous arrêtez même pas où je me suis arrêté, — je vous le dis tout bas — pour des raisons de convenance, de famille, de milieu, d'actualité. J'ai vécu mon temps avec ardeur. Vivez le vôtre que je devine sur la voie de toutes les libérations. J'ai défendu des régimes agonisants, mais compris les régimes en gestation. Acceptez les heures qui viennent, mais sans en être plus les esclaves que je ne le fus de celles où je passai sur la Terre. J'ai laissai parler mes aïeux plus anciens dont je n'ai perçu que le murmure. Toutefois souvenez-vous que lorsque des idées ont abouti à des formes sociales, ces formes, vivantes, peu à peu mûrissent et pourrissent, et meurent comme les fruits nés de la fleur et engendrant des fleurs nouvelles qui à leur tour se gonfleront en pulpes destinées indéfiniment à périr et à engendrer. Cette loi de la vie même, grisante et magnifique, je l'ai comprise et j'en ai joui éperdûment. Ne croyez donc pas que fut stérile la mélancolie de René...
... René a fécondé le Romantisme. Et par delà le Romantisme, il a prolongé son influence, vague
s"alliant à mille autres vagues pour former l'âme océanique de notre vingtième siècle.
Influence bonne à l'origine, comme celle de tous les grands hommes qu'il ne faut pas rendre responsables des erreurs et des déformations des petits hommes nés après eux. exagérant, altérant leur pensée, la faisant servir à des laideurs et à des bassesses quand ils la faisaient servir, eux, les maîtres, à des fins de noblesse et de beauté.
Les grands hommes, les génies sont doublement utiles. A l'Art d'abord qu'ils renouvellent. A l'Humanité, ensuite, qu'ils améliorent. Et ce sont les petits hommes qui mettent la doctrine des grands en formules desséchantes, et qui affaiblissent l'Humanité.
Le génie est et ne peut qu'être salutaire, soit qu'il se réalise en chefs-d'œuvre comme chez Victor Hugo, soit qu'il se réalise en impulsions comme chez Kené de Chateaubriand.
L'œuvre du génie est salutaire parce que, en dehors de la joie spirituelle qu'elle offre aux lettrés, elle é-ève tous les esprits. Contenant une somme d'esthétique irréfutable, elle engendre de la noblesse, car il est indubitable que la beauté en ce sens est toujours moralisatrice. Est au fond moral tout ce qui exalte, exhausse l'individu, immoral tout ce qui l'abaisse. L'Humanité a plus besoin encore de beauté que de vérité, de science et de progrès matériels, parce qu'elle a besoin surtout, et plus que jamais aujourd'hui, de noblesse.
La noblesse d'âme conduit à la noblesse d'action. L'Humanité, ou du moins la Civilisation Occidentale vient de prouver, dans une immense erreur collective, qu'elle a besoin, d'urgence, de la leçon de noblesse de ses grands hommes. Elle s embourbe en ce moment dans une vaste ignominie d'utilitarisme et d'appétits grossiers. A l'aide, ô génies!
Le culte des grands hommes devrait passer avant celui des réalités immédiates. Il ne nous conduirait pas où nous ont conduits nos soucis purement économiques. Ententez bien que je généralise. C'est toute la Société où nous vivons que j'incrimine. Elle est mauvaise puisqu'elle n'a su qu'aboutir à d'absurdes et sanglants conflits où la victoire même se résout en désastre, où nous avons pu mesurer l'humiliation de notre civilisation morale devant la civilisation physique, férue des seules inquiétudes matérielles.
Si les génies et leurs œuvres étaient mieux connus des majorités malheureuses au lieu de rester l'apai:age et le plaisir des minorités studieuses, les préoccupations changeraient de cours, les poings se décrisperaient, les visages quitteraient ces plis d'anxiété qui les gâtent. On songerait moins à se haïr... Plus j'avance en âge, plus s'ancre en moi la certitude que l'Humanité ne sera sauvée ni par la Science, ni par la Religion, — mais par la Beauté.
Malheureusement une question se pose qui ne laisse pas d'être alarmante. Je lis ceci dans VEssai sur la Littérature anglaise: « Une autre cause (la première étant la multiplicité des langues modernes) travaille à détruire les réputations (entendez celles des grands hommes et l'admiration universelle qui en résulte) : La liberté, l'esprit de nivellement et d'incrédulité, la haine des supériorités, l'anarchie des idées, la démocratie enfin est entrée dans la Littérature ainsi que dans le reste de la Société... ». Ces craintes de Chateaubriand datent de 1836. Elles n'ont pas empêché, certes, d'éclater nos vraies gloires du XIXe sièle. Mais il est certain que la surproduction littéraire, l'individualisme amenant, pire que la liberté, les fantaisies les plus baroques, la tendance à railler, à démolir ou à négliger les maîtres dans l'espoir de
se hausser soi-même et de justifier les plus étranges billevisées, voilà des raisons terribles, entrevues par îe Breton visionnaire, de la dissolution progressive du respect dû au génie. Si les intellectuels se mettent à mépriser le génie, que sera-ce chez le Peuple déjà porté à jalouser les hautes têtes d'ans le même temps d'ailleurs qu'il a le g'oût des idoles, mais selon des engouements de mauvais aloi! L'égalitarisme est une tendance défendable au nom de la justice, dangereuse au nom de l'art, et qui tient malheureusement au principe même du démocratisme. L'égalitarisme est le fond essentiel, à n'en pas douter, du mouvement général qui nous emporte, s'accentue et nous mènera on ne sait où s'il ne se produit pas une mise au point, une jonction avec le principe contraire: le respect des élites. La médiocratie s'infiltre en notre Société qui risque de mourir de ce venin.
Il est curieux et regrettable de voir à la fois le niveau général s'élever, et baisser le culte des génies. Pis encore: Du fait de la Guerre, par suite de la crise du papier et de l'Enseignement, ce niveau s'est mis à diminuer sans que montât ce culte, au contraire en décadence plus vive à mesure que l'intellectualité s'effondrait. Espérons qu'il n'y a là qu'une mauvaise passe; mais la moyenne rétablie, la Société va-t-elle continuer à s'orienter vers cette moisson uniforme dédaigneuse des épis plus lourds, voire des coquelicots et des bluets? Ce serait néfaste. C'est par les épis lourds que s'effectuent les bonnes semences; sans eux, d'année en année la récolte s'amaigrit. Allonsnous vers le dépérissement?
Que la Démocratie donc y prenne garde! Après le cri d'alarme jeté par l'Université, par la Haute Pensée française, j'ai entendu avec joie ce même cri répété par l'élite, — car elle en a une — du Mouvement Ouvrier. Que la Démocratie prenne garde et conserve la religion des grands hommes — Jaurès en est un. mais il y en a d'autres! — des grands
Français dont l'exemple est une semence d'élite. Je Fen supplie au nom même de La réussite qu'elle se propose et du bonheur qu'elle nous promet. Je veux bien de son bonheur matériel qu'elle veut conquérir par de profondes réformes sociales; mais je ne veux pas que celui-là. Il est insuffisant. Le Peuple vaut mieux que cet unique progrès. Et si l'on s'en tenait à ce progrès unique, il se dissiperait de lui-même Le Prolétariat ne peut vivre heureux, que dis- je? il ne peut vivre, tout court, que si son intellectualité se développe, s'il fait une place d'honneur aux savants, aux écrivains, aux artistes — à côté, soit, mais non au-dessous de ses leaders.
Parmi ces héros spirituels, les génies sont en avant, même s'ils ne s'occupent point de la chose sociale, comme nos grands musiciens, nos grands peintres, nos grands poètes, même s'ils n'ont pas produit de chefs-d'œuvre, mais seulement donné un vaste coup d'épaule au Char des Idées, comme Chateaubriand.
Un mot encore sur ces graves sujets. Les temps que nous vivons excusent une parenthèse un peu longue.
Si le terme, si le sens de l'Humanité est son bonheur, il semble que l'Heure où j'écris ces lignes soit sur la route de sa faillite. L'Intelligence, ou plutôt la Raison y parut vouloir régner seule depuis un demi-siècle, et n'amena, tous comptes faits, que des misères, des deuils, des ruines, les hontes que l'on connaît, le malaise épouvantable où nous perdons pied. Il serait bon que l'on réentendit la voix du Cœur.
Au fond, le mouvement populaire qui se manifeste en réaction de ce qui se passe depuis six ou sept ans, est un courant de sensibilité, et je mets
en lui mon espoir. C'est un courant de sensibilité malgré les apparences qui font briller surtout les revendications de salaire, limite de travail, réorganisation et autres. Si le Peuple commence à se lasser du mercantilisme, des profiteurs et de leurs protecteurs politiques, des combinaisons diplomatiques et des guerres sans cesse réallumées dans tous les coins, c'est qu'il commence à modifier sa notion du bonheur. Que revienne le règne du Cœur auquel il aspire, et l'on verra se rétablir la vraie notion du bonheur qui n'est pas dans la jouissance basse, fille du lucre, mais dans l'épanouissement de nos énergies, dans les saines joies du simple confortable, des promenades reposantes, des voyages instructifs (les voyages ont pris une extension extraordinaire) de l'hygiène, des plaisirs de l'esprit et des douceurs de l'amour. Qu'un labeur moins harassant assure ces félicités normales au milieu d'une vie tranquille encore que laborieuse, et sans inquiétude à son crépuscule, voilà ce que des millions de gens demandent, soyez-en sûr, dans le Peuple et la petite Bourgeoisie. Ce n'est pourtant pas là un rêve bien chimérique!
Non, ce n'est pas chimérique, ce bonheur simple dans la paix de tous. Mais une minorité turbulente, violente, insatiable, le refuse à la majorité. Si cette minorité avait toujours eu la noblesse d'âme d'un Chateaubriand, les complications actuelles nous auraient été évitées, s'accusant jusqu'à l'inextricable, jusqu'aux conflits internationaux qui n'ont jamais été, qui ne seront jamais des solutions.
Les solutions seraient dans un régime hardi de réformes. Chaque parti en propose, sincèrement peutêtre, et je crois qu'il y a de la vérité dans chaque parti. Mais les partis se disputent au lieu de se liguer pour l'intérêt commun. C'est qu'ils ont, pourrait-on dire, les uns une vérité de réalité, les autres une vérité de justice idéale. De là leurs chocs.
Confrontez-les en effet. Les régimes démocratiques
(donc les partis qui les représentent) ont pour eux la Vérité toute sentimentale de l'esprit de justice. Ils sont justes, et d'autant plus qu'ils s'éloignent de la réalité pour se hisser vers un état idéal. Il est juste en effet que les hommes soient égaux devant la vie comme devant la loi. Il est juste que le plus humble ait son mot à dire sur les rouages qui l'entraînent et souvent le meurtrissent, et parfois l'écrasent. Il est juste que le travailleur participe à la gestion et aux bénéfices de l'entreprise qu'il fait prospérer. Et ainsi de la foule des postulats socialistes. Mais l'égalité, conception cérébrale, correspond-elle à la réalité de la Nature, donc de l'Humanité? Non. C'est l'inégalité qui est la loi naturelle,» engendrant la loi sociale qui révolte les esprits purement spéculatifs. Par elle se trouvent faussés le suffrage universel et toutes les institutions fondées sur la théorie de la justice intégrale... Les régimes autocratiques, eux. même « libéralisés » comme l'entendait Chateaubriand, tiennent compte de cette inégalité, donc admettent, imposent la hiérarchie. Mais la hiérarchie mène à son tour aux privilèges, aux castes, aux injustices. Et ces régimes ne se maintiennent que par l'abus du Pouvoir. Cet abus, Chateaubriand ne craignait d'ailleurs pas de le dénoncer. (Article sur la suspension de la liberté individuelle, remplaçant le discours qu'il eût dû prononcer le 29 mars 1820 à la Chambre des Pairs, article des Débats, du 24 août 1824 sur et contre la Censure, etc.). La justice de ces régimes est en définitive plus mauvaise encore que l'erreur relative des régimes concurrents. L'anarchiste voudrait supprimer les uns et les autres. Chimère! car il en faut un. quel qu'il soit...
De quelque côté que l'en se tourne, ainsi l'on se heurte à d'insurmontables obstacles. Chateaubriand le sentait, n'acceptant plus l'injustice du passé, craignant celle de l'avenir. Son malaise était le nôtre, condamnés que nous sommes à marcher en avant par
logique et par sentiment, sans ignorer, lucides, les dangers de cette évolution même. Et ce malaise, ainsi que d'autres constatations pénibles sur la vanité des choses, ne dut pas être la moindre cause de la mélancolie de René.
Ce malaise enfin, la Guerre l'a singulièrement empiré. Jamais une paix glorieuse ne nous fut plus tragique, preuve qu'il n'est plus de guerres qui paient, et que le grand but collectif des nations même hier ennemies devrait être de les rendre désormais impossibles. On a essayé, dès 1914, de tromper, d'aveugler la Nation par tous les moyens. On a suscité, entretenu, des griseries factices, des illusions dangereuses. Des taupes et des requins nous ont menés au bord du gouffre. Cet état lamentable ne peut durer. Ferai-je figure, comme Chateaubriand, d'un Cassandre fatiguant mes contemporains? Mais suis-je le seul à affirmer qu'on ne sortira du chaos que par un nouveau statut social?
Or. ce statut nouveau, voilà l'angoissant problème. Je veux donner de mon anxiété une raison qu'on ne voit pas assez parce que personne de ceux qui la connaissent parmi les dirigeants ou parmi l'opposition ne veut franchement l'avouer (par une tactique fort compréhensible), une raison qui ne tient même pas à l'hostilité fatale des Privilégiés contre leurs adversaires, une raison qui tient, ce qui est beaucoup plus grave, à la rapidité forcenée de l'évolution des esprits.
Jetez un coup d'œil en effet sur les différents stades de l'opinion, de l'œuvre libératrice. Ce fut d'abord, et puisant ses racines au Moyen-Age lui-même (affranchissement des communes, Etats-Généraux, etc..) la lutte contre l'Absolutisme, la Tyrannie mêlée de Théocratie. La Monarchie autocratique atteignit son sommet de gloire et d'excès sous Louis XIV. Sa décadence dura deux siècles, et la Révolution renversa pour toujours l'ancien Régime. L'Empire — simple météore — une fois passé, la Royauté ne put être
désormais que constitutionnelle, et c'est cette forme améliorée que soutint Chateaubriand sans trop la croire définitive, mais simplement, idée après tout défentable, en estimant que. pour son époque au moins (opinion plus défendable encore) elle était la plus propre à maintenir l'équilibre entre ces deux nécessités indiquées plus haut de l'ordre et de La liberté. Vint la doctrine républicaine, vieille comme le monde d'ailleurs, qui vainquit la doctrine monarchique, et l'on pensa longtemps, et beaucoup pensent encore qu'elle était la dernière, la suprême formule gouvernementale. Nous eûmes donc la République, après deux ou trois essais, la République actuelle. Indiscutablement bourgeoise, on l'a vue malheureusement maintenir nombre de privilèges, remplacer l'aristocratie par la ploutocratie, on l'a vue à son tour impérialiste, oppressive, agissant souvent comme les régimes honnis, finissant par soulever contre elle nombre d'intellectuels et presque tout le Prolétariat dont lentement mûrissait l'élite. Cette élite d'opposition a — depuis longtemps pénétrée des ardentes rêveries de théoriciens de marque — appelé de ses vœux le règne du Socialisme. Et voici que le Socialisme apparut à son tour comme le définitif remède à nos maux. Mais déjà du sein du Socialisme s'est élevée une foi nouvelle (ou renouvelée du corporatisme) et qui est le Syndicalisme. L'élite du Syndicalisme, en opposition, quoi qu'on en pense, avec l'élite du Socialisme (tout comme protestants et catholiques s'ont des frères ennemis nés du Christianisme) s'avise que ce Socialisme n'est que la forme démocratique d'un régime lui-même périmé et avec lequel il faut rompre. Il accepte, affirme-telle, les mêmes procédés d'administration que la République, et commet les mêmes erreurs en se fondant sur le principe de l'autorité incompétente — tout comme d'ailleurs la Monarchie. Or, le pouvoir politique est incompétent; seule est compétente l'élite
du Prolétariat qui, connaissant à fond le Travail et ses lois, peut et doit déterminer le statut social.
Voilà ce que dit le Syndicalisme, formidable déjà de puissance à l'heure où j'écris. Il prend sa source, remarque le Dr. Toulouse, dans les droits du citoyen non en tant qu'électeur et membre de la personne souveraine de l'Etat, mais en tant que travailleur et produtteur. Il entend grouper les travailleurs en vue de l'amélioration de la production, et ramener le Gouvernement aux uniques préoccupations techniques, ne le voulant que comme agent de liaison et non comme agent législatif. On a compris la différence: le Socialisme désirait saisir le Pouvoir. Le Syndicalisme entend saisir la Production même.
Est-ce le dernier terme? Tenons-nous cette fois la panacée? Que non! s'écrie une nouvelle minorité au sein du Syndicalisme. Et voici surgir, avec un programme plus strictement logique parce que plus idéaliste encore, plus exigeant et plus menaçant comme le sont tous les minoritaires, le Communisme. Ne le supposez ni de mince valeur, ni négligeable. Il a ses hommes, ses livres et ses revues, ses solutions étudiées et non point vaporeuses comme d'aucuns pourraient le croire. C'est si peu une chimère qu'il a eu la force, tout récemment, entre l'heure où je jetais le brouillon de cette page et celle où je l'ai recopiée, de casser en deux le parti Socialiste, d'installer un nouveau groupe de défenseurs au Parlement, groupe faible encore mais ardent et résolu, de proclamer nettement son adhésion à la troisième Internationale, dite de Moscou.
Alors, s'il triomphe, s'en tiendra-t-on là? (11. Et voici justement ma grande inquiétude au milieu de ces partis dont on a vu que je ne préconisais aucun, mais
I ' Naturellement non. Le Congrès Communiste d'octobre 1922 a montré sa rupture en deux parties, dont l'une extrémiste par rapport au Communisme d'hier.
sûr de voir clair en leur mêlée: La République a été menacée par le Socialisme avant d'avoir abouti au bonheur humain dont il est d'ailleurs possible qu'elle soit incapable. Le Socialisme a subi l'assaut du Syndicalisme avant d'avoir donné sa mesure. Le Syndicalisme n'a pas donné ses fruits que déjà le Communisme le traite en ennemi. Où en arrivera-ton? C'est ce que, désolé par son regard d'aigle sur les horizons politiques, se demandait avec anxiété, soyez-en certain, voici cent ans déjà, René de Chateaubriand.
Si nous circonscrivons le spectacle de notre temps au domaine des Lettres et des Arts (des Lettres surtout, dont il s'agit ici) combien il nous affige aussi et nous donne de craintes!
La crise économique a durement atteint l'écrivain et l'édition. Plus que jamais l'Idée (cinq ans jugulée par une Censure dont la sottise et les fautes ne sont plus à montrer) s'étiole, faute de papier, sous le poids d'une main-d'œuvre trop chère, et sous des charges fiscales, postales et autres trop lourdes pour elle. Le livre atteint des prix qui rebutent le Public et découragent l'Enseignement. La Jeunesse, déjà en partie fauchée sur les champs de bataille, ne peut plus s'instruire. L'écrivain, qui vivait mal avant la guerre, se voit de plus en plus traité en paria.
Je comparais naguère] deux annonces: Ici une Compagnie de Transports demandant des receveurs sans connaissance spéciale et leur promettant un traitement mensuel de début de 455 francs. Là le Ministère de l'Instruction publique demandant des instituteurs qu'il exige diplômés et leur offrant 366 francs. Ce petit fait est énorme de signification. Une Nation qui en est là est en danger. Sacrifier l'élite est la faute suprême qu'elle peut commettre. Il faut que ces choses soient criées bien haut.
Chateaubriand se plaignait, jadis, de la dépréciation du talent: «La poésie a le sort de la musique; sa voix fraîche à l'aube est cassée au coucher du soleil. Rien ne s'élèvera plus dans les sociétés nivelées, et la grandeur de l'individu sera désormais remplacée par la grandeur de l'espèce ». Comme il voyait clair î Qu'eût-il dit devant notre affaissement, notre régression? Et plus affirmatif, plus amer que lui, j'ajoute: La grandeur de l'espèce n'existe que par la grandeur de certains de ses Individus, qui en sont ses animateurs. Une société nivelée sera une société de médiocres, une société en décadence, une société perdue.
Et cependant, l'Intelligence et l'Esthétique menacées, la Poésie au front saignant sous les épines ne veulent pas mourir! Et cependant je vois des groupements se former pour engager la lutte, des individualités se raidir contre le péril, des bardes chanter encore, et moi-même frémir d'un besoin d'enthousiasme et de beauté qui me dit secrètement que tout n'est pas fini.
Quel hasard singulier me fit acquérir une humble retraite à quinze lienes au nord de Paris, et mitoyenne avec le domaine de ces Mouchy dont Chateaubriand si tendrement aima une des jolies ascendantes? Naguère, par un automne splendide et prolongé, je suivais la route qui joint la gare de Heilles au village où se dresse le magnifique château ducal dont s'orne l'entrée d'une chapelle où s'inscrit le doux nom de Noailles. J'ai longé le parc où sur les murs verdis dorment des lierres vivaces et des clématites mousseuses. Et voici qu'une forme aux yeux tristes et qui ressemblait à ma Muse m'a dit: « N'astu plus la douce espérance du reste de tes jours? »
Mes regards erraient des feuillages somptueux aux nuages très doux...
— N'ayez pas peur Cynthie... Ce que vous entendiez n'est que le murmure du poète au milieu des événements du jour. Que mes lamentations ne vous
causent pas trop d'épouvante. On n'a pas encore creusé le tombeau où seront enterrés nos rêves.
Qu'elle est admirable, l'arrière-raison de la douce Ile-de-France! Les bois en se dépouillant font des clairières d'or et des chemins bleus qui s'enveloppent de brume, et la brume est pareille à de l'encens dont la fumée monte vers des dieux pitoyables. La rcute s'en va, sous le scleil pâli qui la fait par places étinceler, aux lointains mystérieux où nous avons le droit d'entrevoir encore des félicités. Asseyons-nous. Cynthie, sur le talus qui nous invite à la halte reposante, à la réflexion consolatrice.
Ecoutez! La brise nous apporte les voix de la Nature et les voix des Coeurs. Et la Nature nous dit qu'elle réservera toujours aux poètes les trésors immortels de ses forêts et de ses mers, de ses monts et ses vallées, le chant des rossignols et le parfum des roses. Les voix des Cœurs nous disent qu'il y aura toujours du Sentiment épars dans l'Humanité, par conséquent des lyres pour l'exprimer. La Nature et la Beauté sont immortelles, et elles peuvent se renouveler comme le feuillage au retour du beau temps. L'hiver n'est qu'une crise de sève, et si nous sommes aux mauvais jours de pluie et de froid, les printemps sociaux renaîtront.
O Cynthie, ce nom que je te donne aujourd'hui en souvenir d'une des plus admirables pages du maître breton, c'est le nom de mon Rêve. Et chacun donne à son rêve, au rêve impérissable, un nom de tendresse et d'amitié. Chacun à son rêve Ici-Bas, qui ramasse en lui tous les élans de l'âme, élans qui vivent à côté des besoins, élans que bien peu, même parmi les Riches, les Puissants, les Bourgeois, ou le Peuple, moins soucieux que l'Artiste de satisfaire le Sentiment, que bien peu dis-je ne connaissent pas. N'en dois-je point conclure que si le Sentiment est immortel et commun à tous, malgré ls apparences, malgré les hauts et les bas de son règne, l'Humanité connaîtra
encore mille forme? de l'expression du Sentiment, du Livre à la Toile peinte, de la Statue au Monument, du Chant musical au Poème récité devant les foules?
Mais, ô Cynthie! que les bonheurs, pour les autres désirés, leur viennent ou non, le mien est sûr, que tu me donnes en répandant sur mon angoisse altruiste les fleurs de ma jouissance intellectuelle et de ma sympathie débordante. Que les autres aillent ou non à leur perte, je garde ma sagesse où je puise mes félicités. Si je souffre par eux, du moins nul ne m'enlèvera mon Rêve et ma Joie,et c'est toi, la Muse de Chateaubriand, qui me glisses à l'oreille les aveux et les conseils de René.
Oui, l'automne est adorable et sent bon. Le ciel est plein de castels vaporeux, et dans l'ombre diaphane des taillis courent toutes les nymphes de l'enchantement. La campagne jolie et calme est un baume à mes blessures, et mes pas vont résonner gaîment sur la route blonde. Levons-nous, Cynthie, donne-moi la main, marchons côte à côte. Et quoi qu'il advienne des destins qui voudraient nous chagriner, si nous acceptons la Mélancolie, abandonnons en chemin la Désespérance, conseillère maussade et mauvaise.
Allons! Ce novembre d"azur et dor est un poème que des milliers d'autres entendent chanter en eux comme je l'entends chanter en moi. Convions-les à faire savoir au Monde que le Rêve n'est pas mort.
Nous ne voulons pas croire à la Décadence. Aux écrivains de tenter un nouvel, un grand effort, de brandir le vrai flambeau que seules leurs mains peuvent tenir, de travailler à l'exhaussement de l'espèce par le culte de nos génies. Répétons-le, l'espèce ne peut vivre qu'en honorant, en connaissant, en acceptant la sélection qui se fait en son sein. l'ennoblit et la dirige.
Avant la Guerre, un individualisme forcené, victime du superintellectualisme qui dédaignait la voix du Cœur, tendait à abolir le respect des grands hommes et à ériger à leur place la fantaisie désordonnée des originalismes de mauvais aloi. Après la Guerre — et récemment encore nous le prouvait une consultation des lettrés (1), un retour s'est peu à peu affirmé aux grandes directives de l'esprit français, à la lignée des maîtres. C'est tant mieux. C'est trop peu cependant. Il faut autre chose que des indications. Il faut une action.
Chateaubriand, puis Hugo, Lamartine, nous ont invités, du geste et de l'exemple, à nous mêler davantage à la vie, à la conduite de nos contemporains. Relisez ce fameux discours de 1811, que l'auteur des Martyrs se proposait de prononcer lors de sa réception à l'Institut, que Bonaparte voulut censurer, mais que le nouvel académicien refusa d'amender. On y découvre nettement la volonté de ne pas s'en tenir à un rôle passif d'artisan de la plume: « Il est, dit-il, des personnes qui voudraient faire de la littérature une chose abstraite, et l'isoler au milieu des affaires humaines... Autres temps, autres mœurs: héritiers d'une longue suite d'années paisibles, nos devanciers pouvaient se livrer à des discussions purement académiques, qui prouvaient encore moins leur talent que leur honneur. Mais nous, restes infortunés d'un grand naufrage, nous n'avons plus ce qu'il faut pour goûter un calme si parfait. Nos idées, nos esprits, ont pris un cours différent. L'homme a remplacé en nous l'académicien: en dépouillant les lettres de
(1) Enquête de la revue Les Belles- Lettres. Il s'agissait de nommer les quarante membres d'une nouvelle Académie qui représenterait, mieux que celle du Pont des Arts, la Littérature Française. Des 3.000 réponses parvenues se dégage nettement une tendance traditionaliste hostile aux nouveautés excessives, et en même temps fervente aux véritables grands modernes.
ce qu'elles peuvent avoir de futile, nous ne les voyons plus qu'à travers nos puissants souvenirs et l'expérience de notre adversité. Quoi! après une révolution qui nous a fait parcourir en quelques années les événements de plusieurs siècles, on interdira à l'écrivain toute considération élevée, on lui refusera d'examiner le côté sérieux des objets! Il passera une vie frivole à s'.occuper de chicanes grammaticales, de règles de goût, de petites sentences littéraires! Il vieillira enchaîné dans les langes de son berceau! Il ne montrera pas sur la fin de ses jours un front sillonné par ses longs travaux, par ses graves pensées, et souvent ces mâles douleurs qui ajoutent à la grandeur de l'homme! Quels soins importants auront donc blanchi ses cheveux? Les misérables peines de l'amour-propre et les jeux puérils de l'esprit. Certes, messieurs, ce serait nous traiter avec un mépris bien étrange! Pour moi, je ne puis ainsi me rapetisser, ni me réduire à l'état d'enfance, dans l'âge de la force et de la raison. Je ne puis me renfermer dans le cercle étroit qu'on voudrait tracer autour de l'écrivain ».
Après la Grande Tourmente, le même problème se pose: L'écrivain doit-il, oui ou non, prendre posture dans le débat social? Arène ou tour d'ivoire? Art pur ou éloquence utile?
A notre avis, et comme Chateaubriand, il faut opter, il faut prendre parti, ce qui ne veut nullement dire qu'il faille prendre un parti. L'artiste n*a point besoin de devenir le prisonnier d'une formule politique, l'esclave d'un groupe. Mais il doit marquer sa sympathie pour telle formule ou tel groupe, en leur apportant l'appoint de ses lumières. C'est précisément ce qui le distingue et le met au-dessus du politicien.
« L'écrivain doit être un guide, s'écrie Georges Duhamel, interviewé à ce sujet, un conducteur, un inspirateur; il ne saurait, sans déchoir, devenir un ser-
viteur soumis, un avocat à gages. Il allume le flambeau, il déploie l'étendard, il se fait bouclier ou glaive, il s'offre en holocauste. Ne lui demandez pas d'être un exécuteur des basses œuvres. L'art a ses grandeurs et ses servitudes; mais servitude n'est point servilité, n'est point esclavage. Il appartient à l'écrivain de fixer lui-même ses devoirs et de les accomplir à point nommé.
« Jouer son rôle dans l'événement, guider une foule hésitante, appuyer de son autorité morale de justes revendications, proposer des solutions aux conflits humains, voilà un devoir admirable. Cela n'implique pas qu'il faille s'embourber dans les f.urpidudes de la politique ».
Et l'ardent auteur de Civilisation qui prit, lui aussi, position, cite à l'appui de sa thèse, outre les trois grands noms qui viennent naturellement sous li plume, ceux, depuis les U-mps les plus reculés, d'Aristote et d'Aristophane, d'Esope et de Socrate, de Dante et du Camoëns, de Milton et de Bacon, de Fénelon, de Diderot, de Rousseau, de Chénier, de Madame de Staël, de Schiller et de Heine, de Pouchkine et de Tourguenief, de Byron et de Shelley, de Tolstoï et de Gorki, d'Ibsen et de Bjœrnson, de Zola, de Barbusse... Car voici s'avancer La nouvelle génération qui, après nos soucis et nos craintes, nous fait renaître à l'espoir. « La neutralité du penseur solitaire est une neutralité armée qui s'éveille au besoin, continue-t-il. Il met un doigt sur la balance et l'emporte. Tantôt il presse, tantôt il arrête l'esprit des nations; il inspire les actions publiques ou proteste contre elles, selon qu'il lui est révélé de le faire par la conscience qu'il a de l'avenir. Que lui importe si sa tête est exposée en se jetant en avant ou en arrière? Il dit le mot qu'il faut dire et la lumière se fait. Il dit ce mot de loin en loin, et, tandis que le mot fait son bruit, il rentre dans son silencieux travail ».
Nobles paroles qu'eût certainement pu prononcer Chateaubriand dont la flamme éclaira tout un siècle et dont la lueur se ravive, nous console, nous encourage... Ne le prenons pas au pied de la lettre, certes, ce génie qu'il convient d'exalter aujourd'hui à nouveau et cela sous prétexte qu'il défendit des idées périmées. Ayons son esprit qui fut un esprit de régénération.
Nous avons fait entrevoir, — un peu trop hardi, ment à l'estimation de certains — que cet esprit-là trop peu connu ou laissé dans l'ombre par ses thuriféraires, devait correspondre au celtisme qui veillait obscurément en lui. C'est par là qu'il faut le reprendre et le redonner à l'admiration de la Jeunesse qui aimait cet éternel Jeune. C'est par là qu'il faut reprendre la vieille tradition gauloise pour refaire au lendemain de la plus grande catastrophe de notre histoire, cette France qui, en se renouvelant ainsi, se trouvera une fois encore à la tête du Monde en marche.
CHATEAUBRIANA.
On me permettra, pour compléter cet ouvrage avec quelques observations assez difficiles à placer au cours des précédents chapitres, de les réunir sous le titre même employé par Sainte-Beuve ajoutant des notes diverses à l'ensemble des vingt et une leçons qui composent les deux volumes de sa grande étude sur Chateaubriand.
Et tout de suite, je veux dire mon sentiment sur ce travail remarquable. Il est moins cruel que je ne me l'étais laissé dire avant de l'avoir parcouru. En songeant surtout que ce cours (professé à Liège en 1848) fut rédigé quelques mois seulement après la mort du Maître, on reste étonné que si peu de recul ait cependant permis autant de perspicacité. Sans doute, l'esprit et la culture du célèbre critique ne pouvaient accepter nombre d'idées de Chateaubriand, surtout à une époque où ce dernier passait beaucoup plus qu'aujourd'hui pour le champion attitré de la Monarchie et de l'Eglise. Mais il ne lui marchande ni le titre de génie, ni celui d'être le plus grand lettré de son temps. Il analyse à fond ses dons prodigieux, et s'il marque ses défauts, ce n'est point sur le ton que nous avons surpris, depuis, chez des universitaires bien moins qualifiés. De plus, il sème là quantité d'idées générales intéressantes, de comparaisons sagaces, d'anecdotes typiques, et s'y montre d'une érudition éblouissante. Je retrouve en lui (ne l'ayant lu qu'après avoir achevé, sinon retouché mon essai) diverses opinions corroborant les miennes, notamment sur la vraie gloire de René
qui fut moins dans son talent direct que dans le fait <( d'avoir versé le souffle devant lui et Communiqué sa flamme ». Sa conclusion toutefois me semble sommaire, car le précieux écrivain est mieux qu'un magicien du verbe (ce qu'on a dit aussi d'Hugo). Il est un étonnant animateur. Rappelons toutefois que l'auteur des Lundis ne pouvait encore mesurer la vaste influence dont il salua du moins les premiers effets. La Critique ultérieurement a grandi Chateaubriand et accumulé des lauriers sur son tombeau. J'ai ajouté le mien, mêlant de petits fruits rouges parmi les feuilles vertes...
Chateaubriand disait à quelqu'un l'interrogeant sur sa méthode de labeur, qu'il ne pouvait travailler sans tenir la plume à la main. Il ne pensait même, affirma-t-il, qu'à ce moment-là, ne composant jamais de tête. En revanche il restait volontiers à sa table douze ou quinze heures de suite. Sainte-Beuve en conclut un peu méchamment (j'ai dit qu'il ne lui fut pas trop injuste, mais il était malicieux de nature) : <( La préméditation lui est impossible. On le conçoit. Au fond, il ne tient pas assez à la vérité sur rien pour y songer si longtemps d'avance; c'est assez temps pour lui de se résoudre quand il est obligé de s'y appliquer. Partant, il n'y a point chez lui de ces enchaînements logiques, de ces développements continus qui puissent se préparer et se composer presque tout entiers de tête »... Rousseau disait au contraire: « Je n'ai jamais rien pu faire la plume à la main, vis-à-vis d'une table et de mon papier: c'est à la promenade, au milieu des rochers et des bois, c'est la nuit dans mon lit et durant mes insomnies que j'écris dans mon cerveau ». Voulez-vous mon avis? Lun et l'autre exagèrent. J'ai interrogé bien des gens de lettres sur ce point curieux, et réfléchi sur
ma propre discipline. Un peu comme l'un, c'est à la promenade que me viennent les grandes lignes de me= ouvrages, leur fond si je puis dire; et un peu comme René, ce n'est que ]a plume en main que je compose vraiment, que les idées viennent et qu'elles s'engendrent l'une l'autre. Il me paraît excessif de croire que Chateaubriand ne pensait jamais à ses livres en dehors de son cabinet, que Rousseau ne trouvait rien, en y entrant, à ajouter à ce qu'il ve nait de mûrir en route. Il y avait simplement prédominance de l'activité cérébrale, pour l'un dans la promenade et pour l'autre au moment de s'exprimer. Et je crois que c'est à la constitution cérébrale même qu'il faut rapporter ce trait général de l'œuvre du Maître qu'exprime bien Sainte-Beuve avec qui je suis heureux de me rencontrer quand il écrit, ce qui corrobore mon appréciation sur ce « génie sans chefs-d'œuvre » (mis à part les Martyrs, selon l'opinion du vieux critique) : «... Le reste de ses écrits est composé toujours de pièces et de morceaux, de très beaux morceaux, mais qui ne réussissent qu'à faire un ensemble haché. Il y a du grandiose, mais à tout moment brisé, un grandiose qui casse à tout coup ».
J'ai parlé de la leçon d'exemple, de l'« Imitation » des grands hommes qui pourrait prendre place aux programmes scolaires. Pour Chateaubriand je ne Voudrais rappeler qu'un passage « édifiant » (style des livres de piété) de sa vie tumultueuse. Il s'agit du temps de l'exil londonien dont on sait de quelles souffrances il s'abreuva. Cette souffrance physique et morale, il la supporta vaillamment, lui dont M. Lanson écrit: « cet orgueil sans limite s'accompagnait d'un manque absolu de volonté... Je ne crois pas qu'il y ait à tirer de sa vie un seul acte de
volonté» (Sept ans de lutte contre la misère noire, comment donc s'appelle cet héroïsme?) Il y trouva la matière d'un des chapitres les plus humains, les plus dignes, les plus émouvants de V Essai, chapitre intitulé: Aux Infortunes. J'y ai fait allusion. Ces règles de conduite dans le malheur données comme naïves par Sainte-Beuve, me paraissent excellentes au contraire. Que recommande en effet le pauvre émigré à ses compagnons de grande peine? Eviter les endroits publics, les fracas de la rue, la blessante lumière du jour; sortir à la nuit tombante, monter vers un sommet proche et contempler de loin la ville et ses petites lumières, réverbères des riches, flammes tremblantes des mansardes dont on peut dire: là, j'ai des frères; s'en aller surtout au sein de la consolante nature avec qui la vie est douce et le rêve heureux; et s'y intéresser, à cette nature, en herborisant au besoin, comme Jean-Jacques, en cherchant des harmonies entre certaines fleurs et certains ennuis; puis s'enfermer chez soi, « faire l'analyse de sa récolte en blâmant ou approuvant Tournefort, Linné, Jussieu...»: et lire aussi, lire pieusement de belles œuvres nourrissant l'imagination, l'illusion...
Tout cela n'est-il pas de la plus noble morale pratique? Ailleurs on trouverait chez Chateaubriand des leçons d'hygiène psychique remarquable, telle que celle-ci: ne montrer, n'aimer, ne regarder que ce qui est beau. Si les maîtres apprenaient aux enfants, aux jeunes gens, à ne se plaire qu'aux choses belles, quel progrès s'accomplirait dans une Société où nous sommes sans cesse offusqués par la laideur!
Je me souviens d'avoir comparé l'œuvre de Victor Hugo à un panorama pittoresque et grandiose vu d'une hauteur, et fait lui-même d'un vaste chaos de forêts.
de ravins, d'abîmes, d'échappées sur des lointains épiques, des lacs dormants, des apparitions de villes, de manoirs et de clochers, — avec, à l'horizon, un m'ontonnement confus de sommets farouches, et, tout au dernier plan, des esquisses de cîmes monstrueuses, pâles et confondues avec les bords du ciel.
L'œuvre de Chateaubriand m'évoque, elle, un paysage bien différent, un paysage de ruines augustes aux colonnes spiralées de roses, aux fragments d'arceaux décorés de lierre, aux bouquets d'arbres géants enlacés de lianes. Au bas, à terre, mille ronces fleuries, le roncier de l'Essai peut-être. Ces porches gothiques mi-effondrés, ces morceaux de cloîtres où, le soir venu, vient se poser le sourire mélancolique de la lune, c'est le Génie du Christianisme, gloire romantique où la vérité offerte est tout en lambeaux, mais où vit la tendre lumière de la rêverie. Voici, là-bas, des frontons et des chapitaux grecs dorés par les cieux d'Orient, et sur un pan de mur une vaste fresque où se condensent la beauté des Martyrs et le cadre de V Itinéraire. Une fontaine mauresque en un coin jaillit, près de laquelle s'immobilise une adorable forme qui sans doute est la Blanca des Abencérages, la « pauvre Mouche » plutôt, son vivant portrait, ou mieux encore la Sylphide éternelle d'une vie d'orgueil, de désir et d'amour. On voit à peine, caché derrière un portique, l'abbé de Rancé et toute la religion, factice un peu, du beau chevalier, ou le fantôme d'un diplomate chamarré plus occupé de regarder les fleurs du sol et la femme de la fontaine que de consulter une carte d'Europe. Au contraire, à l'orée d'une forêt dont tout ce site n'est qu'un coin de clairière, apparaît, blanche et sacrée, la Yelleda qui symbolise la passion du Maître, et aussi son âme fabuleuse, intuitive, éprise de nature et d'épopée, et toute éclairée d'une flamme discrète que l'on reconnaît pour la flamme celtique, d'une
flamme illuminant tout le tableau et jusqu'à ses ténèbres secrètes...
Situer Chateaubriand dans son hérédité, dans sa race, dans son milieu est nécessaire, mais nécessaire aussi de situer la Littérature à la veille de son apparition. Un fossé de dix ans (1790 — 1800) sépare les deux Siècles, celui qui mourait, celui qui naissait. Fossé plein de lutte et de sang politiques. Le XVIIIe siècle littéraire datait de 1715. Il ne comprend au vrai que soixante-quinze ans. Règne de paix et de plaisir (les guerres du temps touchèrent peu la Nation) qui fait comprendre en dehors de tout parti-pris le surnom de Bien-Aimé donné à Louis XV. On était heureux dans la bonne société, qui s'était très étendue. La civilisation française atteignait son sommet de douceur. Période unique de notre histoire. Pas de crise sociale. Buffon, mort en 1788, croyait que l'Humanité marchait, de progrès en progrès, vers une perfection définitive, et même touchait presque au but: le bonheur de l'espèce, la réalisation de l'homo sapiens. Une Opinion se formait, juge du talent et dispensatrice de la gloire. De grandes belles œuvres, nées sous la plume de Voltaire, Rousseau, Buffon. Diderot, d'Alembert, Bernardin de Saint-Pierre, Volney, Beaumarchais, marquaient les phases et les faces d'une culture magnifique. Et puis la tempête éclata, l'abîme se. creusa. Plus rien de put surgir du chaos rouge. ( hateacbriand fut le premier à renouer la lignée des grands hommes et des grandes productions. D'où l'enthousiasme et l'applaudissement qui saluèrent le retour du Génie, comme on salue, à l'aurore, et la nuit noire passée, le retour de la lumière dans l'apothéose du soleil.
I ne chance pour lui fut donc d'être à cheval sur deux siècles (ce fut la chance également de Napoléon)
ou plutôt sur deux mondes, et d'en avoir reçu double ébranlement.
La curiosité du style et de l'écriture artiste! Chateaubriand l'eut au suprême degré. Il demeure par là une leçon directe à ceux qui croient, — j'en suis, malgré le contre-courant — que la pensée ne suffit point au livre ni la maçonnerie à l'immeuble, et qu'il faut à l'un et à l'autre une forme qui les caractérise et nous enchante.
Le renouvellement de la langue était d'ailleurs « dans l'air »Ccirme le retour à la foi. Et si la Révolution ne le bouleversa pas de fond en comble, du moins des changements survinrent durant ces temps fertiles en écroulements de toutes sortes. Il est même curieux de penser qu'on s'intéressait en pleine tourmente à des points de grammaire. Un soldat du bataillon des Cordeliers interroge le directeur du Journal de la Langue Française, sur la légitimité du mot inestimable, et M. de Saint-Cyran sur la place d'une virgule. Chamfort, en 1791, admoneste l'Académie parce qu'elle ne travaille pas au moment où les Législateurs recréent le statut social. Domergue fonde une Société des Amateurs de la Langue. Le 19 mars 1792, Merlin s'attire des railleries pour avoir prononcé à la tribune le mot publiciste alors tout brillant neuf. Boinvilliers demande aux représentants de la Nation de réformer les vices et abus de la langue. Daunou porte au Comité d'Instruction Publique la question de la réforme othographique. Sicard veut refondre l'alphabet. Méhée exige une révolution dans la langue comme dans le régime. Talleyrand entretient l'Assemblée de la possibilité de perfectionner notre idiome et Grégoire esquisse un vaste projet dans ce sens... Mais tout cela finit par l'introduction de quel-
ques mots nouveaux dont plusieurs n'eurent qu'une durée éphémère.
Mercier, en 1801, publie un manifeste retentissant, une Xé&logie où il indique un vocabulaire de mots oubliés ou à créer. C'était d'ailleurs (on l'appelait le Singe de Jean-Jacques) un esprit ouvert, avant déjà des vues romantiques dans son Essai sur l'Art Dramatique. Il veut enrichir le dictionnaire, libérer la syntaxe, reprendre des termes anciens. Qui se douterait qu'on lui doit ces mots aujourd'hui si courants: aduler, bureaucratie, agitateur, tyranneau, valse, vandalisme, véloce, — recueillis dans des écrits d'autrefois, — boxeur, rénovation, sensiblerie, théoricien, thuriféraire, topique, vaticiner, etc.. par lui inventés?
Mais venons à Chateaubriand.
Dès VEssai, il a des hardesses, des archaïsmes savoureux, des constructions nouvelles, des néologismes: force invasive, esprit raréfié, calamiteux, simplesse, cadavéreux, l'orée septentrionale d'un bois... D'Alala, ces tournures célèbres et délicieuses: «La lune brillait au milieu d'un azur sans tache, et sa lumière gris perle descendait sur la cîme indéterminée des forêts»... «La lune répandit dans les bois ce grand secret de mélancolie qu'elle aime à raconter aux vieux chênes »... « Le génie des airs secouait sa chevelure bleue ».... « La solitude de la terre et de la mer étaient assises à ma table »... Pourtant il gardait une mesure qui rend étonnantes, comme pour . les attaques dont il fut l'objet quand parurent René ou le Génie... Des mots comme: magiquement, exfolié, cyprière, ne méritaient pas l'honneur d'une polémique, et moins encore les termes locaux indiens: mocassine, sachem, tomahawk ou manitou. Mais sa syntaxe s'enhardit, avec des usages heureux de la préposition (tel: « cinglant aux extrémités de la terre » ou « se retirer à quelque source écartée »...) d'archaïsmes renouvelés, etc..
Toutefois, c'est surtout par le style que Chateaubriand innove, accentuant l'œuvre de Jean-Jacques et de Bernardin. Il débanalise les expressions courantes, ose de jolies alliances (ombre transparente, mer aplanie...) et des rapprochements, (des fleurs d'attendrissement et de religion) transforme l'image, concrétise l'abstrait (les utilités des mers, les évidences de Dieu...), modernise les métaphores (jour bleuâtre et velouté de la lune, tendre lumière), rajeunit la périphase, embrume adorablement les idées mystérieuses, redonne droit de cité aux mots vulgaires (ventre, balayure, mouchoir), aux mots scientifiques ou techniques, les mélangeant avec art (1). Bref, il redonne à la langue harmonie, variété, liberté. Et c'était génial.
Sans recommencer ici la vieille dispute relative au Romantisme et à sa légitimité, on peut du moins simplement s'étonner de ceci que ses adversaires actuels soient précisément les plus patriotes de nos littérateurs (et au nom de l'ordre contre le prétendu désordre romantique) alors que, précisément aussi, le Romantisme fut une réaction en quelque sorte nationaliste, donc patriotique, contre le classicisme, de tendances généralisatrices et universelles, par conséquent anti-nationales...
Que voulut en effet le Romantisme, sinon le retour au Sentiment, lequel est essentiellement racique. à la couleur locale, laquelle est essentiellemnt régionaliste, à la vérité de la vie, laquelle ne peut être qu'une vérité de temps et de lieu?
(1) Il arrive «à confondre convolvulus, naïade et cresson dans des phrases d'une harmonie parfaite et d'une précision qui n'enlève rien à la grâce», écrit M. Ferdinand Brunot, à qui j'emprunte plusieurs des remarques ci-dessus à propos des innovations de Chateaubriand.
Le Romantisme a coïncidé avec l'exaltation de chacun des peuples de l'Europe, désireux de se retremper à ses sources, et cependant dédaigneux de la « patrioterie littéraire » comme disait Emile Deschamps. Il réintègre le goût de la vérité substituée aux sélections classiques, et, sans renier néanmoins le choix, base de l'œuvre d'art, il n'aura plus peur par exemple du Peuple et de ses haillons, de ses colères, de son langage et de sa misère, non plus que de parler de la Douleur, des conflits sociaux. Il accepte tous les progrès, toutes les justes révoltes contre les dogmes et les codes, et l'affranchissement, l'essor naturel du génie. Il est nationaliste, individualiste, lyrique, subjectif (sans oublier qu'il y eut toutefois un romantisme d'observation avec Stendhal et Mérimée). Il prendra la littérature au sérieux, sans rejeter la fantaisie et le rêve, croira vraiment à la mission de l'écrivain... Et tout cela, sans aucun doute possible, est un progrès certain, une évolution magnifique, — toutes œuvres à part. Magnifique et fatale, et qu'il est absurde aujourd'hui de mépriser et de combattre.
Or, si l'on accepte que Chateaubriand est « le sachem » du Romantisme, qu'il a été pénétré de ces nées, combien restent maigres son catholicisme et son royalisme en face de ces conquêtes autrement importantes et qui sont dans le sens même du développement du libéralisme? Il ressemble à un Breton vêtu d'habillements locaux, désuets, un peu cocasses, et prenant place dans une automobile du dernier modèle.
Le mélancolique et beau passage du Chateaubriand de J. Lemaître sur la gloire! « Vaine survivance du nom, dit-il, impliquant des croyances spiritualistes
(qui vont s'af faiblissant) et l'illusion que la civilisation actuelle est quelque chose de considérable dans l'histoire de la planète... On n'est plus assez naïf pour désirer la gloire. Il y a trop d'hommes célèbres... » Chateaubriand voulut pourtant la gloire. Il l'eut, car sa chance fut merveilleuse, unique. Il vint dans un temps où des choses impotantes devaient être ditesr où tout le pays attendait qu'elles fussent dites. Et il était le seul à pouvoir les dire avec génie, avec un génie, de plus, propre à charmer...
Certes! on sent trop que tout âge compte peu dans le cours des siècles et que le cours des siècles terriens compte encore moins dans l'éternité, dans le concert infini des mondes. Bien sot qui croit voir grandir l'orgueil chez les désabusés et les incroyants, car eux seuls comprennent la vanité de tout. Chateaubriand offre un singulier mélange de cette avidité de gloire et de la certitude de cette vanité.
Mais on peut regretter peut-être le dédain de la gloire. C'est elle qui souvent entraîne l'homme à se surpasser pour imposer à l'avenir un geste, une œuvre mémorables. Elle lui est un élixir autant qu'une récompense. Pour les autres, elle s'avère un bienfait en forçant l'attention, et par là en faisant surgir l'exemple. Quelle émulation reste en une génération qui n'admire plus personne?
Peut-être un temps cependant viendra-t-il où à chacun suffira de tâcher à se réaliser, où le modèle humain ne sera plus que théorique. Mais alors, ne nous manquer a-t-il pas quelque chose? Car nous aimons assez à voir concrétiser nos idéals. N'a-t-on pas symbolisé la Patrie par un bout d'étoffe tricolore? Supposez une Notre-Dame de Paris, une Vénus de Milo inexistantes, simplement décrites par l'imagination d'un artiste en un cours d'esthétique. Ce serait intéressant, mais d'un attrait bien maigre. Nos prunelles ont besoin de voir des monuments, et aussi des hommes. L'Eglise
Ta compris: Dieu, bien que doté de toutes les perfections, n'émeut personne. Il a fallu que Ton complétât l'abstraction, que l'on donnât aux chrétiens un Jésus bien vivant, de chair et d'os, qui fît des miracles, et fût mis en croix. Cela parle aux sens. Et comme c'était insuffisant encore, on a pétri des statues, peint des tableaux pour frapper les yeux des fidèles, leur donner une idée concrète de l'Etre suprême. De même ces noms: Chateaubriand, Hugo, enveloppent l'entité génie d'une matérialisation indispensable. Ces hommes ont passé, mais reste leur figure typique, nimbée de gloire, exemple à suivre...
On ne peut parler de Chateaubriand sans insister sur le « mal romantique » dont on a certes beaucoup écrit (1) mais qui permet toujours quelques réflexions car il s'actualise incessamment, n'étant pas encore éteint, et s'étant allumé d'ailleurs bien avant qu'on le mette en littérature.
Citons au hasard les noms anciens du Pessimisme: veternus chez Lucrèce, dœmon mœridianus (ermites), acedia (cloîtres), athumia (Chrysostome). Il est certain que le Pessimisme se nuance à chaque siècle, et que le « mal de René » a aujourd'nui. comm: urtrefois, une forme adéquate à ses causes.
Ses causes? Raffinement excessif de la sensibilité, ri ï t M. Estève, enlaidissement du paysage, alternatives de surmenage et d'oisiveté, démagogie irritante et stérile, dispersion de la famille, défaillance des idées religieuses et mystiques, trop rapides progrès pour
(1) V. Max Nordau: Dégénérescence — G. Dumas: La Tristesse et la Joie. — E. Sellières: Le Mal Romantique. — Paul Hastenberg: Psychologie des Neurathéniques. — Louis Estève: L'hérédité romantique. — Tardieu: L'Ennui. — Fierem-Gevoert : La Tristesse contemporaine, etc..
nos faibles facultés d'adaptation; — mélange des couches sociales, affirme Nietzsche; — fréquence et accroissement de l'hystérie, tenant à l'état économique, ajoute Nordau dont cette phrase est terrible et peutêtre vraie: « La sensation dominante, maintenant, est celle d'un engloutissement, d'un éteignement ». Phrase de plus en plus d'actualité.
En serions-nous au crépuscule de l'Humanité, et ce crépuscule aurait-il été entrevu par Chateaubriand dans une géniale intuition? Crépuscule à longue échéance, sans doute, mais n'est-ce pas le lot des lucides, et leur souffrance, de voir loin? Qu'on veuille bien se reporter au chapitre où j'indique mon inquiétude de regarder une élite s'épuiser à chercher une suite des formules sociales qui, se chevauchant l'une l'autre, nous font craindre des conflits perpétuels et sans solution, chaque solution étant battue en brèche avant d'avoir produit son plein effet. N'estce pas là une grande, une sérieuse cause de découragement?
Et puis... Et puis... les « cités futures » qu'on nous promet ne sont-elles pas au fond aussi ennuyeuses que les « paradis » des religions? Nul ne peut plus croire à un bonheur éternel consistant en une extase d'immobile adoration. Nul n'envisage avec plaisir une Humanité si parfaite en sa justice absolue que les troupeaux des travailleurs, ne souhaitant plus rien, n'auraient plus qu'à brouter l'herbe également répartie, boire aux auges également remplies, et ce jusqu'à la retraite assurée dans une tranquillité béate et repue. Ces divers edens n'ont rien qui enchante notre besoin d'activité, d'énergie. On ne sent bien le bonheur qu'après un peu de souffrance, le repos qu'après un peu de lutte.
On ne sera jamais heureux, ni dans l'excès de douleur, ni dans l'excès de satisfaction. Dans sa nuance romantique et dans son temps. René sentit un mal que nous sentons toujours.
Est-il à ce mal un remède? Peut-être. Il suffirait sans doute, de goûter fervemment les petites joies quotidiennes, de se persuader de la relativité des doctrines, des agréments et des peines, de se dire qu'en définitive si nous n'avons aucune certitude profonde, aucun bonheur complet, aucune possibilité d'atteindre un état social idéal, d'ailleurs, je le répète, à peine désirable, le mieux est d'accepter le Monde tel que les forces obscures l'ont bâti, la Vie telle qu'elle est, en cherchant sans doute à les perfectionner et à nous perfectionner, mais avec calme et sagesse, en jouissant de ce que ce Monde et cette Vie nous apportent malgré tant de volupté.
Qu'importe le mal romantique! Il nous a donné pour notre dilection la prose de Chateaubriand, la poésie d'Hugo, de Lamartine, de Vigny, de Musset, la musique de Berlioz, la peinture de Delacroix, le dessin de Gustave Doré, et tant d'autres sources d'admiration... Voilà le principal.
Où va la Société? Qu'importe son inharmonie si nous menons une existence harmonieuse. Qu'importe sa folie si nous pratiquons notre sagesse!
Chateaubriand n'aimait pas la Montagne. Passe encore qu'il la négligeât. Mais la dénigrer! M. Gabriel Faure a comme moi remarqué le peu d'inspiration qu'a d'ailleurs fourni l'orographie à nos grands poètes, et comme moi s'en étonne. Ce n'est guère qu'avec Jean-Jacques et Senancour que les sites élevés commencent d'entrer dans la Littérature. Mais nos lyriques n'y ont pas amplement vibré. Lamartine utilise malhabilement le décor alpin. Rien dans Vigny, Musset. Rien dans les Parnassiens ni les Symbolistes, dont le meilleur, Verhaeren, est, fatalité, de la plaine flamande. En peinture même je ne connais que Segan-
tini qui sut rendre l'âpre splendeur des hauts sommets. Voilà quelque chose, à coup sûr, de très singulier. Il faut chercher l'amour des monts ou plutôt le rendu pathétique de leur puissance, de leur beauté certaine, chez les prosateurs. Et rares encore sontils: M. Gabriel Faure cite Paul Fiat comme un bon analyste du plaisir sain de hauteurs. Je ne l'ai pas lu, mais j'ai en tête des pages bien profondes de Marcel Lami (Vers les Cîmes). Néanmoins on peut dire que la Montagne attend encore son chantre inspiré.
Et cependant, comme il y aurait à écrire d'admirables et lyriques poèmes, — prose ou vers — sur la volupté d'errer à l'aventure, par les matins bleus, les midis vermeils ou les crépuscules d'or, aux chemins d'En-Haut, ou de contempler d'un sommet le prodigieux panorama que découvre la prunelle éblouie! J'ai grimpé le Niesen, le Pilate, l'Eggishorn. en Suisse. J'ai « fait » le Valais, été aux Pyrénées, vu du haut du Nugeyre le chaos des pays d'Auvergne. Et je puis dire que ce sont mes plus fortes impressions de nature. J'ai connu là une griserie spéciale (ozonisée certes, qu'importe la cause!), faite d'une plénitude des facultés, d'un enivrement que je n'oublierai jamais, et que j'eusse voulu traduire. Mais je sens qu'il y faut une plume doublement géniale, habile non seulement à peindre la grandeur du spectacle, mais aussi l'exaltation intérieure.
Qu'il y aurait encore à dire sur cette haute figure! Je ne clorais jamais ce livre si je devais, suivant l'actualité qui, sans lassitude, à intervalles irréguliers nous rappelle Chateaubriand, prendre prétexte des articles qu'on écrit sur lui, pour philosopher à mon tour! Naguère, M. Maurice Levaillant, par exemple, publiait dans la Revue des Deux-Mondes une série
de lettres du Maître à son « ministre des finances », un M. Le Moine qui, vers 1814, prit à sa charge de toucher les billets, contracter des emprunts, batailler avec les créanciers (Hélas! le grand homme vivait perpétuellement dans les dattes dont quelques-unes étaient si vieilles, disait-il plaisamment, qu'elles avaient de la barbe). En ce moment, M. Louis Thomas publie toute sa correspondance, qui est formidable, et M. Victor Géraud nous donne de temps à autre de nouveaux inédits. Car des inédits de Chateaubriand, on en trouve encore! Et la plupart roulent sur des questions d'amour et des questions d'argent. Ce Don Juan fut un vrai panier percé. Des grosses sommes passèrent entre ses mains, pas un liard ne resta. Mais comme elle est émouvante cette chambre nue où il trépassa, cette chambre où il n'y avait qu'un méchant lit de fer et une caisse de bois blanc contenant le manuscrit des Mémoires d'Outre- Tombe et qui, cependant, plus riche et plus majestueuse en sa misère qu'une alcôve de monarque ou de milliardaire, était meublé de son influence et de sa gloire immortelle! (1).
Je m'arrête et sur un problème à l'ordre du jour : celui des manuels scolaires. En quelques études retentissantes, M. Fernand Vanderem vient d'en montrer l'insuffisance et l'injustice. L'opinion lui a fait largement écho, et au point qu'une pétition lancée par un journal du soir, Y Intransigeant, si dévoué aux Lettres, enjoint le Conseil supérieur de l'Instruction publique d'intervenir pour que l'enseignement officiel de la littérature soit épuré des erreurs qu'il contient. La pétition vise surtout la littérature moderne; mais M. Vanderem la fait remonter assez loin puisqu'il critique vertement ces livres scolaires qui « depuis
<1) Dernier ouvrage publié: Splendeurs ei Misères de M. de Chateaubriand, par Maurice Levaillant (décembre 1922).
quarante ans se repassent la consigne de vilipender dans les mêmes termes ou d'omettre sans phrases les meilleurs de nos maîtres, non seulement Beaudelaire, Verlaine, Rimbaud, mais Chateaubriand, Benjamin Constant, Senancour », etc... Combien il a raison! Combien l'ai-je approuvé par anticipation dans mon livre sur Victor-Hugo, et combien je l'approuve encore, heureux de me rencontrer avec lui, avec tant d'autres, sur le danger de ces histoires littéraires à tirage énorme et qui faussent les unes après les autres les générations qui croient y apprendre de l'irréfutable, et qui certainement y puisent de sots jugements pour toute leur vie!
Puisse donc ce modeste travail être une pierre pour l'édifice du nouveau Panthéon où, plus intelligemment que dans le passé, on soclera de gloire nos génies, des génies comme Chateaubriand — en dehors de tout parti politique, de toute confession religieuse, voire de toute doctrine littéraire — non seulement pour qu'on les respecte et les admire, mais surtout pour qu'on en fasse de hauts exemples humains, eux qui pour ceux dont la foi disparaît, restent les seuls dieux possibles...
la maquette du present livre a ete etablie par lauteur, fini d imprimer le trente décembre mil neuf cent vingt-deux, sur les presses de l'imprimerie gutenberg. sises i et 3, quai du chan01ne-winterer, a strasbourg, pour le compte de « la pensee française, maison d'art et d'édition » sises 127, rue lafayette, paris, et 13, rue de la haute-montée, stras- BOURG.
CETTE ÉDITION A ÉTÉ TIRÉE A TROIS MILLE TRENTE EXEMPLAIRES, DONT TROIS MILLE EXEMPLAIRES SUR VERGÉ ANGLAIS ET TRENTE EXEMPLAIRES SUR SIMILI - JAPON NUMÉROTÉS DE I A 30.
Exemplaire N°
BINDINGSEw.. SEP171M
PQ Poinsot, Maffeo Charles