VII
J'ai montré en plusieurs de mes ouvrages que la littérature pouvait s'adapter à n'importe quel sujet, ou à peu pès. Toutes les fois qu'un homme plein d'une grande idée ou d'une forte passion prend la plume, toutes les fois qu'il vibre, il peut créer de la beauté.
La Politique n'est donc point exclue en principe de l'art littéraire, illustrée qu'elle est par un Machiavel, un Montesquieu, un Victor Hugo. D'ailleurs si l'Histoire, par la verve de quelques-uns devint éminemment esthétique, pourquoi la Politique faillirait-elle à des possibilités d'art? La Politique, n'estce pas de l'Histoire qui se fait? L'une et l'autre souvent se mélangent: et l'écrivain politique justifie ses thèses en s'appuyant sur des données historiques. La Politique est un art, et l'étymologie grecque le sous-entend ainsi. Politikè tehuè: l'art politique. Art de diriger la Cité, la Chose Publique, le troupeau humain parqué entre ses frontières. Difficile affaire! Elle suppose une connaissance profonde de l'âme collective (autrement instable et complexe que l'âme individuelle), des appétits ou revendications des différentes catégories sociales, de l'utilisation des fortes personnalités. Art de guider la Nation, et qui serait noble entre tous si les bergers n'étaient généralement de simples ambitieux affamés
d'honneurs et d'argent. Aussi la Politique, polluée toujours, devient-elle immorale au plus haut point, «> déjà d'appliquer aux peuples une éthique différente de celle qu'elle demande à chaque citoyen. La Politique est devenue « Part de mentir à propos », souriait Voltaire. — « Part de tromper les hommes », insistait d'Alenibert. Que diraient ces Encyclopédistes, s'ils vivaient de nos jours!
Quelle que soit sa valeur morale, la Politique n'en demeure pas moins justiciable de la littérature, qu'elle brandisse les fouets du pamphlétaire ou prenne le style de l'historien, qu'elle lance la flèche ardente du polémiste ou manie le docte scalpel du légiste.... Chateaubriand fut un peu tout cela. Et si, là encore, nous ne trouvons aucune œuvre parfaite, nous pouvons savourer quantité de morceaux bien venus.
Il a mêlé plus que tout autre PHistoire et la Politique. Discours, opinions, petits ouvrages didactiques forment un considérable amas de documents et d'idées, de tableaux et de portraits, de réflexions et de discussions qui constituent comme les annales de la Restauration. « Miroir des hommes et des ». expliquait-Il en sa préface de 1826. Il ne se flattait point d'y apporter un style brillant comparable à celui des Martyrs: «Mon style politique n'est point l'effet d'une combinaison. Je ne me suis point dit: il faut, pour traiter un sujet d'économie sociale, rejeter les images, éteindre les couleurs, repousser les sentiments. C'est tout simplement que mon esprit se refuse à mêler les genres et que les mots de la poésie ne me viennent point quand je parle la langue des affaires». Apparemment, voilà une bonne leçon de style. Pourtant. Hugo ne put, en ses discours et Bes écrits politiques ou sociaux, oublier ces mots de la poésie. Il y demeura suprêmement original, et atteignit aux plus hautes éloquences. Chateaubriand n'y atteint guère — par principe on le voit. Cependant, malgré qu'il s'en défende, sa haute plume reparaît en
maint endroit. Dès qu'il s'échauffe, comme dans son pamphlet contre le Tyran (De Bonaparte et des Bourbons), il arrive à de superbes violences. Dans ses diverses et nombreuses brochures dont on a plus haut énuméré les principaux titres,- et surtout dans le Congrès de Vérone, si courageux et vécu, il trace des portraits de main de maître (T>. Un soufle ardent traverse plusieurs de ses discours, et certains effets oratoires demeurent dignes d'un Berryer. (2). Nombre de phrases sont à îécolter comme des bluets et des coquelicots dans cette moisson d'épis un peu sévères. Mais encore faut-il qu'il se passionne. Désabusé comme nous le connaissons des principes monarchiques, il manquait trop de foi, en les défendant, pour nous illuminer d'une flamme qui ne brilla qu'au moment des polémiques, où d'ailleurs il se plaisait: «La polémique est mon allure naturelle, confiait-il à M. de Marcellus. Il me faut toujours un adversaire ». Au reste, en littérature politique, on a peu d'accent quand on expose; on n'en peut avoir que lorsque l'on combat. Ce fut le cas de Victor Hugo tout comme celui de Chateaubriand qui. là aussi, nous révèle une fougue de maître, de place en place.
Les Aventures du dernier Abencérage (tel est le titre complet) répète, au fond, l'intrigue des Martyrs. J'ai dit que Chateaubriand se renouvelait peu. Mais enfin ce petit roman se compose assez bien. Il équilibre quatre personnages d'âme également noble
(1) Louis XVIII, Alexandre, Metternich, Wellington, de Broglie, Martignac, Villèle...
<2) Notamment dans son discours aux Pairs du 7 août 1830: <( Inutile Cassandre, j'ai fatigué le trône et la pairie de mes aver- Sissements dédaignés; il ne me reste qu'à m'asseoir sur les débris d'un naufrage que j'ai tant de fois prédit. Etc.. »
— difficulté certaine — et de tournures d'esprit différentes. Il prouve bien la largeur d'esprit de notre esthète, apte à comprendre toutes les élévations du cœur. Style empire, sans doute, à la façon de Girodet, de David. Il y avait déjà de ce dessin froid et soigné dans l'idylle d'Eudore et de Cymodocée. Il yen a plus encore dans les aventures d'Aben-Hamet et de Bianca, Un roman-poème, toujours, mais un peu sec. un peu bref.
Il parut dans l'édition des œuvres complètes, en 1826, mais existait en carton depuis vingt ans. Cette histoire chevaleresque tomba dans la pénombre viandes premières œuvres, dont elle garde plutôt les défauts que les qualités. Mais on y glane de beaux passages (et de bien médiocres romances). Et voilà ce qui. de ton juste, sans outrance de style, et serré, courtois, discret, devrait être décrété le chef-d'œuvre du Maître; et un chef-d'œuvre tout court, par nos professeurs de bon goût! Point. On laisse cet excellent petit ouvrage, presque parfait, au second rang. Et voilà l'étenelle tactique: le Génie est en général, au moins de son temps, suspect, honni, à cause de sa force et de sa grandeur qui offusquent les médiocres; on lui préfère les élégances correctes; et s'il s'avise de prouver qu'il est capable de s'adapter à ces pâles exigences, on dédaigne encore cette marque de puissance. Hugo sut écrire de très purs poèmes, dune ligne classique admirable, comme Ruth et Booz; il n'en resta pas moins pour beaucoup l'échevelé briseur des rythmes sacro-saints. Zola donna ce roman chaste entre tous, qui s'appelle le Rêve; il n'en reste pas moins un « pornographe ». Renan aura beau crier son respect des religions; il est étiqueté pour toujours un odieux impie. Et je nie donne bien du mal à expliquer mon admiration pour Chateaubriand, à m' élever au-dessus de tout parti-pris. On ne manquera point d'affirmer que j'ai amoindri mon
héros et sali la morale...
— ôUo —
La Vie de Rancé date de 1844. Sorte de pensum. C'est l'abbé Seguin, son directeur de conscience, qui à l'auteur l'imposa. Celui-ci a soixante-seize ans. Il écrit sans goût un livre sans charme. Il y met des aigreurs et des afféteries de plume vieillie. Ce Rancé sent le rance. Des regrets profanes de cet amoureux furieux de ne point barrer la route à l'Age, apportent une singulière inharmonie en ce sujet austère. Des pages pourtant, là encore, sur la jeunesse de cet ami de Bossuet et de Saint-Simon, et réformateur de la Trappe, sur ses amours, sur le cardinal de Retz, — bien venues, brillantes.
Et c'est dommage pour Chateaubriand (pour la Littérature plus encore, car lui se passe de ce petit supplément à son gros catalogue) qu'il n'ait pas, au temps de sa verdeur, écrit ce livre ou un livre du même genre. Une vie de saint traitée par cet enthousiaste avec le stylet qui grava les planches du Génie et des Martyrs, quel régal! Songez à ce qu'on peut tirer d'effets des paysages intérieurs, de la forêt bruyante où chantent, glapissent, hurlent, rugissent les passions de l'océan des mysticismes éperdus avec leurs sérénités et leurs orages, des vallées de plaisirs et de larmes, des coins frais d'idylle et des sites arides ou farouches qui nous peuplent suivant •heure... Ah! ce peintre, avec sa riche palette, aurait pu nous offrir une suite de tableaux d'âme, illuminés ou ténébreux, d'une grandeur incomparable.
Je me demande cependant si ce visionnaire sensuel (entendez qu'il usa largement de tous ses sens) connaissait assez les repliements intenses de l'être pour créer l'atmosphère religieuse comme il créait 1 atmosphère extérieure. Son celtisme immédiat aurait dû l'y porter. Mais il apparaît que là encore son celtisme ancien, celui des bardes épris de réalité, eut le dessus. Il a su dire les pompes, les grâces, l'esthé-
tique, voire l'éthique appâtante de la religion officielle. Aurait-il su dire les splendeurs de l'extase, de la foi profonde, de tout ce qui remplit de délices un croyant aux yeux fermés? Et qui, d'une plume magistrale, un jour les dira, mais avant l'anéantissement de cette féerie qui, peu à peu, s'éteint sur notre be où monte l'Autre Lumière?...
Mais cet homme qui tant vivait par les yeux, aurait dû, peintre de première force, être un voyageur de choix, comme Hugo.
Il vit plus de pays que Fauteur du Rhin. Il vit '"Amérique et l'Orient, c'est-à-dire, avec l'Europe, les trois mandes civilisations qui se partagent l'empire du Globe. 11 vit abondamment cette Europe, et cette France en particulier (1), sources de visions infiniment pittoresques, si les visions orientales sont infiniment poétiques. Et pourtant, j'ai peine à l'avouer ici encore, si bon voyageur et si bon peintre qu'il soit, inférieur à son grand émule il ne laissa que des carnets de notes, d'éparses magnificences de pinceau, mais pas un ensemble comparable à ce Rhin dont on ne dira jamais assez le charme attrayant, pictural et classique là cause de son excellente composition).
Je sais. Il y a Y Itinéraire de Paris à Jérusalem, pèlerinage accompli dans le but de se mettre aux prunelles les décors des Martyrs. Mais précisément parce que c'était une randonnée d'artiste conscien-
I > Son premier voyage en France date du succès du Cénie. Non seulement il fréquentait les châteaux où on se le disputait, ceux de mesdames de Vintimille, de Fezensac, de Custine, de Châtillon, de Clermont-Tonnerre, mais il fit une sorte de voyage triomphal en passant par Lyon, Marseille, Nîmes, Montpellier, Narbonne, Toulouse, Bordeaux, Rochefort et Nantes. C'est au retour qu'il fut invité par Lucien Bonaparte.
cieux, il eût dû en faire un livre d'artiste. Il n'en a fait qu'un ouvrage documentaire semé de beaux pa&sages. L'intérêt de V Itinéraire est dans son exactitude, — opposable au « chiqué » de cent descripteurs d'un ciel magique vu trop souvent comme le rutilant vélum d'un bazar — et beaucoup moins dans sa littérature. Sa réussite prolongée a surtout pour cause l'actualité de la guerre de l'indépendance grecque; car, paru en 1811, sa fortune en 1827 a rebondi puts continué. Certes, il fourmille de pensées et de peintures; il évoque avec verve, fraîcheur, émotion, l'Italie et la Grèce qui nous enchantèrent toujours par hérédité, l'Achipel baigné d'or, et Constantinople (dont le prodigieux poète des Orientales nous passa un ébloui-ssement plus vif encore en le faisant jaillir des couchers de soleil sur Vaugirard.l la Judée sainte et l'Egypte mystérieuse, Tunis et la vénérable Carthage où, volontiers, nous imaginons une femme en pleurs éternellement assise sur des ruines qui elles-mêmes se lamentent; il est substantiel et brillant... Mais, est-ce le ton de la relation, est-ce l'éparpillement des détails, est-ce l'excès des menus incidents de route dont pas un ne fut sacrifié, des rencontres et présentations de personnages qui nous sont fort indifférents aujourd'hui, des dates d'arrivée et de départ pour chaque lieu, e&t-ce le manque d'inattendu et ces anecdotes qui reposent le lecteur en animant le récit? On a, en parcourant l'ouvrage, l'impression de feuilleter un guide écrit par un maître. (Encore en a-t-on composé depuis de bien plus attrayants). Comment expliquer qu'ayant repris vingt fois le Rhin, jamais las de le savoureT, je n'ai relu qu'une fois Y Itinéraire?... Après tout, mon opinion n'a qu'une valeur toute personnelle... Cette édition (Didot 1856) tombée entre mes mains, est surchargée, encombrée, gâtée d'avant-propos, de préfaces, d'introductions, de notes, d'extraits de discours, de pièces justificatives, de dissertations supplé-
mentaires, d'explications, de mémoires... Ciel! que tout cet appareil vous a un air pédantesque et rébarbatif. (1). A ce document long, lourd et monocorde, combien j "eusse préféré, toutes additions laissées si Ton veut en la seule édition des Oeuvres Complètes, une simple suite de tableaux et de souvenirs, brossés comme notre Breton savait le faire, et réduisant ces mille pages à trois ou quatre cents d'une constante beauté!
En tous cas l'ouvrage est indubitablement sincère. (2). C'est direct et non de seconde main. Cette franchise n'a guère été retrouvée que par Louis Bertrand {La Grèce du Soleil et des Paysages) qui en plus d'une place et dans plus d'un livre a des pages que n'eût pas désavouées le Maître. Et Bertrand loue précisément celui-ci, dans son introduction, d'avoir voulu voir ce que tant d'autres inventèrent; il sourit de la Grèce factice des humanistes de la Renaissance, de la Grèce embellie et du paganisme re&tauré par l'archevêque Fénelon en son Télémaque. de la Grèce de mascarade des fêtes civiques de la Révolution, de la Grèce anthologique de Chénier, et, par de là
<ll Qu'on me pardonne ce jugement un peu dur. Il se rencontre avec celui de Jules Lemaître qui regrette, lui aussi, cet étalage d'une érudition inutile, assommante, qui nous accable de l'histoire de chacune des villes traversées... Encore, s'il avait, comme Hugo, cette érudition spirituelle, littéraire, curieuse avec ses rapprochements imprévus, ses effets, ses contrastes! Mais il sent constamment son diplomate-historien qui veut rester grave, austère et n'aboutit souvent qu'à devenir ennuyeux. Toutefois, il faut admirer plusieurs descriptions vraiment réussies, telle, pour n'en citer qu'une, la vision de l'Acropole au soleil levant.
• 2> Entendons-nous. Au fond, le voyageur ne ressent pas grand'chose quant au principal de son pèlerinage, c'est-à-dire en Terre-Sainte. II « se bat les flancs » comme dirait Lemaître, pour paraître ému en refaisant «. le chemin de croix ». Il n'a jamais cru que «somptueusement et faiblement».
l'Itinéraire, de la Grèce des antiquaires du Romantisme, de la Grèce archéologique de Leconte de Lisle, de la Grèce en terre cuite des Tanagras succédant à la Grèce en marbre blanc synthétisée par la Vénus de Milo; et il remarque: « De tous les écrivains notables du dernier siècle qui nous ont laissé des romans grecs, Chateaubriand est le seul qui ait fait le voyage ». Mais encore, ajoute-t-il, il ne l'a fait que pour en rapporter des « images ». Ainsi se trouve indiqué (et de l'aveu même de René) le côté faible de son Itinéraire, au point de vue de cette littérature des voyages qui est en somme de réussite postérieure à son effort. Toutefois, son apport compte pour beaucoup dans un genre qui devait — je l'ai dit ailleurs — donner une floraison merveilleuse; car c'est de lui que date nu vrai le voyage pittoresque, philosophique et sentimental.
Ce que j'ai dit de Yltinéraire peut s'appliquer, il me semble, aux autres relations de voyages de notre héros. En Angleterre, en Autriche, en Suisse, en Espagne, en Italie, aux divers paysages de France, il mena son spleen et sa curiosité. Certes, sa Lettre à Fontanes sur Rome et la campagne romaine a de l'allure. Son Voyage en Amérique fourmille de notations intéressantes. Son Voyage en Italie forme un courrier assez captivant (mais pourquoi ces monceaux de catalogues!). Son Voyage en Auvergne contient sur la Limagne trente lignes incomparables, et son Voyage au Mont-Blanc une dissertation bien curieuse sur et contre la montagne — et bien étrange aussi. Comment, bien qu'il fût d'âme marine et pût avoir une tendance naturelle à préférer les splendeurs océanes aux grandeurs orographiques, comment un tel artiste, en ses admirations pour la ture qu'il a tant chérie et chantée, fit-il une pareille exception? Malgré ses arguments, si facilement réfutables (et qui forment d'ailleurs une leçon d'esthétique très curieuse) cela me choque. N'aimer pas
toute la vaste Terre, quelle bizarrerie! il). Et pourtant ici je glisse une remarque: Un autre grand poète, et capable à coup sûr de s'attaquer à n'importe quel sujet. Victor Hugo, s'il a senti, du moins n'a pas su rendre l'écrasante beauté des montagnes. La Nature, dominée partout ailleurs par le génie des artistes,
| » M. Gabriel Faure, dans un de ces beaux livres d'impressions semés d'érudition littéraire où il excelle et où il nous communique sa propre joie d'excursionniste passionné et lettré, a écrit un heureux chapitre sur « Chateaubriand et la Montagne », chapitre dont il a fait un joli tiré à part aux éditions Rey, de Grenoble. II y suit notre auteur dans ses périgrinations et idées orographiques, depuis 1803, époque où le secrétaire d'ambassade nouvellement nommé à Rome par le Premier Consul, va rejoindre son poste en passant par la route du Mont-Cenis. Il consigne la première déception de l'écrivain que rien ne frappe du magnifique trajet qui va de Lanslebourg à Suse. Il le montre en 1805 à Clermont, à Chamonix, ne trouvant que des impressions pénibles et les exprimant dans une thèse qui lui permet de «taper » sur Rousseau ; en 1822 au Simplon (il se rendait au congrès de Vérone), en 1824 à Cauterets <M. Faure ne croit guère à l'épisode de la jeune occitanienne rencontrée sur les bords du Gave et pense plutôt que s'il paraît heureux dans les Pyrénées, c'est qu'il allait bientôt retrouver Hortense Allart, rendez-vous étant pris sur la route d'Etampes où tous deux dînèrent à l'auberge ((comme deux amants fugitifs»); en 1832 à Lucerne où Dumas le père fait sa connaissance, et sur la route du Saint- Gothard dont il ne tire qu'une insignifiante description et où il découvre peut-être le fond de sa pensée en disant: «C'est la jeunesse de la vie, ce sont les femmes qui font les beaux sites ». Bref, c'est sincèrement qu'il n'aime pas les montagnes; d'ailleurs il n'a jamais fait d'ascension, et là seulement on peut jouir de l'impression réelle que donnent les sommets. « Quel dommage, conclut Gabriel Faure, que Chateaubriand n'ait jamais goûté ces ivresses! Et quand donc la Montagne aura-t-elle son Chateaubriand? »
garde-t-elle ce dernier rampait et tient-elle en réserve ce suprême défi?
Pour en finir avec Chateaubriand voyageur, disons que s'il n'a pas réalisé, il a indiqué. (1). Il a élargi les cadres descriptifs. Rousseau avait déjà découvert la nature alpestre, ses forêts et ses verdures, Bernardin le ciel, et aussi la végétation des îles. Chateaubriand continua de tirer le voile sur les horizons du désert, la forêt vierge et l'océan. Il a peint tout ce qu'il a vu. C'était là l'audace. Le genre descriptif a sans cesse progressé. Par lui il a fait un grand bond, et c'est tout à sa louange d'avoir garni la palette de nouvelles couleurs...
Et nous voici arrivés au livre suprême, aux Mémoires a" Outre-Tombe. Si des Mémoires pouvaient être chefs-d'œuvre, (2) ceux ci en seraient un, alors que les Martyrs n'en s'ont pas un, qui eussent pu le devenir. Pourquoi? Parce que les Martyrs n'ont pas la sincérité fondamentale des Mémoires, qui sont la substance même, >e fond de Celui qui nous les donna, et qui sont adéquats, plus est, à son tempérament
(1) Il a d'ailleurs, comme Hugo, voyagé vite, un peu trop. Il aimait le changement, s'ennuyait aux stations, brûlait les étapes. Le Dr. Avramiotti (rencontré à Argos) révèle en la raillant, dans un curieux petit ouvrage, sa méthode rapide d'excursion... et plusieurs des erreurs ainsi commises.
(2) J'exagère peut-être et l'on me répondra qu'après tout îi n'y a nulle impossibilité à ce que des Mémoires fussent chefd'œuvre, malgré mon argument qu'ils ne sont qu'une suite de souvenirs mis bout à bout et qu'on peut allonger ou raccourcir au détriment d'une des qualités primordiales de l'art littéraire, qui est l'unité. Cette unité en effet peut exister dans le style et le ton, dans la vie même du héros qui se raconte. Au demeurant, remarque Rosny aîné, les Mémoires constituent un excellent
d'essayiste, et qui furent chéris par-dessus tout de leur auteur. L'œuvre la plus aimée n'est-elle pas presque toujours la plus belle?
Sans ses Mémoires, on ne lirait presque plus Chateaubriand. Il les commence en 1811, le9 achève en 1841. Trente ans de travail passionné. On sait qu'on 1836 une société lui offrit vingt-cinq mille francs; toutes dettes payées, avec, en plus, un viager de douze mille francs. En 1844, Emile de Girardin s'octroya pour quatre-vingt seize mille francs le droit de les publier dans la Presse. « Il résulte de cette situation unique, sourit Jules Lemaître, que le plus grand plaisir que puisse goûter Chateaubriand, le plaisir de se peindre lui-même, selon son gré et pour sa plus grande gloire, ce plaisir littéralement le fait vivre, le nourrit et rhabille; qu'il est payé d'avance pour écrire son propre panégyrique en autant de volumes qu'il voudra, et comme il le voudra ». Les Mémoires, ce fut donc toujours, et jusqu'au bout, une source pour lui de volupté. Aussi, joyeux, il s'y met tout entier, avec ses qualités, ses défauts, son imagination, sa sensibilité, sa naïveté même. Rien ne le borne et rien ne l'entrave. Son génie débridé s'exprime. Et c'est le mieux ainsi.
Pas d'unité sans doute, sinon celle que fournissent sa personnalité débordante, et disons-le, sa vanité excessive. Pas d*harmonie suffisante, peut-être, à cause des longueurs, et Nisard avait belle de critiquer ces souvenirs modifiés, amplifiés, romancés
district de notre littérature, car, malgré les déformations de la vérité dont ils fourmillent, ils projettent une lueur sur la réalité humaine maquillée par les discours, biographies, palmarès officiels. Et ils sont si intéressants, si palpitants, sous la plume d'un Montaigne, d'un Saint-Simon, d'un Jean-Jacques, des Goncourt aussi et de nos modernes antobiographes! Les Mémoires sont un genre bien français. Chateaubriand l'a illustré de la façon la plus brillante et la mieux réussie.
parfois. Mais toutes les confessions publiques de ce genre en sont là, et on leur demande moins de vérité que de valeur littéraire. Vérité d'ensemble, là encore, et préférable aux exactitudes de détail. Mensonge de la Beauté, mais Beauté certaine.
Chateaubriand se peint donc selon son rêve, lequel a sa vérité, certes! puisque sortie du cœur et du cerveau de l'auteur. Il ne veut présenter au Monde et à l'Avenir, de lui, que ce qui est beau. C'est son droit comme ce fut le droit de Rousseau de se présenter à nous cyniquement, tout nu. Et il arrive au livre « le plus éclatant, le plus divertissant qui soit, et aussi magnifique que sont douloureuses les Confessions ». Livre qui devient un vrai régal quand on nous l'offre sous forme d'anthologie ramassée en la seule suite de ses belles pages. Livre qui vaut tous les Martyrs. tous les Abencérages et tous les Itinéraires. Livre varié, brillant, exquis, parfois de très grande allure, parfois très émouvant. J'aime cela. Je voudrais avoir fait cela, suprême hommage! Souvenirs, anecdotes, tableaux, aveux, rêveries, et l'histoire de la France mêlée à cette histoire d'une âme. Et quelle leçon de style! Une des plus précieuses que je connaisse, et qu'il faudrait faire étudier pieusement dans toutes les écoles, et que beaucoup de nos jeunes littérateurs, enflés de leurs découvertes, devraient bien reprendre avant de s'octroyer du génie rénovateur... Aussi bien, la plupart des idées du Maître étant maintenant diffusées, devenues quasi-banales. Chateaubriand n'est plus guère que cette leçon de style. Mais il est encore cela, et c'est beaucoup pour un écrivain, c est le principal. « A une heure où l'on parle beaucoup de la crise du français, remarque Victor Giraud. où. à n'en pas douter, chez les nouveaux venus la langue fléchit d'une façon parfois bien inquiétante, il n est peut-être pas de grand écrivain que l'on puisse plus utilement étudier ». Il dit étudier et non pas simplement relire. Etudier ces incomparables morceaux que
sont, dan- les Mémoires d'Oui re-Tombe les pages consacrées par René à son enfance et à Saint-Malo, i adolescence et à sa sylphide, à Combourg, au printemps et à l'automne bretons, à sa vie lugubre de Londres. Portraits littéraires et politiques, paysages, évocations, soudaines envolées en pleine rêverie (« N'avez, pas peur, Cynthie... » I (l) quel charme et quelle flamme! Ah! certes, cette grande ombre romantique, orgueilleuse et mélancolique restera parmi nous. Elle ne s'estompe point comme tant d'autres fêtées en une heure d'engouement et que le temps, souvent sévère et juste, embruma. Lui. revient et sourit, claire Image de la Jeunesse éternelle, celle qui sait encore vibrer à l'éternelle jeunesse des pentiments et des choses.
1 1 ) Ce passage du livre V de la IVe partie, souvenir d'une promenade en calèche, la nuit, dans la campagne romaine, un des plus ravissants, est aussi un des plus caractéristiques des Mémoires. Il montre, enveloppé du plus éternellement beau des styles français, l'étonnante faculté d'exaitaàon du plus grand de nos poètes en prose. Il est un délice, et, j'y insiste, une admirable leçon d'écriture artiste.