‹ La flamme de ChateaubriandChapitre 2 sur 15 · LE MENSONGE DE LA BEAUTÉ · texte numérisé non relu

LE MENSONGE DE LA BEAUTÉ

.... Qu'il est admirable, là-bas, ce paysage! Voyez: il compose un tableau si parfait qu'un peintre n'aurait nul besoin de 1"« arranger», tant il balance en bon équilibre les masses de ses frondaisons et les vides de ses échappées. Des guérêts d'ocre brune où traînent des laques carminées se mêlent agréablement aux moissons rousses et à des champs d'un vert solide et vif, tapis de soie claire aux pieds d'un groupe d'arbres essaimes à la façon des lanes anglaises. Au loin, le rideau mouvant d'une forêt qui toutefois n'absorbe pas l'horizon. Le reste de la perspective se vêt du souple mouvement des collines d'un cobalt doux comme des yeux de femme, et qui cependant tranche assez sur la voûte céruléenne du firmament. Des rouges floraux éclatants font repoussoir aux émeraudes diverses des feuilles. La trouée lumineusement bleue du centre — une de ces trouées chères à Corot pour happer l'attention, et que peut-être il prit au divin Watteau — attire l'oeil ébloui qui, d'autre part, se réjouit de l'harmonie des couleurs ajoutée à l'harmonie des lignes. Au cœur du voyageur extasié monte un acte d'adoration. Il surprend le fond et les loi6 au Grand Art.

.... Mais qu'il s'approche, mû par le désir que nous avons tous de mieux voir ce qui nous plaît: quelle sottise et quelle folie!

Il va vers les herbes et les arbres, vers cette synthèse qui tout à l'heure, du haut du pont d'où il la contemplait, le faisait si splendidement vibrer. Et voilà que peu à peu, à mesure que ses pas le mènent à la source d'enchantement, l'enchantement se dissout. Certes! l'arbre reste superbe et l'herbe fraîche. Mais les plans se dérangent, les valeurs s'éteignent. Il ne voit plus aussi bien la courbe molle des hauteurs: l'effet de l'évidement naguère baigné de rayons s'atténue; l'équilibre se brise, des masses dont les premières grandissent trop. Il n'a bientôt plus que la joie de respirer largement dans cette atmosphère tranquille.

Il avance. L'herbe devient moins fine en se précisant. Le bois maintenant lui cache tout à fait les lointains. Comme c'est vers ce bois qu'il se dirige, toute perspective se bouche. En un mot, son cher paysage perd lentement l'intérêt esthétique et ne garde plus que le charme pénétrant des sylves où l'on s'égare.

Il avance toujours. Le voici au pied d'un chêne. A dix pas, celui-ci présentait encore un beau type: fût puissant, branches tordues comme muscles d'athlète, feuillage sombre. Tout contre lui, le voyageur ne voit même plus l'ampleur de la cîme; seules apparaissent les rugosités de l'écorce. C'est un bois quelconque. Et s'il prenait une loupe, ce ne serait plus que de la matière végétale. Et s'il mettait une mince lamelle de ce bois sous une lentille de microscope, ce ne serait plus qu'un sujet de dissertation botanique. La beauté s'est complètement, désespérément éclipsée.

Que cet observateur procède ainsi pour tous les détails du spectacle ravissant, pour chacun des éléments constitutifs de cette forêt majestueuse, de cette eau murmurante, de ces champs polychromes, de ces rochers moussus — partout la volupté de les admirer à distance fuira devant la volonté de les considérer

de près, au prix de la radieuse illusion péniblement arrachée.

Cette surprise douloureuse n'est point réservée qu'au penseur immobile devant La toile vivante que nous venons de décrire. Que l'amant se garde d'examiner minutieusement (même au moral) l'objet de sa félicité: le corps humain, si impeccable soit-il, si attirant aux lèvres enfiévrées, multiplie, hélas! les causes de répulsion, d'autant plus navrantes que la flamme d'amour fut plus chaude; et songez en fin de compte au cadavre étendu sur la table d'amphithéâtre, ouveit sous le scalpel, et ne constituant plus qu'un jeu de pièces d'anatomie sur quoi se dépense la parole d'un maître entouré de carabins.

Et ces foules qui nous valurent des pages de choix d'un Gabriele d'Annunzio ou d'un Paul Adam, ces machines que célébrait Zola! Les foules: agglomérat d'individus généralement laids et dont seule la cohue acquiert quelque grandeur. Les machines: médiocres pour l'œil par leurs bielles, leurs roues, leurs manomètres; seul l'ensemble en marche en fait des monstres d'allure, soufflant la vapeur du fond de leurs naseaux-cheminées, dévorant les rails de mercure sur l'étendue domptée.

Et ce coin de faubourg, est-il pittoresque à cause de la crasse de ses indigènes, de ses barrières pourries, des toiles d'araignée de ses masures loqueteuses? Non, mais à cause du caractère populaire de son tout, fertile en lignes brisées, en couleurs imprévues, à cause de sa réponse artiste aux monotonies bourgeoises des quartiers d'équerre et des immeubles glacés, à cause de sa sincérité de misère et de travail.

Grands hommes, doctrines fameuses, religions péreirptoires, perdent, ainsi qu'un paysage, une femme, une foule, un coin de ville, à passer le terrible examen de la critique réduite aux rigueurs de la logique absolue. De même un tableau, si «on met le nez dessus», devient barbouillis de pâtes, une frisson-

nante symphonie de Beethoven épouvantable cacophonie si l'on brouille les mesures. Un coup de pinceau, un son, un mot n'est rien en soi, pas plus qu'un bout d'écorce, une goutte d'eau, un centimètre carré de la peau de Venus, la poignée de terre que vous ramassez. C'est leur arrangement qui les dote de splendeur (de même l'arrangement des atomes, ceux-ci peut-être tous semblables, accuse seul la diversité inouïe de la matière). Et cet arrangement est mensonge par rapport aux détails, de même que la perspective est illusion. La beauté, en somme, n'existe que par nous qui la «fabriquons» ou la laissons se fabriquer au laboratoire de notre œil. Elle se produit en dehors de la réalité intrinsèque de ses composants. D'où, d'ailleurs, la variété des opinions, l'instabilité des critériums, et par suite la largeur d'esprit nécessaire pour sortir de ce chaos des goûts et des arguments quelques idées, quelques lois, quelques formules dont il ne faut pas abuser, quelques hautes joies surtout.

En littérature, et c'est là que je voulais en venir, il faut prendre aussi notre parti du «mensonge de la beauté.» Il ne sied d'examiner à la loupe ni un homme ni une œuvre. Un livre peut contenir des erreurs, des fautes de grammaire, des manques de goût, et demeurer pour nous une merveille, si, malgré ces tares, il révèle un tempérament, une trouvaille mémorable, s'il apparaît en phare sur son siècle. Bien plus: il peut être l'œuvre d'un homme taré lui-même; car l'homme meurt, l'œuvre reste; l'homme meurt ou plutôt s'efface en tant que personnalité charnelle, et son nom seul persiste; l'œuvre reste ou plutôt naît à la mort de l'écrivain, acquiert une personnalité spirituelle, et son titre rayonne de plus en plus, comme sa vie devient de plus en plus intense...

Il y a plus troublant. Il y a l'erreur voulue et qui pourtant ne nous gêne pas. Bossuet célébrait avec un éclat incomparable de royales catins dont il n'ignorait

pas les vices. Hugo inventait des noms propres auxquels il donnait une valeur historique (1). Chateaubriand a menti, parfois sciemment, ou, si vous voulez, disons, par respect, qu'il a transfiguré la vérité... Ces hommes n'en sont pas moins des flambeaux. Ces œuvres n'en sont pas moins des mines intellectuelles.

Chateaubriand! Ce long préambule est pour lui, vivant symbole du Mensonge de la Beauté. Il a des défauts, comme homme et comme écrivain. Et pourtant il s'avère une des plus nobles figures d'initiateur que nous connaissions, un exemplaire rare d'humanité, et qu'il faut aimer pour la somme de vérité esthétique par lui créée, pour cette vérité esthétique essentielle à l'Humanité, dominatrice des âges, consolatrice de la vie.

Chateaubriand, cette flamme somptueuse au seuil du plus captivant des âges littéraires, cette gloire devenue légende, ce n'est pas du génie concentré en un immortel monument d'art; c'est du géniie dispersé en divers monuments périssables... Figurez-vous l'orient quelques moments avant la surgie du soleil. Nul globe de feu à l'horizon, mais un embrasement général. Et ces rayons, comme si déjà l'astre était levé, font un vélum de lumière au plafond du ciel. Et la terre enchantée bénit le jour qui naît avant le visage enflammé de Phœbus... Chateaubriand est un azur lumineux où ne paraîtront que plus tard les livres-soleils.

Prenons-en notre parti. Les génies sont des êtres exceptionnels, et moins le résultat d'une longue patience selon l'avis de Flaubert, que le confluent de longues hérédités et de dispositions organiques partioulières.

il) Le tout à rapprocher des absurdités admirables d'un Michel- Ange, d'un Raphaël (le Saint-Georges), d'un Ingres {Oedipe et le Sphinx) etc..

Parce qu'ils sont exceptionnels, on les aime peu d'ordinaire et tant qu'il ne régnent pas. Ils étonnent, gênent, agacent, troublent des digestions, bousculent des idées reçues. A leuT mort seulement, quelques-uns triomphent. Rares, heureux, les Voltaire, les Chateaubriand, les Hugo, les Rodin entrés vivants dans l'immortalité. La plupart de leurs frères furent méprisés, honnis, ou simplement ignorés. Une mince élite parfois les comprend assez tôt, certaine intelligence étant indispensable pour goûter leur nouveautés. Encore, combien dans l'élite, se trompent et se gaussent! Peu communs les Joubert, les Fontanes devinant les promesses encloses aux premières pages d'un Chateaubriand. Et quel atout au jeu de celui-ci de savoir, de bonne heure, son effort appuyé! Tant moururent désespérés ou abandonnèrent la partie, incompris des amis les plus proches, perdant foi en eux-mêmes!

Les génies, comme la Beauté, contiennent leur mensonge, je veux dire leur part de misère humaine. D'où la difficulté, pour quantité de gens, d'admettre celui-ci, celui-là, si facilement critiquables. La souris ne peut-elle railler le lion tout aussi vermineux qu'elle? Le parfait n'existe point ci-bas. Or le génie est imparfait. Faut-il donc le honnir, le renier? Mais hélas! le mépris croît en raison directe de l'ignorance.

Les esprits élevés consentent davantage, savent mieux accepter. Malgré leurs idées, leurs goûts, ils reconnaissent la phalange sacrée des maîtres. Celle-ci toutefois ne saurait se grossir inconsidérément, et voilà l'autre écueil: être forcé de saluer de faux génies imposés pour les snobs, les bourgeois, les jeunes. Car on nous opposera le même raisons! Pourquoi votre choix, et non le nôtre? nous criera-t-on. Certes, l'imprécision des limites est réelle entre le génie et le talent, entre l'originalité véritable, difficile, et l'originalité superficielle, calculée, facile en

somme en sa hardiesse. Néanmoins il est des « pierres de touche », des consentements quasi-universels dont on peut tenir compte, des indices qui ont chance de ne pas leurrer, des rayonnements qui éblouissent et s'imposent. C'est le cas de Chateaubriand.

Aussi bien, si l'on doit se tromper, mieux vaut que oe soit au bénéfice de l'intéressé sur qui pèse l'hésitation. On gagne plus à pécher par excès de ferveur que par excès de froideur. S'il y a une corde tendue entre le génie et le talent, et des hommes de valeur qui y touchent, soulevez la corde et laissez-les passer. Si vous doutez pour un Voltaire, un Zola, un Verhaeren, un Verlaine, voire un Chateaubriand, doutez en leur faveur...

Le génie a des causes que peut énumérer en partie la doctrine tainienne. Il a aussi une cause supérieure qui nous échappe et qui peut-être lui échappe à luimême. Parfois très lucide, il est parfois inconscient de ce qu'il vaut. Stendhal ruminait la certitude de triompher un demi-siècle après sa mort. Racine craignait la disgrâce de l'Avenir après celle de son Roi. Le plus grand des deux fut encore ici celui qui souffrit davantage.

Le génie se possède moins qu'il n'est possédé. Genius signifie démon. Le génie a en lui un démon qui le mène à des pics de vertige. Ne vous apparaît-il pas confusément que l'anecdote évangélique de la tentation dans le Désert contient le symbole de cette idée?

De ces pics de vertige, le génie voit très haut et très loin. Il absorbe des visions et il en émet. Il palpe l'infini comme avec d'invisibles antennes. Il sent,

plus souvent qu'il ne les détermine sciemment, certains rapports encore inconnus entre l'Homme et l'Un vers, certaines lois non seulement physiques mais morales. Il fait des déductions qui à d'autres sembleraient absurdes. Il devine des logiques insoupçonnées. Il a des intuitions inouïes, des divinations qui étonnent les mortels et le font immortel. Je conçois ainsi les vieux prophètes, vrais visionnaires, génies dans leur genre, et m'explique mieux que Victor Hugo, ayant lui-même de tels frémissements sacrés, ait parlé sur le ton que l'on sait d'Isaïe «grondement de foudre continu», et d'Ezéchiel, «divin fauve». Il ne sourit pas, lui, d'un Job ou d'un Jérémie, ni d'un saint Jean à Pathmos, l'Apocalypse étant à coup sûr œuvre obscure mais géniale, pleine d'éclairs à l'instar d'une nuit farouche d'ouragan. Pour lui, tout gén'e à son Pathmos: «Il est libre d'aller ou de ne pas aller sur cet effrayant promontoire de la pensée... S'il va sur cette cîme, il est pris... Déormais il sera le penseur dilaté, agrandi mais flottant, c'est-à-dire le songeur (1)... Il devient extraordinaire aux autres hoir mes, ayant une mesure différente de la leur, et il a des devoirs qu'ils n'ont pas.» Oui, il y a du génie dans le prophète, et il y a du prophète dans le génie, qu'il s'appelle Rabelais, Rousseau, Balzac, Chateaubriand... Le génie peut se tromper, il reste sublime. Il est possédé, oui, mais il sait prendre quand même son démon par la main.

(!) Bien remarquer ce passage du William Shakespeare où Victor Hugo indique que le génie (ne pensait-il pas à lui-même?) peut ne pas émettre de vérités absolues, définitives, semblables aux découvertes scientifiques. Les savants en revanche n'ont pas forcément du génie parce qu'ils trouvent certaines lois, certains principes intéressants. Néanmoins un Newton, un Claude Bernard répondent à une possible définition du génie. Chateaubriand à côté d'eux, vient en excellente illustration du passage cité.

nie croit à sa mission. Il a en lui une certitude

onfuse mais réelle, tenace, héroïque, — lyrique pourrait-on dire, tant elle chante comme un poème en son cœur. Il sait qu'il a un rôle à jouer ici-bas. A lui ands buts, les vastes espérances. Il est surhumain parmi des milliers d'humains et des milliers de soushumains.

Nul n'est indispensable, affirme un proverbe imtécile. Si, le génie est indispensable. Le Monde ne serait pas ce qu'il est si Archimède, Bacon, Papin, Darwin, Bell, Berthelot, Pasteur, Edison, Marconi n'avaient pas existé, si Michel-Ange, Léonard de Vinci, Beethoven n'étaient pas nés, si Racine, Molière. Chateaubriand *n'eussent franchi le ventre maternel. Vous dites: d'autres auraient inventé la machine à vapeur, peint la Joconde, écrit Phèdre. Qu'en savez vous?

Pourquoi le génie n'aurait-il pas une mission dont la hantise l'habite, alors qu'il n'est guère d'homme, même ordinaire, qui ne s'imagine marqué par le destin pour une tâche d'ordre général? Voyez ce philosophe penché sur un système qui doit, à son avis, fournir au Monde de nouvelles directives morales. Voyez cet historien qui prétend, sur documents inédits, à d'autres explications que celles reçues, de tel règne ou de telle guerre. Voyez ce savant cherchant une théorie neuve de la matière, cet inventeur dessinant un appareil qui va transformer l'industrie. Voyez ce tribun, ce professeur, ce poète, cet apôtre au milieu d'un flot de disciples. Tous estiment avoir une action sur la foule ou sur l'élite, et compter pour l'Humanité; tous ont foi dans leurs gestes, bien que tous ne soient pas géniaux. Pourquoi les vrais génies n'auraient-ils pas aussi, et plus qu'eux, le désir d'être des conducteurs d'hommes?

La mission du «énie est d'inventer, c'est-à-dire au

sens étymologique, de trouver. Le génie trouve. II trouve des harmonies, des rapports, des systèmes, des manières de pensée, de sentir (c'est le cas spécial de Chateaubriand) que l'on ne connaissait pas encore, au moins dans la nuance qu'il apporte ainsi qu'un rayon nouveau arraché à la Divinité. Qu'il s'agisse de poésie, de musique, de peinture, de sciences, de mécanique, il n'importe; la trouvaille est son fait. Tâche diverse, énorme et féconde. Tâche indispensable à défaut de laquelle nous végéterions encore parmi les vicissitudes de l'âge des cavernes. Les poètes ontils mieux deviné cet apport du génie, qui employèrent le mot fondamental à leur profit, et voulurent s'appeler jadis troubadours et trouvères? Sans les génies nous serions restés de simples tubes digestifs. Sans les génies nous n'aurions pu lever la tête Ters le ciel, les vérités éternelles et les rêves hautains.

Le génie trouve. Il trouve à la fois par l'instinct, don sacré, inanalysable, et par le travail, la réflexion, nés de l'effort. Nous lui en devons un double respect. C'est par ce regard qui devine, de haut, de loin, que le génie a quelque chose de l'aigle. Regard profond des Chateaubriand sur l'Avenir littéraire, des Balzac et des Jaurès sur la société en formation au sein de la société où ils vivaient, des Cuvier et des Darwin 6ur la vie des êtres terrestres, des Pasteur sur le mystérieux grouillement des microbes, des Marconi sur le frémissement ondulatoire de l'invisible, des grands astronomes sur la genèse des univers... Phalange sublime, celle de ces trouveurs d'inédit, d'inconnu, de ces dragueurs de l'inexploré, dt ces hommes qui ne ressemblent pas autres, avec leur cerveau puissant, avec leur force, avec leur flamme, avec on-ne-sait-quoi de prométhéen...

Qui nous envoie les génies? Qui suscite parmi nous cette élite exceptionnelle? Qui nous donne ces ber-

(ranges, ces agents de perfection, ces pionniers du progrès, ces semeurs augustes de pensée ou de sentiment, ces marchands de bonheur, d'énergie ou de beauté, ces sonneurs d'idéal? Produits du sol, du climat, de la race, du milieu, du moirîent, — c'est bientôt dit. Serait-ce une éclosion mathématiquement fatale? Qui décante une famille jusqu'à cette sublimisation d'un ou plusieurs rejetons? Pourquoi les cent Bach, les deux Dumas, Tunique Chateaubriand? Qui leur féconde à ce point le cerveau, les charge ainsi que des condensateurs spirituels? Quelle loi régit leur embryogénie, leur formation dans l'enfance, et puis l'adolescence? Dans quel éther ravissent-ils leurs germes? Quelle source, tombée de quelle urne, les alimente? ères que la Science par eux déroutée sans cesse et comme à plaisir, ne résoudra jamais.

L'étonnant, je le remarquais plus haut, 'est qu'ils ne fraternisent pas toujours entre eux, que leurs fronts se heurtent, qu'ils ont souvent contre leurs émules d"es colères et des dédains, telles en l'Olympe des querelles de dieux... Philosophes, savants, artistes, poètes, quelle que soit leur valeur incontestée, se contestent les uns les autres. Un Descartes faisait même table rase de ses prédécesseurs! Rabelais se sait odieux à Calvin. Hugo jalouse Goethe. Voltaire raille Shakespeare. Newton s'e chamaille avec Leibnitz. Nietzsche essaie de démolir Kant. Beethoven ne peut souffrir Weber. Rousseau écrivait à Voltaire avec une dignité qui cachait de sombres colères: « Monsieur, je ne vous aime point.» Le lion romantique Delacroix rugit contre les lions classiques. De grands musiciens d'aujourd'hui nient de grands musiciens d'hier. D'illustres savants réfutent de non moins illustres savants. Des éloquences entrent en tournoi... Mais quoi! les génies ne sont-ils pas des hommes, et plus ou moins bilieux, et plus ou moins courtois, — et si individualistes, tous! Qu'ils se disputent: ils n'en restent pas moins, tous, des esprits de premier

ordre; Ces disputes mêmes ne sont pas toujours vaines. De ces chocs jallirent maintes étincell'es... Car tous, ils tiennent dans leur main, comme Zeus sa foudre, une part de vérité. Ils agitent ces mains, et en les secouant font tomber sur nos têtes une bénédiction de flammèches. Doctrines, visions, prophéties, œuvres d'art contiennent, venant d'eux, un peu de certitude et beaucoup de beauté. Ne faisons pas Les difficiles. Acceptons, bras tendus, paumes ouvertes.

Donc, ils ne sont pas impeccables; ils ne sont pas complets; ils ne sont pas des absolus dans le vrai ou le beau. Pourquoi leur en demander tant? Allah est Allah et Mahomet est son prophète. Les génies ne sont que les prophètes de la Vérité, les estafettes de l'Idéal, les hérauts de la Beauté. Hommes, ils ont leurs défauts. C'est déjà quelque chose qu'ils aient de telles qualités. Ils font leur besogne mystérieuse, immense, souvent défectueuse, tronquée; ils la laissent en train, fatigués un jour par la vie terrible qui leur est dévolue, par la route semée de pierres cruelles, par la haine, la sottise, l'envie, l'injustice, ou fauchés par une mort prématurée. D'autres achèvent le travail commencé, prennent la suite de l'édification. Ainsi se sont élevées les cathédrales. Ainsi ont mûri les doctrines libératrices. Ces créations s'entrecroisent, s<e parfont ou se confondent, se détruisent par place. Mais cette collaboration obscure finit bien par produire un réel progrès, un peu plus de joie sur la Terre... Petits juges en toque appelant à votre barre les titans aux cheveux libres battus par le vent des hauteurs, n'oubliez pas que ces doigts qui parfois tremblent, que ces volontés qui parfois défaillent, pétrissent en définitive l'Avenir, et que leur labeur, grandiose malgré ses lacunes, par surcroît vous alimente vous-mêmes!

Jetons dans le débat quelques noms en exemples, — en exemples littéraires.

Rabelais obscène: oui. Mais quelle explosion de vitalité, quel hymne à la fécondité universelle parmi les anémies d'un âge éperdu de métaphysique religieuse, quelle bouffonnerie auguste au fond de laquelle se tapit une vénérable sagesse! Après lui peut couler largement le flot du bon réalisme.

Montaigne diffus et sans art: oui. Mais quelle leçon «succulente et nerveuse» de rationalisme épicurien, et aussi de langue savoureuse et variée! Il veut que le style épouse la pensée, et l'art classique après lui peut naître, le vrai, celui qui contient autant d'humanité que d'esprit français. Il est la source du positivisme, du criticisme grâce à quoi nous avons déchiré tant d'oripeaux spirituels!

Rousseau personnellement peu moral, littérairement trop prolixe: oui. Mais quelle imperturbable logique fustigeant de son solide fouet l'Hypocrisie sociale et ramenant l'Esprit aux lois de la Nature, quelle fongue dans la thèse et quelle hardiesse dans l'éloquence! Son lyrisme est comme un souffle sur du feu qui couve, et voici j'aillir la flamme de la grande Révolution. Et voici jaillir en art le subjectivisme et le pittoresque. On le trouve debout à l'entrée de tous les chemins où nous avons lancé nos cavales ailées.

Chateaubriand sans chef-d'œuvre et truquant ses impressions: oui. Mais nous verrons quelles initiations il a aussi, Celui-là, à son actif... J'ai pris trois noms au hasard. D'autres génies ont ouvert d'autres avenues du domaine esthétique, ou élargi d'anciennes percées. La demi-douzaine de géants littéraires du XVIIIe siècle collaborent au bouleversement de Quatre-Vingt- Neuf. Lamarck et Cuvier se complètent à la même époque où bientôt naîtra Darwin et cette doctrine des évolutions qui va bouleverser les vieux dogmes. Copernic reprend et féconde au bout de deux mille ans

les idées du pythagoricien Philolaûs. Que serait en revanche la découverte de Papin sans ses perfectionnements ultérieurs? Nos meilleures acquisitions scientifiques sont nées par étapes. Quant aux grands artistes, ils ont généralement ceci de supérieur aux grands savants qu'ils se réalisent eux-mêmes en œuvres définitives. Pas tous, et Chateaubriand serait justement à ce point de vue un cas proche de celui des inventeurs, tant il est vrai que l'action du phénomène appelé génie est souple, diverse, mêlée. Car René a semé des conceptions plus qu'il n'a réussi de livres. Encore que, père des Romantiques, il n'ait guère été dépassé par ses fils en sortilège verbal, — ceci constaté si l'on disloque sa production en milliers de phrases plus exquises les unes que les autres.

Créer, en somme, voilà le secret du génie, — et l'on devine ce que ce mot contient de surhumain, de difficile, de particulier, de rare. Le génie crée. C'est en ceJla qu'il mérite l'épithète de divin. Il est souvent des parties ratées dans sa production vertigineuse. Mais, dites, est-ce qu'il n'y a pas des choses ratées dans ce qu'on appelle la Création, œuvre du Dieu que les croyants nous donnent comme la Perfection suprême?

Et par ainsi nous revenons au «mensonge de la beauté» que corrobore le «mensonge du génie» si, ne donnant pas à cette expression un sens péjoratif, nous nous contentons d'avancer que ni le génie ni la beauté ne sont absolus, et qu'il y a de l'illusion dans le frisson qu'ils nous octroient. Une illusion d'ailleurs sainte, douce, utile, à laquelle il faut tenir, et qu'il ne faut pas craindre d'aimer, et qu'il ne faut pas craindre de perpétuer.

Si nous regardons de trop près un génie, il se désagrégera peut-être comme le paysage que nous admirions tout à l'heure. Je l'ai dit: il est homme;

il a nos faiblesses; ill a nos défaillances; il n'en reste pas moins digne de nos respects.

On me pardonnera de me répéter, car j'ai déjà dit ces choses d'ailleurs très simples à propos de Victor Hugo. Mais il est des vérités, si faciles qu'elles soient, qu'il est en quelque sorte nécessaire de crier sur les toits. Nous sommes d'une ingratitude inconcevable envers les meilleurs, les plus hauts représentants de la Pensée, surtout quand ils vivent encore, et surtout en notre France, pépinière d'élites, et plus que jamais, dans cet après-guerre infesté de bas utilitarisme, de honteuse indifférence intellectuelle. Et le contraste est navrant entre les discours officiels au pied des statues et la négligence du pays envers ses héros d'aujourd'hui. Ne me servez pas de noms d'académiciens et de grand-croix. Vous savez bien que ce ne sont pas toujours eux les vrais maîtres, et que maint autre végète en attendant la gloire des tombeaux, ce pendant que les médiocres accaparent honneurs et prébendes. La Démocratie montre une tendance fâcheuse à laisser tomber le prestige du génie, au nom des principes égalitaires. Il est pourtant une aristocratie que je continuerai, aussi hardi que quiconque en transformation sociale, à saluer chapeau bas...

Le philosophe Emile Boutroux lançait naguère cet avertissement: «On entend dire souvent: primo vivere. Défions-nous de cet adage. Savons-nous si l'esprit se réveillerait après qu'il aurait été enseveli sous la matière? » Primo vivere! Mot inquiétant, trop à la mode en une Société qui semble de plus en plus entraînée vers les uniques satisfactions corporelles. Formule de régression certaine. Car le vrai sens de la vie est la plénitude des joies psycho-physiologiques, la plénitude de l'exercice de nos facultés. Cette plénitude, les génies l'ont portée au degré suprême. Et le meilleur de leur leçon est que nous pouvons en cela au moins les imiter.

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