LA MÉLANCOLIE DU DÉSIR
Je crois aux hérédités parce que je suis déterministe dans la mesure où cette doctrine accepte le contrôle de l'intelligence et le pouvoir de la volonté. Je crois aux hérédités de race et de famille, étant régionaliste et persuadé qu'on subit ces influences pour une très large part, bien que le temps, le lieu et le milieu où l'on vit les modifient, et bien que, je le répète, j'estime certaines, et la partie mystérieuse à jamais du génie, et l'action que peut avoir sur tout cela la force morale de l'individu.
Mais à coup sûr agissent en nous les dominations ancestrales, foule tantôt hostile, et tantôt sympathique, tantôt néfaste et tantôt bienfaisante, sorte de pesée plutôt mauvaise (1) en général, pu'sque reflet de la pauvreté intellectuelle des siècles antérieurs, vague et perpétuel murmure à l'oreille de l'âme, et qui était le fatum antique. Action sourde, incessante, contre laquelle nous réagissons sans doute, difficilement d'ailleurs, quand sérieusement nous tenons à nous
(1) En suis-je bien sûr? Si la pesée intellectuelle faite par le passé sur notre âme moderne contient bien des erreurs et bien des préjugés, la pesée sentimentale ne contient-elle pas d'excellents éléments que détruit au contraire, hélas! l'ambiance trop utilitariste d'aujourd'hui?
en libérer. Et c'est cela la grande lutte douloureuse qui se livre en chacun de nous; c'est cela le drame moral qui nous habite dès l'âge de raison; c'est cela le débat où notre conscience doit prendre parti... Action formidable, faite de millions d'actions menues plus ou loin lointaines, action qui devient en fin de compte la cavale indocile aux brancards de notre attelage spirituel sur le dur chemin de l'existence.
Chateaubriand, nul ne l'ignore, s'avère curieusement typique au point de vue des hérédités, — probant exemple de condensation des caractères raciques et familiaux. On sent très bien en lui le Breton, le Breton malouin, le Breton de caste noble. On le sent malgré ce que lui imposera son temps et malgré l'adaptation à laquelle il consentira.
Malouin, il aura comme ses compatriotes, gens de mer, l'attirance de l'immensité, le goût de l'aventure, et par là l'obsession du désir, du désir d'ailler vers les là-bas du rêve qui danse à la crête des flots.
Breton, puisque Malouin, il aura de plus, les caractéristiques armoricaines: intrépidité, sentimentalisme nostalgique, entêtement, long courage, âpre volonté, conscience, humeur rude et loyale, foi religieuse traditionnelle, et j'entends par là non la banale croyance des simples, mais, étant de haute élite, les croyances mêlées des deux traditions chrétienne et celtique incorporées en son sang depuis des millénaires, et le double désir, là encore, résidant au fond de la foi druidique en vue d'un idéal humain de perfection et de liberté, et au fond de la foi catholique en vue de cet on ne sait quoi, au-delà de la vie et de l'idéal humains, et qui brille au front des étoiles lorsque des yeux pleins de mysticisme se lèvent le soir vers le ciel plein de mystère.
De souche noble enfin, comment le vicomte René de Chateaubriand ne sacrifierait-il pas au culte de l'orgueil, de l'honneur, et aussi de l'ambition, cette autre
forme du désir? Il aura enfin la fibre batailleuse et cocardière un peu, la fidélité grondeuse, les âpres passions d'une longue lignée de gentilhommes?
Voilà «le type» assez bien déterminé selon la méthode de M. Taine. Mais il sort de l'ordinaire. C'est un poète encore qu'il ne manie point le vers. C'est une âme de poète, et dont il a en lui l'essentiel. Il nous faut donc compléter avec cet élément sa statue morale.
L'essentiel du poète, ou plutôt de la poésie, n'est-ce pas encore et précisément le désir qu'à trois reprises j'ai cru devoir mêler au pétrissement de l'humble glaise dont je fais mon monument? Je sais qu'on peut disputer là-dessus. Si nous nous reportons au* nombreux manifestes, livres, doctrines, déclarations qui au XIXe siècle ont voulu dégager ledit essentiel, maintes formules ont été proposées, défendues avec acharnement. Pour les uns la Poésie doit être l'expression magnifiée de la Nature, de la Vie, voire, selon un mot que fit fortune, l'expression «paroxyste» de la Sensibilité. Pour les autres, la Poésie doit être (l'expression de la vision intérieure que le barde possède du Monde; et pour les autres l'expression de la connaissance intuitive qu'il en a; et pour les autres la forme transcendantale du Savoir. Quoi encore? J'ai pu me demander moi-même si la Poésie au demeurant n'était pas simplement de l'émotion traduite avec art. Mais à bien y regarder, la Poésie ne revient-elle pas au cri superbe de l'âme enivrée ou endolorie par le spectacle de l'Univers et désirant, soit le connaître à fond, soit en jouir éperdûment? Désir joyeux chez ceux-ci, anxieux chez ceux-là. Désir optimiste ou pessimiste suivant les tempéraments. Emotion toujours, certes, mais qui remplit l'âme, avide autant qu'inassouvie, ou d'un rayonnement de bonheur, ou d'un malaise qu'on adore...
Il semble que Victor Hugo ait connu surtout ce
rayonnement et Chateaubriand ce malaise: ils en ont fait chacun la matière de leur œuvre.
Encore, il n'est pas sûr que celui de ces deux poètes qui parut le moins mélancolique fût le plus représentatif de la poésie. Il n'est pas sûr que les plus vrais des poètes soient des exaltés réentonnant sans cesse un hymne allègre. Hélas! outre que ces derniers mêmes (Hugo compris) ne peuvent s'empêcher de frémir douloureusement parfois, n'est-il pas trop certain que l'expérience de la vie se résout en tristesse? Tristesse en général dissimulée parce que diminueuse d'énergie et contraire à notre instinctif besoin de bonheur; tristesse coupée sans doute de félicités parfois fulgurantes et plus souvent très humbles et très douces; tristesse acceptée ou combattue, mais à laquelle nul n'échappe qui veut bien soumettre à une rigoureuse analyse les lois implacables de l'Univers, les lois féroces de la Vie, les lois terribles de la Société.
Qui donc en effet aurait le front de nous déclarer cet Univers, cette Vie et cette Société, par ailleurs dignes de louanges, tellement enchanteurs qu'ils ne laissent à personne le droit de hocher la tête avec affliction? Partout dis-je, des lois impitoyables sacrifiant les faibles, des lois de dévoration auxquelles l'Homme échapperait s'il ne les remplaçait par des concurrences nationales ou internationales plus meurtrières encore. Partout le triomphe de la Force et de la Ruse. Partout des souffrances physiques et morales. Et quel ciné-roman tragique, celui de l'Humanité! Et quel tableau navrant celui de la Routine et de l'Ignorance entravant sans cesse le Progrès!... Déjà, voilà quelque dix ans, on pouvait gémir sur cet état lamentable. Mais quels mots employer après la guerre qui vient de ravager à nouveau la Planète, de la secouer jusqu'au tréfonds de ses assises sociales, d'amener une régression inouïe dont on se demande le terme avec effroi? Quels cris d'alarme et de malédiction jeter sur ce bouleversement et sur cette héca-
tombe dont si peu comprirent quelle immense, quelle formidable catastrophe ils constituent pour le globe terrestre?
Oui, catastrophe immense. Le mot ne paraît exagéré qu'aux superficiels hypnotisés par la bannière éblouissante mais en loques où s'inscrit notre pauvre victoire. Au vrai, le plus clair du bilan est que la vieille Société a mis à nu les cancers qui la rongeaient et dont Chateaubriand n'ignorait pas les germes. Nulle déclaration de ministre tâchant à nous réconforter ou à faire le beau devant l'Europe, nul article sophistiqué de publiciste à gages, nulle «manchette» illusoire de journal gouvernemental ne peut désormais nous maintenir un bandeau sur les yeux : un abominable mercantilisme a pénétré jusqu'aux couches les plus profondes de la nation, jusqu'aux hameaux les plus reculés de notre doux pays, et comme d'autre part aucune sanction ne peut forcer le paysan à produire à meilleur compte, cette ploutocratie campagnarde et nouvelile-venue, cause profonde d'une vie chère à l'excès, amène et aggrave un abcès dont on se demande avec inquiétude quand et comment il crèvera; le goût du luxe (du faux luxe en général), du plaisir (inartistique et grossier), du moindre effort (masqué sous le nom de loisir nécessaire, en réalité vague de paresse née aux tranchées) ont inondé, gâté les classes populaires, développant l'égoïsme de tous, rendant plus avides les riches, plus implacablement jaloux les modestes; et le problème financier, des sphères gouvernementales au budget des mansardes, a pris une acuité terrible, passant avant tous les autres, écrasant tous les autres.
Ah! comme je retrouve ici la loi du Désir, mais du désir de jouissance vulgaire, de bonne chère, de gloriole, de pécune, laissant loin derrière lui le désir sacré des poètes que tout à l'heure j'évoquais!
Oui, catastrophe immense, à cause de l'immoralisation survenue à la suite de tant de fatigues, de dégoûts,
de déboires, de deuils, de larmes, du libre exercice des mauvais instincts. La vie toujours plus difficile a engendré, même pour les gens les plus raisonnables, pour les intellectuels, les sages, le devoir de tonjo rs plus. Et la ruse, l'improbUé, le vol sous les noms les plus divers, se sont intronisés dans nos moeurs afin de ramasser, n'importe où, cet argent absolument indispensable. Ot rien n'est plus redoutable au fond des veines, qu'un venin auquel on s'accoutume. Et nous sommes tous en train de nous empoisonner!..
Catastrophe immense... Et voici venir — je ne suis pas in Jérémie, mais j'ai bien peur d'être un Cassandre, — voici venir l'époque funeste où le vieux et fallacieux principe de l'égalité sociale, confondue avec le principe équitable de la justice sociale, va se dresser contre les dogmes économiques et religieux, contre les coffres-forts, les couronnes et les tiares, et s'élancer à l'assaut de toute opulence et de tcute autorité. Voici venir à pas précipités la grande ruée des Illuminés, la vaste révolution niée aveuglement parce que retardée, le bouleversement mystérieux en sa forme, sa durée, ses résultats, mais fatal, inévitable... tel un orage monte au ciel d'été, chargé d'une foudre dont on ne sait où tout à l'heure elle tombera...
Je ne prends point parti. Je tiens ici la plume du philosophe qui regarde et non celle du polémiste qui bataille. Je n'en suis que plus mélancolique, parce que, luttant, je ferais semblant, la gaîté aux yeux, de croire bonne ma cause en tous points. Philosophant, je suis bien obligé au contraire, m'élevant au-dessus de la mêlée, impartial et lucide, de reconnaître l'erreur et la vérité de chacun des camps en opposition. Chateaubriand m'est ici un modèle: A de certaines heures de découragement, il entrevit jusqu'aux temps sombres d'aujourd'hui et de demain, d'un coup d'œil d'aigle ainsi qu'en ont les génies. J'ai placé en épigraphe de ces feuillets une phrase de belle allure
indiquant un Homme de l'Avenir. En cherchant bien on en trouverait une autre en son œuvre, tout aussi belle et indiquand un Homme du Passé. Insincérité? Non. Etat d'âme de tous les clairvoyants, hésitants du fait qu'ils recensent qualités et défauts des systèmes opposés, qu'ils savent que les systèmes d'ailleurs ne sont rien, car seule compte la qualité de ceux qui les défendent ou les font aboutir.
Et ne voilà-t-il pas notre irrémédiable tristesse? Nous savons que l'Humanité ne peut pas être heureuse, ni juste, de la façon définitive à laquelle prétendent les formules sociales. Royauté? Empire? République? Soviétisme? Tout cela: constructions cérébrales théoriquement parfaites, pratiquement peu différentes en résultats: le Mal par elles n'a pas fui. Si des progrès se sont accomplis, c'est bien moins aux changements successifs de régimes qu'on les doit qu'à la lente montée du savoir et de la conscience, laquelle est bien peu dépendante des structures gouvernementales. Chaque âge, quel que fût le tyran solitaire ou collectif installé sur le char de l'Etat, n'a-t-il pas vu éclore de grands hommes et de grandes œuvres? Hélas! cette perfection envisagée par chaque parti politique ne sert qu'à multiplier des expériences où, chaque fois, l'Humanité se déchire. Jamais elle n'atteindra la Terre Promise, à cause des passions qui l'agitent, des inassouvissements qui s'y énervent, des différences de qualité des intelligences ellesmêmes œuvrant à la rendre meilleure.
Au bref, de quelque façon qu'on regarde la Vie, on demeure amer à la vision de ce qui nous entoure et du destin qui nous domine. Nous pouvons oublier, jouir, ruser: il n'en reste pas moins que la somme de tragique est la plus grande Ici-Bas. Nos grands, nos vrais écrivains l'ont bien compris. (1) Tous sont
(1) II n'y a pas de grands écrivains délibérément joviaux. On cite des humoristes. Ils ne comptent pas. Et qui, comprenant le rire sombre d'un Molière, sérieusement soutiendrait qu'il mérite le nom d'auteur comique ?
marqués au front par les épines de la mélancolie, couronne saignante aux tempes de tous les rêveurs.
La poésie, disais-je, vit du désir, qui est élan vers la vérité, Ja beauté, la justice, le bonheur, ou, si vous voulez, vers le magnifique Inconnu, leur cîme commune. Cîme inatteingible. Donc déception perpétuelle. (1)
Le poète est un cœur ailé en essor vers le rêve. Le poète est un être de souffrance, et d'autant plus endolori par la vie et la pensée que d'elles il exige davantage, il exige plus qu'elles ne peuvent donner. Le poète n'est pas toujours, est rarement même un sage. Les sages n'ont pas cette ardeur divine et tragique; ils philosophent davantage; ils se rognent les ailes.
(I) Dans un bon ouvrage sur l'hérédité romantique dans la littérature contemporaine, M. L. Estève distinguait naguère entre les variétés de la tristesse dont je parle plus haut. Sa classification me semble un peu artificielle, et plus simple serait de ramener le mal romantique, le mal de René, à ce désir tapi au fond des poètes depuis cent cinquante ans, depuis que la rêverie leur apporta l'inquiétude. Elle leur en apporta dans la mesure même où, à leur sensibilité se mêla, comme chez le reste des hommes, un peu plus d'intellectualisme, d'esprit critique, d'interrogations. C'est surtout depuis le XVIIIe siècle qu'on s'avise de juger de l'état social et de chercher une explication de l'Univers. Avant, l'on acceptait l'un davantage et l'on jouissait de l'autre comme on pouvait. De voir plus clair on souffre toujours un peu... Nostalgies de la lumière, des pays ignorés, de l'au-delà des tombes, etc. énumèro M. Estève. Oui. Mais plutôt nostalgie résumée au cri de Goethe: mehr Licht! Plus de clarté! Nostalgie de pénétrer le secret des mille énigmes de la douleur, de la mort, de la vie, de tout ce qu'on ne connaît pas et qui résiste à la conquête cérébrale. C'est le pendant du désir de la conquête sentimentale, ou plutôt tout cela n'est-il pas mêlé dans une même noble avidité de « posséder ce monde? »
Le poète s'enivre un peu comme l'alouette; il sent et palpite plus qu'il ne raisonne; il va parfois plus haut que le sage, mais il plane moins dans la sérénité. Le désir, son désir superbe et torturant, contient fatalement un germe de mélancolie. René — René de Chateaubriand — est le type du poète désirant beaucoup, désirant éperdûment, et qui en demeure à jamais meurtri.
Chez lui, le désir s'élançait vers cette idéalisation créée personnellement et à son usage, et qu'il appelait la Sylphide. On en a souri à tort, dit quelque part M. de Vogue. On y a voulu voir un exercice de stvle. C'était mal le connaître. Cette chimère si poétique, bien digne de lui, et qui symbolise admirablement le désir, fut tout autre chose qu'une invention littéraire: ce fut une idée extrêmement vivante, plus réelle que les femmes qui plièrent délicieusement sous son étreinte amoureuse et qui n'en étaient que l'incarnation. La Sylphide le possédait, fantôme toujours présent, et il faut lire attentivement le curieux chapitre des Mémoires intitulé: «Révélation sur le mystère de ma vie.» On trouve là unç des clés qui ouvrent la sésame derrière laquelle s'étend le labyrinthe de son génie (les génies ont tous à leur âme cette porte secrète). Chateaubriand a passé son existence à poursuivre sa Sylphide afin de la tenir à pleins bras, de la baiser à pleine bouche. Sylphide qui tour à tour fut la Femme, le Pouvoir, la Gloire, la Réussite littéraire, — qui sait, la Religion peut-être aussi. Sylphide toujours glissante aux mains du chasseur et qui, de ne la capter jamais en éprouvait une lassitude, et ce spleen qu'on appela justement « le mal de René... »
Etreindre la Sylphide! Pour aimer Chateaubriand selon cette formule explicative, je n'ai qu'à me reporter aux enchantements de ma jeunesse pensive. Aux heures surtout où, vers ma quinzième année, comme le Maître en Bretagne, je laissais galoper ma rêverie parmi les sites de la Franche-Comté, pays de mes
pères... Ah! les très doux, les très lointains souvenirs! Il y a là.-bas, entre autres buts charmants de promenade, une rivelette qui, d'affluent en affluent, roule jusqu'à la Saône. J'ai retrouvé des pages jaunies où ma main plus ardente qu'expérimentée jeta au retour d'un vagabondage sur ses bords l'émotion naïve du moment. Et sons la prose je reconstitue le poème enchanteur. Poème qui tous nous berça: suivre, suivre le ruisseau qui sous les feuillées clapote et court en musique sur les cailloux; suivre l'onde jusqu'à d'autres cours d'eau, jusqu'à la grande rivière, jusqu'au fleuve et jusqu'à la mer; et puis, s'embarquer, cingler vers des îles d'or, des féeries pittoresques comme on en lit dans l'histoire de Sindbab-le-Marin. Ah! fuir, là-bas, là-bas...
Là-bas! ce jour-là c'était pour moi l'inconnu des paysages lointains. Un autre jour, plus tard, ce sera, toujours pour moi, l'inconnu du monde étoile. Plus tard ce sera l'inconnu de l'amour, de la fortune littéraire, de l'énigme du Monde, des abîmes de l'âme... Sylphides, sylphides!.... Ah! comme je te comprends, René, mon frère!...
Etreindre sa chimère! Vous souvenez-vous de cette toile d'Henri-Martin précisément intitulé: «A chacun sa chimère»? Le peintre y montrait des hommes, des femmes, foule aux yeux fous, les bras désespérément tendus vers les différents et hallucinants espoirs qui nous hantent. Ce sont là des poètes, de malheureux poètes ne songeant d'ailleurs point à traduire leur angoisse. L'artiste, lui, s'exprime, et, je le répète, presque toujours en mélancolie, car il ressent plus vivement la désillusion: Chateaubriand est un de ceux qui ont à coup sûr le plus pathétiquement crié aux quatre vents l'infinie tristesse de serrer les deux bras sur le Vide (1).
(1) Sobrement, quasi plaisamment, Jules Lemaître le dit aussi en se reportant au passage des Mémoires relatif au siège de Thion-
Certains médecins ont une curieuse manie: l'étude pathologique des génies. Ils fouillent au scalpel ces cerveaux héroïques. Ils auscultent ces poitrines où bat un cœur surhumain. Ils ne cherchent, ne veulent que des causes physiques aux effets les plus sublimes. Celui-ci avait les poumons faibles: d'où sa grande sensibilité; celui-là une lésion cardiaque: d'où son angoisse philosophique; celui-là une affection de l'encéphale: d'où ses erreurs par amnésie; celui-là de l'entérite chronique qui affaiblissait sa puissance de style ou de logique. Rousseau fut une des proies très chères de ces physiologues de la Littérature, et naguère Huysmans n'était-il pas uniquement jugé sur sa dyspepsie?
Quelques-uns de nos savants négateurs de toute action purement psychique ont même assimilé le génie à un genre de folie, ce qui flatte singulièrement les imbéciles bien constitués. Ils emploient un mot lourd de mystère: névrose, ou névropathie. Lombroso va plus loin et prononce celui d'épilepsie. Au bref, les génies seraient tous atteints nécessairement d'une tare quelconque, et la norme n'existerait que chez le vulgaire; le médiocre seul se porterait bien. Ce n'est guère flatteur pour l'Humanité dont il faut pourtant avouer qu'en effet la majorité, composée de gens se
ville où fut blessé l'écrivain: «Je ne pense pas, écrit-il, que jamais personne ait plus clairement senti l'ironie et la folie des choses, l'envers des grands sentiments et des grands desseins, la misère des coulisses de l'Histoire, et tour à tour mieux connu la joyeuse absurdité de tout, plus joui d'être vidé de toute croyance, et raillié plus sinistrement, que le chevalier de Chateaubriand devant Thionville ». J'ajoute: Je ne crois pas qu'un esprit arrivé à ce point de scepticisme ait pu jamais faire une volte-face aussi complète qu'on a pu le croire en faveur de croyances qui eussent alors pris chez lui le nom de crédulité.
portant à peu près bien se compose également de gens très quelconques. Mais tout aussi logiquement ne pourrait-on soutenir un système contraire, et déclarer que c'est l'ensemble des humains qui récèle à profusion des faiblesses organiques, que seule une élite est normale et consciente, où s'engendre un petit nombre d'êtres exceptionnels, encore plus sains d'esprit: les génies? Cette thèse a ses partisans. Et nous n'en sommes point, certes, à une théorie près!
Max Nordau voit peut-être plus juste en estimant que la masse est typique et l'élite individuelle; c'està-dire que la majorité se contente de remplir les fonctions de l'espèce, facilement transmissibles par l'hérédité, qu'une minorité seule, plus riche en force vitale, est capable d'originalité, que le génie, dans cette minorité se présente comme une exception réalisant davantage encore une activité, propre et indépendante, de l'habitude organisée. C'est par là qu'il apporterait de la nouveauté parmi la banalité ambiante. Le talent, lui, lot du reste de l'élite, se contente d'accomplir mieux les activités ordinaires de la masse. Le génie semblerait donc avoir un développement organique supérieur à celui du talent, a fortiori supérieur à celui de la masse uniquement typique. Il accomplirait d'une façon extraordinaire les activités diverses de tous les centres nerveux, ou pour le moins il reposerait sur le développement particulier de l'un de ces centres. Il deviendrait un Milon de Crotone intellectuel, un surhomme au sens le plus noble du mot, et justifierait les adjectifs littéraires et gonflés à l'apparence, de titanique, de colossal, de géant, appliqués à sa personnalité vraiment formidable au regard de celles qui l'entourent. Son jugement, sa volonté seraient de nature perfectionnée. Son intuition s'expliquerait lorsqu'elle va jusqu'à la prophétie. Tel un bel épi haut et lourd de grains jaillit de la moisson moutonnante.
Toutefois, il sied de ne pas faire fi de certaines considérations physiologiques, si l'on n'a pas le droit de
tout y rapporter du phénomène qui nous occupe. On pourra donc s'enquérir de ce qu'ont dit, de Chateaubriand, à ce point de vue, le Dr. Masouin, le Dr. Evariste Michel ou le Dr. Potiquet, encore qu'ils n'aient pas dit grand'chose. J. Bourdeau et le Dr. Cabanes, en des aperçus plus sérieux, nous offrent une meilleure matière à discussion. Ils permettent de penser que René recelait « une tristesse physique, véritablement maladive», et par conséquent organique, spéciale, tenant de famille. Son père, un taciturne, lui transmit certainement des germes d'hypocondrie. Notons que les quatre premiers-nés du vieux corsaire périrent d'un épanchement de sang au cerveau, que Lucile, probablement atteinte d'hystérie, mourut quasi-folle. Un peu de morbidesse, à coup sûr, errait aux veines de René. Mais quoi, faut-il faire découler de ces mêmes faits toute la psychologie du grand écrivain? Ce serait abuser de la Science.
Chateaubriand est né triste. Soit. Cette tristesse congénitale fut accentuée par l'atmosphère où se déroula son enfance: atmosphère de solitude, atmosphère bretonne, atmosphère océane. Il l'a avoué en toute cincérité, et je ne crois pas ici de sa part à une «attitude.» Cette tristesse, cet ennui .constatés mille fois dans ses lettres, ses conversations, ses livres, se sont joints à ce vague-à-l'âme qu'il a révélé, et qu'on fut si sot de singer par la suite (il s'est plaint des pullulants Renés grouillant sur son œuvre) étant donné que c'était chez lui une disposition personnelle. Ou plutôt, cette volupté sentimentale qui s'épuise à se contempler n'était qu'une forme de sa mélancolie; et ce tempérament nostalgique, plein du frémissement divin des poètes, devait, je l'ai plus haut indiqué, aboutir au Désir, au désir de posséder l'impossédable.
Maladie, peut-être, donc, la Mélancolie du Désir chez René. Mais maladie sacrée! Le mot est de lui. Flamme qui partout l'enveloppait. Obsession qui voulant bondir sans cesse vers les astres d'idéal, et retom-
bant sur la terre morne, engendrait un redoublement de peine. Ardeur orageuse, (rappelant celle de la mouette blanche qui crie et bat de l'aile au bord de la tempête. Tourment sublime qui ne l'empêcha nullement de vivre en beauté, ni de nous donner un fécond enseignement, de rester en définitive un exemple très sain de très noble passion.
Aimons donc ce grand tendre et ce grand triste. Il est une des faces de la Beauté si souvent douloureuse en sa splendeur consolante.