‹ La fleur de feuChapitre 1 sur 17 · NANNIE VEUT ENTRER · texte numérisé non relu

NANNIE VEUT ENTRER

C'était une belle chambre, vaste et tranquille, dont les trois fenêtres ouvraient sur un horizon de prairies, restreint par une longue rampe de roches grises que verdiraient bientôt leurs végétations printanières.

ToutU'ameublement de cette pièce avait l'aspect noble et très sjjranné qui convient à une vieille chambre seigneuriale.'JLe tapis, d'un dessin indien très riche, aux nuances fondues par le temps, s'allongeait jusque sur les quatre marches qui conduisaient à une porte vitrée, large et basse, sur la transparence incolore de laquelle se détachait, en rouge glorieux de vitrail, une croix de Malte peinte, — la porle d'un oratoire.

Dans un fauteuil au siège bas, au dossier de forme haute et droite, une femme était assise, une femme d'une soixantaine d'années, de taille courte et épaisse, vêtue d'une robe de soie noire dont la coupe démodée et le tissu lourd et mat devaient être immuables. Les larges bandeaux bouffants de sa chevelure à peine gri-

sonnaille encadraient un visage trop brun, aux traits irréguliers el massifs, dont la laideur indéniable eût été une véritable disgrâce, sans les yeux bruns, humides et doux, dont l'habituelle tristesse devenait en cette minute indiciblement poignante.

Cette affligée s'appelait pourtant Marie d'Annevy el elle était la châtelaine de ce manoir jurassien dont elle poitail le nom, la seule maîtresse du domaine qui s'étendait devant les fenêtres de sa chambre. Mais elle tournait le dos à ces fenô'res entr'ou vertes, par où entraient, avec le pâle soleil de prime saison, le bruissement des arbres d'un parc et aussi le clapotis léger d'une rivière» cette mince et rapide Vertanbelle qui file, entre ses frênes, ses saules et ses peupliers, tout le long du village de Vertanbeau et de son étroite vallée, dont le château d'Annevy commande le défilé.

Les yeux de M"'® d'Annevy, ces yeux tendres et iwulîrants où personne n'avait jamais su lire, ne regardaient que le grand lit qui occupait le milieu de la pièce. Et c'est vers ce lit encore que se tournaient les regards et toute l'attention du médecin, à demi dissimulé dans l'ombre du paravent, dont les feuilles, aux éclatantes nuances de flore exoticjue, abritaient un côté du chevet.

Ce lit était certainement le meuble le plusremarquable de la pièce, avec ses quatre énormes colonnes torses qui semblaient s'enraciner dans le sol, pour mieux soutenir son dais carré de cuir mordoré, dont le bandeau retombant se terminait pnr une frange de grosses houppes de filigrane, assez semblable à une bordure de chardons dorés.

Le lasle et les dimensions de cette couche somptueuse faisaient encore ressortir la jeunesse et la faiblesse de celui qui l'occupait. Car il y avait quelqu'un dans l'immense lit de parade, un jeune homme d'une vingtaine d'années, auquel ses cheveux blonds, son visage aminci donnaient l'air d'un adolescent. Celui-là, c^était Gilles d'Annevy, le petit-fils de la châtelaine el son dernier proche parent.

M°* d'Annevy avait bien eu deux enfants à elle, deux garçons, dont la naissance impaliemmentutlendue, avait été sa seule revanche de femme sans grâce et sans beauté, dont l'enfance et la jeunesse heureuses avaient été l'unique consolation de son veuvage prématuré. Mais le cadet, Gilbert, s'était marié contre le gré de son grandpère, le vieux baron d'Annevy, alors seul chef de la famille, et s'était, de ce fait, séparé des siens. Gilbert avait renoncé volontairement à sa part d'héritage en faveur de Clément, son frère aîné, pour être libre d'épouser la femme de son choix, laquelle était une orpheline assez bien dotée, pupille et cousine des d'Annevy. H s'était établi en Angleterre où il était mort, après avoir compromis toute la fortune de sa jeune femme dans des entreprises malheureuses.

Son frère Clément était mort presque en même temps, dans ce château d'Annevy où tous deux étaient nés. Les deux frères avaient succombé au mal héréditaire qui, à chaque génération, frappait un membre de la famille d'Annevy : cette fois, la mort s'était fait double part.

Le vieux châtelain attribua ce surcroît d'infortune au fait que sa fille Marie, la mère des deux jeunes gens, avait épousé, déjà contre son gré du reste, leur propre cousin, Guy d'Annevy ; et c'est pour cette raison qu'il s'était opposé, de toutes ses forces, au mariage de son petit-fils Gilbert avec leur jeune parente, Antoinette, les unions entre cousins doublant, à son avis, les risques de la lare héréditaire et le néfaste pouvoir du « mal d'Annevy ».

Ce mal mystérieux, assez imparfaitement définijusquelà, semblait ôlre une maladie des artères qui, peu à peu, ralentissait le cours du sang de ses victimes, jusqu^à ce qu'il l'immobilisât complètement. La catastrophe eût été irréparable si la jeune veuve de Gilbert, bien malade elle-même, n'avait mis au monde un fils auquel s'était brusquement rattachées les suprêmes ambitions du vieux châtelain et les dernières espérances terrestres de sa fille.

L'inlransigeanl baron était rentré en communication avec la jeune veuve pour offrir à celle-ci les moyens d'existence qui lui manquaient, et, à son enfant, une protection qu'elle n'était plus en état de lui donner.

Il importait d'enlever cet enfant sans relard à un milieu contaminé par la tuberculose dont se mourait sa mère. M°'*' Marie d'Annovy était donc partie immédiatement pour Londres ; elle n'avait fait qu'une brève apparition chez sa belle-fille, à qui rien ne manquait, grâce aux récentes libéralités du vieux baron, grâce surtout aux soins accaparants de xXannie, la domestique comtoise, qui avait suivi le jeune couple en exil. M""^ d'Annevy était repartie au plus vite avec le nouveau-né, le petit Gilles, qu'elle rapportait à son aïeul comme un bien reconquis, une proie infiniment chère et menacée.

Le vieux châtelain avait assez vécu pour voir son arrière petit-fils atteindre, sans encombre, sa dixième année ; mais ce fut bien peu de temps après qu'il fallut reconnaître, en Gilles, les premiers symptômes de ce mal d'Annevy qui avait emporté son père. M"® d'Annevy ne perdit pas courage, quoique ce fût une femme mélancolique et passive que son père avait courbée, de tout temps, sous la dure discipline de son autorité. Elle croyait que Dieu lui laisserait Gilles, elle croyait que ses soins et ses prières conjureraient la double menace qui avait plané sur ce berceau. Et elle gardait d'autant mieux confiance qu'elle même avait ressenti, dès son enfance, quelques atteintes de ce mal qu'on disait incurable, et que cela ne l'avait pas empêchée d'arriver à la vieillesse.

(iilles avait langui près de dix ans, avec des alternatives de mieux et d'aggravations qui auraient brisé un cœur moins résigné et délai hé que le sien.

El tout cela, tant d'elToits, un si long calvaire, pour en venir à le voir finalement terrassé sur ce lit, avec cet air de faiblesse inerte et de mortel épuiseinent sur son visage diaphane, tel que M"*" d'Annevy le voyait à cette heure.

Mais elle se le demandait, en refaisant, dans la désolation de son âme, le triste voyage de sa vie, Gilles n'avait-il pas loujours été ainsi, avec ce même air de paix et de recueillement, cet air de pureté si grave dans son émouvante fragilité ? Le murmure des arbres de leur parc, le bouillonnement de leur rivière, le bruit familier de l'heure sonnant à leur clocher, elle était sûre que Gilles ne les entendait plus, tant son oreille était pleine des promesses d'éternité qui avaient consolé son déclin. Et elle se prenait à penser que la terre n'avait peut-être jamais rien été à celui qui était tout, pour elle, sur la terre.

Elle était si bien sa grand'mère par le cœur, par le sang, par toutes les fibres de son être, qu'en cet instant désespéré, une foi tenace, une vraie et sublime foi maternelle la soutenait encore. Puisque la vie persistait et que Gilles était encore là pour la messe qu'on allait dire dans l'oratoire... Si Gilles surmontait cette crise — Olivier l'avait dit, et Olivier était bon médecin, — le sang pourrait reprendre son cours, on pourrait espérer un répit. En elle-même, M""*" d'Annevy pensait : La guérison... El son regard se détourna une seconde du visage de Gilles pour interroger celui de l'homme qui, seul avec elle, veillait auprès du malade.

Le docteur Olivier d'Annevy était bien plus qu'un médecin pour eux, il était leur dernier parent et leur ami. Ses soins avaientprolongé la viede Gilles au delàde toutes les prévisions des plus grands spécialistes ; et toute cette nuit encore, il lui avait conservé le souffle qui allait peut-être se ranimer davantage.

Olivier se redressait, abandonnait doucement la main du malade, qu'ilavait gardée, jusque-là, dans les siennes; il s'écartait du lit et marchait sans bruit vers une porte qui venait de s'ouvrir. Il parlementait à voix basse avec un domestique, puis revenait à Al"'" d'Annevy en murmurant :

— Ma tante... (il la nommait loujours ainsi, bien

qu'ils fussent seulement cousins), ma tante, c'est Nannie qui voudiait entrer...

M"° dAnnevy secoua négativement la tête...

— Non, fit-elle d'une voix oppressée, personne...

— Nannie dit qu'elle veut voir Madame, chuchota le domeslique, se rapprochant à son tour. Elle dit qu'il le faut.

— Répondez-lui que c'est impossible.

— C'est oe que nous avons déjà fait en tâchant de la renvoyer. Mais elle n'en peut plus d'être montée à pied du moulin, elle est tombée quasi morte sur une marche de l'escalier. Cinq minutes plus tôt, et il aurait fallu que M. le curé lui passe dessus pour entrer dire sa messe.

Mais M'"^ d'Annevy, toujours avec le même signe de refus, disait à son neveu :

— Je ne veux pas voir cette femme ; je ne comprends pas son insistance...

— Peut-être qu'elle aurait quelque chose à dire... sug^géra le vieux valet de chambre.

— Feu importe ; expliquez-lui...

Mais, sur le seuil de la porte demeurée ouverte, quelqu'un venait d'apparaître : une vieille femme courbée, chancelante, qui so cramponnait des deux mains au chambrarile pour ne pas tomber, enfin Nannie, la vieille Nannie elle-même, l'ancienne bonne d'enfants du château.

Tandis qu'elle demeurait là, haletante, obstinée, les prunelles etfarées par le jour de la chambre, Gilles, le jeune malade, ouvrit lentera'^nt les yeux, des yeux si calmes dans leur brume de mort. Il vit Nannie et parut la reconnaître, ses lèvres frémirent, d'abord impuissantes, puis, après un nouvel effort, elles prononcèrent distindemenl ce nom :

— Blanchelys...

... On avait entraîné, ou plutôt emporté Nannie ; mais les jeunes yeux tranquilles du mourant se tournaient déjà vers l'oratoire dont la cloison transparente laissait filtrer, maintenant, une faible clarté de cierge. La porte

vilrée, marquée d'une croix, glissa sur ses coulisses, et rintérieur de l'oratoire apparut avec son autel illuminé, devant lequel un prêtre coinmennait k célébrer la messe.

M°"' d'Annevy s'agenouilla au pied du lit, face à Gilles dont le visage, plus pale que jamais, s'éclairait peu à peu d'une lumière confuse qui n'était ni celle du jour ni celle des cierges.

Gilles suivait l'office sans que rien trahît^, en lui, le reste de vie qui le soulevait encore vers soti Sauveur prêt à descendre sur l'autel. Quelque chose comme un léger souffle de vent agita le battant d'une fenêtre, ût frissonner l'un des lourds rideaux ; les paroles du Sanctus s'égrenèrent, tombant de l'oratoire dans la chambre surnalurellement silencieuse. Puis, soudain, M™*^ d'Annevy prosternée s'affaissa lourdement contre le lit et gémit tout haut en étendant les deux mains. Gilles qui, au premier coup de clochette de l'Elévation avait penché la tête, ne la relevait pas.

Il ne la releva plus, il était mort dans le dernier mouvement où s'étaient exhalées la foi et l'adoration de son âme.

Quand Nannie, l'ancienne bonne et femme de confiance du château, était revenue au pays, après une absence de plusieurs années, elle ramenait avec elle une petite fille de quelques mois, qu'elle apporta tout de suite au moulin de Verlanbeau.

Les gens du moulin, les voisins réunis chez eux ce jour-là pour la veillée, se rappelaient encore ce neigeux soir d'hiver où Nannie, qu'on n'avait pas vue depuis si longtemps, était enirée dans la grande cuisine du moulin portant, assez négligemment du reste, un poupon enveloppé d'un chàle tout moucheté de neige. Il y avait de la neige aussi sur les vêtements râpés de Nannie, et jusque dans les mèches blanchâtres qui s'échappaient de son capuchon de voyage, de la neige que fondit aussitôt ia chaleur du beau feu des meuniers Perrol. Et un peu de couleur revenait aux joues pâles de Nannie, un peu de vie ranimait son immobile face de sourde, tandis qu'elle aspirait à pleines narines l'odeur de la soupe bouillante qu'on allait verser dans la grosse spupière rebondie, remplie, jusqu'au bord, de bonnes tranches de pain bis saupoudrées de savoureux fromage, — la soupe des garrons meuniers que la neige attardait dans leur tournée journalière.

La chatte du moulin, assoupie devant le foyer, ne faisait point mine de céder la place à la nouvelle venue

qui apportait ici du froid, des doléances, et, sans doute, des prélentions sur la soupe comme sur le feu.

Le foyer des Perrol était réconfortant et leur soupe sentait bon. mais leur accueil restait réservé pour cette visiteuse inattendue qui n'avait pas laissé de bons souvenirs dans le pays ; et il est probable que Nannie aurait dû allpr chercher ailleurs une hospitalité plus stable, si elle ne s'était décidée à dire le nom de l'enfant qu'elle portait dans ses bras.

Ce nom, elle avait mis une certaine malice à ne pas le faire connaître tout d'abord, comme pour préparer aux F*errol des motifs de repentir. En elîet, cette enfant n'était rien moins que l'une des leurs, la propre Glle de Léon Geoffroy, le propre neveu de la meunière, laquelle avait toujours eu une prédilection pour ce fils d'une sœur morte jeune et tendrement aimée.

Ce Léon Geoffroy, que ne satisfaisait point l'existence paysanne de ses proches, avait fait de bonnes études au petit séminaire de Vaux, puis s^élait placé à l'étranger en qualité de précepteur, et n'avait bientôt plus donné signe de vie.

L'annéa précédente seulement, la meunière Julite avait reçu de lui une lettre où il annonçait qu'il s'était marié en Angleterre, qu'il avait été longtemps malade et malheureux, mais que la chance lui revenant enfin, il pourrait assurer convenablement le sort de sa femme et de l'enfant qui allait leur naître, une petite fille, espérait-il, à laquelle Dorothy, sa femme, donnait, par avance, le nom de Lilywhite, que l'on pouvait traduire en français par celui de Blanchelys.

La bonne meunière, oublieuse des soucis que lui avait toujours causés ce neveu prodigue, envoya ses bénédictionsau jeune ménage, plus une belle chaîne d'argent à l'intention du petit enfant attendu.

Or, cette chaîne, choisie par elle chez le meilleur orfèvre d(; la ville, la meunière Julite Ferrol la revoyait au cou de la petite fille que tenait, en ce moment, Nannie; elle retrouvait aussi le nom de Lilwyhite inscrit sur une

espèce de médaille suspendue à celte chaîne, une médaille d'apparence assez pauvre et bizarre, et qui portait, de plus, les mots de Holy-Saviour avec un numéro.

Et voici ce que raconta Nannie. Alors qu'elle était encore à Londres, chez la jeune iM"^" Gilbert d'Annevy, celle-ci avait pris à son service une femme de chambre anglaise, une jolie petite créature douce et étourdie, qui se trouvait être la femme de leur compatriote jurassien, Léon Geoffroy.

Les |)lus rudes épreuves avaient accablé ce jeune ménage. Léon, ûnalement employé comme interprète dans un hôtel londonien, avait été victime d'un accident d'ascenseur, dont les suites le retenaient à Thùpital. La gracieuse et insouciante Dorothy, sa femme, acculée à la misère, avait été heureuse d'accepter celte place subalterne auprès de la jeune M™® d'Annevy.

Puis, la chance avait tourné en faveur de Léon Geoffroy, ainsi, du reste, que celui-ci en avait informé sa tante Julite Perrol dans la dernière lettre que la meunière eût reçue de lui. Le mari de Dorothy, à peu près guéri et pourvu d'une bonne place de comptable, en compensation de l'accident qui avait failli lui coûter la vie, était revenu chercher sa jeune femme, et il avait emmené Dorothy, toute radieuse, dans le joli petit appartement qu'il lui avait préparé.

Sur ces entrefaites, ÂI"^ Gilbert d'Annevy perdait son mari, sa santé s'altérait de jour en jour ; puis c'avait été la naissance de Gilles, le départ de l'enfant réclamé parla famille de son père, les d'Annevy de Vertanbeau, enGn la mort de la jeune AI"'" Gilbert.

Nannie restée seule à Londres, et bientôt à bout de ressources, cherchait du travail dans un hôpital situé non loin de la rue qu'elle avait habitée avec ses maîtres. A cet asile Holy-Saviour ou Sainl-Sauveur, elle n'avait trouvé qu'un emploi insignifiant, celui de commissionnaire. iMais dans la première malade qu'elle approchait, elle avait la surprise de reconnaître Dorothy, la femme de Léon GeoEfroy, ou plutôt sa veuve...

12 LA FLEL'n DE FEU

En effet, le bonheur du joyeux pelil ménage avait été de c jurte durée ; au bout de peu de temps, Léon avait succombé aux suites des blessures qu'on croyait guéries, et Dorothy s'était vue forcée de se réfugier à l'asile pour y mellre au monde son enfant, la pelite Lillywhite ou Blanchelys, dont la naissance aurait comblé de joie son malheureux père.

Dorothy déclinait là depuis deux mois ; dans la douloureuse honte que lui causait sa présence en ce lieu de misère, elle n'avait pas voulu que personne connût son nom, que personne pût savoir plus tard, que l'enfant de Léon Geoltroy était née à Saint-Sauveur, que sa petite Lilywhile avait porté la médaille des enfants assistés, comme le stigmate de leur commune déchéance. Dès qu'elle serait un peu remise, Dorothy s'en irait avec l'enfant ; elle emporterait celle-ci chez ses parents à elle, des gens très honorables qui habitaient un comté du nord de l'Ecosse. Oui, Dorothy se réconcilierait avec sa famille, elle obtiendrait le pardon de son bon père, de sa terrible sœur. Ils l'accueilleraient et tout serait oublié, et rien ne subsisterait plus sur elle ni sur l'enfant de Tombre noire des murs de Saint-Sauveur, en attendant que Nannie ne dît rien, qu'elle gardât bien leur secret, qu'elle aidât seulement un peu Dorothy à guérir... Car Dorothy comptait bien sur la guérison, elle en était si sûre que le jour de sa mort, elle multipliait encore les projets et les rêves, auxquels s'était toujours complue la fantaisie de son âme innocente et puérile.

Aussitôt les yeux dt Dorothy fermés, Nannie avait offert de conduire la pelite Lilywhite ou Blanchelys à sa famille paternelle du Jura, et la proposition avait été d'autant plus favorablement reçue, que l'asile Saint- Sauveur traversait alors une période plus que difficile, et qu'il était question de le réunir à un autre hôpital londonien, faute de ressources pour lui conserver une exi^tf'nce indépendante.

C'est ainsi que Nannie était partie, m'unie d'un secours de route qui s'était trouvé complètement épuisé

avant quelle eût atteint Verlanbeau ; c'est ainsi que la maison Perrol s'était ouverte à la fille de Léon et de Dorothy, et, par surcroît, à Nannie, sans le dévouement de laquelle l'enfant aurait été à jamais perdue pour sa famille.

A la vérité, la vieille Nannie, de plus en plus sourde et impotente, ne s'était montrée bonne qu'à soigner tant bien que mal la petite Blanchelys, — Blanche, comme tout le monde la nomma bientôt par abréviation, — laquelle était une enfant très patiente, fine et jolie.

Mais à mesure que Blanchelys grandissait, Nannie s'était de plus en plus désintéressée d'elle, ne songeant qu'à jouir Iranquillemcnt, pour son compte, de l'asile qu'elle s'était assuré au moulin. Le sort de l'enfant n'avait cependant pas élé malheureux, grâce à la bonté sans borne de la maternelle meunière Julite au cœur d'or, à l'âme pieuse et ingénue, grâce aussi à l'amitié fraternelle des deux fils de la maison, Marcelin et Gaspard, de Gaspard surtout qui avait élé son meilleur camarade.

Et puis, il y avait eu M""^' Octeaux...

M"*® Octeaux, dont la famille élait alliée à celle d'Annevy, en avait été réduite, par des revers irréparables, à gagner sa vie et celle de sa fille Lucile. Des protecteurs dévoués l'avaient fait nommer receveuse des postes à Verlanbeau et elle y remplissait, depuis bientôt vingt ans, les mêmes obscures fonctions dans lesquelles l'aidaient maintenant sa fille Lucile, et aussi leur jeune amie Blanchelys.

Toute petite fille, Blanchelys avait trouvé, chez M"^' Octeaux, le milieu intime, à la fois simple et raffiné, que ne pouvait être, pour elle, le rustique moulin Perrol ; rien que par le conlact journalier des deux natures d'élite qu'étaient M"® Octeaux et sa fille, Blanchelys s'était formée, instruite, élevée enfin au sens le plus noble du mot. Son cœur s'était entr'ouvert aux rayons de la foi vraiment céleste qui pénéiraitses amie», qui les faisait grandes, fortes et sereines, dans l'humilité

de leur condition actuelle, dans la tristesse de leur cruel passé.

Sans M""" Oiteaux, que serait devenue Blanchelys, au milieu des événements qui avaient troublé, et presque ébranlé le petit monde du moulin ? C'avait été d'abord la mort du meunier Perrol qui laissait des alîaires embarrassées, puis le mariage de Marcelin avec une femme ricbe, belle et autoritaire, qui avait pris sur lui un em^ pire absolu ; enfin le pire de tous les désastres, la longue maladie et la mort de Julile, la bonne meunière.

Sur quoi, l'ascalie, la femme de Marcelin, devenue seule maîtresse au logis, donnait libre cours à ses goûts dominateurs, et déchaînait sans pitié, pouvait-on dire, les qualités incomparables d'ordre et d'activité, qui auraient dû faire d'elle la plus accomplie, en même temps que la plus belle des meunières.

Sans discuter à Nannie plus qu'à Blanchelys leur droit de présence au moulin, elle leur rendait, à toutes deux, la vie à [)eu près insupportable ; et l'on ne sait ce qui serait advenu si Xannie ne lui avait échappé par un coup de fortune inattendu, assez mystérieux, et s'il n'y avait eu pour Blanchelys un refuge assuré dans le petit bureau do poste du village.

Cette poste de Vertanbeau était une maison longue et basse, qui portait, écrits sur une longue enseigne, les mots l*osles et Télégraphe, tandis que sa. porte et sa façade s'enjolivaient de diverses autres inscriptions, telles que Caisse d'Epargne, Téléphone, Retraites pour la vieillesse. Cours de la liourse, donnant un aj)er<,u des services variés que Vertanbeau était en droit d'attendre de sa receveuse.

On accédait à la s.ille d'attente, par un perron aussi long que la maison elle-même et formant galerie sur toute une partie de la fa<ade. Et, sur ce perron, une jeune tille venait de sortir, par une belle matinée de ce même printemps qui avait vu mourir Gilles d'Annevy ; une jeune fille petite et mince, au teint blanc, presque transparent, aux yeux clairs, largement cernés de noir,

aux épais cheveux couleur de lin, la très blanche et blonde Blanchelys.

Elle portait encore le grand sarrau noir qui était son uniforme de travail, mais elle s'élait coiffée du béret de feutre qui lui avait servi tout l'hiver dans ses allées et venues quotidiennes ; car elle se préparait à regagner le moulin, M™" Octeaux l'ayant congédiée pour ce jour-là.

Ses minces épaules se penchaient en une attitude de fatigue, tandis qu'elle s'appuyait à la balustrade de fer, comme pour reprendre un peu de force avant de se remettre en route. La fenêtre, ouverte derrière elle, laissait parvenir jusqu'à Blanchelys les bruits ordinaires du bureau, le tapotement du télégraphe dont la main experte de Lucile Octeaux tenait, en ce moment, le manipulateur, les coups rapides du timbredont iM"^ Octeaux était en train d'oblitérer les lettres. Et cette activité rendait ])lus sensible le silence qui régnait dans l'aile gauche de la maison, une sorte de pavillon aux volets clos, sur la porte duquel une plaque de cuivre ternie portait le nom du docteur Gaspard Perrol.

Ce docteur Perrol, ainsi mentionné, c'était bien le ûls cadet de la meunière Julite, le camarade d'enfance de Blanchelys. A l'exemple de son cousin Léon Geoffroy, Gaspard Perrol s'était mis « dans les livres », et, au prix de bien des sacrifices, il avait conquis ses grades de médecin. Avant de mourir, la digne meunière avait eu la joie de voir son garçon installé dans le pavillon de la poste ; mais les circonstances n'avaient pas été longtemps favorables au nouveau docteur. Le vieux médecin malade qu'il était venu remplacer à V^ertanbeau, s'étant inopinément rétabli, avait revendiqué tous ses droits sur sa clientèle, et trois mois plus tôt, — un peu" prématurément, pensait Blanchelys, — Gaspard avait quitté Vertanbeau, afin de chercher à Lyon un moyen de conquérir le petit capital qui lui permettraitde désintéresser le vieux docteur Mandelieu. Oui, Gaspard s'était découragé bien vile ; et pourtant...

Blanchelys eut un grand soupir. Gaspard reviendrait

cerlainement, elle le savait mieux que personne ; i! serait même à Verlanbeau le lendemain, dimanche, pour faire aux siens une courle visite. Seulement, il n'avait pas écrit ce malin, comme on aurait pu s'y attendre, afin d'annoncer l'heure exacte de son arrivée.

Blanchelys s'inclina plus bas sur la balustrade, et, au contact de son corps, les barreaux de fer ne frémirent pas plus que sous le poids des hirondelles qui venaient quelquefois là se reposer. La poste s'élevait en bordure de la grande rue, qui était aussi la grande roule ; sous les veux de Blanchelys, les maisons s'alignaient régulièrement, basses et propres pour la plupart, quelques-unes précédées d'un étroit jardinet, dont les lilas portaient de grosses grappes de boulons.

Mais, bientôt, la campagne commençait. De la place où elle restait immobile, Blanchelys voyait, à droite, s'allonger et se rétrécir la vallée, au pied de ses deux murailles de roche qui se rapprochaient peu à peu. Entre les deux parois de ce couloir, la route et la rivière trouvaient juste la place de glisser côte à côte, jusqu'à la profonde « culée » d'Rntrproche, une sorte de grand amphiihéàtre rocheux, de cirque ombreux et verdoyant, au liane duquel la Verlanbelle prend sa source, dans une grotte caverneuse d'où tombent, en cascade bouillonnante, les premiers flots de la petite rivière.

Mais Blanchelys se détourna vers la gauche où la vallée s'élargissant, au contraire, étalait ses prairies et ses champs entre les hauteurs de Charnoz et de Montbénit, jusqu'à la plaine qui suit le bourg du Val-Victoire et précède la Bresse.

Ce fut de ce côlé-là aussi que se dirigea Blanchelys ; après avoir descendu les degrés du perron, elle marcha vers l'échappée de soleil et d'espace où la conduisait la large rue tranquille.

La même paix régnait sur la campagne ; une sorte de sérénité lumineuse descendait des coteaux fraîchement reverdis, sur les haies fleurissantes, sur l'herbe drue des prés, surla rivière scintillante qui éclaboussait

le feuillage des saules penchés dont les troncs tortus faisaient obslacle à sa course.

Rien qu'à voir cetlejeune verdure, rien qu'à respirer cet airindiciblemenl pur et vif, Blanchelys se sentait un peu ranimée. C'était vrai qu'elle n'allait pas bien depuis que la mère Julite n'était plus là pour lui adoucir le rude i^gime du moulin ; elle élait, sinon malade, du moins de plus en plus fatiguée tous les jours. Si bien que M™*' Ocleaux avait dû la renvoyer ce samedi matin, en lui donnant congé pour jusqu'au lundi suivant.

Blanchelys avait dépassé la dernière maison du village, une vieille demeure d'aspect plus bourgeois que les autres, suivie d'un grand jardin dont le mur d'en» ceinte longeait la route, et à l'extrémilé duquel s'élevait une chapelle, un tout petit édifice, fermé par une grille peinte en blanc, à travers les barreaux de laquelle on apercevait confusément un grand Christ surmontant un petit autel paré de feuillage et de quelques fleurs.

Celte chapelle du Chrisl-en-Croix apparlenait comme le jardin dont elle dépendait, comme la maison à laquelle celui-ci faisait suite, à l'avoué Maxence, rhomme d'afîaires et l'ami du château. L'oratoire était fort ancien ; seule, l'inscription qui longeait exactement la courbe de la porte en ogive, datait de Tépoque où l'avoué s'était relire des affaires pour s'établir définilivement ici, dans sa vieille maison de famille.

Au fronton de sa chapelle du Ghrist-en^tFîJÎA, Tavoué^ Maxence avait donc fait écrire :

« Vous qici passez, venez à Celui qui demeure... »

Et, pour monter au château d'Anncvy comme pour descendre au moulin Perrol, il fallait [)asser devant le Christ-en-Croix.

En elîet, à cet endroit où la rivière recommençait à côtoyer la grande route, deux chemins aboutissaient à celle ci, l'un à droite qui grimpait au cbàteau d'Annevy, l'autre en pente plus douce qui s'enfonrait, à gauche, dans la direction de la maison Perrol.

Ce fut sous les ombrages de ce dernier que s'engagea

Blanchelys. Elle traversa un petil pont arqué, extrêmement vieux, dont les pierres, noircies par le temps, demeuraient indestructibles ; et tout de suite, c'était la lande gazon née, plantée de merisiers et de cormiers sauvages, qui précédait immédiatement le moulin Perrol.

Au moulin propiement dit, on accédait par une grande voûte, percée dans de hautes et sombres murailles rongéesde mousses ; mais la porte de rhabilation ouvrait sur la lande, à droite de cette voûte qui* semblait aussi vieille que le pont. On entrait de plain-pied dans une cuisine, une vaste pièce au plancher bien tenu, aux grandes armoires luisantes, dans le fond obscur de laquelle rougeoyait un feu, dont les reflets embrasés n'arrivaient pas à amortir le lustre des ustensiles de cuivre accrochés aux murs.

Le centre de la pièce était occupé par une longue table, sur le bout de laquelle Pascalie, la jeune meunière, était en tiain de repasser des rideaux de mousseline.

— Ah ! c'est vous, Blanche ? dit-elle, en choisissant un fer parmi ceux qui cliaufTaient dans le grand âtre cami)agnard. Encore fatiguée, je pense ? Mais vous arrivez à propos pour finir mon repassage, |)eudant que j'irai choisir les poulets que nous a fait demander le Cerf du Val-Victoire, pour son dîner du dimanche. Et cet endôvant hùtel voudrait sa volaille toute plumée encore, ce qu'il n'aura pas si vous ne me donnez un bon coup de main.

Avec le même lourd accent comtois, du même ton lent, égal, bienséant, qui paraissait à Blanchelys insupportable, elle continua :

— J'aurai peut-être le temps de vous aider à changer les rideaux des fenêtres, quand ceux-ci seront repassés et que vous aurez lavé toutes les vitres. Mais il fera clair de liine et nous n'aurons pas à brûler trop de chandelle... Voilà pourtant les embarras que nous donne Gaspard avec sa visite ! Et sans pouvoir dire, seulement, si M. le docteur nous saura gré d'avoir renouvelé, pour lui, tous les rideaux de la maison.

Elle s'éloigna sans avoir dit elle-même si elle bornerail là ses préj)aratifs hospitaliers à l'intention de Gaspard, mais en se félicitant encore de la bonneidée qu'avait eue M"^" Octeaux d'envoyer Blanche se reposer au moulin.

Et il était tard, bien tard, en effet, quand Blanchelys rentra, pour la nuit, dans le réduit qui lui servait de chambre et qui prenait jour, par une cloison vitrée, sur un angle de la cuisine.

Toutes les rumeurs de la maison avaient fini par s'éteindre : l'infatigable Pascalie était allée prendre un repos bien mérité ; les chiens de garde eux-mêmes n'aboyaient à la lune que de loin en loin et d'une voix endormie.

Blanchelyspénétra chez elle d'un pas chancelant ; et, dans une sorte d'étourdissement de fatigue, la jeune fille regarda autour d'elle comme si ses yeux brouillés ne reconnaissaient plus le lieu où elle venait d'entrer. La lune était si éclatante, cette nuit, que ses rayons, étalés sur le plancher de la cuisine, envoyaient leurs reflets jusque dans cette cellule vitrée et sur les deux lits qui l'occupaient tout entière. Blanchelys se tourna vers le plus grand qui avait été longtemps celui de Nannie. 11 n'y avait jamais eu de lendresse entre la vieille sourde et l'enfant ; mais, depuis longtemps, Blanchelys trouvait juste de rendre à Nannie les soins que celle-ci avait eus pour son bas âge, et elle ne rentrait jamais chez elle, le soir, sans s'approcher du lit de Nannie. Et il en avait été ainsi jusqu'à ce jour de février qui devait être le dernier jour de Gilles d'Annevy. Nannie, partie, ce matinlà, pour le château dans quelque but ignoré, n'en était jamais revenue ; les châtelains, prenant en pitié sa vieillesse et ses infirmités, luiavaient donné asile chez eux.

A vrai dire, ce n'était pas spontanément que M™*^ d'Annevy avait approuvé celte mesure, et son parent, le docteur Olivier d'Annevy, avait eu même quelque peine à l'y décider. La châtelaine n'aimait pas Nannie; de

vieux et cruels dissenlimenls divisaient ces deux femmes, qui avaient pourtant déjà passé près de vingt-cinq ans sous le m(>nie toit. C'était Xannie qui avait élevé, dès leur première enfance, les deux (ils d'Annevy, Clément et Gilbert, à défaut de leur mère qu'absorbait entièrement la santé précaire de son mari.

Nannie avait pris, sur les deux frères, une influence décisive, et elle n'avait pas peu coniribué à séparer Gilbert des siens, en l'encourageant toujours dans les projets d'union que désapprouvait son grand-père. Le mariage deGilbertavec la jeuneorpheline, douce et malléable, qu'était Antoinette, devait assurer à Nannie un règne sans fin sur l'esprit de son jeune maître préféré; mais le vieux baron, dans lindignation où le jetait la désobéissance de son petit-fils, avait tourné sa vengeance contre la seule coupable qui lui reslàt sous la main. Nannie s'était vue ignominieusement cbassée du château, où elle avait cru vieillir et mourir en membre honoré de la famille, et personne au monde ne pouvait savoir ce que cetalî.'-ont avaitélé pour elle.

Le temps avait passé ; après avoir fermé les yeux de Gilbert d'Annevy et d'Antoinette, sa femme, Nannie était revenue au pays, mais la scission entre elle et le château était demeurée complète jusqu'à l'instant où Nannie éluit tombée défaillante au seuil de la chambre mortuaire de Gilles. Et la châtelaine, brisée elle-même parle malheur, n'avait pas pu repousserla servanteinfirine et malheureuse qui, Olivier l'affirmait, n'était plus en état de retourner vivre au moulin.

C'est ainsi que Nannie avait été réintégrée à sa place chez les d'Annevy, sinon dans ses anciens privilèges, et c'est pourquoi Blanchelys, j)Ius seule que jamais au moulin, considérait, ce soir, le lit vide de la vieille femme qui avait été l'unique trait-d'union entre son obscur passé et son dur présent.

Tout en se couchant, Blanchelys pensait à d'autres soirs où elle et Nannie s'étaient trouvées préposées à la garde du moulin, alors que toute la maison s'en allait

«en veillée » dans le^voisinage. Oa bien c'était par de neigeuses après-noidi de dimanche où, le repos dominical enveloppant le moulin, Xannie et Blanchelys s'asseyaient dans le crépuscule d'hiver, au coin de celte môme cheminée qui, à travers le vitrage voilé de mousseline blanche, envoyait en ce moment à Blanchelys les derniers rayons de son feu mourant. Blanchelys croyait revoir Nannie installée devant l'âtre, Nannie avec son joli teint rose de vieille pomme, ses yeux de jais brillant, ses bras un peu trop longs pour sa petite taille. Elle croyait encore entendre sa timide voix d'enfant demandant à Nannie une histoire d'Angleterre.

Pour la petite fille, ces mots srgnifiaient une histoire sur sa mère, sa jeune maman anglaise, aux belles boucles rousses, aux yeux bleus, que personne ici n'avait connue ; mais Nannie n'avait rapporté d'Angleterre qu'une seule histoire, et c'était la môme qu'elle répétait toujours. Par exemple, elle la redisait sans se lasseret elle l'avait précisément apprise de la mère de Blanchelys, cette légende queDorothy aimait au point d'avoir donné à sa fille le nom de l'héroïne, la légende de la belle Lilywhite qui voulut cueillir la fleur de feu.

Dans cette fleur mystérieuse et tentatrice, dont le contact brûle les doigts et les cœurs d'un feu qui ne s'éteint plus, la pauvre Dorolhy voyait un symbole de la vengeance. Mais n'en croyez rien...

Et, ici, Nannie levait des yeux qui regardaient loin, bien loin, par delà la petite Blanchelys, et elle achevait allègrement : « La vengeance n'a jamais brûlé les mains qui l'ont étreinte, ni consumé les cœurs qui l'ont bravement embrassée ; mais elle les pénètre et les réchauffe d'une flamme divine, sans laquelle on meurt de froid... »

Et, en cet instant, Blanchelys, devenue jeunefille, continuait de suivre les rayonnements mobiles de l'àtre, et ses yeux embrumés de fatigue et de rêve, voyaient sou-

dain fleurir, dans l'humble foye^^des Perrol, l'ensorcelante Heur do feu.

C'est que les lisons j)eii à peu rallumés, malgré les prudentes précautions de Pascaiie, projetaient de courtes flammes dont le faisceau formait un calice. Blanchelys, à demivaincue par lesommeii, éleiidit languissamment ia main ; seulement, les flammes se multipliaient, ce n'était plus une fleur, mais tout un bouquet, c'était un buisson de feu qui s'élevait des cendres qu'on avait crues refroidies et stériles. Et, dans son assoupissement fiévreux, Blanchelys se prenait à se demander pour qui mûrissait toute cette moisson ardente.

DORMEZ, BLAXCHELYS.

Le lendemain, Rlanchelys se leva plus souffrante encore. Elle eut peine à revenir de la grand'messe où elle avait représenté le reste de la famille ; elle ne se mit à table que pour la forme, et, tout le long du repas, sentit Tœil de la jeune meunière ailaché sur elle avec une insistance qui lui parut de mauvais augure.

M°"® Pascalie était une femme trop raisonnable pour approuver ces gros appétits, communs et ridicules, nuisibles à l'estomac des gens et à la prospérité d'un moulin. Mais, dans l'esprit de la meunière modèle, ne pas manger du tout, c'était ne pas travailler davantage ; et pour qui ne travaillait pas, il n'y avait plus de place au moulin Perrol.

Ce raisonnement inexorable, Blanchelys pouvait le lire clairement sur le visage de son hôtesse.

Après dîner, Pascalie avait fait toilette et elle était allée en visite chez ses amies du village, lesquelles étaient toutes, comme elle, des personnes considérables et bien j)0sées, telles que la femme du /"ri^z- <ier (fromager), ou la gouvernante de l'avoué Maxence.

Pascalie assumerait, pouraujourd'hui, tous les devoirs sociaux de la famille ; Blanchelys aurait-elle la force de garder la maison, en s'asseyant bien tranquille sur une pierre du jardin, ou, à la rigueur, sur une chaise de la chambre à donner, qu'elle aurait soin d'ouvrir pour

laérer à fond ?Pascalie s'en informait avec un redoublement d'ironie, le courage de la malade serait-il à la hauteur de pareille tâche ?

Blanchelys availdonc ouvert la chambre à donner, et pendant que le soleil pénétrait, pour une fois, dans celte pièce nue, froide et pompeuse, qui ne servait jamais à personne, elle-même en sortait par une porte vitrée qui donnait derrière la maison, sur un petit parterre.

Ce jardinet avait été le domaine spécial de Julite, la bonne meunière ; nombreuses étaient les heures paisibles et douces que Blanchelys avait passées là, avec la digne femme, à cultiver ses fleurs ou a coudre auprès d'elle, sous ce poirier aux branches retombantes.

Aujourd'hui, tout le moulin semblait déserté ; les garçons meuniers prenaient leur congé du dimanche, et leur jeune patron, Marcelin Perrol avait dîné au Val-Victoire, sans doute pour apprécier l'excellence deà volailles fournies par sa femme à l'hôtel du Cerf.

Tout en essayant de se ranimer au grand air, Blanchelys se disait q^ie cet instant de répit et de repos ne pouvait être qu'une triH'e insignifiante, qu'il lui faudrait bientôt se remettre à l'ouvrage, et qu'elle ne le pourrait peuf-étre pas.

Mais quand bien même elle retrouverait assez de force pour reprendre son poste au bureau, où cela la conduirait-il ? A y rester indéfiniment en petite employée sans droit et sans litre, puisqu'elle ne pouvait pas espérer sa nomination de receveuse, comme Lucile Octeaux qui devait succéder à sa mère. Blanchelys ne pouvait être titulaire d'aucun emploi, parce qu'elle ne possédait pas les pa|)iers qu'on exigea l'entrée de n'importe quelle carrière. Elle ne j)Ouvait pas même fournir un certificat de nationalité française, pas même un acte de naissance désignant son père et sa mère, et lui attribuant, à elle, un nom de famille quelconque.

La chose s'étiit découverte au moment de sa première

communion, quand on avait voulu se procurer ses actes de naissance et de baptême.

{( Lilywhite, filie de parents inconnus... » C'étaient toutes les indications relevées sur les registres de la chapelle catholique et de la mairie dont dépendait l'asile Saint-Sauveur.

Nannie, interrogée derechef avait répété, et d'assez mauvaise grâce, que la pauvre Dorothy Geoffroy, humiliée de la misère qui l'avait conduite à Saint-Sauveur, avait voulu garder l'anonymat pour elle et pour son enfant.

— Mais le prénom que je lui ai donné vaut un nom de famille, disait la frivole Dorothy, toute ravie de son inspiration. 11 y a si peu de Lilywhite par le monde, que je retrouverais sans peine lamienne,si le malheur voulait que j'en sois jamais séparée...

En conséquence de quoi, Blanchelys restait, au yeux de la loi, Lilywhite tout court, et il semblait, par instant, à la jeune fille, qu'on ne savait absolument rien d'elle, pas même la couleur de ses yeux, au sujet de laquelle personne n'avait jamais pu se mettre d'accord.

Malgré tout, il y avait eu jusque-là, pour Blanchelys, un recours contre tant de circonstances adverses, un moyen d'obtenir légalement un nom bien à elle. Depuis l'enfance, Gaspard Perrol et Blanchelys étaient grands amis et la mère Julite avait toujours favorisé leur camaraderie, même quand l'âge l'avait rendue plus significative.

Rapprochés tout de suite par une fraternité d'esprit, qui manquait entre eux et les autres habitants du moulin, ils avaient mis en commun leurs préoccupations, leurs chagrins et leurs espérances ; et, après la mort de la vieille meunière, ils s'étaient ratlachés plus élroitement l'un à l'autre. Ils s'élaient promis d'unir leurs sorts, de devenir mari et femme, dès que la situation de Gaspard serait assez consolidée pour qu'il pût prendre charge de famille.

Jb LA FLBUR DE FEU

Et le succès n'élait pas venu ; Gaspard, obligé de quitter Verlanbeau, n'y faisait plus que des apparitions bien rares, et encore aujourd'hui, on l'avait attendu en vain.

Quand serait-il assez riche pour rentrer dans le pavillon de la poste, et v amener Blanchelvs avec lui ?

Blanchelys avait eudesambitionsd'avenir pour elle et pour Gaspard, maisen cet instant, elle n'étaitplusquune enfant surmenée etdélaissée, que son chagrin accablait ; elle se laissa glisser assise sur la bordure de pierre qui soutenait un remblai du jardin, et, penchant la lêle jusque sur ses genoux, elle se mit à pleurer tout bas.

Gaspard, dernier ami des mauvais jours, fidèle conseiller... A la pensée qu'elle aurait pu entendre aujourd'hui sa voix brusque et rassurante, qu'elle aurait pu le voir là, en cet instant, avec sa haute taille maléquarrie, ses épaules un peu trop larges, ses jambes trop longues, et sa grande barbe de jeune ileuve, elle éprouvait un regret plus désolé de son absence, et elle se prenait à se demander s'il n'avait pas pu ou pas voulu venir.

En quittant Verlanbeau, il lui avait pourtant bien dit qu'il y reviendrait, et que ce serait pour elle. Ainsi c'était vrai, il travaillait pour Blanchelys, pour lui conquérir un foyer; s'il avait manqué de parole, ce malin, c'est que l'accueil de Pascalie n'était jamais hospitalier pour son jeune bcdU -frère, et que la nouvelle meunière indisposait même le brave Marcelin contre son cadet. Depuis que Pascalie était entrée dans la maison Perrol, son influence y avait été toute puissante : elle était bien pourvue, et les prés, les bois, les vignes de sa dot arrivaient à propos peur raffermir le crédit du moulin.

Pasccilie faisait beaucoup pour les Perrol, mais elle ne leur donnait pas d'enfants, et l'on eût dit que l'amertume de celte déception l'endurcissait davantage. Ce

que la pauvre mère Julile avait souffert de sa belle-fille, au cours de sa longue maladie, Dieu le savait. Mais Blanchelys s'en souvenait aussi, elle se rappelait les longues soutTrances de la vieille meunière, son silencieux effacement sous la tyrannie de Pascalie, et sa mort, sa belle mort, si sereine, illuminée d'un lel rayonnement de paix, de pardon et de foi.

Julite n'en était pas moins perdue pour les siens. Oh ! Blanchelys avait vraiment trop souffert ces derniers temps ; son àme et son corps s'affaissaient sous tant de lourdes croix, la fin de Julile, le départ de Gaspard... et aussi la mort de Gillesd'Annevy, dont elle restait frappée comme d'un avertissement.

Il n'y avait pas eu d'intimité entre l'enfant du château et la fille adoptive du moulin, M"^ d'Annevy ayant toujours éprouvé une sorte d'éloignement douloureux pour les enfanis qu'elle voyait grandir, joyeux, vivaces et pleins de promesses, auprès de son petit-fils languissant el condamné d'avance. Elle avait étendu à Lucile Octeaux, et jusqu'à Olivier d'Annevy, cette répugnance jalouse qui devenait peut-être de l'aversion depuis lamortde Gilles.

Mais elle et Gilles étant du même âge, Blanchelys avait fréquenté le château aux environs de sa douzième année, alors que l'institutricede Gilles réunissait, autour de lui, quelques enfants du village, pour les préparer ensemble à leur première communion.

Depuis, lesrencontresdeGilleset de Blanchelys avaient été rares; elle le voyait de loin à l'église, et puis quelquefois aussi...

Elle leva les yeux sur la côte abrupte qui dominait le parlerredu moulin ; les hauteurs rocheuses de Cbarnoz formaient là,unelarge pente inclinéeque tapissaient d'abord des prairies, puis des taillis, puis des bois de plus en plus noirs et touffus, à mesure qu'on remontait vers l'ermitage ; et Blanchelys avait vu assez souvent Gilles, accompagné de son précejïteurou d'Olivier d'Annevy, gravir cette côte pour se rendre à l'ermitage en

ruines qui avait éléle hul de ses dernières promenades. El voilà qu'aujourd'hui encore, quelqu'un sorlait des bois deCharnoz, et commençait d'un pas sûr et rapide la descenleescarpée. Blanchelys reconnut toul de suite le promeneur que les bois nouvellemenl feuilles attiraient, par ce beau dimanche ensoleillé et tranquille ; c'était le docteur Olivier J'Annevy, le parent de la châtelaine, celui qui avait été le compagnon fidèle de Gilles, sinon son ami, puisque, chose assez singulière, le jeune châtelain n'avait jamais eu d'autre ami iatime que le vieil avoué Maxence.

Il était bien connu à Vertanbeau, ce docteur d'Annevy, et tout le monde, dans le pays, savait par cœur son histoire. Sans aucune fortune lui-même, mais apparenté à une opulente famille étrangère, établie aux Indes, croyait-on, il avait opté de benne heure pour sa parenté française de Vertanbeau, puis pour une indépendance laborieuse qui le libérait de toute obligation asservissan le envers sa riche famille.

Mais, depuis qu'il avait terminé ses études de médecine, ses séjours au château des d'Annevy, ou dans leur maison de famille de Vieilleville, se faisaient de plus en plus prolongés ; de dix ans plus Agé que Gilles, il avait aimé et soigné celui-ci comme un jeune frère. De sorte que, même si Olivier n'avait pas éléle seul héritier de la châtelaine, il aurait semblé naturel de le voir toujours auprès de l'aïeule en deuil, après l'avoir vu si longtemps auprès de l'enfant malade.

Sa personne, et jusqu'aux particularités de son costume, élaient donc familières à tout le pays, et il n'était pas étonnant que Blanchelys reconnût de loin ses vêtements de drap noir, le grand panama qui le coiiïait invariablement, et dont la valeur semblait fabuleuse à Verlanbeau. Olivier d'Annevy n'élait pas très grand, mais il avait la taille ramassée et les épaules un peu courbées, ce qui empêchait peut-être d'apprécier l'ampleur réelle de sa taille. Son teint élait extrêmement brun, presque olivâtre, et l'expression de son visage

aurait eu quelque chose de fermé et d'insensible, sans l'éclat magnifique de ses yeux brun sombre aux reflets dorés.

Blanchelys sentait déjà peser sur elle l'insistance de ce regard, car M. d'Annevy descendait tout droit sur le parterre ; il enjambait délibérément le petit mura hauteur d'appui, et il s'avançait vers Blanchelys, en retirant son chapeau, ce qui découvrait ses cheveux ras et épais d'un noir inlense de beau satin.

Peut-être que là-haut, de tout là-haut, Olivier avait vu pleurer Blanchelys ; peut-ùtre profitait-il de la solitude où l'heure des vêpres laissait le moulin pour faire, lui aussi, un pèlerinage au jardinet delà mère Julite. Ses visites chez les Perrol étaient assez fréquentes, car en l'absence de Gaspard, il était le médecin du moulin presque autant que celui du château. A la vérité, il était venu bien souvent ces derniers mois, et Blanchelys s'apercevait soudain que, de toute la famille d'Annevy, c'était lui, Olivier, que, décidément, elle connaissait le mieux.

Olivier lui paraissait bien parfois un peu étrange ; mais comme personne autour d'elle ne semblait le rémarquer, elle n'attachait pas d'importance à cette impression. Et puis, il y avait quelque chose d'insaisissable entre eux ; ce n'était pas de la sympathie... Non, elle n'aurait pu dire au j.uste ce qui, en Olivier, correspondait à l'inquiétude douloureuse de son propre esprit; mais ce dont elle élail sûre tout au moins, c'est qu'Olivier d'Annevy savait h quoi s'en tenir sur la couleur indécise, et toujours discutée, des yeux de Blanchelys.

Ce fut en vrai médecin qu'il lui dit tout de suite : - — Vous êtes plus soulTrante, cette après-midi... Qu'y a-t-il?

Et il regardait la figure amincie et blanche, qui semblait se creuser à vye d'œil sous le cruel travail de la douleur. Il s'était assis auprès de Blanchelys pour lui parler ; oui, tout simplement, sur la bordure de pierre. Mais cela ne diminuait en rien, ils le savaient lous deux,

la tlislance, l'abîme, qui séparait Blanchelys du parent et héritier de la châtelaine. Mais, à le sentir si compatissant et si bon pour elle, Blanchelys eut un élan de reconnaissance qui adoucit son regard sous les larmes dont ses cils étaient encore trempés.

— Oui, je soulîrelà, fit-elle un peu sanglotante, en portant les deux mains à ses lempes toutes soyeuses de duvet blond. Et puis, je n'en peux plus, je suis à bout, à bout...

Elle ne s'était jamais plainte à personne, mais son mal devenait plus fort que sa fierté, et ellecontinua d'une voix éloufTée :

— Comment travailler ? Ces douleurs de tète me deviennent un supplice ; et je crois, oui, je crois que je ressens tout ce qu'on disait de Gilles d'Annevy, que mon sang se ralentit, que mon cœur va s'arrêter comme le sien.

Au nom de Gilles^ Olivier avait imperceptiblement tressailli.

— Comme Gilles... répéta-t-il à demi voix.

Puis il regarda longuement Blanchelys et dit enfin, en prenant la main de la jeune fille dans les siennes:

— Vous avez beaucoup pensé à Gilles, ces derniers temps, Blanchelys, et cela est peut-être plus naturel que vous ne le supposez.

Il s'interrompit encore, puis soudain très ferme ;

— Mais vous y avez trop pensé, et cette hantise a pu influer sur votre état. Votre mal n'a rien de commun avec celui de mon pauvre cousin. Vous êtes anémiée, déprimée, et, pour l'instant, vous avez la migraine. Vous devriez être étendue à l'abri de la lumière et du bruit.

Blanchelys eut un geste de refus en songeant à sa cage sans air, contiguT' à la tumultueuse cuisine du moulin.

Mais Olivier se tournait vers la chambre à donner, qui s'ouvrait devant eux, vasie et tranquille, gardant la tiédeur du soleil qui s'en était peu à peu retiré. C'est là qu'il conduisit Blanchelys, si chancelante qu'elle n'au-

rail pu marcher sans son aid(3 ; il l'obligea à s'étendre dans le grand fauteuil Voltaire, que Pascalie avait rapporté de sa maison paternelle, comme un symbole des richesses et des gloires de sa famille. Il choisit l'une des tasses à café alignées avec ostentation sur le marbre d'une commode, y versa quelques gouttes d'un liquide contenu dans un minuscule tlacon qu'il avait tiré de sa trousse, et approcha la lasse des lèvres de Blanchelys tout à fait défaillante.

La jeune fille se renversa sur le dossier du fauteuil ; elle fermait les yeux et s'apercevait à peine qu'on couvrait son corps frissonnant du vieux chàle de noce qui servait de tapis à un guéridon. iMais un bruit de pas et de voix, venu de la cour, annonçait que les gens de la maison commençaient à rentrer.

— N'ayez pas peur, fit Olivier ; je vais dire deux mots à dame Pascalie qui vous laissera en repos. Celte potion va vous faire dormir ; quand vous vous réveillerez, vous souperezd'un bol de lait chaud et vous gagnerez votre lit. Dormez, Blanchelys...

Qu'il faisait bon dans cette chambre paisible où l'ombre commençait à descendre, qu'il faisait bon sentir la douleur s'apaiser sous l'effet delà potion magique, ou au contact d'une main amie qui s'appuyail sur le front de Blanchelys...

Car Olivier était encore là, et sa main posée sur la léte de Blanchelys semblait dispenser, à l'enfant malheureuse, l'oubli et le sommeil, un bienheureux sommeil de délivrance.

— Dormez bien, Blanchelys, et faites d'heureux rêves...

Celte fois, Blanchelys dormait el Olivier était parti.

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