‹ La fleur de feuChapitre 2 sur 17 · LE SECRET DE NANNIE · texte numérisé non relu

LE SECRET DE NANNIE

Le docteur d'Annevy rentrait au château. II passait devant la chapelle du Christen-Croix, traversait la route et prenait le chemin montant qui commence entre Téglise de Verlanbeau et sa grande fontaine jaillissante.

L'une des façades latérales du château bordait ce chemin, qui continuait plus haut, bien plus haut, jusqu'à la cime d'une rampe abrupte soudée au promontoire de Monlbénit, en face de la hauteur de Charnoz.

Le château se trouvait donc à mi-côte de ce versant ,* comme au pied de Charnoz, c'était le moulin, avec entre eux, l'étroiteet verte vallée de la Vertanbeile, qu semblait n'être là que pour les séparer l'un de l'autre.

Olivier poussa le ballant d'une grillede feret se trouva dans la cour du château, large bâtiment assez bas, flanqué de pavillons carrés qui lui donnaient l'apparence d'une bonne et solide maison bourgeoise, plutôt que d'une habitation seigneuriale.

Olivier leva les yeux vers les hautes fenêtres encadrées de lierre, et dont le soleil couchant empourprait les petits carreaux ; mais il continua de s'avancer sans hésiter, sans ralentir son pas, en homme qui marche à son but. Sur la terrasse, il rencontra Symphorien, le valet de chambre, qui lui dit que, pour une fois, M""* d'Annevy n'était pas dans la chambre mordorée ;

non, Madame se trouvait encore dans le bureau de la bibliothèque où elle avait passé l'après-midi.

Et Olivier se sentit soulagé d'apprendre qu'il n'aurait, pas à entretenir sa ])arente dans la pièce consacrée par la mort de Gilles, et (jui n'était plus, dorénavant, qu'une dépendance, et comme un prolongement de l'oratoire.

M. d'Annevy traversa le vestibule encore encombré ^ des orangers en caisse qui s'y étaient abrités tout l'hiver, il gagna la bibliothèque, puis le cabinet de travail qui faisait suite à celle-ci. Là, M'"*' d'Annevy était assise, devant un bureau sur lequel s'étalait un registre ; mais elle ne lisait ni n'écrivait, elle demeurait inactive en une attitude d'accablement silencieux.

Depuis combien de temps était-elle ainsi plongée dans l'inexprimable dt'solation de sa solitude? Quelles visions, quelles images hantaient sa pensée de veuve inconsolée, de mère sans enfant? Quel poids redoublé oppressait son cœur, qui avaitpeut-éire mieux résistéau niald'Annevy parce qu'elle ne l'écoutait jamais battre?

Elle entendit, elle reconnut le pas de son neveu et fit un effort pour sortir de sa songerie.

— Venez vous asseoir, Olivier, vous êtes fatigué, je suis sûre ; vous prendrez une lasse de thé ou de verveine avec moi...

Elle se montrait toujours pleine d'égards pour lui, sans doute afin de compenser, j>ar sa timide sollicitude, cette espèce de rancune involontaire ou de regret inavoué que lui inspirait la présence d'Olivier, et son existence même, après la disparition de Gilles, l'éternel absent.

— Comme il est tard déjà... Je n'avais pas vu venir le crépuscule; voulez-vous sonner pour qu'on nous donne de la lumière?

xM. d'Annevy alluma lui-môme les bougies d'un des candélabres à deux branches, posés sur la petite cheminée de bois ouvragé ; puis il poussa les volets intérieurs contre les vitres, auxquelles s'attardait un dernier rayon de jour. Et le petit bureau prit un aspect d'intimité presque secrète, ainsi clos et perdu entre les ténèbres

de l'immense bibliothèque et les profondeurs du parc, dont les vieux arbres commentaient à murmurer sous le vent du soir. Aucun lieu n'aurait pu être plus favorable aux confidences.

La châtelaine repoussa le registre placé devant elle en disant: «J'ai essayé de me remettre aux comptes du régisseur; mais je n'ai plus de courage, Olivier, et il me tarde de me décharger de ces soins sur vous. Ils vous reviennent de droit... maintenant.))

L'amertume de ce dernier mot se perdit dans un soupir ; mais Olivier, l'héritier actuel des charges et des honneurs du patrimoine d'Annevy, hochait la tête sans répondre, et sa parente continua :

— Savez-vous, Olivier, que je songe à repartir pour Vieilleville? H me semble que notre vieille maison des Récollets me sera plus accueillante, comment dirai-je ? plus compatissante que ce château où Gilles a grandi, où tout paraU me réclamer l'enfant...

— Un changement pourrait vous être salutaire, répondit AL d'Annevy, se décidant à élever la voix. C'est un remède qu'on voudrait voir à la portée de tous ceux qui souffrent; il y a tant de cas navrants pour lesquels une diversion représenterait une possibilité de salut.

— Vous pensez à quelque malade que vous aurez vu aujourd'hui? Avez-vous quelqu'un de si mal, dans le petit noyau de clientèle que vous essayez de conserver à Gaspard Perrol ?

— La personne en question n'est pas si atteinte que cela.

Il se recueillit un instant avant d'achever :

— C'est de Blanchelys qu'il s'agiL

— Qui, Blanchelys? La petite Blanche Geoffroy, du moulin ? Il y a longtemps que je n'ai rien su d'elle : je me suis vraiment trop désintéressée des autres.. . Blanche Geoffroy est malade ?

— Moins qu'elle ne le croit, mais assez pour le devenir davantage, si elle ne réagit pas sérieusement.

Et les yeux baissés sur le parquet, il continua en espaçant ses mots :

— Elle soufîre d'élancemenls dans la région des tempes, de battements douloureux aux artères, d'une espèce de ralentissement de la circulation...

Ses yeux, à demi clos, se rouvrirent tout grands et tout étincelants pour se fixer sur sa parente; c'est que la contenance, jusque-là distraite de la châtelaine, se modifiait légèrement. Les mots qu'Olivier venait de prononcer éveillaient en elle des réminiscences tout instinctives; c'était dans les termes mêmes qu'Olivier venait d'employer, que Gilles s'était plaint des premiers symptômes de son mal.

— C'est cela, murmura-t-elle ; les tempes battantes, le sang ralenti... C'est cela exactement.

Puis, dans un brusque rappel à la réalité :

— Mais n'était-ce pas de Blanche Geoffroy que nous parlions? Comment serait-elle menacée de... enfin de notre mai, qui n'a jamais été contagieux?

— Non, fit Olivier, cette enfant soufîre surtout d'une impression nerveuse ; elle est très anémiée et surmenée, et elle a eu l'esprit frappé par la mort de notre pauvre Gilles, mais elle n'est nullement menacée par le ma^. d'Annevy. Et pourtant...

— Et pourtant ? répéta vaguement la châtelaine, comme si son esprit se détachait déjà de la question.

iMais, presque aussitôt, une sorte de stupeur noyaTindiiîérence de son regard ; Olivier venait de dire :

— Et pourtant, elle est peut être plus prédisposée que personne au mal d'Annevy.

Cette fois, la châtelaine se contenta de demander songeusement : « Que voulez-vous dire, Olivier? Je pense queje vous ai mal entendu.

Il ne détourna point son visage, sur lequel s'accentuait l'expression de tristesse et d'ardeur qu'y avait parfois remarquée Blanchelys ; il reprit d'une voix contenue :

— Ma tante, avez-vousjamais entendu Nannieparlcj.

de l'enfant rapportée par elle, au moulin, sous le nom de Liiywhile GeolTroy ?

— Assurément, j'ai entendu l'histoire, sinon de la bouche de Nannie, du moins de beaucoup d'autres, à Vertanheau, l'histoire lamentable de celte petite Lilywhite... ou Blanchelys, c'est la même chose.

— Et vous n'avez pas été surprise par quelque chose de particulier, d'incertain, dans le récit de Nannie ?

— Je vous répèle que je n'ai jamais interrogé moimême cette femnip, répondit la châtelaine, toujours calme en dépit d'une sensible altération de sa voix. Mais vous l'avez fait, vous, Olivier? Oui, n'est-ce pas? Vous conférez souvent avec Nannie depuis son retour au château ; vous avez même a|>pris l'alphabet des sourdsmuels pour vous faire comprendre d'elle. Dieu sait ce qu'elle vous aura raconté... Enfin... dites-le moi, je vous en prie, et faisons justice ensemble de ses inventions. Que prélend-elle au juste?

— Que Gilles n'était pas le dernier rejeton direct de la branche aînée d'Annevy, et qu'il en reste un autre, fit brièvement Olivier.

— Gilles n'était pas mon petit-fils? s'écria M""^ d'Annevy indignée. Et vous avez pu prêter l'oreille à pareille calomnie, vous, Olivier, si prudent et perspicace?

— Ma tante, permettez... Je juge que mon devoir est de vous soumettre ce que j'ai appris, sans rien vous celer. Vous apprécierez seule, car vous m'accorderez, qu'en l'occasion, personne n'a le droit de m'imposer la responsabilité que je décline.

Ce ton de grave reproche la fit tout de suile rentrer en elle-même. Mais oui, Olivier avait raison, il ne pouvait agir autrement, ce successeur de Gilles, cet héritier éventuel de M™'' d'Annevy ; il devait à sa parenle toute la vérité sur un sujet si brûlant pour leurs intérêts à tous les deux. Mais elle répéta avec une sorte de dédain :

— Un autre d'Annevy? Et quel serait-il, ce rejeton inattendu qui viendrait, — un peu tardivement, — se substituer à vous pour remplacer mon petit-fils ?

Blanche Geoffroy, je le devine à votre préambule, Blanche Geoiïroy que Nannie, dans un but à elle connu, voudrait faire passer pour l'enfant de mon fils Gilbert et de sa femme Antoinetle...

a Mais vous oubliez, mon |)auvre ami, que je suis allée chercher moi-niênie Gilles, peu de jours après sa naissance, que ma belle-fille Anloinelte Ta remis elle-même entre mes bras, et avec des témoignages de tendresse et de douleur sur la sincérité desquels il ne saurait y avoir aucun doute.

« Vous oubliez bien mieux... que Gilles ressemble, Irait pour trait, à sa mère, qu'enfin, hélas ! il est mort du mal d'Annevy.

Elle s'arrêta épuisée, el, de nouveau, la voix d'Olivier s'éleva, distincte et monotone.

— Nannie n'a jamais nié que Gilles fût réellement votre pelit-fils, ce qui n'empêcherait pas, semble-t-il, Blanchelys d'être aussi bien que lui l'enfant de Gilbert et d'Antoinette.

— Elle serait la sœur de Gilles? Allons donc ! Mon pauvre Gilbert est mort avant la naissance de Gilles, et il n'avait jamais eu d'autre enfant. Du reste, Gilles et Blanche paraissaient à peu près du même âge.

La châtelaine s'arrêta, comme frappée des derniers mots qu'elle venait de dire, et qu'Olivier répétait déjà avec une sourde insistance.

— Du même âge, oui; Antoinetle aurait donné le jour à deux jumeaux, un fils qu'elle vous a confié, une fille qu'elle aurait gardée pour elle. El tout porte à croire que cette fille n'est autre que Blanchelys...

Il avait voulu rester neutre, mais il paraissait subjugué par sa propre conviction, par la certitude d'une vérité irréfutable et fatale pour lui. Et, tout à coup, M"'' d'Annevy garda le silence, comme pour leur donner, à tous deux, le temps de se ressaisir.

— Voyons, Olivier, reprit-elle, uneenfant, fut-ce une jumelle, ne vient pas au monde, — fût-ce en Angleterre,

— sans qu'il reste aucune trace légale de sa naissance, sans qu'aucun acte ait été établi.

Elle s'interrompit ; Olivier tirait de son portefeuille un papier qu'il plaçait sous les yeux de sa parente.

— Voici, dit-il, l'acte de naissance de Blanchelys d'Annevy, tille de Gilbert d'Annevy et d'Antoinette Ocleaux, sa femme, née à Londres, Russel-Street, Bloomsbury, le 8 juin 1892. Mais vous savez assez d'anglais pour traduire vous-même...

— Blanchelys d'Annevy, balbutiait la châtelaine, le 8 juin, la date de la naissance de Gilles...

— Voici autre chose, continua M. d'Annevy, dépliant un second papier.

Cette fois, c'était une lettre, écrite en français, et d'une écriture que M"^^ d'Annevy reconnut sans hésiter, celle de sa belle-filh Antoinette, la mère de Gilles, et — fallait-il le croire? — de cette petite Blanchelys qui surgissait tout à coup devant la grand'mère en larmes.

0 Ma bien chère amie, lut M™® d'Annevy à demi voix, je voulais attendre votre retour des Indes pour vous dire mon secret, mais il m'est à la fois trop lourd et trop précieux. A vous seule, ma chère Edith, j'annonce la naissancede mes deux enfants jumeaux, mon petit Gilles que ma belle-mère a déjà emporté, et sa sœur Blanchelys que j'ai pu lui cacher avec l'aide de ma dévouée Nannie.

« Oui, j'ai gardé ma fille ; n'élait-ce pas mon droit, cette enfant n'appartient-elle pas d'abord à sa mère?

« Et maintenant, comme je suis encore malade, j'ai hâte d'assurer à ce pauvre baby l'appui d'une amitié telle que la vôtre, j'ai hâte que vous soyez là pour m'aider à veiller sur cette enfant qui me rattachera peut-être un peu à la vie... »

Là, s'interrompait la lettre de la jeune veuve. — Antoinette a dû commencer cela le jour de sa mort, si nous en jugeons d'après la date, dit Olivier d'un air

médilalif ; et je crois qu'elle s'adressait à noire cousine, Edith Erson, avec qui Anloinetle avait été élevée à l'Assomplion, el qui, à celle époque, se trouvait justement aux Indes, où elle avait rejoint sa famille.

La châtelaine restait pétrifiée devant cetle lettre inachevée, sans signature, et dont l'authenlicilé n'en était pas moins indiscutable ; puis, comme si elle sortait d'un rêve: «Pourquoi Nannie a-t-elle fait cela?» dit-elle sourdement.

Et Olivier continuant de se taire: « Qu'ai-je besoin de le demander? fit-elle. Nannie nous en voulait à mort de son renvoi ; et puis, je crois qu'elle m'a toujours détestée. Elle nous a punis, — oh ! oui, bien punis, — en nous cachant l'existence d'un autre enfaut de notre sang; elle s'est vengée... Je la connais assez pour savoir quel trésor lui a élé son secret pendant ces vingt années, et qu'elle a dû trouver bon le pain dur du moulin, si elle avait vraiment la conviction de le faire manger à notre petile-fille.

« Et quand elle m'a vue à l'agonie moi-même devant Gilles agonisant, quand elle m'a vue seule au monde, après la mort de mon dernier enfant, elle n'a pas eu pitié de moi... Sans doute a-l-elle senti redoubler son triomphe...

— Arrêtez, ma tante... fit Olivier. Ne vous souvenezvous plus que le jour où nous avons perdu Gilles, presque au moment où il rendait le dernier soupir...

M"'*^ d'Annevy passa la main sur son front ; toute la scène s'évoquait de nouveau pour elle, Gilles sans mouvement sur son lit, la fenêtre entre-bâillée par où l'air matinal entrait si léger et si pur, une porte brusquement ouverte, et, dans l'encadrement rigide des portières, Nannie, Nannie cramponnée des deux mains à la boiserie, le regard dévorant de ses petits yeux noirs errant de Gilles à sa grand'mère.

— Vous croyez... dit la châtelaine, vous pensez qu'elle venait pour cela, pour me parler? El je n'ai pas voulu l'entendre, pas même la recevoir...

Elle s'arrêta toute halelanle.

— Mais vous, Olivier, vous l'avez plainte et recueillie; vous vous doutiez déjà que Nannie avait quelque chose à nous apprendre.

— Oui, j'en ai eu le soupçon tout de suite devant son insistance.

— C'est pourquoi vous avez voulu la garder au château ?

— Et mes premiers doutes se sont confirmés, dès que j'ai pu m'entretenir avec elle ; évidemment, celte femme nous dissimulait quelque chose dont il fallait obtenir l'aveu. Ce n'était pas facile...

— Oui, parce que je l'avais d'abord repoussée. Mais vos soins, votre compassion l'auront touchée, et vous avez fini par savoir ce qu'elle m'aurait tu probablement toujours. Mais... mais, Olivier, cette révélation vous dépouille... vousvous faites l'instrument de votre ruine...

Elle regardait autour d'elle, avec une sorte d'égarement ; mais quoi qu'elle en eût, la chambre, la triste chambre de tout à l'heure se transformait, s'illuminait de l'aube encore si incertaine d'une espérance ; et tout le château, et la vieille châtelaine elle-même, participaient déjà de la merveilleuse métamorphose.

Les manières de M™° d'Annev}'- restaient dignes, sa voix contenue, mais son émotion se trahissait à l'éclat inaccoutumé de ses yeux, au frémissement de tout son être; et elle finit par dire avec une subite véhémence :

— Mais moi, moi, je n'ai jamais eu de fille!... Puis, dans un retourde détresse:

— Cette enfant ne peut être qu'une étrangère pour nous, gomît-rllo. Oui, cette petite fille du moulin, cette Blanche des Perrol, dans quel milieu a-t-elle grandi, mon Dieu ! comment l'a-t-on élevée, pour ([u'elle devienne tout à coup ma petite-fille I... Qu\^st-elle, mais qu'est-elle?..

Et la châtelaine cherchait passionnément à se représenter la jeune fille qui lui avait été si indifférente jusqu'alors; ses souvenirs lui montraient une enfant

svelte et blonde, au visage fin et blanc, aux cheveux argentés, lui semblait-il. Elle se souvint encore, dcns un sursaut de méntioire, que les lèvres très délicates de BlanclieGeoiïroy conservaient une expression de jeunesse et d'innocence, qui contrastait avec son regard fier et mécontent ; mais qu'il y avait de la tristesse à la fois dans ses yeux et sur sa bouche. Et puis, son front n'était-il pas haut, un peu étroit, avec de pâles sourcils soyeux ?

— Car elle est très blonde, n'est-ce pas ? Plus encore que Gilles, et mince comme lui, sans qu'on ait, cependant, jamais surpris entre eux une ressemblance. Et elle serait sa sœur, sa jumelle 1...

« Mais, Olivier, vous rappelez-vous? Le nom de cette enfant est le dernier qu'ait prononcé Gilles. Par quel miracle, lui qui ne )>ariait jamais d'elle? Envoyant Nannie, Gilles a dit Blanchelys... Oui, je le remarque enfin, il n'a pas dit Blanche comme tout le monde, mais Blanchelys... Il lui a donné son nom tout entier.

Olivier lui-même parut s'émouvoir à la pensée de l'instant où Gilles, aux extrêmes limites de la vie, avait eu ce bref retour en arrière, vers la petite camarade d'enfance, à laquelle le rattachait le lien mystique du Pain sacré qu'ils avaient goûté pour la première fois ensemble; l'instant où Gilles, plus qu'à demi sombfé dans la mort, avait peut-être cru voir auprès de Nannie, la pupille de celle-ci, la blonde petite Blanchelys, et aussi leur commune enfance, leur jeunesse, le peu qu'il avait connu des fugitives douceurs d'ici-bas, s'avangant avec elle sur le seuil de sa chambre comme pour prendre congé de lui.

— Ses yeux, continuait la châtelaine, ne seraient-ils pas gris, mais d'un gris transparent, tandis que la nuance de ceux de Gilles élait opaque? Enfin, y avait-il entre eux une similitude quelconque de type? Voyons, Olivier, votre avis, à vous qui êtes médecin?

— Je ne puis me prononcer, je vous l'ai dit, ma tante ; je ne puis que vous soumettre les résultats de

mon enquête, résultais sur lesquels vous aurez à élablir vous-même voire certitude, répondil-il avec une sorte de répugnance farouche, et comme si chaque mot lui était arraché de force.

— Mais ces papiers, Olivier, cet acte, cette lettre, leur valeur vous inspire- t-elie des doutes?

— Aucunement ; je les crois bons, et je suis persuadé que l'avoué Maxence, quand il les verra, sera de mon avis.

— Oui, ût la châtelaine, il faut que je consulte l'avoué Maxence; bien entendu, que j'interroge Nannie; et surtout, vous le comprenez bien, Olivier...

Elle acheva d'une voix étouffée : a Surtout, il faut que je revoie Blanchelys ».

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