UN MOIS APRÈS
a Lucile, ma chère Lucile, vous êtes heureuse, m'écrivez-vous, et le grand bonheur que vous apporte la dernière lettre d'Olivier vous est d'autant plus doux que vous n'en aviez pas voulu, quand il pouvait me faire souffrir.
« Et, maintenant que votre union avec Gaspard est toute proche, je viens vous dire moi-même que votre joie s'ajoute à la mienne.
« Car c'est aussi une heureuse Blanchelys qui vous écrit, si heureuse, que tout son cœur déborde.
« La paix est descendue sur moi, elle m'a inondée, en même temps que nous relevait, Olivier et moi, que nous rachetait notre mutuel amour.
« La grâce magnifique de cet amour m'a été révélée, à l'instant où mon âme s'allégeait de la rancune qui l'avait amoindrie en l'asservissant, à l'instant même où je traçais, dans la grotte Saint-Just, votre nom à côté de celui de Gaspard...
« Mais vous ne savez pas, Lucile, et ne saurez sans doute jamais ce qui s'est passé là entre Dieu et nous; car c'est entre Dieu et nous encore, que doit rester le secret de ce qui nous a rendus à Tespoir, à la vie.
« Je puis vous dire seulement que j'ai ressenti une sorte d'épanouissement mystérieux ; toutes choses me sont apparues sous une face nouvelle, le monde s'est
transfiguré à mes yeux. L'ombre qui nous enveloppait s'est dissipée tout à coup; quelque chose a ressuscité en nous, quelque chose de sacré, d'inexprimable, qui était peut-être la joie de notre jeunesse trop longtemps refoulée et méconnue.
« Il m'était arrivé de penser que si, par impossible, je me réconciliais un jour avec Olivier, notre union ne pourrait jamais être comparable à celle de Lucile avec Gaspard, les deux êtres irréprochableidonl la loyale conscience n'a rien connu de ce qui a troublé et assombri mon propre mariage.
« Eh bien! je me trompais. Serait-ce que les souffrances partagées des fautes et de l'expiation lient avec une force plus poignante et d'un lien plus humain ? Mais Lucile et Gaspard ne pourront pas devenir l'un pour l'autre, plus que ne le sont déjà Olivier et Blanchelys, je vousleconfipdans l'allégresse et l'humilité de mon cœur.
a ... Dans peu de jours, nous serons auprès de vous. Encore quelques formalités à remplir, et Olivier libéré de l'héritage Darmingam, d'un fardeau trop lourd pour moi bien plus que pour lui, Olivier me ramènera en France.
« Nous rentrerons ensemble dans notre pays ... Lucile, comprenez-vous bien ce que ces mots renferment pour nous ?
« Ensemble, nous franchirons le seuil de la maison des Récollets, du château d'Annevy, nous repasserons sur le pont du moulin pour aller embrasser la petite-fille de Julite Perrol. Nous parcourrons les bois et les champs de Vertanbeau, quejesuislentée d'écrire Vert-tant-beau, à l'exemple de nos avisés compatriotes.
« Je ris et je pleure d'attendrissement, quand je pense à toutes les chères vieilles gens, à toutes les chères vieilles choses de chez nous. Il me semble qu'elles n'ont fait, tout ce temps, que nous attendre, et nous arrivons...
« Lucile, parez de houx votre nouveau logis, votre maison du Ghrist-en-CroiXjOÙ nous voulons enlrer au pas-
oage. Ma cbèjre Lucile, parez de roses de Noël la chapelle de M. Maxence, où je veux prier tout de suite, pour demander à Celui qui ne passe point, pour demander, à deux genoux, qu'il nous soit accordé d'être à jamais au nombre de ceux qui demeurent en Lui.