‹ La fleur de feuChapitre 16 sur 17 · LES CONSEILS DE ROBOAM · texte numérisé non relu

LES CONSEILS DE ROBOAM

Avartt de mourir, le vieux lord Darmingarn avait décidé qu'un phare serait construit près du lieu où ses trois fils avaient trouvé la mort.

H avait décidé, en outre, que ce serait son successeur qui poserait la première pierre du nouvel édifice, et que cette cérémonie serait une sorte de fête commémorative, à laquelle on convierait tous les parents, amis et alliés de la famille.

Aussi, les apprêts de la réception et du lunch qui devait suivre, agitaient-ils tout le château. On rouvrait les appartements de gala, on sortait la vaisselle de porcelaine précieuse, l'orfèvrerie de table, le linge des grands jours. On déroulait d'antiques tapisseries, on renouvelait les tapis et les draperies ; plusieurs cuisiniers de renfort prenaient possession de leur poste.

Les domestiques étaient sur les dents. Il arrivail des mannes de fleurs, des caisses de bouteilles, des barils d'huîtres, des bourriches de gibiers, de fruits rares, de victuailles sans nombre.

Et Blanchelys, courbée sur ses appareils, dans la réclusion de sa tour, aurait pu se dire que toutes ces. richesses lui appartenaient, qu'elle avait droit, comme son mari, à ce déploiement de faste dont elle demeurait l'obs-

ire et muette spectatrice.

Dans l'après-midi, elle eut à consulter Roboam, au

sujet d'une dépêche chitTrée, pour la transmission de laquelle les appareils du château ne comportaient pas les signaux nécessaires.

Son vieux porteur de dépêches, entraîné, sans doute, dans le tourbillon général, n'ayant pas répondu à l'appel de son timbre, Blanchelys descendit, elle-même, au bureau de l'intendanl.

Le pavillon des Roboam jouissait d'une paix relative, le tumulte du château n'y arrivant que par intervalle. Blanchelys ne fit qu'y entrevoir M™' Poppy qui lui cria au passage, d'un air de triomphe :

— Eh ! bien, il n'est pas venu, votre électricien... Et il ne viendra pas ; n'y comptez plus... Je l'ai fait décommander en voyant que vos appareils s'arrangeaient tout seuls. Je n'avais pas une minute de repos, tant que cet homme était suspendu sur notre télé. Je le voyais dans mes rêves, dans mes cauchemars, vous arrachant à vos devoirs, et vous emmenant, la bague au doigt, au plus fort de la besogne, par un chemin tout jonché de dépêches en soulîrance que vous fouliez aux pieds.

a Mais, cette fois... oh ! celte fois, miss Lilyvvhite, me voilà bien Iranquille ; pas d'électricien, plus de danger...

Et elle se sauva, tonte radieuse.

Le bureau de l'intendant était une pièce basse de plafond et assez vaste, qu'une barrière de bois, à hauteur d'appui, séparait en deux parties inégales, la plus grande servant de salle d'allente aux tenanciers, fournisseurs et solliciteurs de toutes sortes, l'autre réservée à l'intendant et à son coffre-fort.

Blanchelys s'approchait de cette barrière, sa dépêche à la main, quand elle s'aperçut que le bureau de Roboam était occupé, non par l'intendanl, mais par le maître de celui-ci, par le nouveau lord Darmingam.

Olivier était assis à la table de Roboam, devant un registre qu'il ne regardait même pas, ses yeux demeu-

rant fixés droit devant lui, sur la porte qui venait de livrer passage à Hlanchelys.

Dans son saisissement, la jeune femme avait reculé. Mais Olivier se levait enfin pour la saluer, et ils restaient debout l'un devant l'autre, séparés par cette barrière qui reléguait, qui parquait Blanchelys à une place inférieure. Mais mille fois plus que parle bois grossier de celte humiliante grille, Blanchelys était séparée d'Olivier par l'irréparable affront qu'elle avait infligé à cet homme, de qui elle dépendaitdorénavantplusquejamais.

Ce fut elle qui parla la première.

— Quand je Ruis venue ici, commença-t-elle, ai-je besoin de vous le dire? je ne savais pas chez qui j'allais travailler... Je n'en avais pas le moindre soupçon.

Olivier répondit : « J'en suis bien persuadé ». Puis, de la môme voix froide, impersonnelle, il demanda :

— C'est tout ce que vous avez à me dire ?

Elle eut une hésitalion, mais, emportée par le mauvais esprit: «Non, fit-elle, dans un grand sursaut de défi ».

Et elle prononça tout d'une haleine : u J'ai une faveur à solliciter ; je demande à votre seigneurie de me confier le poste de télégraphiste au phare Saint-Just, quand celui-ci sera achevé »,

Un bref éclair des yeux d'Olivier répondit seul à cette provocation. Le nouveau lord se recueillit une minute, et répondit délibérément : « Dans ce cas, restons-en là, je vous prie ».

Mais il reprit aussitôt, et avec résolution : «Il faut pourtant que je vous annonce une njort, celle de Nannie... »

— Nannie est morte ? s'écria Blanchelys, son émotion violemment contenue se faisant jour à ce nom familier.

— Elle est morte sans avoir recouvré la parole ; mais elle a été entourée jusqu'au bout des soins que ma lanle avait réclamés pour elle.

Blanchelys secoua la tète en répliquant : « M™' d'Annevy ne demandait jamais rien pour Nannie... »

— C'est encore une des choses que vous ne savez pas... Vous vous rappelez cependant que, peu de jours avant sa fin, ma lante a fait appeler Eloi, son homme de confiance, pour lui donner une mission auprès de son notaire. Elle en a profilé pour le charger de nous transmettre ses intentions relatives à Nannie. Elle nous a recommandé expressément celle coupable « afin qu'il fût bien compris qu'elle pardonnait du môme cœur à Nannie, et à ceux qui avaient voulu profiter de sa faute... »

(( Tels étaient les termes exacts du message que devait me communiquer Eloi, quand elle ne serait plus là et que je serais à mon tour châtelain de Verlanbeau.

Ainsi, c'était vrai, Olivier avait vu juste tout de suite i la châtelaine avait su la vérité, elle avait connu la faute de son neveu et la lui avait pardonnée. Elle était morte purifiée de toute rancune.

Avec effort, comme on accomplit une réparation douloureuse, Blanchelys murmura :

— M^^d'Annevy vous a désigné à Eloi comme le futur châtelain ; son intention était donc bien de vous laisser tout son héritage ?

Olivier ne répondit même pas, et elle reprit plus vite:

— Il est vrai que le patrimoine des d'Annevy compte pour bien peu, en regard de Vestate des Darmingam...

— Certes... Surtout pour l'homme d'argent que je suis à vos yeux.

— L'homme d'argent qu'est peut-être lord Darmingam, rectifia-t-elle. Mais Olivier d'Annevy était plus désintéressé, je le crois maintenant.

Et. entraînée par son indignation :

— Olivier d'Annevy était aussi meilleur patriote; il ne se serait pas fait naturaliser Anglais, je m'en porte garant. Pour aucun héritage, pour aucun avantage au monde, il n'aurait fait... ce que lord Darmingam va faire.

Il répondit sèchement :

— Lord Darmingam voit les choses sous un autre jour. L'argent est l'argent, le pouvoir est une des formes

du bonheur. Cet Olivier d'Annevy, qui n'aurait pas changé de nom, ni de religion, ni de pairie, cet Olivier modèle, vous l'avez délesté, honni, insulté... Et vous essayez de l'insulter encore par le rôle que vous tenez

11 s'interrompit; Roboam rentrait par une |)orle qui donnait directement dans l'intérieur de son bureau. Et, troublé au delà de toute expression en voyant lord Darmingam, assis à son propre pupitre, l'intendant se confondait en bénédictions et en excuses, sans même soupçonner la présence de Blanchelys dans l'ombre de sa salle d'attente. Roboam qui n'était pas plus grand que j^jme poppy, sou épousc, uiais presque aussi large que haut, s'aplatissait contre le mur, dans un efîort d'anéantissement respectueux ; et il disait, tout congestionné par l'émotion :

— Le défunt lord m*a toujours fait l'honneur de signer lui-même mon grand livre, mais il n'avait jamais songé à entrer ici pour remplir cette formalité. Qu'il me soit permis d'otîrir à votre seigneurie mes compliments de bienvenue, pour la première visite dont elle honore ce pavillon ; et aussi les vœux que...

— Assurément, Roboam, fit Olivier avec une certaine im|)atienre, tout en décorant le registre de Roboam d'un illi^ible grilTonnage, où se révélait sa double qualité de Français el de médecin.

Roboam soupira en contemplant la dernière signature du défunt lord Alfred, une signature large, haute, dont les lettres volumineuses semblaient faites de hallebardes régulièrement clignées ; tandis que celle du nouveau lord présentait un enchevêtrement si ténu et embrouillé, qu'on aurait tout aussi bien pu y lire le nom d'Annevy que celui de Darmingam.

Cetle constatation rendit tout à coup à Roboam, le courage dont il avait besoin pour sa présente mission.

— Parmi ces vœux, reprit rint(*ndant, il en est un que voire seigneurie daignera pardonnera un vieux serviteur.

« Je penseau mariage de votreseigneurie. J'ai soixantedix ans, et il y en a cinquante que je sers les Darmingam ; mais si j'ose élever la voix, c'est qu'en mon âme et conscience, je crois indispensable, pour mylord, de se marier selon son rang.

— Pourquoi pas ? répondit Olivier d'une voix haute et ferme.

Il s'était, de nouveau, levé, il marchait de long en large près de la barrière, derrière laquelle Blanchelys demeurait atterrée et fascinée à la fois.

Les yeux d'Olivier semblaient encore plus fulgurants que tout à l'heure, et, sous le calme apparent de ses paroles, Blanchelys senlait la vibration d'une grande colère.

C'était à Roboam qu'il continuait de s'adresser, mais c'était Blanchelys qu'il regardait de loin, sur elle que s'abattait cet orage sans éclat, tout d'électricité muette et meurtrière.

— Pourquoi ne me marierais-je pas selon mon rang; comme vous dites? Qu'est-ce qui m'en empêche, plus que de me faire Anglais, et même anglican ? Quelle obligation de fidélité ai-je envers un passé aboli ? M'a-ton été fidèle?

« Je suis déjà un lord exigeant et dur, dit-on... Pourquoi serais-je bon et pitoyable? M'a-ton jamais montré, à moi, de la bonté ou de la miséricorde?

« Quelle vengeance exercerais-je, que.je n'aie subie au centuple moi-même? Je suis... je suis ce qu'on a fait de moi...

... Je suis ce qu'on a fait de moi... Blanchelys emportait cette parole comme une flèche ardente enfoncée dans son cœur.

Le bien et le mal s'étaient disputésl'âme de cet homme, et c'était par sa faute, à elle, que le bien ne l'avait pas emporlé.

Avec le pardon de Blanchelys, M"™* d'Annevy l'avait bien dit, Olivier aurait pu ré[)arer, redevenir un honnête homme et un chrétien. Elle ne l'avait pas voulu, et

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elle s'élail fait un ennemi irréconciliable de celui qui, jadis, n'avait péché que par amour pour elle.

Le matin suivant, qui était celui du grand jour, Blanchelysdut se rendre de bonne heure à Saint-Just, pour y vérifier l'installation du téléphone qui, pendant la durée de la cérémonie, relierait la côle au chàleau.

Elle obéit sans difficulté aux ordres que lui transmit Roboam à ce sujet ; et eUe s'y serait également soumise, même si son refus n'avait pas dû faire scandale.

Elle s'était acheminée vers la mer, avec l'impression de s'évader un instant d'elle-même, comme elle s'échappait de ce donjon, dont elle avait cru se faire un refuge, et qui lui devenait une prison iMsup})ortable.

A part la grotte de l'ermitage, où les trois fils Darmingam avaient trouvé la mort, le seul abri actuel sur la cùle Saint-Just était une vigie de douaniers, à laquelle on accédait par un escalier rudimentaire, creusé dans le 'roc.

Blanchelys entreprit l'ascension de ces marches périlleuses et arriva sans encombre dans la salle, très primitive aussi, où le téléphone provisoire était installé.

La plupart des ouverlures de ce poste d'observalion dominaient la mer, et le promontoire, aigu comme une dent de scie, qui devait supporter le phare neuf. Des coups de pic avaient déjà entamé celte roche que la grande marée de celte nuit allait recouvrir.

Par une autre meurtrière de la vigie, on voyait la lande, la lande sauvage et désolée, recouverte do monotones bruyères, qui s'étendait, adroite, jusqu'à l'enceinte du parc seigneurial.

Blanchelys ne tarda pas à s'apercevoir que toute la Loge-aux-Danies avait pris, ce matin, la lande Saint- Just pour but d'excursion. Elle y vit,en elTel, ap|)arattre, d'abord miss Sextia Erson, la maîtresse de la Loge, qu'escortait M""*" Poppy.

Toutes deux venaient surveiller, de compagnie, l'amé iiagernetil dp- l":,i<.< rf f|ii pl;^! i ■'! m - KniT.-f j)réparés à

l'intention des tenanciers, premiers hôtes de cette féodale fêle.

En les voyant ainsi côte, à côte, Blanchelys se rendit compte que dame Poppy s'était si bien appliquée à imiter miss Sextia, s'était tellement pénétrée de ses idées, identifiée à sa manière d'être, qu'elle arrivait à lui ressembler, mais à lui ressembler de telle sorte qu'elle surpassait son modèle, et que la grande et pompeuse miss Sextia n'avait plus l'air que d'une copie insignifiante, d'un reflet effacé de la petite et subalterne Poppy.

Puis, ce furent les cinq filles de sir William Oardoyne qui descendirent d'une voilure attelée de poneys. Blanchelys les voyait pour la première fois ensemble, ces filles d Edith Erson, de l'amie à qui la jeune M""^ Gilbert d'Annevy avait écrit pour lui recommander la sœur jumelle de Gilles ; et elles étaient, en réalité, aussi éclatantes de teint rosé, d'yeux bleus et de cheveux roux, aussi correctes et impersonnelles que sur leurs portraits...

Seule, la petite Claribel se distinguait de ses sœurs par une gravité solennelle, tout imprégnée de méditative philosophie.

Car ladv Claribel était là, et même... oui, même miss January... Quoi qu'en eussent prétendu les babillardes du rond-point, miss January accompagnait bien toujours ses élèves. xMais, par un phénomène tout à fait déconcertant, c'était moins à celles-ci que la première gouvernante semblait consacrer ses soins, qu'à M. Excelsior Roberts, qui était aussi de la partie.

Si ce nouvel élève, inopinément ajouté à son troupeau, faisait autant d'honneur que les autres à la flegmatique sollicitude de Stella January, Blanchelys n'eut pas l« temps de le constater ; un pas intrépide escaladait les marches de la vigie, et Blanchelys vit surgir la petite Claribel qui, avec un incomparable sang-froid, la salua par son nom et lui tendit la rnain.

— Je viens inaugurer le téléphone, déclara l'impayable

enfant. C'est pour seconder lord Darmingam qui aura assez à faire avec tout son phare sur les bras.

« Papa qui devait venir à son aide, a du faire halle à Edimbourg. Mais, pauvre papa, sa goulle lui fait encore mal au pied, et il ne pourra guère nous rejoindre avant le lunch. Que de soucis pour un père...

« Alors, miss Januaryet l'oncle Ex m'ont amenée à sa place.

— M. Roberls et miss January voyagent ensemble? demanda Blanchelys tout à fait désorientée.

— Certainement, et vous allez les croire mariés... C'est vrai qu'en Angleterre, les nouveaux époux font généralement leur voyage de noce ensemble. C'est un usage comme ça, auquel nous ne nous soustrayons guère parce que, voyez-vous, dans le Royanme-Uni, nous sommes beaucoup plus traditionnalisles que vous autres Français...

Sur ces considérations, elle reprit plus tranquillement encore : « Mais dans huit jours, l'oncle Ex et miss January seront mariés sans rémission. C'est comme fiancée de l'oncle Ex que miss January est invitée aux fêtes du phare.

— Lady Claribel, vous êtes sûre de ce que vous me dites? fit Blanchelys de plus en [)lu8 confondue.

Claribel secoua sa petite tète aux immenses cheveux fauves.

— Vous avez raison d'être surprise, miss Lilywhile; c'est un mariage que je ne prévoyais pas, ni l'oncle Ex non plus...

« Je vais vous dire : l'oncle Ex a fait renvoyer miss January de chez nous, parce que c'était son devoir, à ce qu'il parait, et ill'épouse parce que c'est son agrément... sa consolation, je veux dire.

a Car miss January Je console de je ne sais quoi d'abominable que vous lui avez fait...

Puis, arrondissant les yeux et baissant la voix en un ton de solennelle confidence :

— Il lui dit Stella, et elle lui répond E.xcelsior !...

Le couple en question se retournait en ce moment vers la vigie. M. Excelsior Roberls aperçut et reconnut aussitôt Blanchelys debout près de la meurtrière.

L'irascible Exceisior rougit de colère, et toute sa contenance décela, de nouveau, une réprobation dont le temps n'avait calmé en rien l'effervescence.

Mais ce qu'il y eut de particulier, c'est que miss January rougit aussi de rage; et elle foudroya Blanchelys d'un regard aussi hoslile que si elle prenait à son compte les griefs de sou fiancé.

Tous deux se parlèrent avec animation, renchérissant sans doute, à qui mieux mieux, sur les torts de l'indigne Lilywhite,qui les avaitpourtantunissans leeavoir.

Puis, leur contenance se radoucit ; ils se regardèrent affectueusement en se parlant plus bas ; évidemment il était en train de lui dire Stella, et elle, de lui répondre Exceisior...

Blanchelys fut tirée des réOexions où la plongeait cet heureux dénouement, par la petite voix aiguë de Claribel, qui lui criait à tue-tête :

— Hoic funny !... (Combien drôle,..) Quand vous regardez ainsi, voilà vos yeux qui ressemblent à ceux de mon cousin, Olivier Darmingam.

« Oui, je vous assure, miss Lilywhite, c'est très remarquable, vos yeux ont changé à Darmingam-Caslle. De couleur, ils n'en avaient pour ainsi dire pas plus que l'eau, la belle eau au soleil ; et ils sont devenus plus foncés, avec de l'or et du brun, dans le genre de ceux de sa seigneurie, comme si vous les reflétiez ainsi que dans un miroir, à force de les avoir contemplés, ou d'y avoir pensé...

— Chut, Claribel, chut 1...

— C'est qu(3 vous ne vous en apercevez pas ; mais si lord Darmingam approchait un peu, vous verriez tout de suite. Tenez, je crois bien qu'il vient tout droit ici avec l'oncle Ex.

— Claribel, venez... suppliait Blanchelys. Ou laissezmoi partir. Nous allons être bloquées...

— Par la mer ? demanda la jeune personne en bondissant avec une vivacité soudaine. Mais non, ce n'esl pas avant ce soir que la marée recouvrira le promontoire du phare et une partie de la falaise.

El, jelant un dernier coup d'oeil par la meurtrière : — Pauvre lord Darmingam, fit-elle d'un air tout à coup sentimental. Il a une mine deMéterré tout à fait flatteuse pour ma sœur May ; c'est on ne peut plus réjouissant, pour une lady, de rendre un gentleman vert d'amour comme un perroquet. Mais moi, je comprends les soucis de lord Darmingam tout aussi bien que ceux de mon pauvre papa.

Et elle débita avec l'assurance d'une jeune perruche sentencieuse : « Xos chieftaim de Darmingam sont toujours préparés à leur rôle par l'éducation et par une longue hérédité ; leurs qualités et même leurs défauts de race sont indispensables au maintien de l'ordre établi. Lui, Olivier, il se sent tout neuf, et trop jeune d'une quantité de siècles ». Ce disant, Claribel commenr.ait à dégringoler l'escalier casse-cou de la vigie. Mais Blanchelys, qui la suivait de près, la vit tout à coup s'arrêter devant une main étendue au-devant d'elle, puis accepter cet appui pour reprendre son élan et sauter dans la lande.

Blanchelys arrivait, à son tour. Aux dernières marches qui étaient les plus inégales, et les plus hautes; de nouveau, la main secourable s'étendait pour offrir son aide.

Une main ? Non, il v en avait deux cette fois : adroite, celle de lordOlivierDarmingam, à gauche, celle d'Excelsior Roljerls.

Les deux hommes, qui s'étaient avancés au bas de l'escalier pour soutenir Claribel, y restaient en entendant quelqu'un descendre derrière la petite fille, et, d'instinct, olTraienl aussi leuraideà l'autre nouvelle arrivante, avant peut-être de l'avoir reconnue.

Blanchelys, ainsi placée entre M. Roberts et lord Darmingam, pencha soudain le front. Les promeneurs de la

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lande, peu à peu rassemblés, contemplaient avec une attention souriante la petite scène, où se révélait à leur avis, la chevaleresque urbanité de lord Olivier Darmingani pour une inférieure.

Blanchelys ne pouvait [)as hésiter plus longtemps ; il lui fallait se décider, il fallait qu'elle choisttentre Excelsioret Olivier, entre un étranger et son mari.

Et, d'un air de farouche indifférence, elle mit sa main dans celle d'Olivier, qui lui fit franchir le dernier obstacle.

LA GROTTE DE SAl.M-JUST

Blanchelys avait regagné le château pour y reprendre son service.

La fête, comme on l'avait prévu, provoquait une affluence de télégrammes d'tirrivée et de départ, quelques-uns de ceux-ci écrits de la main même desonmari. Et la vue de celte écriture la bouleversait jusqu'à lui donner la folle envie de se heurler aux parois de cette tour où elle se sentait murée vivante.

Mais une accalmie se produisit pendant le lunch et la réception au château, et BlanchelNs, épuisée, se laissa tomber sur un siège, en s'appuyant des deux bras à la table, comme le soir on elle avait revu Olivier.

Mais, aujourd'hui, sa tète accablée s'abandonnait sur ses mains, et une sorte d'écrasement se communiquait de son àme en détresse à son corps surmené ; et de brefs sanglots soulevaient ses épaules, des sanglots sans larmes qui la déchiraient sans épuiser sa douleur.

C'en était fait, Olivier avait présidé la fête comme successeur de lord Alfred Darmingam ; il acceptait, avec l'héritage, toutes les obligations que celui-ci entraînait.

L'attitude de lady May, pendant ce jour, avait bien été celle d'une future lady Darmingam; Blanchelys avait eu tort de compter sur la défaite de celle rivale et de s'en réjouir à l'avance.

Olivier lui avait dit à Verlanbeau, il avait juréque

rien au monde ne le séparerait jamais d'elle. Mais la séparation, il ne l'acceptait enfin, que parce que Blanchelys Tavait voulue. C'était Blanchelys et sa vengeance qui les avaient amenés tous deux ;où ils élaient, Olivier, à ce reniement de lui-même, elle, à la pire honte.

Et les sanglots de Blanchelys se faisaient plus pressés ; ils devenaientune plainte ininterrompue, la lamentation sans fin de sa douleur impuissante et de son orgueil violenté.

Elle était vaincue, cette fois, elle connaissait l'agonie de Nannie mourante, aux prises avec le remords d'une faule qu'elle ne pouvait plus réparer.

... Mais, qui l'appelait, que lui voulait-on encore ? Les dernières informations des journalistes étaient transmises ; elle croyait en avoir fini de son odieuse besogne.

Comment, c'élaitClaribel ?Oui, ladyClaribel pénétrait en coup de vent dans le bureau.

— Ils viennent ! s'écria-t-e!le, une excitation inaccoutumée détendant la gravité habituelle de son jeune visage. Ils viennent, et je suis accourue pour vous prévenir.

— Qui vient ? demanda Blanchelys, relevant sur la petite tille des yeux presque sans regard.

— Mais Olivier et May... Je veux dire lord Darmingam et ma sœur... Enfin, vous comprenez bien.

{.'. Tout le monde a mangé, t(»ut le monde est en l'air ; il y en a (jui restent au f^alon, il yen a qui se préparentà partir, et d'autres qui visitent le château, la galerie de peinture, les vieux cachots et tout ça...

(( Mais rna sœur May avait envie de voir les portraits qu'on a restaurés dans la bibliothèque ; et comme c'est à Olivier de les lui montrer, les gens bien appris s'arrangeront pour leur laisser le champ libre.

« C'est évident qu'il va pop the question (pousser la question, demander en mariage), — et qu'ils nemontent ici que pour cela.

« Ils ne sortiront pas de la bibliothèque sans s'être fiancés, et je vous en avertis parce que vous auriez pu

prendre peur, en les entendant éclater, à l'improvisle, à quatre pas de vous... Tenez, les voilà...

Olivier et lady May entraient, en effet, dans la bibliothèque, et comme l'avait prédit la judicieuse Claribel, ils étaient seuls, un accord tacile de leur famille et de leurs amis favorisant cette entrevue, dont l'heureuse issue ne faisait doute pour personne.

Ils s'avancèrent en silence dans l'immense pièce, au bout de laquelle la porte voûtée du donjon s'arrondissait comme un œil terne. Puis, lady May s'arrêta devant les peintures qui servaient de prétexte à leur visite.

— '■ Il semble que ces portraits, que ces lieux eux-mêmes nous enseignent à tous deux notre devoir, soupira-t-elle. Mais je suis prèle à remplir le mien.

Ainsi, lady May jugeait comme M'"^ Poppy que c'était à elle de parler la première ; et les mots suivants précisèrent sa pensée avec une ferme et mélancolique franchise :

— Vous avez compris, mon cousin, qu'après le coup qui avait frappé cette maison, j'aie été lente à me rési' gner... je veux dire à me remettre ? Vous avez compris, n'est-ce pas ?

Mais, Olivier se taisait, ou Blanchelys n'entendit pas sa réponse. Et lady May poursuivit plus fermement encore :

— Il est de notre commun intérêt que notre mariage soit décidé et annoncé aussi promptement que possible. Sauvons donc ce qui peut encore être sauvé... Quoi que vous ayez pu en penser, je suis prête...

— Lady May, répliqua Olivier, je suis infiniment sensible, croyez- le, au sacrifice dont vous me faites sentir tout le prix.

Il n'y avait aucune ironie dans la forme imprévue de sa réponse, mais seulement une sorte de distraction qui passait aussi dans ses yeux. La porte de la tour venait de s'ouvrir davantage, et, en haut des quelques marches qui la précédaient, apparaissait la forme mince et sombre d'une femme.

Blanchelys se dressait, rigide et frêle, dans son fourreau noir ; de celle austère livrée de travail, sa tête émergeait plus blonde et délicate ; et sa bouche restait indiciblement jflunedans la tension de volonté que révélaient son regard, son altitude et toute sa personne frémissante.

Mais lady May continuait, toute à sa présente "tâche":

— L'avenir nous reste ; la mort de Francis Darmingam m'a rendue libre. Vous Tètes aussi... ou vous pouvez facilement le devenir...

Elle avait involontairement ajouté ces derniers mots, sans qu'Olivier eût rien dit pour les provoquer. Mais, en s'apercevant enfin que les yeux de son compagnon se détournaient d'elle, lady May suivit la direction de leur regard, et elle vit la jeune ombre pâle et silencieuse de Blanchelys, arrêtée au seuil de la tour.

— Si je suis libre, fil Olivier, demandez-le-lui ; c'est à elle de vous le dire... Et si elle se tait, vous avez raison, lady May, rien ne nous sépare, et l'avenir est à nous...

Avec une stupeur incrédule, May le voyait désigner cette petite employée à la robe noire et aux yeux tragiques ; elle voyait cette infime créature descendre les marches une à une, s'avancer comme un fantôme entre elle et Olivier, et s'arrêter près de celui-ci. Elle l'entendait dire d'une voix basse et lointaine :

— Il n'est pas libre, je suis sa femme...

Oui, Blanchelys ainsi mise au défi, Blanchelys parlait ; l'aveu arraché à son orgueil résonnait dans celte chambre tout entière, et semblait se répandre dans tout le château et sur tout Veslaie.

Va les yeux dans les yeux de l'altière lady qu'elle avait haïe d'instinct, Blanchelys répétait, aveuglément résolue à la vaincre :

— Je suis sa femme ; je l'ai quitté parce que... parce qu'on avait forcé mon consentement. J'ai cru mon mariage nul parce que je l'avais conclu contre mon gré. Mais en vous voyant prêle à prendre ma place,

lady May, je comprends... oh ! je comprends que noire union subsiste et que je ne pouvais pas la rompre... Et, se tournant vers Olivier :

— C'est là ce que vous aviez voulu I dit-elle, d'un ton de ressentiment. Me contraindre à reconnaître publiquement ce que j'avais nié. Soyez donc satisfait ; votre volonté l'emporte, et, encore cette fois, vous êtes le plus fort.

a Que vous faut-il de plus ? Que je confesse que tout a été de ma faute, que lady May n'aurait pas à subir cet instant, qu'elle n'aurait pas eu lieu de vous croire libre si, moi, j'avais gardé ma place auprès de vous ? Soit, j'avoue, je m'accuse, je reconnais mes torts envers elle, envers vous, et je suis prête à les expier, si la réparation n'est plus possible.

Lady May était pâle comme une morte, et de se& lèvres blèmies sortait ce seul mot : « Indigne... C'est indigne... »

— Vous m'êtes témoin, lady May, repartit Olivier avec hauteur, que je n'ai rien fait pour encourager votre méprise. Mon mariage était connu de votre père, de vous, de tout le monde. Mais vous avez cru, vous avez voulu croire, à toute force, que je ferais bon marché de mes premiers liens... comme vous avez cru que je changerais de nationalité et de culte.

a Vous avez voulu voir, vous avez méprisé, en moi, l'homme de ces trois reniements, l'homme que je n'étais pas.

— Oh ! May, ne soyez pas fâchée... disait, à son tour, la petite Claribel, en venant se presser contre sa grande sœur. Xe ponsez-vous pas que tous, tant que nous sommes, nous avons fait tornber d'un peu haut, sur Olivier, la grâce que nous lui accordions en raociicillant parmi nous?

«Cela ne lui est peut-être pas désai^réable de uDusdire aujourd'hui : Merci beaucoup, nobles Darmingam et Cardoyne, mais ma lady est déjà trouvée...

« El puis, vous voyez bien qu'il était brouillé avec

miss Lilywhite, et que c'était un fameux moyen de la mater et lui faire amener son pavillon.

Lady May essayait de repousser sa petite sœur, quand la grande porte de la bibliothèque s'ouvrit à deux battants pour livrer passage à miss Sextia.

Persuadée, à bon droit, qu'elle avait donné aux grands événements tout le loisir de se consommer, miss Sextia arrivait avec l'intention de féliciter les nouveaux fiancés, et de les présenter, en cette qualité, à leur famille et à leurs hôtes.

^jme Poppy^ qui la précédait en manière de héraut d'armes, semblait planer sur un niiage de gloire et d'importance ; mais elle s'arrêta pétrifiée. Par la petite porte voûtée, demeurée ouverte, elle apercevait le bureau à l'abandon, au milieu duquel un subit courant d'air faisait voleler des télégrammes épars.

L'afîreux cauchemar de xM"^® Poppy était réalisé, sa télégraphiste s'enfuyait par un chemin semé de dépêches qu'elle foulait aux pieds.

Le regard éperdu de M°'*= Poppy chercha la fugitive et la découvrit, grand Dieu !... aux cotés de lord Olivier Darmingam, et semblant s'unira lui pour tenir tète à lady May.

Non, c'était impossible. Cette télégraphiste, sans principes et sans cœur, n'avait aucune raison de prendre la clef des chamjis. puisque, grâce aux divinités favorables, M°" Poppy avait pu conjurer le péril en contremandant l'électricien.

Hélas ! hélas ! M""^ Poppy, toutes vos prévisions auraient-elles été démenties, et toutes vos précautions inutiles? iNP^" Poppy, l'électricien ne serait-il pas venu quand même ? L'inlendante en eut le terrible soupçon, et d'une voix caverneuse, une espèce de voix d'outretombe, elle appela :

— Miss Lilywhile !...

— Non, pas miss Lilywhite... dit lady May.

Et, avec un geste qui présentait Blanchelys à

M°' Poppy, à miss Sexlia, à loiit l'univers, elle prononça distinctement : « Lady Darmingam... »

— Non, fit à son lour Olivier, dans le mortel silence qui suivit ces deux mois magiques, pas lady Darmingam non plus ; M™^ d'Annevy et c'est (ouf.

Puis, s'adressantà miss Sexlia :

— La seule lady Darmingam esl dorénavant lady Mérédith, la petite-fille de lord Alfred.

(' J'avais demandé jusqu'à la date des fêtes pour décider, en toule connaissance de cause, si je serais, ou non, lord Darmingam ; mais ma résolulion n'a jamais varié.

« Je n'ai présidé la cérémonie d'aujourd'hui, que parce que sir William n'a pu venir y représenter lady Mérédith.

« La réponse que je devais lui donner ici, je la lui ai transmise par écrit ; et si vous rentrez, ce soir, à Edimbourg, vous y trouverez ma leltede désistement dont sir William doit avoir déjà pris connaissance.

u Non, je ne serai pas naturalisé Anglais ; non, je ne changerai pas plus de nom et de religion que de patrie, et je ne servirai l'ambition d'aucune lady Darmingam.

« Je n'assumerai pas le rôle pour lequel mon inaptitude vous causait tant d'appréhensions.

Mais ici, miss Sexlia intervint tout à coup.

— Monsieur, dit-elle, en lui tendant la main, si quelque chose dans notre conduite vis-à-vis de vous, dans notre manière d'être, a pu vous olîenser, je vous en demande pardon au nom de tous les miens. Car vous aviez droit à nos égards comme à notre estime, et vous auriez fait honneur aux Darmingam comme aux (>ardoyne.

Et la passive miss Sexlia s'était exprimée avec une dignité si simple et si grave, que la présomptueuse Poppy en fui précipitée net, du haut de son nuage ; et l'intendante, perdant du coup la majesté illusoire de sa taille, se rapetissa si prodigieusement, qu'elle parut rentrer sous terre.

Mais miss Sexlia continuait à tendre sa large main à Olivier en répétant: <- pardonnez-nous...

Et elle ajouta : « Votre revanche est assez belle ».

Ce disant, elle considérait avecuno sorte de désolation sa nièce May changée en statue.

Oui, May était encore là, à la même place, et dans la mémo attitude d'obstination aveugle. Quand Olivier avait annoncé son intention d'abandonner la succession Darmingam, RIanchelys s'était rapprochée de lui ; mais, chose plus inattendue encore, lady May n'avait pas reculé devant l'homme, dont le dépouillement faisait, à ses yeux, un indigent.

Fallail-il donc qu'elle cédât le pas à cette Lilywhite au pâle visage ? Fallait-il qu'elle quittât toute seule cette pièce, d'où elle avait cru sortir fiancée au premier parti du royaume, qu'elle parcourût seule, l'avenue d'oranger> qu'elle avait cru suivre au bras d'Olivier pour regagner la Loge-aux-Dames ?...

— Oh ! May^ ne vous affligez pas...

C'était encore la voix aigrelette de Claribel qui se faisait entendre, et la petite fille offrait à sa grande sœur l'appui de son épaule.

— Vous imaginiez que vous vous mariiez pour l'amour de nous et de Mérédith ; mais vous avez du chagrin plus que vous ne pensiez, en apprenant que c'est Mérédith qui sera lady Darmingam, et pas

« Sans que vous vous'en aperceviez, votre cœur s'était un peu pris ; et je peux d'autant mieux vous le dire que, moi aussi, je m'étais mise à sentir beaucoup d'amour pour M. d'Annevy.

(' Mais nous avions tort toutes deux de ne plus aimer uniquement, vous Francis, et moi Freddy.

« Notre rôle, voyez-vous, c'est de rester veuves comme Georgina. et de nous consacrer à Mérédith, quand nous reviendrons vivre ici auprès d'elle.

<f Venez avec moi, May, rentrons ensemble. .

Et, appuyée sur sa petite sœur, lady May quitta

enfin la bibliothèque où elle venait de jouer et de perdre une si capitale partie.

Miss Sextia et M""* Poppy suivirent le couple touchant des deux sœurs, et Olivier resta en tête à tète avec Blanchelys.

Alors Blanchelys s'aperçut qu'elle aussi offrait sa main à Olivier, sa petite main si longtemps rebelle et qui se tendailt d'elle-même vers celui qui venait de renoncer à tant de richesses.

El celte main de Blanchelys, Olivier ne la repoussait pas, il ne détournait pas son regard de la jeune femme ; mais les yeux du chieftain dépossédé avaient perdu leur éclat magnifique, plus rien ne siibistait en eux de la flamme qui les avait si longtemps illuminés. Us demeurèrent mornes et mats, pendant qu'Olivier disait à Blanchelys :

— Cette faute que vous venez de reconnaître, comment la réparerez- vous?

Et, pour la première fois, il vit se courber devant lui cette jeune tête orgueilleuse.

Mais déjà Blanchelys se redressait fièrement, en disant :

— Ma réparation sera ce que vous voudrez ; décidez vous-même.

— So't, dit-il sans quitter la main de Blanchelys.

Ils suivirent ensemble le large, le monumental corridor, qu'elle avait entrevu le premier jour de son arrivée à Darmingam-Gastle.

Cette après-midi, des fleurs coupées, de fraîches et éclatantes fleurs de Provence, se mêlaient aux plantes vertes qui décoraient les niches des statues.

Olivier et Blanchelys descendirent sur la (errasse qui entourait le château d'une grandiose |)late-forme. Olivier se détourna vers ce château au pied duquel sa femme se détachait en noir, si menue, si hors de proportion avec ce qui les entourait.

Dans son fourreau noir, sous le béret blanc qui protégeait du vent sa léto trop blonde, elle avait l'air d'une

écolière, d'une fine et ravissante, et très pauvre petite fille, opprimée, écrasée bien plus que lui par cette grandeur et ces magnificences pour lesquelles elle n'était point née.

Une fois déjà, à Vertanbeau, il s'était abaissé jusqu'à cette pupille des meuniers Perrol pour l'élever, malgré elle, jusqu'à lui ; et maintenant, il quittait ce château parce qu'elle n'y pouvait pas rester avec lui.

... L'angle de la terrasse sur lequel ils s'étaient avancés, dominait la grande cour d'honneur. Et, dans celle cour, les invités prêts à partir, le plus grand nombre déjà en voiture ou à cheval, attendaient de voir sortir sur la terrasse les deux fiancés, Olivier et May.

Ils voyaient bien paraître Olivier ; mais, juste ciel ! quelle était sa compagne ? Et lady iMay, où était lady May ?

Et pourquoi miss Sextia rejoignait-elle ses hôtes, de cet air à la fois contraint et transporté, enfin de cet air indéfinissable qui se communiquait, peu à peu, autour d'elle ?

Lord Darmingam était marié, disait elle; lord Darmingam ne leur présentait pas lady May comme sa fiancée, mais bien cette jeune inconnue comme sa femme. Et puis, il n'était plus lord Darmingam...

Il transmettait l'héritage à la descendance directe de lord Alfred ; en refusant de devenir leur chieflain, il se montrait digne de l'avoir été.

Les têtes se découvrirent, les mains s'agitèrent pour un salut et un adieu. Ce fut une sorte d'ovation silencieuse, à laquelle Olivier répondit en se découvrant à son tour. Mais le mouvement de son chapeau au bout de ses doigts indiquait la petite Mérédith que sa mère prenait, en ce moment, dans ses bras, en un élan que sajoie maternelle et la douleur de son veuvage rendaient pathétique.

Olivier d'Annevy saluait l'enfant et désignait à leurs hommages la vraie lady Darmingam.

LA. Fl.EVR DE FEU 305

iMais non, c'était lui, Olivier, c'élait aussi sa compagne anonyme que continuait de saluer colle foule aristocratique, à laquelle s'ajoutait l'appoint des gens de service et des domestiques du château. Et les tètes s'inclinaient, les mains se levaient comme pour un toast général en l'honneur de l'homme qui savait s'en aller. Respect, surprise, regrets involontaires et joie triomphante, il y avait de tout cela dans celte multitude d'yeux tournés vers la terrasse.

Tout à coup, Blanchelys vit une femme s'élancer hors d'un groupe de nouveaux arrivants, lever les hras au ciel et tourner sur elle-même en chancelant, comme si elle allait s'abattre sur le sable de la cour.

C'était Bellinda, la jeune concierge de la grande grille, celle qui avait introduit Blanchelys à Darmingam-Castle, et réconforté la voyageuse épuisée et transie, d'une tasse de thé, destinée primitivement à sa belle-mère.

En reconnaissant sa protégée d'alors, en la voyant s'appuyer au bras du maître de céans, et partager avec celui-ci les honneurs de la présente apothéose, Bellinda atTolée, la tète perdue, reprit à toutes jambes sa course vers sa loge, qu'elle sentait menacée par le cataclysme déchaîné sur le château.

Olivier et Blanchelys continuaient de s'avancer lentement, et ils perdaient de vue la cour d'honneur, à mesure qu'iisconlourpaient la base du donjon. Ils entendirent encore des rumeurs de voix, des ébrouements de chevaux, des roulements de voitures, des ronllements d'automobiles, annonçantque leurs hôles se remettaient allègrement en route. Puis, ce brouhaha du départ s'atténua, s'éteignit. Et Olivier demanda a Blanchelys :

— Vous êtes prête à réparer, dites-vous ? Elle fit un signe affirmatif.

— Vous voulez donc enfin me suivre ?

•Cette fois, elle murmura : « Jusqu'au bout... »

Ils descendirent les degrés de la terrasse et se dirigèrent vers le fond du parc. Au moment de franchir

l'enceinle de celui-ci, par une poterne qui ouvrait sur la lande, Olivier s'arrêta de nouveau ; alors que Blanchelys attendait de lui une explication, un réquisitoire peutêtre, il dit simplement :

— Je voudrais revoir la grotte Saint-Just avec vous. C'est là seulement que je pourrai vous répondre.

Ils étaient sortis de l'ombre envahissante des cèdres et des chênes, sous lesquels Blanchelys avait cru souvent rencontrer le vieux lord Alfred et ses trois fils, acharnés à la poursuivre, à la chasser de chez eux.

Ils marchaient dans la lande, et Blanchelys fut enveloppée par l'âpre, la sauvage désolation du morne paysage d'où se retirait hâtivement le soleil d'automne. Ils arrivèrent près du rivage ; déjà Blanchelys reconnaissait la falaise, au flanc de laquelle la grotte Saint- Just abritait son invisible alvéole, creusée face à la mer.

Que voulait donc lui dire Olivier, qu'il ne pût lui faire entendre ailleursqu'ici? Avant la fin de cette journée décisive, il avait voulu accomplir, avec Blanchelys, un pèlerinage dans celle grotte où deux nouveaux époux avaient caché, jadis, leur bonheur menacé, où deux frères avaient voulu mourir ensemble.

Olivier et Blanchelys passèrent au pied de la vigie inhabitée, et ils eurent, devant eux, le promontoire en dent de scie, à la pointe duquel devait s'élever le phare neuf.

Le chantier des récents travaux était désert ; on en avait emporté jusqu'aux moindres outils, comme on avait déjà démonté les tribunes improvisées sur la bruyère, en l'honneur de la fête.

Ces précautions rappelèrent à Blanchelysquelagrande marée de cette nuit recouvrirait tons ces paiages, encore si tranquilles et sûrs, à cette heure. Celte idée évoqua, pour elle, des images de danger, et aussi le souvenir de ce que lui avait dit jadis Olivier, sur la mort qui reiwdrait seule leur union indissoluble.

Olivier s'était approché d'un bateau amarré dans une

courbe de la rive, et toujours lacilurne.il faisait signe à Bianchelysd'y monter avec lui.

Elle avait bien vu ce bateau, ce matin, quand elle était venue à la vigie, mais elle n'avait pas remarqué qu'il fût nécessaire de s'en servir pour arriver au pied de la grotte ; elle aurait cru possible de longer la base de la falaise. Et maintenant, elle ne voyait plus d'autre chemin qu'une sorte de chenal, fermé à droite et à gauche, par des arêtes de roc, entre lesquelles Olivier dirigeait rapidement l'embarcation.

Blanchelys n'avait pas encore remarqué, non plus, une singulière écharpedont Oliviers'était entouré le cou, une écharpe de soie rayée, dont les couleurs, qui avaient dii être vives, semblaient décolorées et comme lavées par un long séjour dans l'eau.

Olivier mit pied à terre sur l'une fies plates-formes naturellesqui s'étageaient le long delà muraille rocheuse. En se levant, pour descendre à son tour, Blanchelys s'embarrassa les pieds dans la chaîne du bateau ; elle en ramassa l'exlrémité et la lendit à Olivier, pour qu'il l'amarrât à quelque aspérité du sol. Puis, elle commença de gravir l'étroit sentier à pic qui aboutissait à l'entrée de l'ermitage.

Un bruit de ferraille remuée lui fit à demi retourner la tèie ; c'était comme si toute la chaîne fût brusquement retombée au fond de l'embarcation.

Mais Olivier arrivait clerrière elle et pressait leur ascension. Pour se hisser plus vite sur le dernier plateau, étroite bande de pierre qui semblait surplomber l'abîme, elle dut s'aider de cette aiguille de roche, en forme de stalagmite, qui flanquait l'ouverture de la grotte, et à laquelle on avait trouvé les corps des deux frères Darmingam, liés comme à un pilori.

Un pas encore, et Blanchelys entrait avec Olivierdans l'intérieur même de la grotte. Olivier se taisait, absorbé ou recueilli ; ses yeux n'avaient pas recouvré leur flamme, et Blanchelys devinait toujours, en lui, cette violence contenue, cette espèce de sombre égarement,

dont elle croyait sentir, par instant, le choc sourd et rapide, et qui lui faisait peur comme la manifestation d'un secret délire.

Blanchelys pénétrait dans cet ermitage doublement consacré par le séjour de Jean et de iMonique deBurgau, et par la fin des frères Darmingam. Et, ces deux souvenirs, l'un nuplial, l'autre funèbre, restaient confondus ici, comme un symbole d'amour et de douleur, comme un double appel de la mort et de la vie.

Les eaux avaient détruit les quelques objets qui avaienttenu lieu de mobilier au vieil ermitage des Burgau, et emporté jusqu'à la pierre du foyer. Mais le passage des frères Darmingam était encore attesté par l'inscription gravée à la poinle d'un couteau sur la paroi déroche lisse, et qui élail réapparue intacte, quand les Ilots s'étaient retirés; éî aussi par une fleur peinte sur cette paroi. Au temps où cette grotte lui servait d'atelier, le jeune Freddy avait esquissé là, cette fire-rose pourpre et orange, cette rose de feu que son frère Douglas voulait prendre pour insigne de leur yacht.

Les eaux avaient dû la recouvrir aussi, car elle était décolorée comme récharj)e qu'Olivier portait ce soir, et la prochaine visite de la mer l'efTacerait peut-être tout à fait.

Mais Olivier, se retournant vers Blanchelys :

— Vous m'avez dit: Jusqu'au bout... commença-t-il. Nous y sommes ; c'est ici le terme pour nous.

« Oui, continua-t-il, du môme ton impassible, dans moins d'une demi-heure, la mer entrera dans cette grotte ; et dès maintenant, nous n'en pouvons plus sortir.

Et l'air plus sombre, toute une froide nuit de folie dans ses yeux éteints :

— La voilà, dit-il, la réparation que je vous demande, que je veux, la seule qui puisse ellacer votre insulte.

« A Vertanbeau, vous m'avez outragé publiquement, et l'affront de votre mépris m'a poursuivi jusqu'ici ; il faut donc que notre pays apprenne, il faut qu'on sache

LA FLBUK DK FEU 30Î)

ici et partout que vous m'êles assez bien revenue pour vouloir mourir avec moi.

(( Oli ! j'ai toujours senti qu'il fallait cela, voyez-vous, cela et pas autre chose, pour expier ce que vous m'avez fait. J'ai toujours pensé que si vous m'étiez jamais rendue, et quels que fussent les hasards de la vie qui vous ramèneraient à moi, la mort seule pourrait désormais nous unir... Voyez !...

Il dénoua la longue écharpe enroulée autour de son cou ; et Blanchelys reconnut enfin la ceinture de soie, aux couleurs rouge et orange, dont les deux frères s'étaient servis pour s'attacher l'un près de l'autre, à l'instant de la mort.

Et elle voyait grandir dans les yeux d'Olivier ce morne égarement, cette sorte de glaciale folie qui, peu à peu, l'avait gagné durant ce jour, et qui, en cette minute, dominait sauvagement sa volonté, sa raison, son âme, déchaînant en lui un être irresponsable et dangereux, un malfaiteur et un insensé.

Blanchelys courut à l'enlrée de la grotte, et, en voyant la mer envahir impétueusement les abords de Saint- Just, elle se rappela que, depuis les derniers élpulements de cet été, la mer envahissait l'ermitage, les jours de grande marée.

Elle prenait déjà d'assaut les sentiers qui conduisaient à la grotle, et remplissait de ses bouillonnements les crevasses que Blanchelys avait vues à sec tout à l'heure.

— Non, il n'y a plus de barque, dit posément Olivier, comme Blanchelys se penchait davantage. La chaîne que vous m'avez tendue, je ne l'ai pas amarrée, je l'ai rejetée dans notre embarcation. Regardez plutôt...

L'eau recouvrait les récifs qui avaient formé comme les deux rives d'un canal, quand Olivier et Blanchelys étaient arrivés ; et lo bateau s'en allait [)ar celte même voie où s'était établi une sorte de courant qui l'emportait vers le large.

Blanchelys se rejeta en arrière.

— Mourir! répéta-t-elle. iMourir ainsi, mais c'est un grand péché, c'est un crime...

Oui ! le crime auquel elle Tavait amené, pour avoir voulu le punir, sans merci, d'une première faute; celle fois, l'œuvre de Blanchelys était complète. Elle avait perdu Tùme d Olivier comme leur vie à tous les deux.

Ce cri éperdu: « Pardon, pardonnez-moi 1... » mourut sur ses lèvres ; car elle comprenait qu'il était venu, le jour de la rétribution, où l'on pardonnerait à Blanchelys comme elle avait pardonné.

— Un crime, peut-être, repartit Olivier ; mais la réparation doit être publique comme l'insulte... Et elle le sera, fit-il en jetant la sinistre écharpe sur une aspérité du pilier de pierre, auquel deux êtres allaient de nouveau s'appuyer pour mourir en face de la haute mer, et semblait-il, du monde entier.

Olivier, retourné vers l'intérieur de la grotte, montrait du doigt à Blanchelys, sur la paroioù s'attardaient quelques lueurs du jour mourant, le mot gravé par Douglas ou Freddy :

« Together... ensemble!... »

— ^ Ecrivez... dit brièvement Olivier. Ecrivez là votre nom.

Mais Blanchelys demeurait immobile, sans parler; l'entendait-elle seulement ? Les lueurs glauques éparses sur les vagues devenaient, soudain, pour elle, les lumières de Darmingam-Castle. Les lampes du château devaient s'allumer à celte heure el l'impeccable Poppy veillait à disposer toutes choses pour ofirir à ses maîtres provisoires, Olivier et Blanchelys, les conforts raffinés d'un thé de gala, avec les douceurs hospitalières du home, quand ils rentreraient de leur promenade dans la mélancolie du crépuscule brumeux.

Puis, cette vision s'effaça, et, dans les crêtes blanchissantes des vagues, toujours plus hautes et pressées, Blanchelys ne vit plus que l'épaisse retombée des branches d'un verger en fleur, le verger du «bateau d'Annevy où elle et Gilles, tout enfants encore, s'étaient

assis ensemble, un soir de printemps, au son de l'Angelus qu'égrenait lentement la cloche de leur église.

iNi le château princier des Darmingam, ni le verger rustique du manoir de Verlanbeau ; rien ne subsistait de cela, et il ne restait, pour Blanchelys, que celle mer orageuse, dont les grondements emplissaient ses oreilles d'une tumultueuse rumeur de tocsin.

— Ecrivez! ... répétait Olivier en lui tendant un éclat <le pierre dure.

Et il lui montrait un espace libre au-dessous de la tragique inscription laissée par les frères Darmingam.

— Ecrivez votre nom là, près du mien... Signons, attestons ainsi notre volonté de mourir ensemble, toyether,.. Signez afin d'établir, aux yeux de tous, qu'après m'avoir abandonné pour un temps, vous avez voulu me suivre pour toujours.

iMachinalement, Blanchelys prit le fragment aigu et commença d'en égratigner la pierre lisse qui cria faiblement. Mais quel mot sans fin traçait-elle donc, et de quelle signature interminable voulait-elle sanctionner son adhésion au crime d'Olivier?

Elle lais'^a, enfin, retomber son bras, et ce qu'elle venait d'écrire apparut en assez gros caractères gris sur la pierre sombre, comme sur une ardoise.

« Je lègue ce que je possède à mon amie Lucile Octeaux, pour faciliter son mariage avec Gaspard Perrol, mon frère adoptif.»

Elle avait reproduit, presque mot pour mot, la formule dont la châtelaine s'était servie dans le testament où elle laissait sa fortune indivise entre Olivier et Blanchelys.

Blanchelys n'avait pas de fortune à laisser, elle ne possédait même rien au monde ; et cependant, la phrase qu'elle venait d'écrire la dépouillait d'un bien qu'elle avait préféré à tous les autres, sa rancune, sa vengeance.

En consentant enfin à l'union de Gaspard et de Lucile, elle consommait le sacrifice de son ressentiment et de son orgueil, de tout ce qui l'avait séparée d'Olivier.

La mer furieuse pouvait venir ; demain, quand les vagues se retireraieni, elles laisseraient, derrière elles, les deux corps inanimés d'Olivier et de Blanchelys.

Mais, au dessus de ceux-ci, planerait, dans l'ombre de la groUe, l'étrange testament de Blanchelys comme un appel à la miséricorde divine, et le gage de leur rachat à tous deux.

Blanchelys se rapprochait soudain d'Olivier en disant :

— Vous voulez que nous motTrions, mais avant, il faut que vous sachiez quelque chose, c'est que j'aurais pu vous aimer... Non, Olivier, c'est que je vous aime...

11 la regarda froidement.

— Vous me le dites par vengeance, fit-il. A^ous me dites que vous m'aimez, alors qu'il est trop tard pour échapper à notre sort... Oh 1 j'ai bien apprisàvous connaître. Vous voulez me rendre la mort plus dure, par l'idée de ce qu'aurait pu être la vie avec votre amour... J'en conviens, vous avez bien choisi votre suprême revanche...

Elle eut un sursaut d'indignation.

— C'est vous qui êtes imj)itoyabIe, s'écria-t-elle. Eh bien! puisque vous pensez en avoir ledroit, punissez-moi, vengez-vous. Cueillez, cueillez à votre tour la Heur de feu, et qu'elle consume votre âme comme elle l'a fait de la mienne... Mais croyez-moi quand je vous dis que je vous aime.

« Ce qui était en Ire nous, ce qui prenait votre place dans mon cœur, c'était ma rancune ; elle n'est plus et je vous aime. Je meurs en vous aimant... puisqu'il faut mourir.

Plus froidement encore, il répondit :

— Je Tie vous crois pas...

Au pied de lacolonne de roche, une ondulation du sol formait un siège sur lequel il s'était assis, pour surveiller le progrès de l'eau qui commençait à balayer laplate-formede l'ermitage.

— Vous ne me croyez pas, Olivier?

D'un élan, elle vint tomber à genoux près de lui.

ainsi qu'elle l'avait fait si souvent devant la châtelaine, aux minutes d'expansion qui leur avaient été si chères ; elle s'agenouilla, à la fois tendre et désespérée, fière et plaintive.

— Et maintenant, gémit-elle, me croirez-vous? Alors, il lui dit : « Je ne crois pas à vos paroles, mais

elles me sont douces à entendre ; mentez-moi encore ! »

— Olivier, fit-elle passionnément, la mort est sur nous; est-ce qu'on ment à l'heure où nous sommes?

Une force singulière s'éveillait en son âme déchargée de sa rancune, purifiée de sa longue erreur, comme si la vertu du pardon qu'elle venait d'accorder retombait sur elle en une ondée de grâce mystérieuse.

De nouveau, Olivier la regarda, et ses yeux perdirent un peu de leur funèbre fixité. Blanchelys l'entendit murmurer : « J'étais fou, Dieu me pardonne ! »

Il s'était levé brusquement ; il se penchait en dehors de la grotte et Blanchelys, debout mainlenantet penchée comme lui, vil la barque, leur barque arrêtée près d'un récif, dans les interstices duquel s'était peut-être engagée l'extrémité traînante de la chaîne.

Tous deux s'avancèrent, tous deux constatèrent, en même temps, que l'accès du bateau ainsi immobilisé leur était impossible, qu'une sorte de gouffre tourbillonnant remplaçait le chemin qui les en aurait rapprochés.

Ils remontèrent de quelques pas ; au péril de leur vie, iU s'élevèrent au-dessus de l'entrée de la grotte, et là, ils retrouvèrent la trace informe d'un sentier, qui avait servi autrefois à lord Jean de Burgau pour descendre à l'ermitage du haut de la falaise, sans avoir à passer par la grève.

Mais, de ce chemin ravagé par les intempéries, abandonné depuis si longtemps qu'on en oubliait l'existence, il ne restait plus que des tronçons, coupés par deséboulis de pierraille et de terre, par des fentes vertigineuses, au fond desquelles la mer déferlait en hurlant.

A chaque instant, ils perdaient celte trace vingt fois

rompue, qu'il leur fallait cherchera tâtons dans l'obscurité grandissante; et ils rencontraient de glissantes lames de roche, étagées en pente de toit, qui leur opposaient un obstacle à peu près infranchissable. Ou bien c'étaient des bancs de sable mouvant ou de terre molle, qui, désagrégés par leur passage, les entraînaient de plusieurs mètres en arrière.

Et, néanmoins, ilscontinuaient d'avancer, Blanchelys soutenue, secourue sans cesse par Olivier. 11 ne lui adressait pas un mot d'espérance, mais elle sentait se tendre jusqu'aux limites suprêmes cette volonté opiniâtre, invincible, qu'il avait mise à la conquérir, et qu'il retrouvait pour la sauver.

Si les trois frères Darmingam, les trois jeunes Anglais vigoureux et patients, captifs des eaux comme Olivier et Blanchelys, avaient déployé le courage en quelque sorte effréné que montrait Olivier, s'ils avaient eu cette ardeur dans l'elTort, cette promptitude hardie, ces éclairs d'une intuition presque magique, de ce noir petit Français, ils n'auraient pas péri sans doute; car Olivier et Blanchelys, brisés, haletants, mais sains et saufs, atteignirent le sommet de la falaise, dont ils venaient de contourner les flancs ébranlés et crevassés, que l'assaut triomphant des vagues livrait, ce soir, à tous les démons de l'abîme.

Ni l'un ni l'autre n'oublièrent jamais la seconde où leur pied tremblant toucha la bruyère de lalande. Avant de reprendre leur marche vers le château, dont les lumières criblaient d'étoiles les feuillages du parc tout proche, ils se retournèrent une dernière fois.

Ils distinguèrent encore la place de l'ermitage Saint- Just, à la courbe la plus profonde du cirque dont ils venaient de s'échapper. Mais l'entrée de la grotte n'était plus marquée que par le tourbillon d'écume blanche qui s'y précipitait en bouillonnant.

Les eaux de la mer envahissaient la grotte de Sainl- Just ; mais elles n'y trouvaient plus à noyer que la fleur de feu, la rose symbolique peinte sur sa muraille.

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