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L’IDÉAL FRANÇAIS

La philosophie grecque les humanise, les adoucit, les tempère, par son indulgent anthropomorphisme. La Trinité sainte, qui réunit, dans son symbole, les trois facultés humaines, la volonté, l’intelligence et l’amour, se révèle aux écoles juives et platoniciennes d’Alexandrie ; bientôt le culte de la femme, de la vierge-mère, s’unit au dogme trop abstrait du Logos et du Verbe : ainsi, la religion chrétienne est constituée. Elle conquiert le monde des Gentils. Rome, avant de perdre l’hégémonie politique, recueille ce magnifique legs intellectuel et moral. La papauté romaine donne un centre à l’Europe qui naît.

Les nations modernes se mettent en marche. L’Italie, dans des alternatives de succès et de revers, de grandeurs et de chutes, tient longtemps le flambeau. A la Renaissance, l’énergie concentrée de ses cités militaires et commerçantes exalte l’individu, crée 1’ « homme achevé », le « sublime », se manifeste en physionomies incomparables : Christophe Colomb, Léonard de Vinci, Michel-Ange. Puis, elle retombe et elle traîne une vie languissante dans les chemins de la servitude, jusqu’à l’heure où un vigoureux élan intérieur la réveille et la met debout pour « resurgir ».

L’Espagne et le Portugal, dans une lutte héroïque contre l’Asie et l’Afrique conjurées, ont sauvé l’Europe ; voilà maintenant qu’ils la précipitent sur l’univers; leurs navigateurs découvrent les nouvelles voies et les nouveaux mondes. Ils parcourent les océans et plantent la croix sur les terres ignorées. Par eux, la langue latine, les mœurs latines régnent.

Les rois très catholiques ont conquis « l’Empire où ne se couche pas le soleil » ; et ils ne Font perdu, en dépit de la vaillance de leurs peuples, que par l’excessive grandeur et la témérité d’un tel dessein.

L’Allemagne a gardé longtemps le sceptre et le globe de l’Empire. Dans la profondeur de ses forêts, au repli de ses montagnes, une âme se forme, une âme appliquée, volontaire, méthodique, grave et, aux heures de détente, joviale et sentimentale. L’Allemagne hésite entre les deux destinées, septentrionale et méridionale. La réforme de Luther décide et favorise la cause du Nord. L’Autriche est refoulée sur le Danube et sur l’Adriatique. Sa bonhomie recule devant la dure hégémonie prussienne. L’Empire est restauré. Une nation débordante de vigueur, d’entrain et d’énergie, avec cette prodigieuse aptitude à la natalité qui la faisait appeler déjà, au moyen âge, « la mère des peuples », est plantée, comme un athlète et un ouvrier inlassable, au centre de l’Europe.

La Russie est, par Byzance, l’héritière du monde grec et oriental. Elle fait face à l’Asie et la contient. Seule, elle a la force et la plasticité nécessaires pour arrêter, endiguer ou absorber le flot jaune. Elle est la sainte icône érigée à la limite des terres chrétiennes. La race slave, avec sa nature à la fois tendre et tragique, avec sa sensibilité et son intelligence prompte et perçante, avec ses détentes brusques, suivies de profonds abattements, a quelque chose de touchant et de douloureux ; mais elle est patiente et tenace ; c’est une des plus nobles races humaines.

L’IDÉAL FRANÇAIS Sur la longue route que l’espace et le temps ouvrent devant elle, elle en est à sa première étape.

La Hollande, la Belgique, le Danemark, la Suède, la Norvège ont donné comme ouvrières à l’histoire ces superbes races nordiques, grandes, blanches, blondes, aux yeux bleus, qui ont mis, dans la vivacité méridionale, le calme, le flegme, la ténacité loyale, la tenue. Les navigateurs normands, les navigateurs hollandais, les navigateurs norvégiens ont été, en tous temps, de hardis coureurs d’océans. Sans l’appoint de ces races, la civilisation, trop exclusivement méditerranéenne, se fût perdue peutêtre dans la séduction de la chair et dans les décadences d’un byzantinisme hiératisé.

Voici, enfin, l’aînée de toutes les puissances du Nord, la colonisatrice de l’univers, l’Angleterre. César a touché les côtes de la Grande-Bretagne ; saint Colomban a été un des premiers apôtres de l’Occident. Ainsi, l’Angleterre se rattache à ï or bis romanus. L’invasion de Guillaume le Conquérant a rajeuni cet afflux continental, a dicté à l’Angleterre ses lois, sa jurisprudence, sa constitution. L’Irlande catholique subsiste, auprès d’elle, comme un témoin des anciens âges celtiques. Cependant l’Anglo- Saxon est le fils d’une race où le sang du Nord domine et dont une longue lutte contre les éléments contraires a sculpté les traits vigoureux. L’Anglo- Saxon a, d’abord, conquis l’Angleterre, puis il a conquis les îles, puis il a contenu sa dangereuse rivale, la France ; enfin, il s’est lancé sur la mer, ouverte de partout devant lui, et il est parti à la conquête du monde. Maintenant, il détient toutes les voies ma-

ao.

LA FLEUR DES HISTOIRES FRANÇAISES ritimes, il occupe les plus beaux ports, domine les postes les plus avantageux, les passages, les isthmes. Son activité commerciale, son esprit d’initiative, son caractère individualiste, son goût profond pour la liberté font, de lui, non pas seulement un maître, mais un modèle. On imite l’Anglais, on parle la langue anglaise sur tous les continents. L’Angleterre a des noms illusLres dans la littérature et dans la science : Shakespeare et Newton ; elle a des noms illustres dans la guerre et dans la paix : Elisabeth, Nelson, Pitt, Livingstone ; l’Angleterre tient le sceptre des affaires ; elle est l’arbitre des convenances. L’Angleterre est une très grande nation qui n’est peut-être menacée, dans sa grandeur, que par sa grandeur même.

Comme Rome, l’Angleterre est maîtresse de l’espace ; comme la Grèce, elle a semé le monde de filles faites à son image et que les climats différents ne transformeront jamais jusqu’à leur faire perdre la ressemblance maternelle. Les États-Unis, situés entre les deux grands océans planétaires, sont et seront, de plus en plus, les arbitres de l’univers. En Asie, en Afrique, l’empreinte britannique est profondément marquée. 11 y a une « plus grande Angleterre » qui subsistera — quoi qu’il advienne — à la gloire de l’Angleterre.

C’est dans ce cortège des peuples que la France vient, à sa place et à son rang. Moins forte et moins grande que les très fortes et les très grandes, elle est plus ramassée, plus pondérée, mieux équilibrée. Elle n’est pas la première des puissances continen-

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L’IDÉAL FRANÇAIS taies, elle n’est pas la première des puissances maritimes, mais elle les suit de près. Son expansion territoriale et coloniale n’est pas illimitée, mais elle est bien répartie et heureusement groupée. Ses belles colonies d’Afrique, qui se développent à sa porte, seraient, en cas de conflit universel, une aide, non une charge pour la mère-patrie.

Nous avons dit la richesse française : elle est grande et, pourtant, c’est une richesse modérée. La France ne tente pas la cupidité et la spéculation par un prodigieux amas de biens naturels ou par des entreprises colossales qu’offrent les pays nouveaux. Son développement est logique, sain, harmonieux. C’est le pays de l’aisance, du bas de laine et du lopin de terre. Rien, en elle, n’est disproportionné aux forces humaines et à la capacité humaine.

Qu’importent les milliards ! La folie des grandeurs est une folie comme les autres — pire, parfois, puisqu’elle est plus tyrannique. Le bonheur et même le bien-être ne sont pas affaire de statistique. Tout ce qui fait le charme de la vie : l’épanchement des cœurs, les douceurs de la famille, la joie des réunions le verre à la main et la chanson aux lèvres, tout cela ne se dénombre pas. Foin des statistiques qui évaluent, pèsent tout à la tonne et comptent tout au boisseau ! La France est un pays bien fait ; sa législation est équitable, ses mœurs sont douces; son peuple ne connaît ni l’extrême fortune ni l’extrême misère : sa part lui suffit.

Va, tu sais maintenant que Gallus est un sage.

La nation française n’a pas besoin des vastes do-

LA FLEUR DES HISTOIRES FRANÇAISES minations ; quand sa politique les a cherchées, elle s’est trompée. Mais ses ambitions morales et intellectuelles sont hautes.

Elle aspire à la justice et au parfait. Nous l’avons vue se lancer sur les grands chemins de l’aventure, chaque fois que l’écho d’une plainte lointaine est venu jusqu’à elle. Elle est la sœur aînée des peuples qui souffrent. Elle aime à aimer et à être aimée. Tant que la France subsiste, aucun peuple vaincu ne désespère tout à fait.

De même qu’elle cherche la justice, la France aime la lumière. C’est le premier don que lui a fait la nature ; son génie est fait pour clarifier, sa langue pour élucider. Parmi les autres nations, elle a un rôle d’interprète ; elle les explique les unes aux autres. Quand des hommes de cultures différentes sont réunis, s’ils veulent se comprendre à fond, il faut qu’ils parlent français. En créant sa langue, la France a apporté à la concorde et à la paix un secours sans prix.

Par l’application à comprendre, à sortir de luimême l’esprit français a créé le respect des opinions, le savoir vivre, la tolérance. La secte, petite chapelle sont en contradiction absolue avec ses tendances si fortement unitaires.

Qu’est-ce que c’est que la tolérance si ce n’est un élargissement du tact? Le tact vient du goût et du bon sens ; — or ce sont là les dispositions essentielles de cette race qui n’a qu’à laisser parler sa voix intérieure pour se reprendre à la douceur de vivre unie sous un ciel indulgent.

Justice, tolérance, élégance, loyauté, tels sont les

L’IDÉAL FRANÇAIS traits essentiels de la Civilisation ; or, ce sont aussi les traits caractéristiques de Yidéal français. De telles aspirations sont les plus nobles de toutes. Le peuple qui vit pour les réaliser n’est-il pas digne du rang éminent qu’il occupe dans l’humanité ?

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