LA TERRE DE FRANCE
n voyageait beaucoup, au tempsjadis, plus peut-
être, mais sûrement mieux qu’à présent. Les ouvriers, « compagnons du devoir », faisaient, à pied, « le tour de France » ; les marchands allaient par monts et par vaux, la balle sur le dos, et, malgré la terreur de l’embuscade qui les attendait trop souvent au coin d’un bois, la soif du gain étant la plus forte, rien ne les arrêtait ; les étudiants se transportaient de collèges en collèges et d’universités en universités, contents de peu, et n’ayant, souvent, d’autre viatique et d’autre ressource que la mandoline en sautoir, comme le « Passant », de François Coppée. Quant aux soldats, enrôlés du « régiment qui passe », ils suivaient le drapeau dans les divers pays où l’on fait la guerre.
C’est la chanson des « adventuriers de France » :
Tous compagnons adventuriers,
Qui sommes partis de Lyon,
Pour aller sur la mer salée Y acquérir bruit et renom.
En Barbarie, nous irons Contre les mauvais mécréants ;
Mais, devant que nous retournions,
Nous leur aurons donné mal an.
Bourguignons salés, Picards portant la pique, Bretons bretonnants, cadets de Normandie ou de Gascogne, ils se retrouvaient loin du foyer natal. Les Gascons faisaient le plus de bruit, ce qui ne les empêchait pas de faire beaucoup de besogne. Ils chantaient, eux aussi, du haut du gosier et du haut de la tête, en leur liffreloffre :
Aventuriers, bons compagnons,
Bendez soudain, gentils Gascons,
Nobles, sautez sur les arçons,
Armés, bouclés, propres et mignons,
La lance au poing, hardis et prompts;
Donnez dedans,
Frappez dedans,
Soyez hardis,
Cadédis !
En joye mis,
Chacun sa saison !
On se sentait vivre ; et ces vaillants fils, sans autres soucis, au son des fifres et des tambours, parcouraient tous les chemins de l’Europe et à peu près tous les chemins du monde. Quand la terre manquait, ils montaient sur les bateaux, et « vogue la galère ! »
Les fameux mariniers de Dieppe ne le cédaient à personne, pas même aux Marseillais :
Les mariniers de Dieppe, ils ont bien triomphé.
LA TERRE DE FRANCE Ils portent les chausses doublées de taffetas,
De sayon, de sayette, le pourpoint de damas ;
Et puis, ils s’en iront dessus la mer jolie Contre les ennemis qui ont sur nous envie.
Terriens et mathurins, ils partaient, au premier caprice de leur fantaisie, comme leurs ancêtres, les Gaulois, dont les histoires anciennes ont raconté les randonnées à travers le monde.
La vie française ne fut, pendant les années de jeunesse, qu’un long remuement... Aujourd’hui, plus vieux, nous sommes plus casaniers et les enfants de France ne quittent guère le toit paternel.
Et, pourtant, la route est ouverte, unie et blonde sous leurs pas, la fumée des locomotives agite son panache blanc, le sifflet siffle comme pour un signal de départ. En plus, nous avons cette aile légère, la bicyclette, qui roule sur le sol, comme la roue ailée de la fortune, jadis, sur les nuages.
Si je reprenais mes 'quinze ans, j’enfourcherais un bon vélo et je partirais. Et je sais bien où j’irais; d’abord, j’irais voir la terre de France.
La terre de France, elle est ici tout près ; elle commence à ma porte ; elle fait partie de mon village; mais voilà qu’elle s’étend, qu’elle s’étend à partir du kilomètre qui avoisine mon clocher et qui se multiplie indéfiniment là-bas, là-bas, tout droit, tout droit, jusqu’aux montagnes, jusqu’aux rivières, jusqu’à la mer ; et puis, après, plus loin, plus loin encore, en Algérie, en Tunisie, au Congo, à Madagascar... Ah! je ne verrai jamais tout!... Du moins, j’aurai battu du pays et ramassé des souve-
LA FLEUR DES HISTOIRES FRANÇAISES nirs pour mes vieux jours, quand il faudra en revenir, comme le grand-père, à chauffer la couche et soigner mes rhumatismes, en fumant la pipe et en crachant dans les cendres, au coin du feu.
Oui, mais tout le monde ne peut pas voyager ; il faut du temps, il faut de l’argent. Certes, les heures filent vite, légère... légèrement, quand on arpente la campagne, mais il y a un moment pénible et qui revient trop souvent : c’est le quart d’heure de Rabelais. L’aubergiste est sans pitié.
Eh bien, pour ceux qui, bon gré mal gré, sont retenus au logis, j’écris ces pages afin qu’ils fassent, du moins en imagination, le tour de notre beau pays de France. Je les invite à mesuivi'e; sous leurs yeux, je vais essayer de dérouler le ruban des routes. Nous lirons la France de compagnie, non sans nous arrêter à contempler le paysage ou à cueillir une fleur, chemin faisant.
Puisque je suis libre de choisir ma direction, je m’en irai, d’abord, vers le département de la Côted’Or. Ce n’est pas seulement parce qu’il a un beau nom et qui sonne comme une bourse pleine d’écus, ce n’est pas seulement parce que c’est le pays des bons vins, — quoique cela ne gâte rien, — ce n’est pas même parce que j’y verrai le fameux mont Auxois, où se décidèrent les destinées de la Gaule, près de cette Alésia où Vercingétorix lutta héroïquement contre César ; c’est parce que ce département, presque sacré, est comme le toit et la crête d’où divergent les eaux qui arrosent la France. S’il y a un centre, un faîte au territoire national, il est là.
La croupe formée par les hauteurs et les plateaux
LA TERRE DE FRANGE de la Côte-d’Or se rattachant, d’une part, au plateau de Langres et aux Faucilles, de l’autre aux Cévennes et faisant ainsi partie de la ligne de partage de l’Europe, jette les eaux de ces trois versants opposés, d’un côté à la Seine, de l’autre à la Loire et de l’autre encore au Rhône par la Saône ; de telle sorte qu’une goutte idéale, tombée à terre, se divisant, ici, en trois parties et commençant son triple voyage, atteindrait finalement les trois grandes mers françaises : la Manche, l’océan Atlantique et la Méditerranée.
Montons sur le mont Auxois, saluons la statue de Vercingétorix et supposons qu’un aéroplane nous emporte, tout droit en l’air, au-dessus de ces admirables collines couvertes de vignes, mères des plus grands crus du monde : montons, montons encore à 2 ooo, 3 ooo mètres, nous verrons, au près et au loin, la terre de France dessiner sa forme et son relief dans un panorama immense.
La France, vue ainsi, se divise très nettement, à nos yeux, en deux parties distinctes, par une ligne qui la prend en écharpe de Bayonne à Avricourt. Derrière moi, je vois un formidable entassement de montagnes, formant comme un vaste escalier dont le degré supérieur serait formé par les Alpes et les Pyrénées. Devant moi, jusqu’à la mer, je n’aperçois, à perte de vue, que des plaines.
Ces deux parties sont symétriques dans leurs contours ; on les replierait presque l’une sur l’autre ; chacune d’elles a ses angles rentrants et saillants, ses pointes et ses enfoncés correspondants. L’axe vertical de cette figure quasi-géométrique se tend
LA FLEUR DES HISTOIRES FRANÇAISES exactement, du Nord au Sud, par Dunkerque, Paris, Courges et Perpignan. L’axe horizontal va de La Rochelle à Divonne, le centre de tout le système étant en plein Bourbonnais, vers Saint-Porcien.
La partie montagneuse se compose des Vosges, du Jura, des Alpes, du Massif central, des Cévennes, des Causses et des Pyrénées, coupée seulement, dans toute sa longueur, par la longue ravine que fait la vallée du Rhône. La partie des plaines est formée par les alluvions des eaux que jette à la mer ce formidable relief.
Ainsi, l’ensemble du pays est parfaitement pondéré et équilibré : il forme un tout, gardant, à la fois, les sources, les vallées et les embouchures.
Comme un propriétaire vigilant qui a bien soigné ses abornages, la France s’est constituée, de la façon la plus logique et la plus conforme aux lois naturelles. Seule, la frontière du Nord-Est reste indécise, en raison même du caractère du pavs sans dépression et sans relief nettement déterminés. C’est là, seulement, qu’apparaissent les hésitations de la nature et de l’histoire et c’est parce qu’il y a toujours à faire, de ce côté, que la capitale de la France, Paris, comme une sentinelle vigilante, s’est installée à proximité.
J’ai dit qu’il y avait, dans la région des montagnes, une étroite et unique plaine, la vallée du Rhône ; il y a, dans la région des plaines, un seul et robuste massif montagneux, la Bretagne.
La nature n’a pas voulu que les altitudes françaises fussent trop âpres et, d’un puissant coup de pouce, elle les a sculptées par le long couloir où
LA TERRE DE FRANCE s’attarde la Saône, où galope le Rhône ; elle n’a pas voulu, non plus, que les alluvions fussent livrées, sans défense, aux assauts de la mer, et elle a élevé, à la pointe des terres, le bastion de granit qu’est la Bretagne. Ainsi, tout se compense et le balancement des reliefs, comme l’harmonie des contours, donne à la France une figure claire et parfaitement lisible, mais dont la variété, jusque dans la symétrie, déterminera finalement le caractère du pays.
Avec cette division si simple : montagnes et plaines, Nord-Ouest et Sud-Est, terre et mer, tout se résume et se définit en quelques traits.
Ce sol de la France, comment a-t-il été formé? Comment s’est-il développé à la surface de la planète et dans cette région particulièrement propice, à l’extrémité Ouest du vieux continent et faisant le prolongement de cette péninsule qui devait être l’Europe?
Naturellement, on ne sait pas tout sur ces origines qui se perdent dans la nuit du chaos primitif, quand la planète terre était encore une nébuleuse que se disputaient le feu, les vapeurs et les premières condensations plutoniennes. Mais ce qui est généralement accepté, c’est que la France apparut, d’abord, sous la forme d’un archipel.
L’une des îles qui composaient cet archipel forme maintenant le Massif Central; une autre, l’Armorique ou Bretagne, comprenait, au delà de la Manche actuelle, la pointe de Cornouailles ; une troisième sert d’ossature à nos Ardennes et aux terrains élevés de la Belgique méridionale. Dans le Midi, les monts des Maures et la Corse émergeaient probablement.
Entre ces îles, de larges bras de mer représentaient les régions qui furent, plus tard, les vallées de nos grands fleuves, Garonne, Loire centrale, Seine, Somme, Meuse.
Lentement, au fond de ces bras de mer, les terrains aquatiques se déposèrent. Ils formèrent, selon les dispositions des rivages sur lesquels il s’appuyaient, ces épaisses couches jurassiques ou crétacées, c’està-dire de meulière ou de craie et calcaire qui se retrouvent, presque partout, dans notre Lrance, et où la présence des coquillages et autres fruits de la mer atteste la formation océanique.
Si vous faites une fouille dans ce sol d’aspect rougeâtre, blanchâtre ou grisâtre qui supporte la plupart de nos villages ou de nos villes et qui fournit, notamment, cette abondante pierre à bâtir à laquelle est due la beauté et la pérennité des édifices français, si, faisant ces fouilles, vous trouvez des écailles, des volutes, des empreintes d’algues ou de mollusques, parfois des squelettes ou des dents de squales ou de poissons, ne vous étonnez pas, reconnaissez simplement que votre maison est élevée ou que votre jardin s’étend sur un de ces terrains que la mer, en se retirant, laissa aux flancs du vieil archipel français.
Elle se retirait lentement; mais il se produisit, après de longs siècles, un événement qui brusqua les choses : c’est le soulèvement, relativement récent, des Pyrénées et des Alpes. Les massifs sur lesquels reposent ces énormes chaînes de montagnes gisaient, probablement, sous les Océans et se trouvaient ainsi réunis l’un à l’autre, comme les fonds d’une même mer baignant l’archipel français, quand une révo-
LA TERRE DE FRANCE lution intérieure du globe les fit se dresser comme deux énormes murailles, l’une, celle des Pyrénées, plus à pic; et l’autre, celle des Alpes, offrant plus de déclivités.
Le soulèvement des Alpes, en particulier, projetant ses derniers éboulements jusqu’au voisinage du Plateau Central, eut son contre-coup sur ce massif où les derniers volcans, les Puys, apparurent. Mais, entre le Massif Central et les Alpes ainsi dressées, une étroite vallée resta à l’état de rigole, et ce fut la vallée du Rhône.
Ainsi, par les terrains originaires de l’archipel primitif, par les dépôts de la mer dans les détroits et dans les golfes, par les éboulis des soulèvements tardifs, furent fondées, en trois vastes périodes, les assises du sous-sol français que le travail des siècles et l’humus de la végétation recouvrit peu à peu, dans une quatrième phase1, d’une vêture fertile de limon et d’humus. Les divers âges de la création s’incrivent donc, sur cet étroit coin de terre. Il présente un type achevé de créations progressives et fécondes s’emboîtant l’une dans l’autre, se complétant l’une l’autre.
Comment a-t-on pu écrire cette histoire ? quels sont les témoins de ces gigantesques avatars ? A
i . « On réunit généralement l’époque quaternaire à l’époque moderne. . . On comprend, sous la dénomination de terrains quaternaires ou diluviens, tous les dépôts stratifiés ou non, marins, fluviatiles, lacustres, torrentiels ou glaciaires, meubles ou incohérents, qui se sont formés entre la fin de l’époque pliocène (le tertiaire) et le commencement de l’époque actuelle. » (Pictet et Alex. Bertrand).
cette question, la science répond: c’est l’aspect des terrains eux-mêmes, leurs profds, la pureté, la fraîcheur plus ou moins grande de leurs architectures qui permettent de dater, relativement, leur apparition.
De même qu’un édifice ancien semble, maintenant, à peu près informe, avec ses murailles lézardées, ses toitures effondrées, ses sculptures brisées, ses reliefs effacés, et que, du premier coup d’œil, on peut dire : c’est une ruine, de même les chaînes de montagnes, pour un œil exercé. Les constructions antiques se distinguent, parfaitement, des constructions neuves.
Celles qui sont contemporaines de la création des premiers archipels apparaissent si affaissées, si détériorées dans leurs flancs et sur leurs sommets qu’on comprend bien que, seul, le travail des siècles a pu les réduire ainsi : montagnes en délabre, on ne voit plus que leurs vieilles carcasses de granit ; tout ce que des milliers de siècles ont pu leur enlever, ils l’ont pris ; rabougries et décrépites, elles sont les seuls témoins des anciens âges, comme, dans un village, les chaumières qui ont vu passer les générations paraissent misérables près des édifices récents, plus magnifiques et plus altiers.
Telles sont, en France, ces antiques régions de la Bretagne, du Massif Central, des Ardennes : les plus vieilles terres du monde où subsistent de très vieilles races et où se gardent, dans les temps de crise, avec l’âme des ancêtres, le génie des longues patiences et des indépendances indestructibles.
Il n’en reste pas moins que, par ces quatre opé-
LA TERRE DE FRANCE rations successives, qui ont amené la création du sol français, celui-ci présente une étonnante variété de terrains, formant, dans ses couches superposées ou juxtaposées, comme un livre où l’on pourrait apprendre, sur des feuillets distincts, toute l’histoire de la planète. Depuis le granit cristallin jusqu’à la vase sableuse et à l’humus bourbeux, tout s’y trouve.
Pour déterminer, en traits bien clairs, les apports qui font la constitution principale du sol français, il suffit donc de quelques mots. La France se compose de larges amas de roches éruptives dans l’ossature du Massif Central, de la Bretagne, des Ardennes, des Maures et de la Corse; sur les pentes de ces massifs, et puis sur les hauteurs des Vosges, des Alpes, des Pyrénées, des Causses, ce sont les terrain siluriens et dévoniens, formant les anciens rivages des détroits et des mers intérieures ; les terrains jurassiques, qui sont des dépôts intermédiaires, contournent le flanc des archipels antiques ; les terrains crétacés sont, un peu plus bas, sur la ceinture des collines qui environnent les dépressions maritimes, tandis qu’au fond de ces dépressions, devenues les golfes qui forment les bassins de nos grands fleuves, gisent les terrains tertiaires ; enfin sur les bords des fleuves eux-mêmes, dans les vallées, et, parfois, aux rives de la mer actuelle, affleurent les riches terrains de dépôts, prairies, marais, lagunes.
Voilà donc, en quelques traits, la formation géologique de la Fi'ance.
Or, cela répond exactement à ce que le premier regard nous avait appris. La France est à la fois un pays varié et équilibré. Les montagnes ne l’encom-
LA FLEUR DES HISTOIRES FRANÇAISES brent pas : elles l’environnent et la protègent ; ses plaines ne sont pas désertiques, ni ses plateaux glacés et balayés des vents. Abrité d’une part et rafraîchi d’autre part, en raison de la proximité de la mer, elle se présente comme un refuge et un séjour de prédilection à l’extrémité des terres européennes. Quand, au moment des premières migrations, l’œil inquiet des tribus nomades n’eut plus, devant lui, que l’immense espace des mers, il se réjouit de contempler cet abri.
Un paysage français c’est, par définition, un paysage de « coteaux modérés » avec un horizon lointain de montagnes altières, avec un riche ameublement de forêts et de champs, un commode développement de routes et d’accès. La richesse de ce pays vient, précisément, de ces nombreuses et souples dénivellations qui lui donnent, partout, une figure si animée.
LES EAUX DE FRANCE
LES EAUX DE FRANCE
e sol, où les montagnes neigeuses déterminent
des pentes longues et douces, était fait pour l’écoulement des eaux et ce sont les eaux, en effet, qui achèvent et éclairent la physionomie du territoire français, comme les traits et le sourire distinguent et illuminent un visage.
Quand les étrangers entrent en France, ils sont frappés, d’abord, par la richesse des eaux et l’abondance, la dissémination infinie de la végétation ; ils comparent volontiers la terre française à un jardin. Ils ne trouvent certainement pas, ici, la belle et plantureuse vigueur des herbages anglais, vêtus d’arbres séculaires ; ni la verdure uniforme et unie du polder de Hollande où, sur l’horizon nu, le dos de la vache qui paît semble une montagne ; ce n’est pas, non plus, l’élégance gracile et nette, l’essence de beauté qui se dégage du paysage toscan : mais, c’est un peu de tout cela à la fois. La Normandie est vaste comme la verte Erin, la Flandre est grasse comme les grasses Belgiques, la Provence est sèche et claire, sous la lumière et le vent, comme si elle devait servir de fond à un tableau de Ghirlandaïo ou de Léonard. La France a, en plus, une beauté
par laquelle elle se distingue de toutes ses rivales, ce sont les plaines étendues et fécondes, paresseusement couchées au soleil, le long de ses grands fleuves.
Dans le réservoir des neiges éternelles s’amassent, l’hiver, sur les hautes montagnes, — bordures majestueuses du territoire français, — les prodigieuses épargnes aquatiques qui se videront, interminablement, au printemps et à l’été, sur ce sol qui ne connaît pas la soif.
Le soleil pompe, aux grands espaces de la mer et sur la terre elle-même, la vapeur et les nuages qui, poussés par les vents d’ouest, viennent se heurter au triple écran des montagnes, Massif Central, Alpes, Pyrénées ; là, ils s’arrêtent et les hivers tissent le manteau blanc des sommets. On dirait un drap mortuaire sur un cadavre rigide : tout est mort I
Mais au premier souffle du printemps, c’est un réveil : le cœur de la terre se gonfle ; les larmes se mettent à couler. La goutte tombe, la goutte pleure ; on l’entend sourdre partout en un universel bruissement. A l’émotion succède la joie, l’allégresse, les bondissements. Les avalanches se précipitent, les torrents galopent ; dans le vallon, la source bavarde et s’empresse ; le perce-neige se mire au rivage renouvelé : c’est la vie !
Cascades, torrents, fontaines se réunissent et forment des rivières, — rivières et montagnes, soudaines et capricieuses, qui furent longtemps redoutables, mais que l’homme à domptées maintenant. Il les attèle à son travail quotidien. Sous le choc que fait la chute, il glisse sa turbine, et c’est la « Houille blanche ».
LES EAUX DE FRANCE
Le poids de l’eau multiplié par la hauteur crée une force : l’homme la capte et la transforme, à son gré, en flamme, feu, étincelle électrique, mouvement. Autant d’ « ouvriers », inutilisés jadis, et qui, aujourd’hui, se chargent docilement des transports, de l’éclairage, de la production industrielle, du travail agricole, partout où le câble, véhicule de cette force, peut atteindre. Premier bienfait de la montagne ! Les montagnes de France lui octroient généreusement cette richesse qui, un jour, peut-être, supplantera celles que la création a cachées dans le sol en enfouissant les immenses forêts qui ont formé le charbon, — la houille noire.
Combien ces ressources sont pauvres, si on les compare au cadeau, indéfiniment renouvelé que la montagne fait à la plaine ! La houille noire est une fortune économisée qui se dépense et s’épuise ; la houille blanche reste attachée à la montagne et ne peut s’arracher à cette servitude ; tandis, qu’au loin, le long des vallées, à l’orée du bois, à la déclivité du coteau, s’épanche l’onde qui féconde les plaines françaises : ce n’est pas l’eau qui tombe, c’est l’eau qui court, — la houille verte.
Mère des prairies, des champs et des jardins, elle fait sonner le tic-tac du moulin, elle fait retentir le battoir et le caquet des femmes au lavoir, elle abreuve le village et les fermes ; elle distribue, partout, une richesse familière qu’on ne peut apprécier que si on a parcouru les pays auxquels l’eau manque et qui n’ont d’autres ressources que l’irrigation aménagée par le travail humain. La houille verte, c’est la bonne fée de la France qu’elle
orne et embellit, chaque jour, en la frappant des
coups légers de sa baguette humide.
Les petits ruisseaux font les grandes rivières, et les rivières forment les fleuves. Du haut de l’aéroplane, contemplons, maintenant, ces grandes voies tracées sur le sol ; suivons-les ; le ciel s’y reflète ; les nuages colorés y passent et s’y mirent ; ce sont les fleuves de France.
A tout seigneur, tout honneur. Des collines de la Côte d’Or, nous voyons dévaler les premières eaux qui forment la Seine. Deux grands savants, Dufrénoy et Elle de Beaumont ont parfaitement montré que le bassin de la Seine, avec les cercles concentriques du jurassique, du crétacé et du terrain tertiaire, s’emboîtant, pour ainsi dire, l’un dans l’autre, forme une espèce d’amphithéâtre parfaitement régulier, au creux duquel les peuples devaient se trouver portés naturellement et où devait naître une grande ville. Ils ont qualifié cette partie de la France: son «pôle d’attraction», l’opposant au Massif Central, «pôle de répulsion ». En effet, on cherche la vallée et on fuit la montagne : c’est une loi historique. Comment les premiers hommes ne se seraient-ils pas portés vers les délicieux méandres de la Seine « aux belles rives » ?
Le grand chemin qui fait communiquer la mer Méditerranée avec la Manche suit, nécessairement, le cours de ce fleuve dont le bassin est contigu à celui de la Saône, c’est-à-dire du Rhône, au voisinage d’Autun. D’autre part, le chemin qui vient du Sud-Ouest en remontant la Loire, coupe l’autre également à proximité de Paris : par Orléans.
LES EAUX DE FRANCE
Ainsi toutes les routes de l’Europe occidentale, font, sur le cours moyen de la Seine, un carrefour, un X. C’est donc le mouvement des pentes qui est le grand initiateur elle véritable promoteur del’histoire.
Bourgogne, Champagne, Ile de France, Picardie, Normandie, quels noms plus nobles pourrait-on inscrire sur le blason géographique ?... ils figurent sur l’armorial de la Seine. La Seine et ses affluents, l’Aube, la Marne, l’Oise, l’Epte, l’Andelle à droite ; l’Yonne, le Loing, la Bièvre, l’Eure à gauche, arrosent ces fertiles contrées.
Depuis les vignobles de la Côte-d’Or où elle naît, jusqu’au magnifique estuaire qui porte les grands paquebots sur la Manche, la Seine nourrit des peuples qui sont aux premiers rangs parmi les peuples civilisés, elle prodigue toutes les richesses et s’orne de toutes les grâces. Il y a longtemps qu’on l’a dit, Paris, Rouen, le Havre ne sont qu’un seul et même port représentant un des plus puissants organismes que le génie de l’homme ait créés. Paris seul suffirait, « Paris sans pair », comme disait le vieux dicton qui reste vrai après une histoire datant bientôt de deux mille ans.
La Seine est un des fleuves du monde dont l’humeur est la moins capricieuse, malgré des écarts parfois redoutables, comme celui qui a marqué l’hiver de 1909-1910, — écarts d’autant plus terribles qu’ils sont plus exceptionnels et qu’ils surprennent la sécurité habituelle d’une grande ville comme Paris. La Seine doit cette régularité relative à une disposition singulière qui lui assure, d’ordinaire, comme une soupape et un dégagement. Il est avéré
LA FLEUR DES HISTOIRES FRANÇAISES que, par suite de la nature de son sous-sol, une grande partie des eaux de pluies tombant sur le bassin de la Seine, au lieu de rester à la surface et de chercher leur écoulement par le cours du fleuve, descendent dans les régions inférieures et s’y conservent, à l’état de nappes souterraines, se filtrant et s’épuisant lentement par on ne sait quels puits perdus de la croûte terrestre.
De sorte que la Seine coule au-dessus de plusieurs autres Seines superposées ; de même les lacs et les étangs qui sont à la surface, dans son bassin, reposent sur d’autres lacs et d’autres étangs. Ce sont ces eaux profondes qui assurent l’alimentation des puits artésiens ; et on a remarqué que, quand les inondations se produisent, c’est par une sorte de trop-plein de ces rivières inférieures qui ne trouvent pas un écoulement suffisant.
Une des autres particularités de la Seine, ce sont les méandres où elle se complaît, notamment autour de Paris et au-dessus de Rouen. Si ces méandres sont une difficulté pour la navigation, ils sont, pour les plaines environnantes, une cause de richesse et de prospérité. Mais la Seine s’en trouve déjà singulièrement attardée en son cours inférieur, quand elle rencontre, avant de se jeter à la mer, le prodigieux assaut de la marée qui, soutenu par le vent d’Ouest, ensable constamment son embouchure. Si le travail de l’homme ne corrigeait sans cesse l’hostilité de la nature, la Seine se perdrait, comme le Rhin, dans une terre d’alluvion et disparaîtrait, en quelque sorte, dans un cloaque marécageux.
Un phénomène magnifique, le mascaret, rend sen-
LES EAUX DE FRANCE sible aux yeux, à l’époque des grandes marées, cette lutte de la mer et de la rivière. La rivière l’emporte à la lin et vomit sa force à la mer.
En temps ordinaire, l’union est moins orageuse et la rencontre des deux éléments produit le phénomène journalier de l’étale qui, à chaque marée montante, octroie au port du Havre une accalmie qui dure plusieurs heures et assure une tranquillité presque absolue au trafic immense qui, de la terre à la mer et de la mer à la terre, enrichit la terre et la mer alternativement.
La Loire est le grand fleuve de la France, c’estlui qui articule, en quelque sorte, le territoire national et qui fait l’union des diverses provinces. Mais, pour obtenir ce résultat, il est obligé de se tordre et de se replier constamment sur lui-même, s’élançant, partout, à la recherche des territoires dispersés, ne songeant qu’à les grouper et à les joindre, sans souci de ce qu’il adviendra de lui-même, incertain de la mer où il doit finir.
La rivière de Loire est une rivière multiforme et fantaisiste, tandis que la rivière de Seine est une rivière raisonnable et de tout repos. En Seine, écoulement tranquille et bords plats ; en Loire, vagabondage, rives tantôt creuses et tantôt usées, abîmes, gouffres, enlisements, enfin tout ce que le caprice de la nature peut faire avec des eaux abondantes et une terre bossuée.
Ce naturel de la Loire tient à ses origines. Elle vient de montagnes abruptes, mais qui ne sont pas assez hautes pour posséder le régulateur des neiges éternelles. Entre les trois grandes îles de l’archipel
primitif, le Massif Central, le Morvan et la Bretagne, elle a cherché son chemin, tantôt se heurtant à leurs contreforts, tantôt s’attardant sur l’ancien lit de la mer dont les dénivellations à peine sensibles dirigent mollement son cours.
Quand la neige fond ou que les pluies printanières tombent subitement dans les montagnes, son débit ne suffit plus ; elle se fait aider par son camarade parallèle, l’Ailier, et, à deux, c’est à peine s’ils peuvent charrier au loin les flots pressés qui les envahissent soudain. On dirait que, dans leur hâte, ils ne songent qu’à gagner la mer la plus proche ; car ils s’en vont, d’abord, vers la région des Vais ou de Largentière, comme s’ils voulaient se jeter à la Méditerranée par le Rhône. Mais le massif du Yivarais les contient et les voilà partis, au Nord, pour le long voyage.
Parallèlement au Rhône, mais en sens contraire, n’étant séparée de lui que par les montagnes du Lyonnais et du Beaujolais, la Loire s’approche de la Seine aussi près que possible vers Digoin ; les deux affluents, celui de la Loire, l’Arroux, et celui de la Seine, l’Armançon, vont se joindre : la Loire va couler dans la Seine et finalement se jeter dans la Manche. Non ! La barrière du Morvan s’y oppose et la rejette vers l’Ouest.
Bien à regret, elle suit cette direction nouvelle longeant le massif qui la contrarie, comme si elle cherchait, quand même, une échappée vers le Nord ; elle se glisse et s’insinue sur le fond des vieux océans jusqu’à Orléans, se cachant, fouillant même le sol pour y chercher une issue souterraine. Mais, à la fin, un obstacle insignifiant l’arrête. Vers Orléans,
LES EAUX DE FRANCE au point le plus proche de Paris, un seuil d’une trentaine de mètres, le plateau de Beauce la coupe définitivement et, non sans un long détour qui lui est imposé par la rencontre de la troisième île primitive, l’ile de Bretagne, elle s’infléchit de nouveau, retourne vers le Sud et, accomplissant lentement une boucle magnifique, elle s’élargit, à partir de Nantes, en ce long estuaire qui porte ses eaux tardives jusqu’à la mer Océane.
Par elle-même, par son affluent parallèle, l’Ailier, par les autres affluents de gauche, le Cher, l’Indre, la Vienne grossie de la Creuse, elle a nettoyé et drainé les pentes maussades du Massif Central. Sur le versant Est du mont Lozère, elle était presque en contact avec le Rhône ; sur le versant opposé elle touchait au Lot et au Tarn, les fleuves du Sud-Ouest, affluents de la Garonne. Aussi la Loire sert de communication naturelle entre tous les fleuves français, la Garonne qui vient des Pyrénées, le Rhône qui vient des Alpes et la Seine qui va vers la Manche. C’est bien elle qui a formé la Lrance.
La France s’est défendue et a souffert à Paris et sur la frontière des Vosges et des Ardennes; mais, si elle a connu la prospérité, l’union, la sécurité, c’est sur les bords de la Loire, dans le « jardin » de la Touraine. Quand le sort de la France était compromis, l’espoir suprême se réfugiait invincible dans les retraites du Massif Central ; quand il n’y avait plus de roi de Paris, il restait le « roi de Poitiers » ou le « roi de Bourges ».
La Loire, c’est le fil souple qui attache entre elles, pour en faire un chapelet, les différentes provinces
LA FLEUR DES HISTOIRES FRANÇAISES françaises ; mais ce fil est aussi un obstacle et une barrière suffisante pour arrêter l’ennemi et pour marquer la limite de la conquête et de l’invasion.
Par ses affluents de droite, de beaucoup moins importants et qui appartiennent presque tous à son cours moyen ou inférieur, la Maine recueillant la Mayenne et la Sarthe grossie du Loir, la grande rivière assure, d’autre part, les contacts avec les bassins côtiers de la Normandie et de la Bretagne. Ainsi, on peut dire que toute la France, sauf le Nord-Est et le Sud-Est, niche dans son giron.
Cette fidèle ouvrière de l’unité et de la grandeur françaises est, malheureusement, capricieuse et fantasque comme, trop souvent les serviteurs indispensables. Il est desmoments où la Loire s’endort sur un lit de sable et d’autres moments où son cours, démesurément grossi, noie des pays immenses comme un bras de mer. On a vu, certaines années, le débit à Orléans tomber à 24 mètres cubes, tel un petit ruisseau, et l’on a vu, en temps de crue, rouler plus de 6 5oo mètres cubes. Que faire d’un instrument si capricieux?
Depuis qu’il y a des habitants sur ses bords, on a entretenu les fameuses « levées de la Loire », qui, au budgetde l’ancienne monarchie, figuraient, sur les dépenses de l’Etat, même avant l’armée, même avant l’administration royale. C’est par dizaine de milliards que se compteraient les sommes prodiguées par les siècles pour protéger la France contre la Loire qui, après l’avoir faite, s’attache à la défaire. On y arrive à peineetles pays deLoire sont toujours sous la menace d’une inondation effroyable comme celle de i856.
Par contre, vu la pénurie de l’eau pendant de longs
LES EAUX DE FRANCE mois de l’année, la Loire est à peine navigable, ou plutôt, elle ne l’est que grâce aux travaux de canalisation qui l’accompagnent et lui viennent en aide presque sur tout son parcours. Si on veut avoir une vraie « Loire navigable », — et elle est indispensable, — il faut la faire de toutes pièces et lui donner, pour ainsi dire, un chenal construit de main d’homme. Ce problème est un problème français au premier chef. Le principe est acquis : la chose est décidée : elle se fera.
Quand l’archipel primitif existait seul et avant que les Pyrénées eussent surgi du fond de l’abîme, l’océan Atlantique ne faisait qu’un avec la Méditerranée; un bras de mer unissait le golfe actuel de Gascogne et le golfe du Lion. Au soulèvement des Pyrénées, le fond se releva entre cette nouvelle chaîne et le vieux Massif Central ; les eaux s’écoulèrent des deux côtés : l’un des cours d’eau ainsi formé est la Garonne, avec son affluent, l’Ariège, dont les eaux suivent la pente qui les porte vers l’océan Atlantique ; l’autre est l’Aude, tributaire de la mer Méditerranée. Les deux bassins sont séparés par le pla- * teau de Castelnaudary. Mais, dans l’ensemble, la dépression entre les Pyrénées et le Massif Central forme comme une seule et même vallée continue, la plus méridionale de la France. On pourrait presque dire que l’Europe finit ici. Déjà le versant Sud des Pyrénées et les sierras de l’Espagne ressemblent plus au Nord de l’Afrique qu’aux formations géologiques européennes et, si ce n’était la porte de Gibraltar, le lac méditeri'anéen aurait, ici, sa communication naturelle avec l’Océan.
La vallée de la Garonne reste le chemin de communication le plus court entre les deux mers. Aussi, de toute antiquité, cette voie fut-elle célèbre par son importance, sa fréquentation et sa richesse : elle a, aux deux extrémités, deux des plus grands ports français, Bordeaux et Marseille, avec, au milieu, la reine du Midi, couronnée des briques rouges de Saint-Sernin, Toulouse.
Ces deux ports sont reliés par l’admirable travail du canal du Midi, construit par Riquet sous Louis XIV. Malheureusement l’œuvre ne suffit plus aux nécessités delà navigation moderne ; son trafic, concurrencé par les lignes de chemins de fer, a beaucoup perdu en importance et l’on se demande si l’on ne pourrait pas reprendre, maintenant, sur d’autres données, l’œuvre de Riquet et la transformer en un « canal des Deux Mers » qui assurerait directement le passage entre Bordeaux et Marseille, même aux grands navires, sans rompre charge et en évitant ainsi le détour de Gibraltar. Les ingénieurs hésitent ; car la dépense serait énorme pour un résultat qui reste douteux.
La Garonne naît en Espagne, au val d’Aran; elle draine les eaux des glaciers de la Maladetta et entre en FTanceà 585 mètres d’altitude par l’étroite gorge du Pont-du-Roi. Elle fait un vaste demi-cercle qui va longer les dernières pentes du Massif Central : c’est au moment où elle commence son coude vers l’Ouest, qu’elle voit naître, sur ses bords, comme Orléans au coude de la Loire, la reine du Midi, Toulouse; puis, s’attardant dans une des plus belles vallées du monde, elle gagne la mer et donne naissance à Bordeaux.
LES EAUX DE FRANCE
Le bassin de la Garonne est très différent selon qu’on considère sa rive droite ou sa rive gauche. Sur la rive gauche, elle reçoit les eaux des Pyrénées par une quantité de petites rivières qui s’ouvrent en éventail depuis le plateau de Lannemezan et viennent la rejoindre tout le long de son parcours. Quelquesunes de ces rivières même ne s’unissent pas à elle et forment le bassin côtier de l’Adour.
Tandis, qu’à droite, ce sont de puissants affluents descendant soit des Pyrénées, comme l’Ariège, soit des pentes méridionales ou occidentales du Massif Central, le Tarn, grossi de l’Aveyron, le Lot, la Dordogne, grossie de la Yezère, qui apporte la Corrèze, et de l’Isle, forment un système dont les pentes, portées de l’Est à l’Ouest, achèvent, avec les bassins côtiers de la Charente et des Deux-Sèvres, entre Loire et Garonne, le développement des territoires et des provinces qui regardent l’Océan.
La Dordogne, qui rejoint la Garonne au bec d’Ambez, assure, par le Périgord, le Limousin et le Poitou, les contacts avec la Loire et, par conséquent, les communications avec Tours, Orléans, Paris. Ainsi, cette France du Sud-Ouest, cette France de l’Aquitaine, de l’Albigeois et des Pyrénées qui est la plus excentrique des régions françaises, n’est pas en dehors du groupement. En somme, toutes les provinces font comme une grappe pendue autour du Massif Central qui est bien le tronc du territoire national.
Le Rhône, avec son superbe affluent, la Saône, est une Loire renversée et, si j’ose dire, la têteaux pieds. Le couloir déterminé par leur cours sert aux
LA FLEUR DES HISTOIRES FRANÇAISES communications du Midi avec le Nord, sur les pentes orientales du Massif Central. Il existe une analogie remarquable entre le Rhône et la Garonne : tous deux coulent au fond du plissement réservé entre ce massif et les hautes montagnes de la frontière, d’une part les Alpes, d’autre part les Pyrénées : ce sont des fleuves de création tardive, des fleuves de montagnes et de circonvallation et non des fleuves de dénivellation ; ainsi tout est symétrique.
La civilisation étant née en Orient et ayant eu pour premier véhicule la Méditerranée, la France n’eût pas été France si le Rhône ne l’eut mise en relation directe avec ces régions privilégiées. C’est là l’office propre du noble fleuve. La France est un pays méditerranéen, la France parle une langue dérivée de la langue latine, la France participe à l’héritage du génie grec et du génie italien parce qu’elle a le Rhône. Sans le Rhône, sa face eût été tournée uniquement vers les froides brumes du Nord : c’est le Rhône qui insinue en elle, et jusqu’au fond du cœur, la lumière, la chaleur, la joie d’être sous le grand soleil vivant.
Le Rhône, né des Alpes, comme sa sœur, la Garonne, est née des Pyrénées, n’a pas non plus son berceau en territoire français. Les peuples rivaux de la France ont pensé qu’en retenant les sources, ils lui disputaient la vie. Il coule, d’abord, dans le Valais, et se perd bientôt dans le lac Léman. Mais il en sort limpide et clair, déjà fleuve puissant, fleuve du Midi, fleuve français. Pour entrer en France, il force les derniers contreforts du Jura. Poursuivant sa marche de l’Est à l’Ouest, on dirait qu’il va cou-
LES EAUX DE FRANCE per la France par le milieu et se jeter dans la Loire pour se rendre à l’Océan. Mais les montagnes du Beaujolais l’arrêtent. Et puis, l’appoint énorme des eaux de la Saône, qui le rejoignent alors, le poussent définitivement du Nord au Sud. Il fait un coude brusque, et le voilà parti pour la Méditerranée.
C’est à ce confluent que Lyon s’est élevé, Lyon qui est au Rhône ce que Toulouse est à la Garonne et Orléans à la Loire, Lyon qui a pour port Marseille, comme Toulouse a pour port Bordeaux, Lyon, grande ville fluviale, comme la plupart des métropoles françaises, Lyon qui veille sur la frontière du Sud Est comme Paris sur la frontière du Nord- Est et Toulouse encore sur la frontière du Sud-Ouest.
Si l’on veut bien comprendre ce qu’est la Saône dans la constitution de la France, il faut la considérer dans tout son développement, c’est-à-dire avec le cours de son principal affluent supérieur, le Doubs. Le Doubs est la rivière du Jura, comme le Rhône est la rivière des Alpes et la Garonne la rivière des Pyrénées. Or, qu’est le Jura, sinon un glacis, une circonvallation s’achevant par les Vosges et complétant la frontière française vers l’Est, c’està-dire du côté où elle est le plus menacée? Le Doubs est la douve de cette circonvallation. Il se dirige, d’abord, du Sud au Nord, s’approche d’aussi près qu’il peut de la trouée de Belfort pour transmettre aux Vosges le soin de la défense plus au Nord. Alors, contournant le talus du Jura et lui constituant ainsi un double fossé, il se joint à la Saône et s’en va, avec elle, vers le Rhône et la Méditerranée.
La Saône est éminemment une rivière intérieure,
LA FLEUR DES HISTOIRES FRANÇAISES une rivière de plaines, un fleuve lent, affleurant ses bords ( lentus Arar ) ; elle circule sur une terre spongieuse qui s’achève par la triste région des Dombes ; elle est comme un drain chargée d’assainir cette vallée, hésitante entre le Midi et le Nord, qui va du plateau des Faucilles jusqu’au confluent du Rhône.
Mais, une fois les deux rivières réunies, les choses vont d’un autre train. Le Rhône prend le galop. Il dévale avec une rapidité vertigineuse par l’étroit couloir qui lui est laissé entre les Alpes Dauphinoises et le Massif Central. Michelet a dit: « Il court comme un taureau furieux. » Accru encore par les redoutables rivières de montagnes que sont ses affluents, à droite l’Ardèche, à gauche l’Isère, la Drôme, la Durance, il se gonfle, devient un fleuve magnifique, au cours vraiment splendide. Ah ! quel souvenir lumineux que celui de la descente du Rhône en bateau ! Partout, sur les hauteurs, la figure des vieux châteaux et des ruines témoigne d’une superbe histoire ; les belles et nobles villes du Midi naissent sur ses bords. Orange, Avignon, Nîmes, Tarascon, Arles et même Montpellier, même Marseille, lui sont une couronne incomparable.
Mais, avant de rejoindre la mer, son cours s’est alourdi. Le poids des alluvions arrachées aux montagnes et qu’il a traînées, en son cours trop rapide, l’entrave et l’arrête : il se perd dans l’inhabitable Camargue et son embouchure n’est plus qu’une vaste lizière de marais et d’étangs.
Le Rhône, avons-nous dit, est une Loire renversée ; pour achever la loi de symétrie, le Rhin est un Rhône contraire et qui, avec les mêmes origines, au
LES EAUX DE FRANCE Saint-Gothard, s’en va vers les mers du Nord au lieu de gagner la mer méridionale. Ce sont deux histoires contrastées et trop souvent hostiles.
Les affluents français du Rhin, la Meuse, la Moselle avec la Meurthe, suivent la même direction. Voisines de la Saône au départ, comme le Rhin l’est du Rhône, elles se serrent contre le bassin de la Seine, de Domremy-la-Pucelle à Givet, comme si elles voulaient rattacher les provinces qu’elles arrosent au territoire français ; mais, à la fin, elles se détournent et rejoignent le Rhin qui reçoit ainsi les eaux nées en France ; avec lui, elles finissent par se perdre dans les terrains sans pente où le sol et les eaux sont indécises, aux abords des mers septentrionales ; de même l’Escaut, la Lys, dont les bassins forment comme une avancée française vers ces fortes et humides Belgiques.
La Somme, enfin, achève le contour et couvre, vers Saint-Quentin, la France par excellence : « l’Ilede-France ». Le territoire reste à demi ouvert sur cette frontière dangereuse qui, trop près de la capitale, est une porte grande ouverte, pour les alternatives de l’histoire, sur l’inconnu, sur l’avenir.
LE CIEL DE FRANCE
LE CIEL DE FRANCE
Du balcon que forme une de ces collines au dos arrondi, si nombreuses dans notre France, regardons le paysage. Il s’éclaire et s’anime, puis s’éteint et se rembrunit. Il resplendit dans la joie de vivre, et se recouvre, soudain, d’un voile de deuil ; tout change encore, et les larmes s’achèvent dans un sourire.
Sur l’horizon, des brumes lumineuses s’étalent, et l’on ne saurait dire si le soleil qu’elles atténuent va les absorber ou s’y perdre. La coupole d’azur repose sur l’infini ; une douceur qui la pénètre ne lui laisse que bien rarement la dureté d’un inexorable éclat. La voilà qui se peint et se décore de la forme mobile des nuages ; ils montent interminablement de l’horizon, tantôt se groupant en édifices, tantôt s’allongeant et se développant en rideaux qu’une main mystérieuse déplie sur la lumière du jour.
Le ciel de France est rarement un ciel serein, plus rarement encore un ciel opaque. Même dans les jours les plus sombres, on sent que le soleil est là, derrière, et, qu’à la moindre saute de vent, il
nous prodiguera, de nouveau, la chaude caresse de
ses rayons.
Les proverbes de France sur le « temps » sont généralement optimistes et laissent de l’espoir au cultivateur ou au voyageur que la sévérité des heures ou des journées tristes alarme :
La pluie du matin N’arrête pas le pèlerin.
Après la pluie, le beau temps.
Le mauvais temps ne peut pas toujours durer.
C’est un temps de demoiselle.
Ni pluie, ni vent, ni soleil.
Ce temps, « le temps de demoiselle », c’est justement le temps de France.
Chaleur, froidure, sécheresse et humidité, cette cuisine délicate qui fait l’alternance des saisons est, d’ordinaire, si exactement dosée que le plus habile astronome ne ferait pas mieux. La température moyenne, en hiver, est rarement inférieure à 4 degrés au-dessus de o, celle de l’été ne s’élève guère au delà de 19 degrés, c’est-à-dire que la santé de l’homme, le régime des plantes et des cultures ne sont, pour ainsi dire, jamais exposés à des rigueurs insupportables.
Cet avantage, la France le doit, non seulement à sa situation à égale distance du pôle et de l’équateur, mais surtout à la forme même de son territoire et au voisinage presque immédiat de la mer et des montagnes.
Les montagnes ont constitué le sol de France,
LE CIEL DE FRANCE
mais c’est la mer surtout qui détermine le ciel de France. Aux bords de l’Océan, ne voit-on pas les eaux refléter la couleur du firmament, tour à tour d’argent ou de plomb, de lait ou d’encre, selon que la lumière est éclatante ou absente là-haut. Eh bien ! l’on pourrait dire que le ciel n’est, à son tour, que le miroir des eaux.
La France étant située entre deux mers, sa vie aérienne reproduit les caprices changeants des flots qui l’environnent. S’élevant de l’Océan, les vents de l’Ouest poussent au-dessus des plaines françaises les nuées que l’évaporation pompe sans cesse sur la masse liquide. Le courant océanien, le Gulf- Stream, qui naît aux profondeurs du golfe du Mexique, est comme un fleuve maritime qui nous apporte les effluves de ces chaudes régions. Par contre, du pôle, au printemps, descendent les glaces flottantes, les icebergs, qui, en fondant plus ou moins lentement, refroidissent l’atmosphère et jettent, jusque sur nos côtes, les alternatives imprévues des printemps hâtifs ou retardés.
Le vent du Sud-Ouest et le vent du Nord-Ouest alternent aussi, atténuant ou exagérant le balancement des saisons. Les régions de la France qui avoisinent les côtes de l’Océan reçoivent, surtout, le bienfait de cette correction constante apportée aux températures trop rigoureuses. Si donc nous ne considérons que les plaines françaises descendant vers l’Océan, nous les voyons sans cesse parcourues par les vents tantôt froids, tantôt chauds, mais toujours humides et fécondants.
Le Sud-Est de la France seul a une autre orien-
tation. La vallée du Rhône et les vallées adjacentes sont tournées vers la mer Méditerranée. Placée plus près de l’équateur celle-ci est une mer chaude et lumineuse, une mer que le soleil et le vent se disputent, une mer où les nuages sont moins nombreux et moins profonds, mais que le tourbillon des tempêtes balaye à coups terribles et brusques.
Subordonnée aux fantaisies de ce lac inconstant, la côte méridionale de la France reçoit tous les dons de la « Grande bleue » , mais elle en subit les fantasques humeurs. Elle participe ainsi aux douceurs et aux rigueurs du climat africain. D’autre part, le long couloir que font la Saône et le Rhône détermine des courants d’airs imprévus, tombant des monts. Le mistral, le vent maître, ajoute ses virevoltes insupportables aux caprices de la mer, et dans les régions que les montagnes n’abritent pas, altère, trop souvent, le charme habituel d’une température privilégiée.
Donc, deux climats bien différents, et nettement caractérisés ; l’un et l’autre sont dominés par la proximité des deux mers et influencés par la protection des montagnes.
En effet, de quelque côté que viennent les vents maritimes, ils finissent par se heurter à la muraille des chaînes de montagnes françaises, Massif Central, Vosges, Jura et Alpes, Pyrénées. Sur ce triple obstacle s’arrête et règne un souffle froid; en outre, les vapeurs voyageuses, butant contre leurs parois, se condensent soit en pluies, soit en neiges. Ainsi se trouve déterminé un troisième climat français, le climat des altitudes.
LE CIEL DE FRANCE
De même que l’on a pu déterminer, d’après le relief du sol, deux Frances orographiques : la France des montagnes et la France des plaines, de même on peut distinguer deux Frances climatériques, la France maritime, avec sa double face océanique et méditerranéenne, et la France alpestre. La ligne des hivers plus froids englobe tout le centre de la France ; elle tourne, approximativement, autour du Massif Central, tantôt s’approchant davantage comme vers Orléans ou Valence, tantôt descendant presque jusqu’aux rivages de la mer comme vers La Rochelle et Carcassonne.
Extérieurement à cette ligne, c’est la région des hivers plus doux, offrant, elle-même, deux ceintures concentriques, celle des pluies tièdes, occupant les bords de la mer, celles des pluies froides, plus voisines des sommets. Entre les deux, une vaste région intermédiaire plus riche, s’étend, voilée par les nuages rapides et changeants qui, galopant sans cesse de l’Océan à la montagne, déterminent le caractère tempéré et nuancé du ciel et du climat français.
Sur un sol ainsi disposé et ainsi baigné, sous un climat ainsi réglé, le fait naturel et historique qui s’appelle France devait se produire. N’est-ce pas la terre, les eaux et le ciel qui font la floraison et la vie ?
Puisque le sol de la France est de composition géologique extrêmement variée, puisqu’il reçoit les effluves des deux mers et qu’il y jette ces infinis canaux de portage et d’arrosage que sont les fleuves et les rivières, puisqu’il présente une orientation
LA FLEUR DES HISTOIRES FRANÇAISES constamment divergente, sous les influences alternativement fécondantes de l’océan et de la montagne, rien d’ étonnant à ce qu’il ait vu se développer une nature spéciale, diverse et contrastée comme lui, une nature où se retrouvent des éléments tantôt solides et tantôt friables, où se reflètent les jeux successifs du soleil, de la pluie et du vent : la vie devait présenter sur cette terre, à l’extrémité de la terre européenne, le résumé des types et des variétés disséminés sur tout le vaste continent.
Nous avons dit deux orientations, celle du Nord- Ouest océanique et celle du Sud-Est méditerranéen ; nous avons dit deux régimes, celui des plaines et celui des montagnes ; nous avons dit deux climats, celui des altitudes et celui des rivages ; la fécondité et la plasticité de la flore et de la culture françaises viennent de là.
Le sol français (sans parler de celui des colonies) nourrit une végétation naturelle incomparable et se prête aux cultures les plus diverses et, en apparence, les plus opposées.
Si vous portez la boite verte du botaniste, quelles conquêtes, soit que vous grimpiez aux sommets des montagnes, soit que vous vous attardiez aux sentiers fleuris des plaines cultivées !
Sur les hautes régions alpines, c’est la flore glaciaire, presque semblable à la flore polaire, avec la rare apparition du ranunculus glacialis, la timide percée du saxifrage des montagnes, du cerastium (oreille de souris) et de la quintefeuille des neiges 1
Mais, un peu plus bas, c’est, durant le court été
LE CIEL DE FRANCE alpestre, le tapis incomparable des floraisons diaprées, que le pied hésite à fouler sur la neige à peine fondue; il faut renoncer à récolter les pavots, les renoncules, les anémones, les hellébores, les myrtilles, les daphnés, les gentianes, qui parsèment, de leur éclat innombrable, la vêture des herbages.
Plus bas encore, c’est la vraie flore française dans son infinie prodigalité. Il n’est pas un talus de route, pas une allée perdue sous les bois, pas une bordure de ruisseau, de marais ou d’étang qui ne soit une joie et un sourire dès que le soleil a percé les brumes de l’hiver: on voit, on devine partout, et jusque chez le moindre brin d’herbe, l’effort de toute la nature pour s’élever et se distinguer dans cette concurrence universelle pour la beauté.
Les couleurs, les parfums entrent en lice ; mais on dirait que l’éclat surtout grandit et s’affirme, ai] fur et à mesure que le soleil monte sur l’horizon, entraînant vers lui la poussée des splendeurs que la terre lui offre comme un hommage. Les brindilles et les bourgeons, les fleurs elles-mêmes gardent d’abord la couleur rousse du sol ; peu à peu, voici les demi-tons, mauves, ocres, diaprés, les blancs mêmes se risquent ; puis, en juin, juillet, août, quand le soleil règne, éclate la fanfare des rouges, des bleus intenses, des carmins et des pourpres. A l’automne, les dernières richesses végétales s’épanouissent avant de périr ; les fruits ont mûri, les grappes pendent aux pampres et offrent leurs globes mordorés et juteux ; les coques, les écailles, les cosses montrent leurs têtes, leurs cornes ou leurs croissants ligneux ; les feuilles jaunissent et tom-
LA FLEUR DES HISTOIRES FRANÇAISES bent, la nature reprend son vêtement roux et elle abrite, sous la même uniformité boueuse de l’hiver, les germes délicats et les tendres rejetons réservés aux floraisons et aux récoltes futures.
Combien de pays de notre France mériteraient de s’appeler, comme le pays de Jeanne d’Arc, Vaucouleurs, le val des fleurs. Souvenez- vous du mot de Jean-Jacques : « J’ai dit à ma femme : quand tu me verras malade et sans espérance d’en revenir, fais-moi porter au milieu d’une prairie, sa vue me guérira. »
Mais la beauté incomparable du paysage français ne serait pas achevée si le tapis des herbages et la fourrure des buissons ne trouvait son plein et entier développement dans la luxueuse tenture des forêts. La France est le pays des arbres. Les chênes des druides ont abrité les premières luttes de l’indépendance ; les ormes de Sully jalonnent nos routes et notre histoire.
Du fond des vieilles régions germaniques pénètrent en France, par la frontière de l’Est, les derniers débris de cette forêt d’Ardenne où se réfugièrent les quatre fils Aymon, et que Shakespeare a peuplé de ses créations fantasques. Le chêne y multiplie son tronc tordu et ses branches noueuses où la feuille d’or bruit et parle jusqu’aux derniers jours de l’hiver. Le blanc spectre du tremble s’inquiète frileusement auprès de lui. Dans les Vosges, le bataillon des sapins monte à l’escalade comme pour une conquête, étouffant toute végétation à ses pieds : chambre funéraire hérissée de cierges noirs où le tapis des aiguilles jaunies amortit le bruit des pas et où
LE CIEL DE FRANCE l’on n’entend, sous la voûte sonore, que la plainte éternelle de la cascade qui se lamente au loin.
Sur les flancs des collines, au sommet des plateaux crayeux, dans les vastes espaces qui protègent les « marches » des provinces et les territoires de chasse, voici la forêt française par excellence, forêt de Cuise, où s’attardèrent si longtemps les tribus mystérieuses des charbonniers, forêt de Compiègne, forêt de Fontainebleau, grands bois du Maine, du Poitou, de la Basse-Bretagne, forêt de Marchenoir, forêt de Brancôme en Angoumois.
Au Limousin et au Berry, au Morvan, les admirables châtaigniers que la rapacité des destructeurs modernes raréfie si cruellement.
Que n’entendent-ils la magnifique imprécation de Ronsard :
Escoute, Bûcheron, arreste un peu le bras ;
Ce ne sont pas des bois que tu jettes à bas ;
Ne vois-tu pas le sang lequel desgoute à force
Des Nymphes qui vivoient dessous la rude escorce?...
Forest, haute maison des oiseaux bocagers,
Plus le cerf solitaire et les clievreuls légers Ne paîtront sous ton ombre ; et ta verte crinière Plus du soleil d’été ne rompra la lumière...
Tout deviendra muet, Echo sera sans voix,
Tu deviendras campagne et au lieu de tes bois Dont l’ombrage incertain lentement se remue,
Tu sentiras le soc, le coutre et la charrue :
Tu perdras ton silence et, haletans d’effroy,
Ni satires, ni pans ne viendront plus chez toy !
Plus au Sud, dans la zone méditerranéenne, les forêts des Maures et de l’Esterel, forêts de chênes-
LA FLEUR DES HISTOIRES FRANÇAISES verts, de pins sylvestres, le mûrier, le pin des Alpes, le caroubier, l’eucalyptus et de place en place, comme un clocher naturel, la magnifique flèche du cyprès.
Et je n’ai pas dit les hêtres de Normandie, les pineraies de la Sologne et de la Champagne, les infinis alignements de peupliers qui ne laissent pas un ruisseau sans ombre, les étages sylvestres des Pyrénées, les pins maritimes qui, soit dans les Landes, soit sur les bords de la Méditerranée, arrondissent la grâce de leurs coupoles incomparables, le palmier qui annonce l’Afrique, l’oranger, l’olivier et le laurier où chante encore la gloire des civilisations disparus.
Les arbres des forêts entretiennent, sur la terre française, la grandeur des souvenirs antiques et la fraîcheur des ombres mystérieuses. Aimons les arbres des grands bois ; mais adorons Pomone, Flore et Pan, les dieux et les déesses desjardins. Les vergers, les clos, les potagers, les vignobles où surgissent la tuile ou le chaume des patelins, des guérites, des bastides et des mas. Ah ! c’est vraiment là que bâtie cœur de la France. Quel Français ne garde, comme l’espoir suprême de son rêve, le souvenir du joli coin de terre du pays natal où fleurit le rosier et qu’embaume le romarin?
Pommiers de Normandie, pruniers de Picardie, poiriers de l’Orléanais, pêchers de France, cerisiers du Rhône, pruniers d’Agen, amandiers de la Provence, orangers et citronniers du comté de Nice, tous les fruits après toutes les fleurs, toutes les voluptés après toutes les grâces.
LE CIEL DE FRANCE Ciel, sol, eaux, faune et flore, voilà que tout concourt, s’harmonise et s’adapte pour jouer ces magnifiques symphonies naturelles qui font le renom traditionnel de nos provinces : Vosges vêtues de vert profond, aux champs étroits et noirs; Franche-Comté aux vallées de « Beurre », s’avançant jusqu’aux succulentes provendes de la Bresse ; hords du Rhône où tremble l’alignement des peupliers, l’émail des cerisiers et la noire perruque des mûriers ; Provence splendide et luisante, à peine voilée par l’ombre ténue des oliviers ; grasses paissances des Pyrénées se mariant, en descente, aux crus généreux du Midi et du Bordelais ; coteaux de l’Armagnac, « champagne » de Cognac distillant les eaux-de-vie, fleur de la vigne et dangereux élixir du sol de France; verdure profonde des Puys, vigueur âpre des montagnes auvergnates se fondant, soudain, dans les délices de la Limagne ; Touraine, « jardin delà France » ; Anjou, « Angevins, bons fruits, bons esprits, bons vins » ; charme incomparable de l’Armorique vivant de peu et poursuivant le vieux songe celtique, couchée sur les genêts ; puissance de la Normandie, pâturages épais, cidres mousseux, beurre en tartines, bêtes à cornes et chevaux de sang, grasse et riche terre que la nature a gâtée comme la fleur de ses œuvres, si, par le goût d’un poison affreux, elle ne se détruit pas elle-même ; Picardie, Artois, Flandre, betteraves et froment, sillons profonds à pleins humus, toits noirs des grandes fermes et, partout, comme des troncs ébranchés, énormes, les hautes cheminées d’usines qui secouent dans le vent le panache noir des fumées ;
Champagne ! Champagne ! où le vin casse la bouteille pour faire jaillir sur le monde le signal de la joie; France enfin, Ile-de-France, où la Seine s’attarde et fait fleurir la rose de Provins, mûrir la pêche de Montreuil et pousser les petits pois de Clamart, avant de venir baiser, de son flot vagabond, les quais sonores de notre grand Paris !
LES HOMMES DE FRANCE
LES HOMMES DE FRANCE
Sur une route, à la tombée du jour, par un temps agréable, deux hommes à bicyclette roulent côte à côte : un grand, le dos un peu voûté, moustache grise ; Vautre, un jeune homme, mince, petit, souple, pas de moustache du tout, — Voncle et le neveu.
— « Dépêchons-nous ; nous n’arriverons pas avant la nuit.
— Qu’est-ce que cela fait? L’heure est si douce. On ne nous attend pas.
— Toi, tu n’es jamais pressé de rentrer; tu coucherais à la belle étoile ; tu en as une âme de nomade !... Bon, c’est le cas de le dire, quand on parle du loup... voilà des romanichels arrêtés près du pont, avant la montée... Oust ! un coup de pédale ; nous mettrons le pied à terre, plus loin, à mi-côte.
— Tu n’aimes pas ces gens-là?
— Ni ne les aime, ni ne les hais ; mais, mieux vaut ne pas les voir de trop près, le soir.
— Ils ne me font pas peur.
— Je te dis que tu as une âme de nomade. Pour
un rien, tu t’engagerais dans la troupe... Tu es jeune ; tu prendras de l’expérience plus tard et tu ne chercheras pas le danger inutile.
— Tu crois donc qu’il y a du danger?
— Franchement, non, je ne le crois pas... surtout que nous sommes deux ; mais, c’est comme une sorte d’instinct, une antipathie de race ; quand ils sont là, j’aime mieux être ailleurs.
— Tu dis : antipathie de races. D’où viennentils donc, ces gens-là, et qui sont-ils? Est-ce vraiment une race différente de la nôtre? Pourquoi passent-ils leur vie sur les grands chemins ? A la rencontre, il se fait, en moi, une sorte de réveil lointain de choses que j’aurais vues et que j’aurais oubliées : on dirait, je ne sais, les hommes de la tente, les fds d’Abraham, les Phéniciens, enfin tous ceux dont on nous a raconté qu’ils ont commencé à se déplacer sur la terre avant que personne se soit mis en route. Il me semble qu’ils ont étamé des casseroles et volé des poules depuis que le monde est monde. Est-ce que c’est cela qu’on lit dans les livres, rat de bibliothèque?
— Si tu étais poli, d’abord...! Tu es bien heureux de les feuilleter, mes livres, en me feuilletant moi-même, et de pérorer après devant les dames, en te parant des plumes du paon. Un oncle, c’est un cicerone donné par la nature.
— Ne te fâche pas, et palabre ; tu en grilles d’envie !
— On sait que ces gens-là viennent de l’Orient ; on sait qu’ils sont nombreux en Roumanie, en Hongrie, en Bosnie. On les appelle Romanichels, Tzi-
LES HOMMES DE FRANCE ganes, Bohémiens ; eux se donnent les noms de Rom ou Manusch, ce qui veut dire hommes. On sait que, partout, ils passent pour des êtres sauvages, demi rapaces, demi sorciers; leurs femmes prédisent l’avenir, lisent dans la main et dans le marc de café. On n’en sait pas beaucoup plus.
— Alors, ils ne sont pas de notre race ?
— Tu vois bien leur type, ce teint basané, ces cheveux noirs et frisés, ces yeux qui dardent des flammes, ce corps grêle, ces épaules étroites, ces mains toutes petites. Rien ne diffère davantage du bon Gaulois que nous sommes.
— Leurs femmes ne sont pas laides quand elles sont jeunes, et si elles étaient propres. . .
— Ce sont des dangereuses pestes. Quand ces gens-là passent dans un village, il faut fermer les poulaillers et ne pas laisser les bêtes au piquet.
— Alors, ils errent toujours? Ils n’ont pas de pays?
— Ce n’est pas tout à fait cela. Ils ont, en général, un lieu d’origine et un centre de ralliement, quelque part, dans les pays du Danube, des Balkans, dans le Sud de la Russie. Ils y reviennent de temps en temps. Mais la vie nomade est la nécessité de leur existence comme elle en est le plaisir. Il semble bien qu’ils aient toujours, comme on dit,
« nomadisé » .
— Est-ce qu’ils sont originaires de ces pays du Danube ?
— Non; ils viennent de plus loin. On croit que leur patrie est la patrie originaire de tous les Européens, c’est-à-dire les Indes. Leur langue, ou plu-
LA FLEUR DES HISTOIRES FRANÇAISES tôt les divers dialectes qu’ils parlent, sont apparentés aux dialectes indiens. Ils seraient ainsi, tout de même, un peu nos parents, mais pas au premier degré; ils ont eu le temps de jaunir en route.
— Ou nous avons eu le temps de blanchir...
— On leur attribue même un rôle qui serait bien considérable dans le développement des civilisations occidentales. On prétend qu’ils ont été les premiers fabricants ou, du moins, les premiers colporteurs des objets de métal. Tout à l’heure, tu ne croyais pas si bien dire quand tu te demandais s’ils avaient étamé des casseroles depuis que le monde est monde. Ce qui est certain, c’est que l’antiquité a connu des races spéciales de nomades, ouvriers des arts du feu et dont on rattachait les origines à Yulcain, le forgeron. On les appelait Cabires ou Syginnes (ce dernier nom correspondant assez bien à celui de tziganes). Pour ne pas me perdre dans ces détads, d’ailleurs insuffisamment certains, on ne serait pas éloigné de voir, dans les Bohémiens ou Romanichels ou Tziganes, les derniers représentants des races qui apportèrent, d’Asie en Europe, les premiers objets de bronze et, notamment, les épées à petites poignées qu’on trouve dans les tombeaux et qui s’adaptent si bien à la petitesse de leurs mains.
— Tiens ! Alors, ces marchands de casseroles, avec leurs chevaux étiques, seraient des civilisateurs à leur façon.
— Tu l’as dit. Hérodote signale leur présence à Marseille avec de petits chevaux traînant de petites voitures et il dit que les Ligures, qui habitaient la
LES HOMMES DE FRANCE
Gaule méridionale, appelaient ces marchands ambulants : Sigynnes.
— C’étaient donc des Ligures qui habitaient l’ancienne Gaule ? Je croyais que c’étaient des Gaulois !
— Les Gaulois ou Celtes sont venus plus tard : il s’agit de temps beaucoup plus anciens.
— Tu devrais bien m’expliquer cela, pendant que nous montons la côte sans nous presser. Le soleil est encore haut sur l’horizon : il est tout en cuivre étincelant, comme la marchandise de nos Bohémiens.
— C’est une histoire qui nous mènerait loin. Enfin, puisque tu le demandes, je vais essayer d’être clair... Tu n’es pas sans savoir que la terre antique n’était pas pareille à ce qu’elle est actuellement.
— Oui, la France était un archipel, les Alpes et les Pyrénées se sont soulevées postérieurement..., je sais, je sais !
— Bon Dieu ! quelle érudition ! mais comme elle est de fraîche date, elle décolle... On pense donc que l’Espagne était alors rattachée à l’Afrique et c’est si vrai qu’il y a encore, à Gibraltar, une petite colonie de singes africains.
— Tiens I des singes en Europe. Je ne croyais pas qu’il y en eût, sauf au Jardin des plantes !
— Oui, des magots. Cette preuve, et bien d’autres, établissent le fait du rattachement ancien de l’Espagne à l’Afrique ; or, on a des raisons de penser, en même temps, qu’à une époque très reculée, l’Europe méridionale fut envahie par des popula-
LA FLEUR DES HISTOIRES FRANÇAISES tions qui, d’Afrique passèrent en Espagne, et de là en Gaule ; on les appelle Ibères : c’étaient des petits hommes bruns, assez analogues, probablement, à ceux qui habitent encore les montagnes de l’Atlas et les sierras espagnoles ; ce sont, peut-être, les mêmes qui ont survécu dans la partie occidentale des Pyrénées, sur les deux versants, et que l’on appelle Basques. Ceux-ci parlent un langage dont on ne connaît pas d’analogue parmi les langues de l’Europe (sauf, peut-être, chez les Esquimaux, les Hongrois et les Frisons). Quoi qu’il en soit, ces Ibères, venus d’Espagne, d’Afrique, on dit aussi de la fameuse île Atlantide qui aurait existé du côté des Canaries et qui se serait effondrée dans l’Océan, ces Ibères sont les hommes signalés les premiers par l’histoire comme venus dans notre pays.
— Alors, nous sommes des Ibères ?
— Pas tout à fait, ou pas uniquement... Je te dis, simplement, que les Ibères sont les premiers dont on trouve la trace historiquement signalée dans une partie de la Gaule méridionale. Mais, quand ils vinrent, ils trouvèrent certainement le pays occupé. On découvre, dans les entrailles de la terre, certains vestiges laissés par des hommes plus anciens encore, des hommes venus on ne sait d’où, différents, en tous cas, de l’homme actuel, des hommes qui devaient avoir une physionomie plus simiesque, le corps plus incliné vers la terre, sans doute une taille plus grande et des membres plus robustes. Si tu allais à Menton, tu verrais, aux « roches rouges », des squelettes d’hommes ayant appartenu à ces races. Au musée de Saint-Germain,
LES HOMMES DE FRANCE il y a aussi des squelettes, des crânes, des outils, des instruments, pour la plupart en pierre ou silex, ramassés de divers côtés...
— Ah ! oui, ces espèces de cailloux taillés et pointus qu’on voit dans tous les musées et qui sont rangés avec de vieilles poteries, tous marqués de petites étiquettes... Ce que c’est ennuyeux, quand les parents vous font visiter cela, sous prétexte de vous amuser, les jours de sortie ! Quoique je ne sois pas fou de peinture, j’aime encore mieux les salles où il y a des tableaux.
— Si tu étais plus instruit, cela t’intéresserait davantage ; tu pourrais reconstruire, par la pensée, la vie de ces anciens hommes qui furent les contemporains des grandes révolutions du globe, qui virent les glaciers descendre dans les vallées et qui virent se former les terrains d’alluvion. Ils vivaient côte à côte avec les animaux disparus : le grand cerf d’Islande, le mammouth, des espèces variées d’hippopotame et de rhinocéros, l’ours et l’hyène des cavernes, sans compter les animaux actuels : le loup, le renard, le sanglier, le chamois et même le cheval, mais celui-ci non dompté et courant en troupeaux dans les prairies et les brandes, comme dans la pampa.
— Ça ne devait pas être drôle de vivre en ce temps-là ?
— Et, pourtant, ces hommes anciens qui n’avaient comme armes et comme outils que des bâtons avec des cailloux emmanchés au bout, qui ne connaissaient pas l’agriculture, à supposer qu’ils eussent pu réunir des troupeaux de rennes, subissaient les plus
LA FLEUR DES HISTOIRES FRANÇAISES effroyables caprices de la nature en état de transformation perpétuelle ; ils vécurent, luttèrent, résistèrent, et nous leur devons d’avoir tracé les premiers sentiers et reconnu les premières vallées qui furent le berceau de notre douce France.
— Alors, allons-y d’une petite larme pour ces chers ancêtres !... mais, après?
— Je ne peux pas tout dire à la fois... Après, il y a eu l’homme des cavernes. As-tu déjà remarqué, dans les falaises qui avoisinent les fleuves et qui sont généralement blanches et crayeuses, des espèces de fentes ou de grottes qui se trouvent percées sur les parois à pic ?
— Oui ; j’ai vu cela. Dans un pays où j’ai été, il y a de ces grands trous où on abrite les animaux ; même parfois de vieux paysans logent là-dedans, ça n’est pas luxueux : ils appellent cela des creuttes ou des boves.
— Eh bien, naturelles ou artificielles, ces grottes sont les logements des hommes de l’âge des cavernes. Dans le Périgord sont les plus belles, et celles-là nous mettent en présence d’une civilisation des plus curieuses et beaucoup plus avancée. Ce sont, probablement, des races nouvelles venues dans le pays, — je dis des races, car on en distingue plusieurs. Il en est dont les squelettes paraissent encore bien bruts ; mais leurs œuvres sont déjà belles.
— Comment, leurs œuvres?
— Oui, c’étaient des sculpteurs et même des peintres.
— Ab ! c’est un peu fort !
— Parfaitement ; l’homme des cavernes était un
LES HOMMES DE ERANCÊ très bon sculpteur et graveur, notamment sur os et sur ivoire. Il n’y a guère de musée archéologique qui ne possède, maintenant, des exemplaires tout fait remarquables de cet art primitif : on trouve, sur des palmes ou des fragments de « bois » de rennes, sur des manches de poignard, sur des harpons, toute une décoration représentant, le plus souvent, des scènes de la vie de chasse et de la vie des pâturages à cette époque ; on y voit figurés des hommes, des femmes, des animaux, dont plusieurs espèces ont disparu ou ont quitté nos régions, le renne, le bœuf aurochs, le mammouth, — ce qui ne laisse aucun doute sur l’antiquité extraordinaire de ces débris, — et on ne peut nier le fini, le goût, le charme même de ce travail antique. Nos aïeux des cavernes étaient à proprement parler des artistes.
— Tu dis qu’ils étaient même des peintres ?
— En effet ; on a trouvé, d’abord à la grotte de la Mouthe, en Périgord, puis dans une série d’autres grottes, dans le Midi de la France, en Espagne, en Italie, des décorations gravées et peintes sur les parois des cavernes et représentant les mêmes scènes, les mêmes animaux, des huttes et, peutêtre, des cérémonies religieuses. On a de la peine à s’expliquer comment ils s’éclairaient pour exécuter et pour voir ces motifs dans ces trous sombres. J’ai vu, au Sud de l’Algérie, sur les énormes falaises de Tiout, toute une scène immense, gravée, probablement à la pointe du silex, et faisant comme une fresque représentant la vie préhistorique, les hommes levant les bras vers le ciel, dans l’attitude de Yorante, au milieu des rhinocéros, des hippopota-
LA FLEUR DES HISTOIRES FRANÇAISES mes, des éléphants et des gazelles. Tout le Sud- Oranais est plein de ces représentations, mais celles de Tiout sont les plus belles.
— Ça, c’est vraiment ahurissant !
— Puisque je te dis que je l’ai vu.
— Eh bien ! Ça renverse toutes mes idées. Moi qui croyais que, pour être peintre, sculpteur ou graveur, il fallait passer par l’Ecole des Beaux-Arts.
— Il y avait peut-être des écoles des Beaux-Arts, en ce temps-là.
— Déjà des professeurs !
— Sérieusement, il semble bien que ces hommes appliqués et adroits, qui habitaient les cavernes, furent longtemps les possesseurs paisibles de nos contrées. J’ai suivi les cours d’un homme très savant, M. Alexandre Bertrand, conservateur du musée de Saint-Germain, qui disait que l’homme des cavernes représentait le type le plus remarquable du progrès dans l’humanité.
— En effet, de singe pour devenir sculpteur et peintre, il y a de la marge !
— Mais on y a mis le temps.
— Je ne vois toujours pas nos « bohémiens » làdedans.
— Juste, nous y sommes.
— Il est à croire que les hommes des cavernes vivaient tranquillement à l’ombre des hêtres en faisant paître leurs troupeaux de rennes et en buvant du lait recueilli par eux dans des poteries grossières, lorsqu’ils virent arriver des marchands étrangers, dont ils ne se méfiaient pas, porteurs d’objets véritablement merveilleux, — tel un colonisateur mo¬
do
LES HOMMES DE FRANCE
derne chez les nègres du centre de l’Afrique. Ces marchands offrirent à vendre de la quincaillerie, des pendeloques, des aiguilles, et surtout des armes de métal, en un mot mille objets précieux pour l’utilité et l’agrément de la vie et dont on n’avait pas la moindre idée auparavant. C’était l’apparition du bronze ou de l’airain dans nos contrées. Les fabricants de ces objets avaient trouvé le moyen de fondre le cuivre et, en l’associant à l’étain, de produire ces pacotilles avec lesquelles ils venaient tenter les hommes plus primitifs ; ils suivaient les grandes voies du commerce, non sans s’inquiéter de ce qu’il y avait de bon à prendre autour d’eux.
— D’où venaient-ils donc, ceux-là?
— Ah ! voilà, on ne sait pas tout. Les uns disent qu’ils venaient du Danube, de la Scythie, du Sud de la Russie, des bords de la mer Caspienne et les rattachent à ces Sigynnes et à ces Cabires dont tous les anciens auteurs ont parlé comme de fabricants et de marchands d’objets en métal. Les autres seraient portés à croire qu’ils étaient originaires de la Norvège, de la Suède, peut-être d’un pays qui a été noyé depuis et qui se trouve actuellement recouvert par la mer du Nord : car les plus beaux objets de cuivre anté-bistoriques ont été trouvés dans ces régions. Les savants qui sont partisans de l’origine orientale, scythique ou asiatique, voient, dans nos « Bohémiens », les derniers descendants des anciens colporteurs de l’âge du bronze.
— Alors, tu vois qu’il ne faut pas les mépriser. Ils nous ont fait plus de bien que de mal. Comment s’y prendrait-on, sans eux, pour la cuisine?
— Ils n’ont pas fait que du bien... Une fois avertis de la richesse de nos gras pays, ils sont revenus en grand nombre, et, peu à peu, probablement à la suite d’événements tragiques et de guerres infinies, ils ont vaincu les hommes du silex, les ont détruits et réduits à l’esclavage, aidés probablement par quelque crise de la nature, car, à un moment donné, l’homme des cavernes disparait avec ses rennes, ses sculptures et sa vie pastorale et on trouve, en terre et sur le sol, les traces d’une autre civilisation, contemporaine des instruments de bronze et peut-être aussi des invasions venues par le Sud, si elles n’est pas apportée par elles. Ces nouveaux venus sont, peut-être, les Ibères ou les Ligures, peut-être aussi leurs adversaires.
— C’est rudement compliqué.
— Oui, c’est compliqué : car il fallut des milliers d’années pour accomplir ces transformations; vingt mille ans, trente mille ans...
— Mais, je croyais que le monde n’avait que six mille ans.
— L’histoire écrite ou traditionnelle représente au plus six mille ans, en effet. Mais, si on se reporte à l’apparition de l’homme sur la terre, il faut remonter beaucoup plus haut
— C’est à devenir fou.
— Ne te démonte pas. Écoute, plutôt, que je t’explique. Ce qui paraît le plus clair, dans tout cela, c’est que le territoire qui devint la France se trouvant placé à l’extrémité de la péninsule européenne, au point de jonction de ce continent et de l’Afrique, les invasions, venant tantôt du Nord et
LES HOMMES DE FRANCE tantôt du Sud, tantôt de l’Est et tantôt de l’Ouest, se sont rencontrées et heurtées sur son territoire, qu’elles se sont combattues d’abord, puis, peuàpeu, unies et fondues, soit par la conquête, soit par l’entente. C’est ce qui explique ces races si différentes qui se partagent la France, par exemple les blonds du Nord et les bruns du Midi. En effet, la France fut, de toute antiquité, le réceptacle et le point de fusion de tous les peuples qui circulèrent sur le vieux continent. Retiens bien cette définition : la France est un carrefour. Tu ne comprendras rien à l’histoire française si tu ne l’as toujours présente à l’esprit.
— C’est entendu, oncle Pierre ; la France est un carrefour. Je vais savoir cela comme je sais par toi : la France fut un archipel; les Alpes se sont soulevées tardivement, etc. ; je n’oublie pas tes leçons. Ab ! mais !
— Eh bien, tu vas voir comme cela s’éclaire. Les hommes contemporains de l’âge de bronze, probablement ceux venus d’Afrique, ont élevé les dolmens, les menhirs, en un mot ces pierres énormes arrangées en un ordre grossier que tu as vues quand tu es allé en Bretagne.
— Ah ! oui ! les alignements de Carnac, c’est vraiment impressionnant. Mais à quoi cela pouvait-il bien leur servir de se donner tant de peine pour soulever ces énormes blocs de pierre ?
— On a pensé que c’étaient des tombeaux ; et, en effet, on retrouve presque toujours, sous ces monuments énigmatiques, des squelettes ou des traces d’anciennes sépultures, ou des armes, soit en silex,
LA FLEUR DES HISTOIRES FRANÇAISES soit en bronze, des poteries, etc. On a même donné à cette civilisation, beaucoup moins fine et moins artistique que la précédente, mais plus robuste et plus éparse, un nom, provenant d’une des plus belles stations que l’on ait découvertes ; c’est la civilisation de Halstatt, caractérisée par les monuments mégalithiques.
— On ne faisait donc qu’enterrer les morts en ce temps-là ? Ce qu’il y en a, ce qu’il y en a en Bretagne de ces monuments. On dirait un cimetière !
— Précisément ; on pense que la Bretagne, située à l’extrémité du monde, car, en somme, au delà on ne voyait plus que l’Océan, on pense donc que la Bretagne fut considérée comme un lieu propice pour enterrer les morts, au moment du grand voyage. Plus tard, au moyen âge, on transportait, de même, les morts illustres de toutes les contrées de l’Europe aux Aliscamps ou Champs-Elysées auprès d’Arles. La Bretagne serait une vaste et formidable nécropole, se perdant dans la nuit des temps.
— Et alors, ce sont ceux-là qui sont les Gaulois; car il faut pourtant bien qu’il y en ait eu des Gaulois en Gaule P
— J’y arrive. Les Gaulois succédèrent aux hommes des monuments mégalithiques et adoptèrent probablement certains de leurs usages. C'est toute une nouvelle histoire qui commence. Sur celle-là, nous sommes mieux renseignés... Mais, voilà le haut de la côte. Roulons, pour arriver avant la nuit close. Je t’expliquerai la suite, une autre fois.
LES HOMMES DE FRANCE
Dans une chambre d’auberge; un. jeune homme achève sa toilette; un monsieur plus âgé, tout prêt à partir, est venu le rejoindre. L’oncle et le neveu, déjà nommés.
— Eh bien ! Partons-nous, oui ou non?
— Pour le temps qu’il fait, ça ne presse pas.
— Tu as toujours de bonnes raisons pour ne pas te coucher et pour ne pas te lever.
— Voyons, il pleut des hallebardes !
L’oncle s’approchant de la fenêtre. — Ma foi, tu as raison ; ça recommence. Une éclaircie m’avait donné quelque espoir : mais c’est bien pris dans le bas, cette fois. Nous en avons pour la matinée. Il faisait si beau, hier soir.
— Tiens, regarde donc, une araignée : « Araignée du matin, chagrin I »
— Puisque tu cites des proverbes, il y a aussi : « La pluie du matin n’empêche pas le pèlerin. »
— D’où ça vient, les proverbes, toi qui sais tout ?
— Ils remontent, sans doute, à l’époque où l’écriture étantpeu ou pas connue, on confiait l’acquit de l’expérience humaine à la mémoire. Par la répétition de l’assonance ou de la rime qui ramène la cadence, on aide le souvenir et on facilite son travail. L’habitude qu’on a, dans les écoles, de réciter des leçons en les rythmant vient de là. Si tu avais été en Algérie, tu aurais vu que, dans les écoles musulmanes, les medersahs, rien ne s’apprend que par une sorte de chant monotone. On dit que les druides
LA FLEUR DES HISTOIRES FRANÇAISES confiaient à la mémoire des enfants des poèmes infinis où se trouvaient exposées les traditions religieuses, historiques, scientifiques, etc. On se servait beaucoup plus de la mémoire, autrefois, qu’on ne le fait aujourd’hui.
— Les druides, c’étaient les prêtres des Gaulois. Nous avons toujours une leçon en retard, oncle Pierre. Si tu veux la commencer, autant aujourd’hui qu’un autre jour. Il pleut, tu pieux : ça se conjugue et j’aime mieux t’écouter que de rouler dehors sous la pluie.
— Je veux bien. Si je t’ennuie, tu le diras et nous irons faire un tour dans le village.
— Attends, que je m’assoie confortablement à cheval sur une chaise et que j’allume une cigarette. Maintenant, vas-y : mes oreilles ont soif.
— Nous avons donc reconnu, dans l’antiquité préhistorique, plusieurs âges consécutifs dont il est impossible d’établir la date d’apparition et de disparition. Peut-être l’homme existait-il dès l’époque tertiaire ; mais cela est douteux : en tous cas, il est répandu, dans nos régions, dès les formations quaternaires. Il y a, d’abord, les hommes de l’âge de pierre qui se classent en deux catégories : les plus anciens (époque paléolithique ou de la pierre taillée), les plus modernes, relativement (époque néolithique ou de la pierre polie). Vient ensuite l’époque du bronze que M. de Mortillet appelle Tsigonium, et qui correspond à l’âge des dolmens et des mégalithes. Probablement, c’est aussi le temps des grandes invasions venues du Midi, Ibères et Ligures.
Une autre invasion se produit, après des siècles,
LES HOMMES DE FRANCE dans le Sud de la France, sur les bords de la Méditerranée. Des navigateurs partis de l’Asie Mineure et de la Syrie, les Phéniciens d’abord, mille ans avant notre ère, puis les Phocéens, cinq siècles plus tard, fondent les ports qui s’échelonnent sur le golfe du Lion, depuis Monaco, dédié àMelkartou Hercule, jusqu’à Nice (Niké la victoire), jusqu’à Marseille, jusqu’à Port-Vendres (Port de Yénus-Astarté). Ces faits sont très connus et on a dû t’enseigner, dans tes classes, qu’un navigateur marseillais, Pythéas, avait franchi le détroit de Gibraltar ou colonnes d’Hercule, avait navigué le long de l’Espagne, gagné la presqu’île de Bretagne, suivi la Manche, s’était engagé dans la mer du Nord et, ayant longé le Danemark actuel, avait reconnu les Teutons de la mer Baltique.
Ainsi, la Gaule entière était contournée par les navigateurs méditerranéens ; elle était reportée sur les vieux « guides de la mer » et « portulans » phéniciens, avant peut-être qu’elle n’ait été parcourue, de part en part, par les caravanes et les marchands suivant le cours du Rhône et celui de la Saône pour gagner la mer du Nord.
Imagine-toi les reconnaissances que font, aujourd’hui, nos expéditions militaires et maritimes en Afrique : c’est un peu le même procédé qui fut employé pour pénétrer la Gaule ancienne. Les escales fondées sur la côte servaient de pierre d’attente, comme nos propres établissements sur les rivages de nos futures possessions.
Il semblait que la Gaule était destinée à cette conquête méditerranéenne, lorsqu’un nouveau coup de
LA FLEUR DES HISTOIRES FRANÇAISES balancier fut donné et ce fut du Nord que vint une autre conquête.
— Ah ! oui, la France est un carrefour.
— Parfaitement. On a cru, jusqu’ici, que ceux-ci venaient de l’Asie par la vallée du Danube. Peutêtre, si on remonte à un passé extrêmement éloigné ; mais la race de ces envahisseurs paraît s’être formée beaucoup plus près de nous. C’étaient des Européens ; ils habitaient les côtes de la mer du Nord, depuis la Hollande actuelle jusqu’à la Baltique : ils sont des Germains, des Teutons ou, plus exactement, des Normands.
— Pourquoi ne restaient-il pas chez eux ? On ne peut donc jamais être tranquille.
— Les historiens antiques ont donné de leur déplacement plusieurs raisons : excès de la population, dissensions intestines, goût du changement et de l’aventure. Mais il semble bien qu’ils aient été chassés surtout, de leur domicile maritime, par l’effondrement des terres basses et par l’envahissement des eaux. Quoi qu’il en soit, ils suivirent les rivages de la mer du Nord et ils occupèrent, par masses successives, les provinces septentrionales delà France actuelle jusqu’à la Loire et même au delà. Ceux-là, tu les connais, ce sont les Celtes ou Gaulois.
— Ah 1 nous y voilà !
— Oui ! S’il est une description classique, c’est celle que les écrivains de l’antiquité nous ont faite de ce peuple aventureux qui épouvanta, pendant des siècles, tout le bassin méditerranéen. Ils avaient le corps de haute stature, le teint blanc, la barbe et les cheveux blonds ou roux, la physionomie farouche
LES HOMMES DE FRANCE avec les yeux bleus ou verts et les grandes moustaches rousses pendant de chaque côté de la bouche. Ils se grandissaient encore en se coiffant d’un casque de métal, surmonté d’un cimier, avec museau de bête ou bec d’oiseau de proie, et accompagné de cornes d’élan, de buffle ou de cerf. Brandissant le grand sabre à un seul tranchant, de bronze d’abord et ensuite de fer, ils offraient un spectacle terrible quand leur horde se précipitait sur l’ennemi.
— Ce sont bien ces Gaulois qui, commandés par Brennus, ont pris Borne et tué les sénateurs assis sur leurs chaises curules P
— Oui : ce sont les mêmes. Tu connais les descriptions que l’on a faites de leurs mœurs et de leurs caractères et dont l’on a rapproché, depuis, certains traits du tempérament français actuel, leur hardiesse, leur impétuosité sur les champs de bataille, leur prompt découragement et leur versatilité. On signalait aussi leur emphase grandiloquente, leur aptitude à la parole, leur sens artistique, leur amour des récits et des contes, la facilité avec laquelle ils s’adaptaient aux coutumes et aux mœurs des peuples étrangers, et, il faut tout dire, leur goût pour les boissons fermentées, le vin, la bière ou cervoise, l’hydromel.
Les Gaulois habitaient à la fois la ville et la campagne, car ils aimaient la société des hommes et en même temps la chasse et les exercices violents. Leurs maisons étaient rondes, vastes, construites de chaume ou de claies. Les centres d’habitation un peu importants étaient fortifiés : et l’on retrouve sur le territoire français, maintenant qu’on y regarde de
LA FLEUR DES HISTOIRES FRANÇAISES plus près, un nombre incroyable de points fortifiés des châteaux, oppida, castra, castellets, castillons, qui prouvent que nos ancêtres n’entendaient pas se laisser envahir sans résistance. La Gaule était, à la lettre, hérissée de places fortes.
— César en sut quelque chose.
— Mais ils ne se contentaient pas de la défensive. Ils prirent l’offensive, et cela un peu partout, et par toutes leurs frontières. Leurs bandes débordèrent sur l’Italie, sur le Danube, sur la Grèce, sur la Thrace, enfin sur l’Asie où ils fondèrent un Etat qui dura plusieurs siècles, la Galatie. Partout où ils survenaient, ils détruisaient les temples, réduisaient au silence les oracles, enlevaient les femmes et les filles après voir massacré les hommes ou les avoir emmenés comme esclaves. Le monde antique tremble au bruit de leurs pas. L’imagination populaire se nourrit des légendes effrayantes ou émouvantes qu’inspira la « terreur gauloise ». Le cavalier gaulois, intimement uni à la bête puissante qu’il montait, apparut comme un type nouveau de beauté devant les yeux surpris de ces admirables connaisseurs en hommes qu’étaient les peuples du bassin méditerranéen. Les sculpteurs grecs se sont efforcés de saisir le caractère à la fois mâle et candide de cet ennemi qu’on ne savait que craindre sans pouvoir ni le mépriser ni l’aimer.
— Il me semble que les Méditerranéens se sont bien vengés par la suite.
— Oui. Nous approchons des temps où la grandeur gauloise se heurta à la grandeur romaine. Le combat fut long, il dura plusieurs siècles. Mais, à la
LES HOMMES DE FRANCE fin, comme tu le sais, les Romains l’emportèrent ; César battit Vercingétorix. La Gaule celtique devenait la Gaule romaine. C’était, une fois de plus, l’invasion par le Sud qui refoulait l’invasion venue du Nord ; c’était un nouveau coup de balancier, une nouvelle alternative.
— Allons, vas-y, oncle Pierre ! La France est un carrefour !
— Je ne vais pas te répéter le récit bien connu de la conquête de la Gaule par César, de la résistance désespérée, mais mal concertée, que les habitants opposèrent aux légions romaines ; tu connais les exploits de Vercingétorix, son effort pour unir, en un seul faisceau, les résistances gauloises, sa défaite à Alesia et les victoires définitives de César, qui le portèrent jusqu’en Germanie, jusqu’en Angleterre. César fut un grand semeur de civilisation. Il changea la face du monde en changeant la face de l’Europe : c’est par lui que la civilisation méditerranéenne pénétra définitivement dans ces régions fertiles et puissantes qui devaient, à leur tour, conquérir l’univers. La guerre est quelquefois, comme la paix, un puissant moyen de propagande. Les victoires de César ont ouvert l’intelligence humaine aux admirables doctrines qui s’étaient élaborées en Asie, en Grèce, en Italie, et qui, au temps même de César et d’Auguste, aboutirent au christianisme.
— Dis-moi, qu’est-ce que le « camp de César » qu’il y a près de chez nous ? César est donc venu en cet endroit?
— C’est possible ; comme il nous a laissé un récit admirable de ses expéditions, qu’on appelle les
LA FLEUR DES HISTOIRES FRANÇAISES Commentaires, il serait facile de savoir, en consultant cet ouvrage, s’il a réellement occupé ces régions ; mais il arrive très souvent que la tradition donne le nom de « camp de César » à des enceintes militaires qui ont servi aux légions romaines ou gallo-romaines, même longtemps après la mort du fameux Jules César. N’oublie pas que tous les empereurs qui ont succédé au premier empereur romain, c’est-à-dire Auguste, s’appelaient des Césars.
— Est-ce que les Romains ont tué ou asservi tous les Gaulois ?
— Penses-tu? Bien au contraire. Ils ont pris en main la haute direction politique et militaire du pays ; par la supériorité de leur civilisation, leur langue, leurs mœurs, et même leur religion se sont imposées. Mais ils n’ont nullement détruit la race, ni même contrarié son développement. Ils y ont plutôt aidé. Entre les tendances initiales du peuple conquérant et du peuple conquis, il n’y avait pas de contradiction absolue ; dans les deux langues, il existait même une certaine parenté. L’union s’est faite rapidement. En moins de trois siècles, on ne distinguait plus, en Gaule, les Gaulois et les Romains ; tous étaient des Gallo-Romains. Les Gaulois reçurent, comme tu le sais, le droit de cité à Rome. Plusieurs Gaidois furent empereurs. Le célèbre Julien, connu sous le nom de Julien l’Apostat, et qui serait plus justement nommé Julien le Philosophe, aimait la Gaule et avait une préférence marquée pour le séjour de Paris. La Gaule romaine prit un grand développement. Des villes nouvelles, Lyon, Paris, Autun, brillèrent d’un éclat déjà in-
LES HOMMES DE FRANGE comparable. Enfin, tout annonçait l’avenir magnifique qui devait être celui de la France.
— C’était trop beau; cela ne pouvait pas durer.
— Juste. La décadence des mœurs et des institutions dans l’Empire romain eut pour résultat un affaiblissement général de l’activité et de l’énergie publiques. Les frontières furent mal défendues, les places fortes négligées ; Rome s’abîma sous le poids de sa propre domination ; l’Empire se divisa d’abord en deux parties, avec deux capitales, Rome et Constantinople, et, finalement, il s’écroula. Ne l’oublie pas, mon neveu, les peuples, comme les hommes, ont besoin d’être forts pour être respectés, ils doivent être maîtres d’eux-mêmes pour que les autres ne deviennent pas leurs maîtres. Quand un animal est blessé, les autres le pillent et le mangent ; de même les nations. Il n’y a pas de phrase sur le pacifisme et l’humanitarisme qui empêche un vainqueur de dévorer un vaincu. Tu connais la fable du loup et de l’agneau :
— Eh ! je sais que de moi tu médis l’an passé.
— Comment l’aurais-je fait si je n’étais pas né,
Reprit l’agneau ; je tette encore ma mère.
— Si ce n’est toi, c’est donc ton frère.
— Je n’en ai point. — C’est donc quelqu’un des tiens.
Là-dessus, au fond des forêts Le loup l’emporte, et puis le mange,
Sans autre forme de procès.
C’est l’éternelle histoire, et il n’y a de surprenant que la niaiserie de l’agneau « qui tette encore
sa mère » et qui croit qu’on peut opposer des raisons
aux loups dévorants.
— Alors, c’est le tour de nos bons Gallo-Romains de se faire avaler ?
— Oui ; et ils l’ont été par leurs frères, les Germains, autrement dit les Allemands. Ils avaient des origines communes, mais depuis longtemps oubliées. Pour des raisons analogues à celles qui avaient déterminé les premières invasions gauloises, les expéditions germaines se mirent en route à partir du me siècle. Elles forcèrent le Rhin et occupèrent peu à peu la Gaule, l’Espagne, l’Italie, l’Afrique, enfin tout le monde romain. Derrière, survinrent d’autres hordes slaves, asiatiques, mongoles, comme celles d’Attila. La riche Gaule romaine passa, de nouveau, par des temps affreux. On eût dit que, cette fois, c’était la fin de tout. Il y eut une dislocation générale de la vie sociale et de la civilisation.
Pourtant, après plusieurs siècles de luttes acharnées entre les différents éléments en fusion, une sorte d’apaisement se fit : on commença à y voir clair. L’Empire romain avait succombé ; les tentatives faites pour le reconstituer, même la plus puissante et la plus illustre de toutes, celles de Charlemagne, échouèrent. Mais, parmi les débris du vaste Empire, de nouvelles nations étaient nées, et vivaient sous un régime plus voisin de la terre, le régime féodal. En Gaule, un de ces peuples se distinguait déjà : celui qui, du nom d’un des groupements germains envahisseurs, avait reçu le nom de Francs. Ce nom était germanique ; la famille des rois qui dominait
LES HOMMES DE FRANCE cette formation nouvelle était germaine ; mais dans le pays qu’elle domine, le fond de la population, la langue, les mœurs, la religion restèrent, en somme, gallo-romains et méditerranéens. En un mot, un peuple nouveau, le peuple français, apparut comme le fils et l’héritier des populations tantôt septentrionales, tantôt méridionales, qui avaient successivement envahi le territoire où il allait grandir à son tour. La France unit, en elle, toutes les races et toutes les civilisations européennes.
— Cette fois, c’est bien fini; après les invasions germaines il n’y a plus d’affaires ; on va pouvoir respirer.
— Pas absolument. Si je voulais, je te montrerais l’histoire alternative se poursuivant à travers les siècles ; je te rappellerais les Normands qui envahirent et occupèrent la Normandie et, par contre, les Maures ou Sarrasins qui poussèrent leurs excursions jusqu’à Poitiers et qui furent longtemps les maîtres de certaines parties de la France méridionale. Je te montrerais la France en lutte contre l’Angleterre au Nord, puis contre l’Espagne au Midi, les rois d’Angleterre maîtres de Paris au xve siècle, et les rois d’Espagne maîtres de Paris, à l’époque de la Ligue, au xvie siècle. Je te rappellerais l’invasion des alliés par toutes nos frontières, eni8i4eti8i5, et celle des Allemands en 1870. Car, la menace est toujours présente pour la France : au moindre signe de défaillance, elle devient une proie. La France est obligée de se défendre sans cesse et de sacrifier tout à son indépendance. En temps normal, elle est un carrefour ; en temps de crise, elle est une place
forte assiégée ; si elle se relâche un seul instant,
elle est perdue.
— C’est pour cela que tout Français doit être soldat.
— Oui, s’il veut être libre.
— En définitive, sommes-nous des Germains, des Gaulois, des Romains, des Ligures, des Aryens, des Tsiganes, des hommes des grosses pierres, ou des hommes des cavernes ; quoi ?
— Eh bien, nous sommes de tout cela un peu. Les hommes de France sont des sangs mêlés. L’univers est plein de leurs parents... Tiens, tu vois ce gros monsieur qui traverse la rue : son teint brun, ses pommettes saillantes, ses yeux ronds et à fleur de tête. . . il a peut-être du sang de Mongol ; à le voir on croirait un descendant de quelque soldat d’Attila. L’homme des cavernes, il est là derrière son comptoir, dans la boutique en face, repassant ses additions ; sous ses lunettes, ses arcades sourcilières saillantes lui donnent quelque ressemblance avec le crâne du Neanderthal.
— C’est très drôle ce que tu racontes là. Je ne m’étais jamais imaginé un employé des contributions indirectes sous la forme d’un préhistorique.
— Pourtant?... Nos ancêtres sont, nécessairement, ceux qui ont habité le sol, sans solution de continuité, depuis des siècles, et on retrouve la trace de leur existence, de leur travail, de leur volonté, de leur « vouloir vivre », dans tout ce qui nous vient d’eux : langue, progrès matériel, mœurs, religions, aspirations, idéal ; et c’est pourquoi on dit que
LES HOMMES DE FRANCE
'homme est « fonction de ses ancêtres », c’est-àdire leur résultat, leur produit.
— La race de tous les Français se confond-elle dans ce même passé anonyme?
— En gros, on distingue, en France, deux grandes divisions, les hommes du Midi et les hommes du Nord; la Loire les sépare. Mais ils ne forment, maintenant, qu’une seule et même nation, parce qu’une longue histoire commune et une fraternité invincible les a réunis. Ayant souffert et prospéré ensemble, ils sont unis pour jamais et leur union, commeje te le disais tout à l’heure, fait la fusion de deux mondes... Mais, vois donc, le soleil luit; l’homme des cavernes a quitté son comptoir et ses gros yeux d’antédiluvien considèrent le temps avec satisfaction. Allons vite, mangeons un morceau, et en route... Il faut, maintenant, rattraper le temps perdu et jouir du beau ciel de France qui encourageait nos ancêtres nomades, quand, comme nous, ils parcouraient le pays en quête d’émotions et d’aventures, qui sont toujours les mêmes et qui paraissent toujours nouvelles aux voyageurs.
LA PATRIE FRANÇAISE
LA PATRIE FRANÇAISE
es peuples qui, en se groupant, ont formé la
Au nation française, n’appartiennent nullement à une race homogène ; comme dit le proverbe, « il en est qui viennent du Nord, il en est qui viennent du Midi » . Le territoire où la nation s’est développée offrait, il est vrai, des conditions naturelles favorables à l’unité ; mais les hommes qui se rencontraient sur ce territoire, arrivant des quatre points cardinaux, s’ignorant complètement, étaient plutôt hostiles les uns aux autres, puisqu’ils s’étaient bousculés rudement pour faire place aux invasions successives. Leurs origines sont distinctes, leur aspect divers, leurs caractères différents.
Voilà le Flamand, homme du Nord, grand, gros, blond, fortement charpenté, sage, industrieux et lent; il paraît n’avoir rien de commun avec le méridional, petit, noir, pétulant, subtil discoureur et profond politique.
Ces deux types, très accentués, ne sont pas les seuls; ils se mêlent à d’autres non moins caractérisés et, par la combinaison des traits différentiels, se multiplient à l’infini. Comment confondre un
Breton et un Corse, un Lorrain et un Basque, un Lyonnais presque Suisse, un Normand presque Anglais? Et pourtant, tous ces hommes, de visages, de sentiments, et de caractères si distincts et si affirmés, se reconnaissent tous, avec joie, avec enthousiasme, sous le nom générique de Français.
Parmi les Français d’aujourd’hui, ceux qui restent en France, ceux qui, comme on dit, ne sont jamais sortis de leur village, remarquent plutôt les différences que les analogies ; on les voit se critiquer amèrement les uns les autres, se reprocher leurs défauts, leurs ridicules, leurs faiblesses, avec une persistance qui paraît fille d’une rancune éterternelle. On ne sait pourquoi ils sont si sévères : puisqu’ils voudraient les autres tellement parfaits, qu’ils commencent donc par s’amender euxmêmes !...
Les proverbes circulent et enveniment les traditionnelles séparations : « Parisiens, têtes de chiens.. Guépins d’Orléans... Normands qui ne disent ni oui ni non... Quatre-vingt-dix-neuf moutons et un Champenois font cent bêtes... Picard, ta maison brûle. — Quéque ça me fait; j’ai l’clé dans m’poque. »
Mais ces mêmes hommes, de langage si âpre et si acéré, s’ils se retrouvent en pays étranger, se rapprochent, se groupent, arborent les trois couleurs dans les cérémonies publiques, frissonnent aux premiers accents de la Marseillaise et se réunissent pour parler, les larmes aux yeux, de la « doulce France » ; le bannissement est considéré comme le plus grave des châtiments après la peine de mort,
LA PATRIE FRANÇAISE et ceux qui sont exilés n’ont qu’un rêve : revenir mourir sous le ciel qui les a vus naître.
Comment cette union indestructible, cette unité des esprits et des cœurs a-t-elle pu se former? Comment, entre tous ces hommes, si différents l’un de l’autre et parfois si malveillants l’un pour l’autre, a-t-il pu se créer un contact si intime, une solidarité si étroite? C’est ce que l’histoire nous raconte ; l’histoire de France expose les titres de la parenté française : mais, cette histoire, il faut la bien comprendre.
On croit, généralement, que l’histoire d’un pays, c’est une liste de dates et de faits, fastidieux dans leur glaciale énumération, n’intéressant que peu l’esprit et nullement le cœur. La connaissance de l’histoire ne serait donc qu’une affaire de mémoire et quand quelqu’un sait bien « les dates des rois », comme on dit, il est réputé « fort en histoire », même s’il n’a jamais été ému par les lointaines et touchantes intimités françaises.
Il faudrait substituer, à ces exposés trop indifférents, des récits plus vifs et plus animés, pareils à ceux d’un voyageur qui, au retour d’un long voyage, tient son auditoire suspendu à ses lèvres et fait passer les émotions dans l’âme de ceux qui l’écoutent.
L’histoire d’un pays est — et doit être dans son enseignement — comme le souvenir des péripéties d’une périgrination aventureuse accomplie pendant des siècles par une famille, une antique famille qui survit à toutes les autres et qui les contient toutes. Il ne s’agit pas seulement de connaître des listes de noms ; il faut essayer de saisir le lien des âmes.
Tous ces hommes, d’origines si différentes, sont devenus des frères ; ils tiennent l’un à l’autre par une vocation plus forte que leur propre volonté et à laquelle ils ne peuvent renoncer, même s’ils voulaient l’oublier : car on n’arrache pas les fibres de son être.
Comment donc cela s’est-il fait? C’est à cette question que doit répondre la véritable histoire de France, l’histoire de la patrie française.
Au moment où l’histoire de la Gaule finit et où commence l’histoire de France, il y avait, sur le territoire borné par le Rhin, les Alpes, la Méditerranée, les Pyrénées et l’Océan, cinq dominations séparées, cinq empires distincts, reproduisant, chacun, les traits des diverses invasions qui s’étaient rencontrées dans ce cirque si parfaitement délimité. Les Romains, venus du Midi, possédaient encore la région dont Paris était le centre avec Reims, Troyes, Châlons-sur-Marne, Reauvais. Les Francs, venus d’Allemagne, pénétraient en coin par la frontière du Nord-Est ; appuyés sur le Rhin et sur les fleuves belges, ils avaient Cologne, Coblentz, Tournai, Thérouanne, Cambrai.
Les Rurgondes, autres Germains, s’étendaient, du Rhin et des Alpes jusqu’au Rhône, avec Dijon, Autun, Lyon, Vienne, Grenoble, Sisteron, Orange. Les Wisigoths et les Ostrogoths occupaient tout le Midi, c’est-à-dire l’Aquitaine, la Narbonnaise et la province d’Arles. Les Prêtons ou confédération armoricaine, représentant les anciennes populations celtiques, avaient reconquis leur indépendance dans la péninsule de Rretagne jusqu’à la Mayenne.
LA PATRIE FRANÇAISE
Parmi tous ces peuples, il s’agissait de savoir quel serait celui qui l’emporterait, lequel aurait l’autorité nécessaire pour imposer aux autres ses vues, ses intérêts, sa langue, sa conception de l’existence commune, c’est-à-dire nationale. La France deviendrait-elle celtique, romaine, gasconne, ou germanique ?
Elle devait être un peu tout cela à la fois, mais avec une orientation qui la guiderait, avec une certaine prééminence d’un des peuples, que les autres accepteraient, avec une direction initiale et continue de l’une des régions sur les autres, reconnue, d’un commun accord, comme la plus nécessaire, la plus opportune, la plus adroite et la plus forte.
Ce peuple élu, ce peuple choisi, choisi par les lois éternelles qui président aux destinées de l’humanité, désigné par les convenances géographiques, ethnographiques, économiques, reconnu enfin par l’adhésion successive de ceux qui auraient pu entrer en concurrence, ce fut le peuple qui habitait sur les bords de la Seine, à proximité de la trouée belge et de la ligne du Rhin, portes ouvertes à toutes les invasions ; ce peuple dont le fonds était formé par les Parisii de Lutèce, mais qui, encore romain, réunissait les divers éléments venus du Nord et du Midi, rapprochés et confondus dans cette admirable campagne que crée le fleuve aux sinueux détours.
Le rôle spécial de la génération qui eut pour roi Clovis, fut précisément d’entrevoir ces hautes destinées et d’unir, en un mariage désormais indisso-
LA FLEUR DES HISTOIRES FRANÇAISES lubie, l’élite des envahisseurs germains avec les derniers Gallo-Romains tenant bon sur ce point prédestiné. En acceptant, avec la religion chrétienne qui était celle de ces Gallo-Romains, leurs mœurs, leur langue, leurs coutumes, elle orienta vers la civilisation latine les rudes soldats sortis des forêts et des marécages de la Germanie. L’anecdote du vase de Soissons est un symbole : le grand chef des Francs était décidé à faire respecter les monuments de la civilisation antérieure. Ainsi se produisit, par l’union des vainqueurs et des vaincus, un noyau, une formation centrale, héritière du passé et initiatrice de l’avenir. Et cette formation s’appela d’un nom nouveau et extrêmement significatif: France, Ile-de-France !
Les victoires de Clovis tracèrent comme une esquisse de la future domination française, en étendant les conquêtes d’un empire si jeune presque jusqu’aux limites de l’ancienne Gaule, sauf la Bourgogne, et il dégagea ainsi, de la traditionnelle hégémonie romaine, la notion complète d’un peuple français. Désormais, le peuple habitant ce pays apparut comme une nation à part ; mais ni le pays, ni le peuple n’étaient pas encore prêts pour l’unité. Sous les successeurs de Clovis, la Gaule franque ou française fut de nouveau démembrée.
La génération qui eut à sa tête la famille des Carlovingiens, et dont le représentant le plus illustre fut Charlemagne, conçut un autre dessein. S’appuyant sur l’hégémonie chrétienne qui commençait à s’affirmer autour du pape de Rome, elle prétendit reconstituer le vieil empire romain occidental
LA PATRIE FRANÇAISE en lui apportant un puissant appoint de territoires et de populations germaniques ; on eût voulu, en quelque sorte, infuser des forces nouvelles dans l’ancien corps en déliquescence. L’empire carlovingien s’étendit, un moment, de la mer Baltique et de la Drave jusqu’à l’Océan et à la Méditerranée avec les péninsules italienne et ibérique. La France, l’ancienne Gaule était englobée dans ce grand tout, et elle était son centre naturel. Une tentative si colossale dépassait, de beaucoup, les ressources et les possibilités de cette époque, peut-être même étaitelle au dessus des forces humaines. L’empire de Charlemagne se disloqua, comme s’étaient disloqués auparavant l’empire romain et le royaume éphémère de Clovis. Il faut des siècles pour créer ce qui doit durer des siècles.
Après Charlemagne, la France se trouva donc brisée en morceaux comme une glace qu’on eût jetée par terre. Alors commença l’ère féodale, une des plus pénibles de l’histoire. Cette époque, rejoignant l’antiquité aux temps modernes, a été appelée le moyen âge. La France était divisée, alors, en un grand nombre de petits Etats indépendants hostiles les uns aux autres et, par conséquent, impuissants. Beaucoup de pays, qui forment à peine un canton d’aujourd’hui, s’intitulaient principautés et prétendaient mener leur vie à leur façon sans recourir à leurs voisins, ni à une autorité commune. Autant de taupinières que le pied du passant foule sans abaisser leur entêtement orgueilleux.
Ceux qui, aujourd'hui, prétendent rejeter le lien national, ceux qui croient pouvoir vivre seuls, sans
LA FLEUR DES HISTOIRES FRANÇAISES apporter à l’œuvre séculaire les sacrifices, d’ailleurs légers, qu’elle réclame, ceux-là n’ont qu’à relire l’histoire du moyen âge : ils verront ce qu’était la vie particulière, quand il n’y avait ni ordre, ni discipline, ni prévoyance communes.
Sur chaque motte de terre, une forteresse était élevée où s’enfermaient des hommes d’armes qui, sous la conduite d’un chef brutal, tenaient sous leur coupe tout le « plat pays». On voit encore une image de ces temps affreux dans certaines régions de l’Afrique où les Touareg et d’autres peuples pillards exploitent les tribus paisibles des oasis et les soumettent à des razzias régulières pour profiter de leur travail et ramasser le plus clair de leurs récoltes.
Entre chaque petite principauté c’était, en outre, une guerre perpétuelle ; les hommes étaient réquisitionnés pour renforcer ces petites armées employées presque exclusivement à la destruction ; ceux qui n’étaient pas soldats par goût, le devenaient par force et le tout aboutissait, en fin de compte, à un continuel et constant pillage et brigandage.
Il n’y a pas lieu d’insister sur ce tableau souvent peint et repeint. Peut-être même a-t-il été parfois trop assombri. On ne peut nier que, dans cette société, si disloquée et si troublée, il ne se soit produit des œuvres magnifiques, comme les premières cathédrales gothiques, qu’il n’ait même fleuri une certaine civilisation, surtout dans les villes qui avaient gardé quelque chose de l’empreinte romaine.
LA PATRIE FRANÇAISE
Mais ce qui est certain aussi, c’est que les populations et surtout les populations rurales trouvaient ce régime insupportable, et que la féodalité n’a guère eu pour résultats, si on la considère en ellemême, qu’une accumulation effroyable d’hostilité, de rancœur et de haine. Quand le despotisme se fait sentir de près, quand il est exercé par des hommes qui ne sont que des voisins et des parents, il est plus cruel et plus acharné peut-être que quand il plane sur de vastes régions et qu’il tombe de haut sur des populations le subissant pour obtenir, de lui, ce dont ils ont besoin par-dessus tout, c’est-à-dire la paix.
Tel fut l’état des esprits au moment où le moyen âge touchait à sa fin. Tout plutôt que de continuer à subir les tyrannies locales ; tout plutôt que le donjon sans cesse menaçant; tout plutôt que l’union du seigneur laïque et du seigneur ecclésiastique pour l’exploitation du pays ; tout plutôt que le morcellement, la discorde, la guerre intestine sans but et sans fin. Ce que les populations voulaient maintenant, c’était une autorité assez puissante et assez régulière pour mettre un terme à cet état de choses insupportable.
Et c’est pourquoi la royauté française vit, à un moment donné, se tourner vers elle les vœux ardents de la grande majorité du pays. Que lui demandait-on ? Constituer une France où il y eût place pour tous les Français.
Telle fut précisément l’œuvre de la dynastie des Capétiens, personnifiée surtout par les saint Louis, les Philippe le Bel, les Charles VII, les Louis XI,
LA FLEUR DES HISTOIRES FRANÇAISES et ensuite les Bourbons depuis Henri IV. La royauté française représenta, aux yeux du peuple, ce commandement, cette discipline, cette organisation nationale dont le pays avait besoin, avant tout, pour constituer un vaste territoire unifié et y faire régner l’ordre social. La royauté française fut un organisme indispensable aux temps où il parut, organisme dont les deux caractères principaux sont d’avoir été à la fois militaire et justicier: militaire pour la conquête, et justicier pour la discipline. Aussi le roi de France tient, dans l’une de ses mains, l’épée et dans l’autre la main de justice, c’està-dire qu’il exerce l’autorité dans la guerre et dans la paix.
Un chef à Paris, capable de réprimer les violences des seigneurs, grands et petits, répandus sur toute la superficie du territoire, tel fut l’appel qui s’éleva, enfin, du fond de toutes les provinces françaises, depuis la mer du Nord jusqu’aux Pyrénées, et c’est ce qui facilita singulièrement la conquête et l’organisation de la France par la royauté, puisque la France alla au-devant et mit elle-même, en quelque sorte, la main à l’œuvre.
Que l’on comprenne bien cela: le roi Capétien, qui part de Paris pour envahir une province et tâcher de la tirer du chaos dont elle souffre, n’est pas un ennemi venu du dehors : c’est, la plupart du temps, un libérateur. Les bourgeois des bonnes villes vont au-devant de lui et lui offrent les clefs des portes sur un coussin de velours. Dans presque tous les pays, il y a un parti royal, et c’est le parti populaire, irrité par la tyrannie aristocratique. Les peuples
LA PATRIE FRANÇAISE sont les alliés des rois, quand ceux-ci ne se présentent pas comme les alliés des seigneurs. Les provinces les plus reculées les demandent ; et il suffit qu’ils promettent de respecter les usages et les privilèges locaux pour que toute résistance tombe. Les seigneurs, malgré leurs forteresses, sont impuissants parce que la terre elle-même conspire contre eux : c’est dans ce sens qu’il est permis de dire que l’unité française fut surtout l’œuvre du peuple français.
Qu’on suive, dans sa gestation laborieuse mais soutenue, l’entreprise à la fois militaire et pacifique qui porta, peu à peu, les limites du royaume de France jusqu’aux frontières actuelles : la France alla en «s’arrondissant », du centre aux extrémités, parce que de nouvelles couches nationales se déposaient sans cesse et spontanément sur le premier noyau résistant.
Dans l’ordre féodal, une certaine hiérarchie faisait considérer Je suzerain suprême comme le chef de tous les vassaux : c’est à la faveur de ce principe, reconnu par tous, que le roi de France se fit accepter comme le régulateur suprême de la vie publique, qu’il put appeler à sa barre les seigneurs et « réunir à sa couronne », comme on disait, les territoires sans maîtres ou dont les [maîtres avaient abusé. Cette ambition des rois de France ne fut pas toujours exempte de fraudes, de dol et de violence ou de fourberie ; mais elle s’appuyait sur une idée juste, sur une nécessité inéluctable ; c’est pourquoi, grâce à la ténacité de la famille royale elle-même et grâce à la collaboration latente
LA FLEUR DES HISTOIRES FRANÇAISES ou publique des peuples, elle finit par se réaliser.
On compte qu’il y avait en France, au moyen âge, une centaine de principautés indépendantes, sous le nom de royaumes, duchés, comtés, seigneuries, etc., ayant chacune leur gouvernement, leurs armées, leurs tribunaux, leurs lois, leurs coutumes, leur politique. C’est cet échiquier compliqué qui devait, en quatre siècles, être ramené à une seule et même nation, telle fut l’œuvre de la royauté qui eut cependant à se défendre contre les invasions la menaçant, le plus souvent, à la faveur des guerres civiles, sur toutes les frontières.
Luttes intérieures contre les grands seigneurs féodaux, luttes extérieures contre les armées d’envahissement, contre les Anglais, contre les Allemands, contre les Espagnols, contre les Italiens, tels furent les devoirs complexes des siècles qui formèrent la nationalité française. Partant du centre, on voulait atteindre les frontières de l’ancienne Gaule ; mais on trouvait, en route, les résistances seigneuriales et, sur les frontières mêmes, les agressions extérieures. Rien d’étonnantque l’œuvre ait été longue ; elle présenta des alternatives telles, qu’à diverses reprises, l’ennemi, soit intérieur, soit extérieur, occupa le centre de résistance de la France, c’est-à-dire Paris.
Les Normands assiègent et saccagent la ville, à diverses reprises, au ixc siècle, les Anglais l’occupèrent au cours de la guerre de Cent ans, puis les Espagnols au xvie siècle, à la faveur des guerres de religion. Dans les siècles postérieurs, après le premier Empire, après le second Empire, les mêmes
LA PATRIE FRANÇAISE événements funestes se reproduisirent. Les invasions n’ont jamais manqué à la France; mais elle a survécu à tous ses malheurs, à toutes ses fautes. Il subsiste, malgré tout, une nation entière, sinon achevée — et c’est la France !
La patrie française a été voulue par ceux qui l’ont créée. Elle représente une longue et tenace collaboration des cœurs ; il n’est pas une famille qui n’ait versé son sang pour que cette union soit accomplie. Si nos ancêtres, si nos pères l’ont voulue ainsi, c’est qu’ils y ont trouvé leur avantage, leur joie et leur honneur. Il ne suffirait pas d’une génération aveugle, si jamais il s’en présentait de telle, pour déranger l’ordre établi depuis tous les siècles et qui existe, d’ailleurs, dans tous les pays.
De grands adolescents pensent qu’ils peuvent se passer de leurs parents, mais s’ils tentent une escapade, ils reviennent bien vite, morfondus. Qu’y a-t-il de plus chaud et de plus doux que le sein d’une mère? Vous trouvez, dans ce giron, le repos, la confiance, le réconfort, comme vous y avez trouvé, jeune, les caresses et le lait : ainsi de la mère-patrie !
Essayez donc, pour voir, ce qu’est un homme sans parents, sans ami, sans langue commune, sans affection et sans devoirs ? Croyez-vous qu’il soit réellement possible de vivre ainsi ? Une brute, un chien ne le pourrait pas. Seriez-vous le prisonnier de votre orgueil et de votre outrecuidance que vous ne pourriez pas rester seul. Alors?... Aimez donc votre pays et votre famille, c’est bien plus simple : on n’a rien trouvé de mieux. Aimez votre pays, surtout quand ce pays, cette grande famille s’appelle la
LA FLEUR DES HISTOIRES FRANÇAISES France et que ceux qui l’habitent y jouissent, par la collaboration de la nature et de l’histoire, d’un climat sain, d’un ciel pur, d’une douceur de vie supérieure à celle de toute autre partie du monde, avec, au-dessus, le rayonnement splendide de la liberté.
LES BATAILLES FRANÇAISES
LES BATAILLES FRANÇAISES
Le Français n’a jamais hésité à accomplir le devoir militaire ; comme son aïeul, le Gaulois, il a toujours passé pour un excellent soldat, qui ne boude pas, comrpe on dit, sur le service, et qui, au premier coup de tambour, accourt sous les drapeaux. Et il en fut ainsi de tous temps, parce que les générations successives ont compris que, dans la situation où leur pays est placé, gras, riche, fécond et prospère comme il l’est, ses habitants n’ont pas le choix et qu’ils doivent être ou forts ou esclaves.
La loi de l’histoire est telle : une bonne terre attire les envahisseurs comme le rayon de miel attire les guêpes. L’étendue de la planète est limitée ; le nombre des places bonnes à occuper est restreint ; vous en tenez une: c’est une usurpation. Défendezla, sinon on vous en chassera.
En fait, le tableau de l’histoire de France est une suite de batailles ininterrompues. On ne voit, dans le recul du passé, que des gestes d’hommes, soit bardés de fer, soit vêtus, plus bravement, d’un simple uniforme d’étoffe, maniant la framée, la hache d’armes, la lance, la pique, la baïonnette, l’épée.
Supprimer « l’histoire bataille » de l’histoire de France, ce serait tellement la dénaturer qu’on ne la reconnaîtrait plus.
Cette forme d’existence nationale, séculairement guerrière, n’a pas été adoptée par suite d’un parti pris de violence ou de cruauté. Ce peuple n’est pas plus méchant que les autres ; il en est de bien plus rudes. Il n’a pas le goût du sang ; il est éminemment sociable et, dans la vie courante, plutôt enclin à la douceur et aux égards mutuels. Il aime la justice : il a été le principal continuateur de la grande tradition romaine pour la consécration du droit.
Certes, il est fier ; précisément parce qu’il aime la justice, il est blessé par l’oppression, soit qu’il en souffre lui-même, soit qu’elle pèse sur les autres. Il a le sentiment très vif de l’honneur, c’est-à-dire qu’il préfère la mort à la honte, n’étant pas attaché à l’existence avec une passion telle qu’il cède tout à la crainte. Mais, ces dispositions ne porteraient pas le Français à un état d’hostilité permanent contre les autres peuples de l’univers.
S’il a combattu, c’est qu’il y était poussé par une nécessité plus forte que sa propre volonté. Il ne pouvait naître, il ne pouvait être, il ne pouvait se développer et remplir sa destinée qu’en se battant : il s’est battu. Il s’est battu et il se battra encore : voilà ce qu’il faut accepter comme le plus clair enseignement et la plus incontestable leçon du passé.
« La France est un carrefour » ; elle serait sans cesse piétinée par les passants, si sa population ne se dressait, sur ses frontières, comme sur des remparts, et si ses armées n’étaient comme des senti-
LES BATAILLES FRANÇAISES nelles vigilantes qui font signe à l’étranger de passer au large.
Donc, la plupart des guerres françaises sont défensives, c’est ce qu’il est facile de prouver ; il faut ajouter, cependant, que, parfois, une sage défensive se transforme en offensive, soit au début des hostilités pour prévenir l’adversaire, soit à la fin pour l’écraser. Il est arrivé aussi que la France a été entraînée hors de ses limites par l’ambition de certains de ses chefs ou par l’esprit de prosélytisme qui lui a valu le nom de « soldat du droit » . C’est selon ces divers principes et motifs que se sont engagées les « batailles françaises ».
Défaites ou victoires, elles ont trempé le caractère français à la double épreuve des succès et des revers. Trop heureuse la France, si elle avait su toujours se maintenir dans son rôle de pondérateur en Europe et si elle avait su garder les frontières pour lesquelles elle a combattu et que la nature lui avait assignées !
Les batailles françaises sont, pour la plupart, des batailles de première nécessité. Énumérons !
Inutile de remonter au delà des temps où l’Empire romain s’écroulait. Après que toutes les nations germaniques successivement se sont installées sur ce sol ou l’ont traversé pour s’établir au delà, voici, à leur suite, venues d’Asie au ve siècle, les armées d’Attila. Pouvait-on laisser ces hordes barbares s’abattre, comme un cyclone, sur le monde? Fut-il jamais une bataille plus nécessaire et plus heureuse que celle des « Champs catalauniques » ?... C’est la première grande bataille française.
Mais, voici que les Francs ont forcé les frontières
LA FLEUR DES HISTOIRES FRANÇAISES de l’Empire. Clovis fonde le nouveau royaume et, à son tour, il assume la responsabilité des luttes contre les envahisseurs qui font irruption à la fois par le Nord et par le Midi : il écrase les Allamans à Tolbiac et les Wisigoths de l’Aquitaine à Youillé, c’està-dire qu’il fait tête des deux côtés à la fois.
Il en est ainsi de tous ses successeurs mérovingiens. A certains moments, comme vers la fin du vie siècle, ce ne sont pas seulement deux frontières qui sont attaquées, mais toutes à la fois, — cas trop fréquent, hélas ! dans l’histoire de France. Sous Childebert, guerre contre les Lombards d’Italie, contre les Wisigoths des Pyrénées, contre les Bretons de l’Armorique, contre les Allemands de Bavière, guerre partout. On sedemande comment les chefs et les peuples peuvent suffire à la multiplicité de ces hostilités obscures d’où pourtant se dégagent et où se martellent les premiers traits de la nationalité française.
La famille des Mérovingiens épuisée ne suffit plus à la tâche. Il faut des énergies nouvelles contre des agresseurs nouveaux, sans cesse renaissants. Maintenant, ce sont les Sarrazins sur la frontière des Pyrénées et les Normands tout le long des côtes et aux embouchures des grands fleuves ; sans compter les vieux adversaires, les Allemands (Saxons, Avares, Bavarois) à l’Est ; les Lombards en Italie, les Grecs, les Maures, sur les côtes de la Méditerranée.
Charles Martel conquiert les galons de sa race en arrêtant les Sarrazins à la bataille de Poitiers (782) qui est comme un pendant de celle qui, à l’Est, avait jadis arrêté Attila. Et ceux-ci, fallait-il donc les laisser passer, pour que l’Europe devînt asiatique et subît
les batailles françaises
cette déprimante conquête musulmane dont les tristes résultats n’apparurent que trop dans les pays où elle s’installa définitivement?
Charlemagne « empereur à la barbe fleurie » achève le cycle de ces grandes batailles épiques. Roland, Olivier, les héros de son épopée, furent les plus illustres des paladins. Le paladin est le prototype du chevalier ; c’est le soldat droit et loyal combattant pour la cause de l’idéal et du désintéressement. A-t-on diminué un peuple pour lui avoir apporté de tels exemples ?
Charlemagne eut raison de tous ses adversaires, et notamment du fameux saxon Witiking, mais non des Normands. Ces terribles pirates Scandinaves pénétraient en France par toutes les voies fluviales ouvertes à leurs longues barques. Pendant un siècle (830-926) ils brûlèrent, pillèrent, saccagèrent la plupart des villes françaises, mirent le pays à feu et à sang. On eût bien voulu transiger avec eux ; on leur payait des rançons formidables ; mais ils revenaient toujours. On finit par leur céder la partie de la Neustrie qui, de leur nom, s’appela Normandie. Preuve que la faiblesse ne sert de rien et que si l’on n’est pas assez fort ou assez vaillant pour repousser l’ennemi, il faut se résigner à lui faire place et à subir son joug.
Les Carlovingiens ne se lavèrent pas de cette honte et ils furent balayés par un mouvement d’opinion qui, même dans ces siècles ignorants, sut parfaitement faire connaître sa puissance. Ni les soldats ni les peuples n’aiment le chef qui capitule, alors même qu’ils ont réclamé, à grands cris, la paix.
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Une autre génération de guerriers se substitue à la dynastie des Carlovingiens, dès que ceux-ci eurent failli à leur devoir militaire. Voyez de quels qualificatifs méprisants on traite les derniers membres de cette famille dégénérée: le « Débonnaire », le « Bègue », le « Simple », le « Fainéant » ; tandis que les bons soldats de la famille rivale sont appelés : le « Fort », le « Grand ». Ceux-ci sont, par excellence, les représentants de l’avenir. Ils sont « ducs de France », maîtres de Paris et d’Orléans, installés sur la Seine et sur la Loire : ce sont les Capétiens
Voilà les années des Mérovingiens et des Carlovingiens qui se renouvellent : guerre sur toutes les frontières ; et combien ces frontières étaient proches de la capitale ! Par la faiblesse du dernier représentant de la famille précédente, par la division des héritages royaux, par l'indiscipline et l’insolence des grands, la France n’était plus qu’une seigneurie égale ou inférieure à nombre de principautés féodales. Ses adversaires avaient beau jeu.
Il y avait, à cette époque, sur le sol de la France, tout autour de la pauvre royauté française, une série de puissances capables de l’emporter sur elle : la Bourgogne était un royaume ; le comte de Champagne, le duc d'Aquitaine, le comte d’Anjou étaient de très grands personnages. Mais il y avait, surtout, la Normandie qui, du temps de Robert le Diable ou le Magnifique, eut une étonnante expansion sur le monde, jusqu’en Sicile, jusque dans les Pouilles (Italie), où elle créa un royaume qui fut une des plus belles efflorescences du haut moyen âge.
LES BATAILLES FRANÇAISES
La France allait-elle être subjuguée finalement par ces conquérants si proches et Paris serait-il subordonné à Rouen ?
On peut dire que la figure de l’histoire européenne faillit être transformée à cette époque : car, sur l’une et l’autre rive de la Manche, le sort des deux pays qui devaient être la France et l’Angleterre dépendait de l’autorité que la Normandie prendrait, soit dans l’île de la Grande-Bretagne, soit sur le continent.
Le vent tourna. Guillaume le Bâtard, bientôt nommé Guillaume le Conquérant, traversa la mer et remporta la victoire d’Hastings, dont ce n’est pas trop dire que de la proclamer capitale dans l’histoire de la planète. L’Angleterre devenait, en somme, la première des colonies françaises. Cette belle et puissante race des Normands, déjà façonnée aux mœurs et à la civilisation française, offrait à l’Angleterre l’appoint de ses guerriers, de ses organisateurs, de ses prêtres, de ses juristes. Ainsi, il se faisait, dans ces régions que l’ancien monde avait ignorées, et dont le monde moderne allait dépendre, un mariage de deux races qui furent souvent, par la suite, concurrentes et ennemies, mais qui restèrent toujours animées, par leur rivalité même, d’une émulation féconde pour le bien de l’humanité.
S’il y a maintenant, sur la terre entière, une cultm'e générale, fille de la culture européenne et de la culture antique, c’est à l’expansion des Normands de France, c’est à l’expansion anglaise, fille et sœur de l’expansion française, c’est à. la bataille d’Hastings qu’est dû ce magnifique résultat.
Mais la France, elle-même, pouvait devenir la victime de son propre succès. Cette grande domination si près d’elle, à ses portes, tenant à la gorge, par Rouen, sa capitale Paris, était un danger de mort. La colonie était de taille à se subordonner la métropole. Heureusement, la famille des Capétiens eut plus de vigueur que les dynasties précédentes. Pendant huit ou dix générations, elle compta des chefs dignes de ce nom, se succédant de mâle en mâle, — tous soldats.
Louis le Gros, le premier, se sentit à l’étroit dans son « Ile-de-France », où sa capitale, Paris, se trouvait enserrée par tous ces sires insolents qui se prétendaient ses égaux. Il « débloqua » Paris ; ce fut son rôle ; et, en faisant sentir l’autorité du maître, il disposa si bien de l’opinion et du mouvement qui, dès lors, peut s’appeler national, que le pays entier se souleva dans un élan « patriotique » quand l’empereur d’Allemagne, Henri V, essaya d’envahir la Champagne (112/i). Ce fut dès lors la fin des invasions germaniques. Contre le danger venu de l’Est, la France était unie.
Un grand événement s’était produit qui allait changer la face des choses et faciliter la tâche du roi de France, tout en agrandissant infiniment le rôle de la France dans le monde : la première croisade. Quelles furent les conséquences, au dehors, de ces guerres d’expansion et non de défense, c’est ce qui sera examiné par la suite. Mais, au dedans, elles facilitèrent beaucoup le travail de l’unité française : d’une part, en donnant aux Français l’occasion de se reconnaître au milieu de ces foules innombra-
LES BATAILLES FRANÇAISES blés, d’apprécier, au cours de ces pérégrinations lointaines, leurs origines communes, leurs langues identiques ou analogues, leurs intérêts et leurs sentiments pareils ; d’autre part, en permettant au roi de France de s’agrandir aux dépens de ses rivaux, soit seigneuriaux, soit anglais, tandis que ceux-ci couraient, au loin, l’aventure. A la fin des croisades, la France était esquissée, sinon achevée, dans sa forme moderne.
Mais il y avait une autre question à régler, c’était celle de la Normandie, disposant, maintenant, de toutes les forces d’outre-Manche. La France resterait-elle française ou deviendrait-elle anglo-normande? Ce n’était plus, comme antérieurement, la guerre et l’invasion par le Sud et par l’Est, c’était l’invasion et la guerre parla Manche et par l’Océan, une sorte de répétition, en grand, des excursions normandes.
Il fallut un siècle pour régler ce conflit qui a reçu le nom de guerre de Cent ans. Niera-t-on que ce soient des batailles défensives, celles qui, — défaites ou victoires — tendaient à dégager la F rance de la redoutable étreinte anglo-normande, maîtresse à Rouen et à Bordeaux, c’est-à-dire sur toute la frontière maritime delà France? Un moment même, par l’alliance contractée entre la Bourgogne et l’Angleterre, la frontière du Nord-Est étant de nouveau hostile, Paris fut occupé par l’ennemi.
Crécy, Poitiers, Azincourt, Chizey, Patay, Formigny, ces noms de batailles célèbres marquent les alternatives des revers et des succès. Du Guesclin, Olivier de Clisson, Boucicaut, Barbazan, La IIire,
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LA FLEUR DES HISTOIRES FRANÇAISES Xaintrailles, Richemont, Charles VII, et, au-dessus de tous, ce miracle de l’inspiration et de l’énergie françaises, Jeanne d’Arc, ces noms ne seront jamais oubliés. La France doit, à ces héros, la vie et l’honneur, l’exemple du dévouement et du désintéressement. Que ceux qui prétendent renier ces gloires nationales les dépassent d'abord !
Louis XI fut un roi, à la fois rude et matois, qui acheva, par la diplomatie et le calcul, ce que les armes avaient commencé. Sa physionomie de bourgeois réaliste et « gaigneur » clôt l’histoire du moyen âge.
Après lui, c’est la France moderne, c’est la Renaissance. Les premiers temps de cette ère nouvelle furent marqués par les guerres d’Italie.
On peut se demander, et on s’est demandé, si ces guerres n’ont pas été plus funestes qu’utiles à la France. En fait, elles ne nous ont rien rapporté dans la péninsule; mais, en France même, elles ont provoqué, incontestablement, l’annexion des provinces du Sud-Est : la Provence, Arles, Avignon, Nice, la Savoie. D’autre part, elles ont écarté, de l’Italie, une double domination qui eût toujours été menaçante pour la France, celle des Allemands d’Autriche unis aux Espagnols. Le plus grand péril que puisse courir un pays c’est d’être entouré, sur toutes ses frontières à la fois, par un seul et même adversaire dont les divers mouvements coordonnés peuvent l’envelopper et l’écraser d’un seul coup.
Cela faillit se produire au moment où la domination austro-espagnole ne fit plus qu’un empire, par l’héritage de Rourgogne, depuis les Flandres jusqu’à
LES BATAILLES FRANÇAISES la Méditerranée. C’est ce qui explique les guerres d’Italie. La France enfonça ses armées comme un coin dans les territoires de cette immense monarchie, à la fois germanique et méridionale.
La guerre de Cent ans à peine terminée, elle dut se reprendre à cette autre tâche. Tout à l’heure, elle luttait contre le Nord ; maintenant, elle se retourne vers le Midi ; nouveau duel, et qui, celui-ci, depuis l’entrée de Charles VIII en Italie, jusqu’à la mort de Louis XIV dura, non pas un siècle, mais plus de deux siècles ; on pourrait l’appeler « la guerre de deux cents ans » . Guerre en apparence offensive, mais en réalité défensive, par une nécessité urgente d’échapper au terrible enlacement.
Ses principales alternatives et ses principales batailles sont Rapallo et Fornoue sous Charles VIII, Marignan et Pavie sous François Ier, Metz et Saint- Quentin sous Henri IL Les dissensions civiles compliquent encore une fois le péril extérieur. Les guerres de religion comme, au xve siècle, la défection de Bourgogne, mettent le pays à deux doigts de sa perte. Après les règnes malheureux des trois fils de Henri II, les armées espagnoles occupent Paris. Mais Henri IV qui, à l’heure du péril suprême, apparaît comme un autre Charles Martel ou un autre Charles VII, décide du sort de la première phase de cette longue guerre par les victoires d’Arques et de Fontaine -Française, livrées, toutes deux, en territoire français pour le salut delà France.
Richelieu poursuit cette œuvre de la lutte contre la maison d’Espagne en préparant, par les succès de son allié, Gustave-Adolphe, la victoire de Rocroy.
LA FLEUR DES HISTOIRES FRANÇAISES Les batailles antérieures avaient constitué la France; Rocroy, en décidant du traité de Westphalie et de la paix des Pyrénées, crée l’Europe moderne, avec ses nationalités, soigneusement limitées et, enfin, complètement dégagées l’une de l’autre.
Le tort de Louis XIV fut, peut-être, de sortir du cadre que la France s’était tracé elle-même. Il faut remarquer toutefois que le grand duel contre la monarchie d’Espagne n’était pas arrivé à sa conclusion. La France, moins étroitement resserrée, n’en avait pas moins son indépendance toujours menacée, avec la frontière à Cambrai, si proche de Paris. L’œuvre du règne de Louis XIY, avec une dépense excessive de faste, de pompe, d’activité immodérée et d’orgueil, n’en fut pas moins la continuation du travail des siècles. A la fin de ce règne, la monarchie espagnole était abattue, le petit-fils de Louis XIY régnait à Madrid ; la Flandre, l’Alsace, la Franche-Comté couvraient notre frontière de l’Est. Rocroy, Fribourg, Nordlingen, Païenne, Messine, La Ilogue, Malplaquet, Villaviciosa, Denain, ce sont les noms des batailles françaises à cette époque ; Guébriant, Turenne, Condé, Vendôme, Luxembourg, Catinat, Villars, Duquesne, Trouville, Jean Bart, ce sont les noms des soldats et des victorieux. Le siècle de Louis XIV fut un grand siècle, non seulement parce que la France fut belle alors, mais parce qu’elle fut brave.
La fin de l’ancien régime est une ère d’hésitation et d’incertitude. La situation de la France est prépondérante en Europe; mais à cause de cela, elle excite des animosités, des jalousies et des craintes.
LES BATAILLES FRANÇAISES La force des choses fait naître de nouvelles puissances pour lui servir de contrepoids. L’Allemagne, lassée et dégoûtée de l’hégémonie autrichienne, tend à s’organiser sous la direction de la Prusse. La Russie intervient dans les affaires internationales et y exerce une influence bientôt prédominante. L’Angleterre profite de cet affaiblissement relatif de la France pour achever, au détriment de cette vieille rivale, la conquête du monde maritime et colonial.
La France tient tête de toutes parts : elle est victorieuse à Fontenoy, mais elle est vaincue à Rosbach ; elle va chercher une force à opposer à l’Angleterre jusqu’en Amérique et, en aidant à l’indépendance de la jeune République des Etats- Unis, elle s’acquiert la gratitude efficace qui s’attache aux noms de Lafayette et de Rochambeau. L’ancien régime se clôt sur cette belle envolée de la France au delà des limites européennes, au moment même où elle achève, sur ses frontières continentales, le territoire national par l’annexion de la Lorraine.
Maintenant, ce sont les grandes batailles de la Révolution et de l’Empire, batailles défensives d’abord, expansives ensuite. La France, qui veut être libre, lutte contre toute l’Europe monarchique. Yalmy, Jemmapes, les lignes de Wissembourg, Fleuras, Kaiserslautern, Toulon, Arcole, Rivoli, Les Pyramides, Hohenlinden, Marengo, voilà pour la première phase de cette épopée incomparable, digne des vieilles chansons de geste et où s’illustrent Dumouriez, Jourdan, Hoche, Marceau, Carnot, Moreau, Bonaparte. Celui-ci l’emporte. Ma-
rengo sacre le consul. En i8o4, c’est l’empereur!
C’est l’empereur ; c’est le Dieu de la guerre. Par luise répand en Europe, avec un éclat fulgurant, la splendeur du génie français et du génie latin. Nouveau César, nouveau Charlemagne, on dirait qu’il va fonder, avec sa dynastie, un monde. Mais ce monde, évoqué par sa main puissante, se lève contre la France. La France n’a pas le droit d’être trop éclatante, ni trop grande !...
Ulm, Austerlitz, Iéna, Eylau, Wagram, la Moskowa, la Bérésina, trouvent leur rançon à Leipzig età Waterloo. Le héros superbe et immodéré tombe, et sa chute achève cette période étrange où la France avait provoqué l’admiration, l’effroi, l’amour et la haine de l’univers.
Le xixe siècle fut un siècle pacifique. Il s’adonna aux grandes et fécondes découvertes de la science, de l’industrie et des arts. Sous les Bourbons de la branche aînée et de la branche cadette, la France se consacre également aux œuvres de la paix : si elle agit, c’est pour chercher, au loin, son expansion coloniale dans les pays nouveaux.
Après quarante ans de repos, le deuxième empire, celui de Napoléon III, tente à nouveau la fortune du premier. Mêmes aspirations, même système, mêmes méthodes... et mêmes résultats; mais, comme toutes les copies, moins frappante et moins heureuse que l’original. Guerre, hégémonie européenne, victoires et défaites finales. Sébastopol et Solférino rendent, à la France, un arbitrage éphémère dans les affaires européennes et, en même temps, la complètent par l’annexion de Nice et de la
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LES BATAILLES FRANÇAISES Savoie. Mais Sedan et Metz détachent, du corps français, l’Alsace et la Lorraine. L’héritier du conquérant ne laisse à la France, pour héritage final, que le démembrement. Ainsi se terminent, par des défaites sanglantes et par une nouvelle invasion, cette incomparable suite des « Batailles françaises ».
Est-ce fini?... Tout le long passé militaire de la France, ces succès si divers et si disputés, ces rencontres si souvent indécises et ces victoires mêlées, pour ainsi dire, aux défaites, la lenteur des achèvements, acquis seulement par des siècles d’efforts, tout prouve que le dernier mot n’est pas dit. La France, soit pour se défendre, soit pour se reprendre, doit être toujours prête et, si les événements le réclament, elle le sera demain.