‹ La flore alpineChapitre 22 sur 35 · LA FLORE DES MONTAGNES · texte numérisé non relu

LA FLORE DES MONTAGNES

es caracfères particuliers, sa nafure, ses condifions d'existence.

Sa culfure ef son acclimafafion dans Les jardins. Rocaïlles ef jardins alpins.

Lite ht

Je dédie ces pages à SIR FRANK CRISP K. B.

de Friar-Park à HENLEY-on-THAMES et à LADY CRISP sa digne compagne

en hommage respectueux et sympathique.

Henry CORREV ON.

P'OLCERCECER

S CB

La Flore des Montagnes

wes caracfères parficuljers, sa nafure, ses condifions d'existence

B végétation qui s'étale sur les flancs des montagnes, que ce soit sur les Alpes, le Jura, les Pyrénées, le Caucase ou l’Himalaya, offre un cachet d'originalité, un caractère propre qui frappe, de prime abord, même Île plus indifférent des touristes. Chez ces plantes-là Îles tiges sont généralement courtes, le port est comprimé, ratatiné et les fleurs, d’une grandeur relativement exagérée, semblent se développer dans de plus fortes proportions qu'ailleurs.

Alors que, dans nos plaines, de grandes plantes au feuillage développé, aux branches dressées et ramifiées, portent des fleurs généralement plus petites que Îles feuilles, là-haut tout est changé. Une tige presque nulle, toujours très courte, de grandes et brillantes corolles, un feuillage peu apparent, peu développé, souvent velu, surtout à de grandes hauteurs où une sorte de duvet est nécessaire à Ja plante pour préserver ses cellules du froid des nuits. Dans beaucoup de cas, pourtant, le feuillage est glabre ; mais il est alors coriace et ses tissus sont cuirassés en vue de Ja lutte contre les frimas. En un mot,

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les plantes s'adaptent aux conditions extérieures et se munissent d'organes qui leur permettent de résister soit : au froid, soit à la sécheresse, soit aussi à une trop forte insolation. Par contre, les espèces qui croissent à l’ombre et au frais ont des organes foliacés plutôt mous et délicats.

Si vous parcourez les pentes sèches, exposées aux vents desséchants et à l’action du soleil, vous rencontrerez beaucoup d'espèces velues telles que l'Etoile du glacier (Edelweiss), les Seneçons, Ébpervières, Armoises, etc. ; vous y trouverez aussi des plantes dénuées de poils, telles que l’Azalée rampante, Je Rhododendron ferrugineux, les Gentianes, les Saxifrages crustacées, etc., dont les feuilles sont dures, épaisses et luisantes parce qu'elles sont recouvertes d’un enduit cireux qui empêche l’exhalation de se faire trop rapidement. Si vous fouillez, au contraire, les lieux frais et ombragés, vous y verrez des Fougères, des Lycopodes, des Mousses, des Primevères visqueuses, des Saxifrages aux feuilles molles.

Une autre remarque que vous pourrez faire c'est que, tandis qu’au soleil, la flore des hauteurs offre de grandes fleurs aux teintes vivement colorées, à l'ombre, au contraire et au nord des rochers, les corolles sont plutôt pâles et petites. Ceci nous démontre que l'influence du soleil est, dans les hautes régions, plus puissante qu’ail- Jeurs.

Une remarque encore que chacun peut faire, c’est que les plantes forment des associations entre elles et qu'elles ont une vie sociale. Les conifères vivent en forêt, les graminées forment des prairies, les Carex des steppes, les Crocus du premier printemps apparaissent par milliers à la fois en rangs serrés et pressés et les Narcisses aussi. En outre, elles s'associent entre espèces pour constituer ce que l’on a nommé des formations, c’est-àdire des colonies de types divers, souvent hétérogènes

mais dont l’ensemble forme une harmonie absolue qui est en harmonie aussi avec le sol et le climat. Les botanistes actuels, surtout en Allemagne, ont beaucoup écrit sur ces diverses formations et il est certain que la théorie en est juste, malgré les excentricités auxquelles elle a poussé quelques théoriciens. |

Vous rencontrerez, par exemple, l’Aster alpinus groupé avec des Érigerons, des Leontopodium ou des Saxifraga aizoon, etc. Dans les pierriers calcaires vous trouverez, associés, les Viola cenisia, T'hlaspi rotundifolia, Ranunculus parnassifolius,T halictrum saxatile, Kernera saxatilis, Adenostyles leucophylla, etc. Mais cela, sans aucun doute, parce que ces espèces trouvent Jà leurs conditions d’existence et non point seulement par besoin d'association. 1] en est pourtant qui semblent s’attirer pour s'associer et s'unir ensemble pour exclure de leur territoire les étrangères à leur colonie. Voyez le Rhododendron ferrugineux ; il entend bien être le maître du sol et du terrain où il croît et il forme autour de nos Alpes une ceinture Jarge et épaisse ; mais il admet quelques parents et amis dans son intimité, les Waccinium divers, le Gentiana purpurea et le Gymnadenia albida s’abritent à son ombre et sont admis dans son cercle. Le Genévrier nain accepte Ja compagnie de Ja bruyère commune (Erica vulgaris), des Lycopodium alpinum et clavatum, du Campanula barbata et Scheuchzeri, de lÆArnica montana, de l’Hypochaeris et des /nemone alpina et sulfurea. La petite Azalée (A. procumbens) est assez égoïste pour étaler au soleil ses grandes touffes plates sur des hectares souvent, mais elle protège aussi quelques timides, les Potentilla aurea, Phyteuma bemisphaericum, Empetrum nigrum, etc. Les Saules forment, à eux seuls, une végétation importante de l’Alpe, à de hautes altitudes. Ils s'associent entre eux sous forme d’arbrisseaux traînants aux rameaux aplatis sur le sol, ne s’élevant souvent pas à plus de quelques centimè-

tres. Tels sont les Salix herbacea, retusa, reticulata, serpyllifolia, qui forment à eux seuls de larges colonies. Certains gazons (Graminées où Laiches) accaparent tout un territoire et s'associent avec des plantes qui peuvent leur rendre des services et leur être utiles tout en repoussant tout ce qui leur est inutile ou préjudiciable. Ce sont de vraies colonies travaillant à leur bonheur et poursuivant avec zèle leur lutte pour l'existence.

Plus on s'élève dans la montagne, plus on voit la végétation se rabougrir, se concentrer sur la souche de Ja plante et rechercher Ja protection du sol, plus chaud que l'air. Notons encore Ja rareté des espèces annuelles qui manquent totalement aux très hautes altitudes. Le court été qui leur est dévolu ne permet pas à ces plantes d’accomplir en une seule fois le cycle complet de leur existence. Les seules espèces qui ne soient pas vivaces sont quelques Euphraises et une ou deux Gentianées. Partout des plantes ramifiées dès la base, à souches vivaces, éta- Jent leurs rameaux sur le sol. Les genres qui, dans nos plaines, forment des arbrisseaux, et même des arbres grands et majestueux, sont représentés ici par des types nains et rampants s’élevant à peine à quelques centimètres du sol. Entre les pierres, dans toutes les anfractuosités et les fissures des rochers, nous constatons Ja présence de plantes roses, à l'aspect de pelotes serrées ou d’hémisphères formées d’une infinité de petites rosettes pressées les unes conte les autres et recouvertes d’une telle profusion de corolles sessiles, appliquées sur la surface de Ja plante, qu’on n'aperçoit souvent presque plus le feuillage au travers de ce voile, parfois brillant. Les feuilles y sont petites, imbriquées, fort petites, persistantes et serrées Jes unes contre les autres.

Ce sont les joyaux de Ja flore alpine et ces boules naines et serrées sont autant de merveilles dont l'œil ne se rassasie jamais. ]ls brillent sur les cols élevés et les

arêtes rocheuses de nos Alpes comme autant d’astres purs rayonnant de gloire et de beauté. J]s forment un tableau qu'aucun peintre, si grand artiste füt-il, ne saurait rendre et dont il est impossible de décrire Ja splendeur. Et ce tableau vaut bien les efforts les plus pénibles que le grimpeur s'impose pour venir le contempler. À leur vue on répète cette vieille devise des Latins « Terrestria sidera, flores », ou celle plus profonde des Chinois : «Les Etoiles sont les fleurs du ciel ».

C’est sur la fleur, et par conséquent sur les organes de Ja reproduction, que se porte, dans la végétation montagnarde, toute l’activité de la plante. 1] suffit de connaître en gros les conditions extérieures de l'existence des plantes des montagnes pour comprendre que ces plantes sont de nature vivace et pérennante.

1] y a une différence considérable entre le climat des hautes régions et celui des plaines, entre les conditions météorologiques là-haut et chez nous. Tandis que, en bas, les plantes passent lentement et par degrés successifs d’un hiver humide, relativement peu froid et peu prolongé, à un été sec et brülant, ce qui permet le déve- Joppement lent et graduel des feuilles et des tiges, tout est bien différent dans les régions glacées. À un hiver très long, qui dure souvent neuf mois, parfois même plusieurs années — car il est des vallons encaissés que l'été, s’il est pluvieux, ne débarrasse pas de neige — succède tout à coup un été court, mais extrêmement favorable à Ja végétation. Lumière, chaleur et humidité, sont prodiguées à Ja plante, qui, après un long sommeil, entre alors immédiatement au bénéfice des longs jours de l’été, sans passer par le printemps. Dès que, sous l'influence du fœhn, la neige a disparu, la teinte fauve du tapis végétal change en quelques jours, parfois en quelques heures et prend la teinte de l’émeraude. En un clin d’œil et comme par enchantement, tout ce monde vit, s’anime,

se développe et s’épanouit. Les fleurs brillent de tous Jes côtés, et autour d'elles s’agitent les insectes fécondateurs, ces puissants auxiliaires de Ja fécondation sans lesquels beaucoup de plantes resteraient stériles. I] est certaines espèces qui sont même si ardentes dans leur désir d’épanouir leurs corolles qu’elles ne peuvent attendre le moment de Ja fonte définitive et que parfois leurs fleurs s’épanouissent au travers de Ja couche de neige que leur tige a eu, grâce à sa couleur foncée, le pouvoir de perforer. Nous avons observé ce phénomène bien souvent à propos des Soldanelles, des Crocus et des Petasites albus.

Cette impatience de vivre nous est expliquée par la Jongue et lente préparation à laquelle se livre la plante durant sa période de repos — repos relatif — sous la couche de neige.

Pendant l'hiver la plante continue à vivre et elle se prépare à son rapide développement normal. Elle augmente alors Ja puissance de ses racines, gonfle ses bourgeons et tient tout prêt pour la grande évolution. Et, dès que paraît le soleil, c’est alors une activité considérable chez toutes les racines — et elles sont nombreuses chez les plantes de montagnes — qui travaillent exclusivement pour le bouton et la fleur d’abord, les feuilles ensuite. Chez les espèces vernales, Ja fleur s’épanouit d’abord et le développement du feuillage, c'est-à-dire des organes de respiration, est renvoyé à plus tard, les feuilles de l’année précédente suffisant momentanément à la besogne. Après ce long repos hivernal, repos relatif comme nous J avons vu, la plante entre dans une activité prodigieuse. Les jours offrent alors 14 et même 16 heures d'une Jumière consécutive, pure et intense. Le soleil y est plus puissant que chez nous et l’eau y abonde sous forme limpide ou vaporeuse. Lumière, chaleur, humidité, et tout cela en abondance, avec une profusion de racines

et de radicelles qui travaillent incessamment ; voilà pour l'action. Examinons maintenant l’entrave, c'est-à-dire Îles causes qui retiennent les plantes au sol, les raplatissent et les rabougrissent :

J] ya d'abord ce fait bien connu, que c'est pendant ja nuit que les plantes s’accroissent et allongent leurs tissus ; de jour elles croissent d'autant moins que J'insolation est plus forte. Or, les nuits étant glacées, on conçoit qu'il ne puisse être question de croissance nocturne pour Jes végétaux des hautes régions. Ce n'est que lorsque Îles rayons solaires sont atténués, dans Ja pénombre des soirs d'été, que la plante croît et se développe. De là l'extrême brièveté des entre-nœuds, le ratatinement si général des tiges et des branches. Le soleil, très ardent dans la journée et très puissant dans les hautes altitudes, provoque l'agrandissement et Ja vive coloration des corolles ; il empêche le développement rapide des tiges et des feuilles. Ces organes n'ont, pour se développer, que l’espace de temps qui s'écoule entre le crépuscule et le refroidissement de l'atmosphère. I] est vrai que la plante rattrape cela dans l’arrière-saison, pendant Îles jours nébuleux et tièdes qui précèdent l'hiver ; elle profite de ce moment-là pour reconstituer ses appareils de respiration et émettre de nouveaux bourgeons. I] y a encore Jes vents violents qui brisent toute tige qui s'élève un peu au-dessus du sol. Le rayonnement des nuits glacées force aussi la plante à chercher un abri vers le sol, son protecteur naturel qui conserve plus de chaleur que l'air et qui, en outre, dans les époques de sécheresse, contient une humidité nécessaire à la plante.

La nature du sol est aussi bien différente sur les hautes montagnes de ce qu'elle est dans nos plaines. Dans Jes fentes des rochers, au fond des pierriers, sur les corniches exposées aux intempéries, se trouve un humus poreux, noir, riche en matières nutritives bien que

dépourvu d'éléments organiques. I] se forme petit à petit et il faut des siècles pour en produire une couche propice au développement des plantes. Ce sont d’abord des Lichens, le végétal premier colonisateur des roches, qui viennent s'établir dans les places des lieux stériles où se trouve une humidité constante ; puis ce sont les mousses, plus riches en tissus et plus gourmandes que le frugal Lichen. Dans ces mousses décomposées viennent se semer des végétaux plus développés qui, à Jeur tour, se consument et forment un terrain plus riche dans lequel des plantes supérieures trouveront Jeur vie.

Et c’est ainsi que la végétation s’avance et s'installe partout dans les montagnes, grâce à la présence des Lichens qui sont les précurseurs et les promoteurs de Ja vie végétale et qui jouent un rôle important dans l’économie de Ja nature.

Ainsi que nous l'avons dit, ce terrain des rochers est noir, spongieux, toujours frais et humide ; il est additionné d’une plus ou moins forte quantité de cailloux et de sable et sa composition physique est très favorable au développement des végétaux. Au point de vue de sa composition chimique, ce sol offre divers types suivants : j] renferme des détritus de roches calcaires ou granitiques ; sa composition correspond généralement à Ja nature de la roche qui domine dans les environs. Dans les contrées calcaires, le sol est imprégné de chaux et la végétation qu'il porte est calcicole. Dans les montagnes granitiques, au contraire, c’est Ja silice qui domine et la flore est composée d'une proportion plus ou moins forte d'espèces calcifuges et silicicoles. Dans les territoires dolomitiques, où la chaux contient de la magnésie, la flore renferme des espèces magnésicoles, et ainsi de suite.

La flore alpine se divise, suivant ses affinités chimiques, en deux grands groupes comprenant les plantes du calcaire et celles de la silice ; les autres types rentrent dans

l'une ou l’autre de ces catégories. La chaux est l'élément qui semble jouer le plus grand rôle dans la distribution des plantes ; sa présence ou son absence dans un terrain paraît être Ja cause déterminante de Ja présence ou de l'absence de telle espèce dans une contrée. La silice joue un rôle considérable’. Nous verrons plus loin que le Gentiana acaulis a modifié son type suivant la composition chimique du sol dans lequel il croît. 1] en est ainsi pour un assez grand nombre d'espèces, surtout dans Ja flore alpine. C’est pourquoi, dans le but d'observer et d'étudier les plantes de toute la flore alpine, nous avons, en Suisse, fondé deux jardins alpins dont l’un, la Linnaea, est sur la silice et l’autre, Ja Rambertia, sur le calcaire. La végétation des deux jardins n’est point et ne saurait être Ja même et il est très intéressant de suivre les cultures des espèces calcicoles à Ja Linnaea et des calcifuges aux Rochers

de Naye.

S CB

De J'acclimafafion ef de la culfure des plantes de monfagnes

Nous venons de voir dans quelles conditions vivent et se développent les plantes de nos montagnes : lumière intense et prolongée, forte insolation, chaleur très vive, mais dont les effets sont atténués par les nuits froides, humidité constante et répandue dans l'air aussi bien que dans le sol et tout cela avec profusion et se produisant subitement après le long repos hivernal dont nous avons parlé. On comprend dès Jors que des plantes habituées à un tel climat aient de la peine a supporter les condi-

1! Lire à ce sujet le beau travail du D' Magnin, La Végétation de la région lyonnaise.

tions si différentes que nos jardins de plaines peuvent Jeur offrir. Notre climat plus sec, nos hivers qui n’en sont plus pour elles, nos étés meurtriers, la lumière moins intense dont nous jouissons et le long printemps, saison intermédiaire qui les prépare aux journées Jumineuses de l'été, sont autant de causes qui modifient, avec Jeur mode de vivre, leur nature et leurs organes.

Et cela est si vrai qu’on a longtemps fait à la végétation des montagnes la réputation d’être inacclimatable. Or, c'est là une erreur puisque, à l'heure qu'il est, la presque totalité des plantes alpines ont été introduites dans les cultures, ici et en Angleterre où l’horticulture est arrivée à un degré de perfectionnement dont on n’a aucune idée ailleurs. En France, en Autriche, en Allemagne et dans tous les pays du nord, la culture des plantes de montagnes à pris un développement qui va chaque jour en augmentant et il n’est plus guère de pays, en dehors des régions tropicales où la flore des hauteurs nivéales n'ait été introduite. Le jardin alpin d’acclimatation, fondé à Genève en 1884, a développé ce goût dans les cinq continents et l'établissement horticole de Floraire qui Jui a succédé envoie des plantes acclimatées ou des graines dans tous les pays.

À partir du xvi° siècle déjà les botanistes et les cultivateurs anglais introduisaient dans les jardins d’Outre- Manche les Gentiana lutea et acaulis, le Primula Auricula et ses variétés let plusieurs autres espèces des Alpes. Mais ce n'est guère que dans Ja seconde moitié du x1x° siècle que ces cultures ont conquis leur droit de cité dans le monde de l’horticulture et que des établissements spéciaux ont été créés pour l’acclimatation et la vente des plantes des Alpes. En Angleterre ces établissements sont nombreux et très prospères ; en Hollande et en Allema-

1 Paxton’s Botanical Dictionnary.

gne, on en compte deux ou trois et en Suisse l’établissement d’horticulture Frœbel à Zurich et le jardin alpin d’acclimatation de Floraire, à Chêène-Bourg près Genève, ont une clientèle cosmopolite déjà ancienne. De plus en plus et à mesure que se développe le goût des ascensions de montagnes, on voit augmenter le nombre des personnes qui cultivent dans leurs jardins, en rocailles ou en plates-bandes, les enfants de la flore alpine. Une littérature a surgi qui forme un important apport à Ja bibliographie horticole et botanique, sur la flore alpine et sa culture.

Le nombre des jardins où l’on a admis ces enfants de Ja haute montagne est bien plus considérable que celui des propriétés où nul ne les cultive. En Angleterre on fit dès le xvii® siècle des rochers artificiels destinés aux plantes des Alpes, mais sur le Continent c’est sans aucun doute à notre illustre concitoyen genevois le botaniste Edmond Boissier qu’on doit les premières cultures alpestres et rupestres. Sans doute, avant lui (vers la fin du xvine siècle) Necker de Saussure s’occupa de J’acclimatation de plantes alpines dans le jardin botanique d'alors situé au Calabri', mais il n'eut pas grand succès. De Candolle, en fondant le jardin botanique des Bastions, mit de suite à part une plate-bande ombragée pour recevoir les plantes alpines que le botaniste Thomas, de Bex, Jui apportait. Mais l'essai fut assez malheureux. J] appartenait à J’immortel auteur du Flora orientalis, d'inaugurer chez nous le système des rochers artificiels et de Ja culture raisonnée des plantes alpines. Celui qui écrit ces lignes se souviendra toujours de l'impression que produisit sur son cerveau d’enfant la vue des fameux jardins de Valleyres, vers 1869-70, qu'il ne put visiter en détail

1 Bulletin n° 2 de l'Association pour la protection des plantes, Genève

que beaucoup plus tard. Ce Jui fut une révélation et il trouva là une satisfaction à ses plus ardents désirs, car, depuis plusieurs années il avait implanté des plantes du Jura (Saxifraga aizoon, Draba aizoïdes, etc.) dans la muraille du jardin paternel. Entre 1865 et 1870, le botaniste Reuter, directeur du jardin botanique de Genève et collaborateur de Boissier, fit construire des rocailles aux Bastions et la cause était gagnée. C’est à qui voulait avoir son rocher, si petit soit-il, planté d'espèces saxatiles ou montagnardes. Mais bientôt les amis de la nature s'émurent en constatant les ravages commis dans les montagnes de nos environs par les arracheurs de plantes ; on voyait des paysans de Savoie et du Valais apporter des hottées de raretés sur le marché de Genève et l’on constatait la disparition de plusieurs localités classiques de plantes rares. En 1883 une association prit naissance au sein de Ja Section Genevoise du S. A. C. et publia un bulletin annuel dont le dernier vient de paraître, ladite association fusionnant avec la Ligue suisse de la Beauté.

Dès la première année de sa fondation, cette association phytophile et patriotique fut mise en demeure de provoquer des cultures de plantes alpines chez les horticulteurs du pays, de les inciter à élever ces espèces par le semis et de les vendre à bas prix aux amateurs. Messieurs Edmond Boissier, Alphonse de Candolle, Eugène Rambert et le D' H. Christ, recommandèrent vivement au Comité! ce mode de faire et ce fut, après de longs tâtonnements à Jeur intervention qu'on dut la fondation du jardin alpin d’acclimatation *, à Plainpalais, qui, pendant 18 ans, répandit dans le monde entier les plantes et Îles

1 Voir Bulletin n° 2 de l'association pour la protection des plantes, Genève 1884.

2 Voir Bulletin n° 20 de l'association pour la protection des plantes, Genève 1884.

graines alpines et qui s’est transporté en 1902 à Chêne où, sous Je nom de «Floraire», du latin « Florarium », jl à été transformé en un établissement d’horticulture:

L'association genevoise a puissamment contribué à Ja diffusion des idées de protection des plantes rares ; elle fut la première à élever la voix en faveur des espèces menacées et à mettre la question de l’acclimatation en pratique en provoquant Ja fondation de l'établissement dont nous avons parlé. Le mouvement s’est étendu partout et Ja construction de rocailles et de jardins alpins se répand dans tous les pays civilisés. On peut juger de Ja rapidité de ce mouvement, artistique autant que scientifique et horticole, par le fait suivant : en mai 1877, l’auteur qui cultivait des plantes alpines dans sa propriété d’Yverdon (Vaud) en apporta un petit lot à l'exposition de printemps de Ja Société d’horticulture de Genève. Elles y excitèrent un étonnement général et le Comité fut fort embarrassé de savoir dans quelle catégorie il devait les placer. Deux ans plus tard on comptait déjà à Genève plus de cinquante rocailles garnies de ces plantes. À l'heure qu'il est, les plantes alpines ont: une place assignée dans toutes Îles expositions d’horticulture du Continent, d'Angleterre et des Etats-Unis. Leur culture fait le sujet de nombreuses conférences, de leçons publiques ou dans l’enseignement horticole et professionnel et la presque totalité des jardins botaniques ont des alpina ou tout au moins des rocailles destinées à ces plantes. Cette culture est donc devenue une branche de lJ’horticulture et non la moins importante. Elle est la plus captivante et la plus scientifique aussi. Mais elle n'est pas ornementale et ne prête pas aux fantaisies des amateurs de gros effets.

Ce n’est pourtant point une branche difficile à connaitre et qui puisse être considérée comme Île lot d’une aristocratie dans le monde des «jardiniers jardinant». 1]

suffit d'observer et de porter à ces cultures quelque intérêt intelligent.

La transplantation directe dans les jardins d’un végétal arraché dans la montagne, n'est point à recommander. Elle réussit dix fois sur cent dans les cas ordinaires, parce qu’on choisit généralement, pour ce faire, l'époque de floraison de Ja plante. Aussi est-il rare que les plantes qu’on rapporte avec tant de joie et de conviction des montagnes donnent les satisfactions qu'on en attendait. La cause en est facile à deviner. Jra-t-on jamais, en plein été et alors qu'ils sont dans leur époque de floraison transplanter un rosier ou tel autre végétal dans nos jardins ? Et c’est pourtant ce qui se fait en grand pour les plantes des montagnes. On les arrache alors qu'on les voit en fleurs et qu’elles font une impression sur nous ; quand leurs charmes ont disparu, on ne les distingue plus et souvent on ne se soucie plus de les posséder.

Si l’on veut transporter de Ja montagne dans ÎJes jardins un végétal avec quelque chance de succès, il faut procéder méthodiquement et avec raisonnement. 1] est nécessaire de transplanter les plantes pendant leur époque de repos et, pour cela, il faut apprendre à les reconnaître alors même que leur seul feuillage ou leur aspect les distinguent des espèces qui les entourent. Cette connaissance s'acquiert rapidement et l’on arrive bientôt à posséder une certaine routine, un certain flair, qui permettent de saisir de prime abord les caractères différentiels des espèces.

J] faut alors faire subir à la plante une acclimatation, c'est-à-dire Jui donner un traitement spécial qui lui permette de s’habituer petit à petit aux nouvelles conditions climatologiques auxquelles on l’expose. Dans cette période d’acclimatation il faut tenir compte, dans une certaine mesure, des conditions antérieures d'existence de Ja plante et J'acheminer petit à petit vers son nouvel état d’être.

Dans la grande majorité des cas les plantes de montagnes sont d’une acclimatation facile ; il en est toutefois un certain nombre pour lesquelles il faut des précautions sérieuses.

C’est vers Ja fin de leur existence annuelle, alors que Îa plante müûrit ses graines et que le mouvement de la sève commence à se ralentir, qu’on peut songer à la transporter dans les plaines. 1] faut alors — et cela facilite beaucoup les transports — dépouiller ses racines de tout le sol qui les entoure, car, à de nouvelles conditions d’existence doit correspondre un sol différent. I] importe, d'autre part, de conserver le plus possible de racines afin d’en faciliter la reprise et d’arracher des pieds jeunes de

référence à de grosses plantes déjà âgées. C’est ici que l’art du jardinier intervient, cet art qui ne s’apprend pas dans les livres et que n’inculquent pas les leçons, mais que l'esprit d'observation, l'intelligence des phénomènes de la nature et l'amour de la plante développent rapidement. Disons seulement qu’il faut un sol sableux, bien drainé, qu'on doit nettoyer les racines et les « rafraïchir » avec un canif bien tranchant, éviter tout ce qui peut amener Ja pourriture de la plante, couvrir si possible avec un châssis vitré, ombrager le jour, donner un peu d'air Ja nuit, en un mot établir l'équilibre entre l'absorption et J'exhalation, maintenir les plantes dans une harmonie complète entre ce qu’elles absorbent et ce qu'elles rendent.

Petit à petit les plantes seront exposées à l'air, au sec, au soleil ; il vaut mieux laisser pendant le premier hiver les plantes tranquillement émettre des radicelles et fortifier jeur système radiculaire. On les couvre avec de Ja mousse ou des branches de sapin pendant les gros froids. Au printemps, on les met en pots ou en godets suivant leur volume et on les fait reprendre sous une couche froide, après quoi on peut les mettre en place. Nous donnons,

plus loin, avec Îles descriptions des espèces, les renseignements nécessaires sur Jeur orientation dans la rocaille et la place qu'elles doivent occuper dans les jardins.

Si l’on procède ainsi que nous venons de l'indiquer, on a quatre-vingt-dix chances sur cent de réussir la très grande majorité des plantes montagnardes et même arctiques. Nous avons acclimaté à Floraire par ce moyen-là une grande quantité de plantes qui nous ont été envoyées du Canada, du Caucase, de Sibérie, de Norvège, de Laponie, voire de la Nouvelle-Zéjande ! Et notre jardin a pu fournir, de Ja sorte, d'espèces rares et difficiles à cultiver, un grand nombre de collections et de jardins botaniques.

Disons pourtant que les espèces à racines pivotantes, . les Gentianes du groupe lutea, les Panicauts (Eryngium), Jes Anémones du groupe Pulsatille, sont de reprise diffcile, et qu'il est préférable de les introduire dans les jardins par le moyen du semis. C’est d’ailleurs ce moyen-là que nous enseigne notre grande maîtresse, Ja Nature, dont nous devons écouter les avis et suivre l'exemple.

Le semis est le mode rationnel de l’acciimatation des plantes vivaces et montagnardes. C’est le système que, depuis un quart de siècle, nous pratiquons nous-mêmes et qui nous a donné jes meilleurs résultats. C’est aussi celui que nous recommandons à nos correspondants des contrées éloignées qui ne peuvent recevoir des plantes Vivantes, ou à ceux qui, chez nous, préfèrent élever euxmêmes Jeurs plantes. C'est le plus rationnel, puisque c’est le plus naturel. Cependant, il est bien des personnes qui reculent devant Ja lenteur du procédé et les soins qu’il nécessite, mais i] y a Jà un moyen simple d’acclimater les plantes des montagnes, et qui est infaillible. J] n’est pas, cependant, à la portée de tous, puisqu'il faut une certaine installation pour bien réussir.

Voici les principales conditions à observer : sol léger, sablonneux, juste assez nourrissant pour donner les aliments nécessaires au développement de jeunes plantes. nous le composons de : un tiers terreau de feuilles bien consommé et tamisé (pour éviter les vers); un tiers de terre franche ou bonne terre à blé ; un tiers de sable granitique ou calcaire, suivant l’affinité de l'espèce. Le moment le plus favorable est l’automne, dès Ja récolte des

raines.

JJ est beaucoup d'espèces qui exigent un semis immédiat. Telles sont les Anémones du genre Pulsatille, | Ædonis vernalis, le Chardon bleu (Eryngium alpinum), les Polygonum, Primula, certaines Gentianes. Si l’on sème de suite après la récolte, ces différentes espèces — et d'autres encore — germent de suite et avec grande facilité. Elles passent l'hiver à l'état de cotylédons, et renforcent pendant ce temps leur système radiculaire. Si l’on attend au printemps, ces espèces-là mettent un temps très long, parfois plus d’une année, pour germer. Au printemps, on peut semer Ja plupart des plantes alpines, mais il faut le faire le plus tôt possible, afin que la germination ait lieu avant les grosses chaleurs.

On sème dans des pots, des terrines ou des caissettes, avec un fort drainage; ou bien, et ceci est plus spécialement Je cas pour Jes espèces vigoureuses, on sème en pleine terre, sous couche, ou en plein air, dans une plate-bande bien abritée et qu'on puisse ombrager.

J] faut avoir soin de peu recouvrir les graines, surtout celles qui sont fines, et de les enfoncer à peine dans le sol. Les récipients seront placés sous verre, dans une couche froide, sèche et saine. Si l’on peut les recouvrir de neige pendant l'hiver, il faut le faire, car cela offre de grands avantages, la neige accélérant l'acte de Ja germination.

Nous avons fait des études et des expériences concluantes sur ce point et pouvons affirmer que Ja neige exerce une influence considérable sur les semis des plantes de montagnes |.

Dans les pays où la neige fait défaut, il est préférable de ne semer les espèces à germination prompte qu'au printemps et de les exposer aux pluies tièdes de Ja saison, ce qui n'offre pas d’inconvénients si les pots sont bien drainés. S'il s’agit d’un pays à climat continental très sec, au Midi, par exemple, il est bon d'ajouter au sol un peu de Sphagnum tamisé afin de lui donner une consistance spongieuse, poreuse, permettant une hbumidification permanente et régulière. Le Sphagnum joue ici le rôle que joue Ja roche dans Ja nature ; il absorbe l'humidité, la retient, puis la rend petit à petit au sol qui l'entoure. C’est l'élément modérateur par excellence au point de vue hygrométrique.

Les plus promptes à germer sont les Hélianthèmes, les Violariées, les Crucifères, les Légumineuses, les Ancolies, les Géraniacées, certaines Papavéracées; puis viennent les Composées, les Potentillées, les Cariophyllées, les Onagrariées, les Crassulacées, les Labiées, les Scrophularinées, les Campanulées, etc.

Les espèces les plus lentes à germer sont celles appartenant aux Ombellifères, aux Gentianées, aux Îridées, aux Primulacées et surtout aux Berbéridées, aux Fumariacées, et à une partie de Ja famille des Renonculacées (Pivoines, Aconits, Ellébores, Pulsatilles, etc.)

Sir Michaël Foster, l’iridomane anglais bien connu, nous a fait voir, le 28 avril 1905, des pots de semis d’Iris en observation, dont quelques-uns germaient après treize ans d'attente et de soins !?2

1 Voir le chapitre Semis dans H. Correvon : Les plantes alpines et de rocailles, pages 21 et suivantes.

2? Voir H. Correvon : Les Tris dans les jardins, page 179.

Depuis lors, Sir Michaël a publié dans le Gardener's Chronicle une notice annonçant qu’un semis de quatorze ans venait de germer ! On à l'habitude de considérer trop facilement comme perdu un semis qui n’a pas levé au bout de quelques mois. I] ne faut jamais détruire un pot de semis avant au moins une année, s’il appartient aux genres prompts à germer, et avant deux ans s’il appartient aux autres. Si nous avons introduit dans les jardins le superbe Heracleum Mantegazzianum, dont les graines nous ont été rapportées du Caucase en 1890 par MM. Levier et Sommier, de Florence, c’est que nous avons conservé trois ans ces graines dans le sol avec l'espoir de les voir germer, ce qui n'eut lieu qu'en 1894. Et si tant de belles plantes ont été introduites dans ces dernières années, c'est que les jardiniers qui en ont semé les graines ont usé de grande patience avec elles. Nous avons fait, à propos des graines de l’Anemone sulfurea et alpina, cette expérience que celles semées dans le mois qui suit leur récolte germent au bout de quinze jours, alors que, si l'on attend une ou deux années, elles ne lèvent qu'au bout de trois ou quatre ans.

Quand les graines ont germé, et que les plantes commencent à prendre un peu de consistance, on les repique, c'est-à-dire qu’on les isole en les plantant à une certaine distance les unes des autres, et en les disposant en échiquier. Puis, une fois en état de supporter l'isolement complet, on les plante, une par une, dans des godets ou dans Ja rocaille.

Nous avons vu plus haut que la végétation des montagnes se divise, au point de vue des affinités chimiques, en deux grandes catégories renfermant les espèces calcicoles et celles qui sont calcifuges. On comprend dès lors l’importance qu'il y a à connaître la nature des espèces que l’on veut acclimater, et à savoir si le territoire d’où elles proviennent est calcaire ou granitique, afin de leur offrir

un sol qui soit en rapport avec leurs exigences. On cultivera dès lors les espèces calcifuges dans la terre siliceuse qu'on nomme communément ferre de bruyère, dans de Ja tourbe ou du terreau de feuilles; pour les plantes calcicoles, on a de très nombreux terreaux formés de détritus végétaux puisés dans les fentes des rochers calcaires, ou bien le terreau de feuilles, en Jui-même dépourvu de chaux, mais qu’on additionne de sable calcaire, ou bien enfin, la bonne terre franche des prés ou des champs, mé- Jangée à du sable calcaire ou à du terreau de feuilles.

Le Sphagnum, qui joue un rôle important dans la culture des Orchidées exotiques, peut être également utilisé avec succès pour Ja culture des plantes des hauts sommets. Nous avons publié, dans la Revue des Sciences naturelles appliquées ‘, dans je Journal de la Société royale d’'Horticulture de Toscane ?, et dans le Gardener s Chronicle”, des renseignements complets sur ce sujet, et nous y renvoyons ceux de nos lecteurs qui habitent les climats chauds et secs chez lesquels cette culture peut seule être adoptée.

1] est un certain nombre de plantes alpines que nous ne pouvons cultiver autrement sous notre climat continental de Genève, et qui nous ont donné par ce moyen des résultats merveilleux. 1] faut que le Sphagnum soit placé dans un panier ou dans une terrine percée de nombreux trous, afin que le drainage s'opère facilement ; le principe est d'offrir aux racines un sol spongieux, absorbant J'eau à la façon d’une éponge et Ja retenant assez pour maintenir, par l’évaporation, autour des racines et des parties aériennes de la plante, une humidité constante et régulière qui neutralise les effets pernicieux du soleil. Mais il faut placer le récipient en un lieu sec et bien éclairé, au plein soleil, et arroser le plus possible. De Ja fréquence

{ Bulletin de la Société Nationale d'Acclimatation de France, 1904. ? Bollettino della R. Società toscana di Orticoltura, anno XXIX (1904). 3 Gardener s Chronicle, Londres, 18 avril 1891.

des arrosages et de l'abondance de la vapeur qui se forme autour de la plante sous l'influence des rayons solaires, dépend Ja réussite de la culture. De cette manière, nous sommes parvenus à faire fleurir, sous le soleil très actif de Floraire, des Arnica montana, Ranunculus glacialis, Eritrichium nanum, Soldanella alpina, Androsace glacialis et belvetica, Saxifraga biflora, Campanula excisa et cenisia, etc:

Le sable, granitique ou calcaire, joue aussi son rôle dans la culture de plantes de montagnes. Un sol trop nourrissant est généralement nuisible à ces espèces, de nature plutôt frugale et qui n'exigent qu’un sol poreux, bien drainé et plutôt maigre. Les plus richement habil- Jées d’entre les plantes qui nous occupent, celles qui bril- Jent avec l'éclat le plus vif, croissent en général dans les fentes des rochers, dans les pierriers ou sur les moraines glaciaires, c'est-à-dire dans les terrains pauvres. Les plantes premières colonisatrices, celles qui, les premières, envahissent les moraines après le retrait des glaces, sont souvent celles qui revêtent les plus beaux atours. Et, si vous examinez le sol dans lequel elles enfoncent leurs tres Jongues et volumineuses racines, vous êtes surpris de constater que c'est du sable ou du gravier presque pur.

En un mot, la question de J'acclimatation de la flore alpine dans nos jardins n’a plus guère de mystères pour l'horticulture actuelle. La culture de ces plantes est entrée dans nos mœurs, et ce sont surtout les gens de goût: les intellectuels, les artistes qui s'y adonnent.

Le duc d'Argyll, présidant, en 1867, une assemblée d’horticulteurs anglais, leur conta que Ja reine Victoria, parcourant en sa compagnie Îles hautes montagnes d'Écosse, cueillit des fleurs alpines dont elle lui dit avoir Ja passion. Le noble duc ajoutait que si les horticulteurs étaient arrivés à acclimater toutes sortes de plantes, les plus belles de la création, celles des hautes montagnes

leur restaient rebelles. C'était une erreur; et si Sa gracieuse Majesté, qui aimait tant les fleurs alpines, vivait encore, elle pourrait admirer, sur les terrasses de son château de Windsor, la presque totalité de la flore alpine, acclimatée à Floraire et transportée Jà par les soins d’un amateur distingué, le général Sir Dighton Probyn, directeur des finances personnelles de S. M. le Roi d'Angleterre.

ScB

Rocaïlles ef Jardins alpins

Nous avons vu que le système de placer les plantes de montagnes en rocailles date, chez nous tout au moins, de l’époque où le botaniste Boissier inaugura ses rochers de Valleyres (entre 1852 et 1870), À cette même époque, Je botaniste A. Kerner, directeur du Jardin botanique d’'Innsbrück, construisait, pour y cultiver la flore des Alpes tyroliennes, tout un système de rochers représentant, par Jeur formes et leur composition, les huit massifs montagneux du Tyrol. Cette disposition offre de grands avantages dans Jes jardins scientifiques, car elle permet de se faire de prime abord une idée de Ja distribution géographique et géologique des plantes.

On ne saurait trop recommander, au point de vue du pittoresque et du naturel, et aussi pour le bien-être des plantes qu’on veut cultiver, d'établir plusieurs rochers de natures différentes, de préférence à un seul grand enrochement. Ces immenses constructions, dites «à la Mont- Blanc », n'ont rien de très pittoresque et offrent quelques sérieux désagréments. L'établissement de petits enrochements dispersés dans le gazon ou contre une pente offre de grands avantages. Nous avons nous-mêmes, autrefois, construit au Jardin alpin du chemin Dancet l’un de ces

gros amoncellements de pierres, et nous avons bien vite reconnu qu'ils n'offrent rien d'artistique et n'ont pas même d'utilité pratique. Nous en sommes arrivés à Ja conviction que, de plus en plus et de mieux en mieux, il faut chercher à imiter la nature.

Dans le volume Les Plantes des Alpes, écrit en 1884, nous avons déjà consacré un chapitre à ce sujet « Jardins alpins ». Les nombreux encouragements qui Jui furent accordés alors ont poussé l’auteur dans cette voie, d’où il n’est jamais sorti, et, en 1889, dans un travail plus spécial : «Les Fougères rustiques » il intitulait son xn° chapitre « Les Fougères dans le jardin sauvage » en insistant sur Ja beauté des jardins naturels. Ces idées ne lui sont, d’ailleurs, pas personnelles, et il n’a eu d’autre mérite que de les avoir reçues de sa mère et aussi des artistes anglais, disciples comme lui du grand esthète Ruskyn.

Depuis lors ce genre, que plusieurs ridiculisaient il y a vingt ans, est entré en faveur, et nous avons vu en France, en Suisse et ailleurs, l'architecture paysagère — qui était restée embourbée dans certaines traditions que les Anglais avaient rejetées depuis plus d’un siècle — faire des pas de géant et se transformer du tout au tout. L'art, anglais en jui-même, de grouper les plantes de plein air au sein de Ja verdure et des pelouses, de les utiliser pour produire un ou des tableaux en imitant les scènes de Ja nature, a fini par être compris et admis par nos plus grands artistes jardiniers. La mosaïculture, cette aberration du goût et de l’art, monstruosité inventée par on ne sait quel malfaisant génie, a vécu, ou tout au moins estelle sur le point de s’en aller rejoindre les souvenirs du jardin régulier avec ses ifs taillés en figures et ses bosquets coupés au ciseau.

Dans ja préface d’ Alpine Flowers, le grand artiste anglais qu'est William Robinson s'exprime ainsi : « De grandes améliorations ont été apportées dans la culture des plantes

2 44 LA FLOREU ALPINE

alpines, tant au point de vue artistique que sous celui de Jeur acclimatation. De très beaux jardins rocheux :e sont élevés, qui ont enterré l’ancien Rockwork avec ses détestables et malfaisantes poches à plantes et son abominable Jaideur. À Friar Park, South Lodge, Leonardslee, Warley Place, Batsford, et dans beaucoup d’autres Jieux, nous voyons non seulement les plus rares et les plus délicates d’entre les plantes alpines admirablement cultivées, mais encore l'effet produit par leur ensemble n'être pas indigne de la prairie afpine naturelle. Et même dans nos jardins publics, où s’étalaient de grotesques laideurs rocheuses, nous avons maintenant de gracieuses créations )

Nous ne connaissons pas South Lodge, dont parle Robinson, mais les quatre autres jardins qu'il signale comme étant des modèles nous sont familiers. Leonardslee, qui appartient à Sir Ed. Loder, est l’une des créations rocheuses les mieux réussies. ]] est difficile de voir quelque chose de plus naturel, de plus grandiose et de mieux planté. Quand nous visitâmes ce superbe jardin, une gerbe d’Atragène à fleurs blanc pur, retombait d’une hauteur et produisait un effet charmant. Et toutes les plantes de montagnes, des quatre coins du monde, égayaient le tableau.

Batsford Park est la création d’un homme de grand génie, bien connu dans le monde horticole dont il est un des Mécènes, Lord Redesdale. C’est une colline boisée de toutes les essences qui peuvent supporter le doux climat du Gloucestershire, et contre laquelle tous les végétaux qui offrent de la beauté ont été disposés de la façon ÎJa plus artistique et la plus naturelle qu'il soit possible d'imaginer. Ici, des Bruyères (Erica carnea) tapissant le sol sur plusieurs ares et formant une pelouse rose vif qui dure de février jusqu'en mai; ailleurs, ce sont des hectares de Narcisses, de Jonquilles, de Scilles, et des prai-

1 W. Robinson, Alpine Flowers Gardens, IIϰ édition, 1903,

ries de Primevères dans ce qu'il existe de plus beau, et l'on sait que les Anglais s’y connaissent en matière de brillantes Primevères. Partout Ja silhouette de conifères distingués, venus de tous les coins du monde, d’arbustes et d'arbres merveilleusement beaux. Des masses de bambous, dont Lord Redesdale possède une collection complète et qui foisonnent de tous côtés dans ce sol qui leur est généreux. Un jardin japonais, avec les végétaux de l'empire du Levant, où le comte Redesdale a exercé des fonctions diplomatiques et d’où il a rapporté d’inestimables trésors, avec une gigantesque statue de Bouddha en bronze, dont la figure calme et puissante laisse planer comme un génie spécial sur tout le jardin. Ailleurs, des sous-bois de Fougères, de Pavots himalayens; des pentes d'Éricacées diverses, de plantes vivaces; des effets merveilleux obtenus par Ja floraison des Magnolias magnifiques, contrastant avec Ja sombre verdure des pins américains ou chinois.

Les modestes représentants de notre flore alpine ont été placés ici et là, selon leurs conditions d’existence ; mais le noble châtelain de Batsford, en nous en faisant les honneurs, soupirait de ne pouvoir acclimater le Gentiana verna chez lui. Peut-on jamais tout avoir à Ja fois, dans ce monde? JJ faut pourtant qu'il y ait quelquefois des impossibilités sur le chemin de celui-là même qui réussit toutes choses.

Êt puis d’autres merveilles, d’autres perspectives grandioses, et les profils pittoresques des vieux pins d'Écosse se dressant au-dessus de ces splendeurs comme pour donner à tout cet ensemble, si hétérogène et si hétéromorphe le cachet britannique.

Nous avons décrit ailleurs ! ces merveilleux jardins de Warley Place, où une artiste de très grand talent allie à

1 H. Correvon, Les Plantes alpines et de rocailles, pages 46 à 49.

Ja connaissance exacte et approfondie des plantes — de toutes les plantes — une expérience étonnante dans f'art du jardinage. Miss Willmott est certainement l'amateur qui, dans toute l'Angleterre, et partant dans le monde entier, connaît le mieux les plantes de plein air et les espèces bulbeuses. Héritière des traditions du Révérend Wolley Dod, de Sir Michaël Foster, qui lui légua sa richissime collection d’Iris et de bulbes, la plus belle du monde, miss Willmott consacre sa belle intelligence, sa vaste érudition, sa fortune et ses talents à Ja cause du jardinage, et de tous ses titres ne revendique avec fierté, à l'instar de Ja reine Anne, que celui de « jardinière ». Ses jardins de Warley et de Tresserve, sur les bords du Jac du Bourget, renferment la collection la plus complète de plantes de plein air qu’on puisse rencontrer. Warley, un des lieux les plus secs et les plus ensoleillés d'Angleterre, est une propriété seigneuriale construite et plantée par le célèbre écrivain Evelyn, à la fin du xvu° siècle. La dame de céans a fait creuser une vallée dans le terrain, mouvementé par Jui-même, de ce beau parc, et dans cette vallée factice a créé un beau jardin rocheux que parcourt un torrent alpestre. Le tout est planté de tous les végétaux propres aux montagnes des cinq continents, et ce jardin a rapidement acquis une réputation universelle. Lord Henry Bentinck, frère cadet du duc de Portland, a créé, dans son immense et merveilleuse propriété de Kirkby-Lonsdale, entre York et Lancaster, un jardin naturel, alpin et boisé, d’une grande beauté et de vaste envergure. Î] recouvre un territoire de quatre arpents anglais, et, pour y accéder, on traverse une rivière assez Jarge au moyen d’un bac. Ce jardin s'étale de la berge de Ja rivière jusqu'au fond d’un grand bois, formé d'arbres séculaires. 1] y a à peine une dizaine d'années que ce jardin alpin fut commencé, et déjà il a pris l'aspect d’un

paysage naturel. D’énormes touffes de Gunnera scabra, de

Saxifraga peltata, de Lythrum, de toutes sortes de feuillages superbes, animent les bords d’un torrent qui cascade du haut de Ja pente et forme, de part en part, de nombreux petits marais. Dans les lieux moins humides se dressent les Rhubarbes aux feuillages divers, et, toujours de forme architecturale, les Aconits, les Renouées et surtout le beau Polygonum molle de l'Himalaya, les Doroniques aux milliers de soleils jaunes, les Seneçons, les Fougères les plus diverses et dont plusieurs atteignent des dimensions extraordinaires. Dans les lieux plus secs et plus ensoleillés s’étalent des tapis de Bruyères, de Cistes méditerranéens, de toutes sortes d’Ericacées, depuis le Pernettya de J’Australie jusqu’au Phyllodoce des zones arctiques. À côté d’elles, l’Acanthe grecque en fleurs, l'Artichaut et Je Cardon, cultivés ici pour leurs capitules d’un bleu superbe autant que pour leur feuillage ornemental ; et l’Onopordon, surtout le merveilleux ©. bracteatum d'Orient, qui dresse ses feuilles d'argent mat et ses épines Juisantes au sein de ce paysage septentrional, Jui communiquant cette chaleur si particulière des paysages méridionaux. Les Panicauts où Chardons bleus (Eryngium alpinum, amethystinum, Bourgati, giganteum, maritimum, planum, etc.), venus ici de toutes les régions du Vieux Monde et se drapant dans leur noble orgueil en face de Jeurs congénères américains si mal dotés en grâce et en couleurs. Et toute la foule immense et bigarrée des meil- Jeures d’entre les plantes vivaces, les Monardes, les Véroniques, les Delphinium, les Scabieuses, les Sauges, les Ancolies, les Asters, les Centaurées, les Roubecques, les Sylphes, les Chrysanthèmes-Leucanthèmes, les Pentstemons, les Lychnis, etc., rivalisant de gloire et de grâce dans ce cadre merveilleux. Puis la petite flore alpine, des Gentianes, des Renoncules, des Primevères, des Soldanelles, l’'Edelweiss, les Myosotis, brillant et chatoyant dans ce vaste paradis des fleurs et y apportant leur note

vive et pure. Et, brochant sur le tout, formant ici et Îà des touffes d'ombre et de fraîcheur, des arbustes de tous les coins du monde, des Fuchsias rustiques, des Cotoneasters, des Hortensias, des Spirées, des Lauriers (qui gèlent à Genève, hélas !), et tout un monde hétérogène et varié qui fleurit et embaume je pays. Lord Henry et Lady Bentinck font de ce jardin leur œuvre personnelle, et l’ont créé avec l’aide de leur jardinier-chef, qui porte le nom prédestiné de Miller ‘, et qui s'en occupe avec beaucoup de sollicitude.

D'un genre absolument différent est le célèbre aipinum de Friar Park, appartenant à Sir Frank Crisp, à Henley sur lamise, non loin de Windsor. Sous un climat modéré et plutôt humide, Sir Frank réussit à cultiver la presque totalité de la flore alpine. I] paraît plus aisé de dire ce qu'il n’a pas que ce qu'il a, dans cette merveilleuse création dont tout le public amateur de plantes a eu des vues sous les yeux. Le jardin alpin lui-même recouvre une area de quatre arpents anglais ; les rochers, pesant plus de dix mille tonnes, ont été amenés de Bradford, et constituent, par leur ensemble, une scène alpestre de premier ordre. Nous en avons donné dans le journal 7 he Garden une description complète *.

Sous le doux climat de Henley, dans une atmosphère vaporeuse et presque égale, la flore alpine se développe merveilleusement. Sauf les plantes de très hautes altitudes, et plus spécialement les Androsaces du groupe Aretia, toute Ja collection des végétaux alpins s’acclimate et fleurit bien dans les rochers admirablement combinés et exposés de ce jardin. L'ensemble est disposé sur un plan naturel et reproduit en petit le massif du Cervin et ses

1 Müller, botaniste anglais, cultivateur et écrivain (1 691-1771), écrivit plusieurs volumes dont un, The Gardeners and Florist's Dictionary (1724), fait encore autorite.

? The Garden, 1907, pages 6, 16 et 505.

contreforts. Sir Frank Crisp a imaginé et dirigé lui-même Ja construction de cet enrochement, qui n’a son pareil nulle part ailleurs. Ce qui en fait la beauté, c’est l'harmonie des lignes et surtout celle des dimensions des plantes par rapport aux pierres, Ja combinaison qui permet à l'œil d’embrasser une vue d’ensemble parfaite dans ses proportions. Tout est bien à l'échelle voulue, et c’est Jà un point rarement observé dans les constructions de ce genre. Les plantes à gros feuillage et de grandes dimensions sont disséminées à Ja base du jardin, tandis que, par des terrasses successives, étagées très naturellement audessus des vallées, on passe à Ja flore absolument rase et naine des sommets qui s'étale au pied et autour du Cervin.

La vallée principale est creusée par le torrent qui murmure et descend, de cascade en cascade, de la base du pic central (Cervin) jusqu’autour de la hutte alpine, établie à Ja base, au bord d’une mare alpine où s'étale la flore aquatique des montagnes. Un soir qu'il était assis sur l’une des pierres énormes qui forment les assises de ce beau travail, en admirant les contours et savourant Ja fraîcheur de ses sites, l’auteur de ces lignes se demandait vraiment s’il avait bien, pour jouir de cette scène alpestre si vraie, traversé toute Ja France, le détroit de Ja Manche et le sud-est de l'Angleterre, tant son esprit se sentait transporté à Ja haute montagne.

Et, tel est bien le suprême du genre, le seul moyen vraiment artistique de faire un Qalpinum »; il faut avant tout qu'une scène de ce genre repose et transporte l’esprit dans Ja nature alpine telle qu’elle est, et non telle que Ja crée l'imagination fantaisiste de certains constructeurs de rocailles. Introduire chez soi, non seulement Île tableau lui-même, c’est-à-dire la briljante flore des hautes montagnes, mais encore le cadre de ce tableau en enchâssant ces fleurs dans le paysage qui les a vues naître, en les

maintenant dans cette nature de la montagne qui est Ja plus grande et la plus pittoresque, où les blocs erosés et crevassés errent de part et d'autre, dans un superbe et harmonieux négligé; en les entourant de mousses et de gazons montagnards, en les groupant savamment de manière à former ces touffes multicolores dont l’ensemble est toujours si harmonieux, dont l'aspect n'offre jamais de note criarde ; jeter sur un torrent murmurant un pont rustique, flanqué quelque part de gros blocs de rochers travaillés par les eaux et la patine des siècles, dispersés sur la berge ou dans un pâturage alpin ; émailler ce pâturage lui-même de fleurs alpines, ne pas le livrer à Ja faux, et le composer de telle façon que l'herbe en reste naine et rase; placer ici et là de petits rochers, naturellement arrangés, alternant avec des constructions plus grandes formant la charpente, Ja raison d’être du jardin, et dans ces diverses rocailles, disposer la flore des sommets et des pâturages, celle des bois et des rochers, toujours en observant leurs exigences particulières, voilà à peu près la tâche du constructeur de jardins alpins et de l'architecte paysagiste qui voudront faire œuvre artistique et naturelle.

Dans l'établissement d’une scène alpine, il faut copier Ja nature, mais n’en prendre que les beautés, car elle renferme aussi des laideurs qu’il faut se garder de reproduire dans un jardin, et quand J.-J. Rousseau demandait qu’on fit, dans le jardin de son goût, une place aux orties, il allait pourtant trop loin ! ie.

C’est là une affaire de goût et de bon jugement; Je conventionnel doit ici faire place aux goûts personnels, les Jois architecturales au génie artistique. L'art du paysagiste qui construira un jardin alpin consistera surtout à reproduire des scènes de Ja région montagneuse et alpestre, en risquant de temps en temps une incursion dans Ja zone alpine, rocheuse et désolée, qui est Ja plus grandiose.

De beaux jardins alpins ont été établis avec le concours de Ja nature dans plusieurs contrées des Alpes. Ceux-ci, bien différents des créations anglaises dont nous avons parlé, ont coûté peu d'efforts et ont été établis avec facilité.

Celui de Ja Linnaea, à Bourg-Saint-Pierre (1700 mètres d'altitude), fondé en 1889 par l'Association pour la protection des plantes, est un mamelon de deux hectares, isolé et bien exposé, que des sentiers parcourent en tous sens et que de nombreux rochers naturels et artificiels, dévolus aux flores des diverses montagnes du monde, classées géographiquement, rendent extrêmement pittoresque. La flore calcifuge y fait merveille, Île so] étant granitique. Le jardin de Ja Rambertia, situé sur l'arête orientale des Rochers de Naye (2000 mètres d'altitude), recouvre plus de quatre hectares et forme un parc rocheux, calcaire, d’une grande beauté. JI] fut établi en 1895 par la Société de la Rambertia, et a groupé Ja flore calcicole de toutes les hautes montagnes du monde. À Pont-de-Nant, sur Bex (1300 mètres), un jardin botanique, dépendant de l'Université de Lausanne, fut établi en 1893 par les soins de Ja commune de Bex. Ï] est situé dans une position abritée et pittoresque, au pied de Ja paroi rocheuse qui porte le Muveran et dans un lieu bien arrosé. Ce jardin a été établi par M. le professeur Wilzceck et n’a pas, lui non plus, nécessité Ja collaboration d’un architecte de jardins. En Italie, sur les flancs du Monte Scanapa, au pied de Ja douce Presolana, Ja famille Silvestri, de Milan, a fait établir, par les soins de M. Fernand Correvon, architecte-paysagiste à Genève, un jardin alpin qui est en parfaite harmonie avec Je paysage dolomitique du pays, et dans lequel il est impossible de distinguer les raccordements entre Je factice et le naturel, les rochers de J’endroit formant la carcasse, l’ossature de l’ensemble.

À Samoëns, M. Allemand, qui nous a donné ailleurs de pittoresques créations, a établi, sur un rocher autrefois aride, un jardin botanique, pittoresque et naturel, avec une route à voitures serpentant dans son sein, qui fait grand effet avec sa belle cascade.

D’autres jardins ont été établis à la haute montagne, mais ils n’ont pas la prétention d’être autre chose que des jardins botaniques ou d'agrément. Citons celui d’AÆrolla (1962 mètres), où M. Anzevui a établi une collection qui procure aux nombreux visiteurs et hôtes de cette belle station alpine l'avantage de trouver réunies, sur un espace d’un quart d’hectare, la flore des montagnes suisses et étrangères, poussant et se développant merveilleusement.

Au Lautaret, en Dauphiné (2075 mètres), le professeur Lachmann, de Grenoble, a fondé un jardin botanique fort réussi; et le professeur Flahault, de Montpellier, en à créé trois à Ja fois sur les pentes de J’Æigouäl, dans Îles Cévennes. En Italie, le jardin de Ja Chanousia, au Petit Saint-Bernard (2200 mètres), et celui de la Rosfania (1300 mètres), sont les plus visités et les plus anciens. En Autriche et en Bavière, partout dans les montagnes d'Europe, s’établissent des jardins destinés à Ja flore alpine ‘. On les place généralement dans les lieux accessibles, près des hôtels ou des refuges, et ces créations, tout en contribuant à la diffusion de la science botanique alpestre, servent le but que nous nous sommes proposé ici, qui est de faire aimer les petites plantes de la montagne, le vrais astres de nos Alpes.

1 Voir à ce sujet le Rapport du premier Congrès des jardins alpins, tenu aux Rochers de Naye en août 1904, sous la présidence du prince Roland Bonaparte. Genève 1904.

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