‹ La flore pharaonique d'après les documents hiéroglyphiques et les spécimensChapitre 1 sur 160 · AVERTISSEMENT · texte numérisé non relu

AVERTISSEMENT

Depuis plusieurs années, je me suis occupé à relever dans les textes hiéroglyphiques tous les noms de plantes, en vue de reconstituer la flore de l'ancienne Egypte et de combler une lacune qui subsiste encore dans les dictionnaires égyptienà où, en regard de chaque mot désignant un végétal, on ne trouve la plupart du temps que l'indication vague « nom de plante ».

Mais un tel travail n'avance que bien lentement. En cinq ou six ans, je n'ai encore réussi qu'à identifier une cinquantaine de noms de plantes.

La méthode à employer ne permet pas, en effet, d'aller bien vite. Etant donné un nom hiéroglyphique dont le déterminatif nous assure qu'il désigne une plante, quelle est la marche à suivre pour arriver à déterminer l'espèce de cette plante ?

D'abord, il faut voir ce que peuvent donner les recherches philologiques.

On sait que, si l'écriture des anciens Egyptiens a cessé d'être employée dès les premiers siècles de l'ère chrétienne, leur langue du moins s'est conservée à peu près intacte jusqu'au siècle dernier. La langue copte n'est autre chose que l'égyptien écrit avec des lettres grecques. Or, la Bible a été traduite en copte. Donc, tous les noms de plantes cités dans la Bible ont leur équivalent en copte, c'est-à-dire en égyptien.

D'autre part, les Coptes, à l'époque où l'arabe s'est répandu en Egypte, ont produit un certain nombre de Scalse, ou lexiques coptico-arabes, dans lesquels les noms de plantes sont

traduits en arabe. Nous avons ainsi une assez longue liste de noms coptes de plantes que l'on peut traduire sûrement, soit à l'aide de la Bible, soit à l'aide des lexiques coptico-arabes. La première recherche à faire est donc de voir si le mot égyptien désignant une plante se retrouve en copte.

Si on ne le retrouve pas en copte, il reste la ressource de le trouver en hébreu ou en arabe. Beaucoup de radicaux sont com^ muns aux trois langues. Les Hébreux, ayant connu certaines plantes en Egypte, ont pu leur conserver leur nom égyptien ; les Arabes d'Egypte ont pu également arabiser à leur usage les désignations anciennes des végétaux qui ne croissaient qu'aux bords du Nil.

Enân, un dernier recours nous reste. Dioscoride et Apulée ont donné dans leur écrits les noms égyptiens d'un grand nombre de plantes. Ces noms, il est vrai, ont été une première fois déformés par leur transcription en lettres grecques, puis dénaturés encore par les copistes et les éditeurs successifs qui nous ont transmis les ouvrages de ces auteurs. Mais on peut espérer que certains noms ont échappé à trop de mutilations, et, en fait, il se trouve que quelques termes égyptiens, de Dioscoride surtout, sont la transcription presque exacte de mots hiéroglyphiques.

Cinq ou six fois sur dix, le nom d'une plante hiéroglyphique se retrouve en copte, en hébreu ou en arabe. 11 reste alors à consolider ces données, fournies par la philologie, au moyen de recherches d'autre nature. C'est là surtout que la tâche devient délicate et périlleuse. Pour chaque plante, la méthode difière.

S'il s'agit d'une plante médicinale, dont le nom se retrouve plusieurs fois dans les traités de médecine égyptiens que nous possédons, on peut comparer les propriétés indiquées dans ces traités avec celles qu'indiquent pour les mêmes plantes les médecins grecs et latins.

J'ai pu remarquer que, pour les quelques plantes médicinales égyptiennes dont les noms nous sont bien certainement connus, les propriétés que leur attribuent les Egyptiens correspondent

exactement à celles qui, par exemple, leur upni attribuées par Dioscoride. Il y aura là, un jour, matière à d'intéressants travaux sur l'histoire de la médecine. Si notre plante médicinale, ^ dont l'espèce nous est déjà indiquée par un dérivé copte, hébreu ou arabe, se trouve avoir les mêmes propriétés médicales dans les textes hiéroglyphiques que dans les traités gréco -latins, nous avons quelque chance d'être près de la vérité.

S'il s'agit d'autres plantes, d'autres procédés sont à employer. Parfois, les textes mêmes nous aident singulièrement. Des plantes y sont clairement décrites. D'autres fois, les usages pour lesquels on utilise les végétaux nous permettent de ne pas nous égarer.

Telle plante sert à teindre en rouge. Â priori, ce peut être le Carthame. Un texte nous indique qu'on en faisait des couronnes; or,, certaines guirlandes de momies renferment des fleurs de Carthame. C'est là un argument presque décisif.

Le mot Hàbni désigne un bois. Ce nom se rapproche des noms sémitiques et gréco-latins de l'ébène. Le même mot se retrouve auprès d'une statue noire. Enfln, les propriétés médicinales de l'ébène et celles du Habni sont identiques.

Qu'en conclure, sinon que Habni est le plus ancien nom connu de l'Ebénier, et qu'il a donné naissance à celui dont nous nous servons encore ?

Un dernier exemple : Soushin est le nom égyptien d'une fleur. Soitsan en arabe, Shoushan en hébreu, Shâshen en copte sont les noms du Lis. Mais certains textes nous apprennent que le Soushin était aquatique et poussait dans les canaux d'inondation. Ce peut être alors un lis d'eau ou Nénuphar, d'autant plus qu'Hérodote nomme le Lotus a lis du Nil ». D'autres documents nous enseignent que les pétales de cette fleur sont blancs, que ses feuilles sont arrondies et fendues. Il n'y a plus de doutes à avoir, le Soushin est bien le Nénuphar ou Lotus blanc d'Egypte, soit le Nymphxa Lotus L., de sorte que notre prénom Suzanne, qui, on le sait, dérive du nom hébreu du Lis, a, en réalité, sa source primitive dans le nom égyptien du Lotus

blanc. Et même, chose assez curieuse, il se trouve que ce nom était porté, dans l'Egypte antique, par certains personnages. Je pourrais citer une chanteuse de temple et un chef militaire qui portent le nom de Soushin et qui, par conséquent, s'ils vivaient aujourd'hui et s'ils voulaient conserver la même signification à leur nom, se feraient nommer Suzanne.

Comme on le voit, si l'identification des plantes pharaoniques n'est pas une chose facile, elle est du moins possible. Je n'ai jusqu'ici identifié que cinquante noms de plantes environ. Lb raison en est que, d'une part, je n'ai pu consacrer tout mon temps à ce seul travail et que, d'autre part, il me manque, sur bien des plantes, des données, suffisantes, que je ne pourrai réunir qu'à force de dépouiller des textes hiéroglyphiques. A mesure que les déterminations certaines se multiplieront, le nombre des plantes à trouver diminuera nécessairement par élimination, et la besogne ira alors de plus en plus vite.

En attendant, un travail me semble utile à entreprendre. C'est de réunir sur la flore ancienne de l'Egypte tous les documents étrangers à la philologie. Ces documents sont de trois sortes :

1® Les plantes trouvées dans les tombes, les fruits ofierts en dons funéraires et desséchés dans les hypogées, les fragments de graminées découverts dans les briques antiques, les végétaux textiles reconnus au microscope dans les tissus, les bois dont on fabriquait les meubles et les cercueils, les chaumes dont on formait des corbeilles, les feuilles dont on tressait des nattes, eic • , 6bC. ,

2^ Les renseignements fournis par les auteurs classiques, dont quelques-uns sont restés longtemps en Egypte.

3® Les plantes, fleurs et fruits représentés sur les bas-reliefs et parfois accompagnés de leurs noms hiéroglyphiques.

C'est au premier ordre de documents que je m'attache aujourd'hui. Traiter la question à fond me serait impossible pour le moment. D'abord un certain nombre d'ouvrages spéciaux me font défaut, soit par suite de leur rareté en librairie, soit par

suite de leur absence dans les bibliothèques où j*ai accès ; ensuite, bien des recherches restent encore à faire pour déterminer tous les végétaux, contemporains des Pharaons, qui existent dans nos musées.

Je me contenterai donc, en attendant mieux, de dépouiller minutieusement quelques travaux, dont je donne plus loin la liste, sur les plantes trouvées dans les tombes.

Ces travaux^ je me hâte de le dire, sont du reste les plus importants qui aient été écrits sur la question, et les autres, à peu de choses près, n'en sont que les bases ou les résumés.

J*y ajouterai les résultats que j'ai obtenus jusqu'ici par la philologie, résultats consignés dans divers mémoires dont je donne également la liste. Plus tard, je pourrai donner une suite à la publication de ce premier ordre de documents, en compulsant de nouveaux ouvrages et en y ajoutant de nouvelles plantes trouvées dans les textes égyptiens. Le dépouillement des écrivains classiques et l'examen des représentations de végétaux pourront également faire l'objet de mémoires spéciaux.

En résumé, l'étude que je publie ici est bien âx^ et bien délimitée. Elle a l'avantage, à défaut d'autres, d'épargner aux botanistes la lecture d'une vingtaine de mémoires dont la plupart sont écrits en langues étrangères ou imprimés, ce qui est pire, avec des caractères hiéroglyphiques. Puisse -t- elle, à ce titre, être jugée avec quelque indulgence.

Lyon, 20 mai 1887.

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