‹ La FlorideChapitre 2 sur 5 · EN VOYAGE · texte numérisé non relu

EN VOYAGE

Les meilleurs cours de littérature sont aujourd'hui professés dans les chambres des paquebots à vapeur.

Aussi les voyages sont-ils aujourd'hui plus instructifs que jamais.

Ce genre d'éducation manquait à nos pères : on apprend tout ce qu'on ignore en voyageant sur la Saône, sur le Rhône, sur le Rhin, ou sur la mer.

Je venais de quitter Paris, selon mon usage, et je courais en vapeur vers la Méditerranée. Mous étions cinquante, assis, couchés ou debout dans Fentre-pont d'un paquebot. Un monsieur grave prenait du café, en lisant on journal, et il souriait beaucoup.

c II lit le roman de.. , dit un jeune homme en blouse ;

je suis en arrière de deux feuilletons.

— Moi, je suis abonné, dit un ami : je recevrai ma collection poste restante à Valence.

— Je lis ce roman avec beaucoup d'intérêt, dit une dame voilée de vert, parce qu'il est écrit dans le genre que j'aime.

- Vous êtes tout à fait dans mes opinions, dit un voyageur maigre et chauve; moi, madame, je n'aime que les romans d'intérieur domestique, ceux qui peignent avec vérité la vie réelle, qui nous offrent un miroir fidèle, et nous corrigent de nos vices et de nos défauts en nous les représentant d'après nature. Je suis fâché que La Bruyère n'ait pas fait un roman. *

Un jeune homme coiffé à la Gioto, et qui allait en Chine un bâton â la main, prit la parole d'un ton leste et dit :

* Moi, je ne comprends pas trop le plaisir que vous trouvez â lire dans des livres ce que vous faites chez vous. Les Chinois ont bien plus de bon sens dans- leur folie. Ils ne peignent, ne gravent, ne sculptent, n'écrivent que leurs rêves, leurs fantaisies, leurs caprices d'imagination. Tout ce qui se passe bourgeoisement autour d'eux leur parait vulgaire et indigne d'être présenté à l'œil. Vous autres Français, vous voulez voir sur vos livres de boudoir, sur vos paravents d'alcôve, sur vos écrans de cheminée, les mêmes choses que vous faites avec votre ridicule costume européen. Vous demandes à vos faiseurs de tapisseries une scène de nourrice, une noce de village, un départ de conscrits pour l'année, un ménage de nouveaux mariés, un père maudissant uo fils, une demoiselle qui touche du piano devant ses parents, un propriétaire qui met son locataire insolvable à la porte de sa maison. De cette manière» vous avez

l'agrément de pouvoir répéter dans le salon vos histoires de tapisseries. Quant à moi, en passant à Lyon, où je m'arrête cinq jours, je vais commander à un fabricant quatre panneaux de papiers représentant quatre scènes qui se passent dans la planète de Saturne. Eugène Delacroix m'en a fait las dessins à Paris. A Pékin, je vendrai, cela un prix fou.

— Hais, monsieur, observa un voyageur sérieux et enrhumé, savez-vous ce qui se passe dans la planète de Saturne?

— Si je le savais, je ne le ferais pas peindre, répondit le Chinois : cela rentrerait alors dans la vie bourgeoise et réelle des gens de Saturne.

— Ah I dit le voyageur sérieux ; et il toussa beaucoup.

— Les jeunes gens ont des idées de.... jeunes gens, remarqua un monsieur presque endormi sur la pomme d'un jonc; moi, ce que je cherche dans un roman, c'est un fait, un grand fait historique, une chose enfin qui m'instruise en m'amusant, comme dit Boileau; car, soyons de bonne foi, quel fruit retirez-vous de la lecture d'une œuvre de pure imagination, d'un long mensonge, tranchons le mot ?

— Parbleu 1 cela nous amuse ; voilà le fruit, dit le Chinois.

— Oui, dit le monsieur somnolent ; mais cela ne vous instruit pas. Moi, monsieur, j'ai appris l'histoire d'Ecosse dans Wélter Scott.

— Moi aussi, dit la dame voilée de vert.

— Moi aussi, dit son mari.

— Vous voyez, ajouta l'autre, que tout le monde ici est de mon avis, monsieur.

— ■ Ah ! vous croyez aux histoires d'Ecosse de Walter

Scott? dit un Parisien qui entrait en éteignant son ci* gare. Vous [saurez, mesdames, qu'il pleut sur le pont.... Les histoires d'Ecosse sont des fables en brouillards.... comme toutes les autres histoires d'ailleurs; à qui ditesvous cela? Moi, monsieur, j'ai vu à Paris trois histoires et deux révolutions passer sous mes croisées, et je les ai rencontrées dans la rue, comme je vous rencontre ici. Depuis, j'ai lu vingt ouvrages sur ces événements. Chaque ouvrage contredit les dix-neuf autres, et tous contredisent ce que j'ai vu de mes propres yeux; et vous voulez, après cela, que j'ajoute foi aux choses qui se sont passées dans les brouillards, les cavernes et les neiges d'Ecosse il y a trois cents anst allons doncl *

Le monsieur sérieux agita le bras droit, mais la pa- "ftle lui fut supprimée par une quinte de toux.

Une dame d'un âge mûr, qui donnait à boire dans son verre à un épagneul, prit la parole et dit : « Moi, je n'aime que les romans par lettres, eomme ceux de M. Montjoie.

— - Nous ne connaissons pas M. Montjoie, remarquèrent en trio trois jeunes gens.

— Mais quel âge ont ces messieurs? demanda la dame à l'épagneul.

— Trente ans, comme tout le monde, répondit un des trois.

— M. de Montjtie, poursuivit la dame, écrivait en mil.... mil.... huit cent.... et quelque chose.... Il a fait les Quatre Espagnols, le Manuscrit du mont Pausilippe, etc., etc., toujours sous la forme épistolaire. J'ai lu cela au sortir du couvent.

— Il me faut à moi les grosses plaisanteries, dit un , énorme voyageur qui s'ennuyait de se taire ; les farces,

quoi ! un tas de gaudrioles à mourir de rire le dimanche quand il pleut. Tenez, voulez-vous savoir mon roman que j'aime, moi? c'est celui de.... aidez moi un peu.... j'ai le noin au bout de la langue.... un farceur.... Ce livre , où il y a un homme bétè comme une oie , qui a une femme gentillette.... et il y a un autre jeune cadet, nommé.... chose.... je suis brouillé avec les noms!... J'ai acheté ce livre en arrivant de l'armée , et puis je l'ai donné à mon cousin , qui est veuf et qui n'a pas d'enfants.

— D'où vient que l'on ne fait plus aujourd'hui des romans avec des chevaliers? demanda naïvement une dame qui allait joindre son mari à Alger.

— Des chevaliers de quoi? répliqua un jeune évaporé, qui jouait avec ses cheveux.

— Des chevaliers qui se battaient dans les tournois et qui allaient en Palestine. • •'

— Bah ! ce sont des romans de servantes de curés, ça 1 dit le même.

— J'ai un cousin qui fait des romans, dit une dame mystérieuse; vous devez le connaître , messieurs , mais je ne dis pas son nom. Il rédige beaucoup dans les gazettes. C'est plus fort que lui , il ne peut écrire que des choses tristes comme une robe de deuil; je lui dis quelquefois : Alfred, mon ami (je l'ai vu enfant), il ne faut pas toujours broyer du noir comme cela ; on dirait que tu es employé aux pompes funèbres.... Cale fait rire aux larmes.... Eh bien ! c'est son naturel. Il est gai avec ses camarades, et dès qu'il prend la plume, il vous oblige à pleurer.

— Voilà un genre que je déteste , moi , dit un jeune farceur qui voyageait pour les garances.Nous, par exem-

pie, dans notre état, nous avons toujours la gaudriole à la bouche. Il faut causer beaucoup avec les correspondants. On est invité à dtner : on trouve des dames, des demoiselles qui vous demandent : Àvez-vous lu le roman de M. un tel? Que diable ! si ce roman est noir comme un four, on ne peut pas rire au dessert. Nous voulons des historiettes galantes, des amourettes, des bêtises. L'autre jour , à Lyon , j'ai fait une affaire de vingt-sept mille francs, escompte deux, en disant cette drôle d'aventure de ce monsieur qui était dans les journaux avec la femme d'un autre *, et lorsque le mari entra, il sauta dans le jardin, et resta pendu par son habit à la grille en fer,

— Ce n'est pourtant pas ce que veut l'époque, dit un professeur de philosophie en vacances : l'époque est sérieuse. On accepte le roman comme distraction, comme amusement, comme on écoute l'air d'un orgue de Savoyard dans la rue. Il y a beaucoup de gens frivoles qui cherchent, disent-ils, à tuer le temps. Mais, pour la majorité des travailleurs, des penseurs, des moralistes, des industriels, le temps n'est pas une chose qu'on tue ; c'est une chose qu'on emploie. Quant à moi, je donnerais tous les romans du monde pour une page de Banks, de Slouds, de Krjimm ou de Strauss.

— Ce monsieur parle très-bien , dit un large visage coloré couvert d'un bonnet de soie noire.

— Qu'est-ce .qu'un roman? poursuivit le professeur. (On fit cercle autour de lui.) Un roman est un long mensonge. Quel effet moral produit le mensonge ? Il déprave : voilà le roman jugé en deux mots. Vous lisez une aventure romanesque ; vous vous intéressez à des malheurs imaginaires ; vous dépensez un trésor de sensibilité, au profit de qui ? a?n profit de qui , je vous le

demande?... au profit de l'insensibilité ; c'est-à-dire que lorsque vous rencontrerez à côté de vous, le lendemain, des malheurs réels, des infortunes véritables , vous ne leur donnerez ni larmes , ni intérêt , ni assistance , ni secours : votre fonds sera épuisé.

— Il a raison, dit la dame mystérieuse.

— Certainement, dit le voyageur chinois ; si monsieur parle toujours, il aura raison.

— Permis à vous, monsieur , de me réfuter , dit le professeur avec un regard oblique et un sourire sacerdotal.

— Allons donc, monsieur , dit le Chinois , est-ce que l'on réfute quelque chose aujourd'hui 1 Tout le monde a tort, tout le monde a raison. Il y a des modes ou des goûts qui existent , et que rien au monde ne peut empêcher d'exister.

— Tant pis 1 dit le professeur.

— Vous dites tant pis I autour de vous un million d'hommes et de femmes disent : tant mieux!

— Oui, monsieur ; mais en morale , les opinions ne se comptent pas , elles se pèsent. Vous avez beau dire, vous ne changerez pas la nature de l'époque : notre siècle est sérieux.

— Oui, il est sérieux ! s'écria le Chinois en s'échauffant ; il est sérieux le siècle, parce qu'il n'a pas voulu rire à la lecture de Clara ou Y Héroïne de Bpugival.. »

Le professeur pâlit.

« C'est un roman de monsieur , continua le Chinois. Voilà mon ami Clémenson , voyageur en librairie > qui vient de me souffler cela à l'oreille.

— Alors, dit le professeur , si notre discussion dégénère en personnalités, je me retire.

— Il n'y a pas de personnalités, monsieur. Êles-vous ou n'ètes-vous pas l'auteur de Y Héroïne de Bougival?

— Et quand cela serait, monsieur?

— Cela est.

— Chacun de nous n'a- 1- il pas quelques petites erreurs de jeunesse à expier? dit le professeur d'un air contrit. A vingt ans, on s'essaye, on s'interroge, on se tàte, avant de choisir irrévocablement sa vocation.

— Vous avez fait Clara ou Y Héroïne de Bougival... Ahl

— Mon Dieu ! comme vous faites sonner haut cette vétille !

— L'époque était sérieuse quand vous avez publié Y Héroïne de Bougival. C'est en 1841 . Vous aviez trente ans ; vous aviez lu Banks, Kramm et Strauss.

— C'est possible, c'est possible, monsieur.

— Voici l'analyse de Clara ou Y Héroïne de Bougival.

— La plaisanterie traîne un peu en longueur, ce me semble, dit le professeur avec un rire d'écolier.

— Clara, poursuivit le voyageur, est une jeune, leste et fringante villageoise qui désole Bougival de ses coquetteries. Clara met Bougival en état de siège. Le maire, le juge de paix, le capitaine de la garde nationale ont échappé seuls à l'ascendant de Clara, et ils tendent des pièges à l'héroïne pour la forcer à déserter Bougival. Clara tient bon : elle a deux cents amoureux qui ont juré de s'ensevelir sous les ruines de Bougival avant de perdre leur trésor. De là une foule d'aventures plus ou moins scabreuses. Clara est couronnée comme rosière au dénouement, et elle ne se marie pas. Ma pudeur m'empêche d'entrer dans les détails de ce roman, destiné au plus sérieux de tous les siècles. Voilà, messieurs. »

Au milieu de cette analyse, le professeur était monté sur le pont du paquebot.

La question des romans ayant été épuisée, on jnit l'entretien sur la hausse des actions du chemin de fer d'Orléans.

Les dames s'endormirent, et je me plongeai dans de sérieuses réflexions.

En quittant Paris , j'avais promis à mon ami Dujarrier 1 de lui faire un roman.

Quel roman écrirai-je ? Telle était la question que je m'adressais sur le paquebot dans mes entretiens avec moi-même. Vous figurez-vous l'intérêt que je dus porter à la discussion de cette société voyageuse l J'écoutais chaque interlocuteur avec une avidité bien naturelle. C'était pour moi comme un public en miniature, m'éclairant de ses conseils.

Je trouvai cinq plans en germe et plusieurs sujets.

Je penchais, tantôt pour le roman avec des chevaliers, avec une action en Palestine ou en Bretagne , que j'aurais appelée Armorique ; tantôt pour le roman par lettres, comme ceux de Montjoie ; tantôt pour le roman individuel avec un héros lamentable, accusant le destin, et se plaignant de l'ingratitude de tous les hommes et d'une femme ; tantôt pour le roman bourgeois avec des messieurs habillés comme nous, parlant, agissant et se mariant comme tout le monde, entre Ghaillot et Bercy.

J'étais fort perplexe ; je n'arrêtais rien ; je ne décidais rien ; un instant je fus sur le point de conclure quelque chose avec les chevaliers ; mais la [gloire de M me Cottin m'épouvanta.

1 Directeur du journal la Presse. (Note de l'éditeur.)

Gomment surpasser ou égaler les trente-cinq éditions de Malek-Adhel 9

Je m'adressai au jeune voyageur qui allait en Chine, et je lui dis :

a Pardon, monsieur; si un ami vous priait de lui faire un roman, quel roman lui feriez- vous? Excusez-moi si je vous interroge ainsi sans préface ; mais vous me paraissez un homme de goût , et je suivrais volontiers un de vos conseils.

— Monsieur, me dit-il , je vais en Chine tout exprès pour faire un roman chinois. La vie réelle que nous menons en Europe n'est pas amusante , il faut en convenir, et je ne vois pas ce qui peut m' obliger d'écrire pour les autres ce qui ne m'amuse pas moi-même. Il me serait impossible, d'ailleurs, de faire la peinture des. cœurs humains qui barbotent dans la boue de nos villes du Nord, avec des socques et des parapluies. Ces cœurslà se feront peindre par d'autres, si bon leur semble, je ne m'en mêlerai pas. Monsieur, ces réflexions peuvent vous servir de conseil.

— Je vous remercie, monsieur. Vos idées sont à peu près les miennes : on se sent bien fort quand on est deux à penser la même chose. Pourtant, je dois vous avouer que mon goût de lecteur s'attache quelquefois avec fureur à des romans de vie intime ou à des actions contemporaines , dont nos cités les plus brumeuses sont le théâtre, et qui sont racontées avec un charme, inouï jusqu'à nos jours, par les puissants esprits de notre siècle. Depuis quinze ans , nous avons vingt admirables livres de ce genre, signés de noms divers ; et il ne manque à ees livres que d'être allemands ou anglais, pour être proclamés chefs-d'œuvre à la face de l'univers.

— Cela est vrai, monsieur, et je comprends que votre goût comme lecteur ne s'accorde pas avec votre goût d'écrivain.

— Vous le comprendrez encore mieux, lui dis-je, lorsque je vous aurai donné une petite explication. Entre autres défauts dont la nature m'a doué, je suis très-paresseux, et je crains beaucoup le froid. Lorsqu'on me fait l'honneur de me demander un roman, ma première idée est de choisir un pays chaud, pour y établir ma famille et y vivre au soleil ou à l'ombre tiède, avec mes femmes et mes enfants, imaginaires, bien entendu.

« Après mon premier chapitre écrit, je suis dupe de mon illusion, et mon domicile est bien clairement établi pour moi entre les deux tropiques ou sous l'équateur, au point que j'oublie souvent de faire du feu en janvier lorsque j'écris à chaque page les mots de bananiers, d'acacias, de cactus, de nopals, d'aloès, de tigres, d'éléphants, de lions.

a C'est aussi une économie de flanelle et de bois. Un travail de ce genre triomphe encore de ma paresse constitutionnelle, parce qu'il m'amuse. J'écris en égoïste. Je mets en jeu mes héros de prédilection ; les grands animaux surtout, mêlés aux grands paysages. En Europe, nous avons pour auxiliaires de romans, parmi les quadrupèdes, les chevaux et les chiens; ils ont leur mérite, cela est incontestable ; mais ils sont un peu usés. Les bêtes fauves de l'Afrique et de l'Asie me semblent nées d'hier.

c L'histoire naturelle, avec sa gravité scientifique, ne les fait pas vivre, elle les empaille. J'ai donc essayé de leur donner un rôle actif et intelligent, par l'observation exacte de leurs instincts et de leurs facultés. Ceux qui,

à force d'étudier les hommes, ont négligé les animaux, m'accuseront peut-être d'exagérer l'intelligence des bêtes, si je prête à des éléphants, par exemple, des combinaisons de vengeance opérées dans leur vaste cerveau avec toute la subtilité du raisonnement humain.

€ En nT adressant un pareil reproche , on oublierait la plus populaire des histoires, une histoire racontée dans tous les livres, et qui est vraie, quoiqu'elle soit une histoire.

cil s'agit d'un éléphant que son cornac conduisait à l'abreuvoir chaque matin.

«Dans la rue où passait l'animal, il y avait un savetier qui trouvait plaisant de le piquer avec son aiguille de travail ; l'éléphant supporta quelque temps avec patience cette méchanceté indigne, mais enfin, poussé à bout, il -garda un jour dans l'immense réservoir de sa bouche un immense volume d'eau, et il noya le savetier.

c Personne n'a jamais révoqué en doute ce trait d'intelligence fourni par un éléphant domestique, c'est-à-dire dégradé; que ne doit-on pas attendre d'un éléphant au désert, lorsqu'il n'a rien perdu des merveilleuses facultés de sa nature! Ainsi, monsieur, en associant à des héros de roman les grands quadrupèdes de la création, en les encadrant de puissante verdure et d'horizons lumineux, je me sens la force de pouvoir conduire deux volumes jusqu'au bout, même en hiver, et l'année, hélas! n'est qu'un hiver déguisé en quatre saisons ! voilà pourquoi, monsieur, il me sera facile de suivre votre conseil.

— Cest ce qui peut m'arriver de plus heureux, monsieur, me dit le voyageur en souriant; j'aime toujours à donner à mes amis les conseils qu'ils se sont toujours donnés eux-mêmes : ceux-là sont toujours suivis. »

Je demandai une plume et du papier au garçon de chambre du paquebot, et j'écrivis ces pages, qui devaient un jour servir de préface à la Floride, roman que j'allais composer au centre de l'Afrique, département de Bouches-du-Rhône, sur les bords de la mer où s'élève le château d'If.

Un incendie en mer.

Les plus tragiques scènes de notre monde se passent fur l'Océan ; mais elles [n'ont d'autres témoins que le soleil, ou les astres de la nuit, ou les oiseaux voyageurs.

Quand le Malabar, vaisseau de la Compagnie hollandaise, s'abîma dans le gouffre de la mer Indienne, nul regard humain ne vît cette scène de désolation; les pas* sagers et l'équipage s'étaient jetés à la mer; le capitaine seul ne voulut pas quitter son pavillon; il fut dévoré par l'incendie, et la mort le trouva courbé sur la carte marine, le doigt fixé sur le dixième degré de latitude, vers Vile de Socotora.

La mer était fort agitée, le vent soufflait avec violence; aussi, les passagers et les hommes de l'équipage, qui avaient confié leur salut à la chaloupe ou à de petits radeaux improvisés, furent presque tous submergés à peu de distance du navire incendié.

Un seul radeau, défendu par sa solidité, ou, pour mieux dire, par la Providence, résista aux vagues jus-

qu'au Coucher du soleil : après un terrible et dernier coup de vent, Pair reprit sa sérénité; l'ouragan parut s'ensevelir dans les nuages pourpres de l' horizon, comme un ouvrier qui a fini son travail et s'endort.

Trois êtres vivants, les seuls échappés à l'incendie et au naufrage, sentirent renaître en eux quelque espoir, quand les derniers rayons du soleil s'allongèrent sur une mer calme. Leur radeau, favorisé dans ce désastre, pouvait alors suivre une direction à l'aide de quelques pièces de bois posées en manière de rames et de gouvernail.

Des trois passagers réfugiés sur cette planche, deux pouvaient la conduire au hasard, avec la boussole de la Providence, car aucune ombre de terre ne se montrait à l'horizon : le troisième était une jeune femme qui paraissait abattue par la souffrance plutôt que par l'effroi. La figure des deux hommes exprimait cette calme énergie qui sait se résigner à la mort en luttant contre elle; ils étaient dans une de ces crises où l'action remplace la parole, où les coups de rame sont plus éloquents que les meilleurs discours. Ainsi la révolte désespérée de ces malheureux contre la mer s'accomplissait avec un morne silence. Autour d'eux s'étendait la plus désolante des solitudes, celle de l'Océan, cercle infini dont leur radeau était le centre. Le dernier rayon de soleil embrassa la mer, puis la surface de ce désert prit subitement une teinte opale, qu'elle ne garda pas; le rapide crépuscule des régions équinoxiales permit aux passagers de jeter un coup d'œil circulaire vers des rivages invisibles; et la nuit tomba lourdement avec ses embûches et ses terreurs.

Les deux hommes continuèrent leurs fonctions de rameurs avec une adresse de métier qui annonçait chez eux l'expérience de la mer.

Leurs regards interrogeaient fréquemment la bous-

sole céleste de la croix du Sud ; et l'éclair de l'espérance ranima leurs forces épuisées, lorsqu'ils s'aperçurent qu'un favorable courant, bien plus rapide que l'action des rames, les emportait vers les côtes d'Afrique. La jeune femme, étendue sur un lit de toiles goudronnées, dormait de ce lourd sommeil que donnent la fatigue, la douleur et le désespoir.

Si quelque observateur intelligent avait vu le maintien des deux naufragés dans cette crise, et surtout s'il avait entendu les premières paroles qui s'échappèrent de leur bouche après dix heures de silence, il aurait reconnu dans ces deux êtres des caractères peu communs et bien faits pour s'associer dans les hasards d'une vie pleine de périls.

Des deux acteurs de cette scène maritime , dont l'un était un jeune homme de vingt -six ans, et l'autre un homme de trente-sept, ce fut le dernier qui rompit le silence.

« Nous faisons là un rude métier, mon cher Lorédan, dit-il en laissant tomber la poignée d'une rame sur le bord du radeau.; je ne sais pas si la vie vaut la peine qu'on la défende à ce prix.

— Nous avons à défendre la vie de cette jeune femme, sir Edward.

— Oui, c'est justement ce que je pensais aussi.

— Sir Edward, vous êtes trop généreux pour ne faire que la moitié d'une bonne action. Vous avez déjà retiré cette belle enfant du fond de la mer; vous achèverez votre ouvrage maintenant.

— Certes, je ne demande pas mieux : en la sauvant, nous nous sauvons; il y a souvent beaucoup d'égoïsme dans les bonnes actions des hommes. Ne me faites pas plus vertueux que je ne le suis.

— Parlons bien bas pour ne pas la réveiller....

— Elle dort avec une confiance en nous qui mérite

d'êlre justifiée. ... Lorédan, vous avez l'œil et l'odorat subtils; ne flairez-vous pas l'Afrique à l'ouest? Je vois " que vos narines interrogent le vent.

— Oui, oui.. . . il y a des parfums de terre dans l'air.... Bon courage, sir Edward; la côte n'est pas loin.

— El quelle côte, mon jeune ami?

— Que nous importe t pourvu que ce -soit une côte.

/ — Vous avez raison; au moins, nous ne ramerons

plus. C'est que je ne connais pas du tout le pays; si nous étions au Bengale, je ne ferais pas erreur d'un demi-degré; mais ce quartier du globe m'est complètement inconnu.

- Ou je me trompe fort, sir Edward, ou nous ne sommes pas loin des atterrages d'Agoa.

— D'Agoa! d'Agoa 1... un nom nouveau pour moi.... je suis vraiment honteux d'habiter depuis trente-sept ans une ville aussi petite que la terre, et de ne pas connaître la rue d'Agoa.. *. et vous êtes, sans doute, en paya de connaissance à Agoa, vous, Lorédan?

— Moi, je n'y connais pas un brin d'herbe, pas une goutte d'eau ! C'est un nom que j'ai remarqué sur la carte, hier, quand' je suivais le doigt de notre pauvre capitaine, et les pointes de son compas.

— Ah! voilà tout ce que vous savez sur ce pays? * Sir Edward regarda les étoiles, et continua de ramer.

Rien en lui ne trahissait la moindre émotion; si à son prénom nous ajoutons son nom de famille, Klerbs, noua aurons désigné un voyageur intrépide connu déjà de quelques-uns de nos lecteurs, et qui a laissé dans l'Inde de fort honorables souvenirs.

Le passage subit de la nuit au jour, phénomène des régions équinoxiales, découvrit aux yeux de nos deux naufragés une terre très-voisine; c'était en effet la vaste baie d'Agoa. '

Nos deux voyageurs, en voyant cet abri secourable,

ne manifestèrent leur joie par aucune exclamation frénétique usitée en pareille circonstance. On aurait dit qu'ils regardaient leur salut comme chose inévitable, ou comme une dette que la Providence acquittait envers eux. Il est vrai que les âmes fortement trempées gardent leurs secrets de joie ou de tristesse, et n'en laissent rien jaillir sur le front.

Le courant poussait le radeau vers la baie, comme une main providentielle et invisible. A mesure que la côte s'élevait sur la mer, elle se parait d'une verdure charmante, et réjouissait les yeux des naufragés, en leur promettant tous les trésors que les ombrages donnent, les eaux douces et les fruits doux.

La baie d'Agoa, tranquille comme un lac indien, semblait ouvrir ses bras circulaires pour accueillir les naufragés, comme une mère assise au rivage, qui appelle ses enfants.

L'éclat du matin était si doux sur les eaux calmes de la baie, les grands palmiers s'inclinaient avec tant de grâce* sur les deux rives, les oiseaux chantaient si joyeusement sous les feuilles, que les deux naufragés ne conçurent aucun souci en voyant se dérouler devant eux une terre déserte. Il était impossible que cette charmante nature les accueillit si bien pour les étouffer ; un mauvais soupçon eût été une offense contre le golfe de (leurs qui les sauvait des eaux. Nos deux voyageurs s'abandonnèrent donc â tous leurs élans de joie intérieure,. et le radeau s'arrêta devant un quai naturel pavé de velours et ombragé de palmiers.

La jeune femme dormait toujours sur son lit de naufrage, et ses compagnons n'osèrent pas la réveiller, afin de la laisser savourer jusqu'à la dernière goutte ce suprême remède que la nature a infusé dans le sommeil, et qui guérit les maux du corps et de l'âme. Ils lièrent le radeau à la racine saillante d'un arbre, et lui donné-

rent une alcôve charmante avec ses rideaux mobi'es chargés d'oiseaux vivants et de fleurs. Les deux gardiens de ce sommeil, debout sur la rive, tenaient leurs yeux fixés sur la plus ravissarfte jeune fille qui se soit jamais endormie dans un bois de palmiers, au chant des oiseaux et des fontaines. Ce tableau appartenait à une nature primitive ; il rappelait une scène des anciens jours de la création, lorsque les familles errantes n'habitaient que les eaux ou les bois, à la clarté des étoiles et. du soleil.

Rien dans le costume des trois naufragés n'annonçait des habitants de notre monde d'aujourd'hui; la mer avait dévasté les vêtements de ces voyageurs, comme aurait fait un pirate. La chevelure noire de la jeune 'fille, pétrie par les vagues, s'élargissait sous sa tête comme un chevet d'ébène, et faisait ressortir la blancheur du front et l'incarnat des joues; le corps était comme enseveli sous un amas de toiles hideuses, et les deux hommes, qui contemplaient ce visage divin, semblaient attendre une résurrection et non un réveil.

Sir Edward avait une de ces organisations singulières qui mettent de la pudeur dans la sensibilité ; il y a des individus qui rougissent d'une vertu comme d'autres d'un crime, et qui prennent un soin extrême à cacher les plus honorables sentiments. La parole de ces hommes est faite d'une raillerie perpétuelle qui déconcerte l'observateur assez h^rdi pour vouloir surprendre le trésor de bonté enfoui au fond de leur cœur. Mais il y a dans la vie des heures solennelles où la sensibilité la plus contrainte dans son expansion se trahit par une larme, par un geste, par un regard. .

« Cette pauvre jeune fille, dit sir Edward en couvrant ses yeux avec sa main ; celte pauvre enfant, qui est attendue là-bas, au bout de l'Afrique, par la famille de son futur époux ! Quel chemin de noces 1 Ne vaudrait-il pas mieux qu'elle dormit ainsi toujours? »

Après cette phrase, dite à voix basse et pleine de mélancolie, sir Edward se ravisa et se repentit.

« C'est que, mon cher Lorédan, poursuivit-il, on ne va pas en radeau à la ville du Gap, où M Ue Rita est attendue ; j'ai beau chercher autour de moi une maison solide de pierre, ou une maison de bois flottante, je ne vois rien.... C'est un désert.... un désert charmant, mais qui a le tort de ne pas être habité.... Lorédan, vous qui étudiez les cartes, avez-vous aperçu autour de la baie d'Agoa quelque trace d'habitation humaine ou sauvage ? ^ — Sur la carte, pas une ombre noire autour d'Agoa; un blanc uni et désespérant.

— Oh 1 si nous n'étions que vous et moi, je ne m'inquièlerais guère de ce blanc ! j'en ai vu bien d'autres dans ma vie. J'ai failli fonder une ville, avec un de mes amis, dans un désert indien peuplé de tigres.... Mais nous avons celle pauvre orpheline sur les bras ! un fardeau charmant dans une ville, bien lourd ici I

— C'est pourtant cette jeune fille qui me rattache à la vie, sir Edward, * dit Lorédan de Gessin, avec une expression de voix mystérieuse.

Sir Edward le regarda fixement, et après une pause :

« Ah! voilà qui est clair, dit-il.... En effet, j'avais cru découvrir un certain penchant du jeune passager pour la jolie passagère à bord du Malabar.... Je vous demande pardon d'avoir sauvé la vie à M Ue Rita ; je vous ai volé cette bonne action , mais ne craignez rien, je ne réclamerai aucune récompense ; bien plus, je mettrai ce service sur votre compte: c'est généreux, fiî'ost-ce pas 1 »

A son tour, Lorédan regarda fixement sir Edward, mais avec cette expression de tristesse amicale, plainte muette de l'homme malheureux qui n'est pas compris :

<f Ces diables de Français ! poursuivit sir Edward, ils se ressemblent tous. Sur l'Océan, à la ration, avec le

mal de mer, ils deviennent amoureux des jeunes filles qui vont se marier 1 Au reste, je conviens que, cette fois, le hasard vous a merveilleusement servi, Lorédan. Ce pauvre oncle, M. Thomas Clinton, qui conduisait Rita, sa nièce, à la ville du Cap, périt dans notre naufrage. La jeune et belle orpheline est sauvée des eaux par votre dévouement ; il n'y a pas, dans la baie d'Agoa, le moindre brick en partance pour Cap-Town; nous sommes dans un désert et, par conséquent, obligés de fonder une ville à nous trois : tout cela justifie très- bien l'amoureux penchant né à bord du Malabar. Vous aviez tort hier; aujourd'hui vous avez raison. On n'est pas plus heureux dans un malheur. M Ue Rita n'avait jamais vu son futur époux de Cap-Town, elle n'aura donc pas de peine à l'oublier. »

Lorédan secoua la tête mélancoliquement, et garda ce silence mystérieux qui provoque une interrogation.

Sir Edward prit un biscuit de mer, le rompit, et en offrant la moitié à Lorédan :

«Je comprends, dit-il, vous regrettez votre riche cargaison d'écaillés et de moka, incendiée, sans garantie d'assurances, avec le Malabar. C'était toute votre fortune, n'est-ce pas? j>

Lorédan fit un signe affirmatif.

« Quelle imprudence I continua sir Edward; mettre sa fortune sur une coquille de noix 1... Mais, tout bien réfléchi, Lorédan, vous avez vingt-six ans ; c'est encore une belle fortune que vingt-six ans; vous avez l'intelligence du commerce; il vous sera facile de regagner ce que vous avez perdu. J'ai sur moi une ceinture de piastres fortes qui ne me quitte jamais; c'est mon cilice; je vous offre ces graines d'or pour les semer dans la première terre féconde que vous labourerez. »

Lorédan serra les mains de sir Edward.

«Ah! dit-il après une pause; ah! cher compagnon

d'infortune, vous ne connaissez pas le fond de mes misères t Oui, si je n'eusse regardé comme un devoir sacré de m'associer avec vous pour sauver cette jeune fille, croyez bien que j'aurais suivi ma cargaison au fond de la mer.

— Maintenant, je ne vous comprends pas, dit sir Edward d'un air qui sollicite une explication. Quoi 1 à vingt-six ans, estimer assez quelques morceaux d'écaillés et quelques grains de moka pour se noyer avec eux 1 Cela cpnfond mon intelligence, passée au erible de l'univers.

— Sir Edward! sir Edward! ne vous étonnez pas. En deux mots, voici mon histoire :

€ Mon père avait un nom vénéré dans le commerce, un nom sans tache; c'était sa noblesse, c'était son orgueil. Eu 1828, une crise commerciale éclata dans noire ville du midi de la France; à son réveil, un matin, mon père se trouva ruiné, mais ruiné sans ressource.... Son désespoir fut effrayant parce qu'il fut silencieux. Je devinai sa pensée ; elle était au suicide. Je pris donc la détermination de garder à vue mon père, et de ne le quitter ni jour ni nuit; je trouvai même un prétexte pour dormir dans sa chambre et dormir éveillé, s'il était possible. Un soir, mon père m'embrassa avec une tendresse alarmante. Je le regardai fixement, il avait des larmes dans les yeux. Je redoublai de surveillance, et je me promis bien de garder son sommeil ou son insomnie. Avant le jour, je le vis se lever avec précaution et marcher vers un meuble de sa chambre, et je vis luire dans sa main deux armes, à la clarté d'une lumière extérieure. Au moment où il franchissait le seuil de sa porte, je me précipitai sur lui, je le repoussai vivement dans l'appartement. Là, tenant mon père étroitement pressé sur mon sein, j'épuisai tout ce que l'éloquence du désespoir peut inspirer au cœur d'un fils. Que vous dirai-je de plus! il vous suffira de savoir que mon père, vaincu par mes

larmes, consentit à vivre, ou du moins qu'il ajourna son suicide. Il fut convenu entre nous que le lendemain il convoquerait ses inexorables créanciers, et qu'il leur promettrait, sous serment, de s'acquitter envers eux au bout de trois ans; ce qui fut proposé, débattu, et enfin accepté. Maintenant un devoir terrible et rigoureux commençait pour moi. Mon père, vieillard sédentaire, ne pouvait reconstruire une fortune pour la donner; ce soin m'était confié. J'avais à remplir une mission de dévouement filial, et je me sentais au cœur le courage de l'accomplir. Devant moi, sur le port de notre ville, on m'avait souvent montré des jeunes gens qui avaient fait leur fortune dans les Indes, sans autres éléments que l'intelligence et la probité. Je fis mes préparatifs de départ ; je me ménageai de longs entretiens avec ceux qui connaissent le commerce de l'Inde, dans ses grandes et modestes opérations; et prenant mon passage à bord de V Indus, j'embrassai mon père et je partis en lui disant : <l Vous c m'avez donné la vie, je vous la rendrai. > Sir Edward, vous savez le reste. Deux ans m'ont suffi pour gagner une fortune et la vie de mon père. Une nuit a suffi pour tout perdre. Voilà ma position, jugez-la. »

Pendant ce récit, la noble figure de sir Edward avait laissé entrevoir de vives émotions sous l'épiderme de bronze tissu aux rayons du soleil indien.

Il n'osait encore parler, de peur de trahir sa sensibilité par une parole tremblante, et il affectait de s'occuper de quelques détails de sa toilette de naufragé, comme si la confidence de Lorédan n'avait fait que traverser son oreille, sans arriver à son cœur.

Dès qu'il sentit qu'il pouvait donner à sa voix la froide assurance de l'égofsme, il dit, en peignant avec ses doigts ses boucles de cheveux noirs collés sur son front :

« Mon cher Lorédan, votre position est triste, j'en conviens. Un malheur personnel, à votre âge, est un

amusement; mais vous portez le malheur d'un autre, et cet autre est un père; voilà ce qui est intolérable. C'est le cas où le désespoir serait permis. Je crois pourtant qu'il y a une récompense providentielle pour le courage qui ne désespère pas dans le délire de 1 infortune consommée. La vôtre a toutes les conditions qui semblent légitimer une révolte contre le ciel. Oui, il y a des fatalités si brutalement injustes , qu'elles peuvent ébranler la foi du plus sage. Eh bien! dans ma vie vagabonde, quand j'ai passé devant un grand désespoir, j'ai arrêté ses mains violentes; je lui ai ordonné de vivre, et il a vécu ; quand j'ai repassé devant lui, longtemps après, il était calme et joyeux, comme cet Océan, après la tempête d hier. Vous avez fait votre devoir, Lorédan, attendez demain.

— Mais mon père attend aussi; il attend, sir Edward! il attend ce qui n'arrivera pas; il attend la vie, et il recevra la mort. Mes dernières lettres de Bombay lui annoncent mon prochain départ. Quel coup pour luit mon père est triomphant d'espoir; une nouvelle tombe sur son front comme la foudre : il n'a plus de fortune,, il n'a plus de fils!... Oui, si je n'eusse regardé comme le devoir sacré du moment celui de sauver, avec vous, cette jeune fille à travers les flammes de l'incendte et les vagues de l'Océan, à cette heure je serais mort. Vous avez sauvé Rita, sir Edward, et Rita m'a sauvé.

— Eh bien! mon cher compagnon, dit sir Edward avec un de ces sourires tristes qui essayent d'égayer une horrible situation, eh bien ! mon pauvre Lorédan, je rétracte alors toutes les mauvaises plaisanteries qui ont provoqué cette explication. Excusez-moi; je me suis trompé; je vous ai cru amoureux de M Ue Rita.

— Amoureux ! non, dit Lorédan en copiant, comme un miroir, le sourire de son compagnon, je ne suis pas amoureux ; mais j'ai reconnu comme vous, et comme

tous nos pauvres morts, que notre jeune passagère est une merveille de grâce et de vivacité créole....

— Oui, c'est un ange lutin.

— Voilà le motl... Certes, je conviens, sir Edward, qu'il est dangereux de naviguer en golfe Arabique avec elle. Fort heureusement, son oncle, Thomas Clinton, m'a soufflé en confidence que le mariage attendait la belle enfant à la ville du Cap.

— torédan, dites-moi, quand vous a-t-il fait celte confidence, Thomas Clinton?

— Avant-hier, sir Edward.

— C'est-à-dire après trente jours de traversée; il était peut-être un peu tard, n'est-ce pas? Et je présume même que l'oncle voulait plutôt vous donner un avis charitable que vous honorer d'une confidence.

— Ah ! vous êtes méchant !

— Non, je connais les oncles : j'en ai eu quatre.... Quatre héritages que le feu des tropiques a dévorés!... Excusez cet aparté... cher compagnon, point d'hypocrisie entre nous.... Dans un désert et devant la mort, entre les lions et l'Océan, nous ne sommes que deux, et nous chercherions à nous tromper l Oh! pour le coup, l'humanité serait déshonorée sans rémission!... Lorédan, soyez sincère ; vous êtes amoureux de notre divine créole, amoureux comme un écolier ; je suis si fin, Lorédan, que je puis me vanter de ma finesse ; ainsi toute dissimulation ne vous servirait pas.

— Eh bien ! dit Lorédan avec un mélancolique mouvement de tête, eh bien! supposons que je sois amoureux de M ,,e Rita Clinton, n'entrevoyez-vous pas pour moi, dans l'avenir, un motif de désespoir de plus? Cette fois, il y aurait du luxe pour excuser un suicide....

— Comment donc jugez-vous cet avenir, Lorédan? Tout peut s'arranger, la fortune et l'amour. Les vies orageuses sont faites de miracles. Je ne compte que sur

l'impossible, moi Je n'ai foi qu'en lui. L'invraisemblable est le mot du vulgaire, c'est l'exclamation du bourgeois. Les hommes comme nous sont les prédestinés de la Providence, le soleil ne luit que pour eux. Nous vivons toujours aux antipodes de la vie réelle. Si j'avais le malheur d'écrire dans une revue anglaise que nous sommes ici, vous et moi, après un incendie et un naufrage, occupés à déjeuner avec du biscuit, en causant gaiement devant une jeune fille endormie, tout Londres me lancerait un démenti, parce que Londres n'a jamais fait ce que nous faisons. Voyez ce pauvre Levaillant, l'intrépide voyageur, il a eu le malheur de dire qu'un jour il s'était rencontré, nez à trompe, avec un éléphant, cette histoire l'a perdu; on a mis son voyage dans la mythologie africaine. L'an dernier J'étais à Londres, où j'étouffais faute d'espace ; on ne respire pas dans cette bicoque, quand on s'est domicilié en Asie. Une famille me pria de lui raconter un chapitre de mes voyages. Je commençai de cette façon : < Un jour, mes bons amis, j'étais àTranquebar; il était deux heures après midi. Je pris une tasse de chocolat et je partis. » À ces mots, un sourire d'incrédulité courut sur tous les visages auditeurs. Personne de cette famille n'avait jamais pris du chocolat à deux heures après midi. Je bornai là mon récit. On me pria de continuer» Je répondis que mon chapitre était terminé. Cher Lorédan, ces digressions, assez habituelles dans mes discours, m'amènent toujours à mon but. Nous sommes résenés aux choses extraordinaires; nous ne devons prévoir que l'imprévu. Vous êtes ruiné, c'est bien ; vous êtes amoureux, c'est à merveille. Voyez comme la Providence veille sur vous; étudiez sa marche, et vous devinerez ses desseins. Croyez-vous que c'est pour vous perdre qu'elle vous a sauvé? Cette jeune fille est votre ange gardien vi sible. Votre amour vous a épargné un crime, le suicide. Ce* concours d'heureuses circonstances n'est pas l'œuvre

du hasard : c'est l'intelligente préface d'une histoire écrite pour vous dans le ciel. Lorédan, vous avez fait une noble action filiale, eh bien ! vous aurez votre récompense; et moi, qui n'ai jamais fait que des folies, je me sauverai A la faveur de votre bonne action. »

Lorédan donna un long et triste regard au ciel, à la terre, à l'Océan, ces trois déserts pleins de mystères et de silence, et il n'exprima sa pensée que par la pantomime du doute et de la résignation.

En ce moment, une douce et légère ondulation se fit remarquer sur l'amas de toiles goudronnées qui couvraient le sommeil de la jeune fille. Une main enfantine écarta quelques boucles de cheveux égarées sur le plus doux des visages ; les yeux de Rila étincelèrent alors sous <un front pur, comme deux étoiles sorties d'un nuage noir, et la nature sauvage de ce désert sembla se réveiller avec la belle créole. Toutes les choses d'alentour, mortes ou animées, prirent un aspect enivrant : on aurait dit que les oiseaux, les feuilles, les fontaines, les petites va- .gués du golfe attendaient le regard d'une jeune fille pour donner un charme inouï à leur concert de chaque jour.

Ce fut la voluptueuse vérité du rêve de l'Éden du poète Bloomsfield, dont les vers peuvent imparfaitement se ' traduire ainsi :

Jamais depuis le jour où l'homme, après un rêve , Vit poindre dans les fleurs le doux visage d'Eve, Jamais, depuis l'Éden, regard plus gracieux, De la femme tombé, n'illumina les cieux.

Lorsque toutes les voix qui chantent sur ce globe, De l'aurore à la nuit, et du soir jusqu'à l'aube , L'hymne des arbres verts, le murmure des eaux, Les échos des vallons, le concert des oiseaux, Mélodie inconnue, et soudain entonnée, Dirent à l'univers que la femme était née !

La rivière sans nom.

11 est inutile de reproduire ici toutes les phrases qu'amenait la situation, et qui furent échangées au réveil de Rita entre les trois naufragés.

L'intimité, si prompte à s'établir dans la communauté du malheur, vint adoucir bientôt une position en apparence désespérée. La jeune fille, qui trouvait déjà un remède à son infortune dans sa vive gaieté de créole, ne put modérer son premier transport de joie lorsqu'elle se vit ainsi renaître au bord d'une mer calme, sous les arbres et parmi les fleurs; un sourire même, qui se contint pour ne pas arriver à l'éclat, illumina sa figure, lorsque sir Edward, fièrement drapé d'un lambeau de voile, s'excusa de se présenter ainsi à elle dans son négligé du matin.

Pendant que sir Edward prodiguait à Rita les phrases consolantes de sa philosophie pour rendre la jeune fille à sa sérénité habituelle, Lorédan faisait de courtes et rapides incursions dans le voisinage, afin de découvrir un asile et des vestiges humains.

Ces rapides explorations ne servirent qu'à montrer

aux naufragés leur isolement et le plus affreux abandon.

A la dernière de ces courses, le dernier espoir s'était

«évanoui. Sir Edward s'occupait tranquillement à com-

poser pour la jeune femme une coiffure de feuilles de bananier.

€ Voilà, dit-il , ce qu'on ne trouverait pas chez la meilleure lingère de la rue Yivienne ou du Quadrant. Que pensez-vous de mon talent de modiste, Lorédan?

— Je pense, dit Lorédan pâle et consterné, que nous sommes tombés dans un horrible pays.

— Cela vous sied à ravir, mademoiselle Rita, dit sir Edward avec le plus grand calme ; je fonderai ma réputation de coiffeur en Afrique. Vos beaux cheveux noirs s'harmonisent très-bien avec ce vert ardent. Gorrége a coiffé une nymphe de cette façon. Elle est à la galerie Pitti Vous disiez donc, Lorédan, que ce pays....

— Est horrible, sir Edward.

— Ah ! ne calomniez pas la création. Je ne connais que deux horribles pays, moi, la Cité à Paris, et la Cité à Londres. Mais ce qui se présente ici est superbe, mon cher naufragé. Avez-rvous jamais vu de plus beaux arbres, de plus doux gazons, de plus belles eaux?

— Et pas un vestige de pied humain.

— Tant mieux, Lorédan. Savez-vous que ce vestige serait effrayant ici? Consultez Robinson Crusoé;il en découvrit un de ces vestiges, et il mourut de peur*.

— J'espère bien pourtant, sir Edward, que nous ne passerons pas notre journée ici à faire des chapeaux de bananier et des sandales de néûufar.

— Rassurez-vous, Lorédan ; notre toilette est terminée; notre repas frugal du matin est fini-, nous allons maintenant nous mettre à la recherche de quelques vestiges humains. J'ai l'habitude de ces choses, vous verrez : il y a des procédés pour découvrir un pays, comme on trouve un domicile inconnu dans l'éternelle rue d'Oxfort. Voilà une rivière charmante, une terre féconde, un site délicieux. Eh bien I il y a des hommes domiciliés ici ; il ne s'agit que de connaître leur rue et leur numéro. Bien

LA FLOKIDE 31

plus, j'ajoute que ces habitants sont des hommes bons et hospitaliers , parce que le paysage est doux , la colline arrondie, la rivière transparente» l'air embaumé ; parce que, chose rare en Afrique, il n'y a point de ces insectes sanguinaires qui aigrissent de bonne heure les meilleurs naturels, et les obligent à se faire sanguinaires à leur tour.... Vous voyez, Lorédan, que j'ai étudié mon globe natal dans ses plus intimes secrets. Un avenir très-prochain me donnera raison. Vous verrez, mon ami.

— Oui, sir Edward, j'ai foi en votre expérience; mais si nous persistons à faire une idylle au bord de la*mer, sans nous mettre en quête d'un abri, nous ne rencontrerons jamais ces habitants hospitaliers et bons qui doivent nous accueillir et nous sauver. Je vous avouerai même, qu'à chaque bruit du vent dans les arbres, il me semble que notre groupe va s'augmenter de quelque lion inhospitalier.

— Voilà une erreur encore et qui vous vient des récits de ces voyageurs qui ne voyagent pas. Vous vous imaginez donc que les lions viennent ainsi rêver en plein soleil, au bord de la mer , comme des poètes lakistes. Je connais mes lions; ils craignent la mer comme le feu» L'Océan est pour eux un monstre qui les tient à distance, et qui rugit plus fort que tout un concert africain. Cependant , je conviens avec vous , Lorédan , qu'il est temps de chercher un abri, et de suivre l'indication du doigt de la Providence. Cette jolie rivière chante avec une voix humaine ; elle nous fait un signe providentiel ; elle nous dit de remonter sa rive, en nous promettant d'étancher notre soif dans nos haltes; levons-nous et allons où elle nous dit d'aller. »

À quelque distance de la mer, la rivière se voilait de la longue et flottante chevelure que secouait sur elle une double allée de tamarins.

Un sentier naturel, bordé d'iris, serpentait sur la rive

32 « vaoRIDB;

comme une écbarpe verte, et adoucissait la fatigue sous les pieds nus des voyageurs; par intervalle, les arbres sauvages qui calment la faim et la soif perçaient les rideaux des tamarins comme des mains secourables , et laissaient pleuvoir leurs fruits sur le gazon ou les eaux.

Les trois naufragés suivaient avec espoir cette route merveilleuse.

€ Il faut être patient et riche comme Dieu, disait sir Edward, pour dépenser depuis six mille ans tant d'eaux vives, de fruits et de fleurs, au bénéfice de trois pauvres naufragés 1 >

La jeune femme, absorbée par un deuil trop récent, et marchant avec une résignation muette, n'exprimait sa reconnaissance envers ses libérateurs que par des regards remplis d'une douceur ineffable.

Elle comprenait tout ce qu'il y avait d'ingénieusement délicat dans celle insouciance de sir Edward, qui affectait d'agir et de parler comme s'ils se promenaient, en pleine civilisation , sur une allée de jardin anglais , et elle feignait elle-même d'être rassurée contre toute idée de péril, pour donner à sir Edward la seule récompense possible, c'est-à-dire la satisfaction de lui laisser croire qu'elle était dupe de sa trompeuse sécurité.

Le cœur des femmes est plein de ces nuances subtiles, et dans un assaut muet de délicatesses entre nous et elles, les hommes sont toujours vaincus.

Ce voyage au bord de la rivière n'avait encore amené aucune découverte, après cinq heures d'exploration et de marche non interrompue. Lorédan donnait des signes d'impatience; Rita, lourdement appuyée sur le bras de sir Edward, n'avançait plus qu'avec les plus grands efforts. ,

Le soleil, qui se révélait par intervalles dans les éclaircies de la voûte verte, descendait du zénith en sonnant le milieu du jour, comme l'horloge des déserts. Les arbres*

dans leur interminable succession , semblaient vouloir conduire nos voyageurs aux limites du continent africain, à la source d'une rivière sans nom. Le calme de la nature était effrayant. Le silence de midi régnait partout. On n'entendait que les caresses de l'eau sur les pierres polies, et le coup d'aile d'un oiseau invisible. Quelquefois une note claire, veloutée , un prélude de chant aérien, sorti d'un gosier de rubis et d'or, éclatait dans le calme de la solitude, et réveillait des échos que la voix humaine n'a jamais troublés. Le charme virginal du paysage avait longtemps dissimulé cette terreur secrètequi réside aufond des eaux ténébreuses et des bois inhabités ; mais la grâce naïve de. la rivière, de l'arbre et de la fleur , jouant ensemble pour le seul regard de Dieu, s'effaça bientôt pour ne laisser voir , sous une enveloppe hypocrite , que la désolation et la mort.

Lorédan, trop jeune et trop vif pour cacher une pensée alarmante, même en présence d'une femme, s'arrêta en frappant du pied le gazon, et, saisissant ses cheveux par un geste désespéré :

« Sir Edward , s'écria-t-il d'une voix sourde, il est inutile d'aller plus loin, ce chemin ne mène à rien. »

Sir Edward laissa mollement tomber de son bras le bras de sa jeune compagne , et , regardant fixement Lorédan :

« Mon jeune ami, dit-il avec son flegme habituel, tout chemin mène à quelque chose ; mais il faut marcher, si nous voulons connaître le bout du chemin. Croyez en ma parole ; je connais à fond le mécanisme de la vie excentrique : nous n'avons pas été sauvés d'un incendie et d'un naufrage pour mourir dans cet aqueduc végétal; la Providence , cette mère de l'invraisemblable , marche avec nous ; faisons notre devoir, elle fera le sien.

— Ah ! sir Edward ! s'écria Lorédan, tordant ses bras sur son front, vous savez que ce n'est pas pour moi que

je demande la vie 1 mon courage s'est évanoui ; doublez le v&tre pour remplacer le mien.

— Yous êtes un enfant, dit sir Edward avec un sourire qui corrigeait l'apostrophe. Ehl mon Dieu! lorsqu'on abandonne sa rue natale et le numéro de son logis, on doit s'attendre à l'inattendu ! ceux qui passent devant ]Regent-Circu8 ou sur le boulevard Montmartre ne sont pas exposés à chercher un lit dans un désert. Quant à moi, je me suis fait un système admirable et bien naturel. Tous les soirs, lorsque je m'endors , je m'imagine que ma vie est finie et que j'expire dans mes bras ; tous les matins, que je ressuscite avec une surprise toujours nouvelle , et qui m'inonde de bonheur. On doit raisonner ainsi quand on a secoué l'ennui du citadin pour se faire voyageur universel. La vie réelle serait ma mort. Le spleen a tué sur place mes quatre oncles ; mon devoir est de leur conserver un neveu. J'ai voulu me dérober à celte épidémie de famille, et je m'en trouve bien. Le globe est ma' maison, la mer mon lac , la forêt mon jardin. Je ne sors jamais de chez moi, et je passe ma vie à visiter mes propriétés. Si mes oncles avaient eu mes goûts, ils vivraient encore. Mais ils avaient la folie d'être sages et de diriger des filatures de soie à Manchester. Mon oncle Edmond était âgé de soixante ans, lorsqu'un ami lui apprit confidentiellement qu'il y avait au ciel des étoiles et un soleil. Celte nouvelle acheva le pauvre homme; il mourut de chagrin dix jours après. Le comté de Lancastre regardait mon oncle comme le plus sensé des hommes. Dites quel est le fou, de lui ou de moi? Lorédan, excusez dans mes discours l'absence de la logique ; on n'a pas le temps d'être logicien en costume de naufragé. J'essaye de vous résumer en trois mots , et par boutades, un volume de philosophie; négligez-en la forme, méditez-en le fond. Lorédan, bon courage ! croyez que trois malheureux comme nous , errant à travers les

solitudes, excitent plus d'intérêt là-haut, dans le ciel, que toutes les populations embourbées dans nos grandes cités. En avant donc 1 un fruit sauvage dans une main et quelques gouttes d'eau dans le creux de l'autre, allons où va le soleil ! »

Et sir Edward , offrant gracieusement son bras à la jeune fille, continuasa marche aventureuse versl'occident.

Lorédan inclina la tôte et les suivit.

Le jeune voyageur français avait en lui ce courage vulgaire qui consiste à braver des périls connus et classés : il aurait attendu une balle de pied ferme et pris une redoute d'assaut. Braver la mort que l'on subit par le sang, au son de la musique et du canon , c'est la plus facile chose du monde, puisque tout le monde le fait; mais il y a des dangers vagues et invisibles qui agitent le cœur, brûlent la racine des cheveux , donnent le trouble à la voix, et contre lesquels il faut un courage exceptionnel, inconnu même aux plus intrépides soldats.

Cette dernière vertu manquait à Lorédan ; il marchait à la découverte plutôt avec la pensée et les pieds de sir Edward qu'avec les siens. Une terreur mystérieuse, ardente comme la fièvre, exaltéecomme le délire, présentait à ses yeux tous les objets sous d'horribles formes et remplissait sa tête d'un fracas confus et formidable, pareil au rugissement d'une armée ou des bêtes fauves du désert. Le délire de sa pensée s'augmentait encore de l'explosion intermittente de deux sentiments impérieux qui ébranlaient sa raison, le souvenir de son père et son amour pour la belle passagère du Malabar. Dans cette marche haletante à travers les domaines de l'inconnu, il se rappelait ses nuits douces et embaumées du golfe Arabique, quand le pont du navire semblait s'étoiler des yeux de la jeune fille , et que les mariniers arrêtaient leurs mains sur les cordages pour regarder ses jeux enfantins.

Il y a de ces amours qui prennent en naissant un caractère ineffaçable ; ceux-là éclatent dans les pays du soleil ; la mer les berce dans leur navire natal, les vagues chantent leurs fiançailles, les étoiles delanuit semblent écouter leurs premières promesses et les enregistrer au ciel en caractères d'or. Lorédan avait au cœur une de ces passions inexorables ; en quelques jours de voyage il avait déjà vécu un siècle de la vie de cet amour. .

Rien désormais ne pouvait effacer le souvenir des chastes extases, mille fois ressenties, lorsque, appuyésur le balcon du Malabar, il mêlait l'image de la femme aimée aux sublimes images de la nature indienne, et lui donnait pour son digne cadre l'immensité du ciel et de l'Océan. Aussi Tardent jeune homme ne trouvait aucune ressource en lui pour se créer le courage de sa position; il pouvait même s'excuser noblement à ses propres yeux de trembler sur des périls personnels , puisque ces périls étaient ceux de son père et de cette femme , et que tous les efforts combinés de l'adresse et de l'héroïsme ne pouvaient pas les conjurer.

Sir Edward, lui, dégagé de ces terribles préoccupations, exercé aux luttes orageuses des voyages, estimant la vie ce qu'elle vaut, isolé sur ce globe et ne sortant, à longs intervalles, de son égoïsme superbe que pour rendre un éclatant service et disparaître avant le remercîment , sir Edward continuait son aventureuse course avec le dandysme d'un promeneur d'Hyde-Park , ou le flegme d'un botaniste en travail d'herborisation.

Ce sang-froid, moitié réel, moitié d'emprunt, ranimait à chaque instant les forces épuisées de sa jeune compagne et faisait douter quelquefois Lorédan lui-même des périls qui les environnaient tous. Ainsi, lorsque, sur un vaisseau, des passagers novices, effrayés du vent et des vagues, s'imaginent que la mer va les engloutir , ils se rassurent contre l'imminence du péril en voyant la tran-

LA FLORIDB 37

quillité joyeuse du capitaine, qui se connaît en tempêtes, et ne fait pas à celle du moment l'honneur delà redouter. Marches brûlantes ou ralenties, angoisses du feu, espérances conçues et éteintes, haltes silencieuses et mornes, nos trois voyageurs avaient tout épuisé ; il ne leur restait plus rien de ce trésor de courage, de force et de résignation, que la nature prévoyante met dans les âmes obstinées à souffrir.

Sir Edward lui-même laissa percer sur son visage une ride d'impatience, lorsqu'en jetant un rapide regard à gauche, il aperçut à travers une brèche de verdure une campagne inhabitable et désolée ; çà et là des bouquets de grands pins élancés sur des lacs de sable ; un amoncellement de roches grises, pareilles aux ruines de quelque Palmyre africaine; des arbres lugubres, isolés sur des plateaux stériles comme des cyprès sur le sépulcre des géants ; un horizon, formé par de hautes montagnes nues, dont les pics, taillés en obélisques, semblaient appeler dans leurs antres ou leurs aires les aigles et les lions ; c'était l'Afrique intérieure et primitive avec ses secrets, ses mystères, ses embûches, ses horreurs.

L'éclair de doute qui traversa le visage de sir Edward ne pouvait échapper à ses compagnons, dont il était la vivante boussole. La jeune fille se laissa tomber sur les hautes herbes de la rive, secouant mélancoliquement la tête en signe de détresse, et elle tendit la main à sir Edward et à Lorédan comme pour les remercier une dernière fois d"e leurs bontés sur ce lit d'agonie et de mort. Sir Edward cherchait dans son esprit une parole de gaieté consolante, et s'étonnade n'y trouver qu'unepensée triste. Son jeune compagnon s'assit auprès de Rita, et son attitude négligée annonçait l'intention d'associer son destin au sien et de partager au moins avec elle cette suprême couche des voyageurs agonisants. Les dernières heures du jour amenaient une fraîcheur sinistre sous la voûte verte :

les teintes pâles qui préparent la nuit se répandaient dans les allées et altéraient déjà la transparence des eaux. On entendait, sous les feuilles et sous les buissons, les oiseaux et les insectes qui saluaient le soleil couchant : s et V homme, qui assistait en profane à ces mystères d'une nature ennemie, comprenait que ce domaine n'était pas le sien, et qu'aux premières étoiles subitement levées au ciel du tropique, les monstres, rois de la solitude, allaient se précipiter vers cette rivière que Dieu leur donna pour abreuvoir à l'aurore de la création.

Nos trois voyageurs étaient à cette phase d'infortune où quelque chose de décisif, fatalité ou salut, doit arriver; c'est r fleure que la Providence semble attendre pour intervenir avec ce miracle sauveur que les incrédules nomment le hasard. C'est le moment aussi où le désespoir succombe lorsqu'il n'a pas mérité d'être secouru. Sir Edward, toujours debout, les yeux fixés sur le pied des arbres éclairés par un rayon horizontal, voyait avec une tristesse tranquille s'évanouir cette dernière gerbe de lumière qui les éclairait dans le désert.

Tout à coup il tressaillit de la tête aux pieds, et, en se retournant vivement vers ses compagnons, il remarqua chez eux les mêmes symptômes de terreur; la jeune fille était à genoux, une main appuyée sur la terre, ses grands yeux noirs largement ouverts et fixes, son oreille droite penchée sur la rivière, comme pour entendre encore ce qu'elle croyait n'avoir que trop bien entendu. Lorédan interrogeait sir Edward par une pantomime expressive; une de ses mains serrait la main de Rita; l'autre, convulsivement raidie par un signe indicateur, désignait la source de la rivière.

Aucun des trois ne s'était trompé.

La voûle épaisse de verdure, comme un tube conducteur rempli d'échos sourds, apporta une seconde fois un cri rauque et puissamment timbré, qui semblait sortir

d'une poitrine de bronze et rebondissait arec une vigueur stridente et corrosive sur l'épiderme humain. Impossible de douter : ce cri était la voix souveraine du lion.

Rien ne peut exprimer la stupeur glacée qui domine le \oyageur isolé dans les solitudes, lorsqu'il entend cette note sourde, brève, formidable, que le monstrueux roi de l'Afrique envoie comme un adieu au soleil couchant. La grande image du lionsemblealorsse lever de partout : les rameaux des arbres se hérissent comme des crinières ; les racines s'allongent commedes griffes démesurées; chaque reflet des derniers rayons sur les feuilles est un œil fauve ouvert sur le sentier ; un seul cri lointain suffit pour peupler le désert et diminuer le courage dans le cœur du plus fort. Dès que le danger se fut, pour ainsi dire, matérialisé, Lorédan sentit renaître en lui sa première énergie; Fidée d'un péril vague et insaisissable tourmentait son organisation nerveuse; mais le péril prenant un corps et un aôm, notre jeune voyageur se redressa vivement dans toute son audace virile et dit à sir Edward :

« Il faut sauver cette femme, il faut la sauver I

— C'est bien mon idée aussi, dit sir Edward avec un sang-froid méditatif.

— Sir Edward, le lion est dans le voisinage.... J'ai son cri dans la poitrine....

— Non, Lorédan, il est encore assez loin. J'ai l'odorat subtil et je ne suis pas novice à la situation.... Au reste, ce n'est pas l'unité que je crains, c'est le troupeau.... Il n'y a pas à balancer, Lorédan, il faut porter notre pauvre jeune fille, là, dans cette île si bien boisée. Nous aurons de l'eau jusqu'à la ceinture en traversant.... Ce sera du moins un abri à peu près sûr pour la nuit. .

— Et demain, sir Edward?

— Demain est à Dieu. »

Dans l'état de faiblesse où elle se trouvait, Rita ne pouvait avoir que la volonté de ses compagnons d'infor-

tune, et qu'un seul sentiment, le courage passif de la résignation. Elle s'abandonna donc aux soins intelligents et dévoués de ses compagnons de naufrage, et acquiesça d'un signe de tête à toutes leurs déterminations, prises dans un intérêt commun.

La petite île qui devait leur servir d'hôtellerie et de retraite dans une nuit menaçante, avait toutes les conditions désirables. Des arbres touffus et reliés étroitement entre eux par des plantes parasites offraient un abri contre les bêtes fauves; il n'était pas d'ailleurs à supposer que les monstres du désert traverseraient à la nage le bras de la rivière, fossé naturel ménagé par la Providence pour les éloigner et les retenir sur l'une ou l'autre rive. Sir Edward et Lorédan, après avoir déposé leur doux fardeau sur un lit d'herbes, dans une alcôve naturelle d'ébéniers et de naucléas, ressentirent une joie intérieure, douce comme la résurrection de l'espérance. Il faut peu de chose à l'infortune consommée pour se donner un-sourire au cœur : il faut moins encore au bonheur extrême pour s'inventer une tristesse. Ce rayon de joie qui traversa la figure des deux amis avec le dernier rayon de soleil était, à leur insu, l'éclair d'un pressentiment.

Les yeux de sir Edward, incessamment dirigés vers les massifs d'herbes de la rive, pour y découvrir quelque ennemi embusqué, s'enflammèrent tout à coup, et la main prompte qui suivit la direction du regard retira, du chaos des feuilles et des racines flottantes, une longue pièce de bois d'érable, façonnée en balustre, et qui se débattait avec ses entraves pour continuer sa course vers

la mer.

Lorédan allait pousser un cri de joie; sir Edward lui rerma la bouche, et lui dit à l'oreille :

« Préparez doucement cette pauvre jeune fille à cette nouvelle de salut; il faut la ménager; elle est si faible... Lorédan, regardez ce morceau de bois.... ce n'est rien,

. LA FLORIIJE 41

rien partout ailleurs; ici, c'est la vie de trois créatures.... A moins qu'un orang-outang ne se soit fait ébéniste dans ces bois, par imitation, ce fragment de ciselure s'est détaché de la barrière de quelque ferme du voisinage ; notez bien que je dis du voisinage ! Voici pourquoi. Cette pièce de bois si bien ouvrée n'a été mouillée qu'à moitié par l'eau ; le côté sec est encore tiède de la chaleur du soleil auquel il a été exposé avant sa chute, et s'il n'a pas eu le temps de se refroidir, c'est que la ferme n'est pas loin. Vous savez d'ailleurs comme moi, Lorédan, que beaucoup d'Européens se sont établis dans l'intérieur de l'Afrique, entre les kraals des sauvages et les antres des lions... Nous allons voir des hommes, et par conséquent des amis, avant une heure, croyez-moi. Cette dernière découverte me regarde. J'ai l'habitude des forêts, j'ai l'œil bon, l'odorat sûr, le pied agile. Vous, restez avec elle, et gardez son repos; laissez-moi seul : quand je suis seul, je ne crains rien.... Ne me contrariez pas, Lorédan; je vous réponds du succès. J'en ai vu bien d'autres ! le soleil de l'Inde le sait bien. Adieu, Lorédan, c'est une absence de quelques heures; si, par hasard, je ne découvre rien, je m'en retourne pour mourir avec vous. Silence I et n'effrayons pas la belle enfant. Souvenez-vous que vous devez passer pour son frère, si nous rencontrons quelque hospitalité dans ce pays désert. Il est donc bien convenu que vous serez frère et sœur ; c'est fort important. y>

Lorédan inclina la tête en signe d'adhésion et dit :

« Ce n'est pas pour moi, c'est pour elle que je prie Dieu de vous garder. »

Le rugissement du lion se fit entendre une troisième fois, et le même instant vit tomber le soleil, le crépuscule et la nuit.

Lorédan fit un effort pour retenir son ami ; mais l'intrépide voyageur persista dans sa résolution. Il but à

plusieurs reprises de l'eau dans le creux de sa main, et se penchant à l'oreille de son compagnon, il lui dit :

« Vous savez, Lorédan, qu'on trouve tout dans la Bible, même ce verset consolateur : Dans sa route il boira de Veau du torrent : c'est potarçuoi il relèvera la tête et il écrasera le lion. Le propnète David m'avait prédit. »

Et il s'élança dans la rivière en faisant un dernier sîgne d'adieu à son ami.

La fouille Jonathen.

Sous les ténèbres de la nuit et des arbres, la petite rivière avait conservé une sorte de clarté phosphorescente qui pouvait guider sir Edward.

Sa marche ne se ressentait nullement de la fatigue de ce jour : l'agile voyageur semblait courir vers un but immanquable, car son instinct merveilleux, exercé par de mystérieuses découvertes, lui annonçait déjà que cette ongue forêt riveraine perdait son caractère de solitude sauvage, et que des cœurs d'êtres humains palpitaient non loin de là.

Il faudrait avoir supporté ces mortelles angoisses pour comprendre le saisissement de sir Edward, lorsque, dans le silence de la nuit et du désert, il entendit presque à ses oreilles la vieille et populaire chanson :

A captain Smith of Halifax Who dwelt in Country quaters....

Au même instant il vit étinceler des vitres derrière le rideau sombre des arbres, et la silhouette noire d'une maison basse et large se dessina sur un fond ténébreux, dans une étiaircie étoilée. Sir Edward traversa la petite rivière, et se précipita vers cette hôtellerie providentielle; mais il fut arrêté brusquement par un fossé infranchis-

sable, au fond duquel murmurait une eau sourde. Il longea ce fossé, dans l'espoir de rencontrer un pont ou un passage ; ce gouffre, taillé à murs verticaux, entourait la maison, et n'offrait aucune apparence d'issue. Cette précaution du propriétaire parut fort intelligente pour la sécurité des nuits ; elle neutralisait toute attaque du dehors, qu'elle vînt des hommes ou des bétes fauves, et dans son respect admiratif pour cette ligne de défense, le voyageur se serait volontiers résigné à attendre le jour pour demander l'hospitalité, s'il n'eût pas songé aux angoisses d'une jeune fille et d'un ami.

Ce souvenir ranima le peu de voix qui lui restait dans sa poitrine dévastée par l'abstinence, et il entonna la chanson du capitaine Smith d'Halifax, avec cette voix fausse qui n'abandonne jamais un gosier anglais.

À cette explosion de notes criardes et inattendues sorties du fond des ténèbres extérieures, la maison parut s'éveiller en sursaut ; toutes les croisées basses s'ouvrirent, les kiosques secouèrent leurs persiennes avec des grincements aigus, et des nègres portant des torches de cire jaune d'une main, et la carabine de l'autre parurent sur le perron. La terrasse, ainsi soudainement illuminée, fut traversée par un jeune homme au pas leste et résolu, qui s'avança sur le bord du fossé où sir Edward continuait sa chanson.

Le costume du naufragé avait quelque chose de funèbre dans sa teinte et ses draperies; les nègres poussèrent un* cri d'effroi ; mais leur jeune maître leur fit un signe; et, malgré leurs craintes superstitieuses, ils jetèrent un pont volant sur le fossé ; en trois bonds, sir Edward franchit la planche, qui fut aussitôt retirée. Tout cela en un clin d'œil.

Une simplicité naturelle décora cette scène d'hospitalité antique.

c Je suis Willy Jonathen, neveu d'Éléazar Jonathen,

citoyen américain, maître de cette maison, dit le jeune homme en serrant les mains de sir Edward.

— Nos pèfes étaient compatriotes, répondit le voyageur ; je suis sir Edward Klerbs, citoyen de la Grande- Bretagne.

— Alors nous redevenons frères, puisque vous êtes malheureux, dit le jeune Willy. J'ai vingt-cinq ans, et c'est la première fois que Dieu me donne la grâce de voir un Européen et de lui offrir l'hospitalité.

— Ce n'est pas pour moi que je viens frapper à votre porte, dit sir Edward; pour moi, je n'aurais pas troublé la tranquillité patriarcale de votre repas du soir. Il y a là-bas, sur une petite île de la rivière, à deux milles d'ici, deux malheureux naufragés comme moi qui atten-,- n dent votre secours ; un jeune homme et une jeune fille^y frère et sœur.

— A cette heure ! dit Willy ; là-bas, sur l'île Vertt™ o Oh ! pas une minute à perdre ! A moi Donki, Neptune^sj^9> Nizam ! Déchaînez Elphy, mon meilleur chien. Prenez un flacon de constance, et un autre de jus de wampi. Sir Edward, venez vous reposer entre mon oncle et ma sœur; je me charge de vous ramener vos compagnons. »

Pendant que Willy présentait sir Edward à Éléazar Jonathen, les nègres exécutaient les ordres de leur jeune maître. Nizam, le serviteur de confiance, soldat de la terrible guerre dont il portait le nom, homme habitué à combattre les Taugs, plus féroces et plus rusés que les tigres, Nizam inspecta les amorces des carabines, fit replacer le pont volant, posa deux sentinelles sur le bord du fossé, déchaîna Elphy et le caressa d'un air mystérieux, comme s'il lui eût fait une confidence ; le superbe animal s'avança gravement vers le fossé en flairant les émanations félines que le vent apportait de l'horizon ennemi, et il prit le maintien soucieux d'un être intelligent qu'on vient d'investir d'une grande responsabilité.

4b LÀ FLORIDE

Dès que Willy reparut, le chien s'élança le premier sur le pont volant avec F agilité de la panthère ; Nizam fit un signe, et les nègres suivirent les traces d'Elphy. Willy fermait la marche, sa carabine à la main.

La salle où sir Edward venait d'être introduit était vaste, aérée, pleine de fleurs, de parfums, d'oiseaux et de fontaines. Éléazar Jonathen et sa nièce Elmina, assis sur un divan couvert de nattes, avaient fait le plus gracieux accueil au voyageur.

Jonathen était un vieillard frais et vigoureux, avec de beaux cheveux d'argent et une figure honnête et franche ; sa nièce était une délicieuse fille de seize ans, avec une figure d'ange blond, humanisé par des yeux d'un bleu vif, d'où jaillissait parfois- un regard plein d'une expression sauvage ; c'était bien la beauté comme on la rêve dans la solitude, empreinte de la grâce primitive des jours de la création.

Son coslume, taillé sur le patron des Saris, d'étoffe du Bengale, n'avait, dans ses plis légers, aucun mensonge des modes européennes; il racontait sans détour ce qu* la pudeur lui confiait.

Comme la délicieuse enfant n'avait jamais subi le despotisme de nos toilettes, elle se développait dans tout le charme naturel de la femme ; chacun de ses mouvements était une ondulation suave, mêlée de cygne et de gazelle. On aurait cru voir la personnification de l'Afrique vierge, ou la mystérieuse divinité de ces solitudes, pleines de l'attrait irritant qui promet la vie et des sucs vénéneux qui donnent la mort.

Il fallait être un philosophe de la force d'Edward Klerbs pour aborder cette jeune fille avec la tranquillité de sa parole et de son esprit. En quelques instants, notre voyageur universel s'était composé une toilette de colon africain ; il avait donné un tour élégant à ses boucles de cheveux noirs et aux massifs de sa barbe, où l'on retrou-

vait la puissance végétale des tropiques. Assis devant une table de festin providentiel, servi pour lui seul, il était subitement rentré dans son caractère normal; et à l'aisance de ses mouvements, au charme de ses manières, à la gaieté nonchalante de ses discours, on l'aurait pris pour un nabab entouré d'esclaves, et donnant lui-même l'hospitalité dans sa royale habitation.

« Ainsi donc, capitaine Jonathen, disait sir Edward après quelques préambules de conversation insignifiants, ainsi donc votre Afrique voit, ce soir, une chose touchante, le John Bull et l'Yankee se serrant cordialement la main.

— Sir Edward, disait Jonathen avec ce noble sourire qui a tant de charmes sous dés cheveux blancs, sir Edward, les inimitiés 1 nationales s^éteignent dans le désert. Les sociétés ont des haines, l'homme isolé n'en a

— Les sociétés sont absurdes, capitaine Jonathen.

— Vous avez peut-être raison, sir Edward. Aussi vous voyez comme j'ai arrangé ma vie. Et remarquez bien que mon établissement en Afrique intérieure n'est pas une exception. Depuis Cape-Town jusqu'à mon domaine, on compte plus de cinq cents familles, vivant ainsi dans cet isolement tranquille et cette large liberté. Lorsque je commandais le Belvéder, dans mes stations de l'Inde, je descendis dans une embarcation à la baie d'Agoa, et je remontai, en chassant avec quelques officiers, cette petite rivière qui reçut le nom de Limpid- Stream. Après quelques heures de course, nous arrivâmes ici, et nous n'osâmes nous aventurer plus loin, parce que notre chasse aurait pris un caractère plus sérieux, et que nous éiions en trop petit nombre «pour nous en tirer avec honneur. Bien des années après, lorsque je me dégoûtai des hommes et des villes, le souvenir de cette chasse détermina le but de mon émigration. Je vins

me fixer ici avec mon frère, ma famille et quelques serviteurs dévoués. Trente ans se sont écoulés depuis. Dans cet espace de temps, je n'ai éprouvé d'autres malheurs que les malheurs inévitables, ceux que la nature vous fait subir en tous lieux : j'ai ouvert et fermé trois tombes. Sir Edward, ces quelques mots suffisent aujourd'hui pour vous expliquer ma position. Chaque jour vous en apprendra davantage, et vous verrez que je suis heureux.

— Dieu soit bénil dit sir Edward : enfin j'en tiens un! J'ai vu le duc de Northumberland dans son palais à l'angle de Charing- Cross; j'ai vu le duc de Devonshire dans son château fabuleux; j'ai vu Palmer dans son sérail de Batavia; j'ai vu sir William Bentinck, le roi de l'Inde après le soleil; je me suis vu, moi, partout; j'ai demandée tous ces Pérous incarnés s'ils étaient heureux ; je me suis fait à moi-même la même question; nous avons tous donné la même réponse : nous n'avons rien répondu. Notre silence est fort claiy. Que Dieu soit béni! J'ai vu un homme heureux entre Agoa et Adel, dans un pays que la mappemonde a laissé en blanc, et qui, par conséquent, n'existe pas!

— Mais, sir Edward, dit Jonathen avec son sourire de bonté patriarcale, nous sommes tous heureux ici, et il ne tient qu'à vous de l'être aussi quelque temps, en demeurant avec nous jusqu'à la première occasion de départ.

— Ce n'est pas chose à refuser, capitaine Jonathen. En deux mots, s'il vous platt, quel genre de vie menezvous dans ce désert?

— Nous faisons le commerce, sir Edward.

— Le commerce! s'écria sir Edward, le commerce! Mais avec qui donc?

— Nous Taisons le commerce des échanges...

~ Avec les lions et les tigres, capitaine Jonathen?

— Avec les hommes, sir Edward. Nos produits ont une bonne réputation en Asie. Nous donnons le bois d'ébène, la cire, le sang-dragon et l'ivoire, et on nous paye en denrées de consommation ; nous refusons toujours l'argent, qui nous serait d'ailleurs inutile ici. Ce commerce ne peut nous assurer une fortune, parce que nous sommes trop nombreux, mais nous y gagnons une aisance bien au-dessus de nos besoins.

— Cela me console, capitaine Jonathen. Excusez la promptitude inexorable de ma curiosité. Où faites-vous ces échanges?

— Rien de plus simple, sir Edward. Nos domestiques nègres descendent nos produits à la baie d'Agoa, deux fois dans l'année, à des époques fixes. Deux marchands, l'un Chinois de Canton, l'autre- Japonais, débarquent sur notre côte, et opèrent les échanges; ils sont avides surtout de notre cire, qui est en effet très helle. Nous la récoltons là, dans le voisinage, à Honing-Clip (roche de Miel), Ces marchands retirent de gros bénéfices de ce commerce : aussi gardent-ils le plus profond secret sur son origine, pour éviter la concurrence, à tel point que lorsqu'ils s'embarquent, ils font disparaître jusqu'au moindre vestige de leur campement sur la côte d'Agoa. Ce calcul et cette prudence sont aussi dans nos intérêts, sir Edward; car nous ne sommes pas exposés à voir notre tranquille solitude envahie par d'avides concurrents ou des aventuriers. Lorsqu'on fuit la société, c'est à la condition que la société ne viendra pas vous trouver. Il est inutile de vous dire, sir Edward, que ceci n'est nullement applicable aux malheureux naufragés conduits chez moi par les mains de la Providence dans les ténèbres de la nuit. »

Sir Edward, qui avait déjà bâti un plan superbe poui donner à Lorédan une fortune immense, avec le commerce des échanges, vit tout son échafaudage s'écrouler

sous les dernières paroles du vieillard; il garda quelque temps un silence qui aurait pu paraître .étrange, s'il se fût prolongé ; aussi releva-t-il lestement la conversation, avec un visage redevenu serein :

« Capitaine Jonathen, dit-il en approchant de ses lèvres un verre de constance, et en s'inclinant devant la jeune Elmina; capitaine Jonathen, en pays inconnu, je suis un véritable point d'interrogation vivant, toujours suspendu aux lèvres d'une réponse : dites-moi, je vous prie, comment vivez-vous avec vos voisins?

— Nous n'avons pas de voisins, sir Edward.

— Ah! voilà qui m'étonne singulièrement! Je suis alors obligé de vous dire que, vers le soir, aujourd'hui, j'ai entendu dans votre voisinage une formidable- gamme de basse, qui nécessairement ne sortait pas d'un gosier humain. »

A ces mots, un éclat de rire, céleste et mélodieux comme le chant des oiseaux du Bengale, retentit sous les lambris de bois d'érable, et réveilla les oiseaux endormis, le bec sous l'aile, dans les volières à treillis d'argent. Les bengalis, les cardinaux, les loris, les perruches allongèrent leurs cous, en inclinant gracieusement leurs têtes, comme pour regarder à travers les lames des persiennes si l'aube avait lui sur les palmiers, après cet harmonieux cri d'éveil. Les aras, au perchoir, se balançaient lourdement, et donnaient une œillade oblique à l'angle de la salle où riait leur jeune maîtresse, Elmina.

«c Je n'ai jamais vu ma nièce Elmina rire d'aussi bon cœur, dit Jonathen en preifant dans les siennes les mains enfantines de la jeune fille. Sir Edward, vous allez comprendre le motif de cette gaieté folle.

— Ohî mon oncle, s'écria la nièce avec une vivacité adorable, n'expliquez rien; je veux que sir Edward me pardonne mon impolitesse, et me remercie ensuite de mon explication. »

Elmina mit au fond de sa douce voix un grain de rudesse sauvage, et dit : Corne, corne, Dukel en faisant claquer le bout de ses petits doigts d'ivoire. Duke entra sans attendre un second appel.

C'était un lion superbe, avec une face presque humaine et empreinte de la royale majesté des déserts, mais un de ces lions innocents, appelés en termes héraldiques mornes et diffamés. Il marcha gravement vers Elmina, et posant sa tête énorme sur les genoux de la jeune fille, il doubla sa robe avec les flots ondoyants de sa crinière. On connaît yn admirable tableau du grand peintre Camille Roqueplan, qui représente une scène de ce genre; l'artiste croyait peindre une fable; il peignait une réalité.

Sir Edward resta calme comme Fabricius devant l'éléphant de Pyrrhus, et sa voix même ne trahit aucune émotion, lorsqu'il dit en croisant le» bras sur sa poitrine :

«c Dam nit! c'est donc ce gentleman, coiffé comme un avocat de Londres, c'est ce rascal qui nous a fait tant de peur?.. Donne-t-il la patte, miss Elmina?

— Comme un chien; voyez, sir Edward.

— Et vivent-ils bien avec Elphy, miss Elmina?

— En bons amis, sir Edward; ils ont même changé d'espèce. C'est Elphy qui est le lion, et c'est Duke qui est le chien.

— Ohl dit Jonathen; si vous mettez Elmina sur le chapitre des lions, elle vous fera des histoires jusqu'au jour.

, — C'est qu'un lion est si amusant I dit Elmina en caressant la barbe blanche de Duke; je profite de l'absence d'Elphy pour caresser Duke ; Elphy est jaloux comme un tigre. L'autre jour, il a mordu l'oreille de Duke, parce qu'à l'heure du repas Neptunio avait servi le lion le premier.

— Mais il me semble, capitaine Jonathen, dit sir Edward, que ce Duke-là doit vous attirer par ses cris de terribles confrères qui ne se laissent pas mordre par un chien.

— C'est une grande erreur, sir Edward. Je vois que vous avez étudié les lions dans l'histoire naturelle de Saavers, On sait que les savants naturalistes n'observent les animaux que sur les gravures. N'est-ce pas, sir Edward?

— A qui le dites-vous? j'ai été savant pendant dix ans.

— Sir Edward, continua Jonathen, ce Duke nous rend au contraire de grands services; il tient les lions à distance; je ne veux vous citer qu'un seul fait....

— Mon oncle, dit Elmina avec une minauderie enfantine, laissez-moi raconter cette petite histoire à sir Edward.... Vous permettez?... bien! Écoutez, sir Edward : Nous avons un domestique, ou, pour mieux dire, un enfant de la maison, un brave soldat de la guerre du Nizam, et que nous avons surnommé Nizam, parce qu'il parle toujours de cette guerre. Notre Nizam est si leste et si rusé, qu'il fait souvent des promenades, là-bas, là-bas, par-dessus la cascade des lions, et dans un vallon où nos plus braves serviteurs n'osent s'aventurer. Mon père seul a dépassé de douze milles les limites fixées par Nizam : mais mon oncle Jonathen vous dira que mon père n'avait point de rival pour l'exploration. Un jour donc, Nizam revenait d'une périlleuse excursion au lac des Éléphants, lorsqu'il aperçut deux lions qui suivaient le même sentier que lui et s'avançaient dans la direction de notre maison. En un clin d'œil, Nizam escalada la tige d'un palmier et se voila de ses feuilles. Au même instant, notre Duke poussa le rugissement du coucher du soleil. Les deux lions s'arrêtèrent tout court, au pied même de l'arbre où Nizam s'était blotti, et la rude peau de leurs mufles se contracta

furieusement, de. la lèvre au front; ils ouvrirent des gueules énormes; ils aspirèrent l'air avec des narines convulsives; ils étalèrent toutes leurs dents; ils firent serpenter leur queue et grincer leurs griffes sur les racines de l'arbre, mais pas un rugissement ne répondit à la voix de Duke. Le brave Nizam les étudiait du haut de son observatoire et ne perdait rien de leur pantomime...

— J'aurais voulu voir là M. de Buffon avec ses dentelles, dit Edward.

— Voilà que notre Duke, continua Elmina, poussa un second et troisième cri. Ohl alors nos deux lions eurent des attaques de nerfs, comme dit Nizam; ils se regardèrent avec leurs plus grands yeux ; ils mordirent le gazon avec des contorsions de gueules furibondes; ensuite, comme s'ils eussent été honteux d'avoir dégradé leur majesté par ces signes d'inquiétude vulgaire, ils se posèrent sur les quatre jointures de leurs pattes, et léchant leur griffe droite avec une nonchalance superbe, ils peignèrent leurs crinières et leurs barbes d'argent, comme feraient des gentilshommes après avoir ravagé leur toilette par une trop vive émotion. Nizam, sur son arbre, méditait quelque ingénieuse malice de sa façon pour se débarrasser de ces deux sentinelles incommodes Nizam a tant de ruses dans sa têtel Les lions n'attendirent pas la ruse de Nizam; ils se levèrent et s'éloignèrent à pas lents du sentier qui mène à notre habitation. Avez- vous compris, sir Edward, la conduite de ces deux animaux? » t

Sir Edward caressa son front avec sa main, regarda le plafond, avala un verre de constance, et dit :

« Je ne comprends pas la conduite de ces deux animaux. Je sais ce que Saavers et M. de Buffon disent du lion. Le lion, disent-ils, est un quadrupède justement appelé le roi des animaux : il est hardi, brave, gêné-

reux; il a quarante dents; une belle crinière; il craint le chant du coq et le serpent. Hiss Elmina, pensez-vous qu'avec ces renseignements...

— Sir Edward, dit Elmina en riant aux éclats, si vos naturalistes sont de cette force, il est évident que vous ne devinerez pas nos deux lions comme Nizam les a devinés. Voici donc l'explication. Pour vos oreilles et pour les nôtres, notre Duke pousse de vrais rugissements de lion, de lion libre, de lion vigoureux; mais pour les oreilles de ses confrères du désert, c'est autre chose; ils ont le sens de l'ouïe plus subtil que le nôtre, et ils comprennent, avec cette sagacité merveilleuse de l'être sauvage, que ce cri lointain sort d'un lion dégradé, captif, malheureux, victime de quelque piège horrible tendu à eeux de leur espèce par un animal supérieur. Aussi, en écoutant cette voix plaintive, ils se révoltent de tous leurs crins contre cet ennemi invisible qui domine les lions, et cet ennemi ne se présentant pas, ils poursuivent leur course, mais ils abandonnent prudemment le chemin qui mène à cet ennemi.

r~ Ces lions raisonnent fort juste, miss Elmina Et

nous appelons ces gens-là des animaux 1 Les naturalistes ont bien de l'orgueil! Ainsi, capitaine Jonathen, votre Duke est un gardien sans pareil. Je pense que, ce côté des mœurs des lions étant découvert, on pourrait se faire escorter par Duke, et s'en servir au désert en guise de chien de chasse : nous pourrons peut-être l'employer de cette façon. Miss Elmina, je vous remercie de votre histoire : elle m'a fort diverti. En Europe, on fait à la veillée d'ennuyeux commérages sur les voisins : ici, on fait la même chose; mais vos commérages sont les chapitres d'une histoire inconnue, et vos voisins sont des lions : j'aime mieux les commérages africains. »

Les aboiements d'Elphy suspendirent cet entretien. Sir Edward se leva vivement.

t Les voici, » dit le capitaine Joaathen.

Miss Elmina congédia Duke avec un signe de main.

c Ma nièce, dit le vieillard, appelez vos servantes, et conduisez tout de suite la jeune femme étrangère dans votre appartement. Votre chambre sera la sienne.. Ce soir, je ne vous donnerai pas votre leçon d'échecs. »

Jonathen embrassa tendrement Elmina en lui disant l'adieu de la nnit Une voix pleine d'émotion lui répondit :

« Mon oncle, vous serez obéi dans toutes vos intentions. Je regrette seulement votre leçon d'échecs. » , Elmina sortit, et sir Edward ne quitta pas le capitaine Jonathen.

Un grand tumulte de pas et de voix se fit sur la terrasse. On entendait la voix de Nizam qui donnait ses derniers ordres dans le vestibule. Bientôt après entrèrent Willy et Lorédan de Gessin. Le jeune Français se précidita sur les mains du vieillard et les baisa.

<r Mon jeune ami, dit Jonathen à Lorédan, vous avez besoin de repos; nous ferons plus ample connaissance demain. Bonne nuit! Je vous laisse avec votre ami. Ma nièce donne ses soins à votre sœur. Le sommeil guérit tous les maux de la jeunesse. N'ayez aucune inquiétude; vous êtes en lieu sûr; vous êtes dans l'asile protecteur de la Floride) c'est le nom que j'ai donné à cette habitation, en souvenir de mon pays. »

Jonathen salua les jeunes gens, et monta l'escalier de son appartement, suivi de Nizam et de Neptunio.

Elphy sejpromenait gravement dans le vestibule, avec l'importance d'un homme qui vient de rendre un grand service et qui s'attriste de ne pas être remercié.

« Messieurs, dit Willy, vos chambres sont prêtes à vous recevoir.

— Willy, dit Lorédan, voilà la seule offre que je puisse accepter à cette heure. Je n'ai pas assez de force aujourd'hui pour vous accabler de tous les remercîments

que vous méritez. J'ajourne mes expressions de reconnaissance à demain. »

Willy suivit son père, et dit à deux domestiques de prendre les ordres des deux amis.

Sir Edward, avant de se séparer de Lorédan, ne put renvoyer au lendemain P éloge de la belle Elmina.

« Mon ami, lui dit-il à voix basse, vous croyez qu'il n'y a qu'un ange lutin dans cette maison ! Il y en a deux. Vous verrez demain une miss Elmina qui m'a foudroyé, moi, vieillard de trente-sept ansl C'est une jeune fille qui a le soleil dans les yeux et qui dompte les lions; elle parle avec toute la vivacité d'une femme qui n'a jamais eu d'auditeurs dans ce désert, et qui donne ses économies de paroles au premier venu. Quelle bonne fortune pour cette pauvre miss ermite que l'arrivée de trois naufragés! Il faut nous rendre nécessaires dans cette maison. Vous verrez que j'en trouverai le moyen. Nous avons un avenir d'azur et d'or; dormez bien, et faites des rêves de cette couleur; nous les changerons en réalité. »

L'habitation, ses dépendances et les colons.

Le petit plateau où la Floride était assise avait primitivement tous les avantages d'une presqu'île; les eaux de Limpid-Stream et d'un autre torrent creusaient, depuis la création, des lits profonds et larges sur trois côtés de ce plateau ; et la main des hommes avait complété l'œuvre de la nature en ouvrant un quatrième fossé, de sorte que la Floride était une ile admirablement fortifiée, gouvernée par Jonathen.

Lés animaux les plus agiles n'auraient pu franchir le plus étroit de ces quatre ravins. Souvent, pendant la nuit, la gazelle, poursuivie par la panthère, s'élançait d'une rive extérieure avec cet instinct de l'animal timide qui vient se réfugier sous le toit de l'homme, et le lendemain, victime et ravisseur étaient découverts roulant au fond du gouffre qu'ils n'avaient pu franchir qu'à moitié. Les bêtes fauves, si habiles à deviner les pièges ennemis, par tradition naturelle ou par expérience de famille, respectaient, depuis bien des années, les abords de h Floride, s'imaginant sans doute que ce domaine, sorti des flancs du désert, était un monstre plus terrible qu'elles, avec ses quatre gueules béantes toujours prêles à les engloutir.

Un nègre de la domesticité veillait nuit et jour au

bord intérieur de ces ravins, et ce n'était qu'à de rares inti Jes qu'un coup de carabine annonçait l'apparition d'i ignorant ennemi, arrivé d'une zone lointaine où les périls de la Floride étaient encore un mystère. Les animaux doués d'une intelligence supérieure, comme les éléphants et les lions, avaient tout de suite compris, dans les premiers temps, que ce domaine ne leur appartenait pas.

Le vieux Jonathen se souvenait d'avoir vu autrefois de monstrueuses formes se mouvoir entre les grands troncs des arbres, et des tisons rouges luire dans les feuilles basses; mais ces apparitions ne se renouvelaient plus.

Les sauvages et puissants espions quadrupèdes envoyés à la découverte de la Floride avaient sans doute raconté aux grottes des montagnes ce qu'ils venaient de voir, et montré à leurs familles les blessures sanglantes données par d'invisibles et inabordables ennemis.

N'ayant rien à redouter des animaux, du moins dans l'enceinte de ses quatre fossés, la Floride avait eu encore le bonheur de trouver des auxiliaires dans la tribu des nègres Makidas. On sait que, depuis les terres intérieures du Zanguebar jusqu'aux solitudes mystérieuses qui se déroulent vers l'équateur, la race africaine des hommes sauvages est en général d'un naturel fort doux. Les Makidas confirment mieux que d'autres cette observation.

La grâce et la beauté de leur pays, la fraîcheur des eaux douces qui les baignent et les abreuvent, et surtout le besoin impérieusement senti de vivre en bons frères et de se rallier contre les formidables ennemis dont ils usurpent les domaines, ont contribué à humaniser le caractère des Makidas et à les dépouiller peu à peu de cette férocité native commune aux peuplades des déserts.

Les Makidas, chassés de montagnes en montagnes et de vallons en vallons par leurs intraitables voisins, ont

établi leur kraal, sans doute après bien des siècles, dans une île délicieuse située au milieu d'un lac profond, et ils vivent là de leur chasse et de leur pêche, comme les hommes des anciens jours.

Le traité d'alliance et.de bon Voisinage qu'ils ont fait avec les frères Jonathen a une origine qui mérite d'être citée.

Un chasseur de la tribu de Makidas fit tomber un éléphant dans un piège et lui écrasa la tête avec un fragment de roche pour lui arracher sa provision d'ivoire. Il paraît que l'éléphant jouissait d'une grande considération parmi ses confrères, soit qu'il fût le chef du troupeau ou son éclaireur; c'est probablement ce qui attira dans l'île des Makidas la plus formidable des invasions connues.

Le lendemain, non dans les ténèbres, mais en plein soleil, une immense compagnie d'éléphants sortis des bois de Sitsikamma, leur antique repaire, se précipita de la montagne vers le lac des Makidas. On aurait cru voir une avalanche de roches grises rouler sur la plaine, avec des cris épouvantables, comme si chacune de ces roches était un volcan en éruption.

Les Makidas comprirent que, cette fois, l'instinct de leurs monstrueux ennemis s'élevait jusqu'à la hauteur d'une idée ; un moment rassurés par la position de leur île et le large fossé du lac, nos sauvages ne doutèrent plus de l'imminence et de l'énormitédu péril lorsque les premiers éléphants arrivés sur la rive s'élancèrent dans l'eau en intrépides nageurs. Le troupeau entier suivit de près les éclaireurs ; tous, selon leur usage, avaient enseveli leurs corps monstrueux dans le lac, et ils s'avançaient invisibles, leurs trompes élevées au-dessus de la surface des eaux. C'était comme une île hérissée de roseaux voguant vers une île plantée d'arbres. Les Makidas, n'osant se confier à leurs flèches et à leurs fétiches pour

repousser une aussi terrible agression, s'élancèrent à la nage avec leurs femmes et leurs enfants du côté de File opposé à l'attaque des éléphants; et pendant que ces animaux ravageaient le kraal, déracinaient les arbres, éventraient les cabanes avec une furie de vengeance tout humaine, les agiles sauvages gagnaient les hauteurs voisines, et d'abris en abris, arrivaient devant l'habitation de Jonathen.

Les maîtres de la Floride avaient dans leur domesticité quelques nègres Makidas, les plus doux et les plus dévoués des serviteurs.

Ceux-ci accoururent aux premiers cris de leurs frères et demandèrent uji asile pour eux au capitaine Jonathen. La petite tribu avait jeté ses armes dans les ravins de la Floride, et les femmes élevaient sur leurs têtes leurs petits enfants pour implorer du secours au nom de l'innocence au berceau, qui est de tous* les pays, de toutes les nuances d'épiderme et de toutes les religions.

Jonathen accueillit ces sauvages et fit prendre les armes à ses serviteurs pour donner une leçon sévère aux éléphants, s'ils osaient s'avancer jusque sur ses frontières. Ces préparatifs de défense furent inutiles. On apprit ensuite, sur le rapport de quelques Makidas qui s'étaient perchés sur des rochers inaccessibles pour assister à la dévastation du kraal, que les éléphants avaient regagné, par un vallon ténébreux, la route du bois de Sitsikamma, comme des conquérants satisfaits dans leur vengeance, après le sac d'une ville. Un autre incident, très-bonorable d'ailleurs pour le caractère de ces sauvages, détermina peut-être la retraite subite de ces intelligents animaux.

Le chasseur, meurtrier de l'éléphant, et spéculateur en ivoire, se regardant avec générosité comme l'auteur de cette désastreuse invasion, attendit les vengeurs de pied ferme, et tenant dans ses mains les défenses de sa victime Comme cet héroïque sauvage, Curlius de sa

tribu, ne reparut pas au milieu des siens, on peut présumer avec raison que les éléphants, avec leur bon sens naturel, ont accepté le sacrifice du seul coupable et ont regardé sa mort comme une satisfaisante expiation.

Lorsque les Makidas voulurent rentrer dans leur île du lac, ils reçurent des frères Jonathen des présents inestimables, et qui leur garantissaient toute sécurité dans l'avenir. Les chefs de la tribu rapportèrent de la Floride douze carabines à canon évasé, portant des charges d'éléphanls, et un orchestre complet d'instruments de cuivre, artillerie de sons, plus terrible encore, dans une guerre de bêtes fauves, que la balle lancée par l'œil infaillible d'un Makida.

On ne s'étonnera pas ensuite de tous les prodiges de dévouement que ces nègres ont faits pour leurs bienfaiteurs, les Jonathen. La reconnaissance est uc.e vertu noire, comme l'ingratitude est un vice blanc.

Lorsque Eléazar Jonathen voulut donner à son habitation l'aisance et le luxe qui lui manquaient, il appela les plus intelligents ouvriers de la tribu du lac, et dirigeant lui-même leurs travaux, il se fit bientôt une résidence digne d'un nabab.

Douze kiosques à balcons saillants décoraient la façade, et laissaient flotter leurs persiennes de baguettes de naucléas entremêlées aux boutons d'or des cassiers : le toit, bordé d'une corniche d'érable à auvent dentelé se recourbant à la chinoise, était surmonté par un belvédère peint de toutes couleurs, d'où le regard embrassait le plus merveilleux horizon du monde inconnu.

La jeune Elmina choisissait avec amour* cet observatoire pour ses rêveries du soir.

Tant que le soleil africain couvrait la campagne d'un voile éblouissant, tissu d'atomes de feu, tout se confondait aux yeux, les eaux, les arbres, les montagnes ; c'était le chaos de l'Eden enveloppé d'une brume lumineuse

avant la création. Mais quand l'astre tombait sur l'horizon du couchant, il semblait entraîner avec lui ce voile et cette brume de rayons ; et la campagne se révélait alors dans sa iraîcheur et sa beauté virginale des premiers jours du monde. Les couleurs les plus vives, les nuances les plus délicates se détachaient sur cet immense tableau avec une pureté admirable. Du fond des abîmes de verdure, les collines montaient vers les montagnes, et les montagnes vers le ciel, avec des contours déliés, avec des ondulations douces, ou des aspérités superbes, dans la vive transparence de Phorizon. A cette heure de contemplation religieuse, la belle Elmina se sentait fière au fond du cœur en songeant que ce spectacle tombait pour elle des mains de Dieu, et qu'une jeune fille était seule conviée à cette fête du soleil, des fleuves, des montagnes, des bois et de l'Océan.

C'était la prière du soir d'Elmina ; elle aimait à venir se recueillir ainsi, dans cet oratoire aérien, après les jeux et les joies innocentes de sa journée. Seule au milieu d'une création sans bornes, pleine d'harmonie et d'amour, elle cherchait vouement une âme sœur de la sienne, et elle s'étonnait de voir que cette nature puissante et féconde, qui répondait à la fleur du torrent et au pin de la montagne, ne réservait à la pauvre fille isolée que silence et stérilité.

Willy Jonathen, le jeune frère d'Elmina, était à l'âge où les passions absorbent la pensée : mais la vie ardente et occupée que menait le jeune homme à la Floride faisait tant de fracas autour de lui, qu'il n'entendait pas la voix intérieure et orageuse des sens.

Willy, debout avant le soleil levé, présidait à l'inauguration des travaux domestiques; il conduisait les serviteurs à Honing-Clip, où d'innombrables essaims d'abeilles étaient en travail ; à la forêt, pour la coupe des bois; à la métairie, pour soigner les troupeaux ; au verger

et an jardin, pour l'entretien des plantes, des fleurs et des fruits.

Il donnait à tous, aVec un regard et une parole, cette excitation qui double la force du travailleur, et rend ainsi son labeur plus léger. H mettait sa gloire et son ambition à surpasser le plus hardi et le plus leste des sauvages en courage et en agilité. Franchir les torrents sous l'écume et le tonnerre des cataractes; s'élancer d'un bond de la racine à la chevelure des palmiers; ravir sur les pics voisins une nichée d'aiglons ou de lionceaux à l'heure favorable; ajuster une balle de mort dans l'oreille d'un éléphant, tout cela n'était qu'un jeu pour Willy. Il avait dans l'œil cette exactitude infaillible que la nature donne à labête fauve et à l'homme primitif, et dans tout son corps cette souplesse, cette élasticité, cette vigueur d'haleine qui semblent imprimer à l'élan de la course la rapidité du vol.

Ces qualités physiques, tant estimées chez les sauvages, avaient rendu le jeune colon l'idole de ses serviteurs et des autres nègres de la tribu voisine. Willy était le dieu de la peuplade des Makidas ; et lorsqu'il allait, à la lune nouvelle, les visiter dans leur lie, le kraal retentissait d'acclamations ; les familles se précipitaient à ses pieds, les mères lui présentaient leurs enfants pour obtenir une caresse de sa main ; les vieillards, levant les yeux vers le soleil, comme pour le prendre à témoin, affirmaient qu'ils n'avaient jamais rien vu de plus beau que Willy, et que ce jeune roi blanc unissait à la grâce de la panthère la majesté du lion.

Ces hommages enivraient de bonheur le fils de Jonatiien, parce qu'ils étaient naturels, et que la flatterie intéressée n'avait pas pénétré chez les Makidas.

Willy, sa visite terminée, distribuait quelques présents, et la peuplade entière l'escortait jusqu'aux bords du lac pour suivre du regard les gracieux, élans du nageur

64 tA FLORIDS

qui coupait l'eau du tranchant de sa main ; il secouait déjà les boucles noires de sa chevelure, debout sur la rive opposée, devançant la flèche ou V oiseau.

Après les maîtres de la Floride, Nizam était le personnage le plus important de la colonie. Ce serviteur anglo-indien laissait fort difficilement deviner son âge. C'était un de ces hommes qui ont trente ans toute leur vie , après les avoir eus une fois. Il était né à Geylan, disait-il, mais il ne l'affirmait pas. Soldat au Coromandel, dans le régiment du colonel Feneran,il avait eu le bonheur de sauver la vie au fils aîné de son chef/et mistress Feneran lui ayant demandé d'indiquer lui-même sa récompense :

« Donnez-moi la liberté de la mer, » avait répondu Nizam.

Et le colonel lui paya son passage à bord du Delhy, qui partait de Geylan pour Moka. Le Delhy relâcha devant la baieti'Agoa pour prendre de l'eau. Nizam, entraîné par la séduction de la vie aventureuse, abandonna l'embarcation à l'aiguade, et, suivi d'un matelot déserteur, il remonta à Limpid-Slream jusqu'au domaine de Jonathen.

Cet homme avait été si vivement impressionné par les terribles scènes de la guerre du Nizam, que tout genre de vie lui paraissait monotone et insupportable. Si son désir eût été consulté, il aurait attendu sans doute le dénouaient de l'expédition, mais son régiment fut rappelé au Coromandel, pour réparer trop de pertes subies dans le drame le plus sanglant que le soleil indien ait éclairé.

Nizam avait donc besoin de continuer quelque part cette émouvante histoire trop vite interrompue. A défaut des formidables Taugs, il lui fallait des sauvages ou des bêtes fauves. Il n'était à l'aise que dans les crises sans issue probable, dans les luttes mystérieuses engagées avec d'iutraitables ennemis.

* JPai vécu deux ans, disait-il, avec des nids d'oiseaux

de mer assaisonnés au piment de Manille ; et maintenant il m'est impossible de vivre avec un plat chinois de bourgeons de frêne ou de racines de nénufar. >

C'est que nos petites guerres de civilisation, mollement délayées dans les marécages et sous les brumes du Nord, ne pourront jamais donner une idée de cette immense tragédie indienne, connue, ou, pour mieux dire, inconnue sous le nom de guerre du Nizam.

Ignorants Européens que nous sommes, avec notre orgueil historique enté sur quatre livres ennuyeux qui se répètent depuis cinq cents ans, nous ne savons pas encore la préface de cette histoire infinie, à laquelle rien ne manque, ni l'antiquité nébuleuse, ni les exploits héroïques, ni les fleuves de sang, ni les Iliades sublimes, et qui eut pour théâtre le champ de bataille de l'Asie depuis le Penjaub jusqu'au cap de Coromandel, depuis Golconde jusqu'à la mer Jaune et au golfe de Siam.

La guerre du Nizam est le dernier épisode de ce livre inconnu, écrit avec des flots de sang humain, à la clarté du plus beau soleil, sur des rives d'aloès et de palmier, sablées de perles et de corail.

Il y avait à Hyder-Abad, capitale du Nizam, un Vieux de la Montagne nommé Hyder-AUah (le lion de Dieu). Il portait à sa ceinture la hache magique de la déesse Deera, qui ne reçoit que des victimes humaines sur ses autels. Cet Indien conçut le dessein de délivrer son pays du joug anglais au moyen d'une association ténébreuse qui, d'adepte en adepte, se répandit bientôt dans toute la province de Nizam. C'était l'association des Taugs. Les régiments anglais, disséminés par cantonnements, ne tardèrent pas à connaître la puissance invisible d'Hyder- Allah.

Leurs sentinelles disparaissaient toutes dans les expéditions nocturnes ; les officiers aventureux qui s'écartaient île leur camp n'y rentraient plus, et malgré les perqui-

sitions les plus minutieuses dans les massifs des bois, les lits des fleuves, les entrailles de la terre, les ravins, les grottes, les précipices, les huttes des villages, aucun cadavre n'était jamais découvert. Les garnisons anglaises s'anéantissaient, homme à homme, sans qu'aucune trace de meurtre, un vestige ennemi, un coup de feu, un cri de victime, donnât un rayon de lumière à ces ténébreux assassinats.

Les Taugs, nus et souples comme des boas, prêtant à leur chair la nuance du sol où ils rampaient, se servant, avec les ruses des êtres fauves, de tous les accidents de terrain et de végétation pour s'approcher de l'ennemi sans être découverts ; les Taugs saisissaient leurs victimes avec l'impétuosité du tigre, et l'étranglaient; puis, comme le hasard le révéla, ils portaient le cadavre dans le voisinage d'un ruisseau ; ils l'enterraient profondément, et détournant le cours du ruisseau, il lui donnaient pour lit la fosse récemment ouverte, afin que la terre, toute fraîche remuée, gardât son mystère le lendemain.

Les soldats anglais envoyés aux expéditions de nuit, accablés, dans les premiers temps, par une terreur silencieuse et invincible, s'habituèrent enfin à ce genre de guerre, où ils étaient vaincus sans combattre et sans voir en face aucun ennemi. A la ruse sauvage ils opposèrent la ruse civilisée ; car toutes les combinaisons de la tactique et da la stratégie européennes échouaient devant les plans de leurs insaisissables ennemis.

Une nuit, le major Walencey, qui commandait un détachement disséminé dans un vaste champ de tulipiers, à douze milles de Golconde, revêtit de l'uniforme écarlate quelques troncs de jeunes arbres étouffés dans des massifs de verdure ténébreuse. Il se mit lui-même à la tête de cinquante soldats d'élite, nus et déguisés habilement en tulipiers jaunes chargés de fleurs. Le Mosy, rivière du Nizam, coulait tout auprès avec un fracas tor-

rentiel, et dominait le murmure de la respiration humaine que l'oreille subtile des Taugs eût entendu A mille pas dans le silence de la nuit. L'heure était si solennelle que les Européens embusqués n'accordaient pas la plus légère émotion aux humbles détails d'intérieur domestique offerts par le désert indien quand les étoiles luisent au ciel. Ainsi, par exemple, sur l'autre rive du fleuve, des tigres superbes venaient étancher leur soif et aiguiser leurs griffes sans obtenir un regard de terreur ou de curiosité.

Le soldat restait immobile comme l'arbuste dont il empruntait le vêlement fleuri. Après une attente longue et désespérée, le major Walencey remarqua une légère ondulation dans les hauts gazons de la rive, et au même instant un groupe de spectres chauves et cuivrés se dressa, comme du fond d'un sépulcre, à la lisière du petit bois où luisait l'écarlate des uniformes. Les soldats rejetèrent promptement leurs enveloppes végétales et saisirent les Taugs avec une vigueur qui supprima toute résistance. On se garda bien de les tuer, dans l'espoir de les soumettre par la violence et la menace des supplices à d'importantes révélations. Hais ces héroïques brigands, liés par un serment religieux, gardèrent leurs secrets; les tortures ne leur arrachèrent pas une plainte ; ils subirent la mort en martyrs .

Cette découverte ne termina pas une guerre qui devait être si longue avec des ennemis de ce caractère. Les An» glais avaient autour d'eux la plus formidable des insurrections, l'insurrection calme, invisible, partout présente, 'partout absente. On voyait passer des batteurs de riz, des Jemidars, des Fakirs avec leurs poitah, des jardiniers avec leurs instruments de labourage ; tous ces Indiens, si pacifiques le jour, la nuit venue, se faisaient assassins ; il n'y avait aucun espoir d'amener ces insurgés, inoffensifs en apparence, à une bataille rangée, et de frapper un

coup décisif. Il fallut donc se résigner et poursuivre, jusqu'à extinction de Taugs, une guerre sourde et sans gloire, qui, à la clarté du soleil, avait tout le calme d'une paix profonde, et qui, les ténèbres^venues, avait toutes les horreurs d'une infernale destruction. Les Anglais, avec cet acharnement invincible qui est le véritable fond de leur puissance, acceptèrent la lutte comme elle se présentait; ils y perdirent les meilleurs soldats et les plus braves capitaines; mais enfin, après bien, des années . teintes de sang à chacun de leurs jours, ils ont exterminé les Taugs et pacifié le Nizam K

CettB digression historique servira peut-être à présenter sous son véritable jour le caractère de cet intrépide serviteur que les Jonathen avaient surnommé Nizam.

Telle était la position de la nouvelle colonie, lorsque, trois nouveaux hôtes y furent accueillis avec cette bienveillante sollicitude que l'homme errant rencontre toujours chez l'homme isolé au désert. Trois naufragés, sans pain et sans habits, resteraient peut-être longtemps nus et affamés aux portes de Paris ou de Londres; mais la plus pauvre cabane d'Afrique, d'Amérique ou d'Asie, est toujours ouverte à l'étranger malheureux.

Cette habitation toujours si calme devait nécessairement recevoir quelque agitation à l'arrivée de trois nouveaux personnages inconnus.

On ne peut rester longtemps seul au désert; l'homme appelle l'homme. Toute société commence par la cabane et finit par la cité. Le premier solitaire de la Thébaïde peupla les solitudes du Nil, malgré l'attrait répulsif des repas d'eau douce et de racines. Siméon le Stylite resta seul sur la colonne, parce qu'il n'y avait pas de place

i M. Taylor , officier distingué qui a fait ses preuves au Nizam dans cette cruelle guerre, a publié à Londres un ouvrage extrêmement remarquable sur les Taugs.

TjA FLORIDE 09

pour deux : s'il eût choisi un pilastre, il aurait trouvé un compagnon.

Le premier Anglais qui élut domicile au rez-de-chaussée du mont Himalaya croyait vivre en anachorète ; au bout de quelques années, il avait vu accourir un monde de locataires sur les six étages dcr cette Babel de Dieu. La loi de la nature le veut ainsi. La terre demande à être habitée dans ses plus secrets recoins. La solitude serait peut-être le bonheur, et il y a peut-être une loi mystérieuse qui force les hommes à se rassembler pour leur défendre d'être heureux.

La chanson indienne.

Parmi les nombreuses habitations fondées aux creserts de l'Afrique intérieure par des Européens, aucune n'avait les avantages et les inconvénients de la Floride. Les fermes hollandaises, anglaises, portugaises, établies dans la terre de Natal, dans la fertile campagne de Boror, au pied du mont Lupala, ou vers la baie de Zanzibar, ou sur les bords de la rivière Quilimanei, avaient toutes de bons voisinages et des chances de protection immédiate ; c'étaient de vastes maisons rustiques, assez éloignées, il est vrai, des comptoirs européens, des villages ou des kraals amis, mais offrant à peu près la même sécurité que nos châteaux de plaisance isolés sur les rives de la Loire ou dans la vaste plaine du comte d'Oxford.

Les frères Jonathen, avec leurs traditions domestiques de pionniers américains, voulurent planter le drapeau de la colonisation sur les limites d'une zone jusqu'alors jugée inhabitable, et sur une terre qui ne reconnaissait d'autres souverains que le lion et l'éléphant.

Ainsi, l'intérêt qui s'attache à cette famille aventureuse doit être plus vif que celui qu'on accorde aux anciens colons de la rivière de l'Orange, du Mozambique et du Zanguebar. Cet intérêt peut même grandir encore, du moment où les passions, les mœurs, le langage du monde

civilisé, menacent la virginité de la colonie naissante et font pressentir des orages que le soleil de ce pays fait éclater au cœur de l'homme avec plus de violence qu'à la cime des monts africains.

Peu de jours avaient suffi pour établir une intimité douce entre les maîtres de la Floride et les nouveaux venus. L'isolement et le malheur ne connaissent pas la lenteur desgradationseldestàtonnementsdes expériences morales pour arriver à l'intimité. Sir Edward , Lorédan de Gessin et la jeune Rita, cordialement accueillis, furent bientôt traités en vieux amis. Éléazar Jonathen, éclairé par cette sagesse qui vient avec les cheveux blancs , ne voyait aucun péril pour sa maison dans l'hospitalité passagère accordée à trois naufragés, qui devaient saisir avec empressement la première occasion favorable de rentrer dans leur pays.

Les moussons approchaient : le navire attendu à la baie d'Agoa pour les échanges recevrait sans doute ces trois passagers, qui donneraient au capitaine une forte somme d'argent , avec la promesse solennelle de ne pas révéler les atterrages de leur commerce mystérieux. Tels étaient le plan et l'espérance d'Éléazar Jonathen ; et il faut convenir que tout cela était fort admissible dans les éventualités d'un avenir très-prochain.

Pendant que les vieillards, trop loin de leur jeunesse pour s'en souvenir, font des plans raisonnables et d'une réussite infaillible, la jeunesse , maîtresse du présent et de l'avenir, rêve des choses folles, et les voit souvent se réaliser. Les vieillards ne sont maîtres que de leur passé ; ils ne voient même pas luire à leurs côtés, retentir à leurs oreilles, le premier regard, la première parole qui commencent une histoire dont 9s ne connaîtront pas la fin.

Un jour, quelques instants avant le coucher du soleil, la terrasse de la Floride était le cadre d'un tableau fort

original et fort inconnu dans nos musées. Sur des talus de hauts gazons tièdes encore de la chaleur du ciel et jonchés des aiguilles sèches des pins et des fleurs des acacias, les hôtes de la Floride étaient assis, et semblaient, d'après une habitude vieille de quelques jours, vouloir prolonger jusqu'aux étoiles un entretien intime plein de charme et d'abandon.

Comme on le pense bien, on ne traitait pas là ces questions qui agitent le monde européen, et qui volent de nos cités à nos campagnes sur l'aile des journaux.

Si Lorédan ou sir Edward avaient mis sur le tapis un discours de la Chambre des communes ou des députés, le soleil se serait peut-être éclipsé sans l'intervention delà lune ; la rivière aurait remonté vers sa source, et les visages des auditeurs auraient pris une expression inconnue à Lavater. Ainsi, quant au fond et à la forme de ces entreliens du désert, il ne faut pas s'attendre à leur trouver ressemblance avec les causeries de nos salons et les anecdotes malignes du jour. Chaque société, selon sa position, pense et s'exprime à sa manière. Il faut savoir faire quelques concessions aux caprices de notre planète, que Dieu créa plus grande que le département de la Seine et le comté de Middlesex.

€ Mademoiselle Rita, disait sir Edward, le costume que miss Elmina vous a fait est charmant. J'ai vu, à Bangalore , une brahmanesse habillée d'une étoffe de même dessin et taillée de la même façon. Ces grandes fleurs vives ressortent très-bien sur ce fond feuille morte, et se marient avec un goût exquis à votre joli fichu crêpe de Chine, léger comme deux ailes de colibri. La brahmanesse de Bangalore portait aussi, comme vous, deux jolies bracelets de corail au-dessus des coudes , et laissait voir deux bras du plus beau cuivre doré, qui pourtant ne valent pas l'ivoire des vôtres. Vos cheveux sont, comme les siens, de l'ébène le plus ardent et le plus fluide, et la fleur

de magnolia que vous avez posée sur la natte gauche lui donne un reflet merveilleux.

— J'accepte votre compliment, dit la jeune Rita, et je le rends à miss El mina.

— Sir Edward, dit Lorédan, vous parlez de la toilette des autres avec une intention de fatuité bien évidente. Personne encore ne vous a félicité sur cette dalmatique de mandarin que vous portez avec la grâce d'un jeune kolao de Zhé-Hol.

— J'accepte votre compliment , dit sir Edward , et je le rends au capitaine Jonathen , qui babille si bien les naufragés que la mer déshabille encore mieux.

— Quand vous irez en chasse, sir Edward, dit le jeune Willy Jonathen, je ne vous conseille pas de porter cette tunique jaune serin avec les portraits de la lune dans ses quatre quartiers ; vous auriez une querelle avec le premier singe noir de la forêt.

— Ah ! dit sir Edward, les singes noirs n'aiment pas ce costume ! Et comment faut-il s'habiller pour leur plaire à ces messieurs?

— Comme Lorédan et moi. En blanc et à la légère, à la mode des planteurs.

— Nizam, mon vieux Nizam, dit miss Elmua, puisque sir Edward aime tant les brahmanesses, chantez une fois pour lui votre chanson indienne.... vous savez.... la chanson des cascades d'EIora. »

Nizam arrivait en ce moment sur la terrasse ; il salua Éléazar Jonathen et sa société , puis il inclina sa carabine sur le tronc d'"u acacia , et secouant la tête avec mélancolie :

« Hiss El mina, dit- il, ma voix est bien usée ; j'aimerais mieux aller chercher pour vous deux déienses d'ivoire dans le bois, que deux couplets dans mon gosier. Pourtant, il faut vous obéir.

— Oh ! ditEimina, il y a bien longtemps que je ne l'ai

entendue, votre chanson de la brabmanesse, mon vieux Nizam. Je suis sûre que ces messieurs l'entendront avec plaisir. H. Lorédan de Gessin surtout, parce qu'il chante fort bien les pantoums malais. »

Lorédan s'inclina.

c Miss Elmina, dit Nizam , dois-je m'accompagner avec le bin? Vous savez que Duke se fiche lorsqu'on lui fait grincer à l'oreille un instrument indien.

— Et Duke a bien raison 1 dit sir Edward ; il parait que les lions me ressemblent ; ils ont les nerfs délicats, en musique indienne.

— A tel point, sir Edward, dit Nizam, que j'ai le projet de mettre un violoncelle sur des roulettes et de jouer un concerto toute la nuit, autour de la cascade des Lions, pour donner des attaques de nerfs à la grande ménagerie de là- bas.

— Il a raison, Nizam, » dit Elmina. Et prenant la barbe blanche de Duke, couché à ses pieds, elle lui dit : « On va chanter, Duke; soyez sage et bon. »

Le superbe animal ouvrit ses grands yeux d'or vitrifié, puis les referma en faisant glisser son large front sous la main de sa jeune maîtresse ; et allongeant ses pattes avec des élans de sensibilité joyeuse , il tomba sur le flanc droit, dans l'altitude immobile d'un lion héraldique posé en pal au champ de sinople.

Nizam préludait sur l'instrument par des accords simples et plaintifs , ressemblant à ceux que chantent les mariniers le soir sur les môles de Naples ou de Gènes ; car la musique, abandonnée à son expression naturelle, n'a querles mêmes notes pour faire parler l'amour devant une mer tiède , et sous un ciel étoile , dans toutes les langues harmonieuses et sur les rivages de tous les beaux pays.

Le jour venait d'être subitement éteint par la nuit, *ans la transition du crépuscule. De l'abîme des ravins

moulait l'harmonie des cascades; du sommet des collines descendait le parfum des genêts d'or; une fraîcheur suave arrivait, sur les éventails des arbres, du fond des lacs lointains et inconnus ; l'air était rempli de ces douces et mystérieuses extases que le soleil lègue à la nuit des tropiques. Nizam chanta les vers suivants :

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