LA FILLE DE GOLCONDE
Près du lac bleu, tiède rivage, Sous les cascades d'Élora, Je vis passer dans mon jeune âge Celle que mon cœur adora, Et je lui dis : Rien ne t'égale, Trésor de perle et de corail; Aureng-Zeb, le roi du Bengale, Languit pour toi dans son sérail.
Oh ! qui me le rendra
Le doux rivage
De mon jeune âge!
Oh I qui me redira
La voix charmanle
De mon amante Sous les cascades d'Élora f
Je lui disais : L'astre qui briUe Au front du dieu bleu, tous les soirs, A moins d'éclat, charmante fille, Que le rayon de tes yeux noirs.
Conte-moi les plaintes touchantes De la sultane de Delly; Je les aime quand tu les chantes Avec ta voix de bengali.
Oh ! qui me le rendra, etc.
Elle n'avait pas sa seconde Lorsqu'à seize ans elle arriva Avec les filles de Golconde A la fête du dieu Siva;
3ur vingt rivales des plus Aères, C'est elle que Ton vint choisir, Et le sultan des Cinq-Rivières En fit présent à son vizir.
Oh! qui me le rendra, etc.
A l'heure où le grand tigre rôde, Un soir, en vain je l'attendis; Un jeune bonze, à lu pagode, Me la fit voir au paradis.
Elle m'attend dans l'autre vie ; Le dieu bleu qui me la donna, Le dieu jaloux me Ta ravie Pour son jardin de Mandana.
Oh l qui me le rendra, etc.
Un long silence succéda au chant du soldat indien.
Quelques nègres du Bengale, vieux serviteurs de la maison, assis loin de leurs maîtres, la tête appuyée sur les mains, pleuraient en écoutant les vers de leur harmonieuse langue ; les. sauvages de la tribu des Makidas, groupés avec leurs femmes et leurs enfants sous la treille de la métairie , inclinaient encore la tète du côté de Nizam pour recueillir le dernier écho de la mélodie bengalienne. Les acacias , mollement agités dans leurs cimes par le premier souffle de la nuit , versaient une pluie de fleurs sur tous ces visages de bronze , d'ébène, d'ivoire , éclairés par les mêmes étoiles , animés par les mêmes émotions.
Il se passait en ce moment quelque chose d'extraordinaire et qui échappait à tout ce monde, excepté au regard infaillible de sir Edward.
Le jeune Willy Jonathen s'était levé avec précipitation et marchait vers le fossé oriental de la Floride en cueillant çà et là quelques fleurs sauvages mêlées aux grandes herbes . Elmina quitta sa place , et se rappro-
chant de Rita, l'embrassa avec toute la tendresse d'une sœur.
Puis, comme si elle eût regretté cette démonstration amicale que rien ne semblait motiver en pareille scène de rêverie et de silence, elle marcha vers Nizam, et lui dit avec une voix légèrement émue :
c Je vous remercie, mon vieux Nizam ; jamais vous n'avez si bien chanté.
— Miss Elmina- ne vous flatte 'pas, Nizam, dit sir Edward avec une affectation de légèreté qui voulait changer le caractère de cette scène. Où avez- vous appris cette chanson, Nizam?
— C'est un prisonnier taug qui me la chantait tous les soirs à Golconde.
— Je veux que vous me la chantiez souvent, dit Rita. Je veux l'apprendre aussi.
— Je lai retenue du premier coup, dit Lorédan; je te la chanterai demain, ma chère sœur. »
Rita ne répondit rien. Elle se leva pour rendre à Elmina la caresse Qu'elle en avait reçue. Les deux jeunes filles, enlacées Tune à l'autre par leurs bras nus, s'écartèrent du cercle, et marchèrent vers le fossé oriental, silencieuses toutes deux, comme sont deux jeunes femmes au moment d'une confidence, l'une espérant toujours que l'autre parlera la première. Lorédan attachait un regard mélancolique sur Rita et Elmina, et il ne pouvait se rendre compte de la mystérieuse émotion qui l'agitait en ce moment.
Sir Edward, pour faire diversion à ces petits incidents étranges qu'une chanson indienne avait amenés, interpella brusquement Nizam :
€ Vous arrivez de la chasse, dit il, les mains vides au* jourd'bui. Avez-vous été maladroit ou malheureux?
— Oh I je n'ai fait que douze milles vers le nord aujourd'hui, sir Edward, et je n'ai rien tué.... Le vent
souffle des lacs intérieurs, et tous les animaux à poil ou à plume vont toujours chercher leur proie contre le vent, qui leur en apporte l'odeur. Voilà ce qui fait que je n'ai rien vu.
— Alors vous avez été malheureux.
— Non, sir Edward, j'ai été heureux. J'apportais quelque chose de mieux que du gibier ou une couple de défenses; mais au moment où j'allais l'offrir à miss Elmina, elle m'a ordonné de chanter. J'ai obéi. Après ma chanson, tout le monde s'est endormi, je crois, car personne n'a parlé. Enfin, j'ai cru le moment favorable pour offrir mon présent à miss Elmina, mais elle s'est éloignée avec M u ° Rita, et j'attends.... Sir Edward, il paraît qu'il y a du nouveau à la Floride.... quelque chose que je ne sais pas....
* — Quelle étrange idée avez-vous, Nizaml dit sir Edward en souriant; croyez vous qu'on fait naufrage tous les quinze jours devant la baie d'Agoa?
— Sir Edward, dit Nizam en secouant la tête, nous sommes Anglais, vous et moi; ainsi vous permettrez à un compatriote de vous communiquer ses observations; j'ose vous affirmer, sir Edward, qu'il y a du changement A la Floride. Quand on observe par métier les grands animaux et qu'où descend aux hommes, il est facile de les deviner. Voici mon système. Dès que je vois un éléphant qui sort de ses habitudes de marche, de cri, de terrain, je devine que ranimai se trouve dans une difficulté non prévue par son instinct. A la guerre du Nizam, lorsque je voyais onduler un champ de riz après le tomber du vent, je disais : il y a des Taugs là-dessous, et je ne me trompais pas. Écoutez, sir Edward ; nous sommes seuls dans ce coin de la terrasse; ces demoiselles se promènent; M. Willy cueille des fleurs; le capitaine Jonathen parle avec M. Lorédan à l'autre bout; personne ne peut nous entendre ni soupçonner ce que nous disons.
— Où diable veut-il donc en venir, ce brave Nizam? dit sir Edward avec un ton d'insouciance qui semblait accorder fort peu d'intérêt aux révélations futures de son interlocuteur.
— Sir Edward, poursuivit Nizam, tous les jours, lorsque je sors de chasse, miss Elmina, prévenue par les aboiements d'Elphy, accourt au-devant de moi jusqu'à Honing-Clip, tant elle est empressée de savoir si je n'ai pas quelque histoire d'animaux à lui raconter. Vous savez qu'elle est folle de ces histoires. Aujourd'hui, miss Elmina n'a pas paru. Au moment où je croyais qu'elle allait m'adresser sa demande d'habitude, elle m'a fait chanter une vieille chanson, oubliée ici depuis trois ans. Après la chanson, je lui ai dit à l'oreille :
« Miss Elmina, j'ai une superbe page à vous donc ner pour votre histoire naturelle ! » En tout autre temps, hier encore, elle aurait bondi comme une gazelle à cette annonce; aujourd'hui, elle ne l'a pas remarquée. Tantôt je lui ai dit :
€ Hiss Elmina, une superbe histoire de lion et de c singe noir ! » Elle m'a regardé avec des yeux distraits ; et me répondant :
« À demain votre histoire, » elle a congédié Duke et a pris le bras de M Ue Rita, qu'elle serre encore en ce moment. Sir Edward, je ne sais pas ce que cela signifie, mais cela n'annonce rien de bon.
— Cela signifie, Nizam, que miss Elmina n'est plus une petite fille qu'on amuse avec des contes d'animaux.
— Sir Edward, excusez ma hardiesse ; vous ne dites pas ce que vous pensez.... Voulez-vous maintenant que je m'explique avec plus de clarté?,..
— C'est inutile, mon brave Nizam.... Voilà le capitaine Jonathen qui rentre à l'habitation, et Lorédan qui se rapproche de nous... Fondées ou non, ne faites part de vos observations à qui que ce soit.
— Gela suffit, sir Edward.... Mais je veux avoir raison de la conduite de miss Elmina, quand nous serons seuls, elle et moi. »
Nizam marcha nonchalamment vers le groupe des jeunes femmes, sans avoir l'air de les rechercher, mais avec l'intention de les aborder comme par hasard, et de provoquer une explication avec miss Elmina, qui affectait depuis quelques heures une si mystérieuse insouciance pour les histoires de lions et de singes noirs.
Sir Edward prit le bras de Lorédan avec la tranquillité habituelle de ses mouvements et de sa parole, et il lui dit, de ce ton distrait que donnent l'ennui et l'absence de toute préoccupation sérieuse :
« Miss Elmina est adorable et bien dangereuse ; je ne sais pas, Lorédan, ce qu'il faut redouter le plus, dans ce désert, des yeux d'une panthère ou des yeux d'Elmina. Ils luisaient tantôt, là, sous cet arbre, quand Nizam chantait; ils luisaient avec un rayonnement si vif que, dans un moment de distraction et de folle pensée, j'ai été tenté d'aller ramasser deux étoiles tombées du ciel.
— Edward, dit Lorédan avec un éclat de rire faux, vous parlez comme le Songe d'une nuit du milieu de Vété, de votre grand poète William. Ordinairement, vous êtes plus naturel dans vos phrases, et je ne vous ai jamais vu ramasser des étoiles. Seriez-vous amoureux de miss El* mina, par hasard?
— Mon très- cher ami, je donnerais le cinquième héritage de ma dernière tante pour être amoureux de miss Elmina.
— Où cela vous conduirait-il? Voyons!
— Je la demanderais en mariage au capitaine Jonathen.
— Quand?
— Ce soir. Je craindrais que le roi des Makidas ne me l'enlevât demain.
— Bah! un roi tatoué qui adore les Manitous!
— Eh! Lorédan, qui voulez- vous que miss Elmina épouse dans ce désert? Elle n'a devant elle d'autres figures humaines que celles de son oncle et de son frère. Il est évident qu'à l'extrémité, elle épousera un prince tatoué, adorant les Manitous.
— Eh bien! Edward, je vous suppose un instant le mari d'Elmina; quel genre d'existence mènerez-vous?
— Je me livrerai au commerce. Je déracinerai des forêts de campêche, qui sont ici plus belles que dans la presqu'île deYucatan; je moissonnerai les ébéniers et les dragonniers; j'expédierai des cargaisons de cire et de miel, de qualité supérieure, au Malabar, au Coromandel, au Japon, à la Chine, aux îles de la Sonde, à la ville du Gap; j'élèverai le modeste commerce de Jonatben à des proportions colossales, redoutant fort peu d'attirer des flottes marchandes à ma baie d Agoa. Je ferai ma fortune enfin, et la fortune d'un autre par-dessus le marché... Que dites-vous de mon plan, mon jeune Français? »
Lorédan baissa les yeux et garda quelque temps un silence méditatif; puis il renoua ainsi l'entretien :
« Vous êtes libre de toute affection, vous, Edward; si vous voulez tenter votre demande en mariage, aucun empêchement moral ne vous retient.
— Mais je ne veux demander personne en mariage, moi, très-cher Lorédan; souvenez-vous que nous avons fait une supposition. Est-ce que je suis amoureux de miss Elmina?
— Vous abhorrez donc le mariage, sir Edward?
— En voilà d'un autre! Moi, j'abhorre le mariage? Quelle calomnie! j'ai failli me marier trois fois!
— Oui, mais vous êtes resté garçon, sir Edward.
— Parbleu! je crois bien... Dès que je me présente pour épouser une femme, un autre l'épouse avant moi!
C'est une fatalité 1 II y a des destinées comme cela. J'avoue pourtant, avec ma justice ordinaire, que je dois à ce triple échec conjugal un bonheur inouï de voyage et de navigation. Les naufrages, les incendies, les duels, les tigres, les serpents, les bandits ont toujours respecté en moi l'homme toujours malheureux dans ses amours, et assuré à la compagnie d'assurance du Ciel contre toutes les perfidies des animaux et des éléments. Lorsqu'un coup de foudre va me frapper, on dirait qu'une voix s'écrie :
« Respectez cet homme échappé à trois mariages! » Et la foudre m'épargne et tombe sur un voisin marié.
« Je conviens néanmoins que certaines circonstances impérieuses détermineraient un mariage dans ma maison. Par exemple, ici, je ne serais pas trop éloigné d'épouser miss El min a; en voici la raison, elle est toute simple. Un célibataire peut garder sa position égoïste à Londres et 4 Paris, sans nuire au progrès de la civilisation; les zéros s'y alignent avec tant de vitesse sur les registres de l'état civil que l'unité absente n'est pas aperçue. Au désert, c'est différent : ses premiers citoyens ont un grand devoir à remplir. Dans le paradis terrestre, Adam n'aurait pu rester garçon sans nuire aux intérêts du genre humain.
« Je vous affirme donc que, l'autre jour, j'ai pensé au mariage sérieusement; ce serait mon quatrième essai en ce genre; etie risquerais encore une tentative, si je ne craignais de trouver, entre miss Elmina et moi, quelque prince Makida portant des anneaux de laiton aux narines et deux (couleuvres tatouées sur les bras. Vous concevez que cette fois l'humiliation serait désespérante, et je n'y survivrais point. Mais vous, Lorédan, où en êtes-vous de vos projets d'amour? Tantôt vous causiez confidentiellement avec le capitaine Jonathen, le seul beau-père que Dieu ait mis au dixième degré de latitude. Dites, y a-t-il un mystère domestique là-dessous?
— Pas le moindre mystère , Edward. Le capitaine Jonathen parle trop clairement, et son visage soucieux parle encore plus clairement que sa bouche. Notre présence ici commence à lui peser beaucoup. Il lance çàet là des mots d'une franchise toute navale, et qui sont, hélas! très-significatifs. Son fils Willy lai donne de vives inquiétudes. « Je ne reconnais plus mon Willy, me dic sait-il, là; il néglige ses travaux, il rêve les voyages c lointains, et lorsque vous partirez, je crains bien de ne c pouvoir le retenir. »
— Lorédan, je suis décidé... Pendant quelques jours j'ai balancé; mais après ce que vous venez de me dire, je n'hésite plus. Tous les plans que j'ai formés pour vos intérêts sacrés, Lorédan, sont renversés si nous partons trop tôt; il faut donc rester à la Floride, d'où l'on veut nous exiler. Nous resterons.
— Et que ferez -vous, sir Edward?
— Je me dévouerai.
— Vous demanderez miss Elmina en mariage?
— Je ferai plus que cela, Lorédan, je vais me rendre indispensable, à dater de ce soir, sous le toit de Jonathen . Gagnons du temps; c'est l'essentiel. Vous allez me voir à l'œuvre, et vous me comprendrez.
— Expliquez- moi votre idée, mon cher Edward; nous la pèserons ensemble...
— J'ai tout pesé... Croyez-vous donc, Lorédan, que les soucis de Jonathen m'aient échappé? Cela se conçoit. Un vieillard a ses habitudes domestiques, auxquelles il tient comme à une seconde religion. Il faut convenir que nous avons tout bouleversé ici en arrivant. Le bon Jonathen est dépaysé dans sa propre maison. Ce soir encore, sur celte terrasse, les jeunes femmes et les jeunes gens ne lui ont pas adressé une seule (ois la parole ; il ne sait vraiment à quelle cause attribuer la conduite nouvelle de la nièce et du neveu. Les oncles, jeunes ou vieux, sont
plus susceptibles que des pères : ils s'irritent de tout. Croyez- vous donc "que ce soit chose facile de remonter le moral du vieux capitaine Jonathen? Si je vous chargeais de cette besogne, vous donneriez votre démission avant même l'essai. Croyez-moi, Lorédan, ceux de votre pays
n'entendent rien à la colonisation Encore un mot,
Lorédan, demanderez-vous en mariage M lle Rita?
— A qui donc dois-je la demander?
— Parbleu ! à elle-même ! elle est sa seule parente icil
— Eh bien l dit Lorédan avec un soupir, cette demande a été faite aujourd'hui.
— Vous soupirez en disant cela!... Oui, je comprends... votre mariage ne peut être célébré dans un désert. Tout manque ici : le prêtre, le notaire, l'état civil. Voilà l'obstacle. Mais il vous suffit d'avoir le consentement de Rita, et à la première occasion, au premier voyage
— Sir Edward, dit Lorédan avec une certaine irritation, vous arrachez les secrets du fond de l'âme par une adresse infernale!.,. Il est vrai, — ajouta-t-il en souriant, — que vos bonnes intentions justifient votre procédé. Vous tendez des pièges pour rendre service à un ami, comme on ferait pour détruire un ennemi. Je vous connais... serrez-moi les mains... je veux donner pleine victoire à vos ruses bienveillante:. Oui, j'ai hasardé le mot mariage, ce matin; le terrible mot, le mot sacramentel »
Sir Edward ne put retenir sur sa figure une mystérieuse contraction de pitié que voila l'ombre de la nuit et des arbres; puis il reprit son organe habituel, dépouillé de toute émotion intérieure, et dit :
c Lorédan, permettez-moi encore un piège. .. Que vous a répondu Rita?
— C'est la première fois que j'ai remarqué sur son visage une expression de tendresse. Jusqu'à ce moment,
vous savez avec quelle froide réserve elle a répondu à mon amour. J'attribuais celte indifférence et celte retenue à sa position de jeune fille isolée, sans appui et sans protection. Je me suis alors décidé à me présenter â elle sous un autre aspect, c Monsieur, m'a-t-elle ré- « pondu, vous m'avez sauvéla vie au péril de la vôtre € dans un horrible naufrage; ma vie est à vous. »
— Piège à part, cette réponse de Rila vous a-t-elle satisfait?
— Elle m'a donné une ombre de joie.... Ne trouvezvous pas cette réponse assez claire, sir Edward?
— Lorédan, regardez, à travers les persiennes, la silhouette du capitaine qui se promène dans la salle basse. Jonathen médite quelque sentence d'exil contre nous. Je vais me coloniser chez lui.
— Sir Edward, vous ne m'avez pas répondu...
— La réponse de Rita est claire comme cette nuit. Adieu. »
Lorédan resta seul sur la terrasse, et, frappant du pied la terre, il dit :
c Ce diable d'homme me fera damner 1 >
Une nuit africaine
Lo:sque Lorédan eut achevé son exclamation contre* sir Edward, il s'avança jusqu'au seuil de la porte de ia Floride pour espionner sir Edward et connaître ce beau plan qui devait leur assurer dans l'habitation une résidence perpétuelle. A travers les lames d'une persienne, Lorédan pouvait tout voir et tout entendre. Sir Edward était assis devant un guéridon, et il disposait les pièces sur un échiquier. La figure de Jonathen rayonnait de joie.
« Capitaine Jonathen, disait Edward, si j'avais connu plus tôt votre passion, je ne vous aurais pas laissé vingt jours avec votre écolière, ici, en tète-à-tête devant un échiquier.
— Elmina, disait Jonathen, est une étourdie qui n entendra jamais rien à ce jeu. Elle n'y attache un peu d'intérêt qu'à cause des tours, que nous appelons en indien des éléphants. Mon neveu Willy s'endort en poussant le premier pion. Je serais donc bientôt réduit à jouer seul, comme le fakir de la rivière de Cavéri.
— Vous avez navigué longtemps, capitaine; vous avez habité l'Inde; je conçois donc votre passion pour ce jeu; j'attends, moi, mon premier cheveu blanc pour m'y livrer avec une fureur tout indienne. Vous savez ce que
dit en quatre vers le brahmane Tiéki, de Djagrenat? Je traduis ;
Ce beau jeu que l'Inde nomme Monte à la hauteur de l'art; Il vieillirait le jeûna homme, Il rajeunit le vieillard.
— Àh! je vous demande une copie de ces vers! dit Jonathen en serrant la main de sir Edward.
— Je vous les graverai sur un acacia, capitaine. Le brahmane Tiéki est âgé de cent onze ans; et il me disait un jour à Djagrenat : « Mon fils, pour vivre longtemps, « il faut jouer aux échecs tous les soirs après le repas. Dès € qu'on a pris l'habitude de consacrer une heure à cette € parti o, on ne peut plus mourir, parce qu'on est toujours c obligé déjouer le lendemain. » La sagesse indienne se révèle dans ce mot. A Paris, M. de la Bourdonnais m'a montré le chevalierde Barneville, le doyen de l'échiquier; il a connu Louis XIY et enseigné la marche du jeu à Philidor. La Mort est si habituée à voir, à midi, M. de Barneville pousser son premier pion, qu'elle n'a pas le courage de le déranger.. ». A vous le trait, capitaine Jonathen. »
La partie étant engagée, Wîlly et les deux jeunes femmes parurent dans la salle, et Lorédan les suivit. On fit cercle autour des joueurs.
Miss Elmina s'appuya sur le dossier du fauteuil de son oncle, et suivit les coups avec un intérêt plein de distractions.
Sir Edward paraissait absorbé dans des calculs d'où dépendait le sort du monde. Ses yeux tombaient d'aplomb sur l'échiquier, et rien de ce qui se passait aux environs n'avait le pouvoir d'obtenir un seul de ses regards.
Lorédan l'admirait dans son cœur. « Quel homme! se disait-il à lui-même; qui ne croirait en le voyant ainsi
recueilli, que sir Edward fait une partie sérieuse, et que sa fortune et son repos sont joués entre ces deux horizons de bois blanc el noir ! »
Quant à Jonalhen, il ne feignait rien, lui! sa figure avait déposé celte teinte de mélancolie habituelle que la solitude donne même à ses plus fervents adorateurs.
Le vieux capitaine entrait dans une sorte de convalescence morale, après une cruelle maladie d'ennui : sir Edward était son médecin sauveur. Avec quelle joie le bon Jonathen voyait sur le champ clos la mêlée intelligente des deux petites armées, conduites avec une égale force de combinaisons l Ses regards avaient l'éclat de l'espérance comblée : désormais il n'avait plus rien à demander à Dieu. Les hommes qui ne connaissent pas cette innocente passion, seuls, ne peuvent juger le bonheur de Jonathen. Personne n'osait hasarder une parole. Miss Elmina adressait, par intervalles, un gracieux mouvement d'épaules accompagné d'une minauderie exquise, au malheureux Nizam, qui, encadré par la porte, faisait une pantomime de lion et de singe, et poursuivait, avec son histoire inédite, la fille de Jonathen.
Willy feignit de suivre la partie, et ses yeux détaillaient successivement tous les objets de la salle, pour avoir le droit de se fixer sur le plus intéressant de tous.
Lorédan, immobile de corps, comme les autres s'agitait dans sa pensée vagabonde, et lorsque l'occasion s'offrait naturellement, il regardait Rita, dont la charmante tête, appuyée sur l'épaule droite d'Elmina, mêlait des flots de cheveux noirs à des flots de cheveux blonds.
Sir Edward avait devant lui ce divin tableau de deux figures d'anges souriant à la tête argentée d'un vieillard; mais il ne daigna pas une seule fois relever son front pour voir ce couple adorable; et lorsque la voix triomphante de Jonathen proclama son mat victorieux, sir Edward resta comme enseveli dans sa défaite. Si la jolie main de
miss Elminane l'eût arraché, par une espièglerie, à ses méditations posthumes, l'aurore l'eût peut-être trouvé, devant l'échiquier, remontant aui effets et aux causes de ce mat inattendu.
Jonathen savourait sa joie intérieure, mais en dissimulant son bonheur, pour ne pas humilier ou décourager le vaincu.
« Miss Elmina, dit sir Edward avec un ton sérieux, si dans le club de Westminster vous faisiez une de vos charmantes espiègleries à un joueur d'échecs, on vous mettrait à l'amende de vingt-cinq livres sterling.
— Ah! vous êtes injuste, sir Edward, dit Elmina en dégageant sa tête des bras de Rita; on voit que vous avez perdu. Lorsque je vous ai enlevé votre bonnet rouge de mandarin la partie était terminée ; vous cherchez une excuse à votre défaite. Ce n'est pas bien, sir Edward.
— Ma nièce, dit Jonathen avec celte bonté conciliatrice que la victoire donne au visage et au cœur, ma chère Elmina, tu es une écolière aux échecs, et tu ne connais pas toute l'importance que nous attachons à une fin de partie, même après la fin.... Sir Edward, je vous offre votre revanche....
— Pardon, capitaine Jonathen, laissez-moi replacer le coup.... Le mat n'était pas forcé.... en avançant le pion de la tour* du roi, je pouvais me sauver et remettre la partie.... A ce jeu la bonne idée m'arrive toujours le lendemain.
— A demain donc, sir Edward.... Mais nous ne commencerons pas si tard, n'est-ce pas ?
— Oui, capitaine, nous réglerons notre jeu à trois parties....
— Nous pourrions aussi employer quelques heures au fort de la chaleur... à moins que....
— Du malin au soir, capitaine, si cela vous plaît. . . Moi, jen'ai jamais eu véritablement qu'une passion, les échecs.
— Noble passion! sir Edward, dit Jonathen en serrant les mains de son adversaire.... A demain. »
Celait l'heure où chacun était rendu à sa liberté de repos ou de veillée. Les adieux du soir se croisèrent entre parents et amis; missElmina et Rita sortirent avec Jonathen. Willy s'était déjà éclipsé. Sir Edward et Lorédan descendirent sur la terrasse en affectant la démarche indolente de ceux qui, n'ayant rien à se dire, vont où les pousse le hasard.
C'était une nuit des tropiques, avec toute ses étoiles, et son chaos ténébreux de forêts et de montagnes lointaines. Il y avait dans l'air ce trésor d'amour et de sensations mystérieuses que le ciel verse au désert depuis la création, et qu'une lèvre humaine n'a jamais recueilli. A des distances infinies s'élevaient des bruits confus et solennels, comme si les vagues de l'Océan, le tonnerre des cataractes, les cris sauvages du vallon et du bois, mêlaient ces langues inconnues pour célébrer les splendeurs virginales de cette nuit.
Sir Edward, appuyé sur l'acacia le plus éloigné de l'habitation, regarda autour de lui, et, posant l'entretien sur un diapason très-bas, il dit :
« Eh bien, cher Lorédan, êtes-vous content de moi?
— Vous êtes adorable, sir Edward, adorable de dévouement!
— Quel dévouement! j'ai supprimé Curtius.... Hélas! moi, je ne suis pas content de vous. ..
— Ah! j'ai oublié de vous seconder peut-être... c'est possible. .. . Eclairez-moi. . . . voyons ....
— Nous ne sommes jamais seuls un quart d'heure dans cette maison. Depuis notre arrivée, voilà, je crois, notre second tête-à-tête, et nous le devons à ma partie d'échecs. J'ai donc hâte de vous exposer vos torts....
— Mes torts!.... j'ai des torts envers vous, sir Edward?
— Envers qui donc les auriez-vous? En amitié, le dé-
faut de confiance est un tort ; ici, dans un désert, c'est presque un crime.... Écoulez, Lorédan, l'heure est sérieuse et ma parole aussi; permettez-moi d'être grave un instant; c'est sans conséquence.... Lorédan, il paraît que vous avez tout oublié ; moi, je n'ai rien oublié. Vous aviez une femme à aimer pour vous, vous aviez une fortune à faire pour un autre. Qu'est devenu ce double projet d'amour et de fortune? Ne m'interrompez pas, Lorédan. . Si votre amour n'a été qu'une étincelle ramassée dans l'incendie du Malabar et étouffée dans le naufrage; si votre projet de fortune n'a pas été sérieux, vous ne me laisserez pas, j'espère, mourir à petit feu sous les mats du capitaine Jonathen. Ce que vous appelez mon dévouement serait une chose absurde et même odieuse, si je l'appliquais à favoriser un caprice amoureux : tandis que je m'honorerais de mes services, s'ils pouvaient vous mettre sur la voie d'une fortune qu'un noble fils doit à son père malheureux.
— Sir Edward, dit Lorédan les mains dans les mains de son ami, ce que je vous ai dit en sortant du radeau du Malabar, je vous le répète aujourd'hui, et avec bien plus d'énergie que la première fois, parce que vingt jours se sont écoulés depuis, et que ces vingt jours sont peut-être l'agonie de mon père. Sir Edward, croyezvous que je puisse, devant des témoins si nombreux, laisser voir sur mon visage les peines de mon esprit ! Il faut bien que je paye l'hospitalité de Jonathen au moins par une joie menteuse. On trompe pour le bien comme pour le mal : vous en êtes la preuve vivante, à chaque instant, vous, noble Edward. J'aime Rita. Mon amour n'est pas un caprice. Laissons les fantaisies aux villes froides ; la mer, la solitude et les tropiques ne donnent au cœur que des passions : J'aime celte jeune fille, et lorsque je vous dis cela, il me semble que ces bois et ces étoiles disparaissent, et qu'une image de femme remplace tout*
€ Maintenant, où me conduira cet amour? je l'ignore. Sait-on jamais où Ton va quand on aime? On aime parce qu'un attrait inexorable, formé d'un rayon de visage et d'un rayon de soleil, vous oblige à aimer. Mais ne croyez pas, Edward, que le souvenir affreux du malheur de mon père soit anéanti par cet amour. Le cœur de l'homme est encore assez large pour contenir deux grandes idées. Mes projets de jour roulent entre deux noms ; mes rêves de nuit entre deux fantômes. Chaque malin, lorsque je viens saluer cette puissante création, il me semble qu'une de ces roches, qui s'est fendue pour laisser jaillir un arbre de fer, va me jeter au front une idée secourable, une révélation, un expédient sauveur. Chaque soir, il me semble que le ciel, en s'étoilant, va changer l'ordre de ses constellations pour me répondre en caractères de feu, alignés sur des pages d'azur.
* Ma tête s'égare; il faut que je me répète souvent que je suis fou, pour me prouver que je ne le suis pas.
« Oui, je vous ai trompé, vous aussi, avec ce calme d'emprunt qui est le masque de mon visage et le déguisement de mon corps. Si vous saviez ce que j'ai souffert tantôt, dans la salle, pendant votre jeu! Rita était belle comme la grâce, belle à damner un chérubin ; ses cheveux noirs, caressés par les doigts d'Elmina, jouaient sur son cou, et sa figure, sérieuse en toutes ses lignes, laissait poindre le germe d'un sourire entre les perles et le corail de sa bouche d'enfant.
« J'étais là devant elle, mon âme sur mes lèvres, pour recueillir son premier regard de sérénité, attendu comme la vie. Ce regard s'est égaré sans rencontrer le mien. C'était un rayon, un éclair qui a illuminé la salle et n'a aissé que moi dans les ténèbres. La pensée qui conduisait ce r gard n'était donc pas à moi ! et pourtant elle m'avait dit aujourd'hui : Ma vie est à vous ! Oui, j'ai compris, quoique tardivement : dans une passion, la
moindre étincelle éclaire comme un incendie. Oui, c'est un devoir de reconnaissance qui me rend maître de Rita. Elle croit que je l'ai retirée du fond de la mer, et c'est à ce mensonge que je devrai un froid sentiment qui ne sera jamais de l'amour. Ma délicatesse se révolte à cette idée. J'aimerais mieux renoncer à cette femme que l'acquérir au prix d'une fausseté indigne. Si elle doit m'aimer un jour, ou du moins m'accepter comme époux, je serai pur à ses yeux, aux vôtres et aux miens. * #
Le jeune homme abandonna la main de sir Edward, qu'il lenait étroilement serrée, et s'assit sur le gazon.
Sir Edward croisa les bras sur sa poitrine et attendit que son calme habituel lui fût revenu pour le mettre dans sa parole, car la sortie ardente de Lorédan l'avait vivement ému.
<c Oui, dit-il après une longue pause, oui, vous m'avez donné votre conviction, Lorédan ; votre âme est entrée dans la mienne. Je pense maintenant avec votre esprit.... »
Et changeant le ton de sa voix par gradation de nuances, il ajouta :
« Au fond, Lorédan, je vous avoue que j'aime ces étranges situations. Elles donnent à la vie un charme irritant, et sans elles la vie serait une chose morte .... Cela posé, je vois que nous ne sommes pas plus avancés que le premier jour ; c'est peu marcher pour le long chemin qui nous reste ; je dis nous, parce que j'ai pris l'habitude de vivre de la vie des autres ; ce qui est plus aisé que de vivre pour soi. Il faudrait un incident imprévu et désespéré, tombant de l'équateur sur nous deux; alors, debout sur les ruines de mes combinaisons*, avant d'abandonner un ami, je sens que je m'associerais à son destin, à mes risques personnels. Je me précipiterais dans un mariage pour le sauver. J'épouserais miss
Elmina, qui aura un quartier d'Afrique pour dot, et je donnerais ce trésor pour secourir un légitime désespoir. Me vous laissez donc pas abattre, Lorédan ; vous avez encore vingt chances de salut. Nous sommes, vous et moi, isolés, dans un désert immense ; ainsi rien ne peut détourner sur des voisins l'attention du génie qui veille sur nous, et qui s'obstine à nous sauver malgré nos doutes injurieux. »
Lorédan allait exprimer sa reconnaissance lorsqu'il sentit sur sa bouche la rqain ouverte de sir Edward. Un bruit de pas se faisait entendre à peu de distance du sombre massif où parlaient nos deux amis.
« C'est Nizam qui fait sa ronde, dit Edward à voix très-basse ; ne quittez pas cette place, Lorédan, je vais l'aborder comme par hasard, et le faire causer. *
Sir Edward sortit de son abri de verdure épaisse, et se mit dans l'allée que* suivait Nizam i bientôt ils se rencontrèrent :
a Toujours debout, nuit et jour, mon brave Nizam 1 dit sir Edward en frappant sur l'épaule du serviteur de Jonathen , on peut dormir tranquille lorsque vous veillez.
— Je veillerai toute la nuit, sir Edward , répondit Nizam, l'avant-bras appuyé sur le bois de sa carabine; nous venons d'apprendre que le Chinois est arrivé.
— Quel Chinois, mon brave Nizam ?
— Notre acheteur en échanges; il est à l'ancre dans baie d'Agoa. »
Sir Edward ne put réprimer un mouvement de joie à tte nouvelle ; Nizam le remarqua et dit :
« Voilà qui vous arrange à merveille, n'est-ce pas, sir Edward ? C'est une occasion pour vous de quitter ce désert ennuyeux; et si vous la laissez échapper, vous ne la trouverez que dans six mois.... Ah ! diable 1 j'y songe un peu lard.... j'ai trop parlé; je crois que j'ai fait une sottise. Le capitaine Jonathen n'aime pas qu'on s'entre-
tienne de son commerce, ni avec les noirs, ni avec les blancs, ni avec les cuivrés... Faites comme si je n'avais rien dit, sir Edward.
— Nizam, tu es trop- fin pour dire une sottise, et tu ne -Tes pas assez pour me tromper.... Tu veux m'engager à partir, dans l'espoir que je t'emmènerai avec moi. Nizam, sois sincère, et, j'en donne ma parole de compatriote, tu ne t'en repentiras pas.
— Sir Edward, si vous le prenez sur ce ton, je vous parlerai avec franchise. Oui, je sens que j'ai vécu trop longtemps ici : mon humeur est vagabonde; on n'est pas Indien et Anglais pour aimer longtemps le même logis. Un seul lien me retenait à cette maison : je m'étais attaché à miss Elmina; elle avait douze ans lorsque je suis venu ici ; j'ai vu grandir celte belle demoiselle et, si j'avais la couronne de l'Inde à mettre sur une tête, ce serait la sienne que je choisirais. Vous devinez bien, sir Edward, qu'à mon âge et dans ma condition d'humble serviteur, mon affection pour miss Elmina ne doit être qu'une amitié respectueuse. Mais ce sentiment est encore assez vif pour me faire regarder comme un malheur intolérable le changement qui s'est opéré dans le caractère de- miss Elmina. Autrefois, quand j'étais assis comme un esclave aux pieds de ma jeune reine, et que je donnais à son visage une émotion de joie ou de terreuren lui contant mes aventures de chasse, je n'aurais pas échangé mon siège de gazon pour le trône de sir William Bentinck.
« Souvent j'ai risqué ma vie, là-bas, bien loin d'ici, en essayant de découvrir au fond d'une vallée inconnue et pleine de périls le rocher nu où le père d'Elmina, le courageux Arthur Jonathen, a gravé le nom de sa fille pour insulter les lions et les éléphants. Je savais que cette découverte me serait payée d'un serrement de main et d'un sourire d'ange, et-cette idée m'aurait fait courir à
travers toutes les griffes et toutes les crinières du désert. Maintenant, c'est fini. Mon bonheur était modeste, n'estce pas, sir Edward ? Eh bien ! je m'en contentais ; il suffisait à ma vie ; il ne me laissait rien à désirer. Me voilà retombé dans mon néant. Je ferai pourtant mon devoir de serviteur fidèle tant que j'habiterai sous le toit du capitaine Jonathen ; mais, à la première issue qui s'ouvrira devant moi, je le prierai de me rendre la liberté de la mer. »
Aux lueurs douteuses que les étoiles versaient par les éclaircies des arbres, sir Edward vit couler quelques larmes sur les joues bronzées de Nizam.
Le serviteur s'avança jusqu'à la lisière de la terrasse, et après avoir regardé quelque temps l'habitation, il fit à sir Edward le signe de main qui signifie : Avancez.
En cet endroit, les branches des acacias s'arrondissaient, et leurs extrémités flottantes louchaient le terrain nu de la terrasse ; on voyait, sans être vu, derrière ce rideau naturel.
Sir Edward suivit des yeux un second signe indicateur fait par Nizam, et vit un tableau vivant qui donnait un charme ineffable aux tableaux animés de la plus belle des nuits.
Un seul kiosque de la façade avait soulevé sa persienne, et le balcon était doublement éclairé par les lumières intérieures et par les constellations, si brillantes à cette heure, qu'il semblait que le soleil s'était divisé en mille fragments dans le ciel, et ne l'avait pas abandonné. L'ovale de ce cadre aérien faisait ressortir, dans un relief lumineux, le groupe de deux jeunes femmes appuyées sur le balcon et regardant la campagne. Même à cette distance, il était facile de comprendre que le spectacle de la nuit n'absorbait pas exclusivement leur pensée, car les paroles qu'elles échangeaient à l'oreille avaient le mystère des confi-
tencesetne formulaient pas, sans doute, les intimes élans d'un enthousiasme adressé aux magnificences de la nuit.
€ Sir Edward, dit Nizam, je veux voir si miss Elmina honorera son serviteur d'un salut de sa main; je vais passer devant la maison, tête basse, comme si je n'avais rien vu. J'ose vous prier, sir Edward, d'ignorer demain devant le capitaine Jonathen ce que je vous ai dit sur l'arrivée du vaisseau à la baie d'Agoa.
— Nizam, dit sir Edward, j'ai besoin de toi; tu resteras à la Floride; pour moi, maintenant, si tu ne veux plus y rester pour les autres. Entends-tu? j'ai besoin de toi. »
Nizam fit un geste d'acquiescement équivoque, et sortit des allées, cheminant comme au hasard dans une tournée d'inspection nocturne : sa tête se releva tout à coup, une voix du kiosque venait de rappeler par son nom. Il s'élança d'un bond au balcon d'Elmina. La jeune fille se pencha en dehors de la rampe, et prenant son organele plus caressant :
« Nizam, dit-elle, je sais que le navire du Chinois est arrivé ce soir. Vous vous y rendrez au jour, n'est-ce pas?
— A présent, s'il le faut, miss Elmina. #
— Non, au jour, cela suffit. J'ai une commission à vous donner.
— Donnez, miss Elmina; je vous écoute de la tête aux pieds. Tout mon corps est une oreille quand vous me parlez.
— Vous choisirez pour moi deux talis de perles et deux colliers de corail, deux pièces de mousseline fine à paillettes d'or et deux pièces de guingan rayé, tout par deux, entendez -vous?
— Oui, miss Elmina.
— Si vous trouvez deux beaux saris mouchetés, vous les prendrez aussi... Voilà tout, Nizam.
— Vous n'avez rien autre à me dire, miss El mina?
— Rien autre pour le moment.
— Vous ne voudriez pas écouter mon histoire de lion et de...
— Àhl il est trop tard pour écouter des histoires
Adieu, mon brave Nizam ; à demain. N'oubliez pas surtout les deux colliers de corail.
— Je n'oublierai rien, miss Elmina. »
Niiam fit un salut respectueux et entra dans la mé-j tairie. Quelques instants après, Tune des deux jeunes, femmes quitta le balcon du kiosque, mais sir Edward ne distingua pas si c'était Rita ou Elmina.
Un jeune homme, marchant avec précaution dans l'ombre des corniches saillantes de la Floride, lança quelque chose de lourd et d'informe qui tomba sur le balcon. La jeune fille, restée dans la cage du kiosque, ramassa ce qui lui était envoyé, s'inclina comme pour remercier, et, faisant tomber la persienne, elle disparut.
Sir Edward, qui ne dissimulait pas une vive émotion lorsqu'il était seul, croisa ses mains par-dessus la tête en se disant i lui-même : t Voyez donc ce drôle de Lorédan, comifle il me trompe ! et comme je me suis trompé aussi L. Il est plus heureux que je ne croyais. On accepte ses cadeaux à minuit. »
D pensa qtrïi était inutile de retourner au fond des massifs d'arbres, où il avait laissé son ami. Cependant, cérame ce détour nV,l o:;geait pas trop son chemin, il se dirigea machinalement de cécité, en réfléchissait sur la perfuU* des hommes et des amis.
la cwrps plus noir que l'ombre, et placé en travers $*r FaUè* droit*, le fit reculer an pas. A cette heure, al «Uns c*$ ricins, toute chose qui n'est pas morte est un ecue*».»!.
Sur E<hr;rd rwvrcsut hkstôt ta place v vfc il unit laissé
Lorédan; et c'était Lorédan lui-même, qui, au bruit des pas, se releva pour rejoindre son ami.
c Ah! c'est vous, Lorédan, dit sir Edward avec une voix qui diminuait l'étonnement à chaque syllabe.
— Qui donc voulez-vous que ce soit? dit le jeune homme en étendant une main qui en cherchait une autre.
— C'est juste, dit sir Edward, il me semblait que je vous avais laissé plus loin.
— Je n'ai pas changé de place
— Ah! vous m'avez attendu, là, immobile Je
croyais vous avoir vu tantôt passer devant la maison... je me suis trompé la nuit est la mère des erreurs. ,
— Avez-vous appris quelque chose d'intéressant pour nous dans votre entretien avec l'intendant de Jonathen?
— Nous causerons de cela demain. Il est fort tard. Séparons-nous.... La sentinelle du fossé nous regarde avec inquiétude.... Dans les ténèbres, rien ne ressemble plus à des ennemis que des amis. M'attirons pas une balle de carabine de ce côté. Respectons le sommeil de ces jeunes femmes qui dorment profondément
— Edward, depuis deux heures, toute la famille dort, j'en suis sûr. Ce n'est pas bien de transgresser déjà les règlements de la maison... Yoilà nos deux sauvages qui nous attendent, le flambeau à la main. Adieu, Edward; à l'aube je serai à vous.
— Oui, je veux que demain le soleil assiste à mon lever.
— Ainsi, hàtons-nous de dormir, Edward.
— Très-bien, Lorédan; j'attendais, pour vous quitter, quelque chose qui ressemblât à une plaisanterie. Rien n'est triste comme un adieu donné et reçu tristement.
— Ah! que vous êtes heureux, Edward, de sourire à tout avec cette insouciante étourderiel...
— Ehl mon Dieu! Lorédan, prenez cette habitude,
comme moi. Le propos le plus léger peut couvrir l'action la plus grave. Il y a dans le Li/ci cet axiome : La parole gaie sort toujours d'un cœur sérieux.
— C'est bifen, Edward, vous vous êtes trahi. Je vous connais maintenant.
— Non, mais vous me connaîtrez. Adieu. »
Sir Edward à Lorédan de Gessin.
« Midi, sous un bananier d'Agoa.
c Ce matin, à votre réveil, vous m'avez maudit, cher Lorédan. J'ai l'habitude d'être maudit la veille et béni le lendemain. Aussi je m'inquiète fort peu du premier mouvement de colère que je donne à mes amis. Vous avez donc trouvé ma chambre vide; vous êtes descendu dans la grande salle, vous m'avez appelé autour d'Honing-Clip, et je ne vous ai pas répondu. Enfin le capitaine Jonathen vous a annoncé que j'étais parti.
c Pour le coup, le sang de votre cœur s'est arrêté; vous avez regardé autour de vous, et votre isolement était affreux.
c Voilà comment l'amour traite les hommes les plus forts ; n'aimez pas, et vous serez un chêne; aimez, et vous serez un roseau. Rassurez-vous, mon frêle ami, je continue à veiller pendant votre sommeil.
« Avant l'aube, j'étais dans la grande salle, courbé sur l'échiquier, dans l'attitude d'un penseur qui s'est fait son univers avec soixante-quatre cases de bois, et qui ne voit rien au delà. Je savais que les travaux de la journée réveilleraient de bonne heure le capitaine Jonathen. Je ne me suis pas trompé; il est descendu et m'a trouvé enseveli dans mes calculs.
< Dieu sait ce qu'il m'en coule pour tromper ainsi cet lexcelent homme; mais je serai absous en faveur de mes
LA FLORIDE NH
intentions. Avant que Jonalhen ouvrit la bouche, jelui
ai dit:
« Capitaine, vous me voyez tout absorbé par une af- « faire importante; je cherche dans mes souvenirs une € partie merveilleuse; c'est le chef-d'œuvre de la Bour- « donnais. Avec de la patience, je reconstruirai tous les € coups.
« Figurez-wus, capitaine Jonathen, que, dans cette c incroyable partie, H. de la Bourdonnais, arrivé à cer- « taine position, frappa la table avec son poing et dit à t son adversaire :
c Vous êtes mat forcé en neuf coups.
« Et la prédiction du grand homme s'accomplit. Le c jour où je montrai ce miracle au bramine Tauly, à c Éléphanta, il s'écria : « Le Dieu bleu s'est incarné € une onzième fois en joueur d'échecs! »
« Vous voyez d'ici la joie et la stupéfaction de Jonathen, cher Lorédan. Il avait oublié le navire du Chinois et son commerce d'échanges : il suivait les tâtonnements de mes pièces; il retenait son souille de peur de me troubler dans mes souvenirs. En ce moment, Nizam est entré pour prendre les derniers ordres du capitaine.
« Mon étonnement a été parfaitement joué lorsque Jonathen m'a annoncé l'arrivée de son échangiste dans la baie d'Agoa. Je me suis levé vivement, et je lui ai dit :
« Capitaine Jonathen, vous nous ayez donné une « noble hospitalité ; le moment est venu de vous en té- « moigner toute notre reconnaissance. La voie de la c mer nous est ouverte. Nous partons, et, sur quelque c terre que le hasard nous jette, croyez bien que nous € conserverons éternellement le souvenir de votre accueil « paternel. »
« J'ai mis beaucoup de feu dans ces paroles, cher
Lorédan, parce qu'au fond elles sortaient du cœur; elles manquaient seulement d'à-propos dans leur sincérité.
« Jonathen regardait l'échiquier et préparait sa réponse, lorsqu'un incident inattendu est venu m'apporter un secours victorieux.
c Le jeune Willy est entré avec sa vivacité de sauvage, et se posant devant moi, ses mains dans les miennes, il a dit d'un ton plein de feu :
« Non, vous ne partirez pas 1 Cette séparation trop c prompte affligerait mon père et nous tous. N'êtesc vous pas bien ici? M lle Rita, la sœur de votre ami, c est déjà presque la sœur de la mienne; nous c vivons à la même table et sous le même toit. La solic tude resserre les liens de l'amitié en quelques jours c et change les amis en parents. Sir Edward, vous ne c partirez pas; nous vous le défendons. »
« Vous direz sans doute, comme moi, que ce langage de Willy était de nature à m'étonner.- Willy a vécu jusqu'à présent au milieu de nous en vrai sauvage ; il nous évite même avec un soin réfléchi.
« Tout à coup ce Makida sort de sa tanière, me serre les mains et nous emprisonne dans ses bois, comme un cannibale fait de ses prisonniers.
c Si la proposition de Willy et le silence approbateur de Jonathen m'eussent contrarié dans mes vues, je me serais défendu avec feu. Mais tout cela me mettait trop à l'aise, pour obtenir de ma part la moindre objection. J'ai répondu par un long discours, dont je vous épargne l'ennui, et qui se résume ainsi : «c Nous resterons. »
« La figure de Jonathen a rayonné de joie : décidément, je lui suis nécessaire et même indispensable; je m'étais bien jugé, amour-propre à part.
« Alors j'ai reçu une illumination d'en haut.
c Capitaine Jonathen , lui ai-je dit , j'espère que vous t m'accorderez une faveur, et je vous jure que j'en usec rai avec les plus grandes précautions. Permettez-moi c de suivre votre convoi et vos domestiques jusqu'à la « baie d'Agoa; j'ai habité trois ou quatre ans Macao et « Canton ; je parle la langue de votre capitaine échanc giste, qui, probablement, n'est qu'un Chinois des lies c de la Sonde ; je connaîtrai par lui les différents ports c où il s'arrêtera, et j'écrirai à son bord quelques lettres c pour donner de nos nouvelles à nos familles. Comptez t sur ma prudence, capitaine Jonathen. »
c Cette proposition a été accueillie sans difficulté. Jonathen m'a donné même quelques commissions secrètes, et Willy m'a dit que cela le dispensait d'accompagner aujourd'hui le convoi jusqu'à trois milles du rivage, puisque le mandarin sir Edward voulait bien diriger, cette fois , les opérations de la Floride. A l'aube, nous sommes partis à cheval,. moi et Nizam.
c J'ai revu avec une joie indicible les rives de Limpid-Stream , et cet éternel aqueduc de tamarins , où nous avons traîné nos suaires de naufrage. Aux limites des bois , nous avons fait halte. Il est défendu à Nizam d'aller plus loin ; les domestiques noirs, en costume primitif, ont seuls le privilège de se montrer à l'équipage du navire. Ils sont censés faire les échanges pour leur compte. Nizam surveille de loin les opérations , et son nègre de confiance est Neptunio.
« Maintenant, vous allez voir combien je devais attacher d'importance à ma descente à la baie d'Agoa. D'abord, je vais étudier à fond ce mystérieux commerce do la Floride, sur lequel j'ai fait reposer tant d'espérances pour votre avenir.
« Ceci est mon secret.
« Ensuite, j'attends ici les lettres que vous allez écrire êa quadruplicata, et que vous confierez demain à Nizam.
Ces lettres seroxîi adressées \ votre père ; elles calmeront f e* inquiétudes et lui promettront, comme cliose positive, «;e nu'il lUeuiI pour vivre avec honneur. En promettant ain6i } nous réussirons indubitablement. Le moyen est encore au ciel; il tombera.
« Nizam part d'Agoa au milieu de la nuit ; il portera ma lcllre et vous la remettra coniidentiellement. Fiezvous à lui. Le brave serviteur m'est dévoué. Je suis retenu ici quelques jours, assez heureux pour être de quelque utilité au capitaine Jonathen.
• a Votre vraiment dévoué, Edward. »
« P. S. J'ai rouvert ma lettre avant de vous l'envoyer, et je puis ainsi vous donner quelques détails sur ma journée. J'ai vu le capitaine chinois. J'avais mon costume tartare de Zhé-Hol ; en me donnant une origine mêlée de Russe, de Tartare et de Chinois, j'ai pu me dispenser d'avoir les yeux taillés de certaine façon, et mon brave homme a été fort hospitalier envers moi. « Nous avons échangé quelques paroles, fort peu ; les Chinois sont avares de leurs phrases, comme si elles étaient d'argent. Celui-ci renchérit sur ses compatriotes. Il regarde comme perdu le temps qu'on emploie à parler.
« Au fond , les Chinois ont raison d'économiser ainsi les syllabes; avec une seule, ils disent tout. C'est affreux de penser que les adverbes , les adjectifs , les articles nous font perdre deux ans de notre vie à les prononcer.
« Les Chinois, avec leurs monosyllabes et leur langue décharnée, vivent dix ans de plus que nous. Ce capitaine échangiste a découvert qu'un nom en deux lettres, comme tous les noms propres de son pays , est encore top long ; au lieu donc de s'appeler Li , ou Hi , ou Ki 9 il ne s'appelle pas du tout. Je ris en songeant que je
vous écris d'un pays qui n'existe pas, et que je parle à un homme qui n'a point de nom, par économie : sa signature est un accent aigu.
« Cette créature fantastique ne se rallie à l'humanité -que par un amour excessif de l'argent.
€ J'ai saigné en sa faveur ma ceinture de piastres espagnoles ; je lui ai payé d'avance, avec une largesse britannique, le port de quatre lettres qu'il doit déposer ou faire déposer pour vous à Ceylan, à Cap-Town, à Plie de France et à l'île Bourbon. Je lui ai promis de doubler ce port de lettres à son retour.
« II m'a vendu deux .paires de bracelets merveilleux; ce sont de petits chaînons de corail, finement tressés, comme les portent les déesses Lachmi et Svahà aux pagodes de Bangalore. Ces bijoux méritent d'être ornés par les bras des deux divinités de la Floride. Nizam vient de les suspendre au cou d'Elphy; il a prononcé le nom d'Elmina en désignant le chemin de l'habitation.
a L'intelligent animal a roucoulé un cri de joie qui signifiait : <r Je comprends ; ï et il a disparu comme l'éclair.
« J'attends vos lettres. E. »
Lorédan de Gessin à sir Edward.
c II y a des actions de grâces qui attendent encore une expression dans une langue humaine; ce sont celles que je vous dois, noble ami.
« Le bon Nizam s'est acquitté de votre commission avec cette finesse exacte qui accorde si bien entre eux le geste, le maintien et le regard.
a Aujourd'hui, après avoir écrit ces quatre lettres à mon père, je rougirais de moi si je vous entretenais ici cle toute autre chose, étrangère au devoir sacré que je
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Tiens de remplir. Il y a des heures de saint recueille» ment que la pensée profane la plus impérieuse ne doit pas troubler.
< Ces quatre lettres contiennent ma vie : vous l'avez si bien compris, que vous n'avez voulu confier qu'à vousmême le soin de les diriger dans leur voie la plus sûre. En les remettant entre vos mains, il me semble déjà que mon père les reçoit.
c Je vous serre les mains. L. de G. »
vît
Sir Edward à Lorédan de Gessin.
c 9 heures m., sons un bananier d'Agoa.
« Ce soir , le navire met à la voile ; je veux le suivre des yeux, et quand il tombera dans la ligne de l'horizon, je reprendrai le chemin de la Floride avec ma bonne escorte de sauvages Makidas ; ainsi , ne craigne! rien pour moi des dangers de la nuit.
c J'ai conquis l'amitié de ces jeunes gens, auxquels il ne manque rien du côté de l'intelligence et de la grâce, et qui seraient incomplets s'ils étaient blancs.
« Je leur ai fait à chacun des présents inappréciables, en miroirs de poche, éventails chinois, couteaux de pacotille, chaînons de cuivre doré.
« Avec deux guinées j'ai fait quinze heureux.
€ Us. m'ont adoré. Pendant un quart d'heure, je me suis donné des airs de Manitou.
« Voilà des hommes que nous trouverons tout prêts lorsque mes vagues projets d'ambition africaine se résumeront dans quelque idée précise en prenant un nom.
« J'envoie au roi de la tribu des Makidas un assortiment de belles armes anglaises , et à la reine une glace de boudoir, un rouleau de dentelles et des boucles d'oreilles de corail.
< Le jeune Willyest très-influent parmi ces sauvages;
il faut donc contre-balancer cette influence, non pas pour nuire aux Jonathen, Dieu nous en garde I mais pour nous défendre dans quelque cas imprévu.
« La vie est un duel que nous soutenons contre le destin jusqu'à la mort.
« Nous pouvons ainsi être persuadés qu'il y a dans le trésor de l'avenir une provision de chances fatales que nous devons conjurer ou amoindrir par nos prudentes combinaisons.
« J'ai étudié le commerce des échanges ; c'est tout simplement le commerce primitif, avant le métal monnayé : les patriarches l'ont inventé sous la tente; il florissait dans la ville d'Hénokia. C'est un commerce antédiluvien et fossile.
« Jonathen l'a exhumé.
« Hénokia n'avait pas d'encens pour ses parfums, Silon n'avait pas de blé pour sa table ; les deux villes faisaient des échanges. La nature indique ce procédé. Notre capitaine chinois m'a paru pourtant assez disposé à s'écarter de la nature pour se rapprocher des piastres espagnoles. J'ai deviné son faible et j'en tirerai bon parti.
« Vous concevez très-bien , Lorédan , que certaine circonstance pourrait se présenter qui ne nous permit pas d'attendre six mois , à l'habitation , l'autre navire. Si le ciel, qui a tant d'or inutile dans ses étoiles, en laissait tomber un échantillon pour vous, demain, et que votre réveil fût une fortune , il vous serait certes bien pénible de rester enseveli encore la moitié d'une année entre des éléphants et des lions. Vous voudriez franchir d'un bond le continent et l'Atlantique pour revoir votre père.
c Cette réflexion m'a conduit à proposer au capitaine chinois de venir se promener dans ces parages, à son treour de Ceylan. Je lui ai promis trente quadruples,
seulement pour payer sa promenade au cas qu'il n'y eût pas de marchandises à lui livrer. Il a été «convenu qu'après deux mois un de mes domestiques viendra stationner dans la baie d'Agoa pour me donner avis de l'arrivée du navire. Secret de part et d'autre inviolablement tenu, au prix de cinq piastres fortes payées comptant au Chinois.
« Maintenant, cher ami, je lis dans votre cœur, et je vois que votre délicatesse n'approuve pas complètement ma conduite.
c En effet, au premier abord, il semble que rien ne peut m'autoriser à bouleverser ainsi, par une sorte d'abus de confiance, toutes les dispositions commerciales de l'honnête homme qui nous a si noblement aceueillis. Eh bien, ce que j'ai fait aujourd'hui, je ne l'eusse pas fait avant -hier.
« Voici du nouveau, Lorédan. Deux longues conversations que j'ai eues avec Nizam, ici, m'ont ouvert les yeux sur les projets du capitaine Jonathen. Vous ne sauriez croire combien je suis avancé dans ses bonnes grâces.
« Vous avez déjà vu qu'il m'avait confié quelques secrets d'échanges en m'envoyant ici à la tête de ses domestiques; il a été fort satisfait* de mes opérations, m'a dit Nizam, et il a laissé même échapper un mot trèssignificatif sur lequel j'ai longtemps médité.
« Lorédan, après Dieu, c'est Jonathen qui nous a sauvé la vie. Il faut donc lui rendre quelque chose pour ce bienfait.
« Miss Elmina, sa nièce, est une ravissante demoiselle qui me réconcilierait avec le mariage, si j'en étais l'ennemi. Je sais maintenant ce que désire le vieillard de la Floride, et j'irai au-devant de ses voeux. Je lui demanderai la mçun de. miss Elmina. Il y a des hommes qui se flattent de connaître les femmes; j'avoue que je n'appartiens pas à cette école de savants; mais il m'a
semblé que miss Elminrv se met volontiers en frais de coquetterie avec moi, et qu'elle vous tient à respectueuse distance, vous, cher Lorédan»
c Une fois, elle m'a fait partager les honneurs de la soirée avec son Duke. A la partie d'échecs, elle m'a tourmenté avec de délicieuses espiègleries d'enfant.
« Ainsi, avant d'aborder l'oncle , j'aborderai la nièce sans crainte ; j'userai du bénéfice de notre familiarité, déjà vieille pour un désert, et j'amènerai le mot mariage dans notre entretien.
t Ce sera mon point de départ ; et après avoir sondé les dispositions de la nièce, je m'élèverai jusqu'à Jonathen.
« Si vous aviez votre bonne humeur d'autrefois, cher Lorédan , vous mettriez une parenthèse d'épigrammes à chaque mot de cette dernière phrase. Je conviens que je fournis prétexte à la plaisanterie lorsque je parle de mariage; moi seul , je sais ce qu'il y a de sérieux au fond de mon projet.
« Je n'ai pas la prétention d'être amoureux de miss Elmina ; heureusement la grâce et le charme qui rayonnent autour d'elle peuvent , en un jour, faire franchir à un homme les quatre degrés de l'autel du mariage, l'estime, l'amitié, l'amour et l'adoration.
« L'idée de ce mariage se lie intimement à une autre idée qui vous paraîtra peut-être plus sérieuse. Je songe à la fortune. Cher Lorédan, la fortune est une maltresse avec laquelle j'ai joué longtemps et que je n'ai jamais épousée.
€ Souvent, dans ma vie , en recueillant un héritage d'or, je me suis dit : « Voyons à quel festin irai-je le c dévorer? » C'était mon souci.
c Je mesurais dans la Bible lai longueur des tables d'Assuérus et de Balthazar ; toujours tremblant à l'idée de mourir le soir et d'être ruiné le lendemain dans mon
tombeau par des héritiers inconnus et railleurs. Car, à mon avis, il y a deux manières de se ruiner : l'une sage, l'autre folle; la première consiste à dévorer sa fortune soi-même, de son vivant ; là seconde, à la laisser dévorer sur votre sépulcre par des collatéraux, toujours avides, comme on sait.
€ Eh bien ! qui me l'eût dit 1 aujourd'hui je regrette mes fortunes ainsi détruites.
« La vie n'est qu'un long regret de la veille. Oh I si je tenais encore ce que j'ai perdu, nous serions, vous et moi, les rois de l'Afrique inconnue ; nous aurions tousles arbres de la flore d'Adam sur le sol vierge de notre parc, e devant nos balcons toute la grande ménagerie de Noé.
c Ce regret une seule fois exprimé entre nous deux, n'en parlons plus. La fortune, après tout, est, de cent choses que l'on fait, la plus facile à faire.
« La fortune est là, devant nous, en friche; il faut donc la cultiver. Il y a partout des mines d'or; les plus rebelles à l'exploitation sont au Pérou.
« J'aimerais mieux semer une guinée pour récolter un million à la baie d'Agoa, qu'éventrer le coffre-fort des Cordillères; ma clef se briserait dans la serrure, et j'irais demander l'aumône à Lima.
« Hélas I me direz- vous, cher Lorédan, c'est le temps qui nous manque! Avec des minutes on a du cuivre, avec des heures de l'argent, avec des années de l'or. Il nous faut de l'or, et nous n'avons pas les années pour l'acquérir.
c Le péril presse, le temps s'est embusqué dans une gorge de l'Afrique; il nous demande la bourse ou la vie; il faut payer ou mourir; les bandits n'attendent pas! Lorédan, voilà ce que vous dites, et vous avez tort devant la Providence et devant moi 1
« Uno minute d'inspiration bien employée vaut un quart de siècle. L'intelligence a des secrets d'alchimie
112 LA FLORIDK
morale qui mettent les années en élixir. Oh ! s'il s'agissait de fonder un comptoir à la baie d'Agoa et d'établir des correspondances avec toutes les plumes industrielles de l'univers, le temps ne pourrait être alors dépouillé de sa valeur d'horloge!
« Hais nous ne songeons pas à harponner des baleines; nous ne demandons qu'un bon coup de filet au bassin d'Agoa.
« Cela m'amène à vous décrire en deux mots ce que j'ai vu hier soir, avant 1$ coucher du soleil. Vraiment, notre globe ne se connaît pas lui-même ; il ressemble en ce point, à l'homme, son habitant.
« Les géographes croient avoir atteint l'apogée de leur art lorsqu'ils ont barbouillé une feuille de papier avec des lignes tortueuses et des ombres, pour nous donner la configuration. d'un pays.
€ Les dessinateurs au long cours se contentent de reproduire la côte où leur navire aborde ; ils mettent des palmiers sur le premier plan, deux sauvages hideux couchés dans les herbes, et une montagne bleu indigo à l'horizon. On lit : Vue de.... tout ce que vous voudrez. Voilà un globe bien connu 1 Dieu a sagement fait de le construire si petit et à la taille de ces explorateurs.
« Vous vous souvenez, Lorédan, du golfe où la main de Dieu poussa notre radeau, après le naufrage. A trois milles de cet endroit, vers le nord, j'ai découvert un monde. Si chacun se donnait la peine de marcher, la liste des Christophe Colomb cerclerait le globe. Figurezvous un port naturel creusé dans un bois, avec des quais de granit poli et des amphithéâtres de gazons et de fleurs agrestes.
« Ce port attend une ville depuis six mille ans, et la ville ne vient pas ; ce port fait des agaceries délicieuses à toutes les flottes marchandes qui ont passé devant lui, depuis les lourds vaisseaux de la reine de Sabaux jusqu'à
paquebots anglais; ce malheureux port ne peut parvenir à aecrocher une amarre, à caresser une quille, à baigner le pied d'un douanier.
c Moi, j'ai bâti une ville idéale sur ses amphithéâtres; j'ai fait vivre un peuple sur ses môles : je lui ai donné des promenades de lauriers, de sycomores, d'avicennias, de schéas, de boababs, de cocotiers, qui mêlent leurs branches inclinées aux mâts des flottes du Malabar et de Cdromandel.
« Puis mon beau mirage s'est évanoui : le port est resté seul au milieu de ces ombrages tranquilles, tel qu'il a été créé, tel qu'il sera toujours, avec ses bras éternellement ouverts, pour ne jamais embrasser un être humain.
a Selon l'antique usage des voyageurs qui découvrent quelque chose, j'ai donné un nom à ce port, et c'est le vôtre que j'ai choisi, cher Lorédan. Tous les oiseaux du tropique ont assisté à ce baptême et l'ont chanté.
« Croiriez-vous qu'une chose aussi simple m'a semblé d'rn bon augure pour votre avenir? Après tant d'orages, 'ai cru voir le vaisseau de votre fortune entrer dans ce port dont je suis le parrain et qui a reçu votre nom.
« Votre vraiment dévoué,
« Edward. »
« P. S. Nizam va partir et vous remettra cette lettre confidentiellement; j'écris au capitaine Jonathen par le même facteur. Adieu. >
Au lever du soleil*
Le premier rayon du jour éclairait le belvédère de la Floride lorsque sir Edward arriva devant le fossé du midi. Nizam , accouru en entendant le galop du cheval, posa le pont volant et assista au défilé de la petite escorte , examinant tous les visages noirs pour s'assurer qu'ils étaient tous amis.
te Y a-t-il du nouveau ici ? demanda sir Edward à Nizam, à peine descendu de cheval.
— Oui et non, dit le serviteur en congédiant par un geste impérieux les domestiques de l'escorte ; tout le monde est assez triste, excepté le capitaine Jonathen.
— Ah! le capitaine est en bonne humeur.... Cette fois pourtant les échanges ne doivent pas l'avoir satisfait. ... Vous, Nizam , qui êtes ancien dans la maison, ne trouvez-vous pas que le commerce va mal?
— Il faudrait être aveugle pour ne pas le voir , sir Edward. Le Chinois m'a 6 té, cette fois, ma gratification d'opium et de tabac. Ah ! ce n'est pas étonnant ; ce qui nous est le plus demandé nous manque ou à peu près.
— L'ivoire, n'est-ce pas ?
— Oui, sir Edward, l'ivoire.... Le reste est toujours en abondance -, mais j'aimerais mieux pour le Chinois deux défenses d'éléphant de plus, qu'un convoi de toute
autre chose. Ce n'est pas notre faute. Depuis cinq ans , les éléphants se sont raffinés. Ils sont plus rusés que nous , ces animaux. La mort de Daî-Sée et de Jémidar nous a fait beaucoup de tort dans le voisinage. Daî-Sée était la femelle ; elle mourut du spleen dans l'enclos de la métairie. Jémidar, le mâle, était un éléphant superbe, portant des défenses de cent cinquante livres; doux comme une colombe ; il nageait tous les jours , après midi, dans le petit lac d'Honing-Clip, avec miss Elmina ; il la soulevait délicatement, avec sa trompe, par la ceinture de sa robe de natation, et la plaçait sur son dos. De là, miss Elmina se précipitait encore dans le bain, comme du haut d'un rocher ; nous entendions les éclats de rire de notre belle demoiselle à deux cents pas du lac, parce que tous les hommes faisaient bonne garde, la carabine en main, aux issues des bois.
a Après le bain , Jémidar rentrait dans l'enceinte de l'habitation , portant miss Elmina gracieusement assise sur son cou, et précédé de Duke et d'Elphy, qui jouaient avec sa trompe. C'était charmant à voir ; cela vous eût rappelé le bas-relief du temple de Yisouakarma, où la déesse Indrani est assise sur Iravalti , son éléphant favori. Après la mort de Daï-Sée, Jémidar fut inconsolable; la voix même de miss Elmina, cette voix qui charme les lions et les sauvages, ne pouvait le distraire de sa mélancolie. Un jour , au sortir du bain , il écarta doucement avec sa trompe miss Elmina, et il se perdit dans le bois, avec l'agilité d'un cheval.
« Nous ne le revîmes plus que de loin, là-bas, vers le .nord, au pied delà montagne Rouge, marchant d'un pas lourd, comme l'éléphant moribond qui cherche le cimetière de ses semblables pour s'y coucher sur leurs ossements. Du haut de son belvédère, miss Elmina l'appelait en secouant les étoffes brillantes qu'il reconnaissait si îen de loin, autrefois ; mais Jémidar resta sourd il est
allé mourir où sont morts les siens. Ne parlez jamais de Jémidar devant miss Elmina, sir Edward; vous la verriez pleurer comme un enfant.
— Soyez tranquille, Nizam. Votre histoire est assez amusante, j'en conviens; mais quel rapport a- 1- elle avec le commerce d'échanges dont nous parlions tantôt?
— Ah! un grand rapport, sir Edward; il y a chez les animaux des mystères que nous n'expliquerons jamais. Le frère du capitaine Jonathâi, ce grand naturaliste remarquait, il y a longtemps, que la fondation de la Floride avait changé les mœurs et les habitudes des éléphants du bois de Sitsikamma. Eh bien! l'évasion et la mort probable de notre Jémidar ont éloigné du lac de leur nom les troupeaux qui venaient y boire depuis la création du monde. L'an dernier encore, nous avons fait quelques bonnes chasses, de ce côté, avec Willy et cinq ou six jeunes Makidas. J'ai rapporté jusqu'à trois paires de défenses à ma part. Maintenant, avec nos pièges et nos carabines, nous ne prenons presque rien. Il faut que le hasard pousse et égare dans notre voisinage quatre ou cinq éléphants étourdis; car chez les animaux comme chez les hommes il y a des imbéciles, et c'est sur ceux-là que nous comptons. Au reste, sir Edward, vous en jugerez vous-même; nous allons entrer en chasse, un de ces jours, et vous êtes trop gentilhomme pour rester ici, quand nous chasserons là-bas.
— Comment donc! je me lèverai ce jour-là la veille, pour ne pas manquer au rendez vous.... Miss Elmina sera-t-elle des nôtres? *
— Oh! sir Edward, y pensez-vous? On voit bien que vous n'avez jamais chassé l'éléphant. Oui, je sais bien qu'à Chandernagor ou à Calcutta, les femmes créoles se mêlent aux grandes chasses; mais ce sont des jeux
d'enfants, vos chasses des colonies anglaises; ce sont des promenades à travers champs, où les tigres et les panthères meurent de peur devant l'ombre d'une carabine, et demandent grâce au chasseur. Vous verrez autre chose ici. Nous avons des batailles à livrer avec des monstres qui défendent leurs domaines vierges, et qui se révoltent contre notre invasion. Oh! sir Edward! missElmina, ce trésor de grâce et d'amour, dans une chasse à l'éléphant !
— Calmez-vous, Nizani; je suis complètement de cet avis. Je vois que vous êtes très-dévoué à miss Elipina, et cela me fait le plus grand plaisir.
— J'entends les volières qui chantent, sir Edward ; miss Elmina est levée; elle va traverser la terrasse; tout le monde dort encore dans la maison. Je ne veux pas que ma jeune maîtresse me surprenne ici comme un paresseux; je vais à la métairie et aux abeilles. >
En ce .moment miss Elmina se leva sur le perron de la Floride, comme un second soleil.
Elle portait la plus simple des robes indiennes, mais la modestie de son tissu était relevée par une ceinture de ruban iris et une agrafe de perles en rosace. Son chapeau de paille de riz, aux ailes larges et flexibles, laissait encore déborder les boucles de cheveux, et leur empruntait un éclat qui manque souvent à une couronne d'or.
aNizam! Nizaml dit-elle en forçant sa douce voix pour essayer de faire un cri, écoutez... venez ici! »
Le serviteur, qui avait couru vers la métairie en laissant sir Edward, se retourna vivement, et découvrant sa tête, il s'approcha du perron, pour entendre ce que la* jeune fille voulait lui ordonner. v
< Nizara, dit-elle, je ne suis pas contente de Neptunio; hier au soir, il n'a pas donné à boire à Duke; toute la nuit Duke s'est plaint; je l'ai entendu.
— J'aurai l'honneur de prier miss Elmina de se sou*
venir que Neptunio n'avait pas reçu d'ordre, dit Kizam à demi incliné. Neptunio ne sait rien prendre sur ltti,et lorsqu'on ne lui ordonne rien, il ne fait rien, d
Miss Elmina fit courir sa petite main blanche sur son front, comme pour en extraire un vieux souvenir, et dit avec un sourire d'une naïveté ravissante :
« Il a raison, Neptunio, il a raison J'ai oublié de
lui donner cet ordre.... J'étais distraite.... hier soir..., je ne sais pourquoi. ... Nizam, amenez-moi mon Duke. >
Sij Edward s'avançait du côté opposé pour présenter ses hommages à la fille de Jonalhen; au bruit de ses pas, miss Elmina souleva l'aile droite de son chapeau, et voyant sir Edward, elle se composa une physionomie plus grave, et lui rendit ses salutations.
« Sir Edward , dit-elle , voyez comme je fais honneur à vos jolis bracelets I Je veux les porter quinze jours de suite pour mieux vous remercier.
— C'est une bagatelle...
— Oh 1 mieux que cela, j'espère, sir Edward; c'est un souvenir*
— Le beau mérite, miss, de ne pas vous oublier après une absence d'un jour 1
— Ah! parlons un peu de la reine des Makidas, sir Edward; on m'a dit que vous aviez été fort galant avec
% elle. Cette pauvre reine ne savait peut-être pas qu'elle était noire, et vous lui avez donné une belle glace de Londres. Voilà une attention délicate 1
— Ah I miss Elmina, vous m'accablez! vous abusez de ma position et de la vôtre; je viens de passer une nuit à cheval, et je vois à l'éclat tranquille de votre teint que vous n'avez pas fait la même promenade. Ce n'est pas généreux, miss Elmina.
— Eh bien! j'attends que vous soyez rétabli de vos
fatigues pour vous parler de la reine des Makidas
Voilà mon Duke qui vient me souhaiter le bonjour. »
Hiss Elmina descendit au vol l'escalier du perron, et s'assit sur un petit siège rustique à baguettes de naucléas, protégé contre les ardeurs du soleil levant par d'immenses coupoles d'acacias fleuris.
Duke, par un léger mouvement du cou, se débarrassa de Nizam et de sa chaîne, et courut vers sa jeune maîtresse avec des hsnds obliques et de vives ondulations de tête qui faisaient rayonner sa crinière fauve. A deux pas d'Elmina, il s'arrêta brusquement, comme un chien en arrêt, allongeant les pattes et les retirant Tune après l'autre du fond des hautes herbes, les yeux fermés, le mufle tendu, la queue raidie, avec les mouvements convulsifs et saccadés du boa. Au son de l'ivoire des doigts de la jeune fille, il se rapprocha d'elle, caressant sa robe de toute la longueur de sa crinière et de son flanc souple et velu.
« Mon pauvre Duke, lui dit Elmina dans un mono* logue interrogatif, plein de réponses muettes, mon beau Duke, on vous a oublié hier soir; votre maîtresse n'a pas songé à vous ; faisons la paix ; donnez - moi la patte ; bien ! vous êtes sage. Donnez la patte à ce gentleman; trèsbien. Avez-vous été au lac, ce matin, avecElphy? Elphy a-t-il été bon avec vous? On ne s'est pas querellé au bain? Je le demanderai à Neptunio.... Voyons si vous serez beau avec mon chapeau de paille.... approchezvous, Duke.... plus près.... encore plus près.... laissezmoi vous lier le ruban sous le menton.... cela vous va très-bien.... vous ressemblez à une vieille dame dont j'ai le portrait dans ma chambre.... Dites, sir Edward, avezvous vu un chien plus obéissant que ce grand lion?
— Eh ! qui ne vous obéirait pas, miss Elmina? même quand on serait au-dessus de Duke, ce qui est impossible, je crois.
— Quel âge donneriez-vous à mon Duke, sir Edward? *
120 hk FLORIDE
Le lion, le front couvert du ehapeau d'Elmina, se posa gravement en sphinx, dans les herbes. La jeune fille continuait à parler avec une étourderie charmante, tantôt à sir Edward, tantôt à Duke, qu'elle agaçait avec ses petites mains.
< Miss Elmina, dit Edward, votre lion ressemble au colonel des dragons de Cold-Stream, vieillard de soixante-six ans.
— Taisez-vous , sir Edward, mon Duke est un jeune homme de cinq ans. C'est Willy qui Ta rapporté tout petit de la montagne Rouge.... Et vous, sir Edward, quel âge avez-vous?
— J'ai l'âge de la femme de vingt ans.
— Duke! ne vous ôtez pas mon chapeau avec votre grande patte.... Sir Edward, vous n'avez jamais été marié?
— Je n'ai pas rencontré de miss Elmina dans l'univers : il a bien fallu rester garçon. *
À ce compliment, le premier que l'innocente et belle créole entendait, et qui lui était décoché à brûle-pourpoint avec un dandysme superbe, Elmina tressaillit et ouvrit ses plus grands yeux bleus sur la figure de sir Edward.
Dans celte lutte de la jeune fille primitive et de l'homme civilisé par excellence, celle-ci n'avait d'autre ressource que son merveilleux instinct, commun à tout son sexe, sans distinction de couleur et de pays, et avec cette arme naturelle, la première émotion passée, elle ne craignait plus rien.
Sir Edward, malgré son expérience et son habileté, interpréta mal l'émotion de miss Elmina; en voyant la vive teinte d'incarnat qui couvrit subitement le cou blanc et pur de la jeune eréole, il fit une erreur d'amourpropre, chose ordinaire chez les hommes en pareille occasion; il se crut, sinon aimé, du moins à la veille de
l'être. Dans un instant, il résuma tous les souvenirs qui se rattachaient à miss Elmina, depuis le jour d'hospitalité mémorable où la fille de Jonathen l'accueillit avec tant de grâce et de gaieté naïve, jusqu'au tête-à-tête de ce matin, dans la virginale sérénité du soleil levant. Alors s'opéra un phénomène que bien peu d'organisations connaissent dans la vie. Sir Edward, arrivé devant une jeune femme avec L'intention froidement calculée de ne rien prendre au sérieux, même une proposition de mariage, si l'occasion se présentait de la hasarder, se sentit bouleversé jusqu'au fond de l'âme, à l'idée que cette créature primitive d'un monde nouveau avait placé en lui ses plus chastes rêves d'avenir.
Dès ce moment, tout ce qu'il avait amassé de railleries amères contre le mariage s'évanouit et fit place à un sentiment plein de charme et de gravité.
Il comprit que ce dévouement de reconnaissance et d'amitié qui allait mettre sa main dans la main de miss Elmina, était un sacrifice bien doux, et qu'après une vie vagabonde et semée d'ennuis, il y avait peut-être un coin de soleil, entre des fleurs et des fontaines, où le bonheur l'attendait. ,
Si l'entretien se fût prolongé, la forme et le fond des discours de sir Edward se seraient naturellement ressentis de cette révolution subite; mais l'arrivée du capitaine Jonathen ne permit pas au tête-à-tête d'aller plus loin.
La loi du hasard est ainsi faite : quand deux personnes parlent ensemble, un tiers survient toujours au moment où il est importun.
Sir Edward s'avança vers Jonathen pour lui serrer les mains et lui donner les derniers renseignements sur ses journées de la baie d'Agoa. Misa Elmina reprit vivement son chapeau, gardé par Duke, et présenta son front aux tendres caresses du vieillard. Rita parut au balcon du
kiosque, et fut saluée comme une reine à son lever. Willy suivit de près son oncle sur la terrasse. Lorédan seul ne parut pas.
On servait le repas frugal du matin, sous les arbres, et l'absence de Lorédan fut mieux remarquée quand toute la famille s'assit autour de la table.
« Rita, dit Jonathen en présentant à la jeune créole une fleur de boabab, je ne vois pas votre frère; serait-il indisposé ce matin?
— Je ne crois pas, capitaine Jonathen, dit Rita sur le ton d'une réponse de complaisance.
— Il était bien triste hier, votre frère, dit Jonathen ; au reste, mes enfants, vous êtes tous tristes depuis le départ de sir Edward ; et moi aussi, j'avoue que j'attendais avec -impatience mon joueur d'échecs... Eh bienl sir Edward, avez-vous trouvé la fameuse partie de M. de la Bourdonnais?
— Oui, capitaine Jonathen, je l'ai jouée avec votre échangiste chinois, sur le pont de son navire L'absence de Lorédan commence à m' inquiéter... Neptunio vient de me dire qu'il n'était pas dans sa chambre »
Sir Edward sentit passer sur sa main la main d'Elmina; il regarda la jeune fille : elle était pâle. Il attribua cette émotion à l'intérêt qu'elle lui portait, dans ce moment d'angoisses, et il la remercia par un regard de tendresse qu'Elmina ne comprit pas.
On quittait la table, lorsque Lorédan parut de l'autre côté du fossé du nord. Nizam posa le pont, et Lorédan s'élança sur la terrasse en saluant le peuple de la Floride.
« Monsieur de Gessin, lui dit Jonathen, en ma qualité de commandant de cette forteresse, je vous mets aux arrêts. Vous avez pris la clef des champs, et sans ma permission. »
Lorédan remit sa carabine à un domestique, et serra les mains de Jonathen, d'Edward et de Rita.
« C'est fort juste, dit-il, capitaine Jonathen; je suis dans mon tort; j'ai violé la loi de la maison; j'ai passé la nuit en pays ennemi.
. — Quelle imprudence 1 dit Jonathen ; voyez, jeune homme, regardez ces demoiselles, votre sœur et ma nièce, elles ont perdu leurs fraîches couleurs, elles ont pâli en songeant aux dangers que vous avez courus. Vous aventurer ainsi, dans les solitudes, vers le nord! Il faut être Français doublé d'Américain I Si vous récidivez, monsier de Gessin, je vous traduis devant un consejl de guerre.
— Capitaine. Jonathen, dit Lorédan, me permettez* vous de m' excuser?
— Excusez-vous, je ne demande pas mieux. Voyons»
— Nous allons en chasse, demain, vers le nord. C'est une campagne assez rude, m'a-t-on dit. Vos chasseurs sont tous à l'épreuve ; sir Edward lui-même est aguerri contre les bêtes fauves; il a de beaux états de service dans l'Inde. Il n'y a qu'un pauvre conscrit : c'est moi. J'ai donc voulu faire mon noviciat, à mes risques et périls, sans compromettre personne. Je me suis essayé.
« Le courage de la nuit est rare ; les nerfs contrarient souvent le cœur. Ajax avait peur dans les ténèbres, et il se battait avec les hommes 1 jeux d'enfants I Or, me suis-je dit, si je tiens bon aux étoiles, je réponds de moi au grand soleil. C'est une expérience sur mon système nerveux, voilà tout, capitaine Jonathen.
« Si je m'étais hasardé, à l'étourdie, avec notre petite troupe, et que, dans un moment critique, j'eusse compromis le salut de tous par quelque faux pas involontaire, qu'auriez-vous pensé de moi? Le lendemain, j'étais obligé de me condamner à mort et de m' exécuter.
— C'est bien, monsieur de Gessin, dit Jonathen ; il y a du bon dans ce que vous dites. Maintenant, pouvonsnous savoir quel a été le résultat de votre expérience?
— Capitaine Jonathen, je suis assez content de moi. Entre le héros et le poltron il y a beaucoup de degrés honorables, et celui que j'occupe ne me fera pas rougir.
— Avez-vous marché bien avant sur les terres de l'ennemi?
— Je dois avoir fait environ douze milles, mais par route de montagne, ainsi que Nizam me l'avait recom mandé.
— Si vous aviez suivi les bas-fonds, vous n'en reveniez pas.... Avez- vous vu quelque chose de près ou de loin?
— Mon oreille et mon œil ne sont pas exercés aux bruits et aux aspects de la nuit. J'ai vu de monstrueuses formes se mouvoir dans les ténèbres, bien au-dessous des sentiers de chèvres que je suivais; j'ai entendu des, rugissements sourds du côté de la cataracte; mais je ne saurais vous préciser, en rapport officiel, à quelle espèce créée appartiennent ces formes et ces voix : c'était horrible à voir et à entendre; voilà ce que je puis affirmer. >
Jonathen, qui parlait à Lorédan à quelque distance des autres, l'entraîna plus à l'écart eneore et lui dit : ~« Monsieur de Gessin, j'ai remarqué avec peine que Bita, votre sœur, vous a accueilli très-froidement, là, tantôt, lorsque vous êtes arrivé du nord. A voir la joie amicale d'Eimina et la tranquillité indifférente de Rita, on aurait pu croire que ma nièce était votre sœur, et que votre sœur était ma nièce....
— C'est que.... voyez- vous, capitaine Jonathen, répondit Lorédan avec un embarras si marqué, même dans son attitude, que sir Edward, avec son coup d'œil infaillible, soupçonnant une difficulté de position, marcha vers les deux interlocuteurs pour dégager son ami, c'est que ma sœur Rila n'est plus reconnaissable depuis assez longtemps. Elle était autrefois d'une humeur vive, folle : un caractère d'enfant. Ce naufrage l'a cruellement
affectée.... Un événement aussi terrible peut changer le naturel d'une jeune fille.... et souvent.... » Sir Edward se plaça devant Jonathen et lui dit : c Capitaine Jonathen, je vais en guerre demain, et je serais fâché de ne pas vous montrer la fameuse partie de M. de la Bourdonnais avant mon départ. On ne sait ce qui peut arriver dans une guerre.... Je suis à vos ordres, capitaine Jonathen.
— Je n'osais vous le proposer, sir Edward.. .. La chaleur devient très-forte, même sous les arbres. Rentrons; je vous précède, et je vais préparer l'échiquier.... *
Sir Edward fait quelques pas en suivant Jonathen, et se retourne vers Lorédan pour échanger rapidement quelques paroles.
« Il vous avait mis dans un grand embarras , n'est-ce pas, Lorédan?
— Ah! nous avons commis une grande faute en faisant passer Rita pour ma sœur! Vous avez eu une mauvaise idée, pour la première fois, Edward!
— Alors elle était bonne. Youliez-vous vous exposer, après un naufrage, à vous voir fermer la porte d'une habitation par quelque méthodiste ou quelque puritain comme on en trouve dans ces colonies, et qui nous aurait accusés d'enlèvement de mineure, de mariage clandestin, ou d'autres crimes de ce genre? En présentant Rita comme votre sœur, nous ne courions pas cette chance. C'est le patriarche Abraham qui m'a donné cette idée; en voyage il présentait Sara comme sa sœur. Au reste, si nous avons commis une faute, elle est irréparable ; nous ne pouvons pas nous démentir. Rita sera votre sœur tant que nous habiterons le domaine de. Jonathen.
— Sans doute. Ce n'est pas d'ailleurs ce qui m'inquiète; mon souci permanent est dans la conduite incompréhensible de Rita, qui m'accable de sarespec
tueuse et désolante reconnaissance. Je suis à bout de mes conjectures; j'avais supposé même qu'elle regrettait son mariage avec son inconnu du Cap-Town ; mais quand le navire du Chinois était à l'ancre dans la baie d'Agoa, je lui ai proposé, par luxe de délicatesse, de lui ménager un passage vers cette destination. Il parait qu'elle tenait fort peu à l'établissement projeté, puisqu'elle m'a répondu :
« Dieu m'a conduite ici; je reste où la Providence m'a sauvée.... où je me trouve bien.... >
Sir Edward ne put dissimuler sur son visage une rapide contraction de pitié. Il interrompit brusquement son ami en lui disant :
a Jonathen m'attend; nous reparlerons de cela demain en chasse. *
En traversant la' terrasse pour monter au perron, sir Edward continua sa phrase à l'oreille de Lorédan :
a Mon affaire d'amour est en bon train. Je connais trop les hommes pour connaître les femmes, mais il me semble que miss Elmina va me créer son époux. Ce soir, je perdrai trois parties d'échecs avec Jonathen, et je risque ensuite ma demande en mariage. Lorédan, plaignez-moi, je suis amoureux. »
Miss Elmina, que le jeu ou tout autre intérêt plus sérieux attirait à la grande salle, congédia Duke et se sépara du groupe de Willy et de Rila, qui restèrent seuls sur la terrasse, à deux cents pas de l'habitation. La jeune fille était assise, avec sa gracieuse nonchalance de créole ; sa tête, penchée en arrière, avait choisi pour appui un massif de feuilles de palmistes, et jamais plus bel arbre n'avait porté un plus beau fruit. Le jeune Willy, debout à deux pas d'elle, la regardait avec des yeux qui dispensaient les lèvres de parler.
La terrasse était déserte. Rita la parcourut d'un coup d'œil, et quand elle se fut assurée que Willy seul pou-
vait l'entendre, elle lui dit avec ce calme hypocrite dont les femmes savent voiler leur agitation :
« Vous allez faire une terrible chasse, monsieur Willy ; mais j'espère bien que vous serez prudent, parce que je sais que vous êtes courageux.
— Mademoiselle Rita, celte chasse est un amusement; je l'ai faite vingt fois, et toujours avec passion. Les pré* paratifs m'occupent ordinairement huit jours, car il y a beaucoup de travail avant d'entrer en chasse. Aujourd'hui, tout a été négligé. Mon père m'a regardé ee matin avec sévérité. Ce n'est pas ma faute. Je fais tous mes efforts pour ne pas mécontenter mon père; il y a une volonté plus forte que la mienne qui me lie les bras.
« Excusez-moi, mademoiselle; ce que je vous dis vous déplaît peut-être. Je suis un enfant de ces déserts; je ne sais que ce que la nature apprend. Si je vous offense, mettez votre main sur ma bouche, et je me tairai; faitesmoi un signe, et je partirai. Oui, je serai heureux de vous obéir, même dans une chose qui me tuerait de douleur.
« J'aime le torrent et le lac de mon enfance ; j'aime ces beaux arbres qui ombragent les cheveux blancs de mon père; j'aime la colline où mes abeilles volent sur les ileurs; j'aime le désert où Dieu parle avec le lion; j'aime ma sœur Elmina, le seul trésor que m'ait laissé ma mère* Eh bien, tout ce que j'aime ne me suffit plus; j'ai honte de moi quand je m'interroge, parce que je sens qu'il y a un nom, un visage, une voix, un souffle que j'élève maintenant au-dessus de tout, et auxquels je donnerais tout, si tout m'était demandé.
« Demain, c'est l'ordre de mon père, demain je quitte cette maison toute pleine de ma vie; demain je sépare mon corps de mon âme. En mon absence, personne ne vous parlera de moi ici; demain soir, à votre veillée du kiosque, mon bouquet de fleurs, lancé par ma main, ne
parfumera pas votre robe. Je serai sur la montagne, bien loin, à l'autre horizon, suivant des yeux le lever de toutes les étoiles pour rencontrer celle que vous regarderez un instant, i
Rita écoutait Willy avec une chaste joie intérieure, fort difficile à deviner sur son visage voilé de tristesse. En pareil cas, souvent le silence est une réponse significative; la jeune fille, en le prolongeant, s'exposait à lui faire donner par Willy une interprétation trop favorable. Elle se décida donc à parler dans le sens que lui dictaient non pas son cœur, mais sa délicatesse et son devoir.
c Monsieur Willy, dit-elle en se levant et faisant un pas dans la direction de la Floride, vous êtes si respectueux et si bon envers moi, que je n'ose vous interrompre quand vous m'adressez quelques paroles sans témoins; mais je croirais trahir le sentiment d'affection dont vous m'honorez, si je tardais plus longtemps à vous éclairer, autant qu'il est en mon pouvoir, sur ma position et sur la vôtre. Monsieur Willy, oubliez moi.... oubliez-moi.... je ne m'appartiens pas.... je suis résignée à subir la loi d'un autre.... plaignez une jeune fille orpheline et sans appui, qui doit se sacrifier par dévoir, i
Willy, au comble de rémotion, fit un pas vers la jeune fille; mais elle étendit la main sur la bouche de Willy, comme pour lui ordonner de ne plus parler; puis, avec son agilité de créole, elle courut rejoindre la société de la Floride, dans la grande salle de l'habitation.
« Elle ne s'appartient pasl elle doit subir la loi d'ui autre! répéta vingt fois à lui-même le jeune sauvage ci vilisé, en tordant ses doigts dans ses doigts.... Oh! il y a un homme entre elle et mon amour.... Un homme! »
Et Willy détacha une des feuilles qui s'étaient entrelacées un instant avec les cheveux de Rita, et la déchira convulsivement. L'agneau se changeait en lion.
Willy tremblait de tout son corps, comme si le froid polaire l'eût subitement saisi sous le tropique.
« Oui, ajouta-t-il dans un monologue mental, on lui a offert de partir quand le navire est arrivé, ces jours derniers; et elle a dit à mon père : Je dois rester ici!
C'est donc ici que Vautre demeure Ici, je ne vois
que son frère et sir Edward.... C'est bien! »
Les yeux bleus de Willy lancèrent des éclairs sous ses boucles de cheveux noirs, et son teint pâle et nerveux se couvrit de reflets ardents. Un cri d'origine fauve résonna dans sa poitrine, comme l'écho d'un antre lointain ; les muscles de son cou nu se gonflèrent, et le sang, se retirant de ses lèvres, leur laissa la livide nuance de l'agonie et de la mort.
Un bruit de pas fermes et décidés le fit tressaillir* Nizam venait le joindre.
« Maître, dit-il, vos serviteurs attendent vos derniers ordres. Nos éclaireurs, qui doivent partir ce soir, ne savent pas où ils camperont cette nuit.
— J'y vais, » dit Willy sans regarder Nizam.
Le jeune homme venait de prendre une détermination; l'orage terrible qui avait éclaté dafis son corps et dans son âme sembla s'apaiser sous le pouvoir d'une idée énergique. Il traversa la terrasse d'un pas tranquille en se composant un visage serein, pour donner le change à sa famille et à ses serviteurs.
Parmi les maîtres et les serviteurs, le reste de la journée fut absorbé par les préparatifs de la grande chasse du lendemain.
Le départ des chasseurs.
A l'horizon du levant; les étoiles prenaient celte teinte pâle qui est le crépuscule des tropiques. La cime des arbres et des montagnes se détachait, avec des contours déterminés, dans la transparence des heures matinales. L'air déposait insensiblement la mystérieuse terreur qui accompagne les ténèbres; les bruits lointains s'affaiblissaient, en traversant des solitudes déjà pleines de murmures aériens que le soleil va faire éclater en concert universel. On entendait aussi, dans les herbes et sous les feuillages, un léger frémissement de fleurs, de fruits, d'ailes de petits oiseaux. Morte ou animée, toute chose se réveillait pour boire le premier rayon de l'aurore. Quinze chasseurs s'élancèrent du fossé de l'habitation vers les solitudes du nord, au moment où Jonathen, pour saluer l'aurore de ce jour de fête, arborait le drapeau américain sur le belvédère de la Floride .
Nizam ouvrait la marche, à côté de Willy; sir Edward et Lorédan les suivaient de près. Le reste de la troupe était composé déjeunes Hakidas, les plus agiles, les plus hardis, les plus intelligents de la tribu.
Willy, Lorédan et sir Edward portaient le costume blanc et léger des officiers de cipayes des garnisons indiennes. Nizam et les sauvages différaient fort peu, par
leur vêtement, de l'homme primitif. Tous étaient armés d'une carabine et d'une paire de pistolets ; et leurs visages bronzés, noirs et blancs, respiraient au même degré l'énergie de Vàme et du corps, et toutes les nobles vertus viriles qui parlent la même langue avec l'organe des yeux sur les visages de tous les pays.
A peu de distance du fossé du nord de la Floride on aborde le domaine de l'inconnu. Des quinconces naturels d'arbres étranges et de hautes plantes salines annoncent un monde nouveau.
Les gigantesques dragonniers, les baobabs aux troncs énormes, entrelacent leurs monstrueuses articulations, et, se hérissant aux sommets en voûtes sombres, ils sont comme le péristyle végétal du mystérieux temple africain. Ce n'est plus l'humidité féconde et marécageuse de l'Amérique, ni la nature molle et caressante de l'Asie; c'est la rude vigueur d'un sol vierge qui marie sa verdure et son aridité, puissantes toutes deux. On sent que la grande artère du globe est là; on comprend que, dans les entrailles de ces montagnes, le soleil n'a pas déposé l'or et le diamant, mais qu'il en a fait sortir des êtres surhumains, avec des formes effrayantes, comme les arbres qui les ombragent, les cataractes qui les désaltèrent, les antres noirs qui les ont enfantés.
La petite caravane ne marcha pas longtemps dans les ténèbres : la nuit s'évanouit bientôt devant eux, d'arbre en arbre, comme un voile immense replié vers l'horizon par une invisible main.
L'ombre se dsssina sous les dômes de feuillages, et les jeunçs sauvages s'élancèrent aux rameaux des baobabs, pour manger leurs fruits qui s'épanouissent dans leurs fleurs aux premiers rayons du jour, comme si la nature appelait ses enfants à ce repas du matin. La végétation expira brusquement, et les chasseurs escaladèrent la mon* tagne Rouge par des sentiers tortueux, nus et désolés*
Arrivés au sommet, tous saluèrent, dans un lointain lumineux, le belvédère de la Floride ; il dominait la cime des arbres, et son pavillon américain, dont les étoiles remplaçaient les étoiles du ciel , ressemblait au mât d'un navire échoué sur un océan de verdure et de
fleurs»
Sir Edward et Lorédan attachèrent vers ce point de vue des regards que n'accompagnait aucune parole : la voix impérieuse de Willy suspendit leurs méditations, car elle ordonnait de poursuivre la marche, un moment . interrompue. On descendit au vol la montagne, et la solitude ténébreuse recouvrit encore nos intrépides aventuriers.
Sur cette zone nouvelle, on voyait de tous côtés, aux troncs des arbres, aux articulations des racines, les vestiges d'un peuple disparu à l'approche de l'homme : c'étaient de profondes entailles, attestant que des griffes d'acier et des dents d'ivoire furent autrefois aiguisées sur les écorces, avant l'invasion du planteur américain.
Par intervalles, l'œil se perdait sous de ténébreux corridors de verdure, creusés, dans l'épaisseur des massifs, à hauteur d'éléphant, et avec une symétrie qui était effrayante dans ces solitudes; on aurait cru suivre le travail d'un mineur à travers un souterrain de granit noir. Ces issues avaient été creusées, dans un élan furieux, parle colosse de chair informe, qui, la trompe levée, flairant des émanations ennemies, s'était enfui, comme un gibier vulgaire, à l'approche d'une meute de lions.
Souvent la grâce qui accompagne les plus sauvages créations de la nature faisait flotter un charme divin sur ces tableaux de terreur : de ce sol, tout labouré par la griffe desbétes fauves; du pied de ces vieux troncs, creusés comme des antres, les regards du chasseur remontaient vers des tentes de verdure, vers des guirlandes de fruits et de pampres, treilles naturelles, suspendues d'arbre en
arbre et animées par un peuple d'oiseaux et un monde de fleurs. Les solitudes majestueuses de l'Océan ou de la terre conseillent le silence et la méditation; sir Edward lui-même, dominé par le spectacle solennel de l'Afrique intérieure, n'adressa la parole à son ami que vers le milieu du jour, et après une halte de quelques heures, commandée par les exigences de la fatigue et de la faim.
L'entretien se faisait à voix basse, comme entre deux sentinelles en pays ennemi.
d Nous sommes dans le plus étrange pays du monde, dit sir Edward à Lorédan. Voilà des arbres vingt fois séculaires; voilà des traces de lions, des nids d'éléphants, une nature charmante et formidable, un tableau qui saisit l'âme et ne lui permet aucune excursion dans des pensées étrangères au moment; eh bien! je suis sûr, mon ami, qu'il y a dans votre esprit une chose qui domine ce spectacle, un atome qui absorbe les lions et les éléphants» Lorédan, dites-moi le nom de cet atome?
— L'amour.
— Bien, Lorédan. Je suis charmé de vous avoir deviné. Il manque toujours un chapitre au livre de l'expérience : c'est l'Antéchrist qui écrira le dernier. Mon ami, je suis absolument dans votre cas. J'ai beau regarder çà et là l'incroyable travail de cette terre si puissante et si égoïste, le nom d'une femme me semble écrit partout et supprime cette création.
— Edward, depuis le coucher du soleil, je marche au hasard et je ne vois rien sous le soleil. Si le gibier que nous cherchons se présente, avertissez-moi, j'ouvrirai les yeux. Si vous ne m'eussiez pas adressé la parole, je me serais entretenu avec moi-même jusqu'au premier coup de fusil.
— Ayez-vous remarqué, Lorédan, la physionomie de Willy, vous qui êtes observateur, quand vous n'êtes paa amoureux?
13i LA FLORIDE
— Il me semble que le fils de Jonathen a sa physionomie de tous les jours; je ne l'ai jamais vu fort causeur et fort gai. C'est un très-beau jeune homme, comme son pays est un très-beau pays ; mais ils sont tristes tous les deux.
— Tantôt, sur la montagne Rouge, avez-vous remarqué avec quel accent de colère il acné son forward9
— Non, Edward.
— C'est bon! vous ne remarquez rien.... ce n'est pas l'amour qui porte un bandeau, c'est l'amoureux.
— Croyez-vous, Edward, que Willy ne partage pas l'affection que son père a pour nous?... Cela serait possible....
— Tout est possible, Lorédan, surtout ce qui ne l'est pas.
— Mais, mon cher Edward, si vous voyez plus clair que moi, ne m'abandonnez pas à mes conjectures ; si vous voyez un bandeau sur mes yeux, 6tez-moi le bandeau. »
Sir Edward réfléchit quelques instants, et dit avec une voix légèrement notée par une émotion amicale :
c Lorédan, si vous consentez à cesser un instant d'être amoureux, si vous me donnez la promesse d'écouter avec l'oreille d'un homme ce que je vais vous dire, je vais faire tomber votre bandeau. »
Lorédan fit une pantomime qui exprimait ces mots :
« Parlez, je suis prêt à tout entendre.
— Lorédan, ce moment est propice; je l'attendais. Nous sommes dans le domaine des rêves; nous marchons sur le sol d'une autre planète ; tout ce qui s'élève et rampe autour de nous est merveilleux; ici rien ne doit étonner; tout doit nous paraître naturel dans cette atmosphère où l'invraisemblance nous environne; tout doit être écouté avec calme et sans désespoir sur ce sol ardent où la vie d'un homme est la vie de tous, comme vous l'avez si bien remarqué hier, au retour de votre expédition nocturne,
en justifiant votre imprudence devant Jonathen. Vous en souvenez-vous ?
— L'amour ne m'a pas ôté la mémoire de la veille. Je me rappelle mes paroles. Est-ce la mort de mon père que vous venez m'apprendre ici?... parlez. J'ajournerai mon désespoir à demain; je ferai mon devoir aujourd'hui. »
Sir Edward mit sa carabine en bandoulière et prit le bras de Lofédan, pour lui parler de plus près, en confidence intime et solennelle. A vingt pas devant eux, Nizam et Willy, qui marchaient depuis l'aurore avec la rapidité de la course, s'arrêtèrent brusquement, et leurs pantomimes agitées exprimèrent une suprême inquiétude. La petite caravane resta comme clouée par les pieds derrière ses deux intrépides conducteurs. Sir Edward ressaisit sa carabine à deux mains. La main gauche de tous les chas» seurs s'allongea sous le canon des armes; les détentes tremblaient sous les doigts.
On n'entendait d'autre bruit que le cliquetis des feuilles et le roucoulement des tourterelles grises abattues par milliers sur des arbres de bruyères au bord d'un lac.
On était alors arrivé sur la lisière d'un bois de lauriers géants.
Un horizon assez vaste se déroulait du midi au nord. Le terrain n'avait plus son tapis de hautes herbes : elles étaient remplacées par des nappes de sable éclatantes comme de l'albâtre pulvérisé.
Le premier plan de cet immense paysage laissait voir un petit lac de forme ovale, bordé, sur la rive gauche, d'une frange de framboisiers, et sur l'autre, de palmiers maldives. Le soleil donnait à ce bassin le rayonnement d'une mine d'or en fusion ; et le silence de ses eaux endormies n'était troublé que par les coups d'aile del'épervier de mer.
Nizam déposa sa carabine au pied d'un arbre gigan-
tesque, et de rameaux en rameaux, avec l'agilité du mandrille et la vigueur d'un jeune homme, il s'élança jusqu'à la cime. Du haut de cet observatoire, il embrassa d'un coup d'oeil circulaire toute l'étendue de l'horizon, et il laissa tomber sur Willy ce monosyllabe désespérant : c Rien. »
Cette scène n'était mystérieuse que pour Lorédan et •sir Edward; mais ils eurent le bon esprit d'y assister sans aucune manifestation de surprise, ni dans la parole ni dans le regard.
Nizam, descendu de l'arbre, fut entouré par les chasseurs, et on tint une espèce de conseil de guerre avant de s'exposer plus loin.
< Comment expliquez- vous cela? disait Willy à Nizam.
— Voici, maître. Neptunio s'arrête ici ordinairement avec les éclaireurs. Mais, cette fois, je dois vous rappeler que, n'ayant pas reçu d'ordre de votre bouche, comme il en reçoit à toutes nos chasses, il a continué, sans doule, «a route jusqu'au lac des Éléphants.
— Nizam, vous m'avez vu hier très-préoccupé, quand j'étais seul sur la terrasse.... En effet.... oui.... j'avais d'abord oublié de donner mes ordres au chef des éclaireurs.... mais plus tard.... au moment du départ.... il' me semble que ma mémoire ne me trompe pas.. . j'ai dit à Neptunio : Vous nous attendrez au lac des Éperviers.
— Maître, permettez-moi de vous dire que Neptunio a l'oreille féline, et qu'il entend exactement les mots qu'on lui dit, ni plus, ni moins.
— Nizam, vous qui savez si bien entrer dans les idées de Neptunio, de quel côté faut-il nous tourner pour le découvrir?
— Il n'y a pas une trace de pieds humains sur ces nappes de sable; cependant, à coup sûr, nos éclaireurs ont passé par là, car je vois que les framboisiers ont
perdu leurs fruits, sur la longueur d'un déjeuner de sauvages; mais le vent qui se lève au milieu du jour a effacé tous les vestiges sur le sable. Il serait très-possible qu'après avoir suivi quelque temps la rive gauche du lac, ils se soient repliés vers la rive droite pour marcher à couvert sur un terrain boisé. Je pense donc, maître, -que nous devons partager notre troupe et nous avancer vers le nord, en tenant les deux rives. Nous nous rejoindrons à l'extrémité du lac, sous le bois de mimosas. »
Willy approuva d'un signe de tête et lui dit :
« Mon brave Nizam, dès ce moment, quoi qu'il arrive, je vous nomme roi de la chasse ; c'est vous qui dirigerez toutes les opérations; c'est à vous que les chasseurs obéiront. Voilà le dernier ordre que j'avais à vous donner. Commandez, maintenant. »
Nizam attacha sur Willy des yeux d'un noir étincelant, qui semblaient vouloir arracher une pensée ensevelie dans les profondeurs du cerveau.
Le jeune sauvage américain supporta bravement cette gerbe de rayons interrogateurs et ne laissa rien à deviner. Il choisit ensuite six chasseurs, et invitant, avec un signe d'une politesse équivoque, sir Edward à le suivre, il se dirigea vers la rive ombragée du lac.
Nizam, Lorédan et les autres chasseurs longèrent l'autre rive. Willy et sir Edward marchaient en tète, à vingt pas en avant de leur escouade. Le jeune Américain était plongé dans cette méditation silencieuse qui cherche une formule de début pour se traduire en paroles. Sir Edward, à qui rien n'échappait dans les choses qui ne dépassent point les bornes de lasagacité humaine, . observait d'un œil oblique et hypocritement distrait le visage bouleversé de Willy, et il s'attendait à quelque scène imprévue, comme il en éclate souvent au milieu des chasses indiennes, où des passions inexorables s'assignent un rendez-vous meurtrier, couvert du prétexte
d'un amusement; mais toutes les conjectures de sir Edward n'auraient jamais deviné l'affreuse réalité qui tomba devant lui, comme la foudre d'un nuage africain?
Un prélude strident, pareil au sifflement d'une cou leuvre, annonça qu'une parole menaçante allait sortir des lèvres convulsives du jeune sauvage Jonathen.
« Sir EdWard, lui dit-il, mon père est citoyen d'une république; vous êtes gentilhomme anglais; nous sommes nobles tous deux, et vous n'avez rien à me refuser, n'est-ce pas?
— Je ne sais pas ce que vous allez me demander, monsieur Willy, dit Edward avec un admirable sangfroid, en rejetant sa carabine sur ses épaules et croisant ses bras au-dessus de sa ceinture de pistolet; mais je vous donne ma parole de gentilhomme que vous serez content de moi.
— Sir Edward, sous le soleil et devant les arbres de Dieu, je vous demande un serment. Yous allez jurer que tout ce qui se dira et se fera entre nous deux, à cette chasse, restera enseveli dans le plus grand secret.
— Je n'ai rien à refuser au fils de Jonathen, dit sir Edward avec une dignité simple ; je vous fais ce serment sous le soleil et devant les arbres de Dieu !
— Vous vous souvenez, sir Edward, de cette soirée où Nizam chanta sur la terrasse de l'habitation?
— Oui, monsieur Willy.
— Yous vous rappelez aussi les paroles flatteuses que vous adressâtes à M Uo Rila?
— Oui.
— Ces paroles, sir Edward, faisaient allusion à l'esclavage des brahmanesses dans l'Inde.
— C'est possible, monsieur Willy.
— M lIe Ritane répondit que par un silence triste; elle se leva, les larmes aux yeux, et ma sœur Elmina la suivit à l'écart pour lui donner ses consolations, car per-
sonne ne s'approcha d'elle, pas même son frère, M. Lorédan de Gessin.
— Oui, monsieur Willy, cette scène fut assez mystérieuse, et je me la rappelle parfaitement.
— Cette scène me frappa aussi, moi, sir Edward; elle m'ouvrit les yeux, et je ne les ai pas fermés depuis. Sir Edward, je ne suis qu'un sauvage africain; j'ignore si ce que je vais dire ou faire est juste aux yeux de l'homme civilisé; mais je sais que la voix de ma nature
doit bien me conseiller, et j'obéis à cette voix Sir
Edward, il y a dans notre désert une jeune fille qui souffre. Vous avez promis une fortune. . je l'ai entendu, sir Edward, je l'ai entendu!... Vous avez promis une fortune à M. de Gessin, le frère de cette jeune fille ! vous avez mis dans vos intérêts le marchand échangiste, parti l'autre jour d'Agoa; mes fidèles Makidas me l'ont dit ! Et c'est avec ces promesses et ces machinations que vous maîtrisez le frère, et que vous tenez la sœur sous vos pieds, comme une esclave. Sir Edward, il m'est défendu d'en douter, vous êtes le tyran de l'infortunée Rita; je suis son protecteur, moi! Donc, ou vous ou moi, nous devons être engloutis dans ce désert! Il y a un homme de trop à cette chasse ! J'aime ce que vous aimez. La mort fera le partage. Mon père m'a légué les dernières gouttes du sang qu'il a versé à la bataille de Brandywine en se battant contre votre père, et le jeune Yankee déclare la guerre à John Bull ! »
Sir Edward coupa une feuille de palmier et la jflaça dans son chapeau de paille, comme s'il eût songé, avant toute chose, à prendre une précaution contre le soleil qui l'attendait bientôt à la sortie du bois. Ces petits détails d'un dandysme inconnu chez les sauvages portèrent au comble l'irritation de Willy Jonathen.
« Monsieur Willy, dit sir Edward avec cette douceur de regard et de parole que l'inexpérience étourdie prend
pour delà peur; mon cher monsieur Willy, dans mes secrets il y a ceux des autres; ainsi, pour le moment, je ne puis. vous expliquer...
— Point d'explication, sir Edward! je suis aussi instruit que vous, et je regarde toute explication comme
une lâcheté. »
Sir Edward s'inclina en étendant ses bras en croix dans toute leur longueur; pantomime qui signifiait : « Tant pis pour vous ! J'ai fait mon devoir, advienne que pourra! » Et reprenant son inflexion de voix habituelle,
il dit:
a Voyons, monsieur Willy, comment voulez-vous arranger cela? Moi, tout tyran que je suis, je permets le» explications.
— Vous avez vu sans doute, sir Edward, des affaires dece genre dans les chasses des deux Indes? Nous n'avons pas besoin de témoins et de confidents : c'est un
-secret à nous deux ; le nom d'une femme ne doit jamais -être prononcé en pareille circonstance. Au sortir des bois, nous allons tous nous disséminer dans la plaine. Vous et moi, nous serons en course, bien avant des autres et séparés tous deux par un quart de portée de carabine. A la première décharge de toutes les armes, il est convenu que je fais feu sur vous et que vous faites feu sur moi. Celui de nous qui sera tué sera plaint comme victime d'une maladresse de chasseur. Est-ce clair cela? -7— Plût au ciel que tout le reste fût aussi clair que .
««la! Je me réserve seulement, monsieur Willy, le
droit de subir votre premier coup de feu et même votre second. Il faut que j'entende siffler une de vos balles à oreilles, pour me faire prendre au sérieux une aussi l range provocation .
— Pas un mot de plus, sir Edward, vous êtes maintenant lié par votre serment de gentilhomme. »
deux petites troupes de chasseurs se rejoignirent
à l'extrémité du lac, dans un bois charmant, plein d'ombre et d'eaux vives. Nizam commanda une halte, et le gazon servit le lit de repos et de table de festin.
Willy et Nizam se retirèrent un peu à l'écart pour se communiquer leurs craintes ou leurs espérances sur le sort de Neptunio et de ses éclaireurs. Sir Edward aborda joyeusement son ami par un vif serrement de main, et engagea l'entretien avec cette frivolité hypocrite qui ne l'abandonnait jamais.
« Ces gens-là doivent être bien heureux dans ce pays; j'en faisais la remarqua tantôt.
— Quelles gens? dit Lorédan en s'asseyant sur l'herbe avec la volupté du voyageur fatigué.
— Eh ! mon Dieu, les éléphants, les lions, les singes noirs, enfin tous les habitants de ces rues d'arbres et de collines. Nous venons de traverser un paysage ravissant : c'est le Hyde-Park du paradis.'
— Edward, parfois, d'une rive du lac à l'autre, quand je vous entrevoyais, vous et Willy, j'ai remarqué dans vos gestes beaucoup d'agitation. . . . Que se passait-il entre vous deux?
— Entre nous deux, Lorédan?... mais rien.... absolument rien.... Nous causions éléphants.... L'Afrique était sur le tapis... vaste sujet!.... Willy est un excellent jeune homme.. .. peu communicatif, vous le savez.... sombre comme une grotte.... bon naturel au fond.... avec des éclairs de sauvagerie, fort excusables d'ailleurs. C'est un nègre que le hasard a fait blanc... A propos» n'oublions pas de régler mon chronomètre; je ne veut pas induire le soleil en erreur.
— Vraiment, Edward, vous ressembliez assez, de loin, à deux hommes qui se disputent. Cela même m' 1 quiétait.
— Nous déclamions des vers sur l'Afrique... • des du poète Kirk White.... Vous ne connaissez peut-étu
pas ces vers, Lorédan?... ils sont très-bien dans l'original. Écoutez Vous les trouverez de circonstance. C'est le portrait du lion. Je vous le traduis en français :
Le lion règne en roi dans ce vaste domaine; Libre de nos soucis, sa grandeur s'y promène; C'est pour lui que Y Afrique a ses arbres épais Qui versent la fraîcheur, les parfums et la paix; Il trouve au pied des monts la grotte familière Que le ciel tapissa de velours et de lierre ; Il trouve le beau lac, couronné de roseaux, Où s'étanche la soif dans de limpides eaux :
Quand la faim à ses flancs vient attacher des ailes. Il choisit son festin dans un vol de gazelles ; Il mange la chair vive, il boit le sang vermeil, Et, sa griffe léchée, il dort d'un doux sommeil. Sur lui la volupté ne laisse point de traces : Comme un roi chevelu des primitives races, Il voit autour de lui bondir des nouveaux nés Qui se portent fort bien sans être vaccinés ; Et ce vieillard robuste, à son heure dernière , N'a pas un cheveu blanc sur sa blonde crinière.
t Mon cher Lorédan, ajouta sir Edward après ces vers, vous me permettrez d'écrire ce portrait au crayon pour l'envoyer à miss Elmina par la petite poste de ce pays, le premier sauvage qui partira. »
Sir Edward prit son desk de voyage et écrivit assez long temps sur ses genoux, avec un soin et un sang-froid si bien joués, que Lorédan, placé à cinq pas, n'osa l'interrompre, et ne soupçonna rien du drame terrible engagé de l'autre côté du lac, entre Willy et sir Edward .
Lorsqu'il eut cessé d'écrire, sir Edward prit une belle .position horizontale dans Fédredon végétal, croisa ses bras sur sa poitrine, et s'endormit. Lorédan s'ayançait pour faire une autre question sur la mystérieuse confidence interrompue le matin, mais il respecta ce repos du chasseur.
La chasse aux éléphants.
Sir Edward dormait depuis une heure, et Lorédan attendait son réveil avec une impatience extrême, à quelques pas du lit du chasseur.
Nizam et Willy s'entretenaient toujours à une assez grande distance, et paraissaient avoir pris une détermination, car ils donnèrent un ordre à un jeune sauvage, léger comme le vent, qui se disposait à partir pour la Floride. Lorédan ne crut pas devoir réveiller sir Edward pour lui demander le poétique souvenir destiné à miss Elmina. La feuille de papier sur laquelle sir Edward avait écrit, disait-il. le portrait du lion, débordait par une grande marge, sur la ceinture du chasseur endormi.
Ce n'était pas une indiscrétion de la prendre, c'était plutôt une délicatesse d'amitié qui ne voulait pas troubler un sommeil, si précieux dans ces courses brûlantes. Lorédan enleva donc fort légèrement la feuille écrite, comme on cueille une fleur, et pendant que l'agile et sauvage messager recevait les commissions de ses amis noirs, Lorédan voulut parcourir les vers avant de les plier en forme de lettre, selon l'intention probable de sir Edward, et de les confier au porteur.
La surprise n'eut pas d'accents de situation à donner
aux lèvres de Lorédan; il resta muet et immobile comme une statue de Campo-Santo couchée à demi sur une tombe pleine de hautes herbes.
Ce prétendu portrait du lion était ainsi conçu :
c A Lorédan de Gressin.
« Dieu sait l'endroit, 15 janvier 1830.
c Cher ami, puisque vous lisez cette lettre, je suis mort ; ainsi raisonnons un peu, et ne nous livrons pas à un stupide désespoir.
c II est inutile de vous dire' comment j'ai été tué. Il tous suffit de savoir que je n'existe plus.
« Je vous avais commencé une confidence, ou, pour mieux dire, une révélation. On nous a interrompus au bon moment, selon l'usage. Cette fois on ne peut m'interrompre, du moins je le crois ainsi. J'irai donc jusqu'au bout. Lorédan, si la vérité, dans le monde où vous êtes, sortait de quelque part, ce serait de la bouche d'un cadavre. Croyez-moi donc, mon ami.
« Lorsqu'un homme a son bonheur dans la main, il le place sur la têle d'une femme. La réussite, c'est le paradis : le contraire, c'est l'enfer. L'amour est une couronne de fleurs ou un carcan de lave; l'une et l'autre quelquefois.
€ Dans le doute, ne regrettez rien. Songez à votre père, Lorédan.
c Tout cela veut dire que Rita ne vous aime pas, et ne vous aimera jamais. Je vous jure que cela est la vérité, claire comme la lumière de votre soleil.
« Armez-vous de votre force et de votre liberté, mon jeune ami. Vous avez une noble mission filiale à remplir. Oubliez une passion, souvenez-vous d'un devoir l
« Surtout, ne laissez rien dire à votre visage ; il ra-
conterait votre tristesse intérieure aux indifférents qui raillent et ne consolent pas.
« Votre vieux père vous attend, mon ami !
« Vous trouverez ci-joint, en forme de testament, mes dernières volontés ; elles vous constituent mon légataire ; lisez-les, et apposez-leur le sceau de mes armes.
« Vous avez à réclamer l'héritage de ma parente, mistress Kellet, morte l'été dernier à Heksham, dans le Northumberland. C'est peu de chose, mais le moins qu'on donne vaut mieux que \eplus qu'on garde.
« La vie est semée d'adieux ; cuis arrive le dernier ; celui-là est à vous. Edouard K. »
Le messager noir était parti avant la fin de cette lecture. Lorédan replia la feuille et la replaça fort adroitement à la ceinture de sir Edward sans le réveiller. Le sommeil du chasseur européen est un évanouissement lourd ; le somiàeil du chasseur africain est un simulacre de mort.
La fièvre de l'âme égara un instant la raison de Lorédan. Trop de pensées désolantes l'assiégeaient à la fois ; sa tête lui échappait dans le tourbillon du délire , il était décapité moralement, et les lettres tracées pai sir Edward luisaient et roulaient devant ses yeux comme ces flots d'étincelles qui, au moment fatal, éclatent au visage du supplicié.
La raison de l'homme énergique triomphe pourtant de ces angoisses : pour lui, il y a une résurrection après cette mort.
Tout avait disparu devant Lorédan ; la crise passée, il revit tout ce qui l'environnait, mais sous une teinte funèbre. Ses compagnons, trop préoccupés de leur émotion et de leurs périls, ne remarquèrent pas l'agonie spontanée du jeune chasseur blanc.
Quant à sir Edward, il conservait son immobilité hori-<
tonfele, et sa figure exprimait cette béatitude sereine que donnent les heures matinales à l'homme sain d'esprit et de corps, endormi dans sa riche alcôve, entre quatre rideaux de popeline de Dublin.
Le forward de Willy retentit sous la voûte des mimosas et remit sur pied tous les chasseurs. On devait faire encore une marche de six milles pour traverser le» bois et arriver en plaine au coucher du soleil.
Sk Edward rajusta sa toilette, examina les amorces de ses armes, et reprit son rang de marche à côté de Lorédan.
c Je suis charmé, dit-il à son ami, que la voix léonine de Willy m'ait réveillé. J'étais occupé à faire un rêve assez triste. Figurerons que ftiabitais Manchester, et que je descendais la rue escarpée d'Hay-Market pour aller à cette mesquine rotonde qu'on appelle la Bourse. J'accompagnais mon «oncle, sir Edmund, lequel, par parenUaèse, est mort et dévoré depuis cinq ans. Nous allions fonderune manufacture de silk-embroidery que je devais diriger; moi. Vous comprenez le degré de fièvre que donne un pareil cauchemar. Il pleuvait comme toujours. A Manchester, le soleil ne brille que par son absence. Je marchais à travers un brouillard humide et massif, ou, pour miexx dire, je nageais en marchant. A chaque pas, je soulevais avec mes mains le ciel anglais qui s'aplatis-' sait sur mon front. Devant moi courait miss Elmîna sur un suage de cachemire, brodé de rayons de soleil. Je me suis élancé pour la saisir, mats fai glissé sur le seuil gluant d'une vaste usine bâtie en forme d'éléphant, et doot la .cheminée était une trompe mobile de cent pieds de hauteur. La bouche de l'usine s'est ouverte comme un gouffre et a crié forward î Je ne siris réveillé en sursaut. Wùly atwe voix 4e tam-tam qui perce le sommeil jusqu'au rêve le plus profond.... Et tous, Lorédan, avezvous pris un peu de repos 1 !
— Oui, Edward. Je ne suis pas même complètement rév#illé.
— En effet, vos yeux ont du brouillard.... Vous a-t-ou dit où nous allions de ce pas?
— Au lac des Éléphants.
— Le diable me caresse, il n'y a pas un seul de ces noms sur la carte d'Afrique I Ce son* les Jonathen qui ont baptisé ton* ces lacs. Quel dommage qu'un si beau pays soit inhabile J Vraiment les hommes mitonnent tous les jours davantage. Il y a six mille ans qu'ils habitent ce globe, et il ne leur est jamais venu daos l'idée de faire une pointe de ce côté.
« On se marie en Finlande, en Islande, en Ecosse, en Norwège, en Suède, en Russie, en Laponie, avec des coiffures de neige et des chaussures de glaçon, et personne ne se marie dans ces délicieuses mes africaines, pleines d'arbres et de fleurs, bordées de lacs et de rivières; dans ces villes célestes auxquelles il ne manque rien que des maisons 1 Concevez vous que le monde ait vu naître des Xerxès, des Cambyse, des Attila, des Genseric, des ravageurs stupides, faisant du mal pour se désennuyer, et que jamais les rois et les empereurs ne se soient cotisés pour se donner l'immense distraction d'une croisade contre les mystères de cette Afrique? Il y aurait eu là de quoi amuser l'éternelle enfance de ce pauvre monde I L'artillerie découverte, il fallait partir, en Attila baptisé, avec cent mille hommes, et des pièces de canon, et des provisions énormes contre la soif et la famine. Il fallait attaquer l'Afrique inabordable, et faire une brèche dans eet horrible chaos de broussailles, de forêts d'airain , de roches de granit, de tissus de fer végétal, où mugissent, beuglent, sifflent tous les monstres de l'héritage de :' Noél #
<l £1 fallait livrer une bataille prodigieuse à ces armées de lions, d'éléphants, de panthères, qui, dans le partage
de Sem, Gham et Japhet, se sont donné la meilleure part du butin terrestre, sous prétexte qu'ils avaient d'énormes griffes et de longues dents ! Belle raison, ma foi ! raison de bétes fauves et qui pourtant a prévalu 1 les hommes se sont résignés à la neige, à la pluie, à l'humidité, à l'inhabitable enfin, et ils ont abandonné avec une générosité absurde le plus beau coin du globe à ces gens-là que nous appelons des animaux ! Au lieu d'accomplir ce magnifique travail, les hommes se sont divisés en Français, en Anglais, en Allemands, pour avoir le plaisir de se tirer des coups de canon à eux-mêmes et de se voler quelques arpents de plus de fange noire vers le Nord l « Ensuite, il y a des historiens qui nous racontent la série de ces batailles insipides, se ressemblant toutes, comme leurs feuilles de papier 1 Voilà de dignes amusements 1 Tuer des hommes par le fer, des vieillards par le désespoir, des enfants par la misère, des femmes par le deuil, le tout au profit du néant ! Au contraire, quels beaux bulletins de victoire nous aurions reçus d'une croisade en Afrique intérieure 1 Gomme il serait dévoré, le livre qui nous peindrait une armée d'Européens, cent mille gladiateurs se ruant' dans ce cirque tropical, courbant les forêts cortime des herbes sous la tempête de leur artillerie, assistant à l'agonie de tout un monde hérissé de griffes, de dents, de trompes, de crinières, et plein de bruits rauques et formidables, comme les entrailles d'un volcan 1 Oui, je serais joyeux de mourir demain, si je savais que cette merveilleuse campagne dût un jour s'accomplir. »
Edward jeta un regard oblique sur Lorédan, et il remarqua une expression inconnue dans toutes les lignes de son visage ; alors il ajouta sur un autre ton :
« Mon cher ami, vous voulez donc me condamner à un monologue perpétuel? vous me payez mes discours en monosyllabes : ce n'est pas généreux.
— Vous avez raison, Edward, dit Lorédan avec un sourire menteur; mais que voulez-vous? je suis ainsi fait.... Ce bois me rend triste.... J'aimerais mieux le boulevard des Italiens.
— A la bonne heure ! voilà un accès de bonne humeur !
— Edward, je vous avoue que tantôt vous m'ayez attristé.
— Moi, Lorédan, moi, je vous ai attristé! moi la gaietér faite homme! la joie incarnée! Il me semble que ces arbres me saluent en riant, lorsque je passe; il me semble que le soleil me cherche à travers cette verdure pour rayonner dans l'azur! Ah! Lorédan, vous êtes injuste ou aveugle.
— Oui, Edward ; tantôt, en finissant ce que vous appelez votre monologue, votre figure prenait, à votre insu, une teinte de mélancolie à ces mots sortis de votre bouche : Je serais joyeux de mourir demain!... J'ai cru voir briller dans vos yeux la lueur sinistre d'un pressentiment. »
Sir Edward s'arrêta en regardant fixement son ami avec des yeux qui traversèrent le cœur qu'ils interrogeaient.
a Taisez-vous, Lorédan ! dit-il à voix basse; vous n'êtes pas assez vieux pour être rusé; vous n'avez rien vu luire dans mes yeux; je suis sûr de ma figure, elle ne me trahit jamais; je l'ai habituée à un repos éternel. Vous avez recueilli quelque chose dans l'air; il y a des échos d'airain dans ce pays de mystères; vous avez un secret au bord des lèvres, un secret d'honneur que vous ne pouvez et ne devez même pas raconter à moi, qui le sais comme vous.
— Un secret d'honneur! dit Lorédan, l'œil fixe et brumeux de surprise. Un secret d'honneur!... Non, Edward.... non, je vous le jure.... je n'ai point de secret qui puisse compromettre votre loyauté....
— Et pourquoi donc voua êtes-vous arrêté à une phrase d'une vulgarité proverbiale comme celle-ci : Je servie joyeux de mourir demain? C'est une façon de parler en usage partout, et qui devait vous étonner ici moins qu'ailleurs. Ne sommes-nous pas en face de bt mort? Ne sommes-nous pas engagés dans une chasse terrible, dont le résultat nous est inconnu ? Et puis, ne vous ai-je pas dit cent fois que je regarde toujours la journée présente comme ma dernière, que je crois mourir quand je m'endortfà la nuit; que je crois ressusciter à mon réveil?
c Lorédan, votre silence parle quand vous vous taises : votre noble visage ne sait pas mentir. J'assiste aux efforts que vous faites pour me dérober votre agitation intérieure, qui couvre votre front de pâleur et vitrifie vos yeui.... Vous savez quelque chose de sinistre et qui tremble sur vos lèvres.... Eh bienl Lorédan, mon ami, gardez votre secret; cherchez le coin le plus profond de votre âme pour l'ensevelir. Ma vie et mon honneur sont dans ce secret. Le vent du lac vous a transmis un mot; je l'ai compris, moi.... mais le sauvage interpréterait autrement la chose : il me croirait infidèle à un serment solennel.
« Dieu m'est témoin que j'ai fait, au contraire, tous mes efforts pour vous tromper sur l'état de mon âme; que je vous ai développé un long plan d'invasion dans l'Afrique inhabitable, pour vous donner le change sur ma situation. Votre honneur est lié au mien. Non-seulement vous devez tout ignorer, mais vous devez faire plus» Il faut montrer à Willy un visage calme et empreint d'une bienveillance amicale ;. il faut lui parler avec cette tranquillité d'organe qui ne fait soupçonner aucune préoccupation ; enfin, il faut être aujourd'hui et demain ce que vous étiez hier.... A ces conditions, Lorédan, je consens à ne pas appuyer la bouche de ce pistolet sur mon front| en pressant la détente avec ce doigt I >
Sir Edward posa sa mai» sur le pommeau d'un pistolet.
Lorédan, bouleversé par trop de mystères impénétrables, ne sortit de sa stupeur qu'en entendant la menace que sir Edward proférait contre lui-même. Cette dernière phrase lui fit oublier tout, et lai commanda de ne rien approfondir; il saisit avec vivacité la main gauche de son ami en lui disant :
c Edward, je serai ce que j'étais hier; je vous le jure sur l'honneur. *
Au même instant, sir Edward reprit son humeur habituelle.
« Merci, Lorédan, dit-il; nous nous sommes un peu décomposés au physique et au moral dans cette scène. . . Voici Nizam et Willy qui se replient vers nous... Attention.. . . Ah ! j'allais oublier de raffermir dans ma ceinture mes vers sur le portrait du lion... N'égarons pas cette feulta ëe papier..,, elie est précieuse, puisque je la destine à miss Elmina... Le mouvement de ma main tantôt l'avait dérangée.. -.. Lorédan, permettes-moi de vous éprouver y bien que je ne doute pas de votre fermeté,*... Q faut que vous répondiez avec votre plus gracieux sourire à ma demande. Cela me donnera la mesure de votre conduite devant Willy... Écoute*... J'ai mis cette feuille de papier, là en évidence, afin qu'elle frappe les yeux. Si je meurs demain, vous prendrez ce petit manuscrit, destiné, comme vous savez, à miss Elmina; seulement vous le lirez, une seule fois, avec attention, pour voir rfil n'y a pas d'erreur en histoire naturelle. Miss Elmina ne plaisante pas sur le chapitre de» lions.... Répondezmoi, Lorédan.
— Toutes vos intentions seront remplies, Edward, mais il faut espérer. ..
— N'espérez rien. Attention à votre visage! voilà notre Willy
i— Edward, on peut sourire au tombeau : regardez- moi.
— C'est bien; continuez. »
La situation était si étrange que Lorédan était obligé de se transformer.
Dans ce conflit de mystères accablants, il n'y avait qu'une chose clairement exprimée, et celle-là disparaissait dans le tourbillon du moment :
Rita ne vous aime pas, et ne vous aimera jamais.
D'abord ces mots avaient brillé aux yeux de Lorédan comme autant de coups de foudre, mais une lueur de ré* flexion avait modifié le caractère alarmant de cette phrase écrite. Comment sir Edward pouvait-il affirmer cela? Sur quoi se fondait-il en hasardant cette prédiction pour le compte d'une jeune fille? Et puis, s'il fallait, à toute extrémité, admettre l'indifférence ou la froideur de la divine créole, il épouserait, comme l'ont fait tant d'autres, une femme résignée par devoir, et qui donnerait ensuite à son mari, après le mariage, tout l'amour qu'elle lui 'avait refusé avant.
Phénomène assez vulgaire en Europe. Dans le délire de la passion du cœur et des sens, on éprouve une douleur si cuisante, si intolérable, à l'idée que la femme aimée vous échappe, que le moindre argument lénitif donne des intermèdes de consolation.
Nizam et Willy , devançant les autres chasseurs , avaient atteint les limites du bois, et ils revenaient sur leurs pas pour donner quelques instructions nouvelles déterminées par un incident inexplicable.
« Voici bientôt la nuit, dit aux chasseurs Nizam, qui parlait en chef, conformément aux intentions de Willy, nous attendrons ici. le coucher des premières étoiles. Personne ne peut franchir les derniers arbres qui nous séparent de la plaine et se montrer à découvert. Pendant toute la durée de la nuit prochaine, le silence le plus absolu est recommandé... Maintenant, sir Edward»
et monsieur de Gessin, si vous voulez vous essayer de loin aux émotions de la chasse, suivez-moi et ne me devancez jamais d'un pouce. Lavez vos mains, vos visages, vos cheveux dans ces eaux vives, et parfumez-vous avec les aromates qui abondent ici. L'éléphant jouit d'un odorat merveilleux, ce qui n'est pas étonnant, puisque son nez est une trompe ; il flaire à mille pas la sueur dû l'homme ; il faut donc le dépister pour lui arracher ses dents. »
Cette toilette de chasse à l'éléphant étant terminée entre des ruisseaux et des massifs d'aromates, les chasseurs s'avancèrent jusqu'aux derniers rangs d'arbres. A travers les éclaircies çà et là ménagées par la nature, on distinguait très-bien la vaste plaine qui se déroulait vers le nord. La végétation de haute futaie avait disparu subitement, comme par un de* ces caprices de la nature africaine. Le sol était jonché, avec un luxe incroyable, de tous les arbustes aimés du soleil.
Les genêts, les cactus, les cityses, les euphorbes, les tiges d'aloès, confondaient leurs nuances et ressemblaient de loin à un immense tapis de Perse, jeté, entre les montagnes et les bois, sous les pieds du monarque géant de ce désert.
Nizam frappa sur l'épaule de sir Edward, et allongeant son bras dans une éclaircie de verdure, arrondie comme un verre d'optique, il fit la pantomime qui signifie : Regardez!
Tous les chasseurs cherchèrent un point de vue favorable et suivirent le signe indicateur de Nizam.
A l'extrémité de la plaine, au pied d'une montagne nue et bouleversée comme si une commotion terrestre l'eût brisée en un million de fragments, on voyait passer, au-dessus des arbustes, une ombre lourde, assez semblable à un ange gris descendu de la montagne, et roulant sur les buissons.
154 LA FLORIDB
Willy se rapprocha de sir Edward, et lui adressant la parole avec une intention bien connue de tous deux : € Sir Edward, lui dit-il, connaissez-vous ce gibier-là?
— J'en ai mangé à Tranquebar, monsieur Willy, dit sir Edward en riant avec un naturel exquis.
- Ahl c'est un éléphant superbe, dit Nizam; j'estime ses défenses cent cinquante livres.
— Le voyez-vous bien, monsieur de Gessin? dit
Willy.
— Comment! si je le vois! dit Lorédan; je vois même le bengali qui vole sur son oreille. ,
— Très-bien, Lorédan ! dit Edward à l'oreille de son
ami.
— Mais expliquez-moi cela, Nizam, dit Lorédan : qu'avez-vous donc trouvé de si extraordinaire dans l'apparition de cet éléphant? Ne sommes-nous pas sur les terres de ces animaux?
— Monsieur de Gessin, dit Nizam, avez-vous étudié les mœurs de ces hommes à trompe?
— Jamais, Nizam; les autres ont absorbé tous mes loisirs d'observation ; je n'ai pas eu le temps de remonter plus haut.
— Très bien, dit Edward.
— Ah! monsieur de Gessin,. dit Nizam, si vous aràez étudié les éléphants, vous séries aussi embarrassé que moi à cette heure.
— Voyons, expliquez-vous , Nizam , cela nous amusera.
— Eh bien ! écoutes. Cet éléphant est incompréhensible; je ne le devine pas. Il faut ce qu'un éléphant n'a jamais fait. D'abord, Û tient la plaine un peu avant le coucher du soleil. Nous savons que les éléphants aiment voir le soleil à son lever; on dit même qu'ils adorent cet astre comme des païens. Mais le coucher du soleil les rend tristes; ils ont peur de la nuit, à cause des lions et
des précipices, Aussi rentrent-ils do bonne heure dans leur ménage avec leurs femme» et leur» enfants. Ils ont des vallées étroites, des gorges de montagnes, des plateau de recher ©à ib dorment debout au heures de rapine et de carnage. Ce sont d'honnêtes pères de famille qui ne se laissent jamais surprendre pat la nuit hors de la maison. Yoici donc tm éléphant qui se promène en rase campagne avec la gravité d'un bonze. On dirait qu'il compte ses pas; lorsqu'il en a fait mille d'orient en occident, il les refait d'occident en orient. On «retrait qu'il garde la montagne. Si un homme affectait une habitude inusitée chez les humains, on n'y prendrait pas garde. Chez le» animaux, c'est bien différent; comme ils sont nés pour ne rien inventer, dès que les plus intelligents inventent quelque chose, il y a de l'extraordinaire, à coup sûr, dans les environs* Souvent j'ai deviné ces énigmes; aujourd'hui mon esprit est en défaut. Sir Edward, voue qui avez, vu tant de chasses auï Indes, aidezmoi un peu pour découvrir le secret de cet éléphant
— Nisam, dit sir Edward avec un dandysme charmant, il faut atter le demander à lui-même son secret, et nous laisserons parler nos carabines; n'est-ce pas, monsieur WUlyl
— Cela viendra, sir Edward, dit Willj.
— Oui, dit Nizara, cela viendra; mais comme chef de la chasse, je ne donnerai l'ordre de départ qu'aprèsavoir deviné mon éléphant, ici font est sérieux* Il faut garder sa vie et prendre de l'ivoire. Nous avancerons quand j'y verni plus clair; la nuit est langue, et j'ai beaucoup de temps pour réfléchir,...* »
▲ ces mois Nizam fit m salut de In main au seteil couchant, et s'étendit dans une akftve de mimosas.
Les chasseurs, invités au silence par la nuit subitement tombée, imitèrent leur chef, le serviteur Nizam.
156 hk FLORIDE
Il n'y eut plus que ces mots prononcés à voix basse :
g A demain, sir Edward.
— À demain. »
En certaines circonstances, les mots les plus vulgaires et les plus simples ont une terrible signification.
Aux premières teintes pâles qui se dessinèrent dans les constellations de l'Orient, les chasseurs sortirent du bois.
Willy avait indiqué les dispositions de l'attaque à Nizam, lequel ne demandait pas mieux que de lui obéir quelquefois, dans un cas de stratégie sans importance à ses yeux.
Les chasseurs s'avançaient en deux bandes disposées en forme de V, échelonnées chacune, d'homme à homme, à la distance de soixante pas.
Nizam marchait le dernier pour diriger les deux ailes dont il était le pivot. Willy s'était placé à la gauche du Y, et il avait invité sir Edward à lui servir de pendant parallèle sur la pointe droite, avec une lacune intermédiaire d'un quart de portée de carabine. Le terrain, hérissé d'arbustes et de plantes grasses et épineuses, ralentissait la marche des chasseurs dans les ténèbres; mais au lever du soleil, on avança plus rapidement. Rien n'était changé dans le paysage de la veille. À droite et à gauche, les bois encadraient la plaine. L'horizon du nord s'attristait encore de sa montagne grise, nue, taillée en pièces comme un chantier de géants; et aux limites de la végétation, la même forme vivante, découverte avant la nuit, se transportait plutôt qu'elle ne marchait à travers des quartiers de roche de sa nuance et de massifs de cactus, d'euphorbes et de genêts.
Nizam plaça son petit doigt sur la lèvre inférieure et imita le prélude du chant du bengali qui se réveille sur la cime du Tanamaram. /
A ce signal, les chasseurs s'arrêtèrent. Le serviteur
Indien, roi du désert, se courba sous les feuilles des arbustes, et se donnant la taille et la pose écartelée de Vishnou incarné en nain, il courut avec l'agilité d'un lézard jusqu'aux pieds de Willy.
Le sauvage fils de Jonathen mit son oreille droite sur les lèvres de Nizam, qui lui dit :
« Maître, si cet éléphant n'est pas magicien ou fou,
il y a quelque grand danger dans les environs. Je n'ai rien vu de semblable dans ma vie. L'animal s'est promené toute la nuit à la même place, comme le fakir Tody devant la pagode des cendres de Ravana. Cela tue mon esprit. Maître, il ne faut pas que celte sentinelle rentre au camp. Maître, votre œil n'a jamais égaré une balle; il arrêterait dans l'air l'aile du colibri-, il ne manquera pas cette fois l'oreille du plus beau des éléphants. Notre chasse dépend de ce premier coup.
— C'est entendu, Nizam, dit Willy sur un ton bas et voilé par une émotion extraordinaire. Maintenant, éloignez-vous, et comptez sur le double canon de ma carabine.
— Maître, vous ne tirerez pas deux fois, j'en suis sûr.
— Peut-être, Nizam. »
Le serviteur jeta un regard de surprise sur le visage pâle de Willy, et, quoique chef, il obéit au signe de son jeune maître, qui lui ordonnait de se retirer promptement.
L'organe, la pâleur et le signe de Willy parurent fort mystérieux à Nizam.
Les deux lignes de chasseurs se remirent en marche, en s'élargissant à chaque pas vers les deux extrémités, à mesure qu'elles s'approchaient de l'éléphant mystérieux.
La carabine à deux coups de Willy s'abattit au niveau des arbustes, de manière à dérober sa direction.
Quatre coups de feu retentirent presque en même temps.
Après le quatrième, sir Edward, qui dépassait d< la hauteur de son? buste les massif* de genêts, se bais» pour ramasser soit chapeau de paille, emporté par une balle; mais les autres chasseurs ne refuar quêtent paseèt incident : tons les yeux étaient fixé* sur l'éléptautet sur Willy. Nizam s'écria :
a Je ne reconnais plus notre Wlly; ses deux coups se sont perdus! Hourra pour sir Edward I les siens ont porté, mais sur la cuirasse du ces. »
Sir Edward et Lorédan s'élancèrent par-dessus le* arbustes pour secourir Willy, sur lequel se ruait l'éléphant avec une agilité surpremwle.Lorédans'arrêtait à chaque élan pour ajuster une balle à l'oreille de l'animal-, mais Willy et le colosse étant sur k même ligue visuelle, le doigt n'osait presser la détente. La même crainte retenait les autres chasseurs;
Sir Edward, le pistolet au poing, criait ;
€ Ne tirez pas i il fient tuer l'éléphant, cornue fit Éléatard Maehabée à la bataille de Modsnl »
Willy, à dix pas du monstre, poussa un cri et laissa tomber ses armes. Nizam, d'un* voix de tonnerre, fit entendre ces mots :
c Arrêtez-vous tous! »
Les jeunes sauvages obéirent à l'ordre du chef iadiea.
Sir Edward et Lorédan, dominés par leur ardeur» n'entendirent pas le cri de Nizam, et continuèrent de bondir, avec des effort» surhumain», par-dessus les broussailles de la plaine. Une pâleur mortelle contrit subitement leur» visages, car ce qu'ils aperçurent donnait la terreur.
L'éléphant saisit avec sa trompe le jeune Willy ; le
balançant sur sa tète, comme un chalumeau de riz, il
le plaça légèrement sur son cou, en élevant ses larges
oreilles, qui servirent de peint d'appui aux mains du
chasseur.
LA PLORIDB 159
En un instant tout cela fut fait .
Sir Edward et Lorédan n'étaient plus qu'à la distance de douze élans, et ils entendirent, avec une surprise inexprimable, ce cri de Willy :
Arrière, chasseurs, ne tirez pas!
Disant ces mot», le fils de Jonathen fendait Pair, assis aux deux bords d'un précipice vivant, avec l'assurance et l'aplomb d'un cavalier habitué à cette équitation for* midable. Lorédan et sir Edward, immobiles sur la place où la voix de Willy les «fait cloués, suivaient d'un œil sfupide la plus étrange des courses au clocher.
Le quadrupède géant se dirigeait vers l'horizon du midi avec l'intelligence d'un voyageur qui sait son chemin ; il eut bientôt franchi la plaine, et nos chasseurs le tirent disparaître dans le lointain, sous la voûte du bois de mimosas, comme un aérostat entraînant sur son dôme un intrépide aéronaute.
c On a beau vouloir ne s'étonner de rien, dit sir Edward en rajustant sa toilette à chaque phrase, et en essuyant son front et ses cheveux ruisselants de sueur, j'avoue que, cette fois, il y a de quoi s'étonner, quand même on serait lord BobngbreLel La vie voua joue de ces tours-là.. .. Reprenez haleine, Lorédan.*.. respirez avant de parler.... Vous alliez vous précipiter sous le ventre de l'éléphant, n'est-ce pas, Lorédan?.... C'était mon intention aussi ... La Bible a tout prévu.... Je songeais à l'éléphant d'Antiochus Eupator, tué par le même procédé. Voilà un beau début de chasse l... C es* l'éléphant qui chasse l'homme.... Avant la fin du jour, nous serons tous cornacs malgré nous.... Je veux noter ce fait pour le publier à Londres, s'il me prend fantaisie quelque jour de me refaire savant.... Bon l voici Nizam et les autres qui viennent nous rejoindre.... Attendonsles.... Nizam nous donnera une explication.... il explique tout, lui.... Quelle accablante chaleur!... Lorédan, je
n'ai rien vu de semblable dans Y Histoire naturelle de Saavers.... Buffon mentionne-t-il ce genre de chasse à son chapitre Eléphant? Vous regardez mon chapeau, Lorédan?. .. Il s'est accroché à l'épine d'un cactus, et le voilà troué....
— On dirait le trou d'une balle, Edward....
— Ah! mon ami, les éléphants sont capables de tout. Il était peut être armé d'une carabine, celui-là. »
Nizam arriva sur ces mots, à la tête des autres chasseurs; son visage était assez calme, et sir Edward, qui était enfin arrivé au jour des surprises, ne comprit pas cette attitude calme du serviteur indien après la catastrophe de Willy.
« Sir Edward, dit Nizam en saluant par un geste respectueux, vous avez tiré deux balles superbes; j'ai vu trembler deux fois l'oreille gauche de la bête. Vous avez effleuré Tépiderme vulnérable. Mais Willy a été fort heureusement maladroit aujourd'hui ; sa main a tremblé. Quel désespoir s'il avait eu son coup d'œil d'habitude 1 il ne se serait pas consolé....
— Boni dit sir Edward, l'énigme se complique. La journée commence bien.... Vous dites donc, Nizam, que Willy ne se serait pas consolé s'il eût tué cet animal ?
— Vous n'avez donc pas compris cette scène, sir Edward?
— Je vous attendais, Nizam, pour l'explication.
— Elle est bien simple, sir Edward. L'autre jour, ne vous ai-je pas raconté l'histoire de notre pauvre Jémidar, l'éléphant de miss Elmina?
— Ah! j'y suis, maintenant, ou à peu près....
— C'est notre Jémidar qui a reconnu Willy et qui l'emporte à la Floride.
— Nizam, la scène me paraît encore plus inexplicable après votre explication.
— Comment, sir Edward?
— Voici : votre Jémidar, vous l'avez cru mort et inhumé au cimetière de ses ancêtres; il est ressuscité. A la rigueur, cela se conçoit.... mais je ne conçois pas que cet éléphant se promène ainsi, nuit et jour, en broutant le cytise, avec cette mélancolie de veuvage qui n'a point d'exemple chez les humains. Au reste, sa douleur ne l'a pas maigri.
— Eh I sir Edward, vous connaissez mieux les tigres que les éléphants! Dans une heure, vous comprendrez Jémidar comme je l'ai déjà compris.... Regardez cette montagne nue et sablonneuse dans tous ses creux. C'est la pointe d'une longue chaîne qui coupe deux vallons sans fin. Les lions et les éléphants se sont partagés, comme à l'amiable, ces deux domaines. Il faut bien que chacun vive. Les lions occupent les solitudes de l'ouest, dans le voisinage des forêts et des lacs où passent les gazelles; les éléphants, animaux sobres, se contentent des pâturages de l'est. Il y a bien çà et là quelques duels isolés entre les mauvaises têtes des deux nations ; on trouve des gens hargneux partout; mais l'immense majorité de ces quadrupèdes a du bon sens, et, en général, la trompe respecte la griffé. Cependant cette région de Test n'a pas toujours été le domaine des éléphants ; il y a eu une émigration qui remonte aux chasses d& l'aîné des Jonalhen. Voyez-vous à gauche, sir Edward, cette crête grise, à l'horizon, par-dessus les arbres? C'était là que les éléphants vivaient en famille, depuis la création du monde, peut-être. La voix de l'homme et les coups de carabine leur ont fait déserter cette zone. L'aîné des Jonathena pénétré jusque-là. Quelques éléphants d'humeur insociable ont seuls persisté à garder leur ancien pays, où ils livrent des combats acharnés aux bêtes fauves. Dans nos chasses nous ne comptons que sur ces individus isolés de la grande famille, espèces de philosophes qui s'éloignent de la société. Les grands animaux res-
402 hk FU>RIM
semblent an arfcre»: **P^J^JïA énoncent le troupe» ou la forêt. Notre M^fJ doue allé rejoindre sa grande fcmiUe, ^ »»£ Vouest, du côté de cette crête grise, mai» *ers le*»*»*
de notre éléphant, le favori de la belle n™J*T+ lorsqo'il a vu arriver Neptanio, se» «^.^ "jf ^Sears de la maison, qu'il a flairés de Uni *££ uns. Jémidar ne pouvait pas, en conscience, ***»?" avec les siens; il ne voulait ni faire de mal aux chaflse«w de la Floride, ni être tué par eux- Suive* bien, sir iwward, le raisonnement de la bête. Alors Jémadar a pm un bon parti : il a quitté sa famille et sa montagne, et il s'est retiré à l'écart, de ce côté. Tout cela, par pareilthèse, n'annonce rien de bon pour Neptunio et noséclaireurs. C'est la faute de M. Willy, <|ui, Vautre soir, a donné un ordre au lieu d'un autre, dan* une distraction que je ne puis m' expliquer.... Maintenait, me dires" vous, pourquoi Jémidar s'est-il promené un jour et une nuit à la même place, au lieu de chercher quelque abri dans ces rochers ou dans ces bois?
c Cela s'explique encore. Un éléphant n'agit qu'avec une idée. Jémidar a compris que tous les chasseurs n'étaient pas avec Neptunio; il a été frappé surtout de l'absence de ses meilleurs amis, Wiliy et miss Ëlmina. H es* donc venu se placer en évidence sur la route de chassa en nous supposant, par malheur, plus d'intelligence que nous n'en avons. La pauvre bête nou3 faisait l'honnetf de croire que nous le reconnaîtrions de près, puisqu'elle nous reconnaissait de loin. En récompense, Jémidar a reçu vos deux balles, sir Edward, et ce-n'est que par miracle qu'il a échappé à la carabine toujours mortelle fc notre Willy. »r Edward, ce n'eut pas tout, wici le plu» essentiel pew nous. Jémidar, en emportant Willy à la
Floride , nous donne un avertissement. Il y a autotfr de nous un danger extraordinaire; Neptunio et les éelairenrs ont déjà péri peut-être, ou s'ils ment encore, iln ont besoin de notre assistance. 8rr Edward, et tous, monsieur de Gessin, si vous êtes remis de cette course brûlante, nous irons où notre devoir nous dit d'aller.
— Allons! dit sir Edward, qui rechargeait sa carabine.
— Allons ! » dit Lorédan avec une voix d'écho. Nkam se mit à la tête de la petite troupe et se dirigea
vers la montagne. Les chasseurs suivirent leur guide au pas de course. Un large ruban de sable séparait la végétation de la plaine et la stérilité de la montagne, Nizam reconnut quelques vestiges de pieds nus dans les endroits abrités, mais il garda pour lui cette découverte. La montagne, qui, vue de loin, dissimulait ses horreurs, se révéla soudainement dans toute sa majesté sauvage. Les lignes déliées devinrent de profonds ravins; les petites taches noires se changèrent en précipices, les cailloux en blocs de Titans. Il fallut gravir ces énormes assises, qui ressemblaient aux ruines de l'escalier du ciel, au milieu de l'éblouissante brume tissne par le soleil africain.
Les chasseurs n'avaient plus que trois rangs d assises à franchir pour atteindre le sommet de la montagne, lorsqu'un fracas, inoftf dans ces solitudes, retentit avec un prolongement sonore, entre deux horizons d'échos.
c Os sont là! » s'écria Nizam.
Et il s'élança sur le plateau culminant avec l'agilité d'un chamois.
Du haut de cette pyramide naturelle, on découvrait une campagne où le Créateur semblait avoir épuisé ses tableaux de désolation et de grâce, de vie et de mort
C'était un mélange de verdure vigoureuse, de roches
insurgées, de lacs éblouissants, de collines de fleurs, de montagnes à pic, de petites rivières perdues en cataractes dans des gouffres ténébreux. A Test, deux montagnes, violemment divisées par une convulsion volcanique, laissaient voir l'Océan d'Arabie aux limites de l'horizon.
Mais ce ne fut pas cette nature prodigieuse qui étonna les chasseurs. Ce pays charmant et formidable n'obtint pas un seul regard.
Les yeux de tous se fixèrent sur un nuage de fumée qui s'élevait au milieu des roches, au bas du versant septentrional. La plus vulgaire des choses de ce monde, un peu de fumée, était un spectacle effrayant au centre de ces solitudes. Nizam et ses chasseurs avaient compris ce signal de détresse, et ils se penchaient sur l'abîme, de l'autre côté de la montagne gravie, pour découvrir, à travers gouffres, ravins et précipices, Pavant-garde des chasseurs en péril.
Une nouvelle détonation d'armes était attendue au sommet de la montagne pour déterminer sur un point précis la descente de Nizam.
Hais ce dernier appel d'agonie ne montait pas des profondeurs de l'abîme ; c'était comme le silence du navire en détresse qui n'a plus de cris à jeter au rivage, et qui sombre après avoir tout épuisé. Il était imprudent de quitter le sommet de la montagne et de s'aventurer, à tâtons, sur les ruines colossales de l'escalier du nord ; car Nizam et ses chasseurs, une fois engagés dans les hasards de cette pente, "n'avaient aucun point de reconnaissance à consulter pour établir une direction salutaire.
Après les premiers pas essayés sur cette échelle en débris, tout allait disparaître, arbres, plaines, horizons : les yeux, les mains et les pieds ne devaient plus rencontrer que les pics gigantesques des assises, sur
cette horrible montagne, qu'un volcan lança autrefois vers le ciel et qui retomba comme une grêle de blocs de granit.
Et puis, lorsque les chances fatales attachées à cette descente seraient trop tard reconnues, dans ce labyrinthe aérien de précipices, comment remonter vers le sommet par des sentiers d'abîmes ? On s'exposait à découvrir la réalité matérielle de ces horribles rêves, où le désespoir n'aplus d'issue et se débat convulsivement sous les voûtes d'un défilé de bronze, qui s'abaisse sur le front, étreint la poitrine, supprime le regard dans les yeux et la respiration dans le cœur.
Nizam sondait, d'un coup d'œil perpendiculaire, les mystères de ces abîmes où des créatures humaines étaient ensevelies, mortes ou vivantes ; et quand le dernier flocon de fumée s'évanouit, il lui sembla que le lil conducteur de ce labyrinthe échappait à ses mains.
Sir Edward, de peur de troubler Nizam dans ses méditations, s'était retiré à l'écart, et dessinait un coin du paysage immense qui s'arrondissait autour d'eux.
Lorédan inclinait sa tête sur le travail de son ami ; mais ses regards, contrariant l'attitude du front, traversaient vingt lieues de désert pour envoyer une pensée au bienheureux horizon de ses amours.
En dessinant, sir Edward échangeait, par intervalles, quelques paroles avec Lorédan :
« N'aimez- vous pas à dessiner un paysage vierge, Lorédan ?
— Oui, Edward ; mais ici, non.
— Et pourquoi pas? L'atelier est beau et bien éclairé. Le paysage pose admirablement et avec un calme qui provoque le crayou. Pas un brin d'herbe ne remue. Cette nature semble me sourire avec une pudeur virginale, comme une jeune fille qui voit faire son portrait pour la première fois.
— Saveg-vous, Edward, que Nizam me parait bien
soucieux?
— Oh! ne vous mettez point en peine de Nizam*, il s'échapperait de l'enfer— Lorédan, xette crête grise, dont Nizam parlait ce matin, est d'un superbe effet d'horizon ; elle se découpe si bien entre l'azur doré du ciel et la verdure des arbres !.., J'ai choisi ce point de vue pour l'offrir à miss Elmina ; elle me saura gré de ce cadeau, j'en suis sûr : c'est là que son intrépide père a posé les colonnes d'Hercule du chasseur africain,..* Je veux aussi exposer ce paysage à la galerie nationale de Charing-Cross, avec ce titre : Ancien royaume de* éléphant*.,., Nous verrons ce qu'en dira Sembla dans son Quarterly-Rewiew.
— Edward, mon ami, regardez Nizam ; U appuie son front sur sa main. . ., il cherche une idée,...
— Lorédan, vous êtes un homme de peu de foi, comme dit la Bible, Écoutez : U y a en ce moment, dans les villes, des misérables bien riches, bien vêtus, bien logés, bien nourris, qui commettent des crimes pour tuer le temps, des crimes anonymes et savamment exécutés. Ce soir, ces hommes s'endormiront, et un coup de foudre ne les écrasera pas la nuit prochaine, ni demain, ni après-demain. Voulez-vous que Dieu vous traite plus sévèrement, et qu'il nous écrase ici entre deux blocs de pierres ou d'éléphants, nous qui ne faisons de mal à personne, et qui dépensons tant de pas et de sueurs pour applaudir une page inédite des œuvres de Dieu !.... Rassurez-vous, Lorédan; nous avons échappé au feu, àl'eau, à la rivière, à la plaine ; nous échapperons à la montagne ; nous sommes plus près du ciel, cette fois, et le ciel viendra en aide à ses voisins. »
U«6 nouvelle décharge d'armes A feu reteutit dans les abîmes, et Nizam poussa un cri de joie. De larges flocons de fumée s'élevèrent avec lenteur, se cetoianl d'iris
Lk FLORIDE 467
et d'or aux rayon* du soleil. Nisam, cette fois, nota d'un coup d'œil exact les assises saillantes qui dérobaient sans doute les chasseurs de Neptunio, en ne laissant monter que la fumée de leurs carabines par des «rêvasses noire»semblables à des cheminées de Cjclopes, et lorsque l'intelligent Indien eut posé pour ainsi dire un jalon idéa. sur cbaque assise du sentier abrupt qu'il allait des» cendre, il assembla ses chasseurs et leur dit ;
c Écoutez-moi bien, mes compagnons, je «aie des» cendre le premier; quand voua me verres arrivé sur ce rocher saillant, moitié à Nombre, moitié au soleil, et après lequel on ne voit plus rien, si je fais ce signe avec la main : venez, un 4e vons se détachera et viendra me joindre ; un second chasseur ne descendra qu'après le même signe que lui fera le premier; ainsi pour le troisième, le quatrième, jusqu'au dernier de tons. Si les signes étaient suspendus, ce serait une preuve que la descente serait reconnue impraticable, ou que le retour à ce sommet serait impossible. Je recommande la plus grande prudence. Je sonderai le terftin, et chacun de vous marchera dans mes pieds. Songeons que, là-bas, d'autres compagnons nous appellent, et qu'Us se trouvent dans un péril qui n'a pas de nom, puisqu'il m'est im • possible de le deviner. »
Un murmure d'approbation accueillit les paroles de Nizam. Edward serra son croquis de paysage et son desk avec le soin le plus minutieux, et s'avançant vers le chef de la chasse :
c Votre plan est bon, dit-il, mon brave Nizam, et je vous ordonne de réordonner de descendre après vous. Songes que je suis Anglais, et que vous deses cette faveur ii un compatriote, a
Nizam fit un signe respectueux d'approbation.
« Maintenant, Nizam, dites-moi, poursuivît sir Edward, il paraît que vous n'avez jamais suivi ce chemin
de précipices, dans vos chasses précédentes? Permettezmoi cette observation : était-il bien nécessaire de monter jusqu'ici, pour ne pas pouvoir ensuite descendre là-bas?
— Sir Edward, dit Nizam, cette montagne est notre chemin d'habitude pour aller au lac des Éléphants. Lorsque nous arrivons ici, nous nous dirigeons à gauche, et nous descendons, par une pente assez facile, dans une vallée où nous faisions autrefois de bonnes chasses. Aujourd'hui, \ious sommes obligés d'abandonner le sentier de gauche, parce que des coups de carabine nous appellent là-bas. Il nous faudrait un jour de marche pour tourner la montagne, à l'ouest, et arriver là-bas, comme ont fait Neptunio et nos éclaireurs. Hais le péril est pressant; il faut tomber par la ligne la plus courte, et nous montrer à nos amis en péril. »
Nizam s'élança d'assise en assise avec la vigueur et l'agilité de l'Indien qui a, dès l'enfance, habitué ses pieds nus à se cramponner comme des griffes aux aspérités des roches. En un clin d'œil, il arriva sur le dernier gradin suspendu et saillant, qui paraissait devoir être le sommet d'un précipice taillé à pic.
Debout sur ce piédestal mobile, Nizam se pencha en ayant, comme un aigle qui va s'envoler du seuil de son aire, et, se retournant vers les chasseurs, il fit le signe convenu. Sir Edward raffermit sa carabine, ses pistolets, son léger bagage de chasseur, et suivit les traces de Nizam, qui venait de disparaître pour atteindre sa seconde station. Lorédan remplaça sir Edward, et les jeunes sauvages makidas se succédèrent de signaux en signaux. °
siiLYiï. 08 ,? * 'f d r 8ert d ' ab,mes ^^ent, en le gros- Si T": * frac ? s des P ierres vol&nux, chassées sous les pieds et les mains des chasseurs, et boutfSant de tous cotés dans des bouAi-m Mrara :'j oouaissant de granit. gouures, comme des cataractes
Nizam s'était arrêté dans le voisinage des régions de la plaine, sur un piédestal qui dominait une petite vallée et une colline, ou, pour mieux dire, un amas énorme de pierres colossales, dont l'aspect figurait assez bien le vieux temple de Mawalïbouram, qui est aujourd'hui une colline formée avec les ruines des Sept Pagodes, nom qu'elle porte sur la carte des navigateurs.
Nizam, dont l'imagination indienne trouvait partout des comparaisons, ne laissa pas échapper celle-ci, et il la trouva encore plus exacte en apercevant des statues humaines incrustées çà et là dans les crevasses des ruines, et au bas de la colline les formes gigantesques des animaux sacrés, rappelant de loin par leur structure le bœuf Nandy ou l'éléphant Iravalti.
Ces simulacres ne gardèrent pas longtemps leur immobilité. Nizam vit les statues s'agiter dans leurs niches, et des cris humains, auxquels mille échos donnèrent un accent formidable, sortirent des flancs de la colline et firent mouvoir sur leurs supports épais les éléphants placés comme des sentinelles au pied de ce temple de ruines. L'affreuse réalité se découvrit aux yeux de Nizam. Neptunio et ses quatre éclaireurs, aventurés étourdiment vers l'ouest, au milieu d'une forêt d'herbes de Guinée et de cannes à sucre où le troupeau d'éléphants prenait un large repas, avaient reculé devant des forces trop supérieures, et les chasseurs, poursuivis par le redoutable gibier, s'étaient réfugiés sur cette colline de débris, où les dents et les trompes ne pouvaient les atteindre. Les éléphants, arrivés au paroxysme de leur puissante colère contre des pygmées qui osaient troubler leur festin, bloquaient depuis deux jours la colline inabordable, sans doute avec l'intention ou de tuer leurs ennemis par la famine, ou, dans la plaine, d'un coup de massue ou d'un coup de dent, s'ils abandonnaient les fortifications
du désert.
ViO LA FLORIDE
On pouvait supposer aussi que ces animaux, pleins de mémoire et de rancune, avaient flairé dans l'air et reconnu ces odieux Makidas , contre lesquels ils firent autrefois une expédition en sortant des bois de Stisikamma.
Les éclaireurs avaient déjà épuisé leurs munitions de chasse, et leurs balles s'étaient égarées contre des cuirasses impénétrables, car les éléphants, sur toute la ligne du blocus, avaient soin de cacher leurs oreilles derrière des massifs de pierre, ne laissant exposés au plomb ennemi que leurs dos métalliques, aussi durs que les rochers des environs.
En peu d'instants, la troupe de Nizam fut réunie sur le même point. Les éléphants donnèrent des signes d'inquiétude, en jetant des regards obliques vers ces nouveaux ennemis tombés du ciel.
La précaution qui les abritait contre le feu de Neptunio les abandonnait, à découvert, aux balles de Nizam.
« Il y a une belle mine d'ivoire là-bas, n'est-ce pas, Nizam? dit sir Edward.
— Oui, sir Edward, fort belle.
— Mais bien difficile à exploiter, il me semble, Nizam.
— Écoutez-moi tous, dit Nizam. Il s'agit aujourd'hui de délivrer Neptunio et les autres; nous penserons à l'ivoire après. Le pied de la petite colline où nos éclaireurs se sont réfugiés n'est séparé du pied de notre montagne que par un ruban de sable large de trente pas. Ce ruban est gardé par quatre sentinelles à trompe, qu'il faut abattre du premier coup. Nous sommes à demi-portée de carabine. Neptunio a déjà deviné mon intention k mes gestes ; dès qu'il verra tomber les sentinelles, lui et les autres s'élanceront comme des panthères pour nous rejoindre, avant que d'autres éléphants, postés de l'autre côté de la colline, viennent remplacer les morts» »
Nizam divisa les chasseurs par groupes de trois, et désigna un éléphant comme peint de mire à chaque groupe. Les carabines abattues éclatèrent, comme une' seule, au signal de Nizam.
Des nuages de fumée couvrirent le vallon, et on horrible concert de cris d'oiseaux effrayés, de voix sauvages, de mugissements de monstres, d'échos de cavernes, donna soudainement à cette solitude un caractère inexprimable de deuil et de désolation.
Neptunio et ses éclaireurs, attentifs à tous les mouvements de Nizam, s'élancèrent comme des aigles du haut de leurs roches, en voyant le feu des carabines et sans attendre le résultat.
Ces habiles et rusés sauvages comprirent qu'il fallait saisir au vol cette occasion de délivrance, leurs monstrueux gardiens devant être morts, ou blessés, ou étourdis par cette horrible détonation.
Quand la fumée, soulevée comme un rideau, permit de voir la colline, les éclaireurs gravissaient déjà la montagne après avoir franchi la ligne du blocus. Les coups de carabine n'avaient pas été heureux, quoique bien ajustés. Un éléphant seul était couché mort, comme un rocher grisâtre au milieu d'un lac de sable; les trois autres étaient blessés sans doute, car leurs mugissements affreux annonçaient une douleur encore plus grande que leur colère. Le paroxysme de la rage éclata dans les cavernes de ces colosses et en fit sortir un ouragan de plaintes et de cris presque humains. On eût dit que ces animaux, remplis de bonté, de raison et de justice, se révoltaient enfin contre ces odieuses agressions de l'homme, ne comprenant pas qu'ils fussent ainsi périodiquement égorgés comme des bétes fauves, eux d'un naturel si doux! eux qui ne buvaient le sang d'aucune créature et se contentaient des fruits de la terre, des bains du lac, de l'ombre des bois.
En voyant un des leurs étendu sur le sable et répandant une source de sang par l'oreille, ils n'écoutèrent 'plus les conseils de leur prudence native; ils s'offrirent aux coups des chasseurs en agitant leurs trompes et creusant la terre avec leurs défenses, comme pour défier l'ennemi et lui reprocher un combat sans générosité.
Aux cris des blessés, les éléphants embusqués sur les autres lignes du blocus arrivèrent; et la secousse que ce monstrueux troupeau imprimait au sol ressemblait à un tremblement de terre. Le tableau de cette merveilleuse nature africaine avait en ce moment un peuple digne de lui. Il fallait la subite invasion de ces colosses pour animer cette montagne d'abîmes et la lisière de ces bois infinis que traverse l'arête volcanique de l'univers * .
Tout ce qu'avait supposé Nizam fut confirmé par le rapport de Neptunio.
Dix-huit chasseurs étaient réunis en ce moment sur le même plateau, et ce nombre eût été plus que suffisant, dans les chasses précédentes, lorsqu'on n'avait à combattre que des éléphants isolés. Cette fois l'expédition de l'ivoire paraissait complètement changer de caractère. Les géants quadrupèdes, déjà expulsés du domaine et du cimetière de leurs ancêtres, semblaient vouloir accepter une guerre à mort, préférable aux embarras d'une nouvelle émigration.
Ces colosses intelligents avaient peut-être aussi deviné le but mercantile de ces -chasses, en rencontrant, à cer-
1 Ici je tombe dans une grande erreur de géographie, mais ie n'ai pas le temps de la corriger. C'est le mont Lupata, peu distant, il est vrai , de la Floride, qui est désigne, sur les cartes, sous le nom d'Artère de l'univers ou Épine du monde. La chaîne du Lupata court du midi au nord, je crois, entre le lac Maravi et le Mozambique. Si j'étais savant, j'oserais prouver que cette épine doit traverser tout le continent africain, sous différents noms, comme la chaîne Apennine traverse toute l'Italie. En prouvant cela, je corrigerais cette grande erreur que je viens de me relever*.
taines époques, dans le désert, les cadavres de leurs amis, horriblement mutilés sous la trompe et privés de leurs défenses. Tant d'odieuses injustices, ressenties avec une indignation raisonnée, devaient tôt ou tard révolter ce peuple puissant, et provoquer dans ses domaines une alliance défensive contre l'ennemi commun. Ces nobles animaux, sûrement guidés par un instinct merveilleux, savaient bien se résigner à compter parmi leurs ennemis naturels les lions et les tigres ;. ceux-là étaient marqués au front du signe de la haine implacable, et dans leurs yeux étincelait cette audace fauve qui réclame et dispute la royauté du désert.
Mais que venait faire ici cet animal inconnu, sans crinière, sans griffes, sans regard, sans force, sans courage; cet insolent bipède qui tuait un éléphant à cinq cents pas et abandonnait le cadavre aux éperviers?
Une pareille usurpation, contraire à tous les instincts, à toutes les traditions de la famille, ne pouvait être plus longtemps tolérée. Assez de sang répandu criait vengeance au désert. Les éléphants, si souvent engagés dans nos batailles d'Europe et d'Asie pour servir la querelle étrangère des rois, devaient trouver un jour en eux une excitation belliqueuse pour défendre leur domaine sans appeler sur leur dos les archers et les tours.
L'idée nouvelle qui agitait le cerveau de ces monstres et changeait leurs mouvements et leurs habitudes, n'avait pas échappé au. brave Nizam. Le serviteur indien laissa percer dans ses regards et dans sa pose une vive inquiétude, qui n'était pas sans doute inspirée par le péril du moment : Nizam ne s'alarmait point de si peu de chose. Les chasseurs, gardant leur ordre de bataille, la carabine à la main et le doigt à la détente, n'osaient prononcer un mot ni hasarder une interrogation; ils attendaient en silence l'ordre du chef, et s'efforçaient de lire dans ses yeux la mystérieuse agitation de son âme. Sir
Edward, placé à côté de lui, mit son arme au repos, et croisant ses mains sur la bouche du canon, il laissa tomber négligemment ces paroles :
« Il y a un proverbe qui dit : trop de gibier tue le chasseur. Qu'en pensez-vous, Nizam?
— Sir Edward, dit le serviteur indien après une courte pantomime qui signifiait : Vous jugez comme il faut notre situation.... sir Edward, le proverbe a raison; mais vous le trouveriez bien plus juste encore, ce proverbe, si vous deviniez comme moi Tanière-pensée de ces animaux. J'étudie leurs mouvements depuis cinq minutes, et j'ai compris leur détermination. Les plus hardis et les plus exaltés nous regardent en face, nous provoquent et nous insultent, sans nous montrer pourtant un bout d'oreille sur le côté. Les plus rusés de la bande, après un premier mouvement de rage folle qui les exposait à nos coups, se font des boucliers avec les roches, et restent immobiles. Je vois aussi à l'angle du vallon qui tourne sur la forêt, je vois aussi dans le sable des ombres grêles et tortueuses, allongées sur des ombres difformes, dont les corps veulent se dérober à nos yeux. I! y a là des éléphants embusqués, qui, malgré leur intelligence, igno * rent que les ombres, en s'allongeanl au soleil, trahissent l'existence des corps. L'intention de ces animaux est donc évidente; ils ne veulent pas céder leur champ de bataille* et ils ne le céderont pas, je les connais. H nous fendrai l'artillerie du fort Saint-Georges de Madras pour les dé j. loger de ce trou. Maintenant, sir Edward, vous connaisse la position aussi bien que moi. Yoyons si votre avis es * conforme au mien; que feriez-vous? V
— Je les exterminerais tous à coups de carabine jus-* quau dernier; et nous encombrons d'ivoire les bazars de Calcutta, de Chandernagor et d'Hog Lane à Canton; voilà mon avis. N'est-ce pas le vôtre aussi, Lorédanî Vous qui êtes un de nos adroits chasseurs du midi de la
France et qui dénichez les roitelets sur la cime des pins, ne regardez-vous pas comme un jeu de mettre deux balles en guise de boucles d'oreilles à toutes ces tètes de mastodontes antédiluviens ?
— J'espère bien aussi que Nizam commandera le feu, dit Lorédan; nous avons à nos pieds trois fortunes, il faut les ramasser. Une si belle occasion ne se présentera plus. Quant à moi, je suis étonné de l'hésitation de Nizam ; et si l'on veut me laisser seul ici, à ce poste, je prends pour mon compte le danger et la récolte de l'ivoire.
— Monsieur de Gessin, dit Nizam avec un sourire plein de finesse, croyez-en mon expérience, il n'y a pas une once d'ivoire à gagner ici : au moment où vous vous baisseriez pour la ramasser, une de ces roches laisserait passer par ses crevasses une trompe endiablée qui saisit un eorps humain et le lance au ciel bleu comme une fusée chinoise. Laissez-moi vous guider, monsieur de Gessin.
— Eh bien! non ! mon brave Nizam, dit Lorédan avec une voix soudainement animée, vous ne m'arracherez pas d'ici. J'ai une mine d'or devant moi, et je ne l'abandonnerai pas. Demandez à sir Edward si je puis, sans déshonneur, rejeter ce commencement de fortune que Ta Providence me donne. Vous craignez que tous les éléphants des tropiques n'accourent ici pour venger leurs frères morts ; eh bien ! je désire, moi, ce que vous craignez 1 Le butin qui se promène là- bas ne m'est pas suffisant; j'espère bien que mes coups de carabine retentiront dans ces solitudes, et qu'ils m'amèneront des quatre points cardinaux mon contingent attendu. Vous pouvez tous partir, je ne puis m'y opposer; mais ce désert esta moi comme à vous, c'est la propriété du premier venu ; c'est ma conquête ; j'y plante le drapeau de mon pays; je prends ma part de l'héritage des fils de Noé.
— Calmez-vous, monsieur de Gessin, dit Nizam avec
un geste suppliant; calmez-vous, écoutez la voix de l'expérience, et....
— Nizam, vous ne connaissez pas mes secrets ; un jour Je pourrai peut-être vous les dire ; en attendant, sachez qu'il me faut une fortune à tout prix, une fortune, entendez-vous 1 Tant qu'il y a eu impossibilité de la saisir, j'ai gardé le silence du désespoir et de la résignation. A "présent, je me réveille; mon devoir est ici; je me cramponne à cette roche ; je ne partirai pas.
— Hon cher Lorédan, dit sir Edward avec une voix pleine de douceur, le soleil allume votre sang dans le cerveau ; laissez-vous guider par les intelligences calmes. Nizam connaît cette chasse à fond ; si le brave Nizam sonne la retraite, croyez que nous devons le suivre aveuglément et sans raisonner.
— Suivez-le donc, vous, Edward; vous rendrez à mon honneur, quand il le faudra, un véritable service. Si je succombe, ou si j'échoue dans mon projet, vous attesterez que j'ai fait mon devoir, à la première occasion offerte par le hasard.
— Voilà bien ce qui me désespère, dit sir Edward avec un ton et un air mystérieux. Si vous vous obstinez follement à rester, moi j'ai des raisons impérieuses qui m'obligent à partir.... Au reste, ajouta- t-il eu souriant, je ne suis pas un soldat indiscipliné comme vous ; je vais où va mon chef. En des chasses de ce genre, chacun se doit à tous.
— Vous savez à qui je me dois, mon ami ; l'avez-vous oublié ?
— Je n'ai rien oublié, Lorédan ; mais vous vous exagérez cette bonne fortune ; votre imagination de chasseur dépasse le but de toute la hauteur du soleil.
— Nous verrons.
— Vous ne verrez rien , Lorédan, vous passerez une mauvaise nuit ; voilà tout.
— Cette nuit, je l'ai prévue depuis longtemps, Edward. J'y suis préparé. Mon noviciat est fait. Ce n'est point un caprice de voyageur ni une fanfaronnade de jeune homme qui m'ont poussé, l'autre nuit, dans les solitudes des bêtes fauves ; je pressentais que bientôt la pensée de mon devoir me retiendrait à quelque poste périlleux et qu'il fallait m'aguerrir contre les embûches et les ténèbres de ces déserts. Maintenant je suis sûr de moi, ainsi que je l'ai dit à Jonathen. »
Nizam, qui s'était écarté quelques instants pour faire ses observations mystérieuses, se replaça devant Lorédan et lui dit :
« Monsieur de Gessin, vous avez, en Europe, sur le courage, des idées qui ne sont pas les nôtres. Nous n'éprouvons, nous sauvages, aucune honte à nous retirer devant un danger insurmontable. J'examine ces animaux, et je sais ce qu'ils nous préparent sournoisement. Je réponds, devant le capitaine jonathen, de la vie de dix-huit personnes ; tant que je serai à son service, j'aurai un compte sévère à lui rendre. En ce moment, j'ai, moi aussi, un devoir à remplir envers mon honoré maître et envers mes compagnons. M. de Gessin n'a point d'ordre à recevoir de moi, je le sais ; à lui toute la responsabilité de son action. Nous perdons un temps irréparable. La nuit approche ; il n'y a plus que trois heures de soleil -sur l'horizon. Cette montagne d'abîmes est dure à remonter. Je sais ce qui m'attend de l'autre côté. Partons.
— Comment, dit sir Edward avec un ton faussement léger qui contrastait avec la gravité de l'Indien , comment donc, mon brave Nizam, vous partez sans commander un dernier salut de carabines à ces gros fabricants d'ivoire !
— Pas un coup de carabine de plus, sir Edward I Puisque aujourd'hui nous n'avons aucun profit à retirer
de ces animaux, ne les irritons pas davantage, croyezmoi. »
Nizam donna le signal du départ. Les Makidas, chargés de provisions dé chasse, en abandonnèrent une grande partie pour les besoins du chasseur qui s'obstinait à garder le champ de bataille. Sir Edward, resté Ip dernier, tendit la main à Lorédan, et avec un soupir mélancolique :
« C'est donc sérieusement, dit-il, que vous demeurez enchâsse?»
Lorédan s'assit sur la roche et serra la main de son ami.
<t Lorédan, ajouta sir Edward, vous devez être bien étonné de voir que je vous quitte ainsi, n'est-ce pas?
— Je vous ai dit, sir Edward, que dans l'intérêt de mon honneur, vous m'obligez en vous éloignant.
— Lorédan, depuis l'antre jour, je ne m'appartiens pas ; je suis à la disposition d'un autre homme....
— De Nizam ?
— De Nizam ! quelle idée, mon ami !
— Je sais, sir Edward, que vous avez un secret terrible dans le fond de votre cœur....
— Lorédan , vous saurez tout bientôt. Un secret est toujours la propriété de deux personnes....
— Je le respecte, Edward, et j'attends.... D y a sans douie, au fond, un peu d'amour....
— L'amour est partout, mon ami.... Adieu, Lorédan.... les autres m'appellent ...Donnez-moi votre chapeau de paille et prenez le mien....
— Pourquoi cet échange, Edward ?
— Je ne veux pas me présentera miss Elmina avec un chapeau déchiré par un cactus....
— Dites percé par une balle ....
— Assez, Lorédan ! et adieu....
— Un dernier mot, Edward..,.
— Pas un de plus....
— (Test pour la belle Ri ta.... Croyez-vous que je pouvais reparaître devant ses yeux cdmme un poltron qui recule au premier danger? Cette jeune créole a, dans ses veines, du sang espagnol et français; elle s'exaltera au récit de mon action, elle me délivrera de sa reconnaissance, elle me donnera de l'amour.
— Adieu, Lorédan....
— 'Vous la verrez avant moi, Edward; dites-lui que son nom est le dernier mot que j'ai prononcé en vous quittant.
— Encore une fois, adieu, Lorédan; de loin ou de près, je veillerai sur vous, d
La petite caravane disparut bientôt dans les anijractuosités de la montagne.
Lorédan prêta longtemps encore Voreille au fracas des pierres qui roulaient sous les pieds des chasseurs. Un silence solennel succéda aux dernières vibrations des échos, dans les abtmes, et annonça que ce cratère de volcan éteint n'avait plus qu'un seul homme pour habitant
Quelques mots de Nizam avaient frappé Lorédan, à la fin de l'entretien :
Ne les irritons pas davantage.
Le jeune voyageur français assumait volontiers sur sa tête tous les périls de l'expédition avortée, mais il aurait sacrifié tout l'ivoire du monde avant de compromettre, par une coupable élourderie, la vie de ses compagnons. Il se décida donc à ne commencer les hostilités qu'au lever des étoiles, pour donner le temps aux chasseurs de mettre une longue distance entre eux et leurs ennemis irrités. Il pensa même, et avec juste raison, que sa présence au fond du val des abîmes était fort utile à la retraite de Nizam, parce qu'elle donnait le change aux animaux, et les retenait autour du cadavre de leur frère mort.
Malheureusement pour la justesse de ce raisonnement, les éléphants étaient plus rusés que l'homme. Lorédan remarqua chez eux une certaine agitation, assez semblable aux mouvements des sentinelles, convoquées en cercle au bivac pour la distribution du mot d'ordre. Le colosse qui paraissait êlre le chef du poste s'avança gravement , les oreilles tendues comme un double bouclier, jusqu'au pied de la roche à pic où Lorédan s'était assis.
Le chasseur et le gibier n'avaient alors entre eux qu'une distance perpendiculaire de trente pas.
Le superbe animal éleva sa trompe et interrogea l'air par des aspirations bruyantes, comme un marin, entouré d'écueils, interroge la mer avec une sonde; puis il recula prudemment, le front toujours tourné vers l'ennemi, la trompe haute, les défenses horizontales, et dérobant ses côtés vulnérables au plomb du chasseur. Ce hardi espionnage terminé, l'escouade fauve quitte le fond du val à pas tranquilles et mesurés ; mais ce départ était d'une allure trop calme pour ne pas. cacher des intentions hostiles. Un moment après on entendit dans la plaine voisine le même ouragan souterrain qui éclata sous les pieds du roi d'Epire, à la bataille d'Héraclée, lorsqu'il poussa contre les Romains sa cavalerie d'éléphants.
Il ne resta que deux de ces animaux pour garder le cadavre. Les ombres colossales, appartenant à des corps invisibles, trahis par le soleil à l'angle du petit vallon, disparurent, en laissant à leur place un épais nuage de poussière. L'ensemble de ces manœuvres îé vêlait une direction intelligente et une pensée sortie d'un cerveau humain.
Ce commencement de fortune qui avait exalté l'imagination du jeune chasseur, et l'avait poussé à une détermination plus noble que raisonnable, s'évanouissait donc ainsi avec le dernier rayon du soleil. La mine d'ivoire
fuyait au galop vers les bois du midi. Deux colosses vivants gardaient la place, et ils avaient si bien mêlé leurs tons grisâtres aux terrains de même nuance, qu'il était fort difficile de distinguer le granit de chair du granit de roche. L'espoir d'assister au retour du troupeau retint Lorédan à son poste. Il était, en effet, probable queles éléphants viendraient relever leurs sentinelles, et rendre les honneurs de la sépulture au cadavre, pour lui épargner l'insulte accoutumée de la plus révoltante mutilation.
Cette pensée consola légèrement le chasseur, qui avait ' vu s'évanouir son bçau rêve d'ivoire. La nuit tomba; mais les torrents de flamme versés par le soleil sur la montagne des abîmes firent luire longtemps encore autour du chasseur un crépuscule artificiel.
Les ombres n'éteignaient que lentement l'incendie de l'atmosphère; des vapeurs lumineuses flottaient à la cime des pics et aux lèvres des gouffres, et cet horrible val, ainsi éclairé par les feux expirants du jour et par les étoiles, sembla se peupler de géants infernaux, vomis par un cratère d'abîmes. Les grandes voix du désert africain s'élevèrent de tous les lacs, de tous les bois, pour saluer l'heure venue de la destruction et du sang. Le vent nocturne, chargé de cette immense et lugubre harmonie, la faisait rebondir et éclater en échos déchirants sur les mille parois à pic de la montagne, et il semblait alors que chaque bête fauve suivait son hurlement par les chemins de l'air. Le centre de l'Afrique était comme un volcan qui mugissait avec une vibration intolérable, avant l'explosion, et qui allait vomir à tous les carrefours des vallons et des bois les laves vivantes de ses monstres échevelés, avec une écume de sang aux lèvres et des tisons d'enfer sur le front.
Notre jeune chasseur s'était encore mépris sur les bénéfices de son noviciat. L'autre nuit, il avait hasardé
quelques pas dans le vestibule du désert. A cette heure, il était au centre du monde fauve, dans un domaine interdit à l'homme, et qui recelait, sous les ombres de ses nuits, une épouvante supérieure au courage humain. Un froid glacial courait sur son épiderme, encore ruisselant de la sueur du jour. Au comble du délire nerveux, il croyait parfois être assis sur les derniers gradins d'un amphithéâtre païen, comme un gladiateur voué aux bétes, attendant l'aurore pour désaltérer de son sang tout un peuple de spectateurs. Puis sa pensée vagabonde le ramenait au kiosque de fleurs où la jeune fille souriait aux étoiles en mêlant ses cheveux aux pampres de la treille, dans les doux reflets de la lampe du soir; et il tressaillait d'amour et d'effroi en aspirant le souffle du désert, cette brise parfumée qui jouait, avec la même insouciance, dans la chevelure de la femme et dans la crinière du lion.
Tout à coup, un bruit plus formidable encore que le sauvage concert des solitudes africaines retentit sur les pics de la montagne, et rendit son énergie au jeune chasseur. Le doute n'était pas permis; une bataille terrible s'engageait entre la troupe de Nizam et les géants quadrupèdes. Malgré l'éloignement, la détonation des carabines arrivait claire et distincte au fond du val, avec le mugissement des colosses ; et ce tumulte d'armes et de cris surhumains dominait le fracas lointain des autres monstres cherchant leur proie au désert.
Lorédan ce dressa vivement, plein de ce courage que l'écho d'une bataille donne aux hommes de cœur ; il aurait voulu franchir d'un seul bond la montagne, les abîmes, la plaine, les bois qui le séparaient de la caravane ; mais une idée arrêta son pied au premier élan : sous cette sonore atmosphère du désert, les bruits les plus éloignés couraient d'un horizon à l'autre sans s'éteindre. En estimant la mesure du temps écoulé depuis
le départ de Nizam, le combat devait se livrer à une si grande distance, qu'il était impossible de la franchir avant le jour sur ces routes inconnues. D fallait donc dévorer une nuit d'angoisses et attendre le soleil, cet œil divin qui console le malheureux avec son premier regard.
Lorédan, fixant ses yeux sur le sentier d'abîmes qui conduisait au sommet de la montagne, pour mieux écouter la bataille lointaine, découvrit sur un plateau nair, séparé du sien par un large ravin, l'ombre d'un corps animé qui se penchait sur l'abîme, comme pour le mesurer avant de le franchir.
À la majesté gracieuse et terrible de ses ondulations à la vigueur de ses muscles inflexibles après un bond prodigieux , il était aisé de reconnaître , aux étoiles comme au soleil, le roi de la race féline, descendu de la montagne, et appelé par l'odeur du sang fraîchement répandu.
Il marchait avec le noble maintien de la prudence courageuse qui sonde les périls sans les craindre, toujours prête à tomber, devant la surprise d'un ennemi, dans une attitude pleine de fierté.
Le chemin hérissé de roches lui semblait familier, car ses larges pattes, vigoureusement allongées au pas ou à la course, n'hésitaient jamais sur le choix du terrain. Ce ne fut qu'à vingt bonds de la roche où le chasseur gardait une immobilité de statue, que le lion s'arrêta brusquement, comme s'il eût rencontré une pierre mouvante au bord d'un précipice taillé à pic.
La secousse de la stupéfaction agita l'énorme tête du monstre; sa crinière se hérissa comme une gerbe de couleuvres, et ses yeux d'or illuminèrent la roche où ses deux pattes antérieures aiguisaient leurs griffes d'acier. La menace féline, gamme sourde et stridente, glissa entre ses dents sur l'écume des lèvres, et s'éleva, par
gradations, jusqu'au rugissement; c'était la plainte sauvage de l'instinct révolté contre une apparition inconnue, contre un étrange ennemi qui osail ne pas fliir à l'approche du lion et qui môme semblait se préparer au combat avec un sang-froid insultant.
Le jeune chasseur, en caressant son arme, avait repris son calme et son intrépidité;. il choisit pour but l'énorme face du monstre éclairée par les yeux, et fit feu deux fois. Le lion bondit dans un éclair, et ses cris Je rage se confondirent avec les échos prolongés de la double détonation : il se dressa de toute sa hauteur, secouant sa tête avec ses deux griffes comme pour en arracher la mort; et, retombant sur la roche, il rampa ▼ers son ennemi, agité de convulsions furieuses, et jeta son dernier cri avec sa dernière goutte de sang à la face
H h chasseur.
Une voix humaine éclata dans les abîmes de la montagne, après le dernier cri du monstre, et cette voix appelait le chasseur par son nom.
Lorédan tressaillit de joie en reconnaissant, avant de l'avoir vu, le jeune et intrépide Willy : lui seul, à cette heure, pouvait paraître sur ce théâtre de périls et d'horreur. Willy seul, comme l'aigle ou l'épervier, ne redoutait ni les abîmes, ni les bètes fauves, ni les embûches nocturnes du désert.
Les plus douces conjectures ranimèrent le chasseur. Point de doute : l'éléphant Jémidar avait emporté Willy à la Floride; la belle Ri ta s'était alarmée en apprenant l'effrayante position de la caravane; elle avait envoyé Willy au secours de celui qui devait être son époux.
Le généreux fils de Jonathen avait franchi soixante milles au vol de son cheval, suivi d'un renfort considérable de sauvages makidas, légers comme des oiseaux.
Niiam lui avait annoncé que le jeune chasseur français était encore enseveli dans la montagne des abîmes, et
Willy renaît, au nom de Rita, l'arracher de ce gouffre , et le ramener au paradis de son habitation.
La majeure partie de ces conjectures était fondée; on va voir où était l'erreur.
Willy bondissait de roche en roche, comme l'esprit des abîmes; les pierres mouvantes, effleurées par la pointe de ses pieds, restaient immobiles ; nul écho n'accompagnait les élans de ce corps humain, léger comme son ombre; il traversa le cadavre du lion sans daigner lui accorder un moment de surprise, et ses mains ailées tombèrent, au dernier bond, dans les mains deLorédan.
« Tout va bien! dit-il sans demander un instant pour prendre haleine. Nos amis sont en sûreté à cette heure.- Nizam m'a parlé. J'ai quitté les autres. Je suis venu.
— Mille remercîments, mon cher Willy; oui, je vous comprends; vous avez l'expérience de ces déserts vous avez deviné ma position. J'ai le courage de dire que j'ai eu peur.
— Vous êtes courageux comme un lion, Lorédan. Dès ce moment, je suis votre ami, quoi qu'il arrive après, notre entretien. Écoutez-moi, mon ami. Je mets ma vie entre vos mains, et je viens sauver la vôtre. Vous êtes venu chercher une fortune ici; vous en avez fait l'aveu, et vous ne pouvez pas vous démentir....
— L'homme qui déguiserait la vérité au milieu de ces abîmes, dans cette nuit solennelle, sous les étoiles de ce ciel, serait un homme infâme. Willy, ce n'est point un sentiment vil qui me guide , croyez-le bien ! je puis donc vous avouer sans rougir que Nizam vous a dit la vérité.
— Lorédan, j'ai ajouté foi au rapport de Nizam, et je suis venu. La fortune que vous cherchez n'est pas ici. Vos calculs étaient ceux d'un spéculateur novice. Certainement, si vous aviez détruit à vous seul ce troupeau de colosses, je conviens que vos vœux auraient pu être satis-
faits, car l'ivoire" de ce pays vaut celui du Bengale et de Ceylan, et, grâce à l'échange, on peut encore opérer des bénéfices sur les autres denrées; mais votre exaltation de chasseur était en défaut. Je puis môme vous affirmer que la chaude journée d'hier a détruit nos chasses pour longtemps. Eh bienl cher Lorédan, avant même que Nizara m'eût parlé, je savais que vous cherchiez une fortune; cette fortune, que d'autres vous promettront sans vous la donner, moi je vous la promets et je vous la donne. Oui, Lorédan, j'atteste les étoiles de Dieu et la sainteté virginale de ces solitudes; je vous le jure sur les cendres de mon noble père, qui dort sur les rives du lac de ma . sœur, cette fortune sera vôtre si vous me donnez la vie en échange, cher Lorédan !
— Moil je puis vous donner la vie 1 dit Lorédan avec une émotion extraordinaire. Expliquez-vous, Willy; où faut -il vous suivre? Connaissez- vous dans cette Afrique un défilé plus formidable où votre vie soit en péril? Je m'y précipite avant le jour
__ Lorédan, dit Willy en interrompant la phrase avec un geste amical, Lorédan, je vous remercie. Ce ne sont pas des dangers vulgaires qui menacent ma vie....
—Willy, dit Lorédan d'un ton solennel, c'est vous qui m'avez sauvé la vie dans l'île de Limpid-Stream, le jour de notre naufrage; c'est vous qui m'avez donné une fraternelle hospitalité ; c'est vous qui m'offrez une forlune en ce moment; eh bien! je vous jure sur la tète de mon père, s'il est vivant, sur ses cendres, s'il est mort, je jure de vous accorder par reconnaissance tout ce que vous me demanderez; ma vie même est à vous 1 »
Willy regarda les étoiles ; et baissant les yeux sur la terre en prenant les mains de Lorédan :
i Lorédan, dit-il, j'aime votre sœur Ri ta; elle a daigné ne pas repousser mes aveux, et je la demande en mariage à son frère, le seul parent qu'elle ait ici. >
De toutes les émotions de cette chasse, Lorédan venait d'éprouver la plus terrible ; la nuit déroba la pâleur de son visage et le frémissement convulsif de son corps : sous le soleil, Lorédan se serait trahi. Willy, les yeux baissés, attendait, dans une réponse, sa vie ou sa mort.
Un silence de quelques instants suspendit l'entretien.
Autour de la montagne, les vallées et les bois rugissaient toujours, et ces bruits formidables ne donnaient aucune émotion aux deux chasseurs : le tumulte orageux de leurs pensées dominait le fracas des nuits africaines. L'amour crie plus haut que le lion.
Lorédan venait d'être frappé d'un coup de foudre; au moment de chanceler, il avait appuyé son corps sur le canon de sa carabine, et son âme sur un souvenir filial: ses lèvres paralysées firent un effort convulsif pour formuler quelques mots inintelligibles, et préparer une réponse ferme et décidée, comme l'exigeait la situation.
Le malheureux jeune homme jeta un regard rapide et circulaire sur cette nature qui l'entourait de ses puissantes créations, et il sentit qu'un peu de force lui venait de la montagne, de la forêt, de l'océan voisin, des constellations du ciel; saisissant au vol la résurrection de sa pensée, il répondit ainsi :
« Willy, vous excuserez mon étonnement. Votre demande est une surprise; rien ne m'y avait préparé. Après une journée terrible, et une plus terrible nuit, j'éprouve des faiblesses de tête qui semblent jeter mon esprit dans le monde des rêves. Willy, quel lieu et quelle heure avez-vous choisis pour un pareil entretient
— Hais il me semble que la circonstance m'a forcé à vous parler ainsi.... On me dit que vous vous êtes exposé follement, avec je ne sais quelles idées de fortune imaginaire, à tous les dangers de cette montagne et de celte nuit; aussitôt je laisse Nizam et nos chasseurs dans l'île du lac des Éperviers, au milieu des marécages inao
cessibles aux éléphants, et je vole à votre secours, pour vous donner ce que vous cherchiez ici sans espoir. Avec vos idées folles, aurais-je pu vous arracher de ces abîmes , si je ne m'étais pas ouvert à vous comme je l'ai fait? Vous devez connaître mon caractère, Lorédan. Les détours et la ruse me sont inconnus. Je suis un sauvage que l'artifice n*a pas encore civilisé. En vous affirmant qu'une fortune est entre mes mains, vous savez que je dis la vérité pure : vous savez aussi que je ne viens pas payer avec mes dons votre consentement au mariage de votre sœur. Ce serait un trafic odieux, indigne de vous et de moi; indigne surtout de cet ange de beauté qui a donné la vie au tombeau de ma solitude....
— Willy, dit Lorédan, avec des syllabes arrachées péniblement Ju fond de la poitrine; Willy, je crois à votre promesse.... vous donnerez ce que vous promettez... si je l'accepte.... Mais ramenez-moi à l'habitation.... laissez-moi quelques heures de liberté.... La nuit a aussi des ténèbres pour l'âme.... Attendons le jour.... le soleil éclaire l'esprit comme les yeux.
— Lorédan.... obéissez à votre simple impulsion.... Avez-vous besoin des conseils de.... d'un autre pour consentir au mariage de votre sœur?... Ici, et à cette heure, votre volonté vous appartient.... elle ne vous appartiendra peut-être plus demain....
Willy, je pense que ceci s'adresse à sir Edward... Vous êtes dans l'erreur, Willy.... Lorsque je crois devoir obéir à une bonne inspiration, je ne demande un conseil à Ç^, onne ' P as mème à m °n meilleur ami. » Willy garda un silence très significatif. Il avait une
nrdTscuL r f éeSU T rle Com P le de Edward; il ne voulut pas discuter av^c Lorédan, et garda sa conviction.
M S D d fi w a n ÇaiS inlerpréta différ "nment le silence a Joui: %; aUSSi ' a P rèsun e courte interruption,
a. Willy, je crois deviner voire pensée ; vous vous étonnez, sans doute, de me voir discuter avec vous, lorsque je devrais me rappeler le serment que je vous ai fait. Je vous ai promis de vous donner ma vie si vous me la demandiez; vous me demandez beaucoup moins, et j'hésite ; cela doit, en effet, vous paraître singulier. Il vous faut donc une explication. Vous me demandez Rita en mariage.... mes droits sur cette jeune fille.... ici, dans ce désert, sont très-contestables.... je ne suis pas son père.... même au prix d'une fortune, je ne voudrais pas faire violence à la volonté d'une sœur.... Ha vie est à moi, je puis la donner à qui me la demande, mais....
— Permettez-moi de vous arrêter, Lorédan, dit Willy avec un geste amical et un ton plein de douceur. Si je fais cette démarche auprès de vous, c'est que j'y suis autorisé.
— Autorisé! s'écria Lorédan avec un accent inouï; et par qui êles-vous autorisé? *
— Écoutez-moi, Lorédan, et croyez que votre susceptibilité fraternelle ne doit s'alarmer de rien. Vous savez avec quelle rapidité notre éléphant Jémidar m'emporta hier matin à l'habitation. J'aurais voulu cacher mon arrivée à la famille et aux serviteurs : mais il a fallu mettre en mouvement mon peuple de sauvages ; j'avais besoin de cinquante jeunes Makidas pour me servir de renfort. On ne pouvait faire cela sans bruit. Le danger pressait; chaque minute perdue était irréparable. Au moment où j'allais monter à cheval hors de l'enceinte de la Floride, votre sœur est venue avec ma sœur Elmina.
« La scène d'adieux a été courte, mais déchirante. Le plus impérieux des devoirs pouvait seul me fermer les yeux sur le désespoir de ces jeunes filles. M" 6 Rita, n'osant me retenir de vive force avec ses mains, se servait des mains de ma sœur, en mêlant ses larmes aux larmes d'Elmina. Il me semblait que j'avais deux
sœurs , et que vous étiez mon frère , car Elmina ne prononçait que votre nom, et Rita ne prononçait que le mien. ^
« Ma troupe de chasseurs me devançait déjà d'un mille. Nous étions tous les trois sous les arbres de l'avenue; ma main gauche serrait la crinière de mon cheval, ma droite répétait des signes d'adieux; alors une voix, qui a fait taire toutes les autres voix des arbres, a dit :
« Je ne puis disposer de moi sans son consentement, c je ne m'appartiens pas; mais il est bon et généreux, c dites-lui qu'un seul mot de sa .bouche peut faire vôtre c bonheur et le mien. »
« Nous avions dit beaucoup de choses en peu d'instants; ces paroles ont été les dernières; elles retentissent encore au fond de mon âme, et je les dépose dans voire cœur. »
L'homme qui, faible et sans défense, voit tomber devant lui, dans les ténèbres, au milieu d'un bois, un assassin colossal, qui l'étreint d'un bras invincible, et veut prolonger l'agonie de sa victime, en la regardant de près avec des yeux ironiques, reflétés par l'acier d'un poignard, cet homme seul peut connaître les secrets de torture morale que Willy, à son insu, faisait subir à Lorédan.
C'est un privilège de l'amour de prendre un homme jeune, vigoureux, sain de corps et d'esprit, et de lui faire subir à la fois tous les genres de supplices, non pas à grand renfort d'instruments et de bourreaux, mais avec une parole indifférente pour le reste du monde, et qui, pour une seule âme et un seul corps, devient un poignard, un tison, une lave ardente, un bec de vautour, une flamme de damné, un carcan rougi à la forge de l'enfer.
Telle était l'agonie du jeune chasseur : debout et
LA FXORIDE 191
triomphant sur son piédestal de roches, entre les cadavres de deux monstres du désert, il se sentait mourir sous le coup d'une parole, visée au cœur par un ami.
Comme il entr'ouvrait la bouche pour aspirer les parfums vivifiants de la nuit, cette demande s'échappa de ses lèvres :
c Willy, vous aimez donc Rita? »
La figure du sauvage fils de Jonathen rayonna sous •les- étoiles, et un rayon de joie intérieure se refléta dans ses yeux d'un vert éblouissant, qui, même la nuit, ressemblaient encore à deux paillettes de soleil sur deux gouttes d'eau de l'océan Indien.
c Vous me demandez si je l'aime l dit-il en tirant une voix harmonieuse de cette même poitrine qui recelait le sifflement du boa et le cri du lion ; il me semble que je l'aimais avant de la connaître ; j'ai continué de l'aimer, quand je la vis pour la première fois dans l'île de notre rivière. Alors, j aimais bien ma sœur Elmina, et je sentis, en voyant la jeune fille naufragée, que je pouvais aimer encore une autre femme, mais d'un autre sentiment, aussi doux, quoique orageux. Avant sa. venue, j'étais le roi de ce monde africain, créé par mon père; j'avais des bois, des lacs, des montagnes, des troupeaux et des trésors secrets conftus de moi seul; eh bien! je me trouvais souvent pauvre au milieu de cette abondance; il me manquait un bien parmi tous ces biens, une voix parmi toutes ces voix, un rayon parmi ces rayons. Souvent, le soir, quand le soleil se couche pour faire lever la pensée dans l'esprit du sauvage, ma sœur Elmina, suspendue à mon bras, mes yeux et les siens tournés vers deux horizons opposés, nous laissions mourir les heures dans un silence triste, et nous ne comprenions pas ce qui nous affligeait. Aujourd'hui, je sens que ma solitude est peuplée, que mon désert a une âme, que mes arbres ont toutes leurs voix, mes étoiles,
tous leurs rayons, mes fleurs tous leurs parfums; je sens que le monde de mon père est complet et que le chemin de l'horizon n'a plus rien à donner à mon âme.... Demandez-moi encore si j'aime votre sœur! *
ss-
SI
Le retour de la chasse.
Lorédan retira, vivement sa main droite de sa poitrine, comme s'il en eût arraché une tunique de soufre, et il parut céder à une détermination énergique prise aux " dernières paroles de Willy.
« Oui, lui dit-il avec une voix qui emprunte toutes ses notes au clavier du désespoir, oui, vous aimez cette ieune fille ; je le vois et je le sens, car votre âme a passé dans la mienne. Le consentement que vous me demandez eu son nom, je vous le donne. Je renonce à tous les droits que j'ai sur elle, si j'en ai. Cette femme est à
vous, »
Willy poussa un de ces cris'de joie, comme le prédestiné seul en trouve à la porte du paradis.
« Maintenant, ajouta Lorédan avec (The voix ramenée au ton naturel, maintenant, Willy, je vous rappelle votre promesse, et je vous conjure de suspendre votre jugement sur moi, car je dois vous paraître bien intéressé dans mon ambition de fortune. J'espère qu'en me voyant si acharné à poursuivre une idée de richesse, même à cette heure et eu pareil lieu, vous comprendrez que mon but est noble et digne de nous deux. >
Willy serra la main de Lorédan, et ne répondit que nar une pantomime très-significative. Puis le jeune sau-
494 LA. FLORIDB ^
,age américain parut «"^J" JJLjÏÏîë du plateau
de roches, et son œil d aigie je v si i e soleil de
Ion et devina tous ces mystères, comme
midi les eût éclairés. „. d ruine8 avec
Lorédan le vit d« 8cend ^j a ^ n o^ent une parune assurance et une agilité qui annonçai faite connaissance des .lieu*. dieng du
A l'approche deWilly,lesae«xeieF . 8 el pro - <adavre P S'agitérent **»%*£ i^contre'les fondes crevasses qui leur servaient balles tirées de loin. sans témoigner la
Le chasseur marcha droit yen ' e «^ le ^^ de*, moindre crainte; seulement *«*""* le pied, se petites roches les plus »%*^lX? ttomV ï\*v\™ ' tenant toujours au-dessus du nweau a* r
élevée, et calculant toutes les dimensions av d'oeil inflexible et spontané. . personnelles,
Malgré ses orageuses «JfJfJ^JLt de son Lorédan suivait avec »?»t^ ! Jr ,e but de cette compagnon, et d"«f-**^£££ pour ne étrange promenade-, 1 oob ^J^ * ng ni ™ *> uffle de perdre ni un pas, m un waW » , a
Willy, et se tenait prêt à voler à son secows si un p
^L^utude du fil» de Jonatheu excluait P"** *£ pensée alarmante : tt n'aurait pas été plus calme toi ïne allée du jardin zoologique de Cap-Tovm, celle qui mène à l'enclos des éléphants privés.
A demi-portée de pistolet,» s'arrêta devant la retrace des deux monstres, il prit une pose inoûen »we el non châtiante, et le regard du seul specUteur de cette scène tia vit nlus rien.
ne vit plus rien.
Un double éclair et un double sillon de fumée enveloppèrent le chasseur. D'horribles mugissements sorti*
rent des crevasses de la colline, comme sï un feu sou- I terrain enflammait une caverne peuplée de lions. * Willy avait accompli son expédition avec ce bonheur qui accompagne toujours l'adresse et le courage, et Lortdan le retrouva bientôt debout et calme à son côté.
a Pas un instant à perdre maintenant, dit Willy ; suivez-moi, Lorédan. »
Willy escalada la montagne par les sentiers les plus doux, inconnus mémç de Nizam, et il ne s'arrêta qu'au sommet pour laisser prendre haleine à son compagnon. c J'ai blessé les deux éléphants, dit-il à Lorédan, et ils mugiront longtemps encore avant de rendre la vie par le passage étroit que je leur ai fait.... Mon coup devait réussir ; je connais mes bêtes.... écoutez trembler la terre, là-bas.... c'est le troupeau qui traverse la plaine et qui vient secourir les blessés.... Leurs mugissements ont été entendus.... Rien de délicat comme les épaisses oreilles de ces monstres, rien de léger comme leurs grands pieds.... Baissons bous, ne respirons pas, ne parlons pas : ils nous entendraient en pas* sant. »
, .Après une demi-heure de silence et d'immobilité, Willy se leva et fit signe à son compagnon.
> Ils descendirent la montagne en se dirigeant vers Test,
£ar des sentiers tortueux qui ressemblaient à des val- >ns en miniature formés par des assises de rocs. ,. A quelques pas de la plaine, Willy renversa un mur de grosses pierres qui obstruaient l'entrée d'une grotte, et prononça ce nom : Sparck!
. Sparck, le cheval de Willy, sortit en secouant sa longue crinière et promenant des regards effarés dans la plaine : Willy s'élança sur son dos, Lorédan se plaça en croupe, jet sans être excité par la voix ou l'éperon, l'agile Sparck Rallongea par-dessus broussailles et ravins dans la direction du lac des Éperviers.
A travers la double obscurité des ténèbres et de mon récit, on aura peut-être deviné que Nizam, sir Edward et les autres chasseurs avaient été assez lestes et assez heureux pour atteindre le lac des Éperviers la veille, et qu'ils s'étaient réfugiés dans une île marécageuse avant l'arrivée des éléphants.
Nizam, qui, en général expérimenté, savait toujours se ménager un asile sûr en cas de retraite périlleuse, connaissait tout le parti qu'une chasse en déroute pouvait tirer de cette île, dont le terrain se serait écroulé sous les pieds des géants quadrupèdes, s'ils avaient été assez stupides pour s'aventurer jusque-là, Nizam, devinant leur projet, après son attaque avortée sous la montagne des Abîmes, avait fait avec une grande justesse son calcul de temps et d'espace pour commencer le mouvement de retraite à l'instant opportun.
A peine les chasseurs étaient-As réfugiés dans l'île, ayant traversé à la nage un bras du lac, peu profond et marécageux, que Willy et ses Makidas vinrent les joindre et leur a]»porter un secours puissant.
Les monstres ne tardèrent pas de border une des rives du lac et de sonder l'eau avec leurs trompes avant de tenter le passage. Leur sagacité reconnut bientôt que cette route aquatique était impraticable pour eux. C'est alors que Nizam commanda le feu sur toute la ligne, pour épouvanter les ennemis et les forcer à la retraite, au moment où Us étaient découragés dans leurs idées de vengeance. Les éléphants répondaient par des mugissements horribles au décharge des carabines: mais ils s obstinaient à garder la rive septentrionale, que longeai la route de la Floride. Nizam et sir Edward avaient résolu de gagner à la nage la rive de l'est, de s'enfoncer
£ tlîcLÎ ^^ ,eS haules b ™ ch « s d <* arbres, enlacées les unes aux autres sur une haie de la
longueur de neuf milles, et de marcher ainsi ve« Yhabt
talion par ce chemin aérien de verdure, à dix pieds audessus des trompes ennemies, en faisant un feu continuel sur les éléphants, s'ils s'acharnaient encore dans leur poursuite jusque dans le voisinage de la Floride. Ce projet ne put être mis à exécution parce que Willy, en reprenant le commandement de la chasse, avait ordonné de ne pas quitter l'île marécageuse avant son retour.
Nizam entendit les deux coups de feu de Willy, répétés par les échos de la montagne, et il tressaillit de joie en devinant la pensée de son maître. Les mugissements lointains des monstres blessés arrivèrent au lac, après la double détonation de la carabine, et l'errante colonie des quadrupèdes crut devoir suspendre ce nouveau blocus pour courir au lamentable appel des deux sentinelles délaissées aux limites de l'horizon.
C'était justement ce que Willy avait prévu et combiné, en homme qui connaît les mœurs et habitudes de ses fauves ennemis.
Enfin, Nizam et les sauvages poussèrent un cri de joie en entendant, vers la rive de l'est, un long sifflement sauvage qui aurait épouvanté un lion.
Willy arrivait avec Lorédan! Tous les chasseurs traversèrent aussitôt le bras du lac, et, à peine arrivés sur la terre ferme, ils prirent la route de l'habitation.
Willy descendit de cheval et dit à Neptunio :
a Brûle le chemin avec Spark, vole à la Floride, comme un oiseau, et annonce notre arrivée au capitaine Jonathen. Tu enfermeras Jémidar dans l'enclos de la métairie, derrière l'habitation. »
Neptunio et Spark avaient disparu à la dernière syllabe de leur jeune maître.
Ensuite Willy choisit quatre des plus alertes sauvages et leur prescrivit de rester en arrière garde pour donner le signal d'alarme , si l'ennemi reparaissait, et s'appro-
chant de Lorédan, il lui dit à l'oreille : « Ne soufflez pas un root de ce qui a été dit entre nous I »
Le jeune Français inclina la tête en signe d'adhésion résignée.
Sir Edward marchait le premier, en ayant de tous, espérant que Willy, après avoir fait ses dispositions, viendrait enfin lui dire si la guerre continuait ou si la paix était faite. Le fils de Jonathen, en reprenant son poste de marche, tendit la main à sir Edward et lui dit :
a Avez-vous entendu la dernière recommandation que j'ai faite à Neptunio !
— Oui, monsieur Willy, répondit sir Edward avec un ton calme.
— Avez-vous compris le sens de cet ordre?
' — Monsieur Willy, je vous avouerai que, depuis deux jours, je passe mon temps à deviner des énigmes, et que maintenant ma sagacité a besoin de 'repos.
— Sir Edward, dit Willy en lui serrant la main, vous avez tiré vos deux balles, hier matin, à l'oreille de Jémidar;j'aivu couler son sang par deux blessures au cou, lorsqu'il m'emportait vers l'habitation. Vous comprenez que l'animal doit être fort irrité contre vous ; aussi je l'ai fait enfermer dans le petit enclos.
— Je vous remercie delà précaution, monsieur Willy. Votre Jémidar me reconnaîtrait donc, dévasté comme je suis par l'eau, les broussailles, la faim, l'insomnie et le feu?
— Il vous reconnaîtrait dans vingt ans, sir Edward.
— Je n'ai donc fait que changer d'ennemi, à cette chasse; en supposant que vous m'avez rendu votre amitié. ; — Elle est à vous à la vie et à la mort.
— Alors, monsieur Willy, vous allez m'expliquer l'idée extravagante....
— Sir Edward, ajournons cela.... il y a quelque chose qui ne parle pas et qui explique tout.
*ï*ORIDE
— Comment appelez-vous cette chose, monsieur
Willy?
. — Le temps
— Les énigmes continuent; c'est bien. »
Nizam, resté en arrière pour accabler Lorédan de Questions sur les aventures de la nuit, vint rejoindre Wi ly à la tête de la caravane, et sir Edward, serrant amicalement la main du ûls de Jonatben, le quitta pour mariner à côté de Lorédan.
. c Avez-vous remarqué, mon ami, dit sir Edward, que je vous ai accueilli très-froidement à votre retour?
— Non, Edward.
— Je me suis mis en délicatesse avec vous. Voyez si j'ai raison : hier j'ai employé toute mon éloquence pour vous arracher du fond de votre rêve d'ivoire, où il n'y avait rien à gagner qu'un coup de trompe sur le nez, vous avez tenu bon; puis notre jeune sauvage Willy arrive, et vous tire de cet enfer en un instant. Vous conviendrez, Lorédan, que j v ai le droit de me formaliser de votre conduite : on est jaloux en amitié comme en amour.
— Oui, vous avez raison, Edward.... j'aurais dû vous écouter.... je n'étais pas dans mon état normal.... le soleil avait brûlé le sang de mon front.... je faisais un rêve d'insomnie.... quand Willy est venu, la fraîcheur de la nuit....
— Assez; Lorédan, rien ne me radoucit comme un début d'excuses : ordinairement cela se gâte toujours à la fin. Brisons là.
— Vous parlez d'un ton bien mystérieux, Edward. ...
— Moi!... Probablement ce ton était l'écho de vos paroles.. .. Ha parole d'honneur, depuis trois jours, c'est
une chasse aux énigmes que nous faisons Le temps
expliquera tout, comme dit l'autre.... Au reste, Lorédan, la vie que nous menons est adorable. Parlez-moi de vivre de cette façon.... A cette heure, le député At-
vood termine un discours de quatre volumes à la chambre des Communes ; l'auditoire dort. Sir Robert Peel rentre dans son tombeau de Parliament-Sreet.Le duc deDevonshire harangue ses statues. Mon ami le millionnaire Parker termine son whist à Reform-Club,et pleure sur l'absence des atouts. Le duc de Norlhumberland prépare une chasse au renard sur quatre pieds de neige. Tous ces gens-là seraient prêts à prouver qu'ils vivent, si nous leur soutenions le contraire.... Lorédan, la vie est ici, dans ce drame brûlant où nous entraînons avec nous nos passions, nos querelles, notre désespoir, nos amours, notre ivresse, à travers un monde nouveau qui tremble sous nos pieds nus et n'existe que pour nous.... Vous secouez la tête, Lorédan.. ,. Vous aimez mieux, vous, ce qu'on appelle la vie bourgeoise, celle que Ton mène dans les comédies. Une passion réglée à l'heure ; un rival bien élevé qui vous fait passer une mauvaise nuit, dans le mois, un père qui ne veut pas donner sa fille, parce que le prétendu pense mal en politique; un domestique séduit avec une bourse d'or; une soubrette qui se mêle de ce qui ne la regarde pas; puis le denoûment heureux avec un père attendri et un notaire en habit noir. Oh I la vie réelle ! quelle amusante chose I Je ne donnerais pas mes deux dernières nuits pour une existence d'un siècle, écoulée en versant une pluie d'or entre le pont de Londres et le pont de Westminster.
— Dieu soit béni ! voilà son soleil qui se lève, » dit Lorédan, les mains jointes comme pour une prière mentale.
La lumière naissante éclairait horizontalement les longues allées d'arbres sauvages, et trahissait déjà sur les visages blancs des Européens une agitation secrète, voilée jusqu'à ce moment par les ténèbres. Willy, avec sa taille haute, svdte et souple, avec son allure pleine de fierté, son visage pâle et souillé de poudre, ses boucles de cheveux noirs collés sur les tempes et le front par le
ciment de la poussière et de la sueur, Willy ressemblait à un archange foudroyé prenant possession de la terre pour l'insurger contre le ciel.
Edward, avec son visage empreint de cette distinction fi ère qui est la beauté de l'homme, et ses habits en lambeaux souillés par la fange du lac, aurait pu être pris pour un roi malheureux sortant d'une bataille perdue, et conservant encore sur son front ce calme inaltérable, vertu des grands cœurs.
Le génie infernal du désespoir semblait avoir prêté sa figure à Lorédan. On eût dit que l'idée du suicide avait poussé ce jeune homme au fond des eaux, et que des mains secourables, en lui sauvant la vie, n'avaient pu effacer de ses traits le signe fatal des incurables douleurs.
Nizam seul était le même; il ne revenait pas, il partait. Ce corps indien, composé de bronze et de sang léonin, n'accusait delà tête aux pieds aucune lassitude. Ses larges yeux noirs, fixés sur la voûte des arbres, semblaient regarder une histoire passée et s'entretenir avec les héros d'un autre temps, d'une autre nature, d'un autre ciel.
Lorsque la caravane eut atteint le sommet de la montagne Rouge, une décharge de carabines, commandée par Willy, salua le drapeau lointain de la Floride, et Nizam, l'infatigable chasseur, entonna la Fille de Goh conde, la chanson favorite de miss Elmina.
Au dernier refrain, la caravane retombait dans les massifs des grands arbres. Tous les entretiens particuliers étaient suspendus. Le départ et le retour sont toujours silencieux, entre voyageurs. Au départ, on pense à ce que Ton quitte; au retour, à ce que l'on va revoir. Il y a beaucoup de tristesse dans ces deux actions de la vie errante. A deux milles de la Floride, Willy et Nizam hâtèrent le pas ; ils avaient aperçu le capitaine Jonalhen qui venait au-devant de ses chasseurs avec une petite escorte.
202 LA FLORIDfl
« Edward, dit Lorédan, se rapprochant de son ami, ou mes yeux me trompent, ou j'aperçois des femmes dans l'escorte de Jonathen.
— Vos yeux vous trompent, mon ami, c'est un mirage d'amour qui va s'évanouir dans l'instant. Les jeunes demoiselles de la maison connaissent trop les convenances pour assister à l'arrivée de soixante chasseurs ravagés comme nous. La belle brune et la belle blonde ne descendront que ce soir, à la veillée, j'en suis sûr. Nous avons besoin de ce sursis, vous et moi, n'est-ce pas ?
— Pourquoi donc, Edward? demanda Lorédan d'un air effaré.
— Parbleu 1 belle question ! pour rajuster nos toilettes; croyez-vous être en habit de bal, Lorédan ?
— Edward, je crois que vous devinei les énigmes» et que vous gardez le mot pour vous.
— Lorédan, il faut dormir aujourd'hui; nous nous réveillerons ce soir. »
Les chasseurs entouraient Jonathen, qui leur adressait à tous de chaudes félicitations.
Sir Edward et Lorédan furent comblés d'éloges par le vieillard de la Floride, et il y eut entre eux et lui des serrements de mains énergiquement échangés.
Déjà l'on apercevait, à travers des clairières de tamarins et de boabas, la toiture chinoise dei* habitation et les cascades de fleurs d'argent et d or pleuvant du haut de la corniche dentelée, sur le kiosque d'Elmina.
Le mariage et les échecs.
C'était l'heure de la sieste équinoxiale.
Autour de l'habitation le travail était suspendu; les serviteurs de toutes nuances d'épiderme dormaient au bord des ruisseaux, sous des tentes de verdure ; les collines et tes bois, embrasés par le soleil du midi, gardaient un silence de mort; pas un cri d'insecte ou d'oiseau ne sortait du feuillage.
La nature dormait dans le feu.
Une fraîcheur délicieuse, entretenue par les geibes d'eau et les fontaines intérieures, régnait dans la grande salle de l'habitation.
Sir Edward, après quelques heures de repos, s'habilla en dandy des tropiques, et vint rejoindre dans cette salle le capitaine Jonathen, qui jouait, faute de mieux, avec Jester, le singe favori.
L'entretien commença par les questions et les réponses d'usage, après une ardente expédition pleine de périls et de fatigues, puis on descendit aux personnels.
c Nous sommes seuls debout, vous et moi, à cette heure, dans la maison, dit Jonathen. Nos jeunes femmes ont passé une nuit cruelle en pensant à leurs frères; je les rassurais l'une et l'autre de mon mieux, mais je parlais^ des imaginations exaltées qui n écoutaient rien. Vraiment,
je n'ai jamais trouvé mon Elmina si inquiète, elle qui a vu si souvent partir son frère Willy. J'aime Willy, mon cher neveu, autant qu'EImina l'aime; mais si Ton me disait que Willy est bloqué par tous les animaux de notre Afrique, au pied de la crête grise, où son pèjre seul a pénétré, je n'aurais pas la moindre peur pour lui. Si la terre manquait à Willy, nous le verrions revenir par la cime des arbres, comme un oiseau. Je conçois les inquiétudes de Ri ta; elle n'a jamais vu son frère, M. Lorédan de Gessin, s'aventurer en pareille chasse. Je ne conçois pas les angoisses d'Elmina. Enfin, cette fièvre de peur se calmera. Nizam, le médecin de la maison, prend soin de nos belles et jeunes malades. Il leur donnera la convalescence ce soir et la santé demain; fions-nous à son art indien.
— Capitaine Jonathen, dit sir Edward en s'asseyant devant la lourde table d'acajou décorée d'un échiquier, je vous ai bien regretté ces jours-ci, aux bivacs des mimosas et du lac. Nous aurions fait de belles parties d'échecs. De Calcutta à Lahore, j'ai joué, l'an dernier, i tous les relais, avec mes porteurs de palanquin. C'était charmant; j'ai fait quatre cents lieues sans m'en apercevoir. Nous tracions soixante-quatre cases sur le sable, et nos pièces étaient des cailloux du Gange de diverses couleurs. Vous concevex?
— Parfaitement, sir Edward, et j'aurais bien voulu avoir, ces jours derniers, un de vos porteurs de palanquin. Il m'a été impossible de décider Elmina, ma nièce, à croiser un pion avec moi« Je suis même hoùteux de vous dire que j'ai complètement oublié cette belle partie de M. de la Bourdonnais que vous me montrâtes une fois, la veille de la chasse. Elmina, celte folle, n'a jamais voulu m'aider à la jouer.
— Ce n'est pas étonnant, capitaine Jonathan; celle admirable partie, qui est le chef-d'œuvre de l'esprit de
combinaison, et qui ne peut être signée que par Philidor, Deschapelle ou la Bourdonnais, sort de la mémoire ' avec une grande facilité. Nous allons la jouer, capitaine Jonathen, et vous écrirez les coups au crayon.
— Ah! Tidée est excellente, sir Edward.
— Je voulais vous le proposer l'autre jour, mais vous étiez surchargé d'occupations à cause de cette chasse.
— Que le diable caresse les éléphants! dit Jonathen en préparant le crayon et le papier, tandis qu'Edward disposait les pièces. Ces animaux sont sorciers. Autrefois on les rencontrait l'un après l'autre à des distances rai» sonnables....
— Oui, c'était comme le^ éclaboussures du grand troupeau central.
— Tout juste, sir Edward !
— Et maintenant, capitaine Jonathen, les éléphant» ont organisé une république fédèrative, et ils chassent aux chasseurs.
— Cela est ruineux pour nous, sir Edward; il faut renoncer au commerce de l'ivoire, c'est désolant! Quant k moi, je vis de peu et je ne m'inquiète pas des jours qui me restent. Hais il faut songer à mon neveu, à ma nièce, pauvres orphelins sans fortune, et qui peut-être, après ma mort, se dégoûteront de leur vie de sauvages et no trouveront pas une piastre au bas de mon testament
— Il ne faut point se décourager, capitaine Jonathen;, les éléphants reviendront peut-être à leurs anciennes mœurs. Les républiques fédératives ne durent pas longtemps. A la première ambition déçue, ce beau système d'union sera dissous.... Capitaine Jonathen, c'est moi qui ai le trait.... attention. Vous avez les noirs; moi les ^blancs.... Je suis de la Bourdonnais et vous êtes le plus fort joueur du monde,' et vous m'avez défié. C'est entendu. Je commence donc, c Le pion de madame blanche, deux cases — le pion opposé, deux cases aussi —
— le pion du fou blanc de ma reine, deux cases — votre pion noir prend le mien — le pion de mon roi, une case
— le pion de votre roi, deux cases. *
— Sir Edward ! voilà un beau début de partie.
— Capitaine Jonathen, le début est insignifiant; le miracle est aux neuf derniers coups, comme vous savez. •Continuons.... il me semble que j'entends rougir Duke ; nous remuons les pièces, et il croit que miss Elmina est ici. Quelle oreille !
— Pauvre bête 1 il n'a pas vu ma nièce depuis deux jours }
— Un jour de moins que moi, capitaine, je comprends sa douleur. — t Le fou dç mon roi blanc fait trois pas à gauche et prend votre pion noir — le pion du roi noir prend le pion le la dame blanche — le pion du roi blanc prend le pian noir — le cavalier du roi noir à deux cases devant son fou — mon cavaliet de ma reine blanche à deux cases devant son fou — le fou du roi noir à la case devant son roi — le cavalier du roi blanc l la deuxième case devant la case de son fou — le roi nni* roque — le fou de la dame blanche à la deuxième case devant son roi
— le pion noir du fou de la dame, une case — le pion de l'éléphant du roi blanc, une case *. »
— A propos d'éléphant, capitaine Jonathen, me voilà brouillé ^ mort avec Jémidar. Je viens de lui rendre une visite du haut d'une croisée, à six pieds au-dessus du niveau de sa trompe; je l'ai salué respectueusement, avec tous les honneurs dus à sa taille; rien n'a pu le désarmer; j'ai entendu un mugissement sourd, comme la solfatare de Naples, et pendant qu'il déracinait une énorme pierre, je me suis enfui pour ne pas être lapidé.
— Ah ! sir Edward, Jémidar vous pardonnera difficilement vos deux balles. Willy m'a raconté votre exploit;
Iles joueurs indiens appellent les tours des éléphants*
tous avez été héroïque, sir Edward, vous et votre ami H. de Gessin. Willy m'a parlé de vous deux avec enthousiasme. Je ne sais comment reconnaître votre double dévouement, et je n'oublierai jamais que vous vous êtes > précipités au secours de mon neveu....
— Oh I. capitaine Jonathen, nous n'avons fait qu'un» 'chose fort simple : le devoir n'est pas une vertu. . . . Puis* je espérer que nous apaiserons la colère de Jémidar?
— Ha nièce Elmina seule peut vous réconcilier avec lui. ! — Quelle adorable enfant.... Croyez- vous, capitaine,
que j'ai cherché partout, à la chasse, ce rocher ou ce tronc d'arbre que votre intrépide frère a honoré du nom d'Ëlmina ?
— Ah! vous n'avez pas été en chasse de ce côté, sir Edward! Mon frère a gravé le nom de sa fille au pied de la crête grise, dans l'ancien domaine des éléphants.
— J'espère bien y graver mon nom aussi, quelque jour. — c Le cavalier de la dame noire à la case devant sa dame — le fou du roi blanc recule à la troisième case devant la case du cavalier de sa reine — le cavalier de la dame noire à la troisième case devant la sienne — le roi blanc roque — le cavalier du roi noir à la quatrième case devant sa reine — le pion de l'éléphant de la dame blanche, deux cases — le pion de l'éléphant de la dame noire, deux cases. — Capitaine Jonathen, je fais une réflexion ; miss Elmina doit être furieuse contre moi; j'ai blessé son Jémidar.
— Miss Elmina est juste; elle vous est, au contraire, fort reconnaissante de votre intention ; vous avez blessé Jémidar, mais pour sauver Willy.
— Hiss Elmina est donc une personne accomplie, capitaine Jonathen ; heureux celui qu'elle honorera de soa amitié!
— Pauvre nièce ; quels amis peut-elle trouver dans ce désert!.... Vous-même, sir Edward, habitué comme vous-
êtes à la vie des voyages, pourrez-vous vous résigner i vivre quelques mois encore avec notre famille?....
— Capitaine Jonathen, mes intentions sont difficiles à deviner, lorsque je les garde pour moi.... Il y a des sentiments que j'aime à nourrir au fond de mon âme, et je suis d'une timidité d'enfant pour les exposer au grand jour. Mon caractère est ainsi fait. Par exemple, si j'avais à demander en mariage une jeune demoiselle à son père, à son frère ou à son qncle, j'attendrais, pour formuler ma demande, qu'on la devinât. — « Le cavalier du xpi blanc â la cinquième case devant la case royale : it gauche et non pas à droite — le fou de la dame noire à la troisième case devant la case royale — le pion noir tlu fou du roi, deux cases — la dame blanche à la case -devant la case royale — le pion noir du fou du roi, une case — le fou blanc de la dame, menacé par ce pion, recule d'une case — la dame noire sur la case royale — J'éléphant de la dame blanche sur la case royale — le fou de la dame noire recule d'une case et se place devant l'éléphant. >
— Capitaine Jonathen, maintenant criez au miracle, et dites comme ce grand bonze : Vischnou s'est incarné, v.ne onzième foison la Bourdonnais ! Y oici le coup décisif. « Arrivé à cette phase de là partie, la Bourdonnais inclina sa tête immense sur l'échiquier, et la relevant tout de suite, il promena sur l'assemblée ses yeux à demi fermés, deux étincelles de malice et de génie.
« Les amis dirent : « Quelque chose de grand va s'ac- « complir. * Pourtant ce début n'annonçait rien de merveilleux Toutes les pièces étaient debout. Quatre pion* seuls avaient succombé au gambit. La Bourdonnais place € sa reine blanche â la quatrième case devant la case royale : » l'adversaire avance « d'une case le pion noir du cavalier du roi; * la Bourdonnais « prend avec son fou de la reine blanche le pion noir du fou du roi noir, m
l'adversaire « prend ce fou blanc avec son cavalier, » et la Bourdonnais comprimant un éclat de rire, et agitant ses deux coudes sur la table, dit avec une intonation nasillarde et nonchalante :
€ II y a un mat après neuf coups.
— - C'est effrayant! sir Edward.
— Notez bien que ces neuf coups en représentent dixhuit, parce qu'il faut compter ceux de l'adversaire.
— delà confond l'esprit! Oui, sir Edward, le bonze avait raison.
— Le même bonze, capitaine Jonathen, a fait un livre de commentaires sur les neuf coups, qui nous restent à annoter. Ce sera désormais l'unique volupté de sa vie. Avec ces neuf coups, le sage Indien passe dans les <Jélices les heures que lui laisse le culte du dieu Bleu.
— Et vous connaissez ce livre de commentaires, sir Edward?
— Si je le connais ! j'ai fait un autre livre sur ce livrelà. Dès que l'ennui me prend, je m'organise un échiquier, et je médite sur ces neuf coups; c'est une mine inépuisable. Il n'y a pas de problème d'algèbre plus amusant. La veille de la chasse, vous étiez en grand souci; nous avions hâte d'en finir, avec cette partie, et je n'ai pas eu le temps de vous entretenir des merveilles de ce mat fabuleux.. Aujourd'hui je répare mon omission. Figurez-vous qu'à chaque coup, la Bourdonnais force le jeu de son adversaire, et que, vers la fin, les noirs ne voient que des mats autour d'eux, de quelque côté qu'ils se retournent. Votre visage s'épanouit de bonheur, capitaine Jonathen. Ehl mon Dieul si cela tous platt! nous passerons notre vie avec ce mat cornmcy le bonze; les trois quarts des hommes n'ont pas des hocnets aussi amusants. Ce bonze est le plus sage fou de l'univers.
— Ohl je conçois très-bien, sir Edward, celte folie;
je suis vieux, et j'ai passé ma jeunesse à voir des fous en Amérique. Mais vous, sir Edward, vous êtes trop jeune encore pour sacrifier tous vos loisirs à un caprice d'échiquier....
— Vous ne me connaissez pas, capitaine Jonathen je suis un homme d'habitude et de monotonie....
— Vous, sir, Edward l vous, l'habitant de l'univers ! vous, qui vous êtes nommé vous-même l'inspecteur des nations, et le Chrétien-errant !
— C'est que je cherche une habitude, capitaine Jonathen. Laissez-moi trouver mon habitude, et vous verrez si je ne donne pas ma démission d'inspecteur des peuples;
— Aimez-vous le mariage, sir Edward?
— Non, mais je suis sûr que je l'aimerai,
v — Sir Edward, vous achevez vos phrases, ordinairement, lorsque vous les commencez.
— Lorsque je crains d'échouer après une phrase, j'attends qu'un ami officieux l'achève pour moi. Attention à la merveille, capitaine Jonathen 1 € Ma reine blanche enlève cet insolent cavalier noir, tombé à son côté. * Imaginez alors la somme de joie qui éclata dans le cœur de l'adversaire de la Bourdonnais. Cet adversaire avait entendu la menace du mat en neuf coups; il tendit un piège à la Bourdonnais avec son cavalier noir; cette dernière pièce prise par la reine, le piège avait réussi; il triomphait donc. En effet, comme vous allez voir, les apparences. étaient pour lui; a il. remue son fou, celui qui était devant sa tour roquée, et il le place à la quatrième case du fou de la reine, blanche, de manière qu'il donne un double échec, par son fou à l'éléphant blanc, par sa tour i la dame blanche . » Quel dilemme d'échiquier 1
— Mais ce coup est magnifique, sir Edward 1 « Les blancs perdent la reine ou l'éléphant. > J'ai oublié comment la Bourdonnais se tire de ce mauvais pas....
— Capitaine, ce mauvais pas fit sourire la Bourdonnais. Le grand homme donna une maligne expression de bonhomie à sa figure; « il remua sa dame blanche et la posa à la troisième case, devant la case où était l'éléphant du roi noir avant de roquer. — Aussitôt le fou noir triomphe et prend l'éléphant blanc. » Les amis de l'adversaire se félicitent et se serrent les mains. Lesamis du grand chancelier de l'échiquier baissent la tête. La Bourdonnais continue à sourire. Non-seulement il ne prend pas le « fou » noir avec son éléphant, mais « il prend avec son fou blanc le pion noir du cavalier du roi, lequel fou blanc est pris parle pion noir de l'éléphant. 3> Pour le coup on croit que la Bourdonnais a perdu la partie et la tête. Nouveau sourire malin- Le Philidor moderne c prend ce pion noir avec sqn cavalier, — Le cavalier noir se pose sur la case de son. fou, — la dame blanche donne échec au roi en se posant sur la case vide de l'éléphant du roi noir — le roi menacé se pose devant son éléphant — la dame blanche recule d'une case et donne échec — le roi noir n'a qu'une case,, il s'y pose — le cavalier blanc se replie à deux cases de* vant le roi noir — le fou noir, oublié entre le roi et l'éléphant blancs, veut se sacrifier en donnant échec à la dame blanche, à la troisième case devant la case ordinaire de cette dame — l'éléphant blanc franchit cinq cases et donne échec au roi — le roi noir n'a qu'une case, il s'y pose — la dame blanche recule d'une case, et donne échec — le roi noir se pose à la quatrième case de son fou — le pion blanc immobile, depuis le début, devant son roi, franchit deux cases, et donne échec et mat! »
— Hourra! pour de la Bourdonnais! s'écria le vieux Jonatlicn. Cela fait honneur à l'homme : jamais un éléphant ne trouvera ces neufs coups. Laissez -moi vous serrer les mains, sir Edward; il ne fallait pas moins de deux démonstrations pour me faire juger celte in-
croyable partie. Nous la jouerons tous les jours, maintenant. Vous m'avez rajeuni d'un demi-siècle, sir Edward, et, pour vous récompenser, je veux être l'ami officieux qui achève les phrases que votre timidité d'enfant n'achève pas. ... Sir Edward, je sais tout ; Willy m'a fait l'aveu de ses fautes ; vous avez été magnanime envers lui, qui vous avait follement provoqué. Willy a vu votre acte généreux, écrit en caractères de sang sur le cou de Jémidar, pour me servir de ses expressions. Vous êtes plein d'audace contre les griffes, les défenses, les trompes, les crinières, sir Edward, mais tous tremblez devant les cheveux blancs d'un vieillard et les cheveux blonds d'une jeune fille. Voilà votre caractère. Il faut donc venir à votre secours : vous aimez ma nièce Elmina, et vous n'osez pas me demander sa main. Dites si je suis dans Terreur, Edward ? »
Un incarnat de pudeur enfantine colora les traits mâles de sir Edward; il regretta le lac des Éperviers, la montagne des Abîmes, le duel autour de Jémidar, les nuits de terreur, les marches brûlantes sous le soleil ; il chercha une parole diplomatique pour dissimuler son trouble intérieur, et ne trouva rien.
Ses lèvres, étonnées de balbutier pour la première fois, refusèrent d'obéir à la première pensée raisonnable qui tomba enfin de son cerveau désert; honteux, comme après une mauvaise action , il appuya sa tête sur ses mains, et regardji les pièces de l'échiquier.
c Voilà une réponse que j'aime, dit Jonathen avec un sourire paternel.
— Oui, capitaine Jonathen; on dit souvent beaucoup de choses lorsqu'on ne dit rien. >
Cette phrase fut prononcée syllabe à syllabe avec de grands efforts par sir Edward. Jonathen se leva, et frappant légèrement sur l'épaule dEdward : -
€ Je suis sûr que vous serez un excellent mari, et je
\ous donne ma nièce les yeux fermés. Nous avons un avantage dans ces solitudes ; nous vivons une année en un jour; je vous connais déjà comme un vieil ami. Celte dernière chasse vous a mérité l'estime de toute la maison. Celui qui regarde avec sang-froid le péril et lai mort est un honnête homme. Maintenant, je comprends» les angoisses d'Elmina; elle n'était pas inquiète pour son frère, mais pour vous.... Edward, mon fils, mette* votre main dans la mienne, je partage votre émotion. »
Edward serra la main de Jonatben, et son visage déposa un instant cette contraction ironique dont il avait l'habitude, et qui accompagnait toujours quelque phrase sérieuse dans le fond et frivole dans la forme.
« Capitaine Jonathen, dit-il avec une voix qui reprenait graduellement son assurance devant la figure bienveillante de l'interlocuteur, excusez-moi si j'ai cru devoir prendre tant de soins pour vous obliger à me faire une réponse qui n'avait pas de demande. Je vous avouerai franchement que je suis heureux en toutes choses, excepté en projets de mariage. On dirait que mon ange gardien m'abandonne dès que je prononce ce mot. Quand j'envoie une corbeille de noces, le lendemain elle rentre chez moi. Ordinairement, j'échoue aux portes de l'église, et la plume de l'état civil se brise, au chapitre mariage, avant d'écrire mon nom. Cet acharnement du destin à me refuser le titre d'époux m'a fait inventer un système.... J'ai pensé que Dieu avait abandonné à certains hommes la mission de visiter le globe pour secourir et consoler leurs semblables, noirs, blancs ou cuivrés, et que j'avais l'honneur d'appartenir à cette classe d'êtres privilégiés qui marchent impunément à travers les tempêtes, les batailles, les bêtes fauves, les précipices et les incendies, pour accomplir leur mission. On doit admettre qu'un célibat perpétuel est la condition nécessaire de
ces existences vagabondes, car les liens domestiques et les soins de la famille les gêneraient dans leurs mouvements providentiels Pardonnez mon fol orgueil, capitaine Jonathen. Au fond ce système en vaut un autre et il ne blesse personne : voici l'inconvénient qu'il a pour moi; il me rend timide jusqu'à l'absurdité, je me crois obligé de faire le siège d'un père ou d'un oncle, avec toute la prudente stratégie d'un ingénieur qui attaque une ville. Je me ménage toujours une issue de retraite pour sauver mon amour-propre en cas d'échec. Aujourd'hui, en faisant cette partie, ma bouche s'est vingt fois ouverte et fermée avant le premier mot sacramentel. Soyez mille ans remercié pour moi, puisque vous êtes venu à mon aide, quand le courage m'a manqué !
— Edward, mon fils, dit le patriarche du désert d'une voix émue, une mission comme celle que vous remplissez, avec tant de dévouement modeste, doit avoir un terme. Songez un peu à vous, et soyez heureux. Votre fortune est autour de ce domaine. Cette terre sans limite vous appartiendra un jour; c'est la dot de ma nièce Elmina. La terre est une mine d'or. Attendons le premier vaisseau qui jettera l'ancre dans la baie d'Agoa; je vous accompagnerai jusqu'à la colonie anglaise la plus voisine ; nous ferons bénir votre mariage, et nous rentrerons ensuite dans cette habitation, où vous prendrez l'habitude du bonheur. »
Sir Edward exprimait sa reconnaissance en termes et en gestes énergiques, lorsque Willy et Lorédan entrèrent dans la grande salle. Les deux jeunes gens venaient d'avoir un court entretien, dont il est facile de supposer le sens par la dernière phrase de Willy.
« Mon cher monsieur de Gessin, avait-il dit, je vous repète de compter sur ma parole. Soyez sans crainte, et quittez cet air sombre, qui semble mettre en doute ma sincérité, » . ,
Willy aborda son oncle Jonathen pour prendre congé de lui.
€ Mon absence ne sera pas longue, dit-il ; je vais faire une visite à mes amis, nos voisins, les sauvages du lac de Hakidas; ils ne nous* ont pas fait défaut dans notre malheureuse chasse, et j'espère bien prendre ma re« vanche avec eux.
— Mon cher Willy, dit. Jonathen, mon expériencedoit imposer silence à la vôtre. La chasse à l'ivoire est perdue; il faudra bien des années pour rentrer dans nos privilèges de chasseurs. Ainsi, ne songez pas aux revanches. De mon vivant, on ne verra plus une nouvelle expédition vers le Bord; je ne l'autoriserai jamais. Cependant, mon cher Willy, j'approuve votre projet de visite à nos bons et utiles voisins ; vous ne sauriez trop vous hâter de leur porter quelques présents de leur goût, en les remerciant du dernier service qu'ils nous ont rendu... Ne vous étonnez pas de cela, sir Edward, ajouta Jonathen en souriant, nous avons nos principes, nous, et nous fraternisons quelquefois avec ces sauvages. Nous sommes enfants d'une république, et nous devons nous en souvenir partout.
— Hais je ne m'étonne de rien, moi, capitaine Jonathen. Bien au contraire, j'approuve cette manière fraternelle de vivre avec des voisins, quoiqu'ils soient noirs. Ne sommes-nous pas noirs à leurs yeux, nous aussi, puique nous sommes blancs? J'abonde tellement dans vos idées, que j'ai, moi aussi, un devoir à remplir envers ces braves gens, qui m'ont obligé malgré ma couleur. Je ne laisserai pas partir Willy seul ; je l'accompagnerai. Capitaine Jonathen, je vous laisse mon ami Lorédan de Gessin, et la fameuse partie d'échecs. A notre retour, nous trouverons nos belles et jeunes créoles tout à fait rétablies par les soins du docteur Nizam. Willy, le royaume des Makidas est-il bien éloigné?
— Je monterai Spark, vous monterez Devit, et en moins d'une heure nous arriverons.
— M'acceptez-vous pour compagnon?
— De tout mon cœur, sir Edward; je vous- dois une revanche au midi, de la journée orageuse que je vous ai donnée au nord. Ceci est un secret à nous deux. »
Lorédan, depuis son entrée, avait mis sur son pâle visage un sourire d'emprunt qui ne se mariait pas avec la sombre expression de ses yeux.
t Mon bagage sera bientôt prêt, dit Edward ; où logerons-nous, Willy?
— Au palais du roi Té-Kian.
— Ce diable d'Edward est infatigable ! dk Lorédan avec un mouvement convulsif de fausse gaieté.
— Je me reposerai à cheval, dit Edward en serrant les mains de Jonathen avec une pantomime expressive qui signifiait : Je vous recommande le secret du mariage jusqu'à mon retour.
— Je vais m'informer de la santé d'Elminaet de votre sœur, monsieur de Gessin, dit Jonathen.... Et vous, mes enfants, adieu, et à bientôt. *
Quelques instants après, Lorédan était seul dans la grande salle; son sourire d'emprunt s'éteignit; il donna un regard mélancolique à un fichu de crêpe nankin, laissé entre les lames d'une persienne, et déroulant une natte sur le parquet entre deux fontaines, il en fit non pas sa couche de repos, mais sa cellule de méditation.
Sir Edward à Lorédan de Gessin.
■ Au palais de Té-Kian, le troisième jour de la luus
dès canneliers.
« Ce n'est pas sans une bonne raison que je vous ai quitté si brusquement, mon cher ami. Il m'était impossible de rester un quart d'heure en tête-à-tête avec vous après ma conversation avec Jonathen.
a J'aurais vainement cherché une idée pour mes paroles, un accent pour ma voix, un maintien pour mon corps, une physionomie pour mes traits ayant de vous faire la confidence que ce papier vous porte en caractères immuables, comme l'alphabet les fournit tranquillement pour tous les styles et pour toutes les situations.
« Il y a des lettres, des syllabes, des mots qui s'alignent, sous la plume, avec le plus grand calme épistolaire, pour composer une phrase de ce genre : Lorédan, c'est décidé, j'épouse miss Elmina.
a Je n'aurais jamais pu vous tirer cette phrase à brûlepourpoint.
« Rappelez-vous, mon ami, avec quel enthousiasme je vous parlai de miss Elmina, le premier jour de mon arrivée à la Floride. A demi brûlé par l'incendie du Malàbard, à demi noyé par les vagues de l'Océan, j'arrivai dans le paradis de Jonathen.
a II y avait là, sous un dôme de pampres et de fleurs,
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et assise entre deux fontaines, une jeune fille couronnée de lumière et d'or, ange du ciel par la figure, oiseau de l'aurore par la voix, femme de la terre par la bonté ; d'une main elle caressait les cheveux blancs d'un vieillard, et lutinait de l'autre avec la crinière d'un lion.
€ Deux fois, dans sa vie, on ne sort pas des flammes et des ondes pour voir au désert un pareil tableau.
« L'impression fut vive, elle devait être ineffaçable.
« A vingt ans, je me serais précipité à l'aveugle dans une passion au risque de me briser la tète contre une de ces impossibilités qui se cachent toujours la veille pour se montrer le lendemain.
« Instruit par l'expérience, je me cramponnai au bord du précipice et je résolus d'examiner la position, avant de me donner à moi-même cette première lueur d'espoir qui commence l'amour. Je crois qu'avec une volonté forte on peut ajourner à une époque favorable le début d'une passion. J'avais beaucoup d'obstacles à vaincre, vous le savez.
« Notre expédition de trois jours, avec ses incidents, dont quelques-uns vous sont inconnus, a servi mes projets au delà de mes espérances. L'oncle Jonathen, qui naturellement veut profiter des derniers jours de sa vieillesse pour assurer l'avenir de son Elmina, et qui regarde le bonheur de sa nièce comme la consolation de sa mort, a souvent jeté dans nos entretiens quelques-uns de ces mois significatifs que j'ai toujours recueillis ; mais notre dernière conversation a été plus explicite qu'aucune autre ; le bon vieillard m'a dépeint les angoisses d'Elmina pendant notre malheureuse chasse, me faisant remarquer avec soin que jamais sa nièce n'avait témoigné • tant d'inquiétude fébrile, lorsque son frère Willy s'aventurait vers les solitudes du nord.
« Gela était fort transparent, comme vous pouvez eu juger, mon ami.
c Alors, j'ai rendu clarté pour clarté; mon silence a parlé dans ma bouche muette. Le plus beau des contrats a été sur-le-champ enregistré, celui qu'on ne signe pas,. celui qui se formule entre deux loyales mains serrées énergiquement à la face du soleil.
c La gravité de ce récit pèse à ma plume; mais le mariage étant la seule chose sérieuse de ce monde, après la religion, vous excuserez la forme à cause du fond.
c Me voilà donc marié ! Il me reste tout au plus deux mois de célibat ennuyeux à subir.
c Maintenant, je puis me permettre d'aimer miss Elmina, et je sens que ces deux mois de noviciat me suffisent à peine pour me préparer à mon bonheur.
c Nier l'invraisemblance, c'est nier la Providence. Un homme fait naufrage sur une côte déserte ; il arrive pauvre et nu, comme son frère de l'Évangile : il frappe à une porte, et le Dieu de 1 hospitalité lui donne un diamant sans égal que le soleil africain a poli au cœur du globe. Yoilà mon histoire, Lorédan. Vous me pardonnerez ce quart d'heure d'égoïsme que je vous distille en deux pages. En songeant à moi, n'allez pas croire que je vous oublie. Mariage à part, nos intérêts sont communs, notre fortune sera la même : je ne suis pas seul, je suis toujours deux, en vous comptant.
« S'il est dans ma destinée de continuer la rie des Jonathen à la Floride, je dois me mettre en haute faveur dans la tribu sauvage que je suis venu visiter avec Willy.
€ Mes anciennes prévisions étaient fondées, et mes présents aux Makidas ne seront pas perdus.
c J'observe Willy depuis le moment de notre arrivée dans l'île du lac, et je crois deviner que sa visite a un but mystérieux, mais qui n'a rien d'hostile contre nous, car le loyal jeune homme m'accable d'amitiés fraternelles, et il est trop vif et trop ardent pour être faux. Sa visite se rattache-t-elle à mon mariage?
c Vient-il établir dans celte île charmante une succursale de la Floride? A-t-il des prétentions au trône de roseaux du roi Té-Kian? C'est ce que j'ignore.
a Willy parle la langue de ces noirs ; il a de longs entretiens avec le vieillard de la tribu, et le bouillant fils de Jonathen, dont l'oreille nerveuse est si répulsive à l'audition, écoute avec une patience admirable les longs discours de son étrange interlocuteur.
a II y a que'que plan au fond de tout cela, croyez-le bien ; je connais les airs de visage, les attitudes de corps que l'homme prend à son insu, quand il est tourmenté par une idée sérieuse. Willy a un grand souci ou un grand projet.
c Le royaume des Makidas est mentionné sur quelques cartes. Il est composé de cent cinquante huttes, en forme de ruches d'abeilles. Le palais royal que nous habitons rampe au rez-de-chaussée, et n'a jamais ambitionné le luxe d'un premier étage. Sa toiture est tissue d'arêtes sèches de catalpas, renouvelée tous les ans, aux frais du royaume : le lambris pourrait être heurté par le front d'un nain colossal.
L'ameublement est fourni par une association de bananiers voisins qui prodiguent leurs feuilles aux lits de la famille royale. On sort et on entre par la fenêtre qui est une porte. Je croyais trouver mon miroir dans le b c oudoir de la reine, mais elle a jugé convenable de diviser mon cadeau en cinquante fragments et de faire autant d'heu» reuses parmi les dames de la haute société des Makidas.
c En dépit de ces critiques de détail, ce peuple m'a paru très heureux; il n'a pas de voisins, et par conséquent pas d'ennemis.
« II ne mange personne et n'est pas mangé.
c II ne travaille jamais; il a pour sa table la fleur de boabab, le coco de mer, le poisson du lac et l'huile de palmier.
c Les femmes sont noires, mais belles; les hommes sont doux et adorent le serpent; les sauvages africains ont tous un faible pour ce reptile; c'est sans doute qu'ils ont voulu choisir pour leur dieu le seul animal qui épouvante le lion.
« Adieu; donnez-moi des nouvelles de nos jeunes et belles recluses; j'attends Willy ; et si sa visite mystérieuse se prolonge, je partirai seul, tout enchanté que je suis du roi des Makidas et de son pays.
« Votre vraiment dévoué, «c Edward. »
P. 8 € J'avais oublié de vous dire que miss Elmina est sans fortune. Jonathen m'en a fait l'aveu avec une franchise honorable. Je ne vois pas d'ailleurs ce qu'une mine d'or ajouterait à la grâce et à la beauté d'Elmina. *
Lorédan de Gessin à sir Edward.
A la Floride.
c Des hauteurs du ciel où vous êtes, mon cher Edward, il vous serait difficile d'apprécier à sa juste mesure la position de votre malheureux ami : il me serait encore plus difficile à moi de vous la présenter sous son véritable jour.
« Au fond de toutes vos confidences, il y a des secrets; au fond des miennes, il y en a aussi; tant que nous serons l'un et l'autre emprisonnés dans nos réserves mystérieuses, tant que nos positions respectives ne seront pas nettement dessinées, il y aura dans nos relations quelque chose de décousu, indigne de l'amitié.
« Vous voyez qu'en vous aceusant, je m'accuse aussi ; c'est vous dire qu'à noire première entrevue nous devons,
d'un commun accord, faire cesser l'embarras intolérable d'une méfiance mutuelle, et rentrer dans cette honnête franchise qui est l'état normal de votre caractère et du mien.
« En attendant le résultat de cette détermination, je suis obligé de vous parler encore à travers un nuage de mystères que nos mains réunies peuvent seules déchirer.
« Quand je fais mon autopsie morale, j'ai toutes les peines du monde à me définir à mes propres yeux : jugez de la difficulté si j'essayais de me peindre aux vôtres. Ma vie est comme un mauvais songe. La lumière qui (lotte autour de moi est terne; les objets réels semblent couverts du voile lugubre des visions.
c Dans la tombe, lorsque le cadavre est tiède encore, il doit vivre quelque temps d'une vie pareille : il doit conserver, sous ses paupières fermées, un reflet de lueur crépusculaire ; il doit entendre un bruit confus de paroles sourdes, de rumeurs lointaines, de plaintes du vent dans les hautes heibes, de soupirs éteints dans les bois.
« Vous voyez, mon ami, que je fais aussi un noviciat, ,el\ii de la tombe. Puisse-t-il ne pas troubler la sérénité du vôtre, heureux époux l
« Votre post-scriptum, insignifiant pour vous, ne l'a pas été pour moi. Je n'ai point de dot à demander à l'oncle de miss Elmina ; mais il faut que je demande compte à Willy, son neveu, trop vif pour être faux % de certain mensonge dont je suis la victime. Si l'oncle n'a pas de fortune, il m'est permis de douter de celle du neveu.
« Je soulève un coin du voile de mes secrets, et je m'en absous. La force du caractère s'affaiblit avec le corps et la raison.
« Miss Elmina est descendue, mais seule. Nous avons eu ensemble le plus étrange des entretiens sous les arbres de la terrasse. Elle m'a lait raconter en détail toutes les
aventures de notre chasse, et je la voyais pâlir par moments et ouvrir des yeux démesurés»
€ Je ne voulais lui parler que de vous et de son frère Willy; mais elle, avec ce tact exquis, privilège de son sexe, m'obligeait, par les plus vives instances, à lui parler un peu de moi.
c II fallait bien obéir.
c Je comprenais, d'ailleurs, que l'intérêt qu'il feignait de me porter s'adressait directement à vous, Edward, en passant par moi. .
« L'épisode du lion delà montagne a paru l'émouvoir, et elle s'est assise sur la banquette de naucléas, pour me faire répéter mon récit.
c Vous savez que miss Elmina est avide de ces sortes d'histoires, et, certes, elle mérite qu'on s'expose à de grands périls, puisqu'on aie bonheur de les lui raconter!
« Quand je prononce votre nom devant elle, et que votre éloge arrive après, comme toujours, elle baisse modestement les yeux et détourne la tète, avec une expression de regard sauvage et charmante qui laisse tout deviner.
« On vous aime, sir Edward ; et voua êtes, à ma connaissance, le premier homme qui mérite son bonhçur.
« En songeant que je parlais à la femme de votre avenir, j'ai fait violence à mes douleurs pour lui montrer un visage serein et lui donner une parole calme. Il est injuste de faire subir aux autres le contre-coup de nos propres chagrins.
c Je puis même vous détailler le costume de miss Elmina convalescente. J'espère que vous me saurez gré de cette attention. Elle portait une robe blanche et un châle chinois rouge et bleu, croisé sur le sein; ses cheveux, nattés avec ampleur sur ses tempes, étaient retenus derrière la tête dans un réseau de perles fines, entremêlées des fleursd'or du cassier. Il faut bien qu'il y ait des trésors de grâces, de charmes, d'attraits invincibles autour d'une
jeune et belle fille, puisque j'ai pu oublier un instant cette mort vivante qui est en moi, et compter une à une ces heureuses futilités de la coquetterie créole. Il est vrai que je regardais avec votre pensée et vos yeux.
c La confusion et l'incohérence ont bientôt assailli mon cerveau et ma langue... Je venais de voir glsser, sur les lames d'une persienne de kiosque, une ombre plus éblouissante que le soleil! Et je ne donnais à miss Elinina que des réponses brusques et dépourvues de sens.
c Ce trouble aura sans doute été remarqué parla nièce de Jonathen, et je ne sais trop quelle interprétation elle lui aura donnée. Mes yeux n'ont plus rien vu, mes oreilles n'ont rien entendu.. ..
a A mon réveil, si j'étais endormi, j'ai trouvé dans ma main un rameau de malvisia orné de sa fleur blanche et fraîchement détaché de l'arbre.
c Elmina était rentrée à l'habitation.
« Ce bouquet sauvage vous est destiné sans doute; il m'a été donné à moi pour vous ; je vous l'envoie avec cette lettre, parce que je connais tout le prix du plus léger don, quand une pensée d'amour marche avec lui.
« Adieu, cher Edward ; venez promptement. Je ne suis pas deux; je suis seul. Lorédan de 6. »
Sir Edward à Lorédan de Gessin.
» Au palais de Té-Kian.
« Quand deux amis marchent ensemble dans le même chemin, cher Lorédan, ils doivent se résigner à une chose bien triste; à l'un, le destin donnera le côté des fleurs; à l'autre, le côté des épines. Un jour doit arriver où la joie sera dans une âme et le désespoir dans l'autre. On a beau régler sa vie à deux et à frais communs, avec une exactitude algébrique, pour passer à la même ombre et au
même soleil, un incident non prévu tombera du ciel, ou montera de l'enfer, et ce beau plan sera détruit.
c Je mets les choses au pis, cher Lorédan, et j'exagère à dessein ma joie et votre tristesse, avec l'espoir de trouver une erreur d'exception, à notre avantage, dans les éventualités de l'avenir.
« Que si nous étions destinés à subir jusqu'à son excès la rigueur de cette loi, il faudrait déguiser une larme ou un sourire, pour ne pas blesser la douleur ou la sérénité dautrui.
a Vous trouverez peut-être que je parle un peu trop à mon aise de cet expédient philosophique, dans la situation présente où les bonnes chances paraissent de mon côté.
c Je conviens que le vent caresse ma voile, et que l'azur de mon ciel est serein, tandis que l'agitation et le nuage sont, d'après vous, sous vos pieds et sur votre tête; mais * dans la vie si longue, quoique si courte, ne voyons-nous pas éclater ces intermittences brusques, ces revirements soudains qui bouleversent les fortunes, et font demander à un ami un peu de cette compassion secourable qu'on ; accordait la veille!
« L'amour, la jeunesse, la femme, les trois plus douces thoses de ce monde, ne connaissent que trop les amertumes du lendemain; au point que l'on peut dire à un ami : « Plaignez-moi, parce que je suis heureux, et laissez moi me réjouir, parce que vous ne l'êtes pas. >
c Ceux qui suivent l'ornière banale de la vie bourgeoise traitent ces idées de paradoxe. Mon ami, sur ce terrain pavé d'erreurs où l'homme s'agite, le paradoxe est le puits où se cache la vérité.
c Je me suis découvert une consolation pour me venir en aide dans un intolérable malheur : je me vieillis subitement de cinq années, et de ce point de vue reculé, je me regarde dans mon avenir.
c À cette distance où m'attendent d'autres soucis, d'autres liaisons, d'autres rivages, d'autres pays et surtout des consolations souveraines, filles du temps, je place mon infortune présente au rang de ces catastrophes historiques 'dont le souvenir est léger.
c Si j'avais un ami, écrasé sous l'obsession poignante d'un malheur mystérieux et sans espoir, je lui conseillerais d'employer ce remède moral; l'avenir est l'infaillible médecin du passé.
« Maintenant, je vous vois sourire avec amertume, et je devine la pensée qui contracte ainsi votre visage.
c Votre souci rongeur et capital ne s'accommoderait pas, me dites-vous, de ce remède illusoire.
< Vous allez me renvoyer encore au post-scriptum de ma dernière lettre, qui vous a fait accuser Willy de mensonge, ce qui m'a fait naturellement supposer que Willy vous a promis quelque mine d'or en récompense de je ne sais quel service rendu. Si je ne me trompe, il y a du vrai dans mon erreur, n'est-ce pas? Eh bienl rassurez-vous, au moins sur ee point.
c Je connais Willy; c'est un jeune homme primitif, nous l'avons dit cent fois. S'il vous a tait une promesse, H la tiendra, croyez-le bien ; à moins qu'il ne se soit abusé lui-même en vous abusant.
« Peu de jours suffiront pour nous éclairer tous. •
« Hier soir, Willy s'est assis à côté de moi, au bord du lac, dans un angle solitaire de l'Ile. Sa figure était grave et son organe solennel; vous allez lire dans cette lettre ce que j'ai entendu et ce que je suis autorisé à vous transmettre. Malheureusement, ce papier froid, ces signes conventionnels, traducteurs pâles de la pensée, ne vous rendront jamais l'ardente parole et le regard superbe de mon sauvage et poétique interlocuteur.
« Cette scène ne sortira plus de ma mémoire, que tant de scènes ont traversée; la nuit couvrait les solitudes; le
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lac copiait lé firmament, et les fleurs argeatées des grands myrtes flottaient sur nos têtes, en secouant leurs parfums! Willy a pris ma main et m'a dit :
« Ecoutez-moi, sir Edward, je yais vous faire une eon- « fidence et vous dire des choses incroyables; mais vous « me croirez, et vous m'aiderez.
« On vous a souvent parlé de mon noble père et des « mémorables chasses qu'il a conduites vers le nord.
« On vous l'a cité comme le plus intrépide, et le plus c intelligent des hommes. Je n'ajouterai rien, moi, son c indigne fils, aux éloges qui partout ici accompagnent f son nom.
« Peu de temps avant sa mort, il me fit asseoir sur son c lit et il me dit :
« Willy, mon cher enfant, je ne veux pas que tu me c reproches un jour de t'avoir exilé dans un désert, bien c loin de la société des hommes civilisés, tes frères nac turels. Je ne veux pas qu'Elmina s'associe à tes repro*- « ches. Il faut que j'emporte au tombeau la consolac tion de savoir que mon fils et ma fille seront un « jour libres de demeurer dans cette solitude ou de l'a* c bandonner.
c II me serait triste aussi de penser que mes enfants, c par dégoût de l'isolement, iront courir le monde en c aventuriers, à la poursuite de la fortune. Ne pouvant c leur laisser une opulence tout acquise, je leur laisse le c moyen de l'acquérir. Willy, les sauvages qui habi- 4i tent rtle du Lac, au midi, sont d'un naturel doux et « reconnaissant; fais-toi de nombreux amis data leur c tribu.
c Le jour que tu les appelleras, ils te suivront tous, « sois-en sûr, je les connais.
c Quand tu seras grand et fort, si tu es saisi d'une idée € de fortune et d'émigration, si les chasses et les récoltes c te manquent; car, à la longue, tout s'épuise,* eh bienl
c mon Willy, alors rends-toi à File de h tribu, et dis à
chaque sauvage en particulier :
« Mon ami, j'ai besoin de toi, il faut que tu me suives « où je te conduirai....
c Deux cents hommes se lèveront à ton appel; tu te « mettras à leur tête et tu marcheras.
c Oui, mon enfant, tu marcheras d'abord sur des che- « mins bien connus de toi, et puis tu verras ce que les c yeux d'aucun homme n'ont vu, excepté les miens. Ta « direction est sur la Crête-Grise. C'est une montagne es* « carpée et difficile à gravir ; tu la graviras.
< Sur le versant du nord, il y a des antres de lions. « Vous descendrez tous, sur la même ligne, en plein c midi, et pas une griffe ne se montrera.
« Au bas de la montagne , vous trouverez une vallée c étroite, formée par des amoncellements de roches à pic. c II faut que ce passage soit ouvert ; rien n'est impossible c à la volonté intelligente. Une forêt de chênes, d'aralies, c de buissons, d'arbres et de plantes de toutes sortes, c ferme cet horrible défilé.
« Là, d'innombrables familles d'animaux vivent etrô- « dent, comme des insectes dans un buisson. Il faut mar- « cher à travers ce peuple de monstres, et se frayer un c large chemin pour le retour.
« Ce chemin de plaine vous est indispensable, comme € tu vas le voir.
a Moi, pour découvrir ce que nul homme n'a décou- « vert, j'ai tourné ce défilé impénétrable; j'ai gravi les c roches à pic, m'aidant de toutes les aspérités, de toutes c les racines saillantes, où je pouvais cramponner mes c mains.
a Arrivé à la dernière cime, mes regards sont tombés « d'aplomb sur une enceinte circulaire de montagnes, a ouverte par un seul côté vers l'est.
« Là, .tu verras ce que ''ai. vu, et tu accuseras tes
c yeux du mensonge. Tu verras le cimetière des élécphants!
c Les traditions des familles sauvages de l'intérieur de t l'Afrique parlent de ces lieux secrets où ces animaux c vont traîner leur agonie, et mourir loin de leurs sem- « blables comme pour les délivrer d'un cadavre, et leur c épargner les angoisses d'une séparation sans espoir c de retour. L'intelligence des éléphants est à la hauc teur d'une pareille idée. Cependant, Willy mon fils, t je ne veux pas t'abuser et te promettre plus que tu ne c peux avoir.
« Ce cimetière n'est pas le seul de cette zone, comme c on doit l'admettre; l'espèce des éléphants n'est pas c aussi répandue que celle des autres animaux ; l'ivoire c qu'on peut recueillir dans cette mine en plein air « n'est donc pas aussi considérable que tu peux. le croire c au premier moment d'exaltation; mais il y a encore à c recueillir une bonne fortune pour ta sœur et pour toi.
« Tu remarqueras ensuite une grande rocbe qui resc semble à un pan de muraille resté debout sur une c ligne de fortifications démolies.
c J'ai gravé sur cette page éternelle le nom d'Elmina c en caractères gigantesques; la direction de la derc nière lettre t'indiquera une petite vallée où j'ai déc couvert de grands monceaux de cette qualité d'ivoire « que nous appelons, en terme de commerce, ivoire c mort ou fossile. Au pied de ce mur naturel est un c filon d'émeraudes d'une exploitation facile, comme on c en trouve, au dire du voyageur Hannon, dans le pays « de Cerne, sur les montagnes d'Elmina, en Afrique c occidentale et chez les Troglodytes. Dieu >et ton père « le donnent tous ces trésors, mon cher Willy; il ne faut « que du courage et de l'intelligence pour les conqué- « rir; ils doivent donc être à toi, lorsque tu jugeras que « le moment est venu.
« En attendant, garde sur tout cela le plus inviolable
« secret. »
« Ainsi me parla mon père, sir Edward; et j'ai foi
en lui.
« Le moment est venu f tout est pr^fc
« Si je hâte cette grande expédition, héritage de mon père, c'est que j'ai des motifs légitimes pour justifier mon impatience. Vous en jugerez vous-même bientôt, et vous marcherez aussi avec nous, aux clartés de notre soleil et de nos étoiles, jusqu'à ce lac d'ivoire, où mon père a gravé le nom d'Elmina, comme s'il eût écrit son testament sur cette roche qui garde la dot de ma jeune
sœur, c Mon cher Lorédan, je vous supprime ici l'entretien
qui suivit cette confidence.
c Que pourrais -je ajouter après cela?
c Mon âme, habituée aux surprises, s'exalte à l'idée de cette merveilleuse expédition.
« C'est encore un de mes rêves qui va se réaliser, quoique dans des proportions modestes. Vous vous rappelez ce tableau que je vous fis, en chasse, d'une croisade en Afrique contre les monstres et les solitudes. Je prophétisais à mon insu.
c Le soleil de ce pays, en brûlant notre front, nous fait assister, dans le délire du cerveau, à des scènes de notre vie future. La prophétie est. née aux saintes montagnes de l'Orient; c'est un mirage qui tombe dans notre tête avec la scène du zénith, et nous montre les choses qui viendront.
« Ainsi nous irons encore lancer nos passions, nos amours, nos âmes dans ce domaine de péri' s et d'horreurs qui se hérissent devant nous.
« Quelle joie d'emporter une pensée de femme dan* ce tourbillon de ténèbres et de lumière, dans ces cratères de rugissements I
c Que l'amour est une chose froide et- pâle au milieu de ces prisons de boue et d'ennui qu'ils nomment des villes, eulre une lampe moribonde et le fracas stupide du trottoir!
« A nous la furie de la passion échevelée qui franchit le torrent, traverse le lac à la nage, s'élance du vallon à la montagne, lutte avec les monstres du désert, toujours entraînant avec elle une image adorée, un fantôme de grâce et d'amour I
« Lorédan, voilà une grande chose qui vous ressuscite I Vivez!
c Votre bien affectionné,
c Edward. »
Lorédan de Gessin & sir Edward.
« A la Floride.
c Oui, cher Edward, voilà l'excitation qu'il me faut, et qui peut seule me sauver du désespoir. Voilà ma vie! Votre lettre a galvanisé un cadavre. Vous me trouverez debout.
c L'oncle Jonaffien a reçu, par le même messager, la révélation du projet de Willy ; il m'a fait aussi une demiconfidence sur votre mariage avec miss Elmina.
« Il parait que Jonatben ne- communiquera voire demande à sa nièce qu'après l'expédition.
« Miss Elmina est d'ailleurs si faible encore que tout entrelien sérieux avec elle doit être interdit prudemment.
« Ne craignez-vous pas de voir retomber nos deux « jeunes demoiselles dans les mêmes angoisses, pendant « cette nouvelle expédition? ai-je demandé à Jonatiien.
« — Non, m'a-t-il répondu : elles seront, celte fois, « complètement rassurées, en voyant défiler une armée
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c de chasseurs; et surtout lorsque nous leur affirmerons c tous, sur l'honneur, que P expédition marchera vers c l'ouest, à vingt-quatre milles du domaine nouveau des « éléphants. »
c Adieu, Edward ; que vous êtes heureux d'avoir un cœur ardent et une voix tranquille, une âme de feu et un visage froid !
« Je voudrais bien vous imiter en ce moment, car il me semble que tous ceux qui me regardent lisent sur ma figure les étranges pensées de mon cœur.
« Adieu; à bientôt,
« Yotre bien affectionné,