‹ La FlorideChapitre 5 sur 5 · Épilogue · texte numérisé non relu

Épilogue

Ils étaient fort tristes tous deux, et ils se mêlaient ra renient aux passagers. La tristesse incurable est ennemie de l'entretien frivole ; elle tient à distance les causeurs.

Sur le pont d'un vaisseau, le désespoir donne de dangereux vertiges. Un simple parapet de bois sépare la vie de la mort.

Sir Edward avait assez de courage pour se laisser vivre ; mais lorsqu'il est si facile de mourir, on peut s'abandonner à un éclair d'excitation et suivre une fantaisie fatale, qui, en certains cas, se colore d'an semblant de volupté.

Nizam, qui comprenait tous les genres de silence de son maître, ne regardait que deux choses, la mer profonde et sir Edward, et il attendait; car son intention était de faire jusqu'au bout son devoir de bon serviteur, à la surface de la terre comme au fond des eaux.

Auprès d'eux se groupaient quelques Indiens nonchalants et rêveurs, dont le costume, le maintien, la figure rappelaient assez les vieux philosophes grecs, qui s'en allaient, d'Ile en île, prêcher la sagesse aux nations sur des trirèmes couronnées de fleurs.

Ces hommes avaient des paroles graves et douces, et on éprouvait un charme infini à les entendre parler des

choses de ce monde dans une langue colorée comme la lumière de l'Inde, harmonieuse comme la vague du Goromandel.

Le Nestor du groupe philosophe et voyageur venait de commencer une histoire indienne qui, dès les premières pages, captivait déjà l'attention d'Edward et de Nizam, et les obligeait à donner trêve à leur désespoir. Voici donc ce que racontait le sage Indien. j

A Tchina-Patnam vivait un Indien nommé Arzeb, qui était renommé pour sa vertu.

Il oubliait quelquefois de compter les grains de son poitah, mais il ne manquait jamais de secourir un malheureux.

Sur son lit de mort il eut une faiblesse; il regretta la vie, quoiqu'il fût convaincu qu'une bonne place l'attendait dans le jardin Mandana, qui est visité chaque jour par Indra, le dieu du firmament.

Il invoqua la déesse Sursutée, la seconde épouse de Witchnou, et Sursutée lui apparut à cheval sur son tigre favori, et un rameau de manguier à la main.

« Divine épouse du dieu Bleu ! s'écria Arzeb, accorde une grâce au plus fervent adorateur des dix incarnations. -

— Quelle grâce ? dit la déesse.

— Prolonge ma vie de dix ans.

— Impossible 1 mon fils, dit Sursutée. Tes jours sont comptés depuis ta naissance. Tu dois mourir quand le premier rayon du soleil luira sur la pagode de Williakarmia, et l'aube a déjà blanchi le ciel.

— Accorde-moi dix jours! dit Arzeb les mains jointes,

— Je ne puis t'accorder qu'un jour, dit la déesse : celui-ci, parce que l'univers ne sera pas bouleversé pour cette faveur. Je t'accorde un jour, car tu as été sage et bon. A la fin de ce jour, souviens-toi de venir mourir ici, » et Sursutée disparut.

Arzeb, qui se sentait mourir, se leva lentement, s'habilla, fit ses ablutions, et dit : « Voici une nouvelle vie qui commence pour moi, profitons-en et ne la prodiguons pas. * I

Il rencontra un brame qui lui dit :

« Arzeb, si tu veux écrire l'histoire d'Aureng, le glorieux fondateur de l'empire mahratte, je te donnerai un champ de bétel, un chatiram avec un bois de palmiers et six onces d'or.

— La vie est courte, répondit Arzeb, je n'ai pas le temps d'écrire des histoires; il faut que je vive, laissemoi passer. »

Un homme de guerre, qui recrutait les soldats, lui dit:

« Arzeb, notre victorieux empereur va se battre contre un petit roi d'Éléphanta; veux-tu prendre l'arc et le carquois?

— Quelle folie ! répondit Arzeb, aller tuer des gens qui doivent mourir ! Je ne veux pas être le valet de la mort. »

Un père de famille, qui avait neuf filles de la plus belle taille et du bronze le plus doré, dit à Arzeb :

« Je te donne ma fille cadette en mariage avec deux éléphants.

— Je n'ai pas le temps de me marier, dit Arzeb; il faut que je prie le dieu Bleu. Quanta tes deux éléphants, ils m'embarrasseraient beaucoup : le fardeau de ma vie et déjà assez lourd à porter, sans y ajouter encore deux é'éphants. >

Le père de famille, outré de ce refuS, mit le pouce de sa main droite sur son nez, en agitant les quatre doigts, ce qui, dans l'Inde, est un affront sanglant. Arzeb dit :

• « La vie est courte, je n'ai pas le temps de me venger. »

Un homme lettré dit à Arzeb :

« Mon savant Arzeb, tu es invité par les brames de Tchina-Patnam à passer quinze jours avec eux dans la salle Noire pour découvrir la cause des éclipses et faire un livre. »

Arzeb répondit :

« Les éclipses auront la cause qu'elles voudront, cela m'est bien égal ; je ne veux pas m'enfermer. J'aurai, quand je serai mort, du temps de reste à m'enfermer entre quatre murailles. Laisse-moi respirer l'air de la montagne et voir le ciel indigo du céleste Indra.

— Hais, ajouta le brame, tu seras ignorant toute ta vie!

— Ce ne sera pas long, reprit Arzeb, je meurs demain; toi et les autres, après-demain. »

Arzeb avait perdu un quart d'heure à faire ces réponses, et il ne s'en consolait pas. « Combien le temps est précieux ! disait-il en lui-même. Chaque instant est comme une perle sans prix, qui tombe de ma main au fond du fleuve Triplicam, et j'ai peu de perles encore A dépenser, »

Et il marchait précipitamment dans la plaine deTchoultry, qui s'étend depuis le pont des Arméniens au faubourg de Tchina-Patnam, jusqu'aux temples souterrains d'Élora.

Arzeb courait comme un homme qui a une idée d'affaires ou de plaisir, mais il n'avait point d'idée ; il cherchait un moyen de dépenser les perles de sa courte vie, et ne savait à qui les donner.

Il s'assit pofir méditer entre deux buissons de tulipiers jaunes, et il ne tarda pas à regretter le temps qu'il avait consacré à sa méditation ; a Grand Siva ! s'écriat-il en se frappant le front sur la raie blanche qui distingue les sectateurs de ce dieu ; grand Siva, qui as connu l'humanité dans ton incarnation en nain, donne-moi une bonne inspiration sur l'emploi de mon temps ! »

Arzeb se- leva, et vit, de l'autre côté du fleuve, un délicieux chatiram, à colonnades de sandal, et tout retentissant des voix de sept brahmanesses qui chantaient le combat de Ravana et de Rama, en s'accompagnant du hin. Ces jeunes femmes l'appelèrent par son nom et lui firent signe de traverser le fleuve. Arzeb se dit :

« Je perdrai beaucoup de temps à traverser le fleuve, et après je serai obligé de finir ma vie avec sept brahmanesses qui promettent beaucoup et ne donnent rien, même lorsqu'elles donnent, comme toutes les femmes de Tchina-Patnam, » et Arzeb abandonna les brahmanesses.

Il rencontra un jémidar, qui lui dit :

a Arzeb, si tu as faim et soif, viens à ma cabane, làbas, devant la cascade d'Élora, je te servirai un plat de péomérops et de troupiales rouges, du jambon d'ours de Labiata, et tu boiras du wampi délicieux.

— Me prends-tu pour un fou? dit Arzeb; crois-tu que je vais perdre mon temps à charger ma tête et mon estomac? Voilà un pauvre baraidje qui passe et qui a faim, fais-le boire et manger à ma place, et reçois cette dnce d'or. »

Deut bayadères et un chanteur ambulant, un saracadaren, avec sa longue mandoline, voyant la générosité d* Arzeb, s'approchèrent de lui et lui demandèrent une once d'or, en lui offrant de danser et de chanter la célèbre idylle Guita-Gorinda, sur les amours de Krishna, l'Apollon indien, et de Raddhâ.

Arzeb donna l'once d'or, et dit aux bayadères que ' les amours de Krishna avaient fécondé l'Inde, et qu'ils étaient trop longs pour être écoutés par un agonisant.

Cependant Arzeb s'aperçut qu'en refusant tout ce qu'on lui offrait, il perdait beaucoup plus de temps qu'en acceptant quelque plaisir : mais dans cette perspective de mort prochaine qui dominait toutes ses autres idées, il ne se sentait au cœur aucun penchant.

Arzeb, à la deuxième heure de sa seconde vie, s'ennuyait à la mort.

« Brama ! s'écria-t-il dans un bâillement prolongé, 6 Brama, que la vie est longue et lourde 1 Je ne suis point étonné que tu te sois incarné dix fois pour tuer le temps! »

Après celte exclamation, il était arrivé devant le temple Ten-TauH, qui a deux portiques et qui est cité comme merveille parmi les merveilles d'Élora.

Il s'assit sur la queue d'un singe, à l'ombre du bœuf Nandy, taillé tout d'un bloc dans une carrière de granit, et mangea nonchalamment et sans appétit quelques noix de bétel.

Ses regards, lancés obliquement vers le ciel, lui révélèrent une chose pénible : Arzeb avait encore vingt heures à passer sur cette terre avant d'être frappé au front par le noir Yama, le dieu des funérailles.

Alors il adopta la ressource de ceux que l'ennui tue; il s'étendit horizontalement sur la table et il s'endormit.

Arzeb fit un rêve magnifique. Il crut voir, ou pour mieux dire, il vit Roudra, le dieu de la mort, qui lui ouvrait la porte bleue du beau palais nommé Kaïlaça, dont les portiques de pierreries conduisent au jardin Mandana, tout peuplé de bayadères.

Siva, le plus puissant des dieux, lui disait :

c Arzeb, tu as été juste, et je vais te récompenser. Je

te nomme roi des Maldives; il y en a douze mille à l'entrée du golfe Arabique; elles ont toutes des grottes de perles et de corail, et dans chaque grotte il y a une reine belle comme Latchmi, la déesse du plaisir. Ces douze mille reines seront tes épouses, et tu auras un harem flottant plus beau que celui du grand Sevadjy, le fondateur de l'empire mahratte. »

Arzeb, dans son rêve, descendit du firmament par un escalier d'or et d'indigo, et quand il fut arrivé au-dessps • de la région des nuages, il découvrit son royaume, qui^ ressemblait à douze mille conques marines flottantes" sous des aigrettes de palmier.

En abordant aux Maldives, il lui sembla que l'Océan lui chantait une symphonie céleste en se divisant douze mille fois en petits ruisseaux d'azur vif et joyeux qui dé* coupaient les Maldives.

Avec cette agilité de mouvements que les rêves donnent, Arzeb sauta légèrement d'une - île à l'autre, et à chaque élan il voyait luire entre des feuilles de palmier, deux yeux noirs, sous des boucles ondoyantes de cheveux v d'ébène, et sur un visage doux et doré comme celui de la belle Raddhâ.

Les rêves , entre autres secrets mystérieux qui leur appartiennent, nous font perdre le sentiment des heures, du temps et de l'espace; aussi Arzeb, en se réveillant, avait dans ses souvenirs plusieurs années de bonheur écoulées au milieu de ces douze mille reines dans le golfe Arabique, sur des couches de perles, d'ambre et de corail.

Arzeb revint pourtant bientôt au sentiment de sa réalité misérable en se retrouvant à l'ombre du bœuf Nandy, devant le temple d'Élora.

D'après ses calculs astronomiques, il avait dormi huit heures, et, sans une maudite couleuvre qui l'avait piqué au talon, il aurait prolongé de quelques années encore

son bonheur fantastique des fies Maldives. Arzèb se dit en soupirant :

c J'ai douze heures à vivre maintenant, et je jure par Proudha-Çoura, que je suis fort embarrassé de mon existence. J'ai douze siècles devant moi, et si je n'étais an bon et fervent sectateur de Siva, j'irais me précipiter du haut de ce Viranda sur ce rocher, pour me soulager du fardeau de ces douze heures qui me tuent sous leur " poids ; au moins, ajouta- Ul, au moins si je pouvais me rendormir jusqu'à la fin de mes jours, qui arrivera dans douze heures, je reverrais mon beau royaume perdu, mon harem de reines,, et le teint uni et frais de ma jeunesse dans le miroir du golfe; mais hélas! lorsque le besoin naturel du sommeil me reviendra sous les paupières, je serai mort! Oh! c'est bien maintenant que j'ai compris le mystère de la vie !

c Nous n'avons que des plaisirs d'un instant qui peuvent être contestés, et des ennuis ou des douleurs incontestables.

« La meilleure part de notre vie est celle du sommeil !

<l Si le dieu Bleu, si le céleste Indra m'accordait une troisième vie, je ne l'accepterais qu'à la condition de dormir toujours. »

Comme il achevait ce monologue, en ayant soin de le prononcer syllabe par syllabe, avec une lenteur affectée, pour gagner quelques minutes sur les éternelles douze heures de son solde d'existence, il vit passer le bonze de la grande pagode de Nagpour, qui venait de descendre d'un éléphant pour s'agenouiller devant le temple de Dès-Aventara ou des dix incarnations.

Le bonze de Nagpour se nommait Dhéaly; il avait quitté la riche capitale du Bheràr avec sa suite de jémidars des deux sexes, pour visiter la presqu'île du Bengale, et vaincre les fameux joueurs d'échecs de Vlndouslan.

Arzeb se prosterna devant le bonze Dhéaly, et lui dit : <l Rayon de la septième tête de Siva, toi qui assistes aux conseils d'Indra, et qui as désarmé avec une parole la colère du serpent Ananta, le serpent éternel, « enseigne-moi le secret de passer dix heures sans être dévoré par l'ennui.

— Tu me demandes l'aumône d'une distraction ? dit le bonze.

— Je le la demande à genoux, étoile de Nagpour, dit Arzeb.

— Shegmadid, le glorieux architecte des temples d'Élora, qui a été mis au rang des dieux, et qui parcourt le firmament bleu sur le char du Souriah, a toujours conseillé aux bonzes de faire l'aumône aux malheureux, dit Dhéaly ; je vais te donner dix heures de volupté à faire envie à la chaste Sita; je consens à faire cinq parties d'échecs avec toi. »

Arzeb ouvrit de grands yeux, de l'air d'un homme * qui redoute plus le remède que le mal, et bulbutia quelques paroles inintelligibles que le bonze interpréta dans le sens du remer ciment le plus profond, celui qui ne trouve pas d'expressions pour se formuler.

Arzeb était peut-être le seul Indien de ce siècle lettré qui ne connaissait pas les échecs; mais il avait oublié, dans son rêve des Maldives, que la déesse Sursutée, en lut accordant un jour de vie supplémentaire) , lui avait implicitement donné une science universelle qu'il pouvait appliquer à tout.

Ce ne fut que devant l'échiquier qu' Arzeb sentit naître en lui l'intelligence d'un joueur d'échecs, et la révélation spontanée des hautes combinaisons.

Un jémidar avait retiré l'échiquier du bonze de l'étui de laque suspendu au cou de l'éléphant comme une décoration d'honneur.

C'était un merveilleux échiquier; le meilleur ou*

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vrier chinois du Penjab avait mis, dit-on, sept années à faire ce chef-d'œuvre d'ivoire, de nacre, de pertes et d'ébène.

Le roi Blanc était l'image parlante du monarque alors régnant à Lahore, et qui se nommait Goala-Sing, le lion -berger, emblématique désignation qui désignait le courage et la bonté personnifiés en un seul homme. Le roi Noir faisait reconnaître à tous les fils du Céleste Empire leur empereur vénéré, le magnanime Fo-Hi, ce monarque agriculteur qui inventa deux arbustes et trois fleurs, par un travail merveilleux de greffe et d'accouplement.

Les seize pions d'ivoire et d'ébène étaient ciselés avec un goût exquis ; leurs petits yeux luisaient comme deux escarboucles ; ils tendaient un pied en avant et ajustaient une flèche de nacre sur un arc de filigrane d'or.

Le bonze Dhéaly avait gagné cet échiquier dans un défi avec le petit-fils du grand Kosroû ; il en était fier, comme le temple de Nagpour est fier de sa porte de bronze, chef-d'œuvre du sculpteur El-Manoussi.

Les deux joueurs s'étaient assis sur le sable, devant le bas-relief qui représente Iriarti, l'éléphant chéri d'Indra.

Les premières pièces étaient à peine jouées que le bonze s'aperçut qu'il avait à combattre le plus redoutable joueur de l'Asie; mais il ne désespéra pas de le vaincre, en lui faisant la proposition d'intéresser le jeu.

Généralement, en effet, les joueurs qui compromettent quelque chose de leur fortune, commettent souvent des fautes grossières, et perdent par timidité.

€ Je vous joue toute ma fortune, dit Arzeb en souriant. , ' , v

— Est-ce peu? est-ce beaucoup ?tlit le bonze.

— • Un champ de riz, une habitation sur là Tiplicam,

une maison à Tchina-Patnam, et un kattamaram qui fait les voyages de Taragambour, la ville des ondes de la mer, la reine du Coromandel. Voici mes titres de propriété dans celte boîte de sandal ; ils sont tous revêtus du sceau de notre grand prévôt.

— Prends' garde ! dit le bonze ; ne te réserves-tu rien? Songe qu'en perdant tu es obligé d'atteler les bœufs au tandigel pour vivre ; songe que tu seras plus pauvre qu'un beraidje ou qu'un batteur de riz.

— Soleil de Nagpour, dit Arzeb en souriant, j'ai songé à tout.

— Eh bien ! moi, dit le bonze, je joue contre ta fortune un enjeu bien plus précieux pour toi. Écoute : l'architecte des temples d'Élora fut mordu par un serpent, ici, à cette même place ; le plus illustre de'mes ancêtres desservait le temple de Williakarma; il accourut au cri de l'architecte, et pilant sur un caillou sept feuilles de tody, l'arbre du bienfait, il les appliqua sur la blessure mortelle et la guérit. Quand l'architecte fut dieu, il apparut à mon aucêtre et lui dit : « J'ai reçu de Siva « le pouvoir d'accorder à toi et à tes descendants la grâae « qu'ils demanderont une fois dans leur vie, soit pour eux, « soit pour les autres; cette grâce serait-elle de transie porter au milieu de la plaine de Tchoultry la cascade « voisine, formée d'une larme de la chaste Siva ! » Je n'ai rien encore demandé, moi, au glorieux architecte ; je suis avare de la faveur qu'il me réserve, et je la mets pour enjeu sur cet échiquier.

— Accepté, dit Arzeb ; continuons. »

J A ces mots, l'éléphant Iriarti agita sa tête énorme, secoua ses oreilles, et balança majestueusement sa trompe de granit sur la tête du bonze ; puis il reprit sa pose monumentale et son éternelle immobilité.

«Vous le voyez, dit le bonze, l'architecte-dieu vient d'animer un instant son œuvre pour justifier mes paroles.

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— Continuons notre partie, dit Arzeb en s'inclinant ; rayon du Bherâr, j'accepte votre enjeu. »

Les domestiques s'étaient retirés à l'écart par respect.

Ainsi, 1 aucun regard humain ne vit ce combat sans égal, qui n'eut pour témoins que les dieux de l'Inde. Arzeb, par la grâce de Sursutée, s'était initié du premier coup aux mystères du jeu.

Sa tète échauffée au soleil de l'Inde, s'embrasa encore au feu des combinaisons victorieuses qui éclatent dans le cerveau et font ruisseler la joie dans le cœur.

A mesure qu'il poussait en avant ses pièces d'ivoire, il lui semblait que l^chiquier prenait des dimensions colossales et qu'un souffle infernal ou divin animait toutes ces figures, en leur donnant la taille et les passions des êtres humains qu'elles représentaient.

Dans ce délire d'une passion ardente, il croyait assister à cette bataille de Rama et de Ravana, immortalisée dans un poëme qui semble avoir été écrit par le soleil, en lettres de perles, entre l'Ile de Ceylan et le cap Coromandel, splendide théâtre de la guerre des mons- '„ très de l'Indoustan.

Le joueur d'échecs se vit grandir, â ses propres yeux, de toute la taille d'Aureng-Zeb ; il luttait pour un empire ; il poussait du bout de son doigt une armée de géants ; il ébranlait la terre sous le choc d'une mêlée im- * mense, et il croyait entendre autour de lui les applaudissements do tous les dieux de marbre sculptés sur les bas-reliefs des dix temples d'Élora.

Le bonze, habitué â vaincre tous ses adversaires, le bonze, qui avait même maté son illustre confrère de la pagode deDjagrénat, frémissait de colère et d'étonné- « ment â chacune de ses défaites ; et quelquefois, saisi d'un saint respect, il s'imaginait que son merveilleux adversaire était Wischnou lui-même, transformé en joueur d'échecs, daus une onzième incarnation.

Cette idée plaisait à son amour-propre et l'empêchait de se briser le front de désespoir sur la croupe de l'éléphant de granit.

Le soleil tombait dans le golfe de Bengale et la vie d'Arzeb s'éteignait avec le soleil au moment où un mat décisif lui assurait sa victoire.

Le bonze vaincu fit sa prière à Siva, et l'architectedieu descendit dans une auréole d'azur et d'or.

« Bonze Dhéaly, dit l'architecte, quelle faveur demandes-tu au dieu Bleu ? »

Le bonze interrogea son vainqueur Arzeb, qui lui dit : « Demande pour moi la faveur de rester encore cinquante ans sur cette terre de délices.

— Accordé, » dit l' architecte-dieu ; et il remonta vers le ciel pour prendre sa place sous les palmiers du jardin Mandana.

Arzeb sentit au même instant que la vie rentrait dans son corps et qu'un nouveau sang circulait dans ses veines ; il baisa les pieds dû bonze Dhéaly, et fit une prière de remercîment à l'architecte et à Siva.

« Tu es donc bien amoureux de la vie, dit le bonze à Arzeb, et que feras-tu de ton demi-siècle ?

— Je dormirai pour vivre en rêve, et je me réveillerai pour jouer aux échecs, répondit Arzeb.

— Tu as raison, dit le bonze, je crois que la vie n'a été faite que pour cela. Il ne faut à l'homme ennuyé que deux choses : un lit et un échiquier. »

Il faut peu de chose pour donner une diversion salutaire aux ennuis mortels dont se compose le désespoir. Sir Edward trouva dans cette histoire toutes les consolations de cette noble sagesse indienne, vieille comme le monde : la vie lui apparut sous des aspects nouveaux, et il consentit à l'accepter.

« Nizam, dit-il, mon brave Nizam, il faut nous résigner à vivre, non pas pour dormir et jouer aux échecs,

mais dans un but plus noble et plus digne de nous deux. »

Quatre mois après, sir Edward entrait en France et sauvait la vie et l'honneur au père de Lorédan de Gessin !

A l'habitation de la Floride, Willy et Lorédan étaient mariés.

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