LORÉDAN DE G
c P. S. Nizam a reçu les ordres de Willy et de Jonathen. Willy commandera l'expédition jusqu'à la Crête- Grise, et Nizam le remplacera dans la région de Tinconnu.
« Vous aviez sans doute aussi un pressentiment, Edward, lorsque, sur le sommet de la montagne des Abîmes, vous dessiniez la Crête-Grise et son horizon mystérieux. ^
« N'envoyez pas votre paysage à Ta galerie nationale de Char ing-Cr 088, gardez-le pour le boudoir de miss El mina. « L. »
L'expédition de l'ivoire.
Entre le fossé occidental de la Floride et l'enclos de la métairie, s'élève un tertre de haut gazon, surmonté d'une croix, et ombragé par de grands myrtes. C'est le tombeau de l'aîné des Jonathen, le père de Willy et d'Eimina.
Un soir, et deux jours après les événements racontés dans les dernières lettres, deux cents jeunes hommes de la tribu des Makidas étaient rangés en cercle autour de ce tombeau de verdure. Un silence solennel régnait dans ce lieu, et tous les visages refardaient Willy, qui, agenouillé sur les cendres de son père, semblait prêter l'oreille à une voie souterraine qui lui donnait de dernières instructions.
Edward et LoréSan, tête nue, et appuyés sur leurs armes de guerre, étaient debout auprès du fils de Jonathen.
Willy se releva vivement, coupa un rameau de myrte, et poussant le cri de chasse : Forward, il s'élança vers l j pont du fossé occidental.
Tous les chasseurs coupèrent un rameau du myrte funèbre et suivirent le jeune chef.
Au pied de la colline A'Honning-Clip, le capitaine Jooallien attendait son neveu et les deux amis européens,
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pour serrer leurs mains et bénir leurs armes. Ces adieux terminés, la troupe gravit au pas de course la colline des Abeilles, dont la cime se colorait des derniers rayons du jour.
Avant de s'enfoncer dans les abtmes de verdure, Willy, Edward, Lorédan et Nizam tournèrent une dernière fois leurs regards vers la Floride, et mille gestes d'adieux tournoyèrent dans l'air, adressés à deux formes lumineuses, anges ou femmes, qui, enlacées Tune contre l'autre, sur le balcon du belvédère, agitaient des écharpes d'azur au milieu des étoiles du drapeau américain.
La marche était ouverte par Willy, Nizam et nos deux amis. Neptunio venait ensuite, tenant en laisse Duke, le lion d'Elmina; puis trente chasseurs, sur la même ligqp, qui tous avaient roulé autour de leur corps la dépouille d'un serpent, et portaient suspendu à leur ceinture le clairon indien, plus redouté encore que le reptile par les hyènes, les panthères et les lions.
Venaient ensuite cent chasseurs, armés de carabines à baïonnettes et des criks malais, tous agiles et adroits, habitués à franchir un ravin et à lancer une balle au milieu de leur bond. Ceux qui fermaient la marche portaient l'arc et la lance, et tenaient à la main une flèche toute prête à jaillir de la corde au poitrail d'un ennemi. Sur cette arrière-garde flottait l'étendard rouge de la tribu, dont l'étoffe grossière, brodée par les femmes, représentait un Makida étranglant un lion avec la peau d'un serpent Ce groupe rappelle, par la roideur du dessin et l'éclat exagéré des couleurs, les peintures des temples égyptiens. L'étendard ne se déploie que dans les grandes occasions solennelles : c'est le palladium de la tribu.
Les chasseurs entrèrent avec la nuit dans les bois. Ils laissèrent à leur droite le chemin du lac des Éperviers, se dirigeant sur l'horizon du nord- ouest.
Les chefs donnaient l'exemple du plus rigoureux silence; le velours des hauts gazons amortissait le bruit des pas; sur les terrains unis, la marche était une course ou un vol.
Si ce désert avait dû donner à cette scène un seul spectateur, iî aurait senti ses cheveux se hérisser devant ce nuage de démons, roulant à travers ces voûtes doires, en les sillonnant a^vec les flammes de leurs yeux.
Le vent du midi s'était levé avec les étoiles, comme pour favoriser les chasseurs dans leur invasion héroïque, et les emporter, comme un tourbillon vivant, vers l'horizon du nord. Les arbres, silencieux à leurs pieds, grondaient comme les vagues de l'Océan à la cime des branches, et ces harmonies lugubres remplissaient la solitude et lui prêtaient une âme et une voix digne de son immensité. Sur ce chemin de ténèbres massives qu'il fallait percer au vol, les regards des chasseurs étaient fixés sur Willy, vêtu de blanc, toujours bondissant à vingt pas des premiers, leur servant de phare avec son costume, et apparaissant, aux yeux des sauvages, comme le fantôme de son père, so.ti du tombeau pour les entraîner à une chasse de vengeance et d'extermination.
Les bruits sourds, rauques, stridents, élevés autour d'eux, sur leur passage, dans les feuilles et les racines des buissons, annonçaient que des familles entières de races fauves, bondissant d'épouvante, fuyaient à l'approche de ces ennemis formidables, associés avec un lion, et couverts de la dépouille des serpents.
Au lever du soleil, la troupe était déjà bien loin de la Floride, et l'aspect du désert ne rappelait rien de connu dans le domaine de l'homme.
Le sol même, par sa configuration, semblait avoir été créé pour les habitants d'un autre monde. Les montagnes se refusaient au pas humain; les arbres, clair-seméssur des terrains âpres, revêtaient des formes étranges et
insociables; les courants d'eau, tombés des sources du midi, fuyaient vers le nord, comme pour refuser à l'homme leurs trésors de fraîcheur et d'irrigation et les jorter à d'autres êtres plus dignes que lui des bienfaits le Dieu. Le soleil éclairait ce tableau avec cette insouciance sublime qui sourit au bien et au mal, à la ville et au désert.
Sur quelques points de l'horizon, le vent du midi soulevait des nuages de sable, et couvrait d'un voile de feu le ciel, les bois et les montagnes; c'était le même terrible ouragan qui allait souffler la désolation sur les caravanes du Sahara, de l'Àbyssinie et du bazar d'Àdel.
L'ombrage avait disparu. A peine si Ton rencontrait, 1 longs intervalles, quelques nopals inflexibles qui sifflaient contre la brise sans se courber. Souvent, au carrefour d'un vallon, des gazelles frissonnantes de peur, 3t trahies par le souffle de la tempête, se réfugiaient au milieu des chasseurs, et semblaient, avec leurs yeux humides et leurs cris suppliants, demander protection à des unis contre la griffe des assassins du désert.
Bientôt, par les crevasses des roches voisines, par les cadres béants des cavernes, s'allongeaient d'énormes têtes fauves et velues qui jetaient des regards de stupéfaction et de rage sur cette bande d'usurpateurs insolents, conduits par un lion.
Alors, les clairons indiens apprenaient aux échos de ce désert des notes inconnues; les jeunes sauvages de l'avant-garde se précipitaient, ventre à terre, en déroulant leurs hideux reptiles, et ils rampaient, eux aussi, avec une merveilleuse agilité de contorsions horizontales; et la caravane passait comme le vent cette ménagerie insurgée, faisant feu de toutes ses carabines, et mêlant pour la première fois le fracas des armes aux mugissements des monstres de la terre et de l'ouragan du ciel.
Cette furie d'audace et d'élan fut soutenue avec ce bonheur qui accompagne toujours l'intelligence, la force et l'intrépidité. Au sommet de la Crête-Grise, on fit une halte. De ce point culminant, l'oeil se perdit dans les horizons infinis. Mais les chasseurs oublièrent tout pour suivre l'indication du doigt de Willy, qui montrait, de l'autre côté du vallon défendu par une forêt inabordable, la roche à pic sur laquelle rayonnait le nom d 'El mina. Mille cris de joie saluèrent ce nom gravé par l'aîné des Jonathen.
Les larmes inondaient le visage de Willy, Lorédan s'écriait qu il fallait, sans perdre un instant, se précipiter dans le vallon, et du vallon rebondir à la roche sainte. Sir Edward, sévère observateur de Ta discipline, attendait en silence Tordre du chef, et caressait la crinière de Duke, en prononçant à son oreille le nom d'Elmina.
Nizam, qui venait de remplacer Willy dans le commandement de l'expédition, étudiait le terrain avec le coup d'œil calme et réfléchi d'un général expérimenté qui veut, par de prudentes combinaisons, neutraliser toutes les chances du hasard.
< Maître, dit-il à Willy, j'ai compris maintenant l'intention de votre honorable père : il a voulu nous amener jusqu'au sommet de cette crête pour nous faire mieux apercevoir dans l'éloignement la roche d'Elmina et le vallon boisé qui conduit au cimetière des éléphants ; mais, à noire retour, nous ne marcherons qu'en plaine; vous verrez. Voilà, vers l'est, la rampe à corniche aiguë que votre honorable père a suivie, à mille toises au-dessus du vallon boisé. Il était seul, et il n'avait pas les ressources que nous avons pour forcer ce terrible passage, qui est un véritable nid de monstres de toute griffe et de tout poil. Maître, vous estimez comme moi la distance qui nous sépare de la roche d'Elmina. Cette
distance est trompeuse; elle paraît courte, parce que les horizons de montagnes qui s'étendent devant nous n'ont pas de bornes. Nous n'arriverons au pied de la roche que ce soir, au coucher du soleil; c'est évident.
— Nizam, dit Willy en tournant sa lorgnette sur le vallon boisé, cette gorge nous arrêtera longtemps, et nous pouvons y perdre beaucoup de monde. Tout cela est horriblement peuplé. Nizam, j'ai de bons yeux et ma lorgnette est bonne ; je vois dans la verdure basse de ce défilé deux ondulations bien distinctes qui se contrarient; l'une va du midi au nord; elle obéit à l'action du vent. L'autre va du nord au midi; celle-là obéit à des impulsions intelligentes. Le troupeau embusqué marche contre le vent, et lious menace déjà. Si j'étais seul, Nizam, ou si nous n'étions que vous et moi, nous passerions pardessus cette gorge, en suivant le chemin suspendu que suivit mon père ; mais tous les hommes n'ont pas nos pieds et nos mains.
— Maître, dit Nizam, avec un sourire indien, nous passerons tous. Croyez-moi. Dans notre guerre du Nizam, il j avait, près d'Hydrabad,un défilé comme celui -ei, où les Taugs nous attendaient, comme des tigres en embuscade sous un buisson; eh bien ! nous passâmes tous.... Maître, nos hommes ont calmé leur faim, leur soif et leur fatigue; je vais crier le forward! »
Au cri d'en avant! poussé par l'Indien, la caravane se laissa rouler du haut de la montagne par un sentier abrupt, hérissé de petits cailloux ronds et mobiles. Nizam, leste et joyeux comme un homme sûr de son fait, entonna la chanson du capitaine Smith d'Halifax, dont le refrain n'était répété que par sir Edward. Willy et Lorédan gardaient un silence triste : l'un pensait à son père mort, l'autre à son père absent.
On chemina longtemps encore dans la plaine, à travers des quartiers de roches, avant d'arriver au vallon
redoutable. Nizam marchait en tête, la carabine en arrêt, comme le sergent télégraphique d'un régiment d'Angleterre, qui indique à tous les soldats la position de leur arme et de leur corps, ce qui dispense de parler. À dix pas des premiers arbres, la caravane s'arrêta.
La gorge ténébreuse avait un mille de longueur ; elle était hermétiquement obstruée par des arbres et des plantes qui, du sol à la cime, croisaient leurs branches, leurs arêtes vives, leurs racines, leurs troncs épineux.
On aurait dit que les éléphants avaient eux-mêmes planté cette végétation colossale pour défendre leur cimetière contre une invasion sacrilège, et fermer la seule porte ouverte par la nature, au midi.
Des buissons de houx gigantesques et d'aralies sauvages jaillissaient au premier plan, comme des chevaux de frise sur le fossé d'une redoute. Derrière s'élevait et se croisait avec des étreintes invincibles une forêt compacte de théobromeé, de lauriers géants, de styrax, d'élodéas, de loasas, et des vingt-quatre espèces de chênes que donne Humboldt aux régions équinoxiales. Le vent du midi, engouffré dans cette végétation ténébreuse, en faisait sortir des sifflements sinistres, comme si tous ces arbres eussent agité des reptiles en guise de ïameaux. Nizam se mêla aux jeunes Makidas de l'arrière-garde et s'entretint avec eux. Ce groupe était fort animé.
Willy examinait le terrain pour découvrir le sentier aérien que son père avait suivi, en tournant le défilé.
c J'avoue, dit Lorédan à Edward, que si ma tête était libre de soucis, cette expédition serait l'histoire la plus amusante de ma vie.
— Tenez, mon cher Lorédan, dit sir Edward, déposez vos soucis sur cette pierre, vous les reprendre* au retour.
Nous nous devons tous de corps et d'âme aux impressions du moment. C'est suffisant, j'espère, pour la pensée d'un homme.... Nous sommes au fond d'un puits; à moin d'être un aigle on un Jonathen, je ne vois pas un chemin praticable autour de nous, excepté ce défilé. Si nous tentons le passage à travers ce sentier de ronces^ et d'épines, qui n'est pas cependant celui du paradis, nous serons déchirés par les griffes de ces buissons, habillés en tigres, nos squelettes seuls arriveront à l'autre bout. Nizam çst un grand homme s'il nous tire de ce pas.
— Edward, regardez-le, notre Nizam; il prépare quelque coup d'enfer avec nos sauvages.
— Avec ces deux cents démons, l'impossible est une chose facile, je le sais ; mais, Lorédan, si une fatalité monstrueuse faisait échouer cette expédition, je reviens à mon premier projet..,.
— Quel projet, Edward î
— Un projet dont je ne vous ai jamais parlé. H me tomba dans la tête à bord du capitaine chinois, lorsque j'envoyai des présents à la tribu des Makidas.
— Mais quel projet encore, Edward?
— Un projet fort simple. Je nolise un navire avec mon restant de piastres ; j'embarque avec moi ces deux cents démons et je vais déclarer la guerre au roi de Bornéo.
— Vous serez bien avancé quand vous aurez déclaré la guerre au roi de Bornéo. »
Sir Edward rajusta sa toilette, peigna sa barbe et ses cheveux, et changea de gants ; puis il dit :
« Lorédan, mon ami, ce roi est un usurpateur arabe; je l'ai connu quand il était esclave chez lord Cornwalis. Vous ne savez peut-être pas qiiil y a djes mines de poudre d'or à Bornéo; nous détruisons ce roi, et nous prenons ses mines; rien n'est plus aisé.
— Vous êtes étonnant, mon ami Edward! ! Comment la situation présente ne vous occupe pas assez; vous allez vous occuper d'une descente à Bornéo !
— Eh ! si nous échouons ici, il faut bien nous retourner d'un autre côté !
— Quel sang-froid d'homme 1
— Bien plus, Lorédan; là-haut, sur la cime de la Crête-Grise, j'ai découvert à Test une ligne bleue qui est l'Océan ; de ce côté, la terre est profondément échancrée, et à la configuration du rivage, j'ai reconnu le port de Gessin... vous savez?... celui que j'ai découvert ... Pour ne pas compromettre les Jonatben, je partirai de ce port de votre nom pour mon expédition de Bornéo ... Lorédan, rien ne console d'un espoir évanoui comme un espoir naissant. Si l'ivoire nous manque, nous avons la poudre d'or.
— Edward, vous êtes sérieux dans vos actions, cela vous dispense de l'être dans vos paroles.
— Lorédan, je suis ravi de vous voir aujourd'hui tant d'énergie au cœur. Tout ira bien; l'espoir est en vous ; nous réussirons. Mes paroles sont sérieuses celte fois. Regardez Nizam. »
L'Indien avait ramassé, à l'aide des sauvages, des monceaux énormes de feuilles et de rameaux desséchés par le soleil et le vent du midi. Ces dépouilles, si combustibles, furent placées à l'entrée du défilé. Nizam les incendia sur toute la ligne, au souffle du midi/ son puissant auxiliaire.
Les massifs de lauriers, à demi brûlés par le soleil, éclatèrent avec des pétillements furieux, et couvrirent de flammèches et d'étincelles les arbres et les arbustes voisins. En un instant, des trombes de feu roulèrent entre les corniches des montagnes, secouées par le vent et découpées en losanges comme des faisceaux de tonnerres. Les cris de joie des sauvages, les mugissements
de la tempête, de l'incendie et des bétes fauves, multipliés encore à l'infini dans ce monde d'échos, formaient le plus horrible concert que l'oreille humaine ait entendu.
D'autres cris lointains répondaient dans les cavernes et les bois; ils étaient poussés par de puissants animaux, vieux locataires de ces domaines, et qui s'enfuyaient vers le nord, épouvantés devant cet ennemi inconnu qui 86 levait pour la première fois, hérissant sa crinière de flammes jusqu'à la cime des rochers.
Tandis qu'au pied des arbres, déjà minés par le feu, les familles félines se glissaient, avec la souplesse des reptiles, pour chercher des issues de salut, on voyait au sommet des branches s'agiter, avec des gestes de colère, des grincements de dents, des contorsions de visages humains, tout le peuple des quadrumanes, les pongos, les mômes à face bleue, les singes noirs, les ouistitis, agiles comme des écureuils, ces joyeux et railleurs habitants de la cité verte, habitués à provoquer impunément la colère des lions, en se suspendant par la queue aux branches flexibles, et en insultant à leur majesté par des éclats de rire et des cris aigus de démons.
A cçtte heure suprême, ces familles désolées mettaient en action toutes les scènes des villes surprises par le feu.
Les jeunes singes emportaient leurs vieux pères d'étage en étage; les époux sauvaient leurs compagnes évanouies ; les mères serraient leurs enfants dans leurs bras et poussaient des sanglots humains en regardant le ciel : les misanthropes, les égoïstes et les célibataires, libres des préoccupations domestiques, s'élançaient de la cime des arbres aux arêtes vives des tourbillons de fumée vers les sauvages abtmes du nord.
Debout sur un piédestal, entouré de ses satellites, Nizam, avec son teint et ses larges jeux indiens, reflé-
tant l'incendie, ressemblait à Satan, apparu au centre de notre globe pour y fonder une succursale de l'enfer, et du haut de son orgueil souriant à sa création.
Le vent du midi activa les ravages de l'incendie avec une puissance merveilleuse; il dévora le chêne comme ' la fleur; il secoua ses torches jusque dans les grottes 1 tapissées de mousses, il dessécha les ruisseaux, et, quand tout fut consommé, il balaya les monceaux de cendres avec ses larges ailes; il chassa devant lui les amas de charbons comme des brins de paille, ne laissant debout, par intervalles, que des tronçons noircis, semblables aux ruines d'une colonnade, dans une immense galerie dévastée par TÉrostrate de la ville des géants.
Le sol bouillonna longtemps encore après l'incendia éteint. Quand les chasseurs sentirent la terre se refroidir sous leurs pieds nus, le soleil n'avait plus qu'une heure de clarté à donner au monde. Nizam s'élança le premier dans ce passage ouvert par les flammes combinées de l'incendie et du simoun.
L'épiderme du sol se montrait à nu, car le dernier atome de cendre avait suivi le vent. Toute la caravane marchait triomphalement sur ce vieux domaine, où l'arche avait déposé sa réserve de monstres, en leur concédant ce vallon à perpétuité.
Au bout de ce défilé, aplani comme une grande route anglaise, on arriva au pied de la montagne qui portait, écrit à sa cime, le nom d'Elmina. Nizam tourna vers sa droite et suivit seul un vallon court et resserré entre deux grandes lignes d'assises de roches taillées comme le coufoir secret d'un temple égyptien. A l'extrémité, le sol manquait aux pieds, comme un créneau s'ouvrant sur le talus d'un rempart, et l'œil plongeait sur le cimetière des éléphants.
Nizam poussa un sifflement de boa, et les chasseurs arrivèrent au signal du chef.
Le paysage était désolé, tel que Jooathen l'avait dépeint, quoiqu'il ne l'eût aperçu que du sommet de la montagne, ayant deviné seulement le passage de Nizam, sans pouvoir l'ouvrir.
Dans cette nécropolis de géants quadrupèdes, pas un brin d'herbe ne donnait un signe de vie. La mort était partout. Des siècles de simoun et le soleil africain avaient réduit en poudre les cuirasses des colosses et mis à nu leurs squelettes, avec l'aide des éperviers. Ce tableau était triste; on le contemplait avec une sorte de pitié, en songeant que les intelligents animaux qui avaient choisi ce champ funèbre l'abandonnaient à l'homme, leur ennemi, ne pouvant plus le défendre contre une sacrilège usurpation. Les chasseurs européens restèrent confondus de surprise devant ce spectacle. L'embrasure de ce créneau naturel, taillé dans le roc, était suspendue à pic, sur le cimetière inférieur, à la hauteur de quinze pieds.
Willy, le pied sur le bord du créneau, les bras croisés sur sa poitrine, mesurait de l'œil, dans une pose superbe, l'héritage paternel : son émotion intérieure se trahissait sur ses lèvres et sur ses narines; il ne se lassait pas de regarder, à mille toises au dessus de sa tête, la roche que son père avait atteinte dans son vol d'aigle, et qui r ecevait en ce moment le dernier sourire du soleil dans to utes les lettres du doux nom d'Elraina.
Les chasseurs makidas, dont Willy était l'idole, se pr essaient en silence derrière leur jeune chef, en saluant, avec l'étendard de leur tribu, la roche sainte, et en jetant à sa base tous les rameaux de myrtes cueillis sur la lo mbe de Jonathen.
Après un long silence consacré au recueillement pieux, Willy se retourna vers sa troupe et dit :
« Mes amis, je vous prends à témoin; mon père avait tout bien \u et tout deviné, même cette issue étroite
ouverte sur le champ d'ivoire. L'obstacle qui est devant If nous n'existe pas. Quand il le faudra, nous le franchi- * rons. Mes amis, je vous remercie du secours que vous m'avez donné dans cette grande entreprise. J'ai besoÂn de vous encore et je compte sur vous. Il faut que vous m'aidiez à transporter nos richesses d'ici à quelque porf de mer voisin. Avec le feu,Nizam nous a ouvert un passage qui nous permet de tenir la plaine, à notre retour et à notre seconde expédition. Ce qui toous reste à faire est un ieu pour des hommes tels que vous. Willy Jonathen se souviendra de vos services; il le jure devant l'ombre de son père, qui remplit l'immensité de ce désert I »
Un frémissement de joie accueillit ces paroles du jeune chef.
Ensuite Willy s'approcha de Lorédan; il mit une de ses mains dans celles du jeune homme, et étendant l'autre sur le champ d'ivoire, il dit : -
a Lorédan de Gessin, je tiens ma parole, et voilà ce que je vous ai promis, »
Lorédan, au comble de l'exaltation, saisit l'étendard de la tribu, et, se précipitant sur l'immense ossuaire, il s'écria l« Je prends possession de cette terre au nom de la famille Jonathen ! »
Une nuit sous la roche dElmina.
Willy et sir Edward suivirent aussitôt Lorédan, par le même chemin, et Nizam, avec la moitié de sa troupe, ne tardèrent pas à descendre pour se ranger autour de l'étendard planté par une jnain française sur l'antique royaume des éléphants.
Le soleil avait déjà disparu derrière les hautes montagnes voisines, et le jour d'ombre qui éclairait l'enceinte de granit ressemblait à un crépuscule polaire. Les derniers souffles du simoun entretenaient uneharmonieaiguë dans cet immense ossuaire, où les herbes aussi étaient colossales, comme pour se mettre à la taille des ossements.
On aurait cru voir et entendre le champ de bataille de Zama, tel que le roi de Syrie, Antiochus, le visita, deux siècles avant Jésus-Christ. Aucune funèbre enceinte destinée aux dépouilles humaines ne sauraitinspirer les idées qui s'élevaient de cet horrible lieu.
L'esprit se révolte contre lui-même de surprise et d'é- , trange pitié, en songeant à tout le fracas inouï que tant >. de générations d'animaux avjrient fait sur cette terre du I soleil, avec leurs amours, leurs passions, leurs guerres, ^ pour venir ensuite, comme des pygmées, se coucher sur ce lit de roches, et rendre le dernier de ces grands souffles qui animaient de si grands corps.
Lorsque la dernière lueur courut comme une traînée de phosphore sur ce lac d'ivoire, les yeux, des chasseurs européens subirent la plus monstrueuse des illusions; il leur sembla qu'un éléphant, vaincu par son âge, arrivait du vallon de l'aurore, traînant ses pas lourds, inclinant sa tête, et soulevant avec effort sa trompe une dernière foi» pour demander aux émanations de l'air le champ de repos où l'attendaient ses gigantesques aïeux!...
Ainsi devaient s'accomplir autrefois, en ce coin de terre, ses imposantes funérailles ; elles n'ont fait aujourd'hui que se déplacer. Elles s'accomplissent encore sous d'autres zones inconnues. Ces animaux penseurs et intelligents, qui ont mis la pudeur dans leur amour, devaient mettre le recueillement dans leur mort.
Les chasseurs trouvèrent facilement des alcôves Dour passer la nuit sous la roche d'Elmina.
Willy avait parcouru le champ funèbre, en l'étudiant oans tous ses détails, avec Nizam. Edward et Lorédan s'étaient convenablement établis dans le vestibule d'une caverne, après avoir tiré deux coups de carabine à Tintérieur, comme pour demander s'ils ne dérangeaient aucun locataire dans cet hôtel dégarni.
Cette précaution était inutile. L'incendie de la forêt du vallon venait de prononcer une sentence d'exil contre les familles des bocages et les anachorètes de la Thébaïde des environs.
Les deux amis, selon l'usage des chasseurs au repos, se préparèrent au sommeil par une conversation, à voix basse et nonchalante, sur des sujets décousus, mais qui se termina d'une manière que le début n'aurait pas fait soupçonner.
€ Encore un chapitre qui manque à l'histoire naturelle de Saaversl dit Edward avec un organe somnolent, et en joignant ses mains en oreiller sous sa tète ; me voilà obligé de faire un article sur le cimelièro des éléphants.
dans Y India-Review! Les neveux de Saavers m'écriront un démenti....
— Ou ses fils, dit Lorédan en prenant la position horizontale.
— Saavers n'a pas eu de fils ; les savants n'en ont jamais; ils n'ont que des neveux : c'est plus facile. Or, ces neveux vont m'accabler. Ce sera cruel ! Quand je pense à ce pauvre le Vaillant, le plus intrépide, le plus spirituel et le plus loyal des voyageurs, je frémis sur moi I Parce que le Vaillant a eu le tort d'amuser ses lecteurs et de dire qu'il avait rencontré un éléphant en Afrique, comme on rencontre un ami à la promenade, on a traité son livre charmant de fable absurde. Vous figurez-vous d'ici la colère de Saavers neveu, lorsque j'imprimerai la -découverte que voilà? Je crains beaucoup M. Kemble aussi. Ce savant n'est jamais sortide son cottage de Tottenham- Roadj parce qu'il abhorre le froid, la chaleur, la fatigue et le mal de mer; en revanche, il s'est donné la spécialité de relever les erreurs des cartes géographiques et les fautes des voyageurs. Je m'attends à une rude leçon. ... Tout bien réfléchi, je veux leur jouer à tous un tour sanglant.
— Lequel, Edward ?
— Je n'écrirai rien.
— Mais il me semble, Edward, que cette mine d'ivoire ne vous appartient pas, et qu'il y a une haute raison de commerce et de propriété qui vous défend d'écrire sur cette découverte, beaucoup plus que la crainte de M. Kemble et de Saavers neveu.
— Bien 1 Lorédan, je voulais vous amener sur ce ter» rain; j'ai réussi. Avec mes détours, je vais toujours droit A mon but. Pure diplomatie britannique 1... Voyons, mon ami, parlons franchement, et fixons-nous Lien sur l'ivoire et les émeraudes, avant de nous endormir. Jonathen et Willy sont d'honnêtes gens et des hommes justes ; nous
n'aurons pas de procès à soutenir; il n'y a pas d'avocats à la Floride; ils viendront sans doute, mais plus tard. Mous sommes encore à l'état de barbarie; nous n'avons pour juges que le bon sens, l'équité naturelle et l'exacte raison. En 1 absence du Code, on se juge comme on peut.... Willy, sans contredit, se fera la part du lion; il est dans son droit, en Afrique surtout. Jonathen a des privilèges incontestables, et personne ne peut lui refuser ce qu'il s'adjugera. Nizam n'est qu'un serviteur, mais il passe maître quand on a besoin de lui, et les Jonathen sont trop généreux pour oublier ses services dans cette lucrative expédition. Passons à moi. Puisque Jonathen me donne son adorable Elmina en mariage, il ne me la donnera pas sans dot. Je tiens fort peu à cette dot, parce que je ne pourrai point la traiter comme un héritage ; mais je suis obligé de la subir, dans l'intérêt de mes enfants. Maintenant, Lorédan, aidez-moi à vous classer vous-même dans cette répartition. Que vous restera-t-il!
— La parole de Willy, dit Lorédan, se relevant à demi sur ses mains. Edward, vous voulez tout savoir; vous êtes las de tout soupçonner. Eh bien 1 vous ne soupçonnerez plus/vous saurez. Vous m'avez vu aujourd'hui m'élancer sur le champ d'ivoire, et prendre possession de cette terre, au nom des Jonathen. Ce que j'ai fait là rassurerait ma délicatesse, si mes intentionshonorablesneme justifiaient pas suffisamment à mes propres yeux. Willy a promis de me donner tout ce que je lui demanderai. Ce soir même, il m'a serré la main, avec une expression très -significative. Je serai content de lui.
— Et que lui avez-vous promis en échange à Willy, mon cher Lorédan ?
— Edward, je ne pouvais rien lui promettre, vous le savez bien.
— Lorédan, je soupçonne encore et je ne sais pas tout.
— D m'a demandé la main de Rita en mariage !.. . Edward, admirez-moi, je suis encore vivant 1 »
Edward serra la main de son ami; un assez long silence suivit les derniers mots de Lorédan, accablé par son aveu.
c Lorédan, dit Edward, je savais tout.... j'observais Rita depuis le soir mémorable où Nizam chanta sa Fille de Golconde sur la terrasse de l'habitation. ...Il faut que l'oreille d'un homme puisse tout entendre sans se fermer.... Rita ne vous a jamais aimé, Lorédan.
— Vous avez raison, Edward, dit Lorédan avec une énergie d'emprunt.
*- Mon ami, il faut prendre les femmes comme elles sont, et rester hommes, nous.
— J'espère que vous serez content de moi, Edward 1
— Vous dites cela d'un air bien sombre....
— Ha pensée est triste.... bien triste.... avoir placé son bonheur et sa vie sur la tête d'une jeune fille ! et dans un instant voir s'écrouler tout celai Edward, il me semble que je ne dois pas survivre à mon désespoir.... mais j'espère avoir la force d'accomplir la mission de mon père...
— Lorédan, vous vous êtes trompé ; je ne suis pas content de vous.
— Edward 1 Edward ! il y a des amours qui ne s'effacent jamais du souvenir, et qui tuent longuement. Cette jeune fille a passé devant moi comme une apparition idéale. Je l'ai vue scintiller comme une étoile dans les horizons de la mer indienne; je l'ai suivie, silencieuse comme la femme d'un rêve, sous la voûte des arbres de Limpid-Stream; j'ai souvent épié son lever au kiosque de la Floride; et longtemps après qu'elle avait disparu/ je regardais encore avec mon âme les pampres et les fleurs qui avaient caressé son visage divin. Vous savez' qu'elle ne s'est jamais mêlée à nos entretiens, à nos jeux, à nos veillées; je ne connais d'elle que l'enchantement
et la grâce, et pas une de ces imperfections humaines qui peuvent consoler d'un bien perdu, en laissant entrevoir dans l'avenir les heures mauvaises de l'avenir et la chute des illusions. L'image sereine de l'ange est restée seule, sans me révéler le côté mortel et désenchanteur ; voilà ce qui me tuera, Edward ! J'irai dans notre Europe; je demanderai aux villes la distraction et l'étourdissement: cette image me suivra; partout je verrai luire ce gracieux fantôme entre l'azur de la mer et du ciel, sous des ombrages tranquilles, au bord d'un fleuve, au bord d'un lac, au balcon des treilles , dans l'atmosphère d'àmcur qui flotte sous le ciel africain 1 Oui, je le sens, ma faiblesse ne pourra lutter contre ce souvenir; il troublera mes nuits et mes jours ; il sera dans mes veines cornme un poison moral qui épargne au malheureux le crime d'un suicide et le fait mourir avant son heure, mais innocent devant Dieu.
— Lorédan, dit Edward après une pause Je suis un peu plus âgé que vous ; c'est beaucoup, dix ans, et dix ans de voyages à travers les hommes 1 Eh bien! mon ami, j'ai le droit de vous dire que j'en ai vu vivre de plus malheureux que vous.
— Ceux qui sont morts, vous ne les avez pas vus.... Au reste, Edward, tous ces propos sont inutiles; brisonsles. J'avais à vous dire ces tristes choses, je les ai dites, et je ne vous les répéterai plus. Il est absurde de faire dans le présent, à un ami incrédule, l'histoire de l'avenir.... Laissons mes affaires, et parlons un peu des vôtres.... Avec votre intelligence spontanée , vous devez avoir déjà fait vos projets, mon cher Edward.... Parlez à votre aise, ne vous attristez pas de mes douleurs.... Les douleurs de l'amour sont d'ailleurs les seules que l'amitié ne comprend pas.... Ne songez qu'à mon amour filial; celui-là est pur, et j'avoue que nous sommes aujourd'hui dans mon jour de fête.... En faveur de mon noble père.
je puis donc me donner quelques instants de trêve, et me réfugier sous une ombre de consolation.... Dites-moi, Edward, avec votre humeur naturelle, ce que vous avez arrangé dans votre avenir.
— Une existence bourgeoise, telle que je vous l'ai dépeinte dernièrement. Il m'est permis, je crois, de faire des châteaux en Espagne africains, de rêver la fondation d'une colonie et la fortune idéale de Palmer. J'use de mon droit, et sur le rivage du golfe d'Arabie je donne un supplément aux Mille et une Nuits. Il faut bien relever un peu mon existence bourgeoise! D'abord, je me marie; j'épouse une femme que j'aurais chosie entre dix mille, et qui se trouvant seule ici, m'a sauvé les embarras et les incertitudes du choix. Nous nous marions à Ceylan ou à Gap-Town, et nous nous installons après à la Floride. J'établis une plantation sur ce beau port que j'ai découvert, et auquel j'ai donné votre nom. Nous nous associons avec mon beau-frère Willy . Nous amassons une fortune incalculable. Je fais un voyage en Angleterre pour montrer Londres à ma femme et la présenter à quelques honorables débris de ma famille. Ceci est de la bonne tactique conjugale; je connais le mariage par l'expérience de mes amis. C'est autant de gagné pour mon noviciat. Ma femme se désolerait ici toute la vie avec ses fantaisies de voyages à Paris et à Londres, et je serais le plus malheureux des époux. Je prendrai donc l'initiative. Je donnerai à mon ange, pendant les six mois d'hiver, l'enveloppe du charbon de Londres et des brouillards de Paris; vous concevez d'ici le désespoir d'Elmina. Elle me redemandera ses beaux arbres, ses étoiles, son soleil, son lac, son Duke, son Jémidar, ses volières, ses abeilles, tous ses trésors d'enfant. Je feindrai de me faire violence, et je lui rendrai tout, comme dans l'excès d'une complaisance d'amour conjugal. A notre retour ici, je serai bien rassuré contre un nouveau caprice de vovage. et ma vie
Continuera son sillon de soie et d'azur; parfois je me cisè lerai sur le visage un semblant de spleen» et je lui dirai, f avec un soupir faux comme un ténor anglais :
€ ma douce aiftie, mon Elminal je donnerais mille « livres d'ivoire et d'émeraudes pour être encore une « fois avec vous à la cinquième arche de Londoribridge, « et admirer l'absence du soleil couchant sur le vernis € de noir de fumée qui décore l'escalier du palais de cSommerset!»
„ « Et puis, quel bonheur d'aller ensuite écouter un discours de M. Atwood à la chambre des Communes! de lire, en manuscrit, un article de M. Paterson sur la coupe des bois dans la Nouvelle-Hollande, où il n'y a pas de boisl d'admirer à Drury-Lane le dernier décor de l'opéra nouveau, où Willis a peint, à la colle, le lac et les ombrages du Tinnevely!... Voyez- vous d'ici, cher Lorédan, la colère de ma douce Elmina? Moi je sens déjà sur mon visage l'empreinte de ses jolis doigts; je suis fou de bonheur en songeant à ces charmantes scènes d'intérieur domestique; et, quoi que vous puissiez en dire, mon ami, j'espère bien que vous en serez Tunique témoin, et que vous intercéderez en ma faveur pour apaiser l'innocente colère d'Elmina. /
—Edward, soyez heureux, car vous méritez de l'être.. .* laissez-moi à ma destinée.... je ne reverrai plus la Floride, je ne reverrai plus Rita. Vous m'indiquerez le chemin que je dois suivre pour me rendre au port vierge dont vous m'avez parlé; là, j'attendrai le passage d'un, navire; c'est la grande route qui mène du golfe Arabique à Madagascar et au Cap. Willy me donnera quelquesuns de ses serviteurs. Nous ferons sur la côte des signaux de feu comme font les naufragés pour appeler un navire à leur aide. Arrivé dans un port de commerce, un port voisin, je me mettrai en relation avec Willy ; vous me seconderez , j'espère, dans ce dernier service, Edward,
254 LA FLOHIDÏ
pour faciliter mes opérations, je compte même sur vos piastres de réserve pour payer largement mon passage, et retourner à ce port qu'il vous a plu d'appeler de mon nom. Vous voyez que j'ai tout prévu, dans l'intérêt de mon père, le mien et celui de Jonatben. La seule opération commerciale que je ferai ne révélera point la baie d'Agoa au navire que je ramènerai; cette baie gardera son incognito, selon l'ancien el respectable vœu des Jonatben. En songeant à mes intérêts, je ne voudrais pas compromettre ceux dé mes bienfaiteurs.
— Lorédan, votre plan est sage, et je l'approuve sans restriction. Seulement, je ne crois pas qu'il soit trèsconvenable à vous de quitter le vieux Jonatben sans lui faire vps adieux et lui serrer la main.
* — Edward, je fais encore un appel à votre intelligence inépuisable en expédients. Vous inventerez ce que vous voudrez.... Croyez-vous donc, Edward, que je pourrais supporter encore la vue de Rita, lorsque son visage éclatera de joie et d'amour devant son Willy? Oh I je sens que mon cœur éclaterait en lambeaux à ce spectacle; l'idée seule gonfle les veines de mon cou, remplit ma langue d'une saveur amère, allume la fièvre à mon front, brûle les racines de mes cheveux! Non, je ne veux rien vçir; j'en mourrais sur l'heure, et j'ai trop de saintes choses à faire avant de mourir l Edward, encore un service, vous me le rendrez, n'est-ce pas?.... Contez-lui mon histoire et celle de mon père avec sincérité; cela vaut mieux qu'un subterfuge. Jonatben a le cœur d'un père, il me comprendra, il m'excusera.
— Yous êtes bien fixé dans tous les détails de cette résolution, Lorédan ?
— Inébranlable.
— Yous ne voulez plus revoir ni la Floride, ni Jonathen, ni?...
— Je nç veux plus revoir que vous, Edward.... Voici
mes dernières iustructions : vous direz à Rita que c'es' vous qui m'avez sauvé la vie; vous direz à Willy que Rita n'est pas ma sœur; vous direz à Jonathen que je lui gar deraima reconnaissance jusqu'à la mort, et que je viendrais à lui du bout du monde, s'il demandait ma vie ou mon bras. Vous cacherez à tous le délire de mon amour, afin que mon malheur ne trouble pas un instant la sérénité de l'habitation.
— Dieu me garde, Lorédan, de contrarier vos nobles idées : elles ont toutes un sens; elle marchent vers un but respectable, et je serai trop heureux de vous seconder. Relisez ma lettre de l'autre jour, et vous verrez que je vous donnais déjà de mystérieuses consolations : car l'amour de Willy et de Rita m'était connu, et je prévoyais le dénoûment. Il me reste une chose à vous dire, et je veux être obéi. M' obéirez- vous ?
— Mais....
— Point de mais; le mais ne répond pas.
— J'obéirai.
•*- Bien, Lorédan ! Prenez ce papier, prenez.... Je l'ai
écrit le premier jour de notre chasse aux éléphants.... dans le bois des mimosas. Je devais mourir le lendemain, selon mon usage; et, selon mon usage aussi, je ne suis pas mort. Je vous dis alors que j'écrivais le portrait du lion pour miss Elmina; je vous trompais : ce papier
— Edward, ce papier est votre testament ; c'est le don de l'héritage de votre tante, mistress Kellett. Je le savais. />
Edward bondit horizontalement sur son lit de caverne, comme si la terre eût tremblé dans cette alcôve de granit.
« Comment diable le saviez-vous? s'écria-il. Ce papier ne m'a jamais quitté.
— Ce fut une indiscrétion de ma part et dont humblement je m'accuse, mon ami. Je lus ce papier pendant
votre sommeil. ,;
— A la bonne heure ; je vous ai cru sorcier un instant I j'aime mieux vous savoir indiscret : c'est plus naturel et moins effrayant.... Alors, vous savez tout.... Or, ce testament vous dispensera d'attendre la fin de vos opérations commerciales; il vous met aux mains sur-le-champ du bon argent monnayé, seule valeur qui apaise les créanciers hideux. Votre délicatesse ne doit pas s'alarmer de ma proposition, je me rembourserai moi-même de mes propres mains, ici, au comptoir de Willy. Cela vous fait gagner un temps fort précieux, n'est-ce pas?
— Edward, vous êtes un trésor d'obligeance. Laissezmoi serrer votre main. C'est accepté.
— Parbleu ! je crois bien que vous acceptez. C'est moi qui suis obligé dans cette affaire. Yous m'épargnez les embarras d'une succession. Yous allez régler chez mon notaire pour moi, dans mon pays ; et moi, sybarite commerçant, je n'ai qu'à ramasser des monceaux de piastres qu'un agent de compagnie rne jettera sur le quai du port deGessinl
— Admirable jusqu'au bout! Edward.... oui, oui, puisque vous le voulez, c'est moi qui vous rends service en cette occasion.
— Mais il me semble que c'est fort clair, Lorédan....
— Très-clair, Edward.
' — Demain, à notre réveil, vous aurez une conversation avec Willy, Lorédan, et vous lui expliquerez votre position. Puisque vous m'autorisez à l'expliquer à l'oncle, commencez, vous, par le neveu. Willy vous choisira ses plus intelligents sauvages; ils seront vos guides, et vous arriverez à votre port, au port de Gessin, en quinze heures, en marchant de notre pas d'oiseau. Quand j'aurai vu Jonathen et mon Elmina, j'irai vous rendre une visite à cheval, car je ne suppose pas que vos signaux de naufragés vous amèneront un navire le premier jour....
. — Edward, j'accepte votre visite, à condition que vous
ne me parlerez pas de Ri ta. Que ce nom soit ici prononcé pour la dernière fois.
— Vous serez obéi, Lorédan. La suppression de ce nom dans nos entretiens sera, je l'espère, le commence* ment de l'oubli....
— Quelle étourderie de créole ! dit Lorédan avec une voix qui sifflaitentre ses dents serrées par la rage ; quelle folie de jeune fille ! elle rencontre un sauvage dans un désert, et elle l'aime, ou du moins elle croit l'aimer!
— Ah ! Lorédan, mon ami, dans un désert, il y a des lois naturelles qui déterminent notre penchant à notre insu . Si un système de physiologie pouvait vous consoler, celui que je vais vous soumettre, avant de m'eridormir, ne serait pas à dédaigner. Lorédan, notre espèce humaine, rendue à l'état primitif, obéit à la grande et souveraine loi du croisement des races. Ceci est encore dans la Bible. Les Juifs ont aimé les femmes des Gentils, en arrivant chez elles, etils ont abandonné leurs Égyptiennes. Dans l'Inde, nous voyons ce système oriental se confirmer pardes milliers d'exemples. A la fin de ce siècle, l'Europe aura épousé l'Asie, et toutes deux gagneront à ce croisement. Le vieux monde ne peut se rajeunir que par cet hyménée. Des deux côtés, on y marche à grands pas. Ici, dans ce petit coin de terre, dès que notre jeune Willy a vu Rita, Espagnole et Française, il a 'eu deux raisons pour l'aimer du premier coup d'œil, et la jeune fille a été forcée d'obéir au même instinct. Ce n'est pas sa faute: il y a une loi. Après cet exemple, Lorédan, pardonnez-moi si je vous en cite un autre, le mien, quoiqu'il ne soit pas exactement rigoureux, puisque miss Elmina et moi nous appartenons, par nos aïeux, au même sang ; mais à la Floride, nous nous sommes retrouvés, l'un vis-à-vis de l'autre, complètement étrangers. La jeune créole a distingué l'Européen.... lia fatuité serait inexcusable, si elle n'était pas justifiée par la gravité d'un système physiolo-
gique. Aussi, Lorédan, vous me pardonnez ce fait trop personnel. La science doit passer avant la modestie.
— Edwafd, dit Lorédan avec une voix pleine de mélancolie, Edward, vos systèmes sont peut-être bons; mais ce qui amuse l'imagination ne console pas le cœur.
— En ce cas, dit Edward, prenant la pose du sommeil, essayons de dormir ; dans tout système physiologique, il y a une dose d'opium, profitez-en, et remerciez-moi quand vous aurez bien dormi. »
Un silence général suivit cet entretien. On entendait à peine les pas légers de Nizam qui faisait sa ronde et veillait sur les sentinelles. Ce luxe de précaution était inutile en r absence de tout danger ; njais Nizam avait des habitudes de prudence qui tenaient ses yeux toujours ouverts en pays ami ou ennemi.
Les étoiles s'inclinaient vers leur couchant, lorsque Nizam poussa le cri de réveil, et les chasseurs reprirent aussitôt le chemin de la Floride. Nous ne les suivrons pas dans leur marche, parce qu'elle ne fut troublée par aucun incident digne d'intérêt. Il est même presque inutile de dire qu'à la hauteur du port auquel sir Edward avait donné le nom de Gessin, Lorédan, qui s'était longtemps entretenu avec Willy, se sépara de la troupe avec une escorte de cinq sauvages makidas.
Par un privilège que le théâtre doit prêter à l'histoire, nous changerons le décor de cette scène, et nous noustransporterons au balcon du belvédère de la Floride, où deux jeunes filles sont assises, et causent comme chantent deux oiseaux à la cime d'un bananier.
Arrivée au port.
H ne reste au soleil que deux heures d'horizon. Une brise fraîche monte du lac voisin et joue dans les plis du drapeau de la Floride. RitaetElmina, dans une pose admirable de nonchalance créole, regardent la cime de la montagne Rouge comme si le soleil de la nuit allait poindre de ce côté.
« Oh 1 oui, ils tardent bien, dit Rita, en froissant avec ses doigts un mouchoir de dentelle de Chine, ils tardent bien, no» pauvres chasseurs ! Voici la nuit bientôt.... je n'aime pas la nuit quand je suis triste.
— Ma bonne Rita, dit Elmina en jetant son bras au cou de son amie, j'ai passé bien des heures cruelles à ce belvédère.... Hélas! ici on attend toujours quelqu'un qui est en péril , c'est notre destinée!... Mais je n'ai jamais plus souffert qu'aujourd'hui.... j'ai là.... dans mon front qui brûle.... j'ai un pressentiment....
— Mon Elmina , le capitaine Jonathen, votre oncle vénérable, me disait encore ce matin : Willy s'échapperait de l'enfer. ...
— Willy n'est pas seul, mon ange Rita.... Willy est avec de braves gens qui sont vos amis, et qui ne sont pas aussi lestes, aussi adroits, aussi heureux que moi frère.. • Ce retard n'annonce rien de bon, chère Rita.
— > J'ai fait une prière ce matin, moi.... j'ai prié pour votre frère, pour sir Edward et les autres.... pour ces pauvres sauvages aussi.... Cela m'a donné un peu de tranquillité.... j'ai récité l'oraison de saint François-Xavier, l'apôtre des Indes.... C'est ma mère qui me l'a apprise, cette oraison ; elle donne une sainte confiance au cœur.
— Que vous êtes heureuse, Rita ! »
Les deux jeunes femmes, par intervalles, suspendaient ainsi leur entretien pour mesurer la montagne Rouge, de la base à la cime, à l'aide de la lunette d'approche tournoyant sur son pivot; la lentille leur montrait dans un voisinage effrayant les plus petits détails de l'horizon : les brins d'herbe agités par le vent du soir, les petits cailloux dorés, les ombres Aoires descrevasses, les vallons de l'orient déjà ténébreux sous des crêtes radieuses, les vapeurs subtiles qui se levaient sur les lacs et les fleuves lointains.
Tout à coup Elmina poussa un cri de joie et recula 'jMnme de peur, car il lui sembla que son frère Willy sortait de terre à deux pas de son œil.
La nonchalance créole fut subitement remplacée par une vivacité de feu : « Les voilà 1 » s'écria Elmina en embrassant Rita, et leurs robes de soie jaune du Bengale frissonnèrent sous leurs étreintes d'amitié.
Rita s'empara de l'observatoire , et, à son tour, elle regarda, inclinée sur l'instrument. Elle dénombrait les chasseurs à mesure qu'ils apparaissaient sur la cime de la montagne.
« Oui, disait-elle, voilà votre frère ; on le reconnaîtrait dans une armée, avec sa démarche de lion...: Voilà Nizam.... voilà Neptunio et Duke.... voilà sir Edward...
— Mais laissez- moi donc un peu voir, moi aussi, chère Rita ! dit Elmina en écartant avec une main délicate la tête de Rita du verre de l'instrument. Rita, vous êtes bien égoïste ce soir 1
— Oui, regardez sir Edward, dit Rita en cédant sa place avec un léger ton de malignité.
— Ah ! mon Dieu ! s'écria Elmina , ils ' n'y sont pas tous !... ils n'y sont pas tous !... Sir Edward est seul.... Regardez, regardez, Rita.... mes yeux ont un voile.... regardez pour moi, regardez, Rita ! »
Une sueur froide couvrait le visage d'Elmina, et les doigts qu'elle plaça sur les épaules de son amie étaient glacés.
ce Je vois très-bien Willy, chère Elmina, dit Rita, l'œil au verre, je vois Neptunio comme si je le touchais avec le doigt.... je vois Nizam.... je vois sir Edward....
— Seul?
— Seul.... il regarde la Floride.... On dirait qu'il peut nous voir.
— Rita, sir Edward est-il seul?
— Oui, vous dis-je, seul, bien à l'écart des autres.... bien loin d'eux. Voici les chasseurs.... sur une seule ligne.... une ligne de visages noirs.... ils descendent tous d'un pas très-rapide. ...
— Il manque donc un de nos amis ! s'écria Elmina avec la voix de l'âme.
— Oui. Je ne vois pas M. de Gessin.... sir Edward a le visage triste....
— Regardez bien, chère Rita.... regardez-les tous, l'un après l'autre, au nom de Dieu !
— Elmina, je ne puis me tromper; les voilà tous descendus.... La montagne devient déserte!.... M. de Gessin n'est pas avec eux. »
Elmina poussa un cri terrible et tomba sans connaissance sur la natte du balcon. Rita se précipita sur son amie, et les serviteurs entendirent cet éclat de voix stridente qui s'élance de la poitrine des femmes dans les moments suprêmes et glace les hommes d'un frisson de terreur.
262 Là FLORIDB
Quand un événement triste éclate entre les quatre murs d'une maison, il semble que les objets extérieurs le racontent A ceut qui arrivent. Les choses muettes et inanimées parlent; les fenêtres, les portes, les arbres, les murailles ont une physionomie dolente.
Les amis, arrivant après un voyage, regardent de loin, avec des yeux inquiets, cette maison tant désirée, et redoutent d'en franchir le seuil. Tout leur dit qu'ils ne retrouveront plus, à leur retour, ce qu'ils ont laissé au départ.
Sir Edward avait dans son coup d'œil cette exquise perception des choses mystérieuses de la vie, et il lui suffisait de voir peu pour deviner beaucoup.
En traversant le pont du côté occidental, il vit quelques serviteurs intimes, courant dans les salles inférieures, de l'air de gens qui sont préoccupés de leurs affaires domestiques, et ne prêtent point d'attention à ce qui leur vient du dehors. Il était' en effet assez extraordinaire que le retour d'une expédition aussi importante n'excitât aucune sorte de curiosité, au point que le maitre de la maison lui-même, toujours si exact à franchir l'enceinte pour aller féliciter ses chasseurs, restait invisible cette fois et ne témoignait aucun empressement. Sir Edward s'attendait donc à quelque nouvelle sinistre sans trop en préciser l'espèce; mais cela lui suffit pour préparer son courage contre toute éventualité fatale, comme le soldat qui revêt sa cuirasse avant le combat sans connaître la face de son ennemi.
Une voix intérieure appela Nizam deux fois. Le serviteur s'élança le premier sur le seuil de la maison, et du seuil sur l'escalier. Willy suivit Nizam*
Sir Edward resta dans la grande salle. La troupe des chasseurs se dirigea vers les grands arbres de la métairie, du côté de la façade occidentale de l'habitation.
Après une heure écoulée dans cette attente singulière,
où Ton ne sait pas ce qu'on attend, sir Edward vit entrer Nizam et lui fit signe d'approcher.
« Je vous cherchais, sir Edward, dit le serviteur à voix basse, vous savez combien je vous suis dévoué; vous savez aussi que je devine assez facilement ce que l'on me cache; eh bien ! sir Edward, mon maître et! mon compatriote, permettez-moi de vous parler avec franchise et de vous donner une preuve de mon dévouement.
— Voyons, Nizam, parlez, dit sir Edward avec un sourire charmant et une voix si calme, qu'elle déguisait une vive agitation intérieure à l'oreille subtile du serviteur anglo -indien.
— Hiss Elmina vient de. subir une crise nerveuse très-violente ; on m'a appelé pour lui donner des soins; mais son état n'a rien d'alarmant ; j'ai prescrit, quelques remèdes insignifiants pour la forme, et surtout pour guérir les alarmes de son oncle. Sir Edward, je vous l'ai dit depuis longtemps, miss Elmina n'a plus son caractère d'autrefois. Quand nous revenions de la chasse, elle accourait à notre rencontre pour nous accabler de questions ; maintenant elle se trouve mal toutes les fois que nous arrivons ici.... Vous n'avez aucune observation à m'adresser, sir Edward?
— Aucune, mon brave Nizam.
— Vous m'autorisez donc à continuer, sir Edward ?
— Sans doute. Je ne sais vraiment pas où vous voulez en venir. Vous piquez ma curiosité, Nizam. Hâtez-vous de parler ; je crains l'arrivée de quelque importun. Pour nous mettre plus à l'aise, allons causer à l'écart, sous les arbres de la terrasse ; n'est-ce pas, Nizam? »
Les deux interlocuteurs sortirent de la maison , traversèrent la terrasse, et se firent éclipser par de profonds massifs de verdure.
c Maintenant, dit sir Edward, vous pouvez parler.
— Sir Edward, dit Nizam en ouvrant ses grands yeux
264 LA. FLORIDB
indiens, pleins de finesse et de feu, sir Edward, vous savez que les serviteurs observent tout, entendent tout, sans rien dire, et qu'un jour arrive où ils devinent tout. Lorsque j'ai vu, sous le même toit, une jeune fille américaine «t un jeune Français, je me suis dit : c Cela finira « par un mariage. »
Notre maître Willy n'a pas manqué aussi de devenir amoureux de la jeune Française-Espagnole ; je l'avais prévu. Dans l'Inde , nous ne voyons jamais que des mariages croisés ; il y a un Dieu pour cela. Mon père était Indien, ma mère Anglaise. Vous, sir Edward, qui observez tout , vous ne devez pas avoir laissé échapper ces croisements de races....
— Oui, Nizam, tu as raison... j'ai quelquefois réfléchi... mais ton préambule est un peu long; viens au fait. *
La voix de sir Edward perdait et regagnait son calme à chaque mot, un effort terrible se faisait en lui.
«Eh bien, dit Nizam, M. Lorédan de Gessin a finement caché son jeu ; il avait Pair d'éviter miss Elmina, et il affectait de ne jamais lui adresser la parole ; mais à la fin, tout se découvre. Il était amoureux de miss Elmina !.. Qui ne serait pas amourenx de miss Elmina?... Moi, vieux servitenr, n'ai-je pas mille fois baisé le gazon que ses pieds d'ange avaient courbé !... Ah ! il y a en ce moment un homme plus heureux qu'un dieul miss Elmina aime votre ami M. de Gessin!... L'Asie donnerait ses perles, son ivoire, son corail pour être cet homme! J'avais aussi, depuis longtemps, découvert l'amour de miss Elmina.... et vous, sir Edward.... qui devinez si bien les choses, cet amour, d'après ce que je viens d'entendre, était donc un mystère pour vous?... Miss Elmina vous faisait à tous des agaceries d'enfant, des coquetteries charmantes; cependant vous n'étiez pas sa dupe ; vous connaissez trop les femmes!... Vous saviez peut-être que l'homme qu'elle aimerait, serait celui qu'elle ne regar-
derait jamais devant témoins.... Panthère d'Elmina!... Un seul mot de Rita, un mot prononcé tantôt devant le capitaine Jonathen et Willy, nous a découvert à tous la vérité. Miss El mina s'est évanouie de douleur, au balcon du belvédère, lorsqu'elle a vu les chasseurs arriver, sans votre jeune ami.... elle l'a cru mort et dévoré.... Au fond, je ne comprends rien à la conduite de M. de Gessin ; il songe à une affaire de commerce et néglige miss Elmina l Tout l'ivoire que nous avons découvert ne vaut pas un doigt de sa main!... On a raison de le dire : les Français sont bien légers 1 Pardonnez-moi, sir Edward,' si j'accuse votre ami; mais il me semble que miss Elmina ne doit pas être oubliée pour quelques* livres d'ivoire mort ! »
Sir Edward, dans ce moment de crise, atteignit au sublime de l'héroïsme bourgeois ; à force d'énergie il se rendit maître des deux plus inexorables passions de Thomme, l'amour-propre et l'amour.
Un sourire, composé avec un artifice surhumain, éclaira son noble visage, et supprima sur ses traits la plus légère contraction de douleur : sa voix même retrouva ses notes naturelles, et trompa Nizam, lui, dont l'oreille distinguait, à cent pas, le frôlement de la plume du colibri sur le brin de myrte.
« Nizam, dit-il, vous ne m'apprenez rien de nouveau. Tout cela m'était connu ; vos idées sur le croisement des races en Asie sont justes ; nous aurons deux mariages à la Floride ; ce n'est plus qu'une question de temps. Maintenant, dites-moi, mon brave Nizam , qu'avez-vous remarqué daps le langage ou sur la figure du capitaine Jonathen ?
— Son visage, sir Edward, a une expression singulière dont j'ai cherché le sens véritable inutilement.... Il a dit une phrase à Willy, une phrase à voix basse, mais • que j'ai entendue. ...Il faut tout cacher à sir Edward.
Cela m'a fait réfléchir. Il parait, me suis-je dit, que sir Edward n'a reçu aucune confidence de son ami, et qu'il ne s'est pas aperçu, comme moi, de l'inclination de miss Elmina pour M. de Gessin. Alors, mon dévouement pour un compatriote m'a poussé avenir vous dévoiler tous ces mystères de jeunes gens, afin que votre sagesse vous dicte ce que vous jugerez convenable de faire en cette occasion.
. — Je vous remercie, mon brave Nizam. Maintenant, je veux voir ce que me diront les Jonathen ; j'agirai en conséquence.,.. Nous nous reverrons, s'il le faut.... Où avez-vous quitté les Jonathen?
— A la porte de la chambre de miss Elmina. M Ue Rita est venue se replacer à côté du fauteuil de son amie, après avoir causé quelques instants avec son oncle.
« Willy et le capitaine s'entretenaient à voix basse, lorsque je me suis retiré. Ils ont parlé bas inutilement; j'ai presque tout entendu. Le capitaine avait une figure de désespoir. Oh i il était affreux ! » -
Edward fit un signe ; Nizam s'inclina respectueusement et se retira. Resté seul, Edward fit ce monologue mental :
« Ce bon capitaine Jonathen 1 voilà la récompense de «on hospitalité généreuse! Soyez hospitaliers après celai la désolation est dans cette maison, et c'est nous qui l'avons apportée ! Quel don de reconnaissance ? Oh 1 il faut, à tout prix, remettre la sérénité sous les cheveux blancs de ce vieillard ; c'est un devoir saint 1 Jonathen n'a point encore communiqué à Elmina ma demande en mariage; c'est évident, il attendait le retour de notre expédition. Si Dieu m'aide, tout peut s'arranger ; quant à moi, je donnerai l'exemple de l'abnégation; nous verrons ensuite si l'amitié me comprendrai »
Le jour tombait.
Edward gagna le milieu de la terrasse, et attendit avec une impatience déguisée l'apparition du capitaine Jona-
then. Dès qu'il le vit descendre du perron, il s'avança vers lui d'un pas leste, et ne laissant voir sur sa figure qu'une teinte de douleur modérée qui pouvait être attribuée à l'intérêt amical donné à l'indisposition de miss Elmina : dès qu'il fut à portée de ses mains, il les lui serra vivement, et lui dit, avec la voix calme de ses plus beaux jours :
« J'espère, capitaine Jonathen, que l'indisposition de votre charmante nièce n'aura pas de suites.
— Elle a éprouvé une émotion.... de joie.... en revoyant son frère Willy, dit Jonathen, avec un embarras de maintien, de gestes et d'organe qui ne pouvait échapper à sir Edward.
— Je suis bien coupable envers vous, capitaine Jonathen, » dit sir Edward en portant ses mains croisées à la hauteur de sa bouche et les laissant retomber de toute la longueur du bras.
Jonathen recula d'un pas et prit une attitude d'interrogation.
« Oui, bien coupable, ajouta sir Edward, et il est temps que je m'en accuse. Je vous ai trompé, capitaine Jonathen.. ..Il m'a fallu céder aux exigences impérieuses de l'amitié.... Un ami dans un désert, c'est un frère, un père, toute une famille; quand il commande, on doit obéir aveuglément ; c'est ce que j'ai fait.... M. Lorédan de Gessin avait un devoir sacré à remplir, un devoir filial.... son cœur était partagé entre deux affections. Il aimait une femme ; il aimait son père. Mon ami n'avait pas osé affronter sa destinée dans l'afiaire la plus délicate de sa vie; il redoutait de sonder les intentions paternelles d'un oncle -sur la plus adorable des nièces ; il m'a chargé de ce soin. Ceci est étrange, inouï et peut-être même révoltant à vos yeux. Aussi, je m'en accuse comme d'une faute devant la sainte autorité de vos cheveux blancs. Une seule chose pourrait atténuer mes torts : miss
Elmina ne connaissait pas mes précédentes démarches; miss Elmina ignore tout. Il n'a été question de mariage qu'entre vous et moi. Mon ami voulait savoir si la main de votre nièce était libre, et votre réponse donnée, il aurait songé à son père, que rien au monde ne doit lui faire négliger. Maintenant, capitaine Jonathen, oubliez ce que je vous ai dit précédemment ; ce n'est plus un homme de trente -sept ans, dévasté par le feu de ses voyages; ce n'est plus un Anglais qui vous demande la main de votre nièce américaine, c'est un jeune homme, un Français, un héroïque voyageur, qui a déjà vingt fois exposé sa vie pour sauver la vie de son père; c'est H. de Gessin qui vous demande l'honneur d'entrer dans votre famille, et qui attend votre réponse, cette nuit même, à douze milles de l'habitation. »
Sir Edward avait été encouragé à s'exprimer ainsi, car la figure de Jonathen reprenait insensiblement sa sérénité patriarcale, à chaque phrase de son interlocuteur.
«Sir Edward, dit le vieillard avec une émotion qui faisait trembler ses mains, votre faute n'a fait de mal à personne. J'attendais le retour de l'expédition pour parler à ma nièce; elle ne sait effectivement rien. Mon neveu Willy avait eu un tort bien plus grand envers vous, sir Edward. ... il m'a tout confessé.... Eh bien ! lorsqu'il a troué votre chapeau avec une balle, vous n'avez songé, vous, qu'à lui sauver la vie 1 Ainsi ne parlons plus de fautes. Pardonnons-nous mutellement, M. de Gessin est fort timide ; je l'avais jugé ainsi ; vous êtes hardi comme un gentilhomme voyageur, vous, sir Edward, et vous avez eu recours à un subterfuge par un dévouement d'amitié.... Je conçois cela; vous vouliez garder à vue Elmina pour compte d'ami.... Au fond, nous ne sommes pas obligés, dans notre désert, à suivre rigoureusement les usages du monde. Vous aimez les choses originales, sir Edward; je les aime aussi; la preuve est
dans mon goût d'ermite-planteur. A vous parler franchement, à cette heure où tout doit se dire, je crois que ce mariage ne rencontrera point d'obstacles, et j'ai de puissantes raisons de vous dire que je donnerais la moitié des : ours que Dieu me laisse, pour serrer à présent la main de votre ami, M. de Gessin.
— Pas un mot de plus, capitaine Jonathen. Faites-moi sceller Spark et ordonnez à Elphy de me suivre.
— Sir Edward, voici la nuit, attendez au moins....
— Pas une minute.... Ces deux demoiselles sont-elles un peu remises de leur saisissement?
— Willy a rassuré Rita sur son frère....
— Gela me suffit. Capitaine Jonathen, je prends au vol mon léger bagage et mon desk; je serre les mains jje Willy et les vôtres; je monte Spark, et une heure après, je suis auprès de mon ami Lorédan. Capitaine Jonathen, c'est la vie que j'aime, vous le savez ; partir, courir, arriver, repartir ! Rendez-moi à mon élément. »
Jonathen inclina la tête en [signe d'adhésion ; et tout fut bientôt fait selon les désirs d'Edward.
Elphy était fier sur la terrasse, et jouait avec les oreilles de Spark; l'expression joyeuse et folle de ses aboies ments annonçait tout le bonheur qu'il ressentait de se voir associé à son cheval favori pour le service de la maison.
Nizam posa le pont sur le fossé méridional et le traversa le premier pour attendre sir Edward de l'autre côté de l'enceinte. Dès que le gentilhomme anglais parut, Nizam lui dit avec une expression de voix déchirante :
« Sir Edward, je vous ai compris ; songez à moi ; ne m'abandonnez pas; rendez-moi la liberté de la mer !
— Nizam, dit Edward, incliné sur la crinière de Spark, demain je vous attends, au milieu du jour, à la baie d'Agoa, sous le palmier où j'ai attaché au cou d'Elphy les bracelets pour miss Elmina, »
Et le cheval et le chien partirent, comme deux éclairs, dans la direction de Limpid-Stream.
L'élan rapide du cheval est comme le délire; il ne donne au cerveau qu'une seule idée, une idée fixe que rien ne peut chasser. Dans sa route, sir Edward fit un long monologue mental sur ce thème unique :
c Un honnête homme est souvent obligé de tromper ' pour faire le bien, comme un autre trompe pour faire le mal : c'est désolant! »
Arrivé à la baie d'Agoa, il longea la mer en remontant vers le nord.
Elphy courait en avant pour découvrir la chose quelconque cherchée par sir Edward pour le service de la maison.
Un aboiement extraordinaire, entremêlé de plaintes, retentit entre la double solitude des bon; et de l'Océan, Le cavalier mit la main droite sur les armes de la selle, regarda du côté des arbres, plus sombres que la nuit. Les ténèbres ne laissaient rien voir à dix pas. Elphy prolon- , geait ses lamentations gutturales et presque humaines ;
était déjà bien loin, et il n'arrivait pas à l'appel d'Edward; ce qui faisait craindre qu'il ne fût engagé avec quelque formidable ennemi, attiré par le galop du cheval. Enfin, après avoir franchi les racines d'une montagne allongée en promontoire vers la mer, Edward découvrit un immense feu de signal, allumé sur la côte, et si bien entretenu que sa cime semblait se marier au feu des étoiles. Elphy s'était arrêté devant ce spectacle si nouveau pour lui, et il avertissait de loin son ami Spark, par ses aboiements de détresse. Cependant l'intrépide chien n'hésita pas à se précipiter du côté de la flamme, lorsqu'il vit Edward éperonner le cheval dans cette direction.
Quelques instants après, les deux amis se serraient les mains à ce bivac du désert.
Edward mit dans le ton de sa voix sa légèreté habi-
tuelle, et confiant le cheval au premier serviteur accouru :
« Mon cher Lorédan, dit-il, je vous félicite sur votre campement improvisé. Vous n'avez pas perdu votre temps. N'est-ce pas que votre port est bien beau! Ce site me rappelle la rade d'Ajaccio et les montagnes impériales de la Corse.... Vous ne m'attendiez pas à cette heure? avouez, Lorédan.
— Au contraire, je vous attendais, Edward, répondit Lorédan avec le calme d'un homme qui a pris une détermination.
— Ah! vous m'attendiez? merci de votre confiance...
— L'aboiement du chien et le galop du cheval m'ont confirmé dans une idée que j'avais eue.... Au coucher du soleil, j'ai découvert à l'horizon une voile. Sir Edward, me suis-je dit, a jeté un coup d'oeil sur la mer des hauteurs d'Honing-Clip, il viendra me faire ses adieux, de peur de ne plus me trouver ici demain.
— Vous avez raisonné juste, Lorédan.
— Nos domestiques noirs me sont d'un grand secours; ils entretiendront ce feu énorme toute la nuit. Au lever du soleil, je compte voir arriver une embarcation. La Providence m'a bien favorisé, au delà de mes espérances. Au lieu de languir ici, comme je pouvais m'y attendre, il est possible que je parte demain.
— Eh bien 1 dit Edward avec une tranquillité superbe, eh bien! nous partirons ensemble. »
Le visage de Lorédan, éclairé par la flamme, exprima un étonnement qu'aucun artiste n'a jamais peint sur toile.
« Vous partez ! vous, Edward ! s'écria le jeune homme avec un accent inouï.
— Je pars aussi, mon cher Lorédan.... Regardez.... voilà mon bagage de voyageur anglais. Je ne viendrais pas vous faire une visite avec tout cet attirail de garçon.
— Et votre mariage, Edward? demanda Lorédan d'un air de plus en plus bouleversé, Et yotre mariage, Edward ?
— Mon mariage l bah! il est allé rejoindre les autres dans leur néant.
— Vous n'épousez pas miss Elmina?
— Je ne l'épouse pas. C'est une fatalité attachée à mon nom. Je vous raidit cent fois, Lorédan....
— Oh l c'est i ncroyable ! . . . *
— Lorédan, j'ai reculé... Au moment de tout conclure, j'ai eu peur.... On n'est pas courageux à volonté» Le mariage est le plus terrible des ennemis domestiques.
— Parbleu ! je crois bien maintenant que les maria* ges vous échappent, si vous faites toujours comme aujourd'hui! De cette façon, Edward, on peut manquer mille fois de se marier ; votre célibat ne m'étonne plus.
— C'est ainsi, Lorédan !
— - Et comment votre loyauté s'accommode -t-elle de cette manière d'agir ?
— Quelle étrange question me faites-vous là, Lorédan ? Comment! au lieu d'être enchanté de me voir partir avec vous; au lieu de nous féliciter mutuellement de ce hasard heureux qui nous fait quitter ensemble ce rivage où nous avons abordé ensemble, vous prenez devant moi un ton de sévérité accablante, et qui me ferait mettre en doute votre amitié !
— C'est que je pense à ce malheureux vieillard, à ce noble Jonathen, notre bienfaiteur, notre père ; à cet homme excellent qui a mis toutes ses complaisances sur une jeune fille, et qui se voit indignement trompé par vous !... sir Edward! cela est affreux ! cela n'est pas gentilhomme ! cela n'est pas anglais !
— Vous êtes singulier, mon cher Lorédan ; avez-vous sondé comme moi la profondeur de l'abîme du mariage?
II vaut mieux faire de sages réflexions au bord du gouffre qu'au fond.
— Il vaut mieux les faire avant de tromper un vieillard 1... Voyons, sir Edward, parlez-moi un peu de Jonathen; comment a-t-il reçu votre dédit? Donnez-moi, je vous prie, quelques détails sur votre* derriière entrevue; cela doit être bien honorable pour vous, sir Edward !
— Ah ! je suis forcé d'avouer que le pauvre Jonathen est plongé dans le plus profond désespoir.
— Comme il dit cela tranquillement !
— Eh ! comment voulez-vous que je le dise ! Je vais vous le répéter sur un autre ton, si cela vous platt, mais vous trouverez toujours le même sens.
— Quel sang-froid 1 Encore un mot sur le même ton, sir Edward, vous ne m'avez rien dit de miss Elmina....
— Miss Elmina, mon cher Lorédan, est malade; mais Nizam la guérira. .
— Ceci est trop fort, sir Edward, vous perdez le cœurl... Miss Elmina, un ange de grâce, de douceur, de beauté I
— Oui j'en conviens avec vous ; mais il faut que je l'épouse à perpétuité, mon cher Lorédan : les anges ont le tort d'être éternels.
— Sir Edward, je ne vous reconnais plus : votre langage est odieux. Quoil n'est-ce pas vous qui me disiez un jour qu'il fallait épouser miss Elmina, même comme sacrifice, si ce mariage souriait à la vieillesse de Jonathen, notre bienfaiteur?
— J f ai dit cela, c'est vrai; je ne me rétracte pas, Lorédan.... Ainsi donc, vous, Lorédan, à ma place, vous n'auriez pas agi comme moi ?
— Osez-vous le demander, sir Edward?
— Vous auriez épousé miss Elmina, Lorédan?
— Quelle question !
«—Vous l'auriez épousée sans l'aimer?
— Mais, Edward, n'est-ce pas vous encore qui m'avez •dit que l'amour est plus durable et plus vif quand il arrive après.
— C'est juste 1 j'ai dit encore cela, cher Lorédan. Vous avez une mémoire excellente ; la mienne est bonne aussi, et je vous rappellerai même que vous avez dit : J'arriverais du bout du monde pour offrir à Jonathen mon bras ou ma vie.
— Je ne le nie pas, Edward.
— Eh bien, mon cher Lorédan, permettez-moi de faire une supposition.... Si, à cette heure, vous, toujours épris de Rita, vous appreniez que Jonathen est dans le désespoir devant sa nièce en pleurs ; que Jonathen, sur le seuil de sa tombe, avait jeté les yeux sur vous pour protéger sa nièce avec le titre de son époux, at qu'il vous appelle pour recevoir de vous, non pas votre bras ou votre dernier souffle, mais un contrat de mariage avec miss Elmina ; voyons, Lorédan, parlez avec franchise, que feriez- vous?
— Je ne balancerais pas un instant ; j'obéirais aux volontés de mon bienfaiteur, de ce vieillard qui sauve la vie et l'honneur de mon père; je ferais taire dans mon cœur toute voix profane, j'épouserais miss Elmina.
— Vous l'épouseriez, Lorédan ? réfléchissez bien !
— Edward, j'atteste les eaux virginales de ce golfe, dont le baptême ne doit pas être un mensonge; j'atteste ces déserts où Dieu a changé pour moi la roche en ivoirel J'épouserais miss Elmina.
— Eh bien 1 Lorédan, cette miss Elmina que vous avez appelé vous-même un ange de grâce, de douceur et de beauté, cette miss Elmina vous aime, elle est à vousl %
Lorédan poussa un cri sourd et croisa ses mains pardessus son front, c Oui, poursuivit sir Edward avec solennité, oui, miss
Elmina vous aime ; j!ea atteste, comme vous, les eaux de ce golfe et ces déserts de Dieu 1 Voilà pourquoi je suis venu ici. >
Après une pause assez longue pendant laquelle Edward crut devoir respecter la surprise et le recueillement silencieux de son ami, il lui raconta tout ce qui s'était passé ou dit à la Floride avant et après le coucher du soleil, en mêlant à sa narration les circonstances de son duel avec Willy.
« Avec quelle innocente et amicale perfidie vous avez conduit cette affaire, cher Edward ! dit Lorédan avec un ton de reproche plein de douceur; comme j'ai donné tête baissée dans vos pièges adroits.... Mais vous ne l'aimiez donc pas, vous, miss Elmina, puisque vous la sacrifiez ainsi de gaieté de cœur?
— Rappelez-vous, Lorédan, ce fameux conseil que je vous donnais dans ma dernière lettre, pour vous préparer, vaguement au dénoûment malheureux, de votre amour. Ce conseil, je me le donne à moi aujourd'hui. Je me vieillis de dix ans ; et du haut de cet avenir, en me plaçant sous un autre ciel, sur un autre rivage, au milieu d'autres affections, je regarde en arrière, et je vois l'événement de ce jour comme un atome dans l'abîme du passé. IlVest sorte de tourments d'amour dont on ne puisse parler avec calme au bout de dix ans. Eh bien ! j'ai la force de faire aujourd'hui ce que je dois faire un jour. Je vole mon avenir dans le trésor du temps. |
— Hais je n'ai pas votre philosophie, moi, Edward.... ; Laissez-moi respirer... j'étouffe sous le poids de cet j imprévu écrasant !... Comment avez-vous pu vous laisser l prendre ainsi en défaut, vous, Edward, avec votrç expé- ' rience ? j
— Ehl mon ami, que voulez- vous 1 c'est ainsi.... j Hélas I nous n'avons qu'une vie à dépenser sur cette , terre ; si nous avions deux existences, j'aurais consacré
la première à étudier les hommes, et la seconde à étudier les femmes. En l'état, on ne peut faire marcher de front ces deux études à la fois... Mais, ne parlons pas de moi, Lorédan; vous savez où j'en suis; que cela vous tranquillise sur mon compte. Il y a des procédés chimiques pour obliger les médailles neuves à vieillir, à la barbe des savants trompés; il y a des procédés moraux pour obliger le désespoir à vieillir et à prendre une fausse teinte de consolation. Regardez ma figure, comme un antiquaire regarde une médaille fausse, et trompez-vous comme un savant. Oubliez-moi; songeons à vous, c'est l'essentiel. Jonathen vous attend.
— mon cher Edward, ne demandez pas l'impossible, au nom de Dieu ! Tant d'efforts sont au-dessus du courage humain... Edward, je ferai ce que j'ai dit; mais j'ai besoin de toute une nuit pour me préparera rentrer dans cette maison qui m'avait exclu sans retour.
— Il se fait prier pour voir Elmina ! cela me donne l'idée d'un damné qui refuse le paradis 1... Notre humanité n'a pas le sens commun.
— D'ailleurs, Edward, avant tout, il faut que j'attende ici le jour.... Les intérêts sacrés de mon père....
— Arrêtez-vous là, j'ai tout arrangé déjà. Ces intérêts sont les miens aujourd'hui. Vous devez bien penser, Lorédan, que je suis sorti de la Floride pour n'y plus rentrer ; mon bagage en fait foi. Nos rôles sont intervertis; je pars et vous restez. Je vais franchir ces deux ruisseaux qui me séparent de l'Angleterre ; chemin faisant je vous expédierai un navire au port de Gessin. Je recueillerai mon dernier héritage; j'irai en France; je verrai votre pore, et je promets de vous l'amener ici. Que votre délicatesse ne s'alarme pas ! A mon retour, Vous serez riche, vous me restituerez ce que j'aurai donné. Lorédan, mon plan est irrévocable, et je supprime d'avance sur vos lèvres toute espèce de contradiction, &
Lorédan se résigna aux volontés de son ami par une pantomime expressive ; il était dominé surtout par le souvenir.du duel de Willy.
« Maintenant, ajouta Edward, puisque vous ne rentrerez que demain à la Floride, il ne faut pas donner une mauvaise nuit à riblre bienfaiteur Jonathen. Voici mon desk ; vous allez écrire une lettre à Jonathen. Le feu de signal vous éclaire comme un soleil. Lorédan, il ne faut pas faire les choses à demi. Écoutez bien : à la Floride, out le monde ignore votre amour pour Rita ; et Rita, soyez-en certain, ne vous trahira pas : son âme est noble ; elle croit encore que vous lui avez sauvé la vie; elle sera pour les autres toujours votre sœur; elle a gardé religieusement ce secret ; elle le gardera encore aussi longtemps que vous le jugerez convenable. Ainsi, Lorédan, préservez-vous bien de laisser entrevoir, dans votre lettre, la moindre phrase nébuleuse qui pourrait faire supposer que ce mariage est un sacrifice. Il iaut être généreux et grand jusqu'au bout. Sans afficher avec éclat un amour encore absent, il faut vous servir* d'expressions délicates et tendres, pleines de réserve et de modestie, conformes enfin au caractère que Jonathen se plaît à vous donner. Quand on a le bonheur d'épouser miss Elmina, et de faire tressaillir de joie l'âme de son bienfaiteur, on ne doit pas, quel que soit F état de l'esprit, parler ou écrire comme un homme sacrifié en victime sur un autel.
— Edward, je crois entrer dans le sens intime de vos idées.... Vous allez en juger, d'ailleurs, et ma plume suivra vos conseils. »
Lorédan prit le desk, s'assit et fit sa lettre à Jonathen.
La lettre finie, Edward la lut avec une attention scrupuleuse et dit : « C'est bien ! c'est cela ; Jonathen sera content. Vous avez surtout expliqué avec bonheur la demande en mariage que j'avais faite avant vous. »
Edward prit la lettre, la mit dans son enveloppe et la
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scella de ses armes ; puis la mit dans un réseau de rujans et la suspendit au cou d'Elphy, en désignant le chemin de la Floride, et criant : « Elphy, portez cette lettre à Jonathen. » {
Le chien hurla de joie et s'élança sur la route de l'habilalion. •
Les deux amis, habitués à dormir ou à se reposer l'œil ouvert aux étoiles, se couchèrent sur les rives veloutées du port vierge, en renvoyant au lendemain la tristesse de leurs adieux.
Avant le lever du soleil ils étaient debout. Lorédan ne prononçait pas une parole ; Edward avait sur son visage l'air serein d'un homme qui s'apprêtera faire une promenade sur mer.
Les dernières étoiles éclairèrent les derniers serrements de mains.
« Allez à Jonathen, mon ami, dit Edward; moi je vais à votre père. Ne prenez aucun souci de moi. Ramenez vos serviteurs, j'attends aujourd'hui Nizam sous un palmier d'Agoa. Ce compagnon me suffit. Nous parlerons de vous, de Jonathen et des autres.... Je me suis donné une mission, ma liberté m'est rendue, je vais continuer l'itinéraire de ma destinée. Si le navire de l'horizon me manque aujourd'hui, la Providence m'en enverra un autre demain ; j'y compte, parce que c'est juste.
« Bientôt les échos du port dé Gessin rediront notre cri de voyage : Forward! En avant / »
Quand le soleil se leva, sir Edward était seul, et comme il était seul, il permit à quelques larmes de mouiller ses joues : il n'y a pas de pudeur au désert.
Quelques heures après, sir Edward et Nizam voguaient vers l'Europe, à bord du navire providentiel le Dauphin.
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