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La Flotte De Cesar

Pendant les' rares et courts loisirs que lui font la politique de l’Europe et le gouvernement de la France , l’Empereur recueille tous les éléments d’une histoire sérieuse de Jules César.

Les détails nautiques, assez nombreux dans les Commentaires , ont naturellement attiré l’attention de Sa Majesté , et d’autant plus qu’ils ont été négligés par les historiens, comme par les

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traducteurs des Mémoires de César. L’Empereur a cherché à connaître les navires employés au sixième et au septième siècle de Rome, pour le transport des hommes, des chevaux, des machines et des vivres, et lés vaisseaux armés pour la guerre. •

La construction de ceux-ci, qu’emportaient des rames nombreuses , rangées par groupes ou par étages, est restée jusqu’ici un problème, malgré tous les efforts de la critique.

L’organisation des rames dans les navires antiques présente des difficultés assez mal comprises par les érudits et les gens du métier pour que, dans les traités nombreux où elles sont exposées, aucune solution n’y soit proposée qui puisse satisfaire un esprit- raisonnable et pratique.

L’Empereur résolut donc de reprendre une question toujours entière, et d’interroger , luimême les textes et les monuments dont l’érudition la plus sagace, la plus autorisée n’a su tirer que dès hypothèses , ingénieuses peutêtre , mais assurément inadmissibles, et, de fait , rejetées par tous les hommes qui ne sont point restés étrangers aux choses de l’art naval. ...

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Le 2 mai 1860, Sa Majesté lit au Cabinet des médailles de la Bibliothèque impériale l’honneur de le visiter. Ce qu’elle y allait chercher surtout c’était ce que ce cabinet possède de pièces portant à leur revers des figures de vaisseaux. Le savant conservateur des médailles montra à l’Empereur les plus beaux morceaux de cette catégorie , ceux où les navires ont la meilleure apparence, et dont le bon état laisse le mieux lire dans le travail du graveur, avec les formes générales des bâtiments, le nombre et l’arrangement des rames.

Sa Majesté fit un choix parmi ces pièces, puis demanda si quelque traité moderne pourrait lui offrir l’image de navires, empruntés aux marbres ou aux peintures antiques, et gardés dans les musées de l’Italie. De fortune, M. Cliabouillet avait auprès de lui mon Archéologie navale ' ; il en ouvrit le premier volume à l’auguste visiteur, qui y vit trois bâtiments à rames , — deux unirèmes et une trirème — gravés d’après une peinture de Pompéi, une mosaïque existant à Pouzzoïes, et un bas-relief .en marbre, classé

parmi les monuments précieux que montre avec

orgueil le musée Bourbon de Naples. - ;

L’Empereur daigna parcourir le livre- que

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M. Chabouillet lui faisait connaître, et, recourant au titre de l’ouvrage où il lut un nom qui, certainement, n’nvait jamais été prononcé devant Sa Majesté , s’informa de la qualité de l’écrivain qui portait ce nom. a Sire, M. Jal a « l’honneur d’être l’Historiographe de la marine' « impériale. — Ah ! » et fermant le livre :

« Faites porter, je vous prie , ces deux volumes a. aux Tuileries; je veux les lire. »

Je fus bien vite instruit de ce qui venait de se passer au Cabinet des médailles. Je pensai entrer dans lfes vues de Sa Majesté en lui offrant nn livre où la marine antique occupe une plus grande place que dans V Archéologie navale ; je me hâtai d’adresser à l’Empereur mon Glossaire nautique , en le suppliant d’en, agréer J’horhjrnage. Le 5 mai, je reçus la lettre que voici :

. v «Monsieur, >...

« L’Empereur a. apprécié le‘ mérite e,t l’utilité « dn Glossaire nautique dont vous-, êtes l’auteur, « et que vous avez offert à Sa Majesté. Elle a « accepté avec beaucoup de plaisir cet ouvrage,

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« et elle me charge d’avoir l’honneur de vous « adresser tous ses remereîments.

« Agréez, etc. ,

« Le secrétaire de l'Empereur, Chef du « cabinet,

« Mocqi'ard. » ' ;

Ce billet si gracieux me comblait. Je ne formais plus qu’un vœu : c’était que l'Empereur trouvât dans mes travaux quelques notions qui pussent lui être utiles.

Il me semblait que cet incident heureux qui avait mis sous les yeux de Sa Majesté le résultat de mes longues études ne devait pas avoir d’autre suite; il n’en fut cependant point ainsi. Le G mai, je reçus de M. le chambellan de service une lettre qui m’annonçait que Sa Majesté me recevrait le lendemain 7, à trois heures.

Je me rendis aux ordres de l’Empereur, ému, troublé, comme on peut le ctoire, mais bientôt rassuré par là "'grâce noble et charmante, par „ là bonté digne et familière avec laquelle Sa Majesté daignait m’aceüeillii'. Après quelques mots

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trop indulgents sur des travaux dont elle voulut bien féliciter le patient auteur, Sa Majesté me dit en souriant : « A mes moments perdus , je « m’occupe de l’histoire de César. La marine « romaine a sa part dans mes études prélimi-, « naires, et je vous ai prié de venir pour me » dire comment vous entendez la construction « des galères antiques et les ordres différents des « rames, agents de ces navires. — Je ne les en- ■«' tends pas du tout, Sire , répondis-je tout na- « turellement à l’Empereur, et j’$i presque honte « de l’avouer à Votre Majesté'; mais c’est la vé- « rité. Je me suis occupé beaucoup moins des « marines antiques que de la marine du moyen « âge, et je suis bien loin d’être fixé sur une « question longtemps controversée et singulière- « ment obscure. Tout ce que j’en sais, c’est « qu’aucun des systèmes proposés pour sa sort lution, deptiis trois siècles , ne me paraît ad- « missible. — Mais vous croyez à la superposi- « tion des rames en deux étages, et voici un « texte cité dans- ce: volume, qui vous paraît ne « pas laisser de doutes à cet égard. » Et l’Empereur me montra un passage des Tactiques de Léon le Philosophe, qu’il avait marqué d’un signet de papier, dans le premier tome de mon

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Archéologie. J’entrai alors dans quelques détails techniques sur les navires à rames du moyen âge et des âges plus voisins du nôtre, insistant sur. le fait de la tradition, que tout me démontre avoir été constante depuis les Phéniciens et les Grecs jusqu’au dix.-huitième siècle, dans la construction des galères, au moins.de celles,qu’animait un seul rang de rames , de celles aussi qui, des temps antérieurs à la fondation dé Rome jusqu'au dixième siècle de notre ère environ, obéissaient à l’impulsion de rames rangées en files sur deux étages.

Sa Majesté 'me fit l’honneur de m’écouter avec une attention que je craignis à la fin de lasser. Je, m’inclinais respectueusement pour prendre congé de l’Empereur, le remerciant de l’honneiir inespéré qu’il m’avait daigné faire de m’admettre en sa présence, lorsque Sa Majesté me dit c .« J’ai envie de faire construire une « trirème à l’antique pour nous bien rendre « compte du système mis en pratique par les « constructeurs grecs et romains. — C’est une « idée excellente, Sire; le résultat peut être très- « utile, et, dans tous les cas, l’essai ne peut « manquer d’être intéressant. Au seizième siècle,

« à Venise, Vittore Fausto fit une quinquérème

'RBÉFAGE.

« qui brilla sur la lagune et fut chantée par tous « les poètes. C’était un navire à cinq rames par « bancs et non un vaisseau à l’antique, comme « le Fausto l’avait pensé, comme le dirent le « Bembo et Venise tout entière. Mais Fausto « avait bien fait de tenter son essai, qui ne fut « pas heureux et ne doit point décourager Votre « Majesté (1). » . - ' • ;

Je quittai l’audience de l’Empereur, désolé et presque humilié de n’avoir pas eu une solution pratique à proposer à Sa Majesté, pour aider à la satisfaction du désir qu’elle m’avait fait l’honneur (le manifester devant moi, de voir flotter bientôt un vaisseau long ayant trois rangées de rames actives. Je sentis que j avais un devoir à remplir, et, convalescent à peine .d une longue maladie, fruit de pénibles labeurs , j’entrepris une tâche que je finis, le 6 juillet, à la campagne,

pendant le temps d’un congé où rien me put être donné aù repos. . • . V

Cette tâche était difficile. Elle fut vraiment rude; mais j’allai jusqu’au bout, sans découragement et assez vite pour que ma solution, si elle était admissible, pût trouver immédiatement une

(1) Sur là quinquérème de Vjtlore Fausto, voir ArchéoJ, navode, t I* r , p. 377-392. ‘

application pratique, te savais, en effet, que Sa ■* Majesté avait chargé M. I>upuy de Lomé, in- ' génîeuT dont la réputation est grande dans les marines européennes , et qui a construit d’excellents et de magnifiques navires (1), de lui proposer le plan d’une trirème faite à la manière antique. Je ne doutais point que l’habile constructeur ne trouvât un système à l’aide duquel un vaisseau long marcherait et évoluerait à merveille, tanta la voile qu’à la rame; mais il pouvait se faire que l’archéologue eût connu des » . . ' *

(4) Directeur des constructions navales, et directeur du matériel au Ministère de la Marine, M. Dupuy de Lôme est auteur de plusieurs des plus beaux vaisseaux qui flottent aujourd’hui sur les deux océans de la France. Le vaisseau qui établit sa réputation est le Napoléon , devenu le type de navires à vapeur qui sont l’admiration des meilleurs juges en cette matière. L’Àlgésiras, vaisseau de la famille du Napoléon , est tout entier, coque et machine, de M. Dupuy de Lôme, qui a fait exécuter lui-même ses plans, comme il vient de le faire pour la Gloire , grande frégate cuirassée deier, qui récemment, de Toulon à Algei;, sous les yeux de S. M - l’Empereur, vient d’accomplir sa première navigation, pendant laquelle elle a complètement justifié les prévisions de celui qui l’a créée. Même après la Gloire, on peut citer comme de parfaits navires les corvettes à vapeur dont le Caton est le type. On voit que grands et dignes de reconnaissance sont les travaux dont M. Dupuy de Lôme a enrichi l'art de l’archileolure navale, et des services rendus par lui à la marine française, Il est jeune, il est énergique; riche du présent, l’ave» nirdui appartient. " •

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