‹ La Flotte de MisèneChapitre 155 sur 162 · Plut., Galb · texte numérisé non relu

Plut., Galb

autrement : Après la défection de Vindex et de Galba, les levées d'hommes furent faites par Néron avec tant de nonchalance que, si mêmeil recruta une legio classica, il est très vraisemblable que les étendards ne furent pas remis à cette légion ; c’est ce que les auteurs cités plus haut voudraient dire. Les classiarii massacrés par Galba au pont Miluius seraient véritablement ceux de la legio classica de Néron — que nous appelons ainsi pour abréger, puisqu'elle ne méritait pas légalement ce nom, selon Grotefend, —tandis que la véritable legio I adiutrixserait cellelà même que Tacite a appelée legio Hispana. Mais pourquoi ce nom ? Il ne signifie pas qu’elle a été recrutée parmi les Espagnols, mais en Espagne simplement, car Suétone nous confirme que Galba a levé des légions en Espagne : l'une est la VII Galbiana, l’autre serait la [ adiutrix. Mais alors de quels éléments aurait-il composé cette dernière ? Ici, Grotefend a recours à une hypothèse apparemment désespérée : 1l y avait sans doute des uexillationes des flottes de Misène et de Ravenne stationnant en Espagne, et-ce sont ces équipages que Galba fit servir à la formation de la 1 adiutrix. I n’y a qu’une difficulté, mais elle est grande : nous n'avons absolument aucune trace de ces stations espagnoles, et, eussent-elles existé néanmoins, elles n’auraient certainement jamais pu suffire au recrutement de toute une légion.

Gette fois, c’est Pfitzner qui entre en lice. Il s'étonne à bon droitque, si Tacite, écrivant : inductalegione Hispana, remanente ea quam e classe Nero conscripserat, entend par Hispana la 1 adiutrix, lorsque cet historien nous parle peu après d’une legio classica, 1l ne prenne pas soin de nous avertir que cette dernière est l’Hispana, et non la legio a Nerone conscripta e classe. Ritter remarque que les commi-

litones legionis classicae, quos primo statim introitu trucidasset Galba de Tacite ‘ne sauraient appartenir à la legio e classe conscripta de Néron. Ou alors, comment cet auteur aurait-1l écrit ; remanente ea, quam... Nero.…, etc. ? Au pont Muluius, en effet, Galba massacra sept mille hommes, suivant Dion Cassius ? ; un dixième fut en plus encore exterminé. Suétone ‘et Tacite ‘ donnent des renseignements qui concordent avec ceux-ci. Otons plus desept mille hommes d’une légion, et les débris qui en restent peuvent-ils encore recevoir de Tacite le nom de légion ? Au reste Dion Cassius et Suétone nous disent simplement que des classiari ont été massacrés au pont Muluius. Plutarque, il est vrai, est plus explicite : oûrot dAcav oùe sis Èv Téyua ouXoyiouc 0 Népwy amépnve orpariwrac * ; mais faut-il accorder tant de crédit à un auteur grec qui ne fait évidemment que nous apporter la traduction, maladroite sans doute, d’une source romaine ? On dira que Tacite ne fait allusion nulle part à ces classiari supplémentaires qui ne faisaient pas partie de la legio classica de Néron. Peut-être en effet le passage : legioni classicae diffidebatur infestae ob caedem commilitonum, quos etc... ne laisse-t-1l pas d’être un peu obscur ; mais ne peut-il se faire qu’il reçût une explication dans une partie, perdue pour nous, des Histoires ?

Aussi M. Stille, après avoir lui-même résumé le débat, conclut : Pour moi, les mots de Tacite : inducta... remanente… s'expliquent ainsi : la legio Hispana est certaine-

Hist., I, 31.

Dio Cass., LXIV, 3, 2.

. Suet., Galb., 12.

* CHTSL NO TROE

. Plut., Galb., 15.

Êr & ON —æ

ment, non pas la legio VI uictrix, comme l’affirme à tort Xitter, mais la VII Galbiana. Quant à ces mots : quam e classe Nero conscripserat, ils désignent purement et simplement la legio I adiutrix. Cette opinion nous oblige, avec Ritter et Pfitzner, à décider que, dans deux cas différents, Dion Cassius et Plutarque se sont trompés ; mais ils contredisent netlement d’autres auteurs, et, comme les vraisemblances ne sont pas en leur faveur, leurs témoignagnes sont ceux qui méritent le plus d’être sacrifiés.

M. Augustus Jünemann, intervenu le dernier dans la querelle, se rallie en somme à cette doctrine, à laquelle il apporte l'appui de quelques arguments nouveaux. Lui aussi admet que la legio Hispanu est la VII Galbiana, formée de gens d’Espagne par Galba ; avant de partir pour Rome, il avait besoin en effet d'accroître ses forces. Il y a bien toujours un point embarrassant : c’est le legiones et auxilia conscripsit de Suétone ; M. Jünemann s’en débarrasse de la façon suivante : Suetonius in legionis uoce plurali numero usus sine dubio rhetoricam hyperbolen adhibuit. Et cette explication, qui ne peut donner une satisfaction complète, pourrait bien cependant être encore la meilleure.

Notre auteur ne saurait voir non plus dans les hommes qui vont au-devant de Galba, aquilam et signa flagitantes, des soldats de la légion I adiutrix ; ce sont d’autres classiarü simplement in numeros legionis compositi. La légion recrutée par Néron et restée à Rome, quelle que pût être sa situation légale, était en effet demeurée fidèle à Galba, qu’elle devait d’abord combattre ; comment celui-ci aurait-il pu lui infliger un si cruel traitement, en même temps si immérité ?

EM

Outre la legio classica, il y avait un grandnombre d’autres classici à Rome, au moment où Galba fit son entrée dans la ville. Néron avait toujours été en rapports familiers avec le personnel des flottes d'Italie, qui l’avait escorté dans ses promenades en Campanie. Il devait compter sur ces hommes comme surun ferme secours dans ce terrible désarroi de sa situation politique. Il donna le numéro I à la légion qu'il avait formée, sans doute parce qu'il pensait en créer plusieurs ; la fortune, qui lui fut cruelle, l’empêcha de remplir cette secondepartie de son projet. Les classiarii qu'iln’avait pas eule temps de constituer en légions durent craindre que Galba, nouvellement reconnu Empereur, ne les renvoyàt à leurs ports et à leurs navires ; et c’est pourquoi ils allèrent au-devant de lui pour lui demander aquilam et signa, symboles de la légion ; ils avaient dû en effet compter sur cette faveur. Galba craignait-1il de montrer quelque faiblesse ou de donner ainsi comme une approbation tacite à cette sorte d'engagement de son prédécesseur ? Estimait-il plutôt qu’il n'y avait pas lieu de bouleverser de la sorte le personnel desflottes d'Italie, nécessaire à la république ? Toujours est-il qu'il fit à cette requête imopinée l’accueil que l’on sait. Nous voyons que la legio classica, mécontente de ce dur traitementimposé à des compagnons d'armes, passa, du vivant de Galba, au parti d’Othon. Quelque indignation désintéressée que ce massacre du pont Muluius eût pu exciter dans ses rangs, quelle ingratitude dans sa défection, si elle eût été redevable à Galba de sa naissance ! Il est vrai que cette légion n’avait pas longtemps soutenu Néron ; mais la cause de celui-ci était désespérée ; lui même, en se tuant, l’avait jugée et montrée telle.

M. Mommsen !, lui, pense que la I adiutrix a bien sous Néron son origine; mais qu’elle ne devint une vraie légion que par la grâce de Galba qui lui donna aquilam et signa. Ce serait en somme l'opinion d’Aschbach, sauf à attacher un peu moins d'importance au retard apporté à l'octroi des insignes de la légion. La cruauté dont Galba fit preuve envers les classiarü du pont Muluius nous engage vivement à repousser cette opinion ; du reste, les hommes de la legio T adiutrix avaient montré les dispositions les meilleures pour Néron : était-ce un titre de faveur auprès de l'Empereur qui devait à la guerre civile de devenir son remplaçant ? Il est en somme infiniment probable que, siles classiarii non formés en légion n'avaient pas d’insignes, ceux dela legio Tadiutrixles avaient reçus, en revanche, dès le jour même de sa création, décidément due à l'Empereur Néron. C’était un fait établi, une situation acquise ; Galba ne put que les respecter. Nous avons des diplômes militaires par lesquels ueterdni qui mihtauerunt in legione I adiutrice et honestam missionem conubiumque ciuitatem (acquirunt). Is sont du 22 décembre 68 *, mais bien qu’ils se placent sous le règne de Galba, ils ne paraissent pas suffire à faire accepter le témoignage attardé de Dion Cassius ; ils fournissent même une présomption contre lui, car la promulgation de laloi et la confection des diplômes ne pouvaient avoir lieu que dans un certain délai, d’autant plus grand que l’on se trouvait en guerre civile. L’honesta missio fut ainsi accor-

dée à ceux qui avaient déjà vingt ans de service sur la flotte.

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