‹ La flûte enchantée de MozartChapitre 1 sur 6 · MOZART, ENFANT · texte numérisé non relu

MOZART, ENFANT

portrait à l'huile rittribué à J.-B. Greiize (17»i4 ou 17()6).

NI vaudeville, ni féerie. Grand Opéra en deux actes, telle est la définition que les auteurs, Schikaneder et Mozart, ont donnée à leur œuvre. On n'y a pas pris garde en France. Il existe cinq ou six versions ou adaptations françaises delà F lîite enchantée. Pas une, jusqu'à la plus récente, n'est absolument fidèle. Toutes, elles accentuent le côté féerique et vaudevillesque du sujet, elles passent à côté de la véritable pièce. On s'est attaché au cadre, on s'est arrêté à la forme extérieure de l'œuvre, on n'a pas vu ce qu'il y avait à l'intérieur.

Quand on prend le livret de la Flûte encha7îtée et qu'on le parcourt superficiellement, la première impression est celle d'un assez sot assemblage de scènes comiques et fantastiques, sur une trame puérile autant que naïve. Ce prince Tamino qui re-

çoit de trois dames voilées une flûte magique, grâce à laquelle il vaincra tous les obstacles, et le portrait d'une jeune princesse dont aussitôt il tombe éperdument amoureux, n'est rien moins qu'intéressant. Il n'a aucun mérite à se tirer d'affaire puisque sa flûte suffit à le sauver de toutes les embûches. Il nous est même difficile de nous intéresser à son amante malheureuse, la princesse Tamina, prisonnière de Sarastro et victime des brutalités du maure Monostatos; ses lamentations ne nous émeuvent guère puisque nous savons, dès le début, que les dangers qui la menacent ne peuvent avoir une issue tragique. L'heureux talisman donné à Tamino interviendra au moment critique pour tout arranger ! Puis, dans quelle lourde et fastidieuse ambiance se meuvent ces amoureux : de mystérieux génies, des prêtres égyptiens, un pontife barbu qui déclame solennellement des sentences morales !

Comment veut-on que notre sensibilité et notre imagination se laissent captiver ?

Ainsi, à la lecture superficielle du livret, raisonnaient les librettistes désireux de transporter l'œuvre à la scène française en raison de la valeur exceptionnelle de la partition de Mozart, le divin. Et l'un après l'autre ils s'ingénièrent à introduire dans l'indigente affabulation du livret primitif les spirituelles et fines plaisanteries du boulevard, les péripéties sentimentales

chères aux midinettes du faubourg. Une mère rivale de sa fille, le prince Tamino ballotté entre Tamina et la Reine de la Nuit, quel heureux aliment à la passion du public pour les drames du cœur! A l'ennuyeux pontife Sarastro, si l'on opposait un fantoche comique et grotesque, quel élément de gaîté ajouté à la fable! Et Bamboloda fut introduit, Bamboloda, digne émule d'Ali-bajou du Caïd et d'Aboulifar de YObéron français. C'était le goût d'il y a un demi-siècle; on adorait ce type d'eunuque falot, comme, dans la comédie, celui du vieillard libidineux. Les dernières années du second Empire l'avaient répandu dans la vie réelle. On le fourra partout.

De la partition, de la gravité sereine des chants religieux qui la traversent, du sentiment mystique qui l'anime, les librettistes n'avaient eu nul souci ! La musique de Mozart : de la mélodie! Du moins les critiques l'affirmaient ! On n'avait qu'à mettre dessous des paroles plus ou moins correspondantes, cela chanterait toujours. Que les harmonies fussent majeures ou mineures, que les dessins des instruments de l'orchestre — si sobre et si expressif cependant, — fussent alertes ou languissants, on n'y ferait pas attention, les facultés auditives des amateurs de théâtre s'ouvrant uniquement aux mélodies!

Ainsi, jusqu'à nos jours, la Flûte enchantée s'est chantée sur nos scènes françaises par

à peu près (i), et Bamboloda, doublant Papageno, le jo3^eux et léger oiseleur de la pièce primitive, accomplit lourdement la délicate mission de relier entre elles les musiques adorables tombées du cœur de Mozart !

Ne chargeons pas la mémoire de Schikaneder de ces platitudes. Les faiblesses du poème qui lui sont authentiquement imputables suffisent à amoindrir sa gloire

(i) Je ne crois pas devoir m' arrêter à l'abominable arrangement de la FUite enchantée, perpétré par Morel et Lachnith, qui fut représenté sur la scène de l'Opéra, dit Théâtre des Arts, à Paris, le 20 août 1801, sous le titre : Les Mystères d'Isis. et qui, jusqu'en 1827, demeura la seule version française de l'œuvre de Mozart. Le misérable musicien qui tripatouilla la partition, Lachnith, ne s'était pas contenté d'en retrancher un certain nombre de morceaux : l'admirable quintette du deuxième acte, le trio, le chœur à'Isis, l'air si pathétique de Pamina, et de les remplacer par la chanson à boire de Don Juan, arrangé en duo et par un air de Titus, également arrangé en duo; il avait, déplus, déplacé le chœur final avec le récitatif de Sarâstro pour en faire le premier morceau de l'ouvrage ; le petit trio des trois Servants {Soyez les bienvenus), il le transforma en sextuor; le joli duo de Pamina et de Papageno devint un trio; le Lied de Monostatos, c'était Pamina qui le chantait. Ainsi de suite, la partition, de même d'ailleurs que le livret, avaient subi les plus absurdes remaniements, soi-disant pour rendre l'œuvre conforme aux exigences de la scène française, prétexte toujours invoqué pour excuser quelque méfait esthétique. On lira avec intérêt à ce sujet le chapitre intitulé : Les Opéras de Mozart à Paris, dans ie P. iris Dilettante de M. Adolphe JuUien.

d'ailleurs périmée. Son poème serait oublié depuis beau jour et l'on n'en parlerait plus, sans doute, s'il n'avait une sorte d'intérêt historique par les allusions, les allégories et les S3^mboles dont il est bourré, et surtout s'il n'avait inspiré à Mozart la plus personnelle et la plus originale de ses partitions. Il n'en faut pas davantage pour que ce scénario nous devienne en quelque sorte sacré et intangible; Mozart l'a fait sien; il est à tout jamais inséparable des musiques exquises dont le maître de Salzbourg a enrichi sa pauvreté. C'est risquer d'altérer les rapports, de déranger les proportions que de vouloir la relever.

La preuve en est que tous les essais dans ce sens sont restés vains jusqu'ici; ils n'ont abouti qu'au fâcheux résultat de travestir l'esprit de l'œuvre dans sa totalité, d'en voiler la signification véritable. Il importe, en effet, de dire que sous la puérilité d'une action, tour à tour fantastique, sérieuse ou comique, le livret de la Fliite enchantée dissimule des pensées philosophiques et des revendications spirituelles, qui, pour n'avoir plus aujourd'hui la portée qu'elles avaient jadis, n'en sont pas moins essentielles à l'œuvre et n'en peuvent être séparées. Les passer sous silence ou les ignorer, c'est trahir à la fois la pensée de Schikaneder et plus encore celle de Mozart.

Ce n'était pas un homme sans valeur cet Emanuel Schikaneder, musicien ambulant, chanteur, comédien, compositeur, auteur dramatique, directeur de troupes foraines qui finit par diriger le théâtre le plus célèbre de Vienne et qui reste une physionomie dans l'histoire du théâtre allemand (i). Son nom, en effet, est insépa-

(i) Emanuel Schikaneder, ou plus exactement Schikeneder, était né en 1748, à Ratisbonne, de parents pauvres, musiciens. Après avoir fait sa partie comme violon dans les orchestres forains, il monta sur les planches et chanta dans des troupes ambulantes. En 1778, il reprit la direction d'une troupe déjà célèbre : la Compagnie Moser, avec laquelle, pendant de longues années, il parcourut les principales villes de Bavière, de Bohême, de la Styrie et de la Carinthie, jouant les ouvrages les plus récents de Lessing, Goethe, Schiller, voire des opéras de Gluck, Haydn et Mozart et aussi des farces et des pièces populaires [Singspieîe), dont il était l'auteur. Dès 1786, l'Empereur Joseph II lui avait accordé le privilège d'un théâtre à Vienne, mais les intrigues de Salieri et des Italiens empêchèrent Schikaneder de mettre à exécution ses projets. Il retourna alors à Ratisbonne, où il fonda

rable du mouvement d'émancipation des esprits qui, à la fin du xviiie siècle, correspond en Allemagne au mouvement des Encyclopédistes en France et qui souleva toute la Germanie, des bords du Danube jusqu'à la mer du Nord, contre la séculaire prédominance de l'italianisme et de l'esprit latin. Sur les théâtres populaires et avec la verve débridée d'un enfant du peuple, Schikaneder poursui-

un théâtre qui, subsidié par le prince de Tour et Taxis, devint bientôt très florissant. En 1789, il alla s'installer à demeure à Vienne, avec sa compagnie, dans un petit théâtre aménagé sur un terrain libre d'impôts et de péages, qui était appelé le Theater auf dtr Wieden, ou An der Wien. C'est là que fut jouée la FlûU enchantée. Cette scène ayant été condamnée à cause du danger d'incendie, Schikaneder construisit, de 1798 à 1801, un nouveau théâtre sur le même emplacement. Il vendit peu après son privilège à une société de grands seigneurs, parmi lesquels le baron von Braun, protecteur de Beethoven, qui y fît représenter, en iSo5, son Fidelio. En 1807-1809, Schikaneder, vieillissant et déjà atteint d'un commencement de folie, fut appelé à la direction du théâtre de Briinn; puis il passa à Steyer, et enfin, en 1812, à Pesth, où il inaugura, avec les Runies d'Athènes de Beethoven, le théâtre nouvellement construit. La même année, il fallut l'enfermer dans un asile d'aliénés, où il mourut misérablement, le 21 septembre Sur cette curieuse personnalité, consulter la notice de M. Sauer dans VAllgemeine Deutsche Biographie ; la monograph.e de Schikaneder de G. von Komorzynski (Berlin, B. Behrs), enfin deux articles parus dans la revue berlinoise Die Musik, I, 24 et xi, 24.

vait les mêmes tendances que Lessing, Schiller et Goethe dans les sphères supérieures de l'art et de la poésie. Un des premiers, il porta sur la scène les sujets romantiques et les aventures chevaleresques. Il avait le don d'observation et un flair remarquable pour surprendre le goût du public. Dans ses farces, il introduisit le type finement et justement dessiné du paysan bavarois, couard, rusé et obstiné. Quand il se fut un peu élevé, il fut un metteur en scène plein d'audace et d'initiative. Il passait pour le premier régisseur de son temps. Il eut des inventions fécondes pour l'aménagement de la scène et celle qu'il construisit à Vienne, de 1798 à 1801, avec les bénéfices que lui avait rapportés la Flûte enchantée, le Théâtre An der IVien (i), est demeurée longtemps le prototype des scènes allemandes dont le développement a abouti au théâtre de Bayreuth.

Sa troupe était paternellement administrée. Il avait élaboré un règlement inté-

(1) An der Wien ou auf der Wieden, les deux dénominations étaient courantes à la fin du xviiie siècle. Wieden était un des faubourgs ou arrondissements de Vienne sur la rive droite de la petite rivière la Wien, afifluent du Danube. Le Théâtre An der Wien, restauré en i838 et 1845, existe encore. On y joue le drame, la comédie, l'opérette et le ballet.

rieur qui a servi de modèle aux règlements encore en usage aujourd'hui. On y remarque des prescriptions sévères autant que sagaces relatives à la moralité du personnel, à la loyauté et à la courtoisie des rapports entre artistes. Pour la première fois, dans l'histoire du théâtre, on voit dans ce règlement les amendes ou retenues infligées aux artistes servir à former une Caisse de secours en faveur des comédiens ou chanteurs nécessiteux et sans emploi.

L'Empereur Joseph II, qui avait vu Schikaneder à l'œuvre, comprit le parti qu'il pourrait tirer de cette force active en faveur de ses projets de germanisation du théâtre. C'est ce monarque libéral qui l'encouragea à venir à Vienne, et il lui fit donner gratuitement l'usage du terrain et des grands bâtiments délabrés, désignés à cette époque sous le nom de Freiliaus, où l'on avait installé un théâtre, en somme assez primitif. Sous la direction de Schikaneder, ce théâtre devint bientôt la scène la mieux achalandée de Vienne.

Homme de théâtre avant tout, sans culture profonde, mais doué d'une vive imagination et d'une activité fiévreuse, très brave homme, bon et sévère, ami du plaisir aussi, Schikaneder vit rapidement se grouper autour de lui des talents divers dont il sut utiliser intelligemment les facultés. De là, les accusations portées contre lui , d'avoir fait écrire ses pièces par d'autres, de s'être

approprié le bien d'autrui. On alla, après sa mort, jusqu'à l'inculper d'avoir volé à Mozart les bénéfices de la Flûte encha^itéCy d'avoir même vendu à l'étranger la partition au détriment de la veuve de Mozart. Cela n'est point exacte (i) et les plus récentes découvertes de l'érudition démontrent qu'autour de Schikaneder, comme autour de Mozart d'ailleurs, le parti de la calomnie avait ourdi la trame ténébreuse de ses diffamations (2).

Qu'il ne fût pas très scrupuleux en matière de propriété littéraire, c'est possible. Personne, en ce temps-là, ne l'était. La notion de la propriété artistique n'était pas encore connue ni définie. Ainsi, il est certain que Schikaneder se laissa attribuer la paternité d'un Ohéron roi des Elfes mis en musique par P. Wranitzk}^ qu'il avait fait représenter avec un succès énorme sur

(i; Schikaneder paya cent ducats à Mozart pour la partition, c'est-à-dire la même somme que l'Opéra impérial avait donnée pour Don Juan et Cosi fan tutîe.

(2) On sait que la pauvre veuve de Mozart, sollicitant une pension de l'Empereur, dut se rendre à une audience pour dissiper les calomnies qui représentaient Mozart comme un libertin, coureur de cabarets et de filles, bourreau d'argent, criblé de dettes et ayant succombé à l'excès de ses dérèglements. Mozart était francmaçon et mourut sans avoir demandé le prêtre. Ainsi tout s'explique.

son théâtre, deux ans avant la Fhlte enchantée. Cet Obéron, tiré du poème de Wieland, était cependant, en majeure partie, d'un nommé Giesecke (i), type étrange et bien caractéristique de cette époque de fermentation intellectuelle. Expulsé des universités allemandes, on n'a jamais su pourquoi, ce Giesecke fut amené à Vienne comme choriste dans la troupe de Schikaneder; mais il n'avait pas tardé à se faire une place plus importante.

(i) Karl-Ludwig Gieseke, de son vrai nom Jean- Georges Metzler, né en 1761 à Augsbourg, était le fils d'un tailleur. Il avait étudié le droit et les sciences physiques à l'Université de Gôttingen. On n'a jamais pu expliquer pourquoi il avait changé de nom. Tout ce que l'on sait, c'est qu'il quitta l'Université de Gôttingen en 1783 et qu'après s'être engagé dans la troupe de Schikaneder probablement à Augsbourg en 1786-87, il partit avec lui à "Vienne et y demeura comme acteur et auteur jusque vers 1800. Il est l'auteur de nombreux poèmes d'opéras, sérieux ou comiques, joués au Théâtre de Schikaneder, notamment d'un Obéron, de la Flûte enchantée, d'une parodie d'Hamlet, du Secret dévoilé de Salieri, de l'Ile des Paons, etc. Il semble que dès son séjour à Vienne, il se soit occupé de minéralogie et de botanique. On sait qu'il passa à Berlin en 1801, qu'il ouvrit ensuite à Copenhague un cours de minéralogie, qu'il fut envoyé en 1806, en mission au Groenland, par le roi Christian VII, qu'enfin il s'installa à Dublin en i8i3 et y fut nommé professeur de minéralogie par la Société royale de Dublin^ qui devint plus tard l'Université de cette ville. Il y mourut en i833, connu sous le nom de Sir Charles Lewis Giesecke, mais on ignore s'il a été réellement anobli sous le règne de Georges III.

Plus lettré que Schikaneder, il avait su se rendre utile de mille façons dans le théâtre. Il composait des livrets d'opéra, des parodies, des farces. Les couplets de ses pièces que Schikaneder n'avait pas le temps de faire, c'est Giesecke qui les lui façonnait, sans que son nom parût d'ailleurs sur les affiches. Le poème de la Flûte enchantée fut signé pareillement par Schikaneder seul, mais on sait aujourd'hui que Giesecke y prit une part de collaboration très importante.

Il avait sans doute des raisons pour ne pas paraître en nom comme collaborateur d'une oeuvre, en somme tendancieuse, où l'on sent un esprit de fronde. L'Empereur Joseph II, l'ennemi des jésuites, était mort en 1790; la réaction cléricale avait déjà relevé la tète depuis quelque tem.ps. Elle ne tarda pas, sous son faible successeur, Léopold II, à reparaître triomphante. Au moment où Mozart travaillait à la Flûte avec Schikaneder, tout imposait à Giesecke de se tenir coi.

Quelques années plus tard, ce singulier persoimage, dont la vie est jusqu'ici restée entourée d'un certain m^^stére, dut quitter Vienne pour échapper aux persécutions. Il se réfugia alors en Danemark, passa au Groenland et, enfin s'établit vers i8i3 en Angleterre. Sorti alors de la situation pénible où il s'était fourvoyé à la suite de quelque peccadille de jeunesse, Giesecke

y poursuivit une carrière des plus honorables et brillante comme professeur de minéralogie à l'Université de Dublin (i). Ce ne devait pas être un esprit banal.

(i) Nous devons à l'obligeance de M. Edward-J. Dent le portrait de K.-L. Giesecke que l'on trouvera plus loin. Ce portrait a été peint par Raeburn, en 1817 et ofifert par sir George Mackenzie à la Société royale de Dublin. M. Edward-J. Dent a le premier fourni des détails précis sur Giesecke dans une très intéressante brochure sur la Flûte enchantée, publiée à Cambridge, à l'occasion d'une « restitution » de l'œuvre de Mozart à l'Université de cette ville. En voici le titre : « Mozart's Opéra, The magie flûte, its history and interprétation, by Edward-J. Dent », Cambridge. VV. Heffer and Sons,

Mozart connaissait Schikaneder depuis longtemps. Ils s'étaient déjà rencontrés, en 1780, à Salzbourg où Schikaneder était venu donner des représentations avec sa troupe nomade. Il y avait joué, notamment, un drame héroïque de T. von Gebler (i), Thamos, roi d'Egypte^ pour lequel Mozart avait écrit des chœurs et de la musique de scène. Leurs relations dès lors restèrent très amicales. Dans nombre de ses lettres à son père et plus tard à sa femme, Mozart meationne fréquemment Schikaneder et toujours dans les termes les plus familiers et les plus affectueux.

Ils s'étaient retrouvés à Vienne où Schikaneder était arrivé en 1789 pour prendre la direction du Theater auf der Wieden. Schikaneder était affilié à la Loge maçonnique r Espérance couronnée pour laquelle

(i) Tobie von Gebler s'employa activement à la réforme de la scène allemande, notamment à Vienne.

Mozart, également maçon, avait déjà écrit de nombreuses compositions vocales et instrumentales (i). Peu après, celui qui devait devenir le troisième et peut-être le plus important collaborateur de la Finie, Charles-Louis Giesecke, se faisait recevoir à son tour à la même Loge.

Est-il exact, comme la légende le rapporte, que réduit aux abois par des spéculations malheureuses, Schikaneder s'adressa un jour à Mozart et le supplia de lui venir en aide en composant pour lui un opéraféerie? Selon toute apparence, c'est encore là une invention des ennemis de Mozart et de Schikaneder, car on sait aujourd'hui que loin d'avoir été malheureuse, la gestion de Schikaneder avait été extrêmement fructueuse.

Il est infiniment plus probable que désireux de s'assurer le concours d'un maître tel que Mozart, Schikaneder se soit spontanément adressé à lui. Il avait formé un petit orchestre composé d'éléments excellents et qui n'avait pas tardé à prendre rang à côté de celui de l'Opéra impé-

(i) Ou les trouvera mentionnées au catalojT^ue de la maison Breitkopf et Haertel. Citons les plus connues : Maurergeselletilied {ij85), M aurer/reude (ijSS), Maurerischc Trauermusik, composée pour la mort des affiliés Mecklenbourg et Esterhazy (1785) ; enfin, la Kleine Maurer cantate, terminée le i5 novembre 1791, trois semaines avant sa mort.

rial (i). Il avait dans sa troupe des chanteurs exercés, parmi lesquels la propre belle-sœur de Mozart, M™^ Hofer (2). Enfin, son théâtre était renommé pour la splendeur et la nouveauté de ses mises en scène. Schikaneder n'avait donc pas besoin de faire appel très spécialement aux sentiments d'affection de Mozart pour le décider à écrire une nouvelle œuvre pour VA}i dey Wien. Il pouvait lui ofïrir des éléments d'exécution, sinon supérieurs,

(i) L'orchestre de l'An der "Wiin, à lepcqueoù Mozart composa la Flûte enchantée, se composait de 35 exécutants : 9 violons, 4 altos, 3 violoncelles, 3 contrebasses, 2 flûtes, 2 hautbois, 2 clarinettes, 2 basses, 2 cors, 2 trompettes. 3 trombones et le timbalier. Le chef d'orchestre était J.-B. Henneberg, pour qui Mozart paraît avoir eu une grande estime.

(2) Mme Hofer, de son nom de jeune fille Josepha Weber, était la fille aînée de ce Fridolin Weber, copiste et souffleur au théâtre de Mannheim, dans la famille duquel Mozart, dès son arrivée à Vienne, trouva un nouveau foyer. Fridolin Weber avait quatre filles : 1° l'aînée, Josepha, qui avait épousé le violoniste Hofer; 2° Aloysia, née en 1762, à qui Mozart fit la cour mais sans succès et qui lui préféra le comédien Lange ; douée d'une voix esceptionnellement élevée et excellente vocaliste, elle balança à Vienne la gloire des plus célèbres cantatrices italiennes; 3° Constance, qui épousa Mozart; enfin 4° Sophie, qui épousa le chanteur Haibl, ténor et compositeur à Vienne. Josepha Weber-Hofer, avait comme sa sœur, Mme Lange, une voix d'une étendue exceptionnelle, mais plus dure et moins souple. C'est pour elle que Mozart écrivit le rôle de la Reine de la Nuit.

Emantel SCHICKANEDER d'après une gravure du temps

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