‹ La flûte fleurieChapitre 1 sur 2 · LES EDITEURS · texte numérisé non relu

LES EDITEURS

Allez et que L'amour vous serve de cornac. Doux éléphants de mes pensées.

O poète tu n'as qu' A suivre allègrement leurs croupes balancées, Cependant que Fespoir te tresse un blanc hamac.

Tu as voulu guider ton troupeau vers les cimes, Vers le glacier que nul vivant n'avait foulé. Les éléphants tremblaient sur le bord des abîmes, Où, tandis qu'ils tondaient un maigre serpolet, Tu criais des strophes sublimes.

Va î redescends avec tes monstres affamés Vers la douceur des terres grasses.

C'^st le vallon que tu aimais, La maison aux volets fermés,

La flûte au bord du fleuve et les vieilles terrasses.

Voici la plaine herbeuse où tu reposeras Dans le hamac consolateur des infortunes. L'air nocturne caressera tes membres las, Et les bleus éléphants brouteront des lilas, Sous la clarté tiède des lunes.

à Stuart Merrill.

Terrible passion, voici que tu m'exiles ;

et des flots inouïs viennent battre les îles

où je mène parmi le feuillage tremblant

vers les sources d'azur le troupeau noir et blanc.

Car j'ai quitté les toits, les livres, les musées,

pour la mer et les prés où fument les rosées.

O livres du futur, ô chèvres, ô brebis,

qui paissez sous le ciel étoile de rubis,

loin des cours où Dorchain tourne sa manivelle,

imprégnez votre chair de cette herbe nouvelle

afin qu'au jour affreux où je ne serai plus,

lorsque vous quitterez ces agrestes talus

pour les jardins publics où le buis en bordure

encadre les palmiers d'une maigre verdure

et pour la ville amère où la foule aux tambours

écorche le poète et hurle aux calembours,

sur les trottoirs et dans les sombres avenues,

poèmes, vous portiez des odeurs inconnues !

Alors, troupeau mordu des caniches galeux,

encore émerveillé des paysages bleus,

strophes, vous buterez, secouant vos claTines,

des cornes et des pieds au cristal des vitrines ;

brebis graves, chevreaux, ma joie et mon tourment,

vous gonflerez le soir de votre bêlement

en broutant des lilas aux rouilles des grillages ,

et la rue entendra bruire des feuillages.

Vous bondirez sur les pavés, vous sauterez

dans les rigoles, boucs de lumière enivrés ;

et le droguiste en gros pointant ses arrivages

sentira le parfum des montagnes sauvages ;

et les vierges au seuil paisible des maisons

enfonceront leurs mains dans vos chaudes toisons.

Les yeux fermés, elles verront les îles fraîches,

la forêt bleue où le soleil taille des brèches

l'écume qui blanchit les arbres du verger

et les chevaux cabrés dans l'aube et le berger

qui fumera là-bas, dédaigneux delà gloire,

la pipe de la mort sous la verdure noire.

à Michel Puy

Que mes poèmes soient étranges Et qu'on les raille et leur auteur, Cela m'est peu, car les louanges Ne sont pas chères à mon cœur,

Hors celles de quelques poètes Au cœur fervent, au regard pur, Et qui nagent, blanches mouettes, Dans les ténèbres et l'azur.

Ma vie en silence s'écoule,, C'est pour peu d'hommes que j'écris, Car si je chantais pour la foule Je pousserais bien d'autres cris.

De deux poings défiant les astres, Je clamerais à grand fracas Et ferais crouler les pilastres Et les balustres sur mes pas.

Ou plaignant ma longue misère, En des tumultes mesurés, D'une voix qu'on dirait sincère, Apollon, je t'invoquerais.

lt —

Je pourrais dater une stance, Doux exotisme, de Turin, De Heidelberg ou de Constance Sans avoir jamais pris le train.

Et je plairais aux demoiselles, Ayant mis à mon violon, Non des cordes mais de ficelles Pour des romances de salon.

Et peut-être dans mon vieil âge Pourrais-je voir sur mon perron Un laurier bercer son feuillage.

Mais à quoi bon ? Mais à quoi bon ?

La gloire éclot, jaunit, se fripe Et s'effeuille de l'aube au soir, Et j'aime mieux fumer ma pipe Que renifler son encensoir.

A John Mi dd le ton Murry

Maisons rouges, pavés brûlés, feuillages bleus. . .

L'aveugle aux yeux d'opale embrasse un chien galeux ;

dans ses cheveux graisseux brillent des bouts de paille

et sa tasse en fer blanc secoue un sou d'Espagne.

Un enfant au ruisseau traîne un bouc égorgé.

Des filles en riant poussent vers le marché

des monceaux de lilas rose dans des brouettes.

L'odeur des piments frits flotte dans les ruelles,

et les chiens dorment noirs de mouches. Sur les quais

de jaunes matelots vendent des perroquets

violets, de l'ivoire et des plumes d'autruche.

L'étal d'un charcutier verse un parfum de truffe,

et des bergers sentant la brebis et le suif

portent du lait tourné dans des outres de cuir.

Les faisans corrompus, les viandes en conserve

chargent l'air et là-bas, jailli d'une caserne,

un long cri de clairon monte comme un jet d'eau.

Et pourtant c'est ici qu'une nuit, doux iardeau,

je t'emportai sur mes épaules, sous les lampes

des carrefouis, sous les étoiles en guirlandes, sous les chauves-souris de peluche, à travers ces ruelles, loin de l'auberge. aux carreaux verts où tu dansais avec des feuilles à ton peigne sous un voile léger comme une aile d'abeille, où tu dansais parmi le rhum et les citrons, dans les cris, dans l'azur des pipes, les jurons des bateliers, des colporteurs et des manœuvres ; où tu dansais en déchirant des roses neuves sous les quatre flambeaux de résine et de poix qui rougissaient les murs et les tables de bois ; où tu dansais tordant ta chevelure rousse, sur la terre où giclaient des flaques de vin rouge.

à J. Aurélitn Cotiltnges

Ni les roses, ni l'air morose que tu siffles sous les ifs en gardant ces chèvres et ces buffles au crépuscule, vieux berger, joueur de flûte, sous la lune que frôle un ibis insolite,

ni le soir calme, ni ces palmes immobiles, ni les astres montant comme de lentes bulles, rien ne me distraira de la source où se mire son blanc visage au vert de la fraîche ramure.

Et dussè-je mener par les aubes allègres

le troupeau jaune et noir dés tigres et des zèbres

ou cueillir sur les monts la branche souveraine,

que j'entendrais sa voix douce sur les fanfares et que son souvenir embaumerait mon rêve comme une rose à mes couronnes triomphales.

à Henri Martineau

Lève le nez, ferme ton livre et ton pupitre.

La flûte de cristal à la bouche du pâtre

module sous les fleurs nouvelles et les feuilles

un air grave qui fait rougir les jeunes filles ;

et son souffle fervent, magnifique et docile

s'épanouit dans la lumière universelle.

Elle chante la joie et les collines fraîches,

le cri des paons, le vert des bois, le bruit des ruches,

l'écarlate des liserons sur les écorces,

le bleu du ciel, le bleu des yeux, le bleu des sources.

Elle chante, elle vibre, elle crie, ô nature,

elle te loue et s'abandonne à ton mystère,

et son âme n'est plus qu'une phrase amoureuse.

Elle vibre et soudain trop ivre elle se brise

et, poussière immortelle, au monde elle se mêle.

Douce flûte et mon cœur qui se donne comme elle.

Vous Carco, Pellerin, Vérane et vous Jean-Marc

Bernard, vous qui fumez la pipe et bandez l'arc

et percez sous les bois les tigres et les strophes,

lorsque le bleu tabac couvre de ses étoffes

le feuillage où s'éveille un tendre rossignol,

n'avez- vous point rêvé d'ouvrir ce parasol

fait de peau de panthère et de plumes d'autruche,

et nus et soulevant le vin dans une cruche

de verser aux badauds devant les magasins

l'ivresse des coteaux rouges sous les raisins

et de leur faire voir au milieu de la rue

les chiens jaunes et noirs, les bœufs et la charrue,

les geais beiges et bleus et les merles siffleurs

et sous les becs de gaz un ruisseau dans les fleurs ?

Les bouleaux du matia sous quoi tu te recueilles balancent leur fraîcheur et leur blanc flot de feuilles déferle en bruissant aux rives de l'été. De jaunes moucherons nagent dans la clarté. Un rayon de soleil pique ta jambe nue. Une fouine d'un saut traverse l'avenue.

Une guêpe a touché ces genévriers verts. Aux Marcou du futur laisserai-je trois vers ? Un jour les écoliers penchés sur leurs pupitres en écoutant vibrer les mouches sur les vitjres trouveront-ils au fond des collèges moisis une page de moi dans leurs Morceaux Choisis et verront-ils trembler à l'entour de la chaire ce feillage d'argent sur la verte fougère et ce bleu liseron qui s'enroule à ta main ? Pourquoi rêver ainsi qu'au soleil de demain ta gloire s'ouvrira comme une douce ombrelle et que ta voix pareille à cette tourterelle roucoulera longtemps ta peine et ton amour ? Journaux, parlerez- vous de mes livres et pour Derème écrirez-vous une nécrologie quand l'aile du destin soufflera sa bougie ? Qu'importe ? N'ai-je pas cette aube que je bois, ce matin bourdonnant, ces feuilles et ce bois

et toi qui dans tes bras endors toute amertume ?

Qu'un autre pour l'honneur d'une palme posthume

ferme ses contrevents sur les jardins fleuris

et meure dans son encre et dans ses manuscrits !

Mais moi qui sais jouer des cithares diverses

et goûter le soleil, la lune et les averses,

les roses de cristal sur les prés endormis,

je chante pour moi-même et pour quelques amis,

et j'écoute siffler l'air tiède dans ses flûtes

en levant vers l'azur ma pipe et ses volutes

et sans me soucier sous ces arbres touffus

que dans quatre mille ans on sache que je fus.

Carco, passez-moi la gourde, que ce vin d'Irouléguy me fasse le cœur moins lourd et l'âme moins alanguie.

Qu'ai-je besoin de pensées qui déchirent mon bonheur ?

Pour pleurer les jours passés c'est encor de trop bonne heure.

Mais plutôt sur mon épaule voyez ce grand oiseau vert comme il va prendre son vol quand je viderai mon verre.

Vous, vous buvez à la gourde, le visage vers l'azur, et l'air murmure alentour et balance la verdure.

Ah ! qu'un autre geigne et pleure ; nous, dans l'ombre et le soleil, nous rêvons à la couleur de la ramure vermeille.

Ainsi, sans nous mettre en peine ni de demain ni d'hier, nous buvons avec ce vin l'allégresse et la lumière.

à Henri Mari menu

Je vais songer à la jeune fille que j'ai peinte naguère au tome deux de V Abrégé de mes Amours et dont la grâce était fleurie. Cet abrégé n'est pas encore en librairie mais elle est dans mon cœur comme une rose dans un livre. Je souris mais j'ai serré les dents avec un tel sanglot que j'ai fendu ma pipe, l'autre hiver. La douleur elle-même se fripe et plus rien ne demeure au fond de nous que des fleurs mortes. C'est enfin l'heure que j'attendais du calme intérieur et de l'ombre assagie ; et je puis maintenant allumer ma bougie pour feuilleter l'herbier poudreux du souvenir. Mais j'entends les chevaux de l'aurore hennir ! Ah ! laisse le passé ! bois mort et feuilles sèches ; le soleil sur les toits lance de rouges flèches ; détourne tes regards des vierges d'autrefois ; leur visage pâlit comme la lune et vois bondir en secouant leur sauvage crinière les quatre étalons blancs cabrés clans la lumière.

Je crayonne ton nom sur la peau d'un tambour au corps de garde. Où est le jour ? où est le jour où tu tendis tes mains vers mes lèvres? La pluie battait les vitres. Dans ma mémoire éblouie tu refleuris, bouquet de roses qui trempais dans l'ombre et parfumais l'oubli des canapés. Sur toi mon souvenir est la caresse douce d'un clair de lune sur les collines. Soir d'où ce bonheur m'est venu ! Soir rare dont je rêve en larmes, où j'ai compris ton visage fervent qu'atténuait déjà le charme des automnes. J'avais un air mélancolique et des gants jaunes.

Tes bras ont une courbe adorable et malgré que

ton cœur n'ait que dédain pour la grammaire grecque

de Burnouf et le dialogue d'Ampelis

et de Chrysis, tu m'es plus chère que ces lis

bleus et verts qui s'ouvraient sous les feuilles des frênes,

l'autre automne. xMais le collier que tu égrènes,

ta chevelure qui ruisselle et la tiédeur

de ta gorge et tes mains pures comme l'odeur

des roses disent la vanité de mon livre

et qu'il vaut mieux ce soir où ta grâce m'enivre

dans tes bras regarder à travers le rideau

la lune comme un œuf dansant sur le jet d'eau.

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