‹ La flûte fleurieChapitre 2 sur 2 · SI · texte numérisé non relu

SI

Et naguère aux midis de résine imprégnés,

après les bois de pins torrides, je baignais

mes mains dans tes cheveux comme dans une eau pure,

ô toi que mon amour ce soir caresse et pare.

Tu trempais en riant des roses dans du sucre

et tu mordais dans leur fraîcheur à blanche nacre

et quand tu me tendais tes lèvres, j'y goûtais

les roses dont l'arôme embaume les étés.

Le décor somptueux et lourd d'étoffe rouge où parfois de chaleur une rose s'écroule, l'eau tiède des bouquets que boit l'ombre torride et toi voluptueuse et nue et ton sourire et ton bras où miroite une chaîne d'ivoire et d'or. Ah! dans le lin immaculé d'un voile goûter la neige et l'aube aux flûtes argentines et la nuit pure et les étoiles maritimes !...

Bien qu'avec passion à mes bras tu te livres, je sais que tout est vain, l'amour comme les livres; les étoiles se faneront dans le foia bleu et rien ne vaut le soir ma pipe au coin du feu qui me caresse et m'offre un trouble paysage. Et pourtant je reviens toujours à ton visage encore que je sache au monde qu'il n'est rien qui puisse consoler un cœur comme le mien.

C'est le feuillage noir des platanes que perce une flèche de lune et la sonore averse des nocturnes. O nuit musicale! J'attends... Et j'attendais que tes bras ivres de printemps vinssent avec fraîcheur se nouer à mes tempes. Aujourd'hui quelle main rallumera les lampes et l'espoir, me rendra les blancs oiseaux enfuis et jonchera de fleurs les routes que je suis ?

Puisque tout est pareil aux feuillages labiles,

c'est vainement que sur mes flûtes malhabiles

je chante les jongleurs, ta grâce et nos doigts joints.

Le monde et ta beauté n'en passeront pas moins.

C'est vrai. Mais par le rythme où mon rêve s'applique

nous entendrons passer l'univers en musique.

Prends ton manteau. Suspends les plaintes éternelles

et buvons la splendeur des heures automnales,

car la poupre des bois environne le zèbre

qui rue et trotte et mord le feuillage et se cabre.

C'est le nouvel octobre et la sente où je marche

je la foulais naguère en brandissant la torche

quand je voulais au sort attacher des entraves

et nouer à l'azur les roses de mes rêves.

Et nous nous oublierons et que notre cœur saigne

en regardant glisser la souplesse d'un cygne

et nous contemplerons dédaigneux des clepsydres

les paons de cuivre bleu dans le bronze de cèdres.

à Léon Vérane

Non, ce n'est pas cela que tu avais rêvé

et le soir quand tu vas t'attabler au café

pour lire Le Divan, La Phalange, ou Les Marges

tu songes aux voiliers qui glissent sur les larges

atlantiques, en plein azur,vers les îlots

candides nénuphars que balancent les flots.

Les buveurs braillent. Tu es seul. Tu lis. Tu coupes

les pages. Tu es seul dans le bruit des soucoupes ;

et ces gens dont le cœur ne reflète aucun ciel

ignorent Gaudion, Royère et Duhamel.

Tu es seul et sous tes sourires tu sanglottes,

rose triste au milieu d^un bouquet d'échalottes.

à Francis Car ce

Un visage, une phrase, un merle, ce fruit d'if jaune, j'ai tout aimé d'un amour maladif, car en tout je trouvais la marque du mystère universel ; et sous les branches, solitaire dans l'herbe et la chaleur que de fois j'ai compté les anneaux éclatants des guêpes de l'été. L'ombre émouvante est dans les choses minuscules et je me tais pour écouter aux crépuscules le grillon dont la voix déferle comme un flot et renaît et se brise ; et dans l'œil d'un mulot, ainsi que dans la mer où se perdent les voiles, se reflète l'azur, la lune et les étoiles.

à Georges Gaudion

Au bord de la prairie humide où tu gazouilles,

Aurore, j'ai cueilli les jaunâtres groseilles

et le long du chemin, sur les ronces, les mûres

vertes et je songeais à ses lèvres amères

et qu'elle souriait quand je baisais ses larmes.

Les vaches qui sonnaient sortaient des blanches fermes

et dans les prés fauchés pâturaient l'herbe rase.

Elle n'est pas venue et j'ai pris une rose

pour la faire sécher dans cette anthologie

grecque que je traduis le soir à la bougie.

à Paul Mieille

L'ombre élève un parfum de tilleul et de fraise.

Métonymie, antonomase, catachrèse,

et c'est sur vos secrets que je me penche. Elle est

sous la tonnelle, une tulipe au bracelet,

et mord un brin de buis plein de sèves amères.

Et je la vois sourire aux marges des grammaires.

La double passion de l'amour et des livres, les poèmes et les beaux yeux dont tu m'enivres, Jules Laforgue et tes mains blanches, Mallarmé et la pâleur de ton visage accoutumé, François Villon, Laurent Tailhade, Paul Verlaine et vous, Jammes, berger vêtu de rude laine qui tirez des sanglots d'une flûte de buis. . . O poètes, c'est vous que dans l'ombre où je suis j'évoque en regardant tandis qu'elle sommeille ses cheveux dénoués sous la lampe vermeille.

Vers la croisée et vers les roses du plafond,

souffle au bout de tes doigts les bulles de savon

et souris tendrement à mon rêve crédule.

La lune de cristal flotte comme une bulle

aux cieux tendres et verts ; les constellations

éternelles, nos cris, nos pleurs, nos passions

se vont faner comme de blanches marguerites.

Et toi, ma pure amie et claire, qui abrites

les bleus ramiers de mon amour, tu souriras

à quelqu'autre baiser qui brûlera tes bras

et tu ne seras plus qu'un tumulte de fête.

L'eau glace tes bras nus dans la blanche cuvette.

Souffle des bulles qui reflètent l'Univers .

Mais vois ! plus rien ne flotte aux cieux tendres et verts ;

la lune de cristal sur un toit s'est brisée ;

baisse les yeux : le pré scintille de rosée.

Je dirai pour l'instruction des biographes que ton corsage avait quarante-deux agrafes, que dans tes bras toute la nuit j'étais inclus, que c'était le bon temps, que je ne quittais plus ta chambre qu'embaumait un pot d'héliotrope. Duhamel animait son héroïque Anthrope, Pellerin habitait Pontcharra et Carco quarante-neuf, quai de Bourbon, Paris. Jusqu'au matin, je caressais tes jambes et ta gorge. Tu lisais Chantecler et le Maître de Forge ; Tu ignorais Laforgue estimant qu'avec art écrivaient seulement Botrel et Jean Aicard. Pourtant dans Aurignac embelli de ses rêves, Frêne, pâle et barbu, méditait sur Les Sèves et Deubel, revêtu des velours cramoisis, publiant au Beffroi ses Poèmes Choisis, déchaînait dans les airs le tumulte des cuivres.

Etj'aimais beaucoup moins tes lèvres que mes livres.

Que de fois j'ai souri pour te cacher mes larmes ! Que de fois j'ai noué des roses sur mes armes pour te dissimuler que j'allais au combat ! Fallait-il que mon fiacre à jamais s'embourbât et se perdît dans les ornières de la vie ? Comment faut-il encor ce soir que je sourie lorsque j'entends crouler le monde autour de moi et quand l'espoir suprême où j'avais mis ma foi je le vois s'effeuiller comme une primevère? Garçon, apportez-moi du fiel dans un grand verre.

Lorsque tu étais vierge, (le fus-tu ? le fus-tu ?) Nous dinions à Y Auberge du Caniche Poilu,

C'était une bicoque sous un vieux chataigner ; tonnelle pour églogue, lavoir et poulailler.

Buis sec à la muraille, et rosiers aux carreaux . . .

A travers une paille tu suçais des sirops.

Guinguette au toit de chaume, mur d'ocre éclaboussé. . .

Un grand liseron jaune fleurit sur le passé.

Oui, je chante la joie ivre et passionnée

et je noue à ma barbe une rose fanée

pour songer nuit et jour qu'il faudra que mon corps

se dissolve comme elle et quitte les décors

fastueux où le monde épanouit sa force.

Je m'en irai. Je tomberai comme l'écorce

des platanes, comme les feuilles, comme les

roses ! Je suis vivant ! Ciel, nuages gonflés

d'eau lourde, bois roussis par les torches d'automne,

vergers où l'or vivant des abeilles bourdonne,

fruits riches, souvenirs d'un magnifique été,

moissons, je vous respire avec avidité

et je mêle ma vie au triomphe des choses,

éperdu comme les feuilles, comme les roses!

En vain tu mets tes doigts sur mes yeux inquiets et me caches les prés, les branches et le ciel,

ô doux amour, ô toi qui es

du féminin au pluriel!

Quoi ! voudrais-tu que d'une voix endolorie je dise les brasiers que ton sourire allume,

en un livre de la série

in-16 à 3 fr. le volume ;

ou que, trempant encor ma plume dans mon cœur, car déjà ton regard a séché l'encrier,

je te figure, archer vainqueur,

coiffé de myrte et de laurier ?

Ma plume ne sert plus qu'à débourrer la pipe que je fume le soir sous les saules moroses

en songeant à l'ombre qui fripe

les espérances et les roses.

Laisse-moi. Je me plais à voir glisser le vol sur l'immobile azur des pigeons gris et blancs ; à quoi bon nouer à mon col tes bras perfides et tremblants ?

Tu verras en sanglots mainte âme évanouie baiser tes pieds en implorant la servitude ; moi, j'ouvrirai mon parapluie pour danser dans la solitude.

Une pie de neige et d'ébène ou, si Ton veut, de craie et de charbon, tandis que je songe à ma peine s'envole et vole au vert vallon.

L'eau fredonne sous mes semelles et je m'endors dans l'herbe du talus.

Voici des jours et des semaines que pour moi tu ne souris plus.

Tu dois pleurer dans cette ville comme, la nuit, je pleure loin de toi. . .

Le vent (qui sait ?) souffle et ravive les girouettes sur le toit,

là-bas dans cette maisonnette en fleurs où nous nous sommes tant aimés ; mais les roses de la tonnelle refleuriront-elles jamais

pour moi qui, près de la rivière que frôle et griffe un bleu martin-pêcheur, en attendant que l'oubli vienne avec son calme et sa fraîcheur,

compose un poème inutile en écoutant les blancs et bleus remous

de l'eau qui chante sous la digue et qui caresse les cailloux ?

Puisque dans cette chambre où l'amour triompha des guirlandes de fleurs meurent sur le sofa et que ton pauvre cœur jaunit avec les roses, épargne à ta douleur les visions moroses de tout ce qui se fane et passe comme toi ; et ta pipe azurant jusqu'aux poutres du toit enferme ces bouquets au coffre que tu plombes.

Le ciel est gris comme les ailes des palombes ; et l'air plus frais que les cheveux que tu mordais balance doucement les plats à barbe des coiffeurs et les lilas qui pendent des murailles.

Ton misérable cœur chante les funérailles

et tu pleures les yeux qui ne te verront plus.

Et pourtant tu dansais sous les saules feuillus,

les oiseaux gazouillaient dans le parfum des branches

et toi, tu poursuivais dans le hallier de blanches

filles et tu marquais leur bouche à belles dents.

Mais maintenant craintif tu cherches, les pieds dans

la rigole, le vol des cigognes lointaines.

Le bonheur a coulé comme Veau des fontaines

et tu n'as plus que des fleurs sèches dans les doigts,

toi qui voulais, quand les bourgeons perçaient le bois,

entasser des moissons de roses dans ta grange.

Le passé comme un vieux décor déjà s'effrange.

Mets ton lorgnon ; ferme tes ailes de moineau ;

et pleure en écoutant ce triste piano

qui réveille ton cœur plein d'ariettes grêles.

Les beaux jours ont passé comme des tourterelles.

Laisse. La passion vaut seule que je vive

et qu'ébloui sous les'feuillages de la rive

je dédie à l'azur cette coupe où je bois,

et que pareil à l'eau qui reflète les bois,

les nuages, la lune et la voûte profonde,

je ne sois plus qu'un hymne à la gloire du monde.

Le soir pique à l'azur des grains de mimosa,

Etoiles. Le collier qu'hier je nouais à

son col et qui tremblait sur sa gorge endormie

ne scintillera plus au cou de mon amie.

Je ne baiserai plus que dans mon souvenir

les roses que naguère elle aimait à cueillir

pour attacher leur poupre aux nacres de ses peignes.

Lune au plumage blanc, comme hier tu te baignes

au lac bleu. Les pigeons roucoulent comme hier.

Seul dans ce tendre soir je porte un cœur amer

et je sens aux frissons de l'air dans la tonnelle

sourire autour de moi la nature éternelle.

Univers, bois, coteaux et les sources ! Je suis ivre ! J'écrase les fougères ; je poursuis la troupe sous les buis des vierges effrayées. Eclairs roses dans la verdure des feuillées, courses dans la fraîcheur et les branches. Sur leurs épaules et leurs bras les gouttes et les fleurs pleuvent des bas rameaux que leur fuite secoue. Mais là-bas le ciel est rose comme une joue ; la forêt s'éclaircit au bord bleu du torrent. Herbe drue, aube, oiseaux, feuillage transparent!.

Je veux bourrer ma pipe et fumer en silence à l'ombre des rosiers que l'air tiède balance. Les feuilles sur le ciel tremblent avec douceur et je rêve, couché sous les branches, tresseur de rythmes et de fleurs qui raillent le tonnerre. Car le temps est venu, mon cher Apollinaire, de boire cette paix que goûtent seulement ceux-là qu'à déchirés un illustre tourment.

A quoi bon prendre un air tragique si tout n'est qu'illusion et secouer ton bracelet, la chevelure éparse, en un geste terrible ? La résignation demeure au fond du crible quand la vaine espérance a passé dans le vent. Laisse les cris aux gens de théâtre et levant ton cœur dans la clarté d'une lune meilleure goûte, comme je fais,, la paix intérieure.

Six heures tombent de l'horloge comme six noix dans un chaudron déjà le soir triste grelotte sous un lourd nuage marron.

Elle, naguère sous le saule à cette heure elle souriait. . .

Faudra-t-il que je me console de son doux regard inquiet ?

Roses chaudes de sa jeunesse, Hélas ! j'en ai mal à mourir.

Comme un colibri dans la neige mon cœur se glace au souvenir.

Et ce soir morose d'automne dans le vieux jardin qu'elle aima, il tombe d'un marronnier jaune des feuilles sur mon panama.

Mon Dieu, madame, il faut nous consoler sans faire des gestes tragiques, sans déclamer et sans râler si le sort nous donne des giffles.

C'est un destin encore assez banal qui nous désole et nous sépare, qui m'offre ses bouquets glacés et qui vous fait amère et pâle.

Laissez le sabre à la cloison et l'aconit à l'officine, car, voyez-vous, le fer et le poison c'est bien usé depuis Racine.

Hélas ! pourquoi railler ainsi nos seules choses éternelles ?

Et chavirant au noir souci je pleure en écrivant ces chansonnettes. .

à Lion Vérane

Tu me railles, mais j'aime un livre singulier comme moi-même et qu'un auteur sache lier l'univers à son rythme et que sa droite unisse et courbe au même joug l'autruche et la génisse. Et déjà n'ai-je pas en des mètres égaux chanté ce calme fiacre attelé d'escargots qui me traînait naguère aux pentes des collines dans l'herbe et la fraîcheur des roses cristallines ? La lumière soufflait dans de suaves cors et mes huit escargots toutes cornes dehors dans cette aube que l'air gonflait comme une voile glissaient avec lenteur vers la dernière étoile.

ei -

Cette grande chambre et ce lit défait. . . Un rouge-gorge sur la branche se balance. Cela vaut mieux pour lui que d'aller au café.

Cette grande chambre et ce lit défait. . .

T'en souviens-tu, de ce dimanche ?

Une branche de neige entrait par la fenêtre, Fleurs de pommier dans la tiédeur Et sur la pompe et sur le cèdre

Les moineaux se battaient et roulaient dans les fleurs.

Le soleil séchait les flaques de pluie. » .

(Ah! que je m'ennuie!) Il n'y avait ni vasques ni jet d'eau.

Un pigeon s'endormait sur les ardoises et quand le chat passait sous les framboises les feuilles lui versaient des gouttas sur le dos.

Puis la lune apparut en nacre transparente. (C'est une chose assez courante. . .)

Ce mouchoir sent l'éther comme ta chevelure et ton visage est doux comme la pure lune qui verse sa blancheur dans la chambre ou parmi les rieurs je sais bercer mon amour endormi. La forêt rousse était comme une peau de nèfle et le soleil du soir caressait ta jeunesse et tu tourbillonnais dans un voile d'azur si léger qu'on eût dit de la lumière suides roses. Ton parfum de ce mouchoir s'exhale. Mais hier je tendais les mains vers ton visage, quand soudain me lançant Une rose dans l'œil tu t'enfuis à cheval sur un grand écureuil.

Le soleil a doré tes lèvres. Un bourdon

S'éveille et bat les murs. Prends ton sourire et ton

Ombrelle ; tu courras sur l'herbe fraîche. L'aube

Est moins claire que ton visage et sur ta robe

Le matin lancera des flèches de clarté.

Tout chante et nous marchons vers ce bois écarté

Où nous vîmes des musaraignes. Une huppe

A crié. Cet ajonc va déchirer ta jupe.

Je t'aime. Je voudrais que tu dises : «Je suis

Heureuse». Ne ris pas. Les grillons grincent. Suis

Le sentier, ne mets pas tes pieds dans la rosée.

Une mésange sur les ronces s'est posée.

Elle s'envole. Tu partis naguère. Mais

Ta main cueille le thym et les houx embaumés.

T'en souviens-tu (comme on écrit dans les romances) t'en souviens-tu, de ce dimanche des dimanches où nous avons erré sous les mornes platanes après l'azur et la poussière et la chaleur ?

Souvenirs, souvenirs, venez qu'on vous rétame, c*est moi qui suis le rétameur !

Ah ! malgré qn'on veuille sourire, moi, j'ai des larmes plein le cœur et je m'en vais à la dérive. . .

Cette musique au loin et ces bouffées de cuivre, polka pour deux pistons et grands airs d'opéra, La Favorite, V Africaine, etc. . .

La même lune va reluire et refléter son cristal nacarat dans l'eau chaude du fleuve.

Un vent tiède se prit à remuer les feuilles. . . Tu cachais en riant tes yeux dans ta fourrure. . . Les tramways en passant t'éclairaient la figure. . .

Un grand magnolia balançait ses fleurs blanches; près d'un café pleurait une aigre clarinette et la lune pendait aux branches, douce lanterne japonaise.

à Charles-Henry Hirsch

Jardin mouillé, chantons encore ce poème. L'averse a secoué la vigne et le troène, et le soleil, dorant le désastre des roses, allume aux noisetiers de vives éméraudes. L'air tiède et langoureux qui souffle dans son fifre chasse vers le coteau les nuages en cuivre . La pelouse scintille à travers ma fenêtre. En robe blanche et bleue, elle rit sous le cèdre et trempe ses pieds nus dans l'eau de la fontaine ; puis elle ouvre, doux cœur, ses ciseaux à dentelle et sur le sable vert, près des tulipes jaunes, guette les escargots et leur coupe les cornes.

Chambre d'hôtel où flotte une odeur de benzine,

les échos d'un concert sur la place voisine

et le parfum amer de tes épaules nues.

Tu rêves dans mes bras de berges inconnues

où le vent tiède émeut des feuillages de givre,

d'une prairie épaisse où ta chair serait ivre

et d'eau sous un soleil pâle comme une perle.

Tu dors ; le double flot de ta gorge déferle

doucement ; d'un ruban je caresse ta joue

et j'écoute là-bas la musique qui joue

sous les ormes grillés, ô ma belle dormeuse,

Guillaume Tell, le Beau Danube^et Sambre-et-Meuse.

Triste, à côté du chien et du chat,j'ai chauffé

mes bottes dans l'auberge en buvant le café

trouble que m'apportait une vieille servante ;

et j'ai pleuré de n'avoir plus l'âme fervente

qui élève un flambeau triomphal dans son poing,

ni cette passion qui ne balance point,

foule d'un pas égal la ronce et les prairies

et des chemins boueux fait des sentes fleuries.

Ah ! pauvre cœur sans gouvernail, où t'en vas-tu ?

Tout n'est qu'ombre et mystère et tu prends, éperdu,

les astres à témoin de ta peine exiguë. . .

Petit Socrate, bois ta petite ciguë.

La chaleur tout le jour a rougi le vignoble

et j'étais seul avec ces tulipes d'octobre

dans la chambre où jadis chantèrent mille oiseaux.

Je lève maintenant le store de roseaux ;

le double volet vert sur la muraille claque»

Le soleil a plongé dans le soir d'écarlate

comme une abeille en or dans un coquelicot ;

et la lune déjà, comme un jaune escargot,

a quitté la colline et glisse au ciel d'automne.

Ce n'est plus vous, vous qui m'aimiez au premier tome,

hélas ! ce n'est plus vous, cette nuit, qui viendrez

appuyer sur mes yeux votre visage frais. . .

Croyez que le mot frais n'est pas là pour les rimes ;

j'abandonne ces pirouettes puériles

(qu'hier encor j'exécutais ivre d'azur

facile) pour pleurer avec tristesse sur

les pauvres hommes que nous sommes, si nous sommes,

car il est dans mon cœur, car il est dans ces saules

un oiseau de cristal que j'écoute gémir

sous l'ombre bleue, un rossignol, un souvenir...

Nous nous taisons. Le vent balance les deux saules sur l'abreuvoir ; et je sais malgré ton silence que ce soir est le dernier soir.

Adieu. Des feuilles tombent. Lune coutumière. Décor banal.

Tourterelles. Crépuscule. Une étoile, comme un point final.

Tu as la force de sourire et dans mon cœur je reconnais l'odeur des buis que Ton respire dans les jardins abandonnés.

à Jean Pdlerin

Reste dans ta coquille et dédaigne, escargot,

cet humide parfum de rose et d'abricot ;

ta solitude sera douce si tu l'ornes

de beaux rêves ; il pleut : tu mouillerais tes cornes.

L'averse drue et chaude écrase le gazon,

et les tonnerres illuminent la maison

et la muraille où tu te colles sous les toiles

d'araignée ; et le vent a soufflé les étoiles

et la lune a roulé dans l'herbe comme un fruit.

Rentre tes cornes ; loin des éclairs et du bruit,

médite sur toi-même et dore tes pensées.

L'orage fauche l'herbe et les feuilles froissées,

il siffle et fait voler les ardoises du toit.

Laisse le monde s'écrouler autour de toi.

Jean Pellerin, j'ai revêtu la houppelande

grise. C'est l'hôpital. Qu'un rosier enguirlande

vos tuiles et fleurisse à la neuve saison

afin que vous viviez parmi les rose ! On

le cherche et le bonheur est sous les branches ; elles

frémissent quand un geai les touche de ses ailes...

Mais où sont les oiseaux et les feuilles ? Je n'ai

que des flacons et un œillet jaune et fané

dans un verre ; et le soir, lorsque les notes grêles

s'envolent des clochers comme des tourterelles,

je regarde, perdu dans ce lit d'hôpital,

glisser sur les carreaux la lune de cristal.

Ce soir de septembre où je suis solitaire sous le feuillage calme, j'évoque ton visage en fumant ma pipe de buis.

Car il n'est plus rien qui émeuve mon cœur lassé de ses décors que la mémoire de ton corps rose dans l'eau verte du fleuve

et tes gestes que je revois lorsque, dansant sous la feuillée, tu jonglais, rieuse et mouillée, avec une rose et deux noix.

La lune monte, et sur ce bord je pense à tes bras que j'ai baisés, et qu'aux soirs bleus tu écrasais des mûres noires sur ta gorge.

Ainsi je regarde fleurir de vieilles roses étouffées et je tire d'acres bouffées de ma pipe et du souvenir.

Que le sort maintenant me donne la paix d'un feuillage indulgent.

Quoi ! vais-je pleurer en songeant que tu t'es flétrie à l'automne ?

La lune pend, rouge abricot, aux branches jaunes de la berge et j'enroule un fil de la Vierge sur les cornes d'un escargot.

Regarde. La glycine a jauni sur la porte,

et voici que l'automne aux te aipes couronnées

de lierre caduc et de roses fanées

s'avance et d'un pied lourd foule les feuilles mortes.

Il marche et son manteau de pourpre au crépuscule

se dénoue et se mêle aux nuances champêtres.

Mon cœur, voici l'octobre ; et les joueurs de flûte commencent à siffler sous la voûte des hêtres. Veux-tu ? nous quitterons pour la ville prochaine les parterres flétris et l'ombrage des chênes, et la maison rustique au milieu du feuillage qui sut nous accueillir au retour du voyage, et la source . Mon cœur, partons ; voici l'automne et la dernière abeille aux troènes bourdonne.

Ah ! jeter les filets crevés, les hameçons, les livres ! Devenir un de ces bons garçons sans tristesse, railleurs des barbons à catarrhe qui, le soir, lancent des chansons sur leur guitare et dont l'âme aux exploits amoureux se complaît. Ils sonnent haut, ces creux, leur bonheur est complet s'ils voient rimer austère et stèreyEstelle et stèle. Mais sentir que la vie est l'épaisse dentelle sous laquelle palpite un visage inconnu. . . Un liseron s'enroule autour de ton bras nu.

Rouges coquelicots que le soir amoncelle,

Nuages, vais-je encor donner ma voix à celle

qui sur mon désespoir pose ses escarpins

et dédaigne mes vers et les ciels que je peins ?

Des cygnes au lavoir glissent comme des strophes ;

le paysage dort sous de jaunes étoffes

et le ruisseau d'eau froide où je trempe la main

reflète les ormeaux qui bordent le chemin,

les osiers gris et verts et les feuillages roses.

Je veux la voir pleurer devant ces simples choses,

palpiter, et goûter la secrète beauté

de ce pré qui bleuit, de ce saule argenté

qui tremble, de ce soir sur la molle vallée

où monte au ciel désert une lune exilée.

Pour distraire mon ami le poète Léon Verane

Les fraises dans le plat de blanche porcelaine Gardent la fraîche odeur de l'aube sur la plains, Des branches, de la mousse et des sources glacées. Sur la nappe J'ai mis ton bouquet de pensées Et tandis que, les yeux pensifs, tu te recueilles, Ce soir grave, je vois glisser entre les feuilles La lune comme dans les vieilles élégies. Un souffle tiède et pur caresse les bougies Et berce la glycine et les roses blafardes Et la tonnelle. Prends des fraises. Tu regardes Au Champagne doré le sucre se dissoudre;

Le temps sur nos cheveux verse du sucre en poudre Et j'aurai quelque jour de larges mèches blanches. Mais qu'importe ! ce soir vers moi si tu te penches, Sans crainte de l'automne et des feuilles rougies, Et si pour mes baisers tu souffles les bougies.

Pour goûter au charme unique Qui jaillit de ton baiser, Diogène le Cynique Courrait se faire raser.

S'ils savaient ton regard, ivres Les sages silencieux Verraient s'ouvrir dans leurs livres Des pivoines et des yeux.

Et, mordus de quelles fièvres !

Secouant toge ou veston Et sautant comme des lièvres, Ils crieraient : où la voit-on ?

Dans leurs veines, escarboucles Liquides et plomb fondu ; Tu les verrais pour tes boucles Poussant un cri éperdu,

Tous, contemporains d'Ulysse Et disciple de Bergson, Se rouler nus, ô délice !

Sur des peaux de hérisson.

Ah ! vivons ! la page écrite Ne vaut pas les lèvres qu'on Mord ! Vers l'amour ! Démocrite, Spinoza, Hegel, Bacon,

Monsieur Durkhein, Xénophane, Vers l'amour ! vous chanteriez, Sans archet ni colophane, Violons extasiés !

Car, plus belle que les strophes, Tu ouvrirais tes volets Pour jeter aux philosophes Tes sourires envolés.

Le Passé maugréait et frappait à la porte. Je me taisais. Il m'appela d'une voix forte ; Mais je continuai de songer à tes yeux ; et j'entendais crier le vieillard furieux, grelottant dans la nuit sous sa mante à ramages.

Il est entré portant un vieux livre d'images.

Lauré, dans la maison à l'ombre des sureaux,

songeuse, tu brodais derrière les carreaux,

et si j'apercevais un livre à ta fenêtre,

je sonnais à la grille et tu voyais paraître,

au jardin envahi d'herbe et de serpolet,

celui qui dans les soirs longuement te parlait

et déroulait son rêve ainsi qu'un paysage. . .

Laure, où sont tes cheveux, tes mains et ton visage ?.

Vous qui pleuriez mélancolique au soir tombant ;

toi qui sur ton épaule attachais un ruban

mauve; toi qui jouais Manon et l'ouverture

de Tanuhanser ; toi qui riais dans ta voiture. . .

O passé plein de fleurs et de chardonnerets !

Rires! passé léger ! joyeux passé ! regrets !

Mésanges! accourez, mes lointaines penséees !

O souvenirs, rameaux flétris, branches cassées. . .

Ah ! j'aurais dû, ce soir, te dire tout cela,

feuilleter avec toi le livre que voilà,

et te montrer au loin ces figures d'argile,

et nous aurions frémi de sentir si fragile

cet amour qui s'éveille et frissonne au soleil

d'octobre, notre amour incassable et pareil, v

hélas ! à ces jouets de treize sous ! — Qu'importe !

Entends-tu l'espérance ? Elle frappe à la porte.

Elle parle ; sa voix illumine ton cœur,

et son regard nous éblouit de sa candeur.

Sous le manteau de pourpre et la cuirasse triple,

cheveux au vent, partons pour le vaste périple. Les merles se sont tus devant l'astre éclatant ; et le navire aux voiles blanches nous attend au port, prêt à cingler vers les îles lointaines où le bonheur fleurit aux rives des fontaines. Un invincible main nous pousse. Nous rirons des rafales soufflant dans leurs rauques clairons. A nous la mer immense, éblouissante et claire ! Il faut partir ! Partons î Et vogue la galère !

J'exprimais autrefois d'une façon morose mon désespoir et ma tristesse à l'eau de rose. Mon poème était plein de larmes, de douleurs, de cris, et je riais en décrivant mes pleurs. Plus artificiel qu'un pâtre de pendule, je ciselais, avec un sourire incrédule, des agrafes et des boutons de corozo .

Mais l'Amour a paru soufflant dans un roseau.

Droite, dans la candeur des voiles, à l'orée du bonheur, les yeux clairs, radieuse et laurée d'un feuillage éternel et qui bruit au vent des plaines, tu souris aux roses du levant : et le matiu qui chante aux branches de la berge inonde de clarté ton visage de vierge.

D'allégresse vibrant de la nuque au talon,

sur le char attelé d'un quadruple étalon,

et dans mon cœur brisant la dernière relique,

je suis parti vers ta beauté mélancolique.

Mes chevaux bondissaient dans la lumière ! Vois,

ô miracle ! j'oublie, au rythme de ta voix,

la meute des lions qui grognait sur ma trace

et la nuit. Et j'enlève en riant ma cuirasse

puisque le soleil flambe et puisque tu jaillis

comme une source fraîche à l'ombre des taillis.

Mon espérance était tombée sur le dos comme un scarabée. .

Mais tu parus sur le chemin, rieuse, une ombrelle à la main.

Tu retournas l'insecte frêle avec la pointe de l'ombrelle.

Et soudain l'insecte, au delà des soleils calmes, s'envola !

Mon espérance était tombée

sur le dos comme un scarabée. . .

Le vent perce la porte et souffle sur le feu ;

et je tremble qu'un jour nous puissions dire : « Feu

notre amour. . . » Tu souris, heureuse et rassurée ;

notre tendresse est forte et brave la durée.

Et cependant. . .Non, non, le charme est trop puissant

qui lie à ta beauté mon cœur adolescent

pour que jamais le rompe ou le temps ou l'orage.

Vivons paisiblement sous ce tranquille ombrage

sans redouter qu'un jour le ciel soit obscurci,

car l'amour éternel. . .

Et c'est toujours ainsi.

Tu parus. Mais les doigts posés sur le loquet, tu t'arrêtas avec un air interloqué.

Puis devant les papiers qui encombraient la table, tu dis : «Cette maison devient inhabitable ! » Et ton sautoir frémit dans ses cent trois maillons. Voici bientôt deux mois que nous nous chamaillons, voici deux mois bientôt que je t'ai rencontrée et que je sais ton goût natif pour l'eau sucrée, les pommes vertes, les promenades, les sousbois en octobre et les romans à quatre sous. Tu grondes, mais je sens, dans nos pires querelles, quand bondissent les mots comme des sauterelles, que tu n'est pas fâchée et qu'au fond tu souris en ton cœur plus léger qu'une dent de souris.

Le temps est achevé des cric et des tempêtes ; aimons-nous aujourd'hui sa - tambours ni trompettes ; et les étalons blancs qui piaffent dans la cour, nous les mettrons à l'écurie. O mon amour, suis-moi ; nous mènerons le troupeau noir des chèvres. Les mots ambitieux déserteront nos lèvres; nous raillerons la gloire et nous nous étendrons, le soir, pour bavarder, sous les rhododendrons.

Celui qui partira loin de la ville, qu'il le veuille ou non, pleurera ton visage tranquille, ta grâce et la beauté de tes cheveux flottants. Et les roses et les guirlandes du printemps qui fleurirent ton front de leur délicatesse se faneront devant ses yeux et sa tristesse. Mais au bord la nuit calme, sur le chemin, il songera qu'un soir tu lui donnas ta main, qu'il a baisé tes doigts dans l'ombre coutumière d'un automne, et son cœur sera plein de lumière.

Quand tu m'auras quitté ( ne lève pas les bras),

quand tu m'auras quitté, car tu me quitteras,

je n'irai plus chercher d'œillets chez la fleuriste.

Je demeurerai seul avec mon rêve triste,

et je dirai : «Voilà la chambre où tu te plus,

et voici le miroir qui ne te verra plus,

la table d'acajou, le canapé, le pouf, le

tabouret où le soir tu posais ta pantoufle .

O golfe calme, où le bonheur était ancré ! ... »

Et quelquefois amèrement je sourirai,

en feuilletant mon vieux Racine aux coins de cuivre,

des pantins que tu fis dans les marges du livre. . .

Vieille arquebuse entre les vieilles arquebuses, pour me tenter encor c'est en vain que tu t'uses, amour! Mes chiens sont morts et mon rêve lointain. Et n'étant plus de ceux qui partent au matin et foulent en chantant la luzerne qui plie, je suspendrai ta rouille à quelque panoplie. Que ceux-là seulement te viennent décrocher, de qui l'espoir est plus solide qu'un rocher. Qu'ils partent ! Les chemins sont blancs de tubéreuses. L'oiseau jette à l'azur ses notes langoureuses. Qu'ils partent! Mais l'oiseau qui nargue le péril avalera leurs plombs comme des grains de mil !

Débouchons l'encrier et, du titre à la table, j'écrirai, pour lui plaire un livre lamentable où, le cœur écrasé sous plusieurs univers, je veux agoniser durant deux mille vers. O prodige ! Ma plume au fond des écritoires harponnera les adjectifs lacrymatoires, tels les têtards et les anguilles des fossés. Et de petits mouchoirs seront dûment fixés dans les marges de ces poèmes pathétiques. Uu volume in-18 dans les bonnes boutiques.

Ce sera la maison blanche avec un arbuste

en fleurs sur le perron, et quand d'un geste brusque

tu ouvriras les volets jaunes, le jardin

mêlera, pour fêter ton rire et le matin,

l'odeur des seringats au parfum des framboises,

et les paons fastueux crieront sur les ardoises.

Dans l'odeur des œillets, du fenouil et du buis, sur le vallon qui dort à la fraîcheur du puits, ce sera, sous le toit rouge que l'aube mouille, la maison blanche comme un ventre de grenouille.

Quoi ! pourrais-je envier Pisistrate vêtu des royales étoffes, ou le berger Ronsard, couronné de laurier, conduisant le troupeau sublime de ses strophes !

Quoi ! pourrais-je songer à la gloire d'Achille ou de Platon le sage, lorsque je puis sous la tonnelle du verger sourire à la beauté de ton jeune visage !

Girouette, tu peux crier sur les ardoises,

grincer comme une dent sur d'acides framboises î

Hiver, tu peux lancer aux vitres tes grêlons

qui bourdonnent comme une averse de frelons,

qu'importe ! Hiver, brandis tes trompettes de cuivre

et déchaîne tes chiens sur la route de givre

et les chevaux des ouragans ! Je m'en bats l'œil !

Je m'en bats l'œil ! Je lis des vers dans mon fauteuil î

Beauté des jours ! Beauté des livres et des lèvres !

A mon coupé, j'attellerai cent douze lièvres,

sous l'azur plus vibrant qu'une aile de perdrix,

et j'irai vers les bois que mon rêve a fleuris !

Regarde le jardin abandonné, le banc,

et la tonnelle où tu pleuras au soir tombant,

la grange, le balcon rouge, le massif plein de

grives, le gravier bleu sous les marronniers d'Inde.

Quand tu partis et que ton rire s'envola,

j'eus le cœur gros comme un volume de Zola.

Mais te voilà ! — L'air est léger comme un sourire ;

ma tristesse fond devant toi comme une cire

sur la lampe. Rentrons. La porte grince et les

volets. Veux-tu, soyons deux oiseaux envolés !

nos regrets sont partis au grand trot des carrioles

cahotantes et nous ferons des cabrioles

dans l'azur. Le fauteuil est là, dans l'ombre. J'ai

déboutonné tes gants et, bruyant comme un geai

des bois, je ne dirai que des mots d'allégresse.

Vous pleurez ? Tu souris ? Est-ce de bonheur ? Est-ce ?

Dans le calme, la barque se balance comme un vers que je dis.

Dors, mon amour, aux vagues cie silence des golfes attiédis.

Pour toi, j'ai déserté l'ombre des grèves,

le lac et les roseaux ; tes larges yeux ont rerlété mes rêves,

la mer et les oiseaux ;

J'ai mis ma vie au chaton de ta bague

dans l'ivresse d'un soir.

Dors, mon amour, il n'est pas une vague

aux nappes de l'espoir.

N'écoute pas siffler sur toutes choses

les merles que j'entends ; et que pour toi les heures soient des roses

sur la tige du temps.

Fumerai-je au soir de ma vie une pipe en bois de laurier ?

Nous voilà vieux, ma pauvre amie, j'ai eu vingt ans en février.

Nous avons lu beaucoup de livres et crayonné bien des feuillets, et, jadis blonds comme des cuivres, nos rêves sont de blancs œillets.

Et tout cela n'est pas peu triste ; Mais dans l'ombre où nous défaillons enfin l'ironie oculiste ouvre boutique de lorgnons.

Des lièvres dansent aux pelouses, et dans la chambre mon espoir.

Maintenant j'attends que tu couses une rose à ton jupon noir,

et que le rire ensevelisse sous des guirlandes de clarté, notre rêve, ce vieil Ulysse que les sirènes ont tenté.

Dénouons les rubans tristes que tu voulus fixer à nos cheveux et ne soupire plus, d'une voix de douleur et de larmes trempée. La bouche soit cousue et la langue coupée aux pleureurs ! Nous devons rire. Tu l'oubliais. Et pour l'amour, par qui tes songes sont liés comme les blanches tubéreuses que tu aimes, sur tes ongles étroits j'écrirai des poèmes suaves comme la courbe de ta jambe ou la clarté de ta gorge et creux comme un bambou. Un tambour plein chanterait-il ? Et la tendresse chante, divinement vide, sous ta caresse. Ne me regarde pas avec ces yeux. C'est vrai, Pardon. Tu n'aimes pas qu'on raille. Je serai triste, si tu le veux, et grave, et pas plus tard que demain je te lirai les œuvres de Plutarque.

L'espérance apparut et tu lui ressemblais, hier. Elle avait des yeux verts comme les blés d'avril, des doigts légers comme l'ombre d'une àme, l'aile d'un roitelet ou le cœur d'une femme. Et de la voir si fraîche et limpide, les mains pleine de dahlias cueillis sur les chemins de l'aube, nous sentions au charme de son souffle nos cœurs pareils aux deux flacons d'une guédoufle.

Délaissons, s'il te plaît, Baruch de Spinoza,

ses termes épineux (et verba spinosa)

et partons vers les pins où l'air tiède murmure.

(Qu'il serait laid d'écrire ici le mot ramure

pour la rime ! ) Je viens. Ne gronde pas. Je viens.

Et j'abandonne aussi les vers virgiliens,

les calmes vers de qui ta tendresse est jalouse,

que traduisit Clément Marot (quinze cent douze).

Vois ! le ciel est clouté d'étoiles cristallines, et la lune a bleui les pentes des collines, et tu es dans mes bras blanche de volupté et vibrante et pareille à l'éternel été qui verse sur nos fronts l'ombre des roses noires. Tu bois superbement l'ivresse des victoires et tu souris d'orgueil, car j'ai baissé vers tes yeux tristes mon regard fait par d'autres clartés, et tu as triomphé sous les lampes complices ! Enfin, *u as vaincu le rebelle ! Et tu glisses sur ma nuque ta main fraîche comme le soir. . .

Si je me penche sur tes yeux, c'est pour m'y voir!

Les souvenirs ce soir vibrent comme des mouches

d'été. Rappelle-toi la fille aux jupons rouges

qui portait une rose à son corsage ouvert

et qui gardait des cochons noirs dans un pré vert.

Elle chantait à pleine voix une romance

triste ; nous écoutions monter la plainte immense

et nous songions, le cœur morose comme un soir,

aux cochons du regret qui broutaient notre espoir»

Vous que je vois dans la clarté des lampadaires de mon rêve, héros des amours légendaires, jeunes hommes dont un cheveu lia les poings ; ô vous qui roucouliez ivres en des pourpoints, redingotes, bardocuculles et chlamydes, et frôliez vos velours aux feuillages humides des clairières, vous tous que l'amour distingua, elle m'aime, et je porte un veston d'alpaga !

A quoi bon te chercher, gloire, pauvre étiquette !

Et quel rêve ai-je mis aux vers de ma plaquette ?

Le douloureux poème où s'exalte mon front,

au bouquiniste ceux que j'aime le vendront.

Devant la meute des grattoirs, vol de bécassses,

demain s'effaceront les mots des dédicaces ;

et si, dans le pays aimable où nous tombons,

mon livre encor ne sert de cornet à bonbons.

du moins pourra-t-on voir l'amour que nous sentîmes,

en étalage, au prix de quarante centimes,

O vous qui par le bout du nez me conduisîtes,

je vous rencontrerai parfois dans les visites.

Nous nous ferons un grand salut ; puis vous direz :

«Le temps est beau» Je répondrai : «Les soirs sont frais»

Que ces phrases, Seigneur, seront intéressantes !

Mais le passé battra des ailes dans les sentes

où nos rêves fuiront sous le soir odorant. . .

Et tous deux nous prendrons un air indifférent.

Entre la vie et moi tirant un voile épais, j'enfermerai mon cœur et conquerrai la paix. Je sèmerai dans mon oreille une tulipe; et quand j'aurai fumé mes cheveux dans ma pipe, pour marquer la retraite où je m'ensevelis, sur mon crâne rasé je ferai peindre un lys.

Toi qui passes foulant la neige de la rue, vois sur ma porte deux lions et une grue qu'un vieillard catalan dans la pierre a sculptés. Médite, et que ton rêve aux lignes de clartés neuves, pour picorer la grappe des étoiles, ouvrant ses ailes d'or comme de grandes voiles, plane, le col tendu, dans un ciel enchanté, et raille les lions de la réalité.

Quand on a plus ni sou, ni bûche, ni fagot, quand on a le cœur froid comme un vieil escargot, hélas î et pas un brin de tabac pour trois pipes, on évoque un jardin torride où des tulipes fastueuses dans la fournaise des juillets s'épanouissent ; et les yeux émerveillés, Ton rêve. Mais alors doucement tu murmures, ma lampe, et songeant au verger des figues mûres, aux corbeilles de fruits lourds sur le guéridon, le cœur s'en va comme un navire à l'abandon.

Si tu as bu le vin suprême des idées,

pour toi le ciel est noir et les vierges ridées.

Et, les contrevents clos aux splendeurs des étés,

tu t'exaltes devant tes livres annotés ;

les pages dans le soir vibrent comme des ailes

et l'encrier jette des gerbes d'étincelles.

Ainsi le front courbé sous la lampe tu lis,

drapant ton rêve dans l'orgueil aux larges plis,

jusqu'à l'heure où, poussant la porte d'un doigt frêle,

Elle apparaît, riant sous sa petite ombrelle.

Elle disait : Le bonheur vient on ne sait d'où.

Bats le briquet contre la mèche d'amadou

et fume lentement et regarde les bûches

rouges. Les heures sont douces comme des cruches

et tu les bois au bord torride des chemins.

L'amour est chaud comme une p'pe au creux des mains

et rien ne vaut pour ta tristesse familière

la paisible ma'son qu'environne un lierre.

Il neige. Mets, ce soir, tes p*eds sur les chenets.

Reste. Le feu jaillit des gerbes de genêts.

Reste là, caressant une large tulipe.

Ton rêve s'éteindra, s'il neige dans ta pipe.

Par les matins d'hiver, quand je lisais tes lettres, des roses de juillet fleurissaient aux fenêtres de mon rêve. Bravant le. givre, le verglas, les averses, le vent du Nord sonneur de glas, je murmurais tes mots en suivant les ruelles tortueuses . . Soudain les rafales cruelles s'apaisaient ; le soleil inondait les maisons ; je m'avançais sous de divines frondaisons, et je voyais sourire au fond du paysage la grâce et la candeur de ton jeune visage.

J'ai laissé de mon cœur tout le long du chemin comme les brebis de leur laine,

et j'espérais toujours qu'un tiède lendemain m'ouvrirait une herbeuse plaine.

Et toujours sous mes pas l'ortie et les galets ;

car c'est en vain que tu annonces, après l'orage, espoir, les matins étoiles,

et la luzerne après les ronces.

Ne bêle plus et marche encore. Il faut marcher vers un but secret et suprême,

Mais méprise la fin, la route et le berger, et le destin comme toi-même !

Les jours sont plats comme des soles et la rouille a couvert mon cœur ; Mais tu parais et tu consoles mon amertume, ô remorqueur !

Amour, nous sommes les chaloupes vides sur le flot des hivers, et nous rêvons de Guadeloupes où rugissent des lions verts.

Là-bas, vibrent des promontoires sous le cri de tigres ailés ; et dans les champs de roses noires s'étirent des chats violets ;

des oiseaux*sont couverts de feuilles, des plumes poussent dans les prés . . . Emmène-nous, toi qui recueilles l'espoir des rêves déchirés.

Amour, jette-nous tes'amarres, Ouvre tes voiles et partons !

Les soirs dorment comme des mares, Volez, voiez, vieux hannetons !

Ce soir d'octobre est lourd comme ta lourde chevelure, et jamais plus mes yeux ne te verront -f

je n'entendrai plus ta voiture

s'arrêter au bas du perron.

Tu n'apparaîtras plus ainsi qu'une aube printanière

dans cette chambre où tu pleuras ;

et jamais plus dans la lumière ne s'ouvrira la couche heureuse de tes bras. La tempête à brisé la lampe familière

qu'on ne rallumera jamais ; sur tes épaules le temps verse sa poussière,

et tes yeux sont fermés.

Aux soirs tristes, devant la table d'un café, tandis que se trémousse un air ébouriffé que chante avec aigreur une donzelle étique auprès d'un violon enduit de cosmétique dont le sourire fat dure depuis des ans, je regarde flotter, sur les crânes luisants des vieux habitués qui rêvent, la fumée de ma pipe où sourit une figure aimée.

Si je dois ne jamais oublier les sentiers,

les hêtres, les ravins bordés de noisetiers,

les bruyères, les digitales diaphanes,

les touffes de chardon que broutèrent nos ânes

tandis que nous montions vers Fazur ; si je dois,

songeant avec tristesse aux bagues de tes doigts,

entendre dans la nuit briJlante de rosée

un souvenir battre de l'aile à la croisée,

c'est que, magicienne aux gestes de clarté,

j'ai vu dans la tiédeur de cet arrière-été,

se mirer les genêts et la forêt pâlie

dans tes yeux de douceur et de mélancolie.

Mon désespoir vers toi grave et silencieux s'élève comme un lis d'automne vers lescieux; et devant notre rêve aux lentes agonies mon cœur est plein ce soir de larmes infinies. Bonheur frêle, jamins, églantines, lilas, les minutes en fleurs se flétrirent, hélas ! Et je sens, aujourd'hui que l'espoir me délaisse, s'enrouler tendrement sur mon âme qu'il blesse et qu'il enserre en la douleur de ses replis, ton souvenir ainsi qu'un blanc volubilis.

Maintenant que la neige a blanchi la maison, promène ta douleur et vois à l'horizon, au dessus des cyprès funèbres et des tombes, tes rêves s'effacer comme un vol de colombes.

Souffle ta lampe ! Le matin a frissonné sur les collines ; et, morose, le cœur lointain, dans la pénombre tu t'inclines.

Ouvre ta porte ! L'air léger fera frémir les étagères.

Ouvre ta porte ! Le verger est suave d'odeurs légères

Et d'un esprit calme et plus pur, loin des strophes que tu cisèles, regarde vibrer sur l'azur les colombes aux blanches ailes !

L'enthousiame, comme un peuple de frelons,

vibre dans l'heure noire.

Debout, et déchirons la nuit où nous râlons,

pour un ciel de victoire.

Nos marteaux font le bruit crépitant des grêlons ;

et pour le char d'ivoire Je dompterai les mots comme des étalons

qui traîneront ta gloire.

Se roidissent leur flanc sur le timon d'airain,

et d'un vol souverain que dans mon bras, ton corps qui tremble et s'abandonne,

au tumulte du vent, sur la rouge splendeur de ce couchant d'automne, s'élève triomphant !

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« Rossignol, c'est assc{ chanté . »

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