LA FOI ET LA VOLONTÉ
0 DO 4e Monseigneur (1),
Mesdames et messieurs.
EUX hommes montaient un jour au temple de Jéru-
G salem. Selon la coutume juive ilsse rendaient à la prière de la neuvième heure. À la porte du temple
se trouvait un infirme de naissance, qu'on transportait là tous les matins afin qu’il pût demander l’aumône. Ce boiteux ayant vu venir Pierre et Jean, car ces hommes étaient des disciples de Jésus, il les pria de lui donner quelques secours, et Pierre, l'ayant pris par la main, lui dit : au nom de Jésus- Christ leve-toi et marche. Tout le peuple, témoin de cette guérison, était dans l'admiration, et l’apôtre, leur adressant la parole, prêcha la résurrection et la divinité de ce juste que
(1) Mgr Paul Bruchési, archevêque de Montréal,
les juifs avaient crucifié et qui s'appelait Jésus. Les grands et les puissants du jour firent arrêter et emprisonner ces thaumaturges prédicateurs, et, après les avoir interrogés, s'étant réunis en conseil, ils se disaient : « Que ferons-nous «à ces gens-là, ils ont accompli un miracle connu partoute la « ville, nous ne pouvons le nier, que leur ferons-nous ? » Vraiment, messieurs, on se serait attendu de leur part à autre attitude et à une autre parole. Pourquoi, en pré- # de ce prodige qui témoignait en faveur d’une doctrine, nont-ils pas admis la vérité de cette ductrine et accepté ses enseignements ? Pourquoi ?.. Nous avons essayé de le dire au début de notre dernière conférence, et j'ai pensé devoir le rappeler encore ce soir, car la réponse à ce pourquoi est d’une souveraine importance en apologétique. Pourquoi, messieurs? Ecoutez Lacordaire, il va vous répondre en cette langue admirable, qu’il faut bien lui emprunter puisqu'il est impossible de l’imiter : « Un savant, disait-il, connaît la doctrine « catholique, il en admet les faits, il en sent la force ; il con- « vient qu'il a existé un hommeappelé Jésus-Christ, lequel s « vécu et est mort d’une manière prodigieuse ; il est touché « du sang des martyrs, de la constitution de l'Eglise ; il dira « volontiers que c’est le plus grand phénomène qui ait traversé «le monde ; il dira presque : c'est vrai ! Et pourtant il ne « conclut pas ; il se sent oppressé de la vérité, comme on l’est « dans un songe où l’on voit sans voir. Mais un jour ce savant «se met à genoux ; il sent la misère de l’homme, il lève les « mains au ciel, il dit : du fond de ma misère, ô mon Dieu, « j'ai crié vers vous! À ce moment, quelque chose se passe en « lui, une écaille tombe de ses yeux, un mystère s’accomplit, le « voilà changé ! C’est un homme doux et humble de cœur ; il « peut mourir, il a conquis la vérité ; il est semblable à nous, «et qu'est-ce qui la fait semblable à nous ? Une force qui n’est « pas la force rationnelle ; car il avait péri par la force ration- « nelle ; il est ressuscité par une autre puissance (2). »
(2) Conférence de Notre-Dame, XVIIe conférence.
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Et cette puissance quelle est-elle, messieurs, si ce n'est la grâce de Dieu, la grâce qui seule peut changer les cœurs ? Puisque seule la grâce de Dieu peut élever à l'ordre surnaturel et que la foi pour être complète doit être surnaturelle.
Saint Augustin à fait suivre pourtant d’une autre réponse ce point d'interrogation qu’on pose naturellement, en constatant l’inconséquence de la conduite des docteurs en Israël dont j'ai parlé. « Ils ont dit ces juifs, que ferons-nous et ils « n’ont pas dit croyons, affirme le grand évêque, parceque l’acte « de foi est libre. » L'acte de foi est libre, messieurs, voilà le point d’où il faut partir pour établir les relations de la foi avec la volonté de l’homme. Même sous l’action de la grâce l’acte de foi est libre, car l’homme peut accepter ou refuser la grâce de Dieu, voilà ce qu’il faut savoir et bien retenir avant d'étudier les attraits de la foi catholique pour le cœur humain. En définitive, il y a trois agents qui peuvent être mis en cause dans l'étude de toute conversion : la grâce de Dieu sans laquelle on ne peut rien, la raison qui est faite pour la vérité et la volonté qui tend au bien. Le difficile, en voulant la distinguer, pour les besoins de notre façon de comprendre, c'est de ne pas trop diviser l’action commune de ces trois causes. Le malheur de l'esprit humain, c'est de n’apercevoir à la fois qu'un seul point de vue d’une question, alors que toute question du domaine théologique, philosophique ou scientifique est plus ou moins complexe. C’est ainsi, mesdames et messieurs, nous l’avons déjà remarqué, que pour beaucoup, le point de vue des beautés morales et sociales de la foi catholique apparaît à tort comme le seul qui soit propre à démontrer sa vérité.
Nous avons tenté, en suivant les enseignements de l'Eglise et les traditions de la saine apologétique, d'établir, dans notre dernière conférence, que la raison joue dans la foi le grand rôle de la préparer, de la défendre et de la soutenir en même temps que la foi aide la raison dans la sphère de sa propre évolution, l’élève de plus à l’ordre surnaturel, et cela, non
pas en particulier et pour un seul individu, mais en général et pour tous les hommes. Ajoutons ce soir, messieurs, que les admirables relations de la foi catholique avec la volonté de l’homme ne sont pas sans apporter un solide appoint à la démonstration de notre doctrine ; c’est dire que pour soutenir la prééminence et la supériorité de la démonstration rationnelle, nous n'en reconnaissons pas moins la force de la démonstration morale, qui se peut tirer de la beauté intrinsèque du christianisme. Il est même possible, que pour beaucoup, cette méthode d’argumenter, moins forte en elle-même, soit de nature à mieux déterminer une conviction ; et c’est d'autant plus admissible que nous savons très bien que l’Esprit de Dieu souffle où il veut et de la manière qu'il veut. Tout en revendiquant donc avec force les droits de la méthode traditionnelle, qui seule sait défendre logiquement les positions de la foi contre les attaques et les sophismes de l'incrédulité, nous proclamons aussi que le rôle du cœur dans les choses de la foi est d’une réelle importance pour attirer à la doctrine du Christ Jésus, et conserver dans la pratique des vertus qu’elle enseigne, ceux qui sont devenus les disciples du Divin Maître au saint jour de leur baptême. Cette démonstration morale de la vérité de la foi catholique peut s'établir de plusieurs manières. Elle est aussi vaste que le monde, car elie s'affirme par les faits dans tous les temps et dans tous les lieux, mais il nous faut bien la restreindre et la délimiter, sous peine de ne pas arriver à exprimer avec clarté notre sentiment à son égard. Or, en étudiant les aspirations du cœur de l’homme, telles qu’elles se manifestent dans les annales de l’histoire on encore telles qu’elles se ressentent dans l'être intérieur que nous portons tous en notre poitrine, il me semble pouvoir être affirmé que ce cœur de l’homme, qui est à la volonté ce que l'esprit est à la raison, tend à trois fins, ou plutôt, à une seule fin qui peut s’envisager sous un triple point de vue : le cœur à besoin d'aimer, il a besoin d'agir et de se dévouer, il a besoin de
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souffrir et de se sacrifier, Que si donc la foi catholique lui apporte une doctrine et lui recommande la pratique de vertus qui répondent à ce triple besoin, nous serons en droit de conclure que la religion du Christ, conservée par l'Eglise romaine à travers les âges, convient admirablement aux aspirations de notre volonté, et que, par conséquent, les relations de la foi avec la volonté démontrent à leur manière la vérité
- de la doctrine chrétienne.
lo Les exigences du cœur humain
La volonté humaine tend vers ce qui est bon, c'est dire, messieurs, que le cœur de l’homme a besoin d'aimer. C'est là, vous ne l’ignorez pas, l’un des plus intéressants sujets d'étude psychologique qui existent. Je ne me hasarderai pas à vous
-conduire à travers tout un dédale de distinctions et de sous- “distinctions, entre l'intelligence et la volonté, les actes de
l’une et de l'autre faculté, les actes choisis et les actes commandés, les actes nécessaires et les actes libres... On écrit si souvent de nos jours des mots très durs à l'adresse de la scolastique que, ma foi, même les plus dévoués parmi ses fervents sont un peu obligés de mettre de l’eau dans leur vin
comme on dit vulgairement, au moins pour la forme, De
plus, tout le monde n’est pas tenu d’être familier avec les distinctions de l'école, sous peine de n'être pas admis à la table commune où se distribue le pain de la sagesse et de la science ! Mais, pour ne pas vouloir m'enfoncer dans un dédale, où
j'aurais peut-être peine à me guider moi-même, je n’en tiens
pas moins à affirmer que la volonté de l’homme tend au bien aussi essentiellement et nécessairement qu’un cercle est rond et qu’un carré ne l’est pas. On ne peut pas désirer le malheur pour lui-même et tendre au mal parcequ'il est mal! Etudiez
” tous les grands événements de l’histoire, où la malice humaine
a joué un rôle prépondérant : toujours, les crimes et les for-
faits ne vous apparaîtront que comme des moyens d'action,
mis par leurs auteurs au service de quelque ambition à satisfaire, de quelque passion à assouvir. Ce n’est pas le mal qu'on cherchait, mais c’est la satisfaction de posséder uu royaume, un duché, une terre... ÆEt cette satisfaction, immorale sans doute parcequ'elle était illégitime, en elle-même c'était un bien ; car enfin, messieurs, il est clair comme le jour que c’est très utile et très bien pour un individu de posséder beaucoup d'or, tout autant que pour un pays d’avoir son Klondike. Le mal serait d'entrer en possession de cet or ou de ce Klondike sans y avoir de droits et d’une façon violente.
Et savez-vous pourquoi nous voulons toujours le bien au moins sous un rapport ? C’est parceque, messieurs, nous somme faits pour le bonheur et parceque nous le cherchons partout. J'en appelle à tous ceux qui souffrent, et ils sont légion, messieurs, aussi bien sous les lambris dorés des demeures ls plus somptueuses que sous le modeste toit de la plus rustique chaumière... J’en appelle à tous ceux qui souffrent : qui donc à jamais aimé la souffrance pour ellemême, qui donc s’est vu avec joie attaché aux croix de la vie ? Mais qu'est-ce que le bonheur si ce n'est la possession d’un bien ? J'ai donc raison de dire que la volonté tend au bien. La raison dernière de cette tendance de notre nature, c’est que l’homme vient de Dieu pour retourner à Dieu, et chaque fois qu’un individu connaît vraiment Dieu il lui est nécessaire de tendre à Dieu et de vouloir le posséder, comme il est nécessaire à l'aigle de s'élever et de planer dans les nues, comme il est nécessaire au poisson de s’ébattre et de nager dans les eaux.
Mais qu'est-ce donc alors que je fais da la liberté humaine ? Est-ce que par hasard j'irais la méconaitre ? Ne craignez rien, messieurs ! La foi ne m'empêche ni de respecter la vôtre ni de défendre la mienne. Mais il faut s'entendre sur la nature de la liberté, et il faut se souvenir, étant donnée la déchéance originelle, que très souvent, dans les théories humaines la licence se fait impudemment saluer du beau nom de liberté.
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