‹ La foi chrétienne au quatrième siècleChapitre 7 sur 8 · L'ICONOGRAPHIE DES SARCOPHAGES · texte numérisé non relu

L'ICONOGRAPHIE DES SARCOPHAGES

II est temps de revenir à la lumière et de considérer encore une fois la pensée des païens et des chrétiens sur la mort, de s'assurer s'il existe des différences bien tranchées entre les deux religions.

Le sujet a son importance, car cette époque est une des plus compliquées pour l'iconographie. Les difficultés se dressent à chaque pas. Il est nécessaire de savoir quel était le cérémonial funèbre des anciens, de le comparer à celui des chrétiens , de connaître ensuite l'idée fondamentale du symbolisme des premiers, d'interroger les représentations des sarcophages, pour savoir quels étaient les différents sujets qui possédaient une signification, ceux qui en étaient privés. II nous sera utile de connaître aussi la part du symbolisme chrétien, s'il diffère au point de vue du contenu ou s'il continue la tradition antique, et enfin s'il est semblable à celui des catacombes. A côté de cela nous devrons encore nous demander si les corporations qui travaillèrent et illustrèrent les sarcophages obéissaient à des lois, à des règles, si une pensée religieuse se montre dans la série des scènes représentées , si elles ne faisaient que traiter, comme auparavant, le récit oral ou si, au contraire, elles avaient un texte sous les yeux. Utile aussi sera l'étude attentive des scènes imagées pour savoir si le même esprit d'ordre, si les mêmes lois antiques sur l'arran-

gement des sujets se font jour. Enfin, quand nous parlerons des scènes illustrées, nous serons obligé de dire si les corporations artistiques avaient des bandes toutes prêtes ou si l'acheteur pouvait choisir les sujets déjà tracés séparément. A toutes les époques de l'histoire, ce fut un triste moment pour l'homme que celui où il se vit privé tout à coup d'une épouse, d'un fils, d'une mère pour qui il avait une profonde affection. Après le dernier soupir, les parents du défunt, dans l'antiquité, se réunissaient autour du lit et fermaient les yeux du mourant. Ils répétaient l'adieu suprême, la coficlamatio. Les cris, les pleurs étaient alors entendus. Après cette triste cérémonie le corps était lavé , embaumé avec soin , et s'il était de condition assez élevée , avec des drogues et des essences de prix, puis revêtu de ses plus beaux habits et de ses insignes. Rien n'était oublié, pas même l'obole pour payer son passage. Les parents ne reculaient devant aucun sacrifice. Les habits les plus somptueux, la pourpre, les étoffes d'or étaient employés. Les pierreries, les anneaux d'or, les bracelets étaient laissés aux femmes. Elles partaient de ce monde toutes parées. Déposé sur un lit funéraire , lit de parade placé dans l'atrium de la maison, les pieds dirigés vers la porte, le mort semblait dormir. Des couronnes sont placées à côté de lui, des fleurs répandues autour du lit de parade. L'encens fume et embaume l'atrium. La maison est triste; des branches de cyprès et de sapin sont, en signe de deuil, accrochées aux murs ^.

Des esclaves annonçaient aux amis la mort de leur maître et indiquaient l'heure de l'enterrement. Dans les temps plus anciens, c'était la nuit qu'on choisissait pour l'ensevelissement; mais aux premiers siècles de notre ère on préféra le jour pour étaler la fortune, la notoriété, l'illustre naissance du défunt. L'empereur Julien, sans aucun succès, tâcha de rénover l'ancien usage : ses prescriptions n'eurent qu'une influence éphémère-.

Voici l'heure, et déjà les invités attendent le moment du départ. La tenue est le costume noir. Les portes largement ouvertes donnent tout d'abord passage aux musiciens , aux mimes qui précèdent le cortège. Des chœurs chantent des hymnes de louange. Des chars portent ensuite les images des ancêtres, des esclaves à côté d'eux soutiennent les dépouilles prises par le défunt à l'ennemi ou montrent des objets qui indiquent une grande action. Le défunt apparaît enfin, couché ou debout, sur son lit de parade, la tête généralement découverte. Ses fils, la tête voilée, ses filles, les cheveux dénoués, apparaissent à ses côtés ; quelquefois même, ils ont voulu porter cet être si cher. Des affranchis, des esclaves qui ont recouvré la liberté remplissent souvent ce dernier devoir. Pendant la route, d'autres jettent des fleurs sur le lit de parade, tandis que les musiciens marquent le pas.

Derrière eux, les amis, les serviteurs, les personnes appartenant à toutes les classes, et que le mort a connues, suivent la famille. Les femmes mêmes pouvaient venir aux enterrements et se faisaient surtout remarquer par leurs démonstrations de profonde douleur; elles se frappaient la poitrine, s'arrachaient les cheveux. Quand le mort appartenait à une grande famille, un discours était prononcé, devant le cercueil, aux Rostres sur le forum. Ce discours terminé, le cortège reprenait sa marche et s'avançait, par une des rues les plus courtes, vers la voie romaine sur laquelle le tombeau était construit. Là, il s'arrêtait, un autre ou un premier discours était prononcé. Tout le monde connaît le ton emphatique de ces oraisons funèbres, le peu de sincérité de ces éloges.

Le lit de parade était alors incliné à terre , le mort était doucement déposé dans un sarcophage. On Lentourait de tout ce qui lui était nécessaire et de ce qu'il avait aimé. C'étaient des vases, de l'argent, des lampes, puis à côté des souvenirs, qui ont un caractère général , venaient les objets qui conve-

naient à son âge et à son rang. C'est ainsi que le guerrier emporte ses armes, la mondaine ses miroirs, ses bijoux, ses parfums et ses peignes, le jeune homme ses strigiles, ses tablettes, la jeune fille ses aiguilles, ses fuseaux, sa corbeille à ouvrage , l'enfant ses poupées, ses clochettes et ses masques d'ivoire. Le peuple, qui ne pouvait avoir de riches bijoux, des armes, etc., achetait des objets de terre cuite peinte en couleur.

Le sarcophage fermé avec soin, une cérémonie religieuse avait lieu aussitôt. Deux sacrifices étaient célébrés. La demeure du mort était ainsi sanctifiée, les parents purifiés. Ce triste jour s'appelait pour la famille les Feriœ Denicales. Un repas suivait la cérémonie funèbre.

Les parents du mort retournaient ensuite h la maison et pendant neuf jours menaient une vie fort retirée. C'était la semaine de grand deuil. A la fin de ce temps de tristesse arrivait le novemdial. Ce jour-là, la famille se réunissait de nouveau, faisait un sacrifice, un repas dans lequel les mets du sacrifice étaient utilisés, quelquefois même des jeux étaient alors donnés en l'honneur du mort. Ajoutez à cette cérémonie d'autres fêtes d'un caractère plus général. Elles tombaient du 13 au 20 février et s'appelaient les ParentaUa\ le dernier jour de leur célébration était celui des Feralia^ qui arrivait alors le 21 février. Cette époque était triste pour les païens. Ni fêtes, ni mariages, ni cérémonies religieuses n'étaient permis. Les temples mêmes étaient fermés. Mais bien différente était la fête des Roses , les Rosalia , qui avait lieu au mois de mai ou de juin, et où les parents se réunissaient pour banqueter, les convives couronnés de roses. Le tombeau, ce jour-là, était magnifique, enseveli sous les fleurs. Sacrifices pour les mânes, roses pour les tombeaux, banquets pour les parents du défunt, personne n'était ainsi oublié. L'encens, les lampes éclairaient le tombeau. Les morts recevaient aussi un repas

funéraire. C'étaient des œufs, des lentilles, du vin et du pain, etc.

La tombe était considérée par les païens comme un lieu de repos, la demeure éternelle où le mort dormait enseveli. Ici nous remarquons des idées bien différentes, une conception qui varie avec la culture de l'individu, la résurrection niée par les uns, acceptée par les autres. La peinture de Tenfer de Virgile semble avoir eu une certaine influence sur la population des villes. Au paysan était permise une philosophie encore plus puérile et plus vulgaire.

On ne saurait croire combien fut grande l'influence de l'Enéide sur le monde romain. On peut la comparer à celle du Dante au Moyen-Age. Il avait décrit avec art la vie d'outretombe, le séjour des bienheureux. On crut à Charon, à Minos, le juge suprême du Tartare. Les auteurs s'en moquèrent, mais la foule fut plus crédule. Les inscriptions chrétiennes du V® siècle, Grégoire de Tours, donneront encore des souvenirs de cette croyance. La plupart des païens se représentèrent les enfers comme le poète les avait décrits. Dans le vestibule, à l'entrée, se tiennent les remords, la maladie, la triste vieillesse, plus loin les gorgones, les centaures. Ce vestibule conduit aux bords de l'Achéron, gouffre qui se jette dans le Cocyte. Charon, le nocher des enfers, avec sa barque attend les ombres, perçoit l'obole, pour les mener sur l'autre rive. Les passagers sont nombreux, se pressent pêle-mêle, le bon coudoie le mauvais , les vierges frôlent la tunique impure des courtisanes. Seuls, ceux qui n'ont pas reçu de sépulture ne peuvent traverser et errent longtemps sur ces bords. Arrivés sur l'autre rive , les ombres parviennent au royaume infernal gardé par Cerbère. Là, Minos, roi des enfers, entouré de ses juges, demande aux ombres le compte de leur vie passée. Un jugement a lieu aussitôt. Les bons sont envoyés dans l'Elysée, les mauvais dans le Tartare. Ceux qui sont morts trop jeunes

sont reçus dans un troisième lieu. Avant d'entrer dans la ville aux tours de fer, aux portes d'airain , Rhadamante force les morts à confesser leurs fautes , Tisiphone les frappe et les insulte, d'horribles serpents les enlacent; dans ces lieux désolés, les ombres subissent mille souffrances. Ils sont dévorés de désirs, rongés de remords, les furies les torturent, le feu les consume, les démons les fouettent.

Cette description n'eut sur les esprits chrétiens de cette époque aucune influence. Mais lorsque Virgile redeviendra populaire, lorsqu'on imaginera qu'il avait annoncé le Messie, que ses œuvres seront employées pour les sorts, ces souffrances seront décrites par les poètes et les peintres, les sculpteurs les reproduiront. Le Dôme d'Orvieto, le Campo-Santo de Pise nous le prouvent. Dante a été aussi inspiré par Virgile.

Ce n'était donc plus cette vie d'outre-tombe où le mort continue à vivre comme par le passé, sans tenir compte de ses vertus et de ses crimes. Il y a, nous l'avons vu, un jugement. Un premier pas est fait. Un tribunal suprême écoute l'ombre interrogée sur sa vie et ses actions. L'Elysée de Virgile rappelle aussi la vie terrestre, toutes les joies que le poète de Mantoue donne à ses élus. La cité des bienheureux est une ville baignée par des fleuves, possédant des poètes occupés à chanter des vers, des philosophes causant et s'entretenant ensemble, des justes qui labourent.

Rien n'était omis sur les tombes ; on inscrivait la noblesse, les honneurs du défunt, ses exploits. A côté des titres et des dignités de sa carrière, on parle de sa bonté, des regrets qu'a causés sa mort. On brode, on amplifie aussi, et cela en des termes généraux. Les inscriptions mentionnent le nom de sa famille, l'âge auquel il est décédé. Les tombeaux, placés souvent le long de la route, contiennent des prières très courtes qui permettent au passant de les lire rapidement, de les murmurer en souvenir de ceux qui y sont enfermés. Le païen a

pris soin de sa sépulture; il a bâti le plus souvent son tombeau, en a marqué la place. Il laisse à son héritier le soin d'accomplir les cérémonies funèbres. Celui-ci a promis d'apporter les fleurs, l'encens, des mets pour les mânes.

Le mode de sépulture avait été, en général, la crémation, sans que pour cela l'inhumation eût été abandonnée complètement. Dans les annales de l'histoire romaine, on en trouve toujours quelques exemples. Mais au ii^ siècle, sous l'influence des idées orientales, l'inhumation devint un grand honneur et le sarcophage triompha. Il fallut l'orner, le décorer à l'extérieur 3. La Grèce, qui n'avait jamais renoncé à ce genre de sépulture , avait tout d'abord sculpté des scènes fort simples, un adieu, un départ, la dernière parure, le métier du défunt, etc. On arriva ensuite à décorer le sarcophage de représentations mythiques. La Grèce ne dévia pas de son principe et le sentiment décoratif domina toujours sur ces tombeaux. Les sarcophages que ses artistes ont sculptés ne trahissent aucun symbolisme religieux. Comment naquit ce symbolisme à Rome, par quelle influence le Romain arrivat-il à concevoir ces représentations comme se rapportant à la vie du mort, comment fut-il amené à substituer à la tête des dieux, sculptés sur les sarcophages, le portrait du défunt? Ce sont autant de problèmes qu'on pourrait se poser. Les scènes les plus connues furent prises tout d'abord. On avait des livres illustrant les poètes, les œuvres d'Homère. M. Otto Jahn indique une série de représentations utilisées pour les sarcophages, prises aux livres scolaires et n'ayant qu'un caractère décoratif. Ces scènes ne servaient qu'à un but didactique. M. Marquart, sans attaquer directement l'opinion de M. Jahn, pense que ce genre d'illustrations convenait mieux à des œuvres scientifiques et avait un but plus élevé, servant aussi aux bibliothèques ^.

On choisit peu à peu les scènes qui avaient un rapport plus

précis avec le but auquel elles devaient servir. On dessina surtout les représentations qui racontaient le retour du royaume des ombres. C'est ainsi qu'Alceste et Protésilas , Adonis, Méléagre , Hippolyte mourant tout jeune, plein de beauté, Endymion ou le rapt de Perséphone furent choisis. A l'origine, il n'y avait qu'un rapport assez faible, une liaison peu directe entre ces scènes et les idées des anciens sur la mort, mais les choses paraissent avoir changé et un sens symbolique se fait jour, grâce peut-être à l'habitude des parents du défunt de placer son portrait à la place de la figure du dieu^. C'est ainsi aussi que des scènes, qui n'avaient à l'origine qu'un sens décoratif, reçurent en certaines parties des figures de dieux ou de héros auxquels on donna, avec une signification symbolique, les traits du défunt. Les représentations des Amazones, qui furent à l'origine purement décoratives, se compliquèrent ainsi de la présence de héros, tels qu'Achille et Protésilas, dont le mort revêtait la forme 6. Ariane dormant, qui à l'origine n'avait qu'un sens décoratif, fut aussi considérée comme représentant le sommeil éternel. Quant aux autres scènes, appartenant aux mythes de Bacchus, aux représentations des dieux de la mer, elles conservèrent toujours le sens décoratif qu'elles avaient à l'origine. On peut en dire autant des figures qui font partie de ces scènes et qui remplissent les vides de la surface à sculpter, tels que chevaux marins, petits dauphins, etc. Il ne faut voir en elles qu'un ornement sans aucune autre signification.

L'art chrétien naquit h cette époque. Il n'y eut aucun changement dans les esprits. Des scènes religieuses, purement historiques, reçurent aussi un sens symbolique. C'est ainsi que Jonas représenta à l'origine le sommeil éternel, car la première scène fut Jonas sous la treille. Les artistes, sans modèle comme sans texte, copièrent la représentation d'Endymion endormi. C'est ainsi que Noé revêtit les traits du défunt.

Aussi trouvons-nous différentes figures de ce personnage biblique. Il est tantôt jeune, tantôt plus âgé. Ce serait une erreur de croire que ce monde fût en réalité aussi ennemi de tout ce qui touchait au paganisme, de ses modèles, de l'arrangement de ses compositions. Il ne le pouvait pas. Historiquement, ce serait la vue contraire qui serait fausse. Nous verrons plus loin qu'il n'y eut aucun désir d'innover, de changer de pratique, de retoucher le faire transmis par latelier. L'artiste chrétien n'a jamais, en aucun temps, abandonné l'officine antique. Il fallait vivre et travailler. Il ne jugeait pas, du reste, cette manière de procéder comme étant antichrétienne, il n'avait pas ce dédain que nous lui avons prêté. S'agit-il de sculpter ou de peindre un autel dans la scène du sacrifice d'Abraham ? Croyez-vous qu'il ira innover, créer un autel particulier? Non. Il copiera l'autel antique avec ses bandes lettes, sa flamme montante.

On a donc de tous côtés compliqué les choses, et la haine d'un TertuUien, haine du reste qu'on sent très emphatique, très montée de ton, et le récit qu'on lit, les faits qu'on voit, les exemples rapportés nous prouvent le contraire. Loin de nous donc cette conception trop entière. Le contact du monde païen, l'éducation des artistes faite dans l'atelier, suivant les leçons et les conseils des maîtres anciens ne pouvaient pas entraîner d'autres conséquences.

Voyons maintenant s'il y eut changement dans les rites funéraires. Ce serait une erreur de croire que les chrétiens ne pouvaient faire leur enterrement au grand jour. Pendant les persécutions, ces cérémonies avaient lieu sans doute la nuit^; mais , la persécution passée , les esprits devenant plus tranquilles, l'Eglise recommençait à goûter une certaine paix. Pendant le m® siècle, elle jouit même d'un grand intervalle de quiétude. L'État ne devait pas être trop sévère et fermait sans nul doute les yeux sur ces cérémonies pendant la persécution

même; la mort, à cette époque, était à un trop haut degré considérée comme une chose sacrée pour qu'on pût interdire l'inhumation d'un habitant de la cité. Les ensevelissements chrétiens se firent donc pendant le jour, et l'usage des cierges usités dans les cérémonies antiques, aussi bien dans les mariages que dans les enterrements, fut accepté par les chrétiens primitifs. On ne peut justifier cet usage par le fait que les enterrements avaient lieu la nuit, puisque nous savons que c'étaient les cas extraordinaires. Nous venons de dire que les chrétiens du m® siècle jouirent d'une paix assez longue et qu'ils purent ensevelir leurs morts au grand jour. A l'origine l'enterrement dut être fort simple. Et pour cause. La société chrétienne, nous l'avons vu, n'était pas riche, et elle devait renoncer à un cérémonial aussi pompeux, aussi coûteux que celui de la religion détestée. Son mode d'inhumation dut ressembler beaucoup à celui des Juifs. Du reste les mêmes préparatifs étaient faits par tous les cultes. Les yeux du mort fermés, le corps était lavé, revêtu de ses habits ou enveloppé dans des bandes de lin, puis placé, non dans l'atrium comme chez les païens, mais dans une pièce de la maison. Reçut-il tout d'abord une couronne, nous ne le pensons pas. La demeure du mort était remplie de cris, de pleurs et de gémissements. Des Evangiles on peut induire aussi des sons d'instruments, des hymnes chantés. Les fossores s'occupaient alors de l'enterrement et indiquaient la place du tombeau. Des pleureuses pouvaient suivre le cortège. Le mort était porté sur un brancard suivi de ses parents et de ses amis. Un repas avait lieu après la cérémonie funèbre. Quand le mort était pauvre, appartenant aux classes les plus inférieures, il était enseveli sans nul doute très simplement. Nous possédons encore des tombeaux qui nous montrent un simple cercueil, dans lequel le mort est couché nu, les mains le long du corps, entouré de chaux, reposant sur un lit de verdure s, Nous verrons plus tard

qu'en Gaule on enterra les pauvres gens de cette manière. Mais, peu à peu, au m® siècle, l'Eglise reçut des familles assez riches pour édifier des chambres funéraires qui devaient alors coûter gros, et nous pouvons nous représenter les cérémonies tantôt somptueuses, tantôt plus simples, tantôt privées de tout faste et pauvres comme ceux qui y prenaient part. A mesure que les flots païens envahissent l'Eglise, et cela dès le commencement du iv^ siècle, nous pouvons constater encore mieux que la tradition antique ne s'était pas perdue. C'était fatal. Les familles riches, attachées même à la maison impériale, ne pouvaient pas garder la simplicité des chrétiens primitifs, des habitants des faubourgs populeux. Les morts furent couverts de riches vêtements, enveloppés dans des étoffes magnifiques. On les revêtait quelquefois d'habits blancs. Les idées de la famille exerçaient ici une influence directe 9. Les Pères de l'Eglise blâment ce luxe, mais toujours sans succès. Le rite funéraire fut le même. Le mort reposait dans l'atrium de la maison, les pieds placés du côté de la porte, les bras le long du corps ou joints sur la poitrine, après que la famille lui eut fermé les yeux et fait entendre aussi les cris de douleur, la conclamatio . On essaya de modifier ces chants funèbres, mais sans succès encore. L'encens, les fleurs répandues autour du lit, rien ne manquait ^o.

A l'heure indiquée pour l'enterrement, les parents, les amis du défunt se réunissaient pour lui rendre le dernier devoir. Le costume noir était de rigueur ^i. Le cortège fut le même. La période d'exaltation religieuse était passée. Elle est à cette époque déjà bien éloignée. L'esprit chrétien n'est plus le même et les conceptions, les points de vue ont changé. Le désir de paraître, la vanité d'étaler une maison riche et puissante, de se montrer au public, est la cause de ce grand apparat dans les enterrements chrétiens du iv® siècle i^.

Pendant le cortège, à la place des nénies funèbres, on

chanta des psaumes et des hymnes ^^. Il y eut des prières qu'on récitait, les Commefidatlones. Leur contenu général changea, ce ne lut plus la douleur, les chants de tristesse, mais l'espérance du doux revoir, l'assurance du pouvoir de Jésus. Il avait accompli tant de miracles qu'on était sûr de la résurrection. A cette époque, ce cérémonial était obligatoire pour toute famille aisée ; être enseveli sans chants, en silence, était quasi un châtiment, un grand malheur. Les mêmes cris, les mêmes larmes escortent la dépouille, les pleureuses mêmes furent tolérées. L'ostentation se montrait bien souvent dans ces ensevelissements somptueux. Les cierges, les lampes étaient employés par l'Eglise catholique, malgré qu'ils eussent lieu le jour *^.

Comme dans l'antiquité, bien souvent les parents portaient le cercueil sur leurs épaules ou à la main. Des évêques mêmes ont rendu ce dernier devoir à des saintes, mais en général on peut dire qu'il était laissé soit à des esclaves ou des affranchis, serviteurs de la maison du défunt, soit à une corporation chargée de ces soins.

Une foule énorme suivait quelquefois le cortège. Il fut ordonné d'après l'âge, le rang, la parenté. Des fonctionnaires étaient chargés de maintenir l'ordre. Il y eut les comités et les spectatores. Les premiers comprenaient la famille, les amis, les relations du défunt; les seconds se composaient de la foule, des curieux.

Ce sont les premières processions ecclésiastiques que nous connaissions, et nous verrons que l'Eglise catholique transmit à celles qui vinrent après un grand nombre de leurs particularités.

Les mêmes lois étaient alors en usage pour les autres cultes que pour l'Eglise ; les morts devaient être ensevelis hors de l'enceinte. Les cimetières sub dwo naquirent aussi à cette époque. Les villes étaient encore très peuplées, mais avec la

dépopulation qui commence déjà, nous verrons, au vi® siècle, l'usage changer. Cependant on peut dire que déjà au milieu du IV® siècle l'Eglise réserva à son clergé, aux notables de la ville, aux empereurs, aux grands dignitaires une place dans l'atrium ou dans le sanctuaire comme lieu de repos. Il y eut, dès cette époque, et après que les corps des martyrs rentrèrent dans les villes, un grand désir d'être enseveli dans la basilique. Cette faveur fut souvent accordée et nous voyons même l'Eglise, au vi® siècle, très embarrassée de refuser à d'autres ce qu'elle avait accordé à ceux-ci. De là des légendes qui avaient seulement pour but de défendre ou d'atténuer ce désir. On construisit, dès le iv® siècle, des tombeaux magnifiques, dignes des princes et des princesses qui y reposaient. L'aristocratie continua à élever des mausolées très coûteux, malgré les plaintes des Pères de l'Eglise i^.

L'Eglise alla-t-elle tout de suite à l'enterrement de ses membres, fut-elle représentée dans le cortège? C'est un point délicat à établir, car les textes que nous possédons sont fort rares. Ils ne permettent pas de l'assurer. Nous pensons, au contraire, qu'il n'y eut aucune participation du clergé pendant les premiers siècles; cela pouvait arriver quelquefois pour un évêque, pour une personne de haut rang, mais ce n'était pas un usage imposé, prévu par elle ^^. En ce qui concerne les esclaves, les affranchis, il est peu probable que l'Église fut représentée à l'ensevelissement. L'esprit antique n'était pas porté vers cette conception, et 1 Église était devenue aristocratique, voire même conservatrice.

Au IV® siècle nous observons un nombre plus considérable de cortèges, dans lesquels l'Église est représentée; ce sont encore des enterrements de grands personnages. Les mêmes doutes naissent. Nous savons que les morts de haute naissance étaient portés à l'église et y demeuraient quelquefois trois ou quatre jours ^^. On chantait des psaumes, des vigiles avaient

lieu. On célébrait la messe, si l'heure de rensevelissement était avant midi. Mais tout cela n'est qu'exceptionnel et ne peut rien donner pour les cas généraux.

L'ensevelissement des personnages ordinaires devrait avoir lieu après les 24 heures. Le climat défendait le contraire. Les riches seuls, à cause des soins de l'embaumement, étaient tolérés plus longtemps.

Nous pouvons aussi constater que la cérémonie funèbre n'était pas encore réglée de manière parfaite. Nous verrons des changements, des additions au vi® siècle. Les croix n'apparaissent pas encore portées par les clercs, les cloches sont encore inusitées, elles n'avertissent donc pas les fidèles de la triste cérémonie. Nous observerons aussi, à mesure que nous avancerons dans le Moyen-Age, que le bourg, qui repose sur une base économique agricole, prend le caractère d'une ville bien séparée, et devient très égoïste dans ses rapports avec les autres qui l'entourent, en même temps qu'il crée des liens plus étroits entre ses habitants. Les corporations se chargeront d'enterrer leurs morts ; il y aura, à côté de la famille, une autre communauté plus grande qui s'acquittera de ce que celle-ci ne peut faire.

Au tombeau, des discours [laudatio funebtis) étaient prononcés. Ils décrivaient la vie du mort, faisaient son éloge. Nous savons que les Pères de l'Eglise en ont prononcé quelquefois. Ils avaient lieu, au iv® siècle, soit dans les sanctuaires chrétiens, lorsque le corps y était apporté, soit le plus souvent dans les catacombes, non dans les nécropoles, mais dans les scholœ, édifices construits au dessus de celles-ci. Après le discours avait souvent lieu la célébration de la messe; l'Eucharistie était donnée au mort, ainsi que le baiser de paix. C'était la même idée païenne de rattacher le mourant à la terre, de ne pas rompre les liens de la famille par cette séparation. L'Eglise fut forcée plus tard d'interdire ces vieux

usages. Après cela, on adressait au défunt l'adieu suprême. Ce n'était plus la formule païenne, Y acclamatio ^ le Vale, ou bien le Terra tlhi levis sit, etc., mais une formule où déjà l'on sent une plus grande espérance, un souhait : Vii'as ùi Deo^ spiritus tuus in pace, etc.

Le corps était placé dans un cercueil, qui pouvait varier; il était de plomb, de sapin, de cyprès ou de simple bois, suivant la classe du défunt. Il était déposé soit dans les catacombes [loculiy arcosolia)y soit dans des sarcophages. Au iv® siècle nous avons les différents modes employés. Le sarcophage fut réservé, en général, aux cimetières, aux atria des églises, aux bas côtés de la nef. Sa place était toute naturelle. Encore de nos jours, l'archéologue peut en voir à Raverine, à Rome, dans les principales églises de l'Italie.

Les premiers chrétiens remplacèrent par une fête assez simple les Parentalia ; il y eut une cérémonie le dernier jour de celle-ci, avec un caractère généraP^. Les parents des défunts se réunissaient dans l'enceinte sacrée, et après le culte, ils plaçaient sur l'autel une offrande qui reçut le même nom que chez les païens; on l'appela Voblatio, le sacrificiuin. Les pauvres profitèrent de ces aumônes. Mais, à mesure que les païens pénétrèrent dans l'Eglise, nous pouvons voir un retour complet aux anciens usages. Les Parentalia furent célébrés. Des fêtes particulières eurent lieu aux lieux de sépulture ; on eut le dies {>iolationis , jour pendant lequel les chrétiens répandaient des violettes sur les tombeaux ^^. Ceux-ci étaient éclairés, les repas funéraires avaient lieu. Le culte des morts, nous l'avons vu, domine cette époque. Il y eut des fêtes particulières pour les martyrs, pour les défunts, des repas pour tous. L'Espagne, l'Italie, la Gaule donnent des exemples honteux et montrent le degré de bassesse et d'ignorance de tous ceux qui avaient maintenant accès dans l'Eglise. De tous côtés ce sont les mêmes plaintes, les mêmes défenses. Cette

tourbe va même jusqu'à donner l'Eucharistie aux morts, le pain et le vin consacrés, et lorsqu'on ne pouvait le faire pénétrer dans la tombe, le fidèle déposait, dans un flacon, le vin sanctifié à côté du tombeau ^^.

L'Éoflise mit la fête de la Cathedra Sancti Pétri le dernier jour des Parentalia, celui où, dans l'antiquité, cessaient les réjouissances. Ce jour de repos s'appela d'un nom significatif : Dies Pétri Epularum-^ . La mort fut considérée, par les esprits assez cultivés, d'une manière plus gaie et plus sereine. Les pleurs étaient défendus, le deuil même moins sévère -2. Mais il est probable que la semaine de grand deuil fut maintenue -3. Les costumes noirs sont blâmés par les Pères de l'Eglise, mais on voit qu'ils ne sont pas écoutés. La religion catholique ne pouvait que donner des conseils, des avis, indiquer que la mort n'était pas un jour triste, mais bien la délivrance de l'âme de ce monde pervers. Cela n'empêcha pas chacun de se déterminer à sa guise. Tout cela est dans l'ordre des faits naturels. Les lois civiles avaient réglementé déjà la durée du deuil des veuves.

On était sûr du doux revoir. Les chrétiens attendaient dans un profond sommeil la venue du doux Maître, de Jésus, qui devait bientôt juger les vivants et les morts. Le tombeau fut aussi la demeure éternelle, mais dans un sens plus large et plus élevé pour les classes plus instruites.

Nous remarquons aussi chez les chrétiens les mêmes idées sur la tombe qu'au sein du paganisme. Le tombeau est la demeure du défunt, et tous les objets qui ont égayé sa vie ou qui sont utiles à celle-ci doivent être enfermés avec lui^^. La magie n'est pas oubliée 25. Elle se montre dans la tombe ; le chrétien est enseveli avec des préservatifs puissants contre le mauvais œil, des amulettes, des croix.

Malheureusement, dans ces études, nous ne pouvons distinguer les idées plébéiennes et les idées aristocratiques, démêler ce qui grouille eïi bas, les pensées plus grossières, l'élé-

ment inculte et fort crédule , et ce qui trône en haut, les hommes qui arrivent dans l'Eglise apportant l'instruction donnée par les écoles publiques, procurée par une vie passée dans un milieu plus délicat. Ce n'est que par intuition qu'on peut le deviner. Il faut se contenter d'un consensus aristocratique et par cela même peu précis. Les inscriptions funéraires servent difficilement. Elles sont brèves tout d'abord, commencent à devenir semblables au point de vue des préjugés, de la naissance, du rang, à la religion détestée; elles étaient inscrites sur des albums et prêtes à être choisies par l'acheteur. On étalait aux yeux de la famille des phrases qu'elle n'avait pas eu à créer, et elle choisissait alors celles qui lui plaisaient le mieux.

Nous avons vu qu'il y eut des corporations, ce que nous appelons de nos jours les pompes funèbres, qui furent chargées d'ensevelir les morts ~'^. L'antiquité les avait aussi connues. Elles avaient un personnel assez nombreux, qui donnait des conseils, aidait les familles dans ces tristes moments, indiquait les heures les plus propices pour le cortège, les rues où il devait passer, se chargeait peut-être de l'envoi des esclaves pour annoncer la mort du défunt aux amis, aux relations de la maison. Nous avons vu aussi que les catacombes étaient sous la surveillance d'un chef chargé de l'administration des tombeaux. Il fallait là encore un personnel choisi, nombreux ; des ouvriers pour creuser les tombes, des architectes pour indiquer et tracer le croquis des travaux, pour se rendre compte du terrain.

Les Fossores, par le culte des saints, gagnèrent en importance. Leur faveur était recherchée, achetée même. Tout le monde voulait reposer à côté du martyr vénéré. C'étaient eux qui indiquaient les places privilégiées; et le défunt pouvait alors attendre en silence le jugement dernier, à côté des saints les plus puissants. On les paya fort cher^ ces places bénies !

Après avoir décrit les rites funéraires et analysé les sentiments des deux religions sur la mort, nous pouvons étudier l'iconographie des sarcophages et voir quel est le sens symbolique que nous devons donner aux représentations bibliques que les artistes y ont sculptées.

Les premiers chrétiens étaient, nous l'avons vu pour la fin du 11^ siècle, recrutés parmi les classes inférieures de la population. Ouvriers ou artisans, ils ne pouvaient songer à un ensevelissement fort coûteux. Mais, pendant le cours du m® siècle, cet état de choses changea. Des familles riches entrèrent dans l'Eglise, purent se payer des chambres funéraires, se réserver une tombe particulière. Le sarcophage fut peu employé à cette époque. On était obligé de le prendre dans les officines païennes, et les sujets convenaient fort peu aux acheteurs. Quelques cas cependant sont signalés; les chrétiens ont même caché la partie sculptée dans le mur pour empêcher la vue de ces scènes mythologiques. On en plaçait aussi dans les chambres funéraires-^. Mais on peut dire que l'art des sarcophages chrétiens n'était pas développé.

Le IV® siècle vit sa naissance et son apogée -S. Ceux qui nous ont été conservés sont très nombreux. Rome a l'avantaoe sur Ravenne ; Arles suit ces deux rivales. D'autres villes italiennes, quelques cités d'Afrique, la France en possèdent encore. Les sarcophages constantiniens, de Junius Bassus et quelques autres, nous montrent encore les bonnes règles de l'antiquité. Quand cet art naquit, quelle était donc la situation des artistes? Avaient-ils des écoles particulières? Pouvaient-ils apprendre leur métier dans un autre atelier que les officines païennes? Non. L'Eglise n'aima pas l'art, elle traita même avec dédain les artistes , les premiers Pères se montrent fort durs pour eux, et il est sûr, malgré l'opinion des archéologues catholiques, qu'aucune représentation ne fut employée à un but didactique et consacrée à l'Église 2^:

Ce n'est pas à dire que l'art au iv® siècle fût mort, abandonné par la société ; mais l'Eglise ne chercha pas à rehausser son éclat, à former des écoles supérieures ; le temps du grand développement de celui-ci était passé. Les Germaius affluaient dans l'empire. Une conquête lente, tacite avait lieu avant les invasions, et un mélange des races indigènes avec les races barbares déjà avait pour conséquence un abaissement notoire de l'idéal artistique.

La séparation des deux empires eut aussi une influence sur la décadence de l'art en Italie. On se trouva plus protégé à Constantiuople et les artistes allèrent dans cette nouvelle ville récemment fondée, où les commandes, les travaux de toute sorte abondaient. On continua dans cette partie du monde, à l'abri des invasions, le faire et la méthode des vieux maîtres, tout en subissant de nouvelles influences. L'art vécut plus longtemps. En Occident, au contraire, la société deviendra de moins en moins exigeante et se contentera de peu. L'Eglise aura bientôt à elle seule le monopole des beaux-arts et des lettres. On ne vit donc pas un renouveau, un éclat artistique après l'édit de Milan. La religion catholique ne put donner un souffle printanier et créer un art à elle. Les artistes sont sans particularité saillante, et c'est par une longue éducation chrétienne, par une évolution historique très longue, par un amour peut-être exagéré de tout ce qui touche au Moyen-Age, que nous trouvons belles ces scènes qui, en réalité, ne se distinguent ni par les traits délicats des visages, ni par la noblesse des figures, en général assez lourdes et assez dures.

L'art chrétien sut aussi bien se mettre au service de la vanité, de la mode, de la toilette. C'est le même esprit qui faisait imager les sarcophages et dessiner, sur les étoffes servant au costume, les scènes du Nouveau et de l'Ancien Testament. L'artiste avait même à sculpter une série de têtes qui ne lui permettaient pas de consacrer tous ses efforts à l'exprès-

sion d'une seule, comme feront plus tard les maîtres du Moyen-Age. L'art hérita du même esprit. 11 dédaigna de plus en plus la fresque, choisit la mosaïque qui, par elle-même, nuisait beaucoup h la traduction de l'expression biblique et empêchait de donner à ces têtes une pensée profonde. L'Église aima le grand, le Christ en gloire, le solennel, les apôtres à ses côtés. Quelquefois, dans certaines églises, il y a harmonie entre le tracé de ces mosaïques et l'architecture de l'Eglise ; mais le plus souvent, ces figures sont peu en rapport avec la simplicité de l'édifice sacré. Cette époque ne pouvait pas avoir un art vraiment à elle. Pour le créer dans son sein, pour qu'il soit complètement celui du temps où il naît, il est nécessaire que la doctrine qui le provoque se soit emparée fortement des âmes, les ait conquises, les ait faites siennes ; il faut qu'il soit vraiment la synthèse des idées ambiantes, que l'âme, si nous pouvons dire, de l'homme contemporain soit arrivée à une possession d'elle-même, à une conscience telles qu'il puisse résumer sur le mur, sur la pierre, les idées et les pensées de son temps. Ici nous avons, au contraire, un mélange confus de toutes les doctrines, une lutte entre les divers éléments des religions du passé, une conscience peu chrétienne, un monde occidental à peine entamé.

Le canon d'Elvire ne prouve nullement le contraire. Il n'y avait donc aucun Institut chrétien où les artistes pussent apprendre leur métier. Nous avons vu que, pauvres et sans ressources, ils répondaient au montaniste Tertullien qu'il fallait avoir du pain pour sortir de l'atelier. Nous avons observé que le clergé même y était employé. Ils eurent donc les règles des artistes païens; leur œil^ si nous pouvons dire, fut complètement antique. La manière de couvrir, de vivifier la surface rectangulaire , de remplir les vides, de boucher les trous, d'arriver à ce qu'aucun sujet n'attirât plus le regard que son voisin, tout en un mot était déjà appris, su, pratiqué avant

la naissance des sarcophages chrétiens. Aussi, pour celui qui veut faire une étude approfondie de la technique des premiers artistes chrétiens, il est nécessaire de connaître celle des anciens. On verra de la sorte les imitations nombreuses, les ressemblances frappantes.

L'artiste païen était aussi dominé par l'idée de symétrie sur les sarcophages. Il plaçait de chaque côté, quand la scène le permettait, une petite arcature qui terminait très bien les deux extrémités de la surface à sculpter ; il y installait aussi des personnes assises, qui, ayant derrière elles d'autres personnages debout dans une position inférieure, reposaient leurs pieds sur un tabouret, marque de dignité. Enfin il assignait encore cette place à des figures debout, des cariatides. Pour garnir les frises minuscules qui étaient sculptées sur le bord du couvercle, on entassait les animaux fantastiques. De petits génies tiennent le cartouche où se trouvait l'inscription funénaire. Des masques terminent les deux bords du couvercle, ainsi que les têtes des défunts.

Le sarcophage pouvait être très simple, des strigiles seulement sculptées.

Les artistes avaient superposé des scènes, et, par un nonsens sculptural, les chevaux avaient l'air de galoper dans le vide ; aux pieds, il n'était pas rare de voir de petits personnages couchés. On personnifia, par de mignonnes figures, les fleuves qui permettaient à l'artiste de remplir les vides. Les chars sont attelés généralement de quatre chevaux. On représenta le ciel par une figure jeune ayant un voile agité par le vent et formant un arc au dessus de sa tête. Les arcatures furent aussi employées par les artistes païens.

Nous ne pouvons indiquer ici qu'en leurs traits généraux les principales habitudes des statuaires païens, pour montrer que la pratique fut la même et que l'artiste chrétien continua les mêmes procédés 30. Il avait moins de répugnance que nous ne

pensons h les reproduire , trop affairé d'ailleurs pour s'arrêter à ces pratiques qui, aux yeux des contemporains, paraissaient bien innocentes. L'art des catacombes, nous l'avons vu, avait une iconographie très restreinte au point de vue des sujets bibliques : c'étaient quelques scènes miraculeuses, quelques symboles au milieu d'un fond décoratif.

Mais, à ce moment, il était nécessaire de créer une mimique dans les scènes reproduites par le ciseau, d'habiller ces personnages, de les rendre reconnaissables aux différents costumes qu'ils portaient, de les entourer d'attributs particuliers, car l'art des catacombes, par sa simplicité, par son importance ornementale, ne pouvait presque rien donner. C'est l'Ancien Testament qui domina dans cette première période de l'art. L'ouvrier garda donc l'objectif païen. Il donna à Jésus, aux apôtres, aux personnages les plus élevés, le rouleau, marque d'honneur que le statuaire accordait aux philosophes, aux orateurs, etc. Il garda la mimique païenne, qui devint encore plus simple, car elle manqua de liberté et de naturel. Les différents costumes furent attribués aux personnages suivant le rang. Peu à peu les conceptions, d'abord simples, changèrent; on arriva à des représentations plus solennelles; la peinture, la mosaïque surtout, eut une influence sur la sculpture. Le Christ imberbe reçoit bientôt la barbe, ainsi que le bon berger qui le représente. Il en est de même pour d'autres figures.

C'étaient des corporations semblables à celles de l'antiquité qui travaillaient le marbre. Nous avons dit qu'elles vivaient de la méthode des anciens et pratiquaient les mêmes théories On le constate à chaque pas. Voici une surface d'une certaine dimension, un carré, un rectangle, à sculpter. Le talent de l'artiste n'est certainement pas dans la création des scènes, mais bien dans la facilité avec laquelle il va disposer ces représentations, de manière à en former un tout agréable à l'œil.

Animer sa surface, la remplir, tel est le véritable talent qu'il peut déployer.

L'instruction de ces artistes ne devait pas être bien grande. Elle ne leur était même pas nécessaire. Le métier seul a suffi. On peut voir encore de nos jours à Rome l'ignorance de ce petit monde. Nous avons voulu l'étudier en particulier et nous avons reconnu que l'instruction n'était pas son fait. Ceux qui le constituent sont généralement pauvres en sujets, et ce ne sont pas eux qui fournissent l'idée qu'ils sculptent. De là l'absence complète du désir d'innover, les redites, les scènes qui sont répétées sans cesse. Il n'y a, en effet, que de grands maîtres qui peuvent, comme les Giotto, Raphaël, Léonard de Vinci, Michel-Ange, créer en même temps le sujet qu'ils dessinent et auquel ils donnent leur verve, leur maestria^ leur souffle génial. Et encore, à leur époque, l'instruction était assez répandue dans le milieu où ils vivaient, les voyages, les grandes situations qu'ils avaient auprès des prélats ou des princes leur facilitaient la naissance de leurs œuvres. Mais rien ici, de tout cela, rien qu'une société assez inférieure, sortie d'un milieu vulgaire, quasi grossier.

Ces artistes ne purent pas arriver d'un seul jet à animer la surface d'un rectangle. Les scènes uniques sont rares. La seule représentation qu'on ait encore trouvée est le passage de la mer Rouge par les Hébreux. Ce qui les servit aussi, ce fut le goût du public. On désira, comme nous venons de le dire, un grand nombre de miracles, et ils purent les multiplier à rinfini.

Ils utilisèrent aussi le mode de division que l'antiquité avait employé rarement : le rectangle scindé en deux parties. On pouvait encore mettre un plus grand nombre de scènes miraculeuses et des représentations plus petites, qui cachaient une certaine inhabileté du modelé. Nous sommes loin des belles

scènes de Tantiquité, de la composition si bien décrite de ces artistes, des nobles formes, des traits élevés donnés à Achille, à Adonis, h Bacchus par le statuaire. Comme il savait grouper et harmoniser ces belles légendes, qui se déroulent, pleines de grâce et de poésie, sur les sarcophages ! Ici l'on sent au contraire une pauvreté d'inspiration, un manque d'élégance dans la réalisation de l'idée Aucune individualité dans cet art, l'anonymat s'étend partout. On ne peut suivre aucun développement intellectuel d'artiste, et l'intérêt de ces sarcophages n'est pas dans la technique, car ils sont nés dans un moment où la décadence sculpturale commençait à se faire sentir ; cet intérêt est purement iconographique.

Le faire est généralement assez lâche, l'individualité des personnages est absente, l'expression forte manque dans ces têtes, où l'on ne trouve ni pensée ni profondeur. Elles sont seules et à peu près semblables.

Les artistes, du reste, les ont froidement sculptées. Aucune flamme, aucun rayon. Le Christ apparaît toujours le même, morne, assez raide. On ne peut voir une sculpture faite con amore, c'est de la fabrique ; bonne école si le sarcophage appartient à une époque plus ancienne, mauvaise si son origine est plus récente.

Dans le choix des sujets d'ornementation, l'artiste chrétien ne s'éloigne pas des habitudes païennes ; il reproduit les fleuves, les autels, les chars , les chevaux s'élançant dans le vide, les personnages assis, les génies, les masques, les portraits du défunt , les imagines clipeatœ soutenues par des petits génies, les scènes de vendanges ou de pêche, les animaux fantastiques, les poissons, comme l'artiste antique. Il cherche à placer un personnage assis, ou Moïse qui frappe le rocher, aux deux extrémités de ces sarcophages. On sent le même tracé appris, le môme dessin dans ces figures, dans le contour de ces petites brebis, de ces boucs, de ces

différents personnages 2^. Comme l'épigraphiste, il peut commettre quelques erreurs ^^.

Une seconde question se pose. Où devait être placé le sarcophage ? Les anciens avaient accepté cette forme parce qu'elle permettait les cimetières, l'ensevelissement sub diç>o. Le sarcophage pouvait être placé sur une voie romaine. Le chrétien eut la même conception. La véritable place était donc dans les cimetières ou dans les atria des églises ou dans les bas côtés de la nef. Il est là, exposé aux yeux de tous. Les grandes villes de l'antiquité ont employé ce système, et les différentes écoles, créées dans leur sein, ont eu une influence sur les cités voisines. Rome, Ravenne, Arles ont envoyé leurs artistes et leurs modèles bien au delà du périmètre de leurs murailles.

Au quatrième siècle, la religion étant permise et reconnue par l'Etat, dotée même par les Empereurs, l'Eglise put recevoir toutes les classes dans son sein. Les fidèles exigèrent ce qu'ils étaient habitués d'avoir, une vie riche, somptueuse, un ensevelissement magnifique, un sarcophage imagé, des églises belles et ornées. Il fallut donc se mettre à l'œuvre, composer très vite, car on était pris au dépourvu, les scènes bibliques, les arranger dans un cadre convenable, former ses albums pour l'acheteur. Les artistes le firent, et nous pensons qu'au milieu du quatrième siècle, le cycle chrétien était assez développé.

Mais avec un nouveau monde naquit aussi un nouvel idéal. L'esprit change. Nous ne pensons plus voir dans ces scènes un symbolisme purement funéraire , mais bien au contraire l'épanouissement des Evangiles. Nous croyons, comme nous l'avons dit ailleurs, que les artistes des catacombes ne connurent que par tradition orale les faits qu'ils peignirent, mais ici l'on peut voir le déroulement de toutes les représentations ; le nombre des personnages de certaines scènes a augmenté, les principales péripéties de la vie de Jésus sont remémorées. Les prophètes Ezéchiel, Elie, Elysée ne sont pas oubliés. Les

miracles des apôtres sont aussi sculptés. Le livre est venu en aide au ciseau de l'artiste et il a permis de développer le cycle. Les scènes sont h la vérité fort nombreuses, et nous ne pouvons les énuraérer toutes. Bornons- nous à citer les principales : De l'Ancien Testament, nous avons : Noé dans ï arche. — Moïse frappant le rocher. — Moïse recevant la loi de la main de Dieu. — Le Buisson ardent. — La manne. — L'histoire des premiers parents comprend : La création. — Le paradis. — La chute. — Le châtiment. — Le sacrifice de Caïn et d'Abel.

— Les légendes de certains prophètes nous donnent : Jonas.

— Elle s envolant au ciel. — Elle donnant son manteau à Ezéchiel. — La résurrection prédite par Ezéchiel. — Les trois enfants refusant ï adoration. Ceux-ci paraissant devant Nabucodonosor. — Leur martxjre. — Daniel entre les lions. — Le Nouveau Testament nous déroule l'histoire du Christ. — Sa naissance. — L' adoration des Mages. — Celle des Bergers. — Son enfance est connue : Jésus au milieu des 12 enfants dans le Temple. — Ses miracles sont reproduits : La multiplication des pains. — Les noces de Cana ou l' eau changée en vin. — Le miracle des aveugles-nés. — Le paralytique sauvé. — La Cananéenne venant implorer Jésus pour sa fille. — La femme guérie du flux de sang. — La résurrection de Lazare. — Les disciples sur les bords du lac de Tibériade. — La parabole des vierges sages et des vierges folles. — L'histoire de Jésus se développe encore : L'entrée de Jésus à Jérusalem. — Jésus devant Pilate.

— Pilate qui se lave les mains. — Le couronnement d'épines.

— Le portement de croix. — Les gardes dormant au tombeau.

— Plus tard, les artistes sculpteront : Les femmes au tombeau.

— L incrédulité de Thomas. — Des Actes des Apôtres, les sculpteurs ont reproduit : Le miracle de Tabitha par saint Pierre. — L' Apôtre en prison. — L'ange qui délivre saint Pierre. Les apocryphes ont donné la crèche et des détails de l'adoration des Mages.

Quels sont donc le sens et la portée de ces scènes ? Nous ne pouvons leur accorder une autre signification que l'idée littérale qu'elles expriment. Loin de nous toutes les subtilités, tout le symbolisme qui empêche de voir, à travers elle, la société de cette époque. Leur signification est simple, encore naïve, presque populaire; ses artistes n'ont voulu tracer aucune énigme, proposer aucun rébus aux générations futures. Simplicité de cœur, simplicité d'idée, voilà le caractère essentiel de cette époque. Pourquoi lui attribuer les complications d'intérêts et l'idéal de la nôtre ?

La foule, en voyant les sarcophages chrétiens, reconnaissait les miracles du Christ, ceux des apôtres et rien autre chose. C'est mal connaître son esprit, autant qu'il ressort de nos prolégomènes, que de penser qu'elle garde dans sa mémoire l'enflure et le recherché de la rhétorique et du symbolisme compliqué de quelques Pères de l'Eglise. Qu'on lise Salvien, qu'on parcoure Sulpice Sévère, tous les historiens de cette époque qui connaissent bien la Bible, que l'on consulte Grégoire de Tours et les opinions changeront. Quand l'évêque de Tours veut nous dépeindre un sarcophage sur lequel étaient sculptés les miracles du Christ et des apôtres, il dit simplement : Historiœ de virtutibus et Apostoloriun ejus expositœ sujit. {Gloria confess. XXXIII.)

Nous ne pouvons donc admettre qu'un sens littéral. Les fidèles à cette époque voyaient partout des prodiges. Il y eut comme une fièvre, une maladie de miracles. Partout on en voulait. Les habits, les robes des matrones, les tombeaux, les lampes, les verres d'or, tout est rempli de faits miraculeux. Le sanctuaire de l'Eglise en voyait chaque jour. C'était le fiévreux, le paralytique, l'aveugle qui venaient recevoir les médicaments par les songes, la guérison par l'intercession du saint. Quel soulagement même une visite dans l'atrium devait produire sur ces simples ! Ils y voyaient la réalisation de tous

leurs désirs, la preuve de l'efficacité de la foi, le paralytique guéri par Jésus, les aveugles soulagés par sa puissance, la Cananéenne renvoyée heureuse et sûre de la guérison de sa fille. Les fêtes funéraires aux cimetières n'avaient-elles pas le même résultat? Pour mener à bien 1 étude sincère d'un art qui est la synthèse de l'époque qui le crée, qui reflète les idées moyennes, et non celles des docteurs toujours incomprises ou ignorées, il est nécessaire de ne pas y chercher une chose abstraite, trouvant un but en soi et indifférente à la vie de tous. Loin de nous cette pensée, qui apporterait un grand nombre d'erreurs et qui est la cause du symbolisme exagéré de notre époque. Il faut au contraire, et cela avant tout, avant son étude même, il faut décrire la société, savoir son histoire, connaître les différentes classes, analyser les pensées populaires, voir en un mot le monde contemporain qui le produit. L'art occupe une place dans la vie morale d'un peuple, mais non la place principale. Il faut donc lui assigner son rang.

Le chrétien désira des scènes miraculeuses. Il obliofea l'artiste à combiner des miracles ensemble. C'est ainsi que la résurrection de Lazare reçut le miracle de la femme guérie du flux de sanof. Toutes ces scènes sont elles-mêmes très réalistes. N'allez pas croire que l'artiste peindra des moments différents de l'acte même ; non, c'est le dernier, le miracle produit qu'il nous montre. S'agit-il de la multiplication des pains? Jésus touche de sa baguette magique les corbeilles, et le chrétien va s'incliner devant la puissance de cette virga. Ce serait mal connaître cette société que de supposer qu'elle ne crut pas à ces miracles. La crosse de l'évêque avait le même pouvoir, elle chassait les démons. Le lit du saint, son soulier même guérissaient les malades. Grossière, très grossière, la foule qui composait alors l'Eglise. Les hautes intelligences sont rares et vont bientôt disparaître. S'agit-il encore de peindre la résurrection de Lazare, l'artiste place sur un petit tombeau le défunt enve-

loppé de bandelettes, debout, et Jésus touche de sa baguette le mort qui ressuscite. La foule savait ce que cela signifiait. Autour d'elle des miracles semblables avaient lieu. S. Antoine ressuscitait des morts ; S. Martin avait le même pouvoir.

Il y avait un procédé pour cela, donné par Jésus. On s'étendait sur le mourant, enfermé dans la chambre seul avec lui, et on cherchait à le ranimer par des prières. Nous verrons, au sixième siècle, ce procédé devenir banal et employé par les principaux saints.

On a pu voir que le cadre des représentations était très étroit à l'origine et qu'il se développa beaucoup dans le siècle suivant. Il y a des représentations sculptées qui parlent en faveur de la thèse de M. Schultze : elles annoncent la puissance du Christ; elles sont une marque de la résurrection future, mais nous croyons aussi que d'autres pensées se font jour.

Jésus apparaît ici roi du Paradis , il a les quatre fleuves à ses pieds, il est entouré de ses disciples. Les défunts sont à ses genoux, comme seront, dans le Moyen-Age, les donateurs des verrières. Il est aussi thaumaturge sur ses sarcophages, il guérit, il sauve, il porte secours. Il est jeune, il est roi ; présents, hommages lui sont apportés. Son histoire tout entière est tracée. On peut suivre maintenant sa vie illustrée par la sculjDture. Les faits de l'ancienne alliance disparaissent à côté de ces nombreuses scènes. La lutte n'est plus à soutenir : le nouveau a vaincu pour toujours. Pourquoi découvrir autre chose que la pensée du premier chrétien , dans les miracles cités par les coinmendationes et attestant la puissance de l'Eternel, dans ces descriptions des hauts faits de Dieu le Père et non de ceux de Jésus, qui, pourtant est le roi de cette période sculpturale et domine sur les sarcophages jusqu'à être représenté cinq ou six fois sur le même.

Ici, il y a simplement accord, accord dans les idées, accord dans les sentiments, mais ce n'est pas l'esprit de ces comment

dationcs qui a inspiré les artistes. Il y a un certain souffle populaire, qui se montre dans ces scènes ; malgré leur froideur on sent que les miracles de Jésus circulaient, que les légendes se vulgarisaient; qu'après avoir été écrites, elles trouvaient une foule de croyants. Il est là partout, dans Tétable, dans les scènes miraculeuses, au tribunal de Pilate, au Paradis, sa vraie patrie.

Ici il y a encore une plus grande liberté que dans les catacombes, une liberté plus visible, une traduction plus populaire, sans entrave et sans loi. Que de scènes créées qui sont choisies, aimées par les familles, et qui peuvent se représenter seulement deux ou trois fois.

Nous avons dit que l'histoire de la vie de Jésus était quasi tout entière tracée et sculptée. La crucifixion manque seule, car on peut voir une sorte d'ascension mal définie encore sur certains sarcophages. Et pourquoi manque-t-elle ? Ce n'est pas comme on l'a dit, parce que les chrétiens n'aimèrent pas, au quatrième siècle, représenter la douleur. La littérature dit le contraire. L'art pictural ne permet pas cette assertion, car il est très réaliste 2'^. Nous croyons qu'à cette époque les artistes ne sculptèrent pas cette scène , parce qu'elle n'était pas demandée par les acheteurs et qu'elle ne répondait pas à un besoin religieux. Les chrétiens ne voulaient encourir aucun reproche de la part des sectes ennemies. La représentation d'un Dieu crucifié, à cette époque, eût été impossible. C'est dans l'intérêt de la doctrine chrétienne qu'on ne voulut pas dessiner un Christ crucifié. La raillerie qui se montre dans les questionnaires des actes des Martyrs a fortifié en nous cette conviction. On se moque d'un dieu impuissant, crucifié, on rit de sa faiblesse. Le juge interroge, questionne sur ce fait.

Nous avons vu que le goût manquait le plus souvent aux artistes. Ils jettent les scènes sans aucun lien, l'Ancien Testa-

ment coudoie le nouveau, les Apocryphes la Nouvelle-Alliance. Cela ne leur fait rien. Aucun lien entre les scènes, pas même un développement historique ; les miracles sont placés là d'après la seule disposition de la surface. C'est bien à tort que les archéologues ont voulu voir dans ces scènes le déroulement d'une pensée unique. On peut seulement dire qu'on distingue l'idée d'opposer l'Ancien au Nouveau Testament. Quelques scènes se retrouvent partout jointes ensemble. Il y a là à l'état de germe la préfiguration, si connue du Moyen-Age. l'Ancien Testament certifiant le Nouveau, authentiquant les miracles de Jésus.

Nous avons maintenant à parler rapidement des écoles. Nous en connaissons trois, Rome, Arles et Ravenne. Rome et Arles sont à peu près semblables, et on dirait que les cartons des artistes italiens sont arrivés dans cette dernière ville, la première des Gaules. Il n'y a pas eu copie voulue, mais les corporations prenaient les modèles romains sans aucune autre intention. Dans l'antiquité , l'esprit des artistes n'était pas celui de nos jours. Cette école se distingue de Ravenne, en ce qu'elle aime peu l'ornement : elle le fait servir comme fond, elle y encadre ses représentations bibliques. Arcatures, colonnes, arbres servent à cette fin. La scène domine et ressort sur la surface unie ; à Ravenne , au contraire , l'élément décoratif l'emporte sur l'imagerie. On y sent aussi une influence hellénique, une ressemblance avec les décorations des sarcophages grecs, que nous possédons encore dans l'église de Saint-Marc à Venise, et de quelques sarcophages que l'Orient nous a transmis. Les ornements sont dessinés et pris à l'art des mosaïques : des colombes, placées sur des feuilles ornementées, posées à plat, des croix, des coupes, de petites frises avec une décoration architectonique, des pilastres forment les principaux motifs. La décoration est plus discrète, les personnages sont peu nombreux. L'influence de la peinture

se fait jour aussi sur ces sarcophages. Ce soat alors de grandes scènes qui rappellent les belles mosaïques, un style dill'érent de celui de Rome, qui laisse voir encore un souffle populaire.

On pourrait aussi se demander si l'artiste a dessiné le sarcophage tout entier, et si les albums qu'il montrait à l'acheteur contenaient toutes les scènes réunies. Nous ne le pensons pas. Nous n'avons pas retrouvé deux sarcophages complètement semblables. Il y a toujours quelques variantes. Certaines représentations, qui reviennent à la même place, indiquent le désir de symétrie, l'œil presque toujours uniforme des artistes. Nous croyons, au contraire, qu'elles étaient dessinées isolément. 11 faut dire aussi que certaines d'entre elles, et surtout celles qui étaient symétriques, Daniel dans la fosse au lion. Moïse frappant le rocher, etc., étaient prises directement à la peinture. Les artistes en créent de nouvelles, mais furentelles créées pour les sarcophages? Ce point est très délicat, car ces petites scènes pouvaient s'employer à bien des usages ; on les retrouve sur les étoffes comme sur les tombeaux; peut-être même servaient-elles d'illustrations à des livres. Ce ne sont que des hypothèses.

Nous découvrons maintenant l'harmonie de la pensée chrétienne. Aucune complication dans les idées, une entière simplicité de cœur et de croyance. Aucun symbolisme transcendant, mais celui que dicte la scène elle-même. Aucune de ces comparaisons difficiles à naître dans un pareil milieu, mais un souffle plus humain, moins vieux que celui qu'on lui prête. Il y a là une certaine poésie un peu maladive, il est vrai, mais qui par certains côtés est touchante.

Nous avons vu, d'ailleurs, que la séparation des deux mondes n'était pas aussi grande qu'on l'imaginait. La vie était commune, les relations de chaque jour forcées et nécessitées par les besoins. Il fallait vivre, répondaient tous les ouvriers, et ils

travaillaient alors aux fabriques ou anx ateliers. Les mariages

mixtes n'étaient pas rares dans cette société. L'instruction était à peu près semblable, car l'Eglise n'avait pu créer encore un enseignement spécial, complètement à elle. De tous côtés on a exagéré les distances, la séparation entre le chrétien et le païen. On a prêté au premier des idées trop hautes pour son temps. On a vu quatre ou cinq grands docteurs de l'Eglise et on a jugé la foule par eux. De là bien des erreurs, de là bien des surprises. On a cru, bien à tort, que la religion serait atteinte, si l'on pouvait prouver qu'il n'y avait pas eu un changement assez notable entre la société chrétienne et celle du paganisme. De là un grand zèle à marquer la transformation , de là un refus complet d'accepter, comme étant l'héritage de la religion détestée, les superstitions de toute sorte, la conception du saint guérisseur, du contrat entre le chrétien et la divinité inférieure. A la société païenne on a donné toutes les épithètes de corruption ; on l'a considérée comme perdue, avilie; le christianisme aurait tout sauvé. Il serait venu, et aussitôt tout aurait été transformé. L'Eglise aurait eu des remèdes pour tous les maux. Nous avons pu voir que là aussi il y avait bien des ombres et des souillures. Les vendeurs du temple remplissaient encore l'Eglise. On est allé même plus loin; on a tenté 1 impossible. L'art des catacombes aurait résumé tous les dogmes, toutes les croyances. Ce qu'avait produit un long processus religieux aurait été nettement, librement dessiné, décrit par les premiers artistes. Marie aurait trouvé son triomphe dans ces nécropoles ; la Trinité, la preuve de son dogme. Nous avons vu le contraire. Aucun dogme ne se trouve encore dans les catacombes.

Et pourquoi tous ces efforts ? Pourquoi nier l'évidence ? Pourquoi ne pas reconnaître que les chrétiens convertis de la veille ne pouvaient pas, n'étaient même pas capables de formuler, de traduire les vraies paroles de Jésus. Quoi ! après avoir prouvé que la religion chrétienne ressemble, dès ledit

de Milan, au culte païen, l'historien doit-il, par cela même qu il a fait cette preuve, songer à nier la vérité de l'Evangile? Les saintes Ecritures ne sont pas ici en cause. L'historien n'a qu'à les laisser de côté. Elles seraient la source d'une mauvaise intuition de ces époques. Il faut étudier ces siècles sans aucune préoccupation religieuse, voir les faits historiques, connaître l'esprit de la foule, pour juger si elle était capable d'accepter une doctrine aussi noble et aussi élevée. Nous reconnaîtrons alors que le christianisme n'est qu'en germe à cette époque, qu'il se fait jour ici et là, mais qu'on peut difficilement le trouver. Il est imperceptible à l'œil nu. Il n'est ni dans ces fêtes religieuses, dans ces cérémonies, ni dans la Vie Morale des populations. Il est dans un sentiment plus élevé de la charité, dans les légendes, où un accent simple et bon se montre le plus souvent, dans l'esprit de confraternité de la famille agrandie, devenue plus large dans le sens social. Germe encore peu développé, mais germe fécond, qui mûrit à mesure que l'homme progresse. Il ne sera arrêté dans son développement ni par les maux des invasions, ni par la rudesse germanique. Il trouvera même des artistes pour le traduire à leur manière et pour illustrer les Evangiles, à la fin du Moyen-Age, avec une sérénité et une tendresse d'inspiration qui ne seront jamais surpassées. Les Giotto, les Angelico de Fiesole, les peintres du quinzième siècle nous légueront des pages admirables de ce livre divin. Non, l'esprit des Evangiles, la parole de Jésus n'ont pas été oubliés, et les temps modernes en ont vécu.

Mais, à côté de cela, nous désirons savoir quelles ont été les transformations de la société de notre pays , nous voulons connaître son lent processus^ ce que nous avons été pour vérifier ce que nous sommes. De là le sacrifice de bien des idées chères, de là une étude sans entrave et sans arrièrepensée. Ce nest qu'à ce prix qu'on pourra voir nettement le

développement de la société moderne et reconnaître que bien des réformes sont encore nécessaires dans la culture des populations.

NOTES

1. J. Kuchmann , De faneribus lioinanoium. Lugd. Bat., 1672. Raoul Rochette, Troisième mémoire sur les antiquités chrétiennes des catacombes. Académie des Inscriptiojis , vol. XIII (1838), p. 529-788. Hermann , Lehrbuch der Griech. Priuat Alterthiimer. 2. Aufl. Heidelb., 1870, p. 313 ff. Pour le luxe des funérailles, cf. E- Labatut, Les funérailles chez les Romains, l'édit et les lois somptuaires , Paris, 1878. Quelques indications dans H. Baudrillart, Histoire du luxe priué et public depuis l'antiquité jusqu'à nos jours , tome II, p. 484. Rochette, Paris, 1878. Sur les étoffes d'or qui se trouvent dans les tombes italiennes, cf. Raoul Rochette, op. c, p. 641-650, 735, 736. Les anneaux laissés aux doigts, Raoul Rochette, op. c, p. 650-651. Pour les représentations figurées, cf. Baumeistcr, Denkmxler des Klassischen Alterthums , Leipsig, 1884. Bestaitung , fig. 320, 321, 324, 325, Austellen der Leichen, fig. 318. Cette représentation est très intéressante pour l'étude des tombeaux du Moyen-Age. L'artiste représente le mort comme couché sur un lit. Garrucci , Mon. del Museo Lateranense , tav. 27; Museo Gregor ., I, tav. 99. Ernst Guhl und Wilh. Koner, Dus Leben der Griechen und Rœmer, 1882. Berlin, fig. 329, 330. Darembert et Saglio, Dictionnaire des antiquités grecques et romaines , flachette , Paris, 1875, fig. 846.

Pour la monnaie placée dans la bouche, cf. Marquardt, op. c, p. 339. Jahrh. des Vereins von Alterthums fre un den in Rheinlande , V, S. 377; VI, 83; VII, 83; XVII, p. III.

2. Codex theod., IX, 17, 5, le texte grec, dans Hermès, VIII, S. 167 fï".

3. Ce n'est que dans la période des Antonins que le sarcojDhagc triompha. On en trouve des exemples au i" siècle, mais ils sont assez rares. Raoul Rochette, op. c, en a cité un grand nombre, 694-703. Millin., Monum. ant. inédits, V, 1, p. 105-124. Urlichs., Die Grseber der Alten in Neuen Schweizerischen Muséum, I, p. 149-175.

4. Otto Jahn : Abhandlung Griechische Bilderchroniken , Bonn, 1773; la préface de Michaelis, op. c, p. 86. Cf. les remarques de Marquardt : Privatleben d. Rœmer, p. 108.

5. Schultze, Die Catacomben , a relevé une insci'iption , p. 116 :

HVIC MON VMEjSÏO CEDET .

IIORTVS . IN . QVO . TRICLIAE VINIOLAPUTEVM AEDICULAE IN QVIBVS SIMVLACRA . CLAUDIAE • SEMNES IN . FORMAM DEORVM

6. Une classification est nécessaire. Jules Martha, Manuel d'archéologie étrusque et romaine, Quantin , Paris, a réuni ici tous les mythes, p. 231. Cf. Friedlsender, Mœurs romaines, IV, p. 466. La représentation de Prométhée, sens symbolique. Les histoires d'Alcoste et d'Admète. M. Robert, professeur d'archéologie grecque de l'Université de Berlin, a bien voulu nous envoyer une communication sur les catégories à distinguer parmi les représentations des sarcophages antiques. Il dénie un sens symbolique aux divinités de la mer et aux scènes de Bacchus , autres que celles que nous indiquons. M. Robert est chargé par le gouvernement impérial de réunir les scènes qu'on retrouve sur les sarcophages antiques. Dans la haute Italie, on a aimé représenter Hermès sortant du tombeau. Il est debout à côté du sépulcre.

7. Nous en connaissons un cas isolé. Acta Proconsularia Sancti Cypriani. Ruinart, Acta sincera , Vérone, 190 : « Inde per noctem sublatum cum cereis et scholacibus (Baronius=scholas cleri) ad areas Macrobii Candidiani procuratoris, quae sunt in via Mnppaliensi juxta piscinas , cum volo et triompho magno deductum. » Cette manifestation nous paraît bien douteuse, ou il faudrait croire la police romaine par trop indulgente. Il y a , du reste, un grand nombre d'invraisemblances dans ce récit. Voyez, on va l'exécuter. La foule s'y rend : « Multa turba eum prosecuta est, » p. 189. Les préparatifs sont assez curieux : « Et ibi se lacerna byrro exspoliavit et genu in terra flexit et in orationem se Domino prostravit. » Après cette prière : « Et cum se dalmatica oxpoliasset, et Diaconibus Iradidisset, in Hnea stetit et copit spiculatorem sustinere. Cum venisset autem spiculator jussit suis ut cidem spiculatori viginti quinque aurcos darcnt. » Ici nous avons alors une scène assez étrange : « Linteamina vero et manualia a Fratribus antc eum mittebantur» (pour avoir des reliques, des gouttes de sang), La dalmatique enlevée sera bientôt la relique la plus vénérée. Après cela. « Postea vero beatus Cyprianus manu sua oculos sibi texit. Qui cum lacinias manuales ligare sibi non potuissct, Julianus presbyter et Julianus subdiaconus ci ligaverunt. » Le pouvoir impérial ou ses mandataires, qui devaient assister au supplice, regardaient sans impatience tout cela!

8. Les Juifs enterraient plus simplement le défunt. On lui fermait les yeux, on le lavait ensuite [Actes, 9, 37); il était enveloppé dans un linceul (Mathieu : 27-59; Marc, 15-46), ou bien tous les membres étaient enveloppés par des bandelettes (Jean, 2, 44). On avait l'habitude de mettre entre les bandelettes les aromates (Jean, 19-39, 12, 1, 7). Le mort était porté ensuite sur un brancard. Le cortège suivait, parents et amis y assistaient (Luc, 7, 12, 14; Actes, 5, 6, 10). Il y avait des pleureuses; des musiciens jouaient (Marc, 5,38; Mathieu, 9, 23). Un repas suivait l'ensevelissement. \. les représentations de Lazare sur les sarcophages. Cf. l'article Todtenbestattung de De Waale dans Kraus, Real-Encyklopxdie , p. 877, fig. 503, 504. Pour l'ensevelissement des pauvres , au point de vue du cercueil, cf. p. 878, m, Cimetière de Thrason sur la Via Salaria. Les pauvres furent ensevelis dans les catacombes: pendant le iv'' siècle.

9. Pour les cérémonies funèbres chez les chrétiens, cf. Bingham, Origines sire antiquitates ecclesiasticx , Ilalae, 1729, livre XXIII, tome X. Il a réuni un grand nombre de textes, et tous ceux qui se sont occupés de l'étude des rites funéraires chez les premiers chrétiens ont dû se servir de cette riche moisson. Le tome est en partie consacré à cette étude. Cf. Kraus,/?. E. art. Todtenbestattung.

Il admet que les torches et les cierg-es proviennent de l'usage d'enterrer de nuit les morts chrétiens pendant la persécution, ce qui est faux (p. 880). Il faut distinguer aussi les exemples assez rares encore où le mort est porté à l'église. Ce n'est pas un fait général, mais au contraire exceptionnel. Schultze a un article dans ses Catacombes , mais il n'est pas assez complet. Il s'arrête à une période qui devient intéressante. Le cortège n'est pas complètement décrit. Schultze, Die Catacombeii, chap. III. Die SepuJcralriten.

Pour les étoffes précieuses dont on enveloppait les corps, cf. Eusèbe , //. E., III, 229; Tertullien, Ap., c. 4, 2 ; Rigere et pallere posL lavacrum mortuus possum. On sait (|ue le païen répond à son adversaire chrétien (Minuc. Félix., XII, 6) Resercat's un^uenta funeribus. Les habits précieux de S° Cécile, de l'impérarice Marie, épouse d'Honorius, dans de Rossi , BulL, 1863, 53. Eusèbe, De Vitn Cous., M., IV, c. 66. Augustin, Sermon, 40, in P. On pouvait les revêtir d'habits blancs , Tischendorf , p. 135, ch. XXV. Historia Josephi : « Vestem expandenteslucidam ea corpus obvolverent; » après l'avoir embaumé :« Postquam illud unguentis sublimibus imbuerunt. « S. Jérôme blâma ce luxe, Vita Pauli, c. 17 : « Cur mortuos vestros auratis o' volvitis vestibus "> Cur ambitio inter luctus laorimasque non cessât ? An cadavera divitum nisi in serico putrescere nequcunt.» Pour les parfums, cf. Tertullien , de Tdolis , c. il ; Minucius Félix, Oct., p. 38; Eusèbe, VII. c. 22, 15. Tertullien, Apol., c. 4, 2, est très intéressant : « Tura pleine non emimus. Si Arabiae queruntnr, sciant Sabaîi , pluris et carioris suas merces christiani^ scpeliendis profligari quani diis fumigandis. »

10. Pour la déposition du mort dans l'atrium, Bingham, op. c, tome X, p. 45. Les grands personnages furent ensuite portés dans l'église. L'usage de placer les pieds des morts vers la porte se continua; cf. Durandus, de Vit., I, 28 : « Lutetiœ cadaver in vestibulo aedium ad januam ipsam vulgo collocari solet. » Pour les plaintes, les pleurs, Augustin, De consolatione mort. Migne , P. L., VI, p. 1159; Tertullien, De patient., c. 7. On admettait môme les pleureuses à l'enterrement; Chrysost., Hom.. 32, in Matth., Concile de Tolède, II, c. 22, « Qui ab hac vita recedunt, cum psalmis tantummodo et psallentium vocibus debent ad scpulcra deferi'i. Nam funèbre carmen ; quod vulgo defunctis cantari solet, vel in pcctoribus se aut proximos aut familias cœdere, omnino prohibemus. » Cf. Bingham, XXIII, 3-18, encore le Concile III de Tolède : « Omnibus Christianis prohibitum defunctos flere. »

11. Costume noir chez les chrétiens. — Cf. S. Jérôme, ep. 34; Augustin: sermon 2, de Consolai, mort., s'exprime ainsi : « Postremo ctiam, qua ratione vestes nigras tingimus, nisi quos vere infidèles et miseros, non tantum fletibus, sed etiam vestibus approbemus .^ Aliéna sunt ista, fratres, extranea sunt; non licent, et si licerent, non décent. » S. Cyprien , Liber de Mortal. Migne, P. L., IV, 234 : « desiderari eos debere, non plangi, ncc accipiendas esse hic atras vestes quando illi ibi indumenta alba jam sumpserint, occasionem dandam non esse gentilibus ut nos raerito ac jure reprehendant quod quos vivere apud Deura dicimus ut extinctos et perditos lugeamus et lîdem quam sermone et voce deproinim.us . cordis et pectoris testimonio reprobemus. »

12. Ze luxe des enterrements. — S. Jérôme. Migne, P. L., XXII, 177: « Ex more parantur exsequiae et nobilium ordine praeeunte, aureum feretro velamen

obtenditur. Vidcbatur mihi tune clamare de cœlo , non ag-nosco vestes, amictus iste non meus, hic ornatiis alienus est. » Cf. Augustin , De c'witate Bel.

13. Pour les psaumes. — Nombreux passages. Cf. Bingham, tome X, page 61. Enterrement de Fabiola. S. Jérôme, P. L., XXII, 466, « Totius urbis popnlus ad exsequias congregabat, sonabant psalmi et aurata terta templorum in sublime quatiebat Alléluia. » Etre enseveli sans chant, cf. Victor Uticensis, De persecut. VandoL, lib. i : a Quis sustineat atque possit sinelacrymis recordari , dum praeciperet, mortuorum corpora defunctorum sine solemnitate hymnorum , cum silentio ad sepulturam pcrdiici .' »

14. Pour les cierges, lampes, etc., Jérôme, 27, ad Eustoch , l'enterrement de S° Paula : « Translata sit Episcoporum manibus et ferctro ccrvicem subjicientibus cum alii Pontifices lampadas cereos que prœferrent. » Nous avons vu plus haut celui de S. Cyprien. S. Chrysostome, Ilom. 4 in Ilebr. Cf. celui de S" Macrina, Grég. de Nysse, Vit. Macr. Cf. Mai. Spicil., III, 689. « Victricia signa palmas gerentes , flammantibus cereis... » en parlant de celui de S. Pierre d'Alexandrie.

15. Pour les sépulcres magnifiques, cf. Jérôme, Comment, in Matth., XXIII : « Sepulcra exterius lita calce, marmoribus ornata, auro coloribu'^que distincta. Cf. Ambroise, De hono moriis , c. 10 : « Frustra struunt homines pretiosa sepulcra, quasi ea animae, nec solius corporis reccptacula essent. »

16. Schultze, op. c, fait remarquer aussi qu'on ne peut pas déduire du passage de Tertullien une présence constante du prêtre à la cérémonie funèbre. Tertullien , De anima, c. 57, en parlant d'une femme morte: « dilata adhuc sepultura, intérim oratione presbyteri componeretur, ad primum halitum orationis, manus ab lateribus dimotas in habitum supplicem conformasse rursumque mutuo data pace et osculo pacis situi eas rcddidisse. » Nous n'avons pas trouvé sa présence dans d'autres documents. Il est probable que cela ne devait être le cas que pour des hauts personnages. Nous le trouvons ainsi aux enterrements des dignitaires de l'empire, des matrones romaines, des évêques, etc., axi iv^ siècle.

17. Pour les défunts portés à l'église. — Ce fut le cas de S" Paula, de S. Ambroise, de Macrina, de Constantin le Grand, Evodius, Ep., I, 258. Migne, P. L. 3, , p. 694: « Pcr tridiium hymnis Dominum coUaudavimus super sepulcrum ipsius et redemptionis sacramentatertio die obtulimus. » Pourle développement des rites funéraires, cf. quelques textes donnés par Martigny, D. A. C. art. Deuil, et Albert Marignan, Culle des Saints au \i° siècle, chap. III, La mort du Saint.

18. Cf. C. Sagittarius. De natalitiis Martyruni in prim. ecclesia. Jena., 1678, édité par J.-A. Schmidt, 1696. F. Nicolai, De luctu Christianorum sU'e de Ritibus ad sepulturam pertinentibus, Lugd. Bat., 1739. Cf. Tertullien, De Corona, c. 3, qui parle de oblationcs pro defunctis. Cf. les textes cités par De Waale. Kraus, R. E., p. 883. Tertullien, De exh. Cast. : « Pro uxoris receptae apud Dominum spiritu postulas, pro ca oblationes annuas reddis.» Dans le commentaire de Job attribué à Origènes , il est dit : « Convocantur in anniversariis diebus mcmoriae vel parentum defunctorum vel amicorum scu quorumcunque qui in fide discessissent,

saccrdotcs simul et laici. » Les pauvres étaient soulagés. Augustin, De cura pro mort, gerenda , c. 22 : « Pro eis sive altaris, sivc orationum , sive elemosynarum siicrificiis solemniter supplicamus. » L'Eglise eut soin d'être sévère. Concil. IV (le Carthagc(?), canon 95 : « Qui oblationes defunctorura aut ncgant ecclesiis aut difficulter reddunt, tanquam egcntium necatores excomniuniccntur. «

19. Cf. Srhult/,0, Die Catacomhen , p. 51, Prudence, Caih., X, 169 :

Nos teela foi'ehinius ossa

V'iolis et fronde frequenti

Tituliimque et frigida saxa Liqnido spargeinus odore.

Jérôme, lettre 26, ii : « Céleri mariti super tumulos conjugum spargunt violas, rosas, lilia floresque purpureos et dolorera pectoris his ofiiciis consolantur. » Cet usage remonte au milieu du ii'' siècle. Cf. Minuc. Félix, Octauiiis , 43: « Cum capiamus et rosam et lilium et quidquid. alium in floribus blandi coloris et odoris est; his enim et sparsis utimur mollibus et solutis et sertis colla complcctimur... w Ambroise, De ob. Valent., ch. 50.

20. Possid. Vit. August., c. 13. Eusèbe, Vit. Consi. M., IV, c. 71. Concile de Carlhage, III, 397, c. 6 ; « Placuit, ut corporibus defunctorum eucharistia non detur, » On donne pour raison : « dictum est enim a Domino: accipite et édite, cadavera autem nec accipere possunt ncc ederc. » Mais on voit que c'était inutile. Concile d'Autun, 573, c. 12: « Non licet morluis nec eucharistiam nec osculum tradi. » Cf. Hefele, Concilien geschichle , III, 545. L'Eucharistie était placée dans la bouche ou sur la poitrine. Cf. Kraus , R. E., p. 885.

21. Pour l'Afrique, Faust, l'adversaire de S. Augustin, lui dit [Contr. Faust., X, 4) : « Sacrificia eorum (gentilium) vertistis in agapas , idola in martyres, quos votis similibus colitis ; defunctorum umbras vino placatis et dapibus.»

Augustin, de moribus eccl. Math., I, 35 : « Novi multos esse qui luxuriosis-

sime super mortuos bibant, et epulas cadaveribus exhibentes, super sepultos se ipsos sepeliant et voracitates ebrietatesque suas députent religioni. » Concil. de Carth., III, an. 397, c. 30. Pour l'Italie, Augustin, Confess., VI, 2. S. Ambroise les avait défendus à Milan. Pour Noie, Paulin de Noie , ep. 33. Nat. S. Felicis, IX, « Divendant vina taberius. Sancta precum domus est Ecclesia. » Ambroise, De Elia et jejunio , c. 17. Nous retrouverons dans Grégoire de Tours (Fête du Saint) la mention de ces repas. On plaça la fête de la Cathedra Sancti Pétri le dernier jour des Parentalia. Dics S. Pétri Epularum. Concile de Tours, 567. Mansi, IX, 790 : « Qui in feslivitate S. Pétri apostoli cibos mortuis offerunt et post missas redcuntes ad domos proprias ad gentilium rcvertuntur errores et post Corpus Domini sacratas daemoni escas accipiunt. »

22. Cf. On ne devait pas pleurer. Augustin, Confess., IX, c. 12. S. Cyprien , Lib. de Mortal. Migne , IV, 234. S. Zeum. Migne, XL, 305. S. Jérôme, ep. 117. (Migne, XX, II, 794) dit à Julianus : « Laudent te alii... quod Iseto vultu mortes tuleris filiarum, quod in quadragesimo die dormitionis earum lugubrcm vestem mutavei'is et dedicatio ossium martyris candida tibi vestimenta reddiderit, ut non sentircs dolorem orbitatis tuae , quem civitas universa sentiret, sed ad

triumphum marlyris cxultavcs, quod sanctissimam conjugem suam non quasi mortuam, scd quasi proficisccntcm dcduxcris. »

23. S. Au"-u-;tin, Quivst. in lleptateuch. Migne, XXXIV, r>96 : « Xe-.cio utrum invcniatur aliciii Sanctoruni in Scripturis celebratum esse luctuui novcm dies, quod apud Latinos Noveadlal appellant. Undcmihividentur abhac consuctudinc prohibendi si qui Christianorum istum in morluis suis numerum sci'vant, qui magis est in gcntilium consuctudinc. » 11 y a 7 jours de deuil prescrit par les S*^^ Ecritures : « Scptimus vero dies auctoritatem in Scripturis habct : unde alio loco scriptum est, Lnctus mortiù scptem dleriim, fatui autcmomnes dies vitœ cjus [Ecoles., XXII, 15). Scptenarius autenn numcrus propter sabbati sacrajnentum prœcipue quietis indicium est; unde merito mortuis tanquam requiescentibu'? exbibetur. »

24. Pour la tombe pourvue des objets nécessaires, cf. Raoul Rochelte , Z//" méuioire sur les antiquités chrétiennes. Mémoires de l'Académie des Inscriptions, XIII. Rossi , Roma soter., III, 575. Cette démonstration a été le point capital du travail du célèbre archéologue Raoul Rochette; à côté de nombreuses théories aujourd'hui abandonnées, celle-là est restée inattaquable. — Cf. pour les jouets d'enfants, Martigny, Dict. A. C, articles Jouets d'enfants', cf. Boldetti , R. S., p. 49G. Schultze, Die Catacomben , a donné, fig. 51, une poupée, un petit bracelet à clochettes, fig. 49; une épingle à cheveux, fig. 50. On a trouvé un grand nombre de lampes funéraires dans les catacombes. On peut afïirmer qu'elles n'avaient aucun sens symbolique; elles servaient au contraire aux fossores , elles éclairaient les tombeaux , elles indiquaient les places les plus vénérées ; elles brûlaient aussi dans les galeries pendant les anniversaires et étaient souvent placées dans la tombe comme un vieux reste , une tradition fort ancienne. Cf. aussi Schultze, op. c, 208. Raoul Rochette, op. c, 566. Même coutume chez les païens. Les lampes brûlaient aux tombeaux. Gruter, Inscripptions, p. 1148, 17, cité par Schultze, 211.

25. Les amulettes ne manquent pas dans les catacombes, pour les préserver du mauvais œil. Pour l'antiquité, cf. Dictionn. des Antiq. romaines de Saglio et Darembert, art. de ha. "BùinX, Amulettes ; cf. Otto Jahn, Uber die Aberglauben des Bocsen Blickes. Pour les amulettes chrétiennes, cf. Kraus, R. E., fig. 31, 32, 33, les inscriptions dans Schultze, op. c, p. 220, 222, 223. Ce sont les habitudes données par une longue tradition avec lesquelles on ne pouvait rompre. Nous sommes étroitement attachés au passé. Pour les reliques aux morts, cf. un tombeau dans le Cimetière Ostrianum. Armellini, Scoperta, 44; cf. De Rossi, Bullet., 1862, p. 31. S. Jérôme, in Isaise, 55. De Rossi, R. S., III, p. 376. Les inscriptions funéraires ne manquent pas d'anathématiser le destructeur du tombeau. Gori, Inscript, étr., III, S. 105 : « Si quis hune sepulcrum violaverit partem habeat cum Juda traditorem. » Bosio, R. S., p. 436 : « Maie pereat insepultus jaceat non resurgat cum Juda partem habeat si quis sepulcrumhuncviolaveril. » On indique aussi le prix de l'amende. Ce formulaire va bientôt passer aux chartes de donation. Cf. Schultze, Die Catacomben , p. 15 : « Si quis super hune corpus alium corpus ponere voluerit inferret ecclesise argenti P. X. » Kraus, R. E., art. Grab : (I Dabit fisco auri pondo duo sine mora. » Boissieu, Inscriptions de Lyon, p. 599 : « Quia hic hossa removit anathema sit. » Le Blant . Inscriptions chrétiennes de la Gaule , 678 B.

26. Cf. S. Jérôme, Epist., I, ad Innoc. : « Clerici , quibus id ofiîcium erat, criientum linteo cadavei* obvolvunt et fossam humum lapidibus construentes ex more tumnlum parant. » Ce sont les fossores dont il est quc-tion. Il ne faut pas assimiler les Iccticarii et les decani njentionnés dans les Justin. Noi>e/l., XLIII, à Constantinople , avec les fossores. Cf. Schultze , op. c, p. 54.

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