L'ICONOGRAPHIE DES CATACOMBES
Après avoir étudié le degré de culture du faible noyau qui constituait la primitive Église et les préoccupations , les désirs de la foule qui pénètre au iv^ siècle dans son sein , et qui la transforme, il est temps de résumer nos recherches et de voir quelles sont les idées de ce petit monde sur l'art qui a été créé pour lui. L'élément païen ne domine pas en Occident dans les églises avant la paix de Milan , la population indigène n'étant pas encore conquise. La langue latine n'était pas devenue celle de l'Eglise. Nous avons vu enfin que la noblesse se tint complètement en dehors de cette nouvelle religion et qu'elle afficha le plus souverain mépris pour ses pauvres adeptes. Ce furent les Juifs, et en général les Orientaux, qui eurent la majorité aux premiers siècles. C'est aussi pour cette raison qu'on ne peut espérer l'universalité d'une même pensée religieuse. Les conceptions ne furent point partout les mêmes, et là où le nombre des païens convertis se trouva plus grand, les usages chrétiens changèrent. Ces premiers chrétiens eurent au début, et continuèrent d'avoir longtemps les mêmes conceptions que les Juifs. De là un culte très simple, des fêtes peu nombreuses et empruntées au calendrier religieux des fils d'Israël; de là l'horreur des statues et des idoles. Pendant cette première période, il n'y eut pas d'Eglise
au vrai sens du mot*. Aucun dogme ne fut même représenté par l'art. Ni Dieu, ni la Trinité, ni la résurrection du Sauveur, ni l'ascension, ni la crucifixion ne sont figurées par l'Iconographie des temps primitifs. C'est que l'artiste avait aussi à lutter contre les subtilités d'une théologie qui retouchait sans cesse ses conceptions de son Dieu , et qu'il restait hésitant devant les menaces d'une ferveur exigeante ou tatillonne, faite pour paralyser son inspiration. Si donc nous voulons étudier les représentations de l'art primitif des chrétiens, nous devons dire adieu au grand ciel, à la nature souriante, pour pénétrer, loin du bruit et de la vie, hors de Rome et sur les grandes voies que la ville éternelle projette au dehors, dans les nécropoles où se retrouve la forme la plus libre de cet art encore timide, voué à la vénération exclusive des morts. Nous reviendrons ensuite à la lumière, au moment de la reconnaissance de l'Eglise comme religion d'Etat. Nous pourrons alors constater les grands changements qui s'opèrent dans l'iconographie. L'art chrétien a son origine dans les catacombes. Le monde antique considérait la tombe comme la demeure éternelle du défunt et prodiguait tous les soins pour la mettre à l'abri des injures du temps et de la cupidité des hommes. Les lois , en effet , n'ont pas de châtiments trop cruels pour les violateurs de tombeaux, les inscriptions, d'épithètes ni de malédictions trop terribles. Les légendes nous ont conservé la punition que les païens croyaient infliger aux martyrs en dispersant leur corps ou en rendant par le feu l'ensevelissement impossible. Nous avons vu aussi l'intervention divine , les miracles arrivant toujours au moment favorable pour permettre aux fidèles de rassembler ces restes épars. Ne recevoir aucune sépulture était pour le païen le plus terrible châtiment. L'esprit du mort errait alors à travers l'espace jusqu'à ce qu'il eût reçu une sépulture. Toutes les religions ont partagé cette idée et fait de grands efforts pour assurer à chacun son tombeau. On peut
même dire que le culte des morts était alors la préoccupation des vivants. Choisir son tombeau, le faire élever soi-même, ou, si l'on était peu fortuné, entrer dans une corporation pour pouvoir, avec une faible cotisation, se procurer un lieu de repos, telle était la plus constante aspiration des anciens.
Aucun peuple ne s'était dégagé de ces idées sur la mort, et il n'est pas étonnant de voir le christianisme accepter la même conception. Il n'y eut aucun saut brusque, il ne fit que s'assimiler ce qu'il pouvait prendre aux religions depuis longtemps puissantes. L'homme devenu chrétien ne devait subir aucune transformation spontanée, miraculeuse. Juif de naissance, il conserva les idées du peuple élu en les modifiant sur quelques points ; païen d'origine, il continua de penser comme ses contemporains, tout en s'abstenant de certaines pratiques religieuses. L'esprit primitif chrétien, qui n'était tout d'abord que la continuation du développement religieux du peuple juif, accepta les croyances de celui-ci, ainsi que son mode de sépulture, qui avait été de tout temps l'inhumation.
A côté de cet usage imposé par le recrutement même des chrétiens, il y avait aussi l'influence de l'interprétation que les fidèles se donnaient de la parole de Jésus, disant que, dans un temps très prochain, tous ressusciteraient; caries idées de ce monde étaient trop peu élevées pour concevoir une âme sans corps. Ils croyaient à une individualité bien distincte'-.
La résurrection dépendait donc de la conservation du corps. Le défunt enseveli attendait le jugement dernier. C'était un simple sommeil. Il en résulta que la mort fut envisagée, dans les premiers siècles, plus gaiement. Aucun pleur, aucune tristesse sur les visages. On partait de cette terre , lieu d'exil , pour attendre le grand jour, le réveil des âmes. C'était un sommeil, in somno pacis ^ in pace domini ossa tua hene quiescant, écrivent les nouveaux chrétiens sur leurs incriptions. On est plein d'espoir pour le grand jour où
l'on doit ressusciter en Christ, resurrecturiis in Christo. Ce sont les familles, les enfants qui élèvent les tombeaux; c'est par amour, par charité, par reconnaissance qu'on les bâtit. De là aussi les soins apportés à la sépulture, les privations que l'Eglise s'imposait pour enterrer les morts. Elle ne reculait devant aucun sacrifice.
Les Juifs établis dans les villes romaines ne pouvaient par leur exclusivisme religieux se mêler aux autres religions. Il leur fallut des nécropoles particulières , dans toutes les cités de l'empire où ils formaient une colonie assez importante , complètement séparée de celles des indigènes. Nous en connaissons quelques-unes et nous savons qu'à Rome le peuple élu en possédait^.
Le chrétien hérita de cet esprit sectaire et accentua même dans les premiers siècles son dédain pour la religion païenne. Il dut recourir aux procédés de ses frères et choisir des lieux particuliers pour ses morts.
Il n'a pas cherché des lieux ignorés. Il a établi ses nécropoles à côté de celles des Juifs, voisines des tombeaux païens, sur les voies mêmes les plus fréquentées. Nous croyons qu'on a exagéré l'ancienneté des cimetières et qu'il n'en est pas un seul, qui remonte au delà de la fin du ii^ siècle. Nous sommes d'accord jusqu'ici avec les faits historiques : l'incertitude , les témérités de doctrines commencent au delà de ce terme. Les inscriptions datées n'appartiennent qu'au m® siècle. On ne pourrait, du reste, expliquer l'apparition spontanée de ces nécropoles ; il fallait constituer un petit noyau chrétien comme à Rome , se trouver en assez grand nombre pour avoir l'argent nécessaire et, en constituant une société assez riche, pour rendre possible l'achat d'un terrain. Les frais étaient sans nul doute considérables. Il fallait embrigader des maçons, d'autres ouvriers, organiser une surveillance des travaux, construire les tombeaux qui devaient servir de sépul-
turc. Ce serait une erreur de croire qu'on put songer sérieusement à tout cela dès la fin du i®^ siècle, le nombre des fidèles étant trop restreint à cette date, trente-cinq mille seulement, à Rome, à la fin du iv®, et, dans le nombre, bien plus de nécessiteux à soulager que de patrons et de riches. Ajoutez aussi que, d'après des témoignages certains, les chrétiens au II® siècle étaient très pauvres , qu'ils se recrutaient parmi les classes inférieures de la société, et que la noblesse romaine n'avait que dédain pour ces mendiants et ces gueux. Au III® siècle seulement nous voyons l'Eglise en réels progrès.
Ces cimetières souterrains datent donc de la fin du II® siècle ; nous ne possédons aucun indice assez sûr pour autoriser une date plus précise. L'hypogée de Domitilla, par son caractère et par son ornementation même , est incertain. Le nom du cimetière n'est pas historique ; il ne peut nous être d'aucun secours.
Quand ils se trouvèrent en mesure de posséder des nécropoles particulières, les chrétiens n'eurent rien à créer, ils trouvèrent déjà des nécropoles païennes et juives depuis longtemps établies. Ils acceptèrent ce mode de sépulture imposé par le plan même de la ville, par les exigences de la salubrité publique, par les ordonnances de police. Il n'y eut ni copie simple ni changement radical. Les mêmes besoins, le même terrain, la même classe devaient faire naître des tombes à peu près semblables. Les chrétiens ne copièrent pas la série de chambres que les nécropoles juives nous donnent , mais ils se rapprochèrent beaucoup plus de la conception antique par les galeries, par le tombeau et par le plan général.
Ce serait aussi une erreur de croire que dans la nouvelle Eglise l'égalité régna entre les difFérents membres. Tertullien nous montre le contraire ainsi que les catacombes. Nous sommes déjà loin delà congrégation primitive de S, Pierre et de S. Paul. La confrérie religieuse, c'est-à-dire l'Eglise,
admettait tous les degrés. Elle avait ses pauvres qu'elle devait enterrer, elle donnait aussi une place marquée aux riches, des chambres funéraires à ceux qui avaient l'argent nécessaire pour les payer. Elle admettait les esclaves qui d'ailleurs étaient bien considérés comme tels ^.
L'Eglise tout à fait primitive, celle du Christ et des apôtres, ne pouvait exister en Occident. Elle n'aurait pas été comprise. L'histoire des mœurs de l'Eglise d'Afrique serait à ce point de vue fort intéressante, et jetterait, nous en sommes persuadés, de nouveaux jours sur toutes ces questions. On y verrait des chrétiens adoptant les pratiques païennes, se rendant au cirque, assistant à des sacrifices sans y participer, aimant la parure et les joies que procure le monde. On verrait aussi les fidèles obligés, pour vivre, d'être en contact sans cesse avec les païens, travaillant dans les ateliers, dans les fabriques, sculptant même des idoles; et pas seulement les gens des classes inférieures, mais les membres du clergé euxmêmes. Instructif serait donc le récit de la vie des chrétiens d'Afrique ^.
Quand l'Eglise put posséder des cimetières, elle organisa un personnel pour construire les tombeaux et travailler dans les catacombes ; elle mit à la tête de cette administration un laïque. Elle eut une caisse particulière pour ceux qui ne pouvaient être enterrés à leurs frais. Ces soins, les ordres à donner pour la direction des affaires devaient regarder le préposé. Nous devons dire aussi qu'elle n'eut pas besoin , à ce moment, de se cacher sous le manteau des lois qui régissaient les associations funéraires, mais que la police connaissait le lieu des sépultures chrétiennes. A Rome, c'est au commencement du iii^ siècle qu'on voit la nouvelle secte en possession du cimetière dit S. Calliste. Les fresques de ce cimetière remontent en général à la première moitié du m® siècle^.
Les membres de l'Eglise, qui, étant plus riches, pouvaient se payer une chambre funéraire dans les catacombes, s'adressèrent aux artistes chrétiens qui vivaient avec eux. A la vérité, ce ne sont pas des artistes, au sens propre du mot, qui ont travaillé dans les nécropoles, ce sont plutôt des ouvriers. Leurs productions ne dépassent pas une certaine moyenne. Il n'y a là rien qui puisse être comparé aux œuvres de l'antiquité , et après examen et étude, on voit combien on a exagéré l'importance de cet art. Quelques exemples rares, à la vérité, nous montrent une main habile, un faire encore savant, une conception grandiose ; quelques statues nous indiquent qu'on garde encore les règles des maîtres anciens, mais à côté de cela combien d'oeuvres médiocres! La perspective fait défaut, le dessin est souvent lâche, fuyant, se bornant à un contour vague et indécis. Les figures sont quelquefois trop petites, les proportions du corps peuvent manquer. Il n'y a pas progrès , il y a au contraire décadence. Quand on est en présence de ces peintures, on peut se rendre compte du tracé sommaire de ces représentations et grande, nous pouvons le dire, a été notre déception en voyant ces fresques que les illustrations nous avaient embellies.
Cet art des catacombes n'est donc intéressant que parce qu'il nous permet d'analyser les pensées des premiers chrétiens. Son étude au point de vue artistique n'est pas féconde pour l'esprit. Anonyme, il n'est que le pâle reflet de l'art païen et ne peut nous renseigner sur les facultés personnelles d'un grand maître. On n'y découvre ni tâtonnements, ni effort vers le mieux, ni grandeur, mais au contraire on y observe à chaque pas des traces de décadence. Il fatigue par des scènes toujours répétées, par la pauvreté de sa mimique. On remarque encore, en l'étudiant, qu'il n'est pas libre, qu'il est lié par l'ordonnance des scènes, par le groupement, aux conceptions antiques, que l'influence de l'éducation continuait à peser sur
son esprit. Pas d'essor, pas de coups d'aile. Aucune grande pensée vive, forte, ne se dégage de tout cela. Il entre dans la vie par les ateliers, les officines des peintres païens. Fidèles, clergé même travaillaient alors, pour avoir du pain, dans les ateliers des artistes. Aucun désir qui se montre d'innover, de créer un cycle plus grand. On se contente de quelques scènes religieuses, des éléments décoratifs païens, des représentations de la vie de famille.
La raison en est que l'art des catacombes naquit dans les nécropoles, qu'il y vécut ignoré, quasi obscur. Au grand jour, il n'aurait pas été permis ; les chrétiens auraient craint le blâme des païens , mais il fut toléré là parce qu'il était peu en vue, qu'il n'était que le produit d'une habitude invétérée. Quelques familles et non le plus grand nombre pouvaient, du reste, faire exécuter des figures sur des tombeaux. Donc rien de complexe, pas d'énigmes proposées h la sagacité des générations suivantes, mais un art simple de pensée et de contenu, sans prétention esthétique, sans symboles exagérés, un art tout de surface et de première intelligence, parlant aux yeux plutôt qu'à l'esprit '^.
Nous avons cherché partout ces préoccupations dogmatiques, ces sens si voilés et si complexes que les archéologues catholiques veulent y découvrir, et nous n'avons rien trouvé. En attribuant un sens aussi mystérieux aux représentations chrétiennes des nécropoles , on ne s'est pas du reste demandé s'il convenait à ces époques primitives, on n'a pas étudié le niveau intellectuel du petit monde décrit par Origènes et par Minucius Félix, de cette Eglise chrétienne, « de vili plebecula congregata, » comme dit S. Jérôme. Non. On a fait, au contraire, abstraction de toutes ces données historiques, on n'en a pas parlé , on a étudié les Pères de l'Eglise qui , dans leurs sermons peu écoutés de la foule, ont mentionné dans des mouvements oratoires ces miracles en leur assi-
gnant un sens symbolique. L'Occident était alors fort avare de ces sermons; à Rome même, pendant les premiers siècles, on n'en faisait pas ; ceux des Pères de l'Orient sont des créations littéraires, portant la marque des écoles antiques et sensiblement supérieures au niveau des intelligences chrétiennes : on leur a demandé la clef de productions bien plus frustes et animées d'un tout autre esprit, on a essayé d'une contamination impossible entre un art élémentaire et une littérature factice.
On peut dire aussi que le clergé de l'Eglise primitive n'a eu aucune influence sur les peintures que Fon trouve dans les catacombes. La hiérarchie était encore trop faible, l'initiative laissée aux simples fidèles trop étendue ; elle devait paralyser une telle influence, d'ailleurs inconnue à l'antiquité. Les artistes continuaient les mêmes procédés qu'auparavant, la même méthode. Leur atelier avait créé quelques scènes et ils demandaient aux familles, assez riches pour orner leurs tombeaux, ce qu'elles désiraient. Ils visitaient les lieux, prenaient les mesures, disposaient les motifs de décoration et, le croquis fait, ils laissaient aux ouvriers le soin de les finir. L'art primitif est libre, sans aucune entrave religieuse, sans aucune préoccupation dogmatique. Son caractère simplement décoratif l'exigeait. Regardez en effet ces plafonds, aux arabesques qui sur le dessin de nos livres paraissent plus fines et plus charmantes qu'elles ne le sont en réalité , ces scènes bibliques qui ont pour cadre des animaux fantastiques , des génies antiques, de petits oiseaux voltigeant sur des guirlandes de fleurs , et dites si vous y découvrez une intention de philosophie religieuse.
La scène biblique ne peut être prise isolément, elle fait partie de l'ensemble, sans cela on mutilerait la pensée de l'artiste. Isolée, en effet, elle pourrait avoir une autre portée religieuse, différente à coup sûr de celle que l'artiste a voulu lui donner
en la mêlant à ces petits bustes païens, à ces têtes suspendues aux branches, à ces jolis oiseaux sur des fleurs. C'est ici tout l'art antique, la continuation de l'art pompéien, mais sensiblement dégénéré, et ce n'est pas ainsi que nous raconteront les faits bibliques les peintres des âges postérieurs.
Il ne faudrait pas se représenter ces nécropoles comme inconnues au gouvernement impérial et pouvant servir au culte des fidèles en cas de persécution. Ce serait une étrange idée de supposer que la police romaine n'ait pas désiré connaître ces églises qui, dans des moments de trouble et d'exaltation, pouvaient nuire à sa sécurité. Quoi ! une ville de quinze cent mille âmes , où affluaient toutes les nations , où l'on trouvait des habitants venus de toutes les provinces de l'empire, depuis les plus honnêtes jusqu'aux pires, et ils étaient nombreux à cette époque, une telle ville n'aurait pas eu une police assez bien renseignée pour lui apprendre qu'à quelques milles , sur les voies les plus connues , il existait des nécropoles qui servaient de lieux de repos à l'Eglise chrétienne! Non, nous croyons qu'elles furent tolérées et qu'en cas de persécution, il aurait été imprudent de se renfermer dans ces couloirs, voisins d'autres nécropoles étrangères, dans ces chambres fort étroites, pouvant à peine contenir une trentaine de personnes et peu propices aux cérémonies d'un culte ^. Ajoutez à cela l'air insalubre qu'on y respirait, les miasmes dangereux qui s'y accumulaient. On chercha par tous les moyens à combattre les odeurs putrides. Le stuc poreux, les briques qui bouchaient le tombeau, les soins mal donnés aux cadavres du peuple , simplement enveloppés dans des linges ou quelquefois placés h nu, entourés de chaux, reposant sur un lit de laurier formant coussin , tout cela rendait bien difficile l'accès à toute heure des catacombes. On employait en guise d'antiseptiques les vases remplis d'essences aromatiques, posés sur des colonnes près des tombeaux, dç
petits flacons pleins de parfums qu'on mettait à côté des locali^ pour rendre plus tolérable le séjour, même temporaire, dans ces étroits couloirs.
M. Schultze, qui avait étudié avant nous ces nécropoles, fut frappé du peu d'importance de leurs peintures au point de vue didactique. Certes, non, ce n'est pas là qu'allait s instruire le peuple. Qu'il nous soit permis d'ajouter encore que ces catacombes étaient fort obscures et que c'était avec peine qu'on pouvait apercevoir les images représentées. Il faut des lumières, et encore est-il nécessaire de les approcher de très près , pour discerner les sujets peints sur les murs. S. Jérôme, qui les visita au iv® siècle, nous rapporte dans ses commentaires sur Ezéchiel, c. 9, l'impression que firent sur son esprit ces nécropoles. « Lorsque, jeune encore, je me trouvais à Rome pour m'y instruire, j'avais l'habitude de visiter, le dimanche, avec quelques amis de mon âge, les tombeaux des apôtres et des martyrs, et souvent je descendais dans les cryptes. Ces excavations sont creusées dans le sol à une profondeur considérable, les sépultures se trouvent à droite et à gauche, dans les murs. L'obscurité est si épaisse qu'on croirait presque à la réalisation de la parole du prophète : « Les vivants descendent dans l'enfer. » Quelques rayons de lumière tombent de l'orifice supérieur et adoucissent un peu l'horreur des ténèbres ; on s'imaginerait que c'est plutôt une simple ouverture qu'une fenêtre, qui livre passage au jour. On n'y peut d'ailleurs avancer qu'à petits pas. Une nuit profonde règne de toutes parts et fait songer au vers de Virgile, u^n., II, 755 :
Horror ubique animos, simul ipsa silentia terrent. »
Quand on visite et qu'on étudie les nécropoles chrétiennes, on vérifie la justesse des réflexions de S. Jérôme. Il faut dire aussi que les chrétiens , avant la paix de Milan et le culte
des saints, devaient entrer avec peine dans ces lieux souterrains. L'homme antique a toujours aimé ardemment la lumière. Le paysan même, de nos jours, craint de pénétrer dans un caveau où dort enseveli un membre de sa famille défunt. Aussi est-on étonné qu'on ait attribué une part aussi grande aux peintures des catacombes. Ces chambres obscures ne servaient pas de lieux de réunion aux fidèles et ne pouvaient être, comme l'église accessible à chaque heure du jour, par leurs représentations figurées, le catéchisme des simples. Les familles des défunts, leurs amis y affluaient le jour de la fête des funérailles , et les autres membres y venaient célébrer les agapes et accomplir quelques rites pour les âmes des morts. La police impériale connaissait, comme nous l'avons dit, ces réunions et quelquefois, dans les historiens contemporains, nous voyons qu'elle menaçait de sévir contre elles, d'en interdire le retour. Ce ne fut que plus tard, la dévotion s'emparant de ces lieux, donnant une célébrité à ces arcosolia, à ces lociill où dormaient ensevelis des morts inconnus, qu'on imagina bien souvent d'y vénérer des martyrs; ce ne fut qu'après la paix de l'Eglise que les catacombes prirent une grande importance et qu'on apporta dans ces lieux quelques modifications, en élargissant les chambres et en les ornant d'autres représentations, qui peuvent nous permettre de juger l'esprit de l'Eglise catholique.
Il ne faudrait pas aussi s'attendre à y trouver un art soigné et un dessin savant. La religion chrétienne n'eut aucune influence sur l'art; elle n'aima même pas les artistes et les considéra comme suspects. Il faut dire aussi que les artistes de quelque valeur, qui vivaient au m® siècle , les grands peintres décoratifs de cette époque, avaient alors leur clientèle toute païenne et que, possédant sans nul doute une fortune assez considérable, ils ne se sentaient pas attirés vers la doctrine du Christ et ne voulaient pas compromettre leur
situation , leur famille par racceptation d'une religion aussi dangereuse.
L'art des catacombes n'est donc pas un produit original du christianisme, mais bien la continuation avouée de ce qui s'était fait auparavant. 11 fut pris au dépourvu et ce n'est que peu à peu que nous voyons qu'il chercha à enlever aux caissons des plafonds des chambres les sujets antiques, pour mettre h leur place les représentations bibliques. Nous ne devons pas nous en étonner, car nous restons, de la sorte, dans l'ordre des faits historiques précédemment décrits. Rompre , en effet , avec le passé , créer simplement un art nouveau, n'accepter aucun élément étranger était impossible. Il aurait fallu pour cela une transformation complète du cerveau, et nous avons pu voir qu'il ne s'opéra aucun miracle. L'homme resta le même. Ce que l'on peut dire, c'est qu'il y eut lutte dès le milieu du m® siècle entre les deux tendances. Les sujets bibliques, qui étaient perdus tout d'abord dans le cadre, arrivent à la lumière; les représentations décoratives empruntées à l'antiquité prennent à leur tour une position plus humble, plus secondaire, jusqu'à ce qu'elles-mêmes acceptent l'eiTacement qui appartenait jadis aux sujets bibliques. Elles ne forment plus qu'un cadre pour ceux-ci, qui entrent en possession des principales parties de l'espace à orner et se mettent en évidence.
L'art des catacombes doit être séparé en deux parties : les représentations primitives, qui ne sont pas antérieures h l'édit de Milan, et celles qui appartiennent au iv® siècle, ces dernières les plus nombreuses.
Les premières sont moins importantes au point de vue de l'iconographie. On y observe un art purement décoratif, le même esprit païen qui se montre à nous , qui égayé ces chambres, qui orne ces arcosolia.
Depuis deux longs siècles, en effet, avant la naissance des
catacombes chrétiennes , l'art décoratif avait été très développé. Les maisons des familles aisées recevaient ces ornementations pompéiennes dont tout le monde connaît les principales productions. Elles servaient à décorer les appartements, les atrla^ les triclinïa ^ les tombeaux, etc. Les sujets, pris aux différents cycles mythologiques, avaient perdu toute importance symbolique et n'étaient plus qu'un élément de décoration. L'art pompéien de cette époque peut être comparé à celui de notre xvcii*^ siècle, par l'esprit qui l'anime et l'égayé, par l'élégance, par l'adresse à combiner et à grouper les éléments différents qui doivent servir au décor. Il y eut là un développement intense. L'art ne recula devant aucune difficulté. Il reproduisit tout ce qu'il voyait en y apportant une note particulière , qui montre bien ce à quoi il servait. Petits paysages dans des médaillons, jardins charmants peuplés de génies ou d'oiseaux, animaux domestiques, chèvres, béliers, agneaux, paons formant frises , îles fantastiques où s'élèvent, sur la roche, des temples magnifiques, villas qu'habiteraient les rois des contes de Perrault, natures mortes, grandes scènes mythologiques qui rappellent les belles productions antiques par l'ordonnance générale, par la pondération des lignes, par le calme et la beauté des figures. On peut voir là le sentiment fin et délicat de ces artistes, l'arrangement charmant de ces décorateurs qui témoignent aussi d'une vie brillante, d'une société polie et élégante. Rien ne manque dans ces peintures : perspective, dessin, ni couleur. Les moyens sont simples. La palette n'est pas riche. Le jaune, le vert, le bleu, le rouge assez intense, le violet la composent. Le pinceau est souvent fin , quelquefois un peu dur, mais toujours habile à tracer les belles lignes, les beaux contours ^ .
Cet art qui avait été créé pour une aristocratie devint de plus en plus banal, tomba dans le métier, et ses motifs
communs et vulgaires furent sans cesse reproduits. Les corporations les possédèrent et les multiplièrent à vil prix. Les âges postérieurs en ont vécu. Nul effort, nul désir d'innover; les motifs étaient créés pour toujours, les arabesques trouvées, les plafonds divisés. Les artistes , les peintres possédaient ces croquis, ces moulages; ils n'allèrent pas plus loin avec la décadence de cet art décoratif, qui commença à la fin du ii® siècle.
C'est à ce moment qu'eut lieu le plein développement de l'art chrétien, qu'on vit quelques familles, quelques marchands plus riches charger des artistes d'orner leurs chambres funéraires. Les Juifs eux-mêmes subirent l'influence païenne, et nous possédons des débris qui leur appartiennent et qui montrent le même esprit, la même invention plastique que chez les chrétiens ^^.
L'art de ceux-ci ne fut donc que la continuation de l'art décoratif du monde extérieur. Aucun sujet chrétien ne s'y trouve. Dans les premiers plafonds que nous possédons, nous ne réussissons pas à retrouver les indécisions de la jeunesse , ses tâtonnements et sa candeur. Non, tout est formé, on sent même le cliché, les cadres bien faits où on a l'habitude de placer de petites scènes pour remplir les vides, les divisions architectoniques dûment tracées. Tout est pris à l'antique, parce que ces représentations n'occupent pas dans l'esprit de ceux qui les dessinent une bien grande place, qu'elles ne sont considérées que purement décoratives. Ces petits génies, ces mascarons, ces guirlandes de fleurs où voltigent des oiseaux, ces petits paysages, ces bons bergers, tout d'abord décoratifs, occupant le centre du plafond, dans une position assez difficile pour le regard; ces animaux de toutes sortes, ces chevaux marins, ces dauphins fantastiques, que reproduisent la statuaire antique et le pinceau de l'artiste païen, n'ont aucune portée pour l'esprit de la religion nouvelle. Dans les plafonds des catacombes de Naples, du cimetière de Domitille à
Rome, nous trouvons les représentations purement artistiques qui servaient à orner les chambres funéraires des premiers chrétiens. Ce sont des festons, des arabesques, de petits génies d'animaux fantastiques, c'est un art minuscule, très en vogue à cette époque , que devaient pratiquer les artistes les plus inférieurs. Ils avaient les modèles, les clichés, et peignaient les plafonds qui nous sont parvenus. Pour ceux qui ont visité ces petits ateliers de peinture ou de sculpture , si nombreux à Rome, ou qui ont fait peindre le vestibule de leurs maisons de campagne du midi de la France , rien de malaisé à se rendre compte de la facilité avec laquelle ce petit monde se groupait et reproduisait des modèles qu'il n'avait pas eu à créer. L'ignorance pourtant de ces artisans est incontestable. Nous ne voyons dans ces sujets païens, dans ces animaux fantastiques , dans ces représentations prises aux différents cycles mythologiques païens, rien qui donne la sensation d'un contenu sépulcral. Nous admettons, au contraire, que ces emprunts, dûs aux artistes choisis par les nouveaux convertis, n'étaient à leurs yeux qu'une agrémentation , qui n'avait aucune importance symbolique et ne possédait plus le sens qu'on leur avait attribué jadis. L'habitude, invétérée depuis de longs siècles, d'orner le tombeau, fit naître ce genre d'ornementation. Les Juifs eux-mêmes ont subi une telle influence et les motifs de leur catacombe découverte nous reproduisent à peu près les mêmes sujets.
Ces représentations toutes pompéiennes se modifient peu à peu. Ici et là on introduit des scènes bibliques qui ont toujours le même cadre et qui ne servent tout d'abord qu'à l'ornement. L'impression, du reste, que donne l'ensemble du plafond, les scènes bibliques qui passent pour ainsi dire inaperçues et semblent perdues dans les petits compartiments qu'elles ont pour but de remplir, en sont la preuve. Il faut une grande attention pour les distinguer. Oiseaux sur des
guirlandes de fleurs, panthères, chèvres, petits dauphins fantastiques , génies aux ailes déployées , fruits mûrs , mascarons de femmes : voilà ce qui domine. Mais l'Eglise, recrutant peu à peu de nouveaux fidèles, fit tous ses efforts pour avoir une iconographie particulière, car nous avons vu qu'elle ne l'avait pas. La seconde moitié du iii^ siècle nous montre déjà des scènes créées, qui ont alors une autre signification. Nous ne pensons pas qu'il faille remonter plus haut. Les cimetières chrétiens ne donnent aucune preuve certaine, non plus que les inscriptions. Nous avons vu aussi que celles qui portent une date nous reportent au m® siècle. Ajoutons à ceci le petit nombre de fidèles que devait compter l'Eglise romaine au II® siècle, puisqu'elle n'en possédait que trente mille au iv®, et nous verrons combien on a exagéré l'importance de ces peintures et leur date. Le travail iconographique chrétien commence pour nous au m® siècle et va se développant jusqu'au v®. A cette époque, le cycle primitif semble être complètement développé, et nous verrons, dans une autre étude, des idées nouvelles faisant naître d'autres représentations religieuses.
Au m® siècle, nous pouvons reconnaître la naissance de certaines scènes bibliques qui attestent la puissance de Dieu, les miracles du Christ.
Ces représentations ne témoignent pas d'une connaissance bien sérieuse des faits miraculeux donnés par la lecture de la Bible, et nous ne pensons pas que les artistes de cette première période de l'art aient eu devant les yeux le texte de l'Evangile. On savait dans les difTérentes communautés religieuses les miracles des plus célèbres thaumaturges de la race d'Israël, on connaissait les prodiges accomplis par Dieu le Père. Les artistes les reçurent de la tradition orale et furent tout d'abord embarrassés. Ils auront à peindre les miracles de Jésus , les hauts faits de la Bible , ceux qui ont attiré l'attention des fidèles et jouissent d'un très grand crédit.
Croyez-vous qu'ils vont innover? Qu'ils vont former la scène d'une manière originale et inconnue jusqu'ici? Non, ils la rapprocheront des représentations païennes et les feront servir à cette dernière. C'est ainsi qu'Endymion au repos deviendra Jonas, que le prophète sous la treille sera la première représentation du cycle et exprimera même une idée païenne : le doux sommeil dans la mort. Le repas miraculeux est pris aux scènes funéraires , à la vie réelle. L'artiste a encore ignoré ici le texte évangélique : Jésus ne paraît pas. Il en est de même pour le sacrifice d'Isaac. L'autel est semblable à celui des païens , revêtu comme lui de bandelettes et des emblèmes sacrés. Pour le paralytique guéri, la scène est aussi très simple. Il est seul et porte son lit. Jésus n'est pas présent dans la première scène du cimetière de Calliste. Quant au bon berger nous pensons qu'il faut établir une chronologie très précise. Au commencement de l'art chrétien , cette représentation est purement décorative, image prise aussi bien à la vie réelle qu'aux types de divinités païennes, conçue comme un paysage , avec une signification plus adoucie, plus naïve. Pendant la seconde période , qui est sur la limite du lu® siècle, par suite de l'influence du Nouveau Testament, le Bon Pasteur prend une signification plus large, plus haute, et représente le Christ groupant autour de lui ses brebis. C'est lui le protecteur des vivants et des morts.
Il ne faut pas s'étonner de cette absence de documents bien précis. Les dieux vénérés par lantiquité ne nous apparaissent pas comme ayant chacun leur corps de doctrine , une légende bien définie; leur puissance, la croyance à certains miracles opérés par eux , est la véritable base de leur crédit. La foule les adorait tous en même temps , elle savait d'eux quelques traits de leur vie, les pages surtout qui touchaient à des intérêts humains , celles qui relataient les miracles , les pro-
diges opérés par leur intervention. Ces pages-là , on les savait par cœur. Moïse, déjà à Rome, apparaissait au second siècle comme un thaumaturge à côté de Jésus.
Des miracles étaient faits en leur nom. Ils groupaient des chrétiens comme l'enchanteur Orphée. C'est ainsi que nous voyons également, au m® siècle, les statues de ces divinités tutélaires entrer dans le sanctuaire païen.
La foule eut des préférences marquées pour certaines divinités, et Jésus-Christ lui-même captiva les cœurs païens. Un empereur le reçut dans sa chapelle domestique. On ne pourrait pas dire qu'il fût le seul à recevoir les vœux et les désirs de la foule, qu'il obtint un culte exclusif. Il était là au milieu d'un grand nombre de dieux. Pour quelques-uns, l'enthousiasme fut de courte durée. Les fidèles aussi aiment la nouveauté dans le culte.
Nous pensons qu'il fallut un temps assez long pour que les traductions grecques, et ensuite les traductions latines, pussent pénétrer dans l'esprit populaire, que les Pères pussent mettre en vogue quelques miracles. Déjà S. Cyprien connaît un grand nombre des faits bibliques , et ce sont ceux-ci , les miracles accordés au peuple élu par l'Eternel , qui dominent tout d'abord. Jésus n'apparait ici que comme un thaumaturge, ressuscitant les morts. Ces scènes, du reste, convenaient très bien au lieu pour lequel elles étaient faites. Cette société avait soif de miracles, de promesses de résurrection, et nous avons vu l'attente, les souhaits de la venue de Jésus. Elle prit donc un nombre encore assez restreint de scènes de l'Ancien Testament, connues sans doute de la majorité des chrétiens qui composaient alors l'Eglise, et elle plaça à côté l'un de l'autre les miracles du Christ. Cette préfiguration ne se montre ouvertement qu'à la fin du iii^ siècle, après ledit de Milan, lorsque l'Eglise put travailler ouvertement à son iconographie. Des scènes de l'Ancien Testament du m® siècle
nous pouvons nommer les plus importantes : L'histoire de Jouas ^ Noé et la Colombe^ ha chute des premiers Parents, Moïse frappant le rocher, Le sacrifice d'Abraham, Daniel dans la fosse aux lions, Les trois Israélites dans la fournaise . Celles du Nouveau deviennent , à mesure que l'on s'avance vers le IV® siècle, de plus en plus nombreuses : Le miracle de Cana , du paralyticpie, Le repas miraculeux, La gucrison de l aveugle, La résurrection de Lazare, Le repas des disciples sur les bords de la mer de Galilée.
Nous venons de voir que les artistes qui reproduisirent ces scènes n'ont pas suivi le texte de la Bible. Nous avons admis au contraire qu'ils les ont reçues de la tradition orale, du peuple qui devait souvent défendre sa foi par les miracles du Christ. Les légendes nous ont conservé les luttes entre juifs et chrétiens, car le peuple élu avait aussi un grand nombre de faits prodigieux. Ces compositions sont du reste très simples : Noé seul, Daniel entre deux lions, Lazare avec le Christ. Plus tard, on traduira plus littéralement les textes latins de la Bible et les reproductions auront les personnages indiqués par ceuxci. Nous ne pensons pas qu'il faille voir dans la complication des scènes introduites par les artistes un signe de décadence, mais bien au contraire une interprétation plus large , plus vraie, plus littéraire du texte latin.
Quel est le sens symbolique que nous devons attribuer à ces représentations religieuses? Un symbolisme tiré des scènes elles-mêmes. Pourquoi y voir un autre sens? La résurrection de Lazare ne promettait-elle pas le doux revoir ; la multiplication des pains, le pouvoir magique du Sauveur, l'autorité de celui qui avait annoncé et prédit une vie céleste? Ces sujets sont donc en rapport avec la sainteté du lieu et nous n'y découvrons qu'une portée purement historique acceptée littéralement par tous. Le niveau des fidèles est loin d'être élevé , la tourbe chrétienne de S. Jérôme, les gens pauvres et
incultes de Minucius Félix nous indiquent assez ce cju'on pouvait croire. Nous ne pensons pas qu'ils aient été créés uniquement pour orner la tombe, nous les croyons populaires et dus à l'ignorance de la Bible , car dans celle-ci les miracles étaient nombreux. D'autres étaient même plus célèbres et indiquaient une puissance plus étendue. Les saintes Ecritures n'eurent aucune influence sur la société primitive, et nous voyons que celle qu'elles exercèrent sur les inscriptions est plus tardive. Les miracles de l'Ancien Testament dominent aussi et l'on en comprendra la cause. Ils étaient d'une date plus reculée , d'une intuition que facilitait la tradition ; le monde juif les connaissait. Il n'y a donc pas eu un choix bien distinct, on n'a pas cherché dans la Bible, mais on a pris ce que le populaire savait et avait retenu. Si nous examinons maintenant l'intention qui a présidé aux choix des sujets parmi les plus connus, nous remarquerons tout d'abord qu'on n'a guère songé au lieu où ces peintures devaient prendre place, qu'on s'est inspiré d'une conception bien plus large, plus étendue. Ce qui ressort des textes de cette époque, des Acta Sincera du IV® siècle, c'est la toute puissance de Dieu et de Christ. Ce sont leurs miracles qu'on met en évidence. On en voit même partout. Est-il étonnant de les trouver reproduits, aussitôt que l'art se fait jour? Ils contribuent à établir le bien fondé de la doctrine. Veut-on, dans une vie de saint, prouver la vérité de l'Evangile, aussitôt d'accomplir un miracle. Le procédé était simple, il devint banal. Nous ne voyons donc ici que le simple reflet des idées de la petite confrérie religieuse qui , aussitôt qu'elle put le faire, représenta ses propres convictions. Ces représentations ont en même temps un sens de résurrection, étant placées sur la tombe. Nous ne pensons pas pourtant que celle-ci les ait fait naître. Elles étaient dans la bouche de tous.
A côté de ce cycle religieux, encore restreint, se continuent
toujours les éléments épars, pris au paganisme. L'art, comme nous le voyons, commenta très peu la Bible. On y trouve mélangés Orphée, Eros et Psyché, le Bon Pasteur, le dauphin, le cheval marin, les poissons pris et copiés par le pinceau de l'artiste sur les décorations païennes, les panthères, les masques, les boucs, etc. Ces petits animaux fantastiques, appartenant au cycle des divinités de la mer, n'ont qu'un sens purement décoratif, car les représentations de celles-ci n'ont jamais eu dans l'antiquité une valeur symbolique.
Quelques symboles pris à l'antique, mais un peu modifiés, sont la palme, l'ancre, la couronne.
Nous pouvons donc nous rendre compte de l'importance de ces représentations funéraires , et voir quelle place elles ont tenue dans le monde chrétien avant la paix de Milan. Nous allons étudier la seconde partie de l'iconographie chrétienne, les efforts de l'Eglise pour la faire servir de bréviaire aux ignorants. Les sarcophages chrétiens, l'ornementation des basiliques n'eurent pas d'autre but. A mesure qu'on suit le développement de cette seconde période de l'art, on dirait que l'Eglise ait voulu oublier son séjour d'outre-tombe, répudier ou transformer les sujets favoris des artistes d'autrefois. Elle ira même jusqu'à les reléguer au dernier plan de ses compositions.
NOTES
1. La langue latine n'arriva à triompher qu'au iV siècle et la religion put devenir nationale. Le grec dut tenir une grande place dans l'échange civilisé d'alors ; ainsi s'explique-t-on l'hypothèse de Fauriel qui voit dans sa diffusion un des obstacles à celle du latin : « là où prévalut une langue nouvelle, ce ne fut pas le latin, ce fut le grec ». Dante et la poésie italienne, II, 223. L'exagération de cette vue est manifeste, mais il n'en est pas moins vrai que le grec eut dans l'Eglise, même dans celle de l'Occident, son heure d'éclat et d'influence.
Le culte simple. Celse le reproche. Origènes, C. Cels., YIII. Minucii Felicis, Octacius , c, 10 : « Cur nullas aras habent, templa nulla, nulla nota simulacra. »
On voit que l'édifice devait être très simple, une maison particulière, perdue au milieu de tant d'autres. On l'appela ecclesia. V. Tertullien, De idolat., c. 7 : « Ab idolis in Ecclesiam venire, de adversarii ofBcina in domum Dci venire. »
2. Tertullien, De resurr. carnis , c. 28. Lactance termine ses Institutions Divines en promettant la résurrection. Irénée, V, 12, 5; II, p. 354, éd. Harley, p. 355. Les Pères de l'Eglise ont cité les miracles opérés par le Christ pour prouver la résurrection du corps. Augustin, De cura pro mort., c. 18, 22 : « Et si hoc humare faciunt, qui carnis resurrectionem non credunt , quanto magis debent facerc , qui credunt, etc. » Il est vrai qu'il y avait des doutes sur l'âme. Tertullien, De anima, c. 7 : « Igitur si quid tormenti sive solatii anima praecerpitin carcere seu diversorio inferum; in igni vel in sinu Abrahae : probata erit corporalitas animae. » Migne, F. L., II, 55. Adif. Marcion , IV, c. 34 : « Eam itaque regionem, sinum dico Abrahae , etsi non ccelestem , sublimiorem tamen inferis , intérim refrigerium prœbituram animabus justorum , donec consummatio rerum resurrectionem omnium plenitudine mercedis expungat. » Migne, II, 443. On sait que les Gnostiques croyaient que les âmes allaient directement au ciel.
3. Les catacombes juives étaient assez nombreuses à Rome. Deux étaient situées près de l'église de Saint-Sébastien; celle de la vigna Rondonini existe encore. La catacombe de la Porta Portese est perdue. Elles sont peut-être de la fin du II® siècle ou du commencement du iiV.
4. Tertullien, Apolog., 39 : « Corpus sumus de conscientia religionis et disciplinée divinitate et spei fœdere. Coimus in cœtum et congregationem ut ad Deum,
quasi manu facta, precationibus ambiamus Praesident probati quiquc seniores,
honorem istum non pretio sed testimonio adepti ; neque enim pretio ulla res Dei constat. Modicam unusquisque stipem menstrua die vel cum velit et si modo possit adponit, nam nenio compelUtur, sed sponte confert. Haec quasi deposita pietatis sunt. Nam inde non epulis nec potaculis ,... sed egenis alendis human-
disque » On voit ainsi qu'elle a un trésor, qu'elle soutient les pauvres, le
veuves, etc.. Les tombeaux ornés de peintures, les chambres qu'on peut acheter dans les cimetières pour se séparer des autres fidèles , indiquent un esprit assez aristocratique. Les traités de Tertullien nous attestent aussi l'existence d'un élément riche dans l'église africaine à la fin du ii® siècle. On n'a pas assez tenu compte des inscriptions chrétiennes qui mentionnent les esclaves. On les a dédaignées et elles auraient pu fournir certaines données. Pour les inscriptions où il est fait mention d'esclaves , V. Schultze, Die Catacomhen^'ç. 261, I, 2. Arringhi, I, p. 33. Bosio, p. 437; cf. Corpus L L. , V, 2, n° 6402; V, 2, n" 8280. Gruter, p. 1025-5. Le Blant, Inscriptions chrétiennes de la Gaule, n° 374-379. Boldetti , p. 456. Schultze a donné aussi des inscriptions trouvées dans Lateran , XIII, 19; cf. De Rossi, R. S., III, 22 ; I, 20, 3. Lupi , Epit., p. 131. Castelli, Sicilix Inscript., n. XXXIV. Perrot , Explor. archéolog. de la Galatie , I, 5171. Marrucchi , La cripta sepolc. de S. Valent., 535.
L'Eglise formait une seule corporation bien connue de l'empire romain. Elle se tenait à l'écart des autres associations funéraires , qui auraient pu contenir des païens. Nous ne pensons pas qu'elle en forma séparément sous le manteau des lois. Tertullien, au contraire, nous parle, pour l'Afrique, d'une Eglise bien distincte, qui ne forme qu'un corps, qui possède un trésoi\ Chaque chrétien fournit
tous les mois une somme minime , s'il le peut. A quoi sert-elle ? à nourrir les pauvi'es, les orphelins sans fortune, à enterrer les morts (Tertullien, Apolog., XXXIX). Pour l'Eglise de Rome, nous trouvons au temps de Zéphyrin un cimetière qu'il avait fondé. C'est la première mention d'un cimetière romain. A la tète de son administration l'évêque de Rome place Calliste repentant. En parlant de la tombe de Zéphyrin, le Liber Pontificalis ajoute : « Qui etiam scpultus est in cymetcrio suo, juxta cymeterium Calisti Via Appia, YIII kal. Septemb. » Liber Ponlificalis; cf. note 4 de M. l'abbé Duchesne, De Rossi , R. S., I, p. 180. Il ne fut donc pas placé dans les cryptes souterraines du cimetière Calliste, mais sursum, dans la petite basilique bâtie près de la porte d'entrée de la catacombe. M. l'abbé Duchesne fait remarquer les expressions : « In cymeterio suo, juxta cymeterium Callisti ». Il est même possible, dit le savant éditeur du Liber Pontificalis , que Zéphyrin ait été enterré tout d'abord dans la basilique ou exèdre construite au dessus du cimetière de Calliste. Cf. De Rossi, R. S., II, p. 6-9, 37. Calliste fut enseveli dans le cimetière Calepode. Cf. note 6 de la Vita Callisti. » [Liber Pontif., éd. Duchesne, p. 141-42.) Il est dit de l'évêque Calliste : « Qui fecit alium cymiterium via Appia, ubi multi sacerdotes et martyres requiescunt qui appellatur usque in hodiernum diem cymiterium^ Calisti. » (198-217) pour Zéphyrin. (218-222) pour Calliste.
Nous avons aussi un débat, sous Sévère Alexandre (222-235), entre l'église romaine et une corporation, qui nous indique que celle-ci était reconnue comme propriétaire et pouvant acquérir et recevoir des immeubles. Lampride, Alex. Sévère, 49 : « Cum Christiani quendam locum , qui publicus fuerat, occupassent, contra popinarii dicerent, sibi eum deberi , rescripsit, m^elius esse, ut quomodocunque illic Deus colatur, quam popinariis dedatur. » Scriptores H. Augustx. (Teubner), p. 263. Il se montra très tolérant pour eux, id., 22 : « Christianos esse passus, etc. »
Nous voyons aussi que les cimetières étaient connus de l'autorité romaine et qu'ils étaient considérés comme la propriété de l'Eglise. Dans les actes de S. Cyprien , Ruinart , Acta Sincera , nous voyons : « Sanctissimi imperatores
Valerianus et Gallienus prseceperant ne in aliquibus locis conciliabula fiant,
ne caemeteria ingrediantur. » Ils ne pouvaient ainsi faire aucune cérémonie funéraire. Cf. Eusèbe, H. E., IX, 2. Sous Maximin, même défense. Les cimetières sont interdits. Cf. VII, IX : « Vous n'aurez , leur dit le gouverneur, la liberté ni de faire des assemblées ni d'aller aux cimetières. » On voit que cette défense devient un cliché , qu'elle est souvent renouvelée , preuve que la police fermait un peu les yeux. Le respect de la tombe étant fort grand dans l'antiquité, on a tort de se représenter le gouvernement impérial comme usant d'une très grande sévérité. Les persécutions n'étaient pas, du reste, fort dangereuses ni les martyrs bien nombreux. Origènes nous parle d'un petit nombre de martyrs. C. Cels., III, 8. Pour la persécution de Dèce, qui fut, dit-on, très forte, nous savons que dans la ville d'Alexandrie, qui devait contenir un grand nombre de chrétiens, il y eut seulement dix hommes et sept femmes. Eusèbe, //. E., VI, 91. Gibbon, Histoire de la chute de l'empire romain, XVI. 75.
Lorsqu'il s'agit de restitution de propriété , c'est à l'Eglise qu'on s'adresse. Cf. Eusèbe, id. VII, XIII, les cimetières restitués par Galien. Lactance, De mort, pers., 48, l'édit de Nicomédie. L'Eglise devait avoir un personnel pour les ensevelissements, pour construire les tombeaux, pour creuser les galeries. Un travail manque
sur ce sujet. Nous avons quelques renseignements sur les fossores y ils formaient une corporation d'abord laïque. Des fresques nous les représentent. Ils ont autour d'eux leurs instruments de travail , l'équerre , la lampe , le marteau , la pioche, etc. Peinture de S. Pietro a Marcellino. (Via Labicana.) Avec le culte des saints, leur importance augmenta, ils furent quasi les maîtres des catacombes, les autorités seules capables de procurer aux fidèles les places privilégiées à côté des martyrs. Ces privilèges se vendaient fort cher. Cette corporation cessa d'être laïque et les fossores furent considérés comme faisant partie des ordres religieux. Cette charge passa aux mains des Presbyteri. C'est à partir de Denys qu'il en fut ainsi (259-268) : « Hic presbyteris ecclesias dédit et cymeteria et parrocias diocesio constituit, » Liber Pontlf., 157. Cf. Schultze , Die Catacomben , p 31, l'inscription : Alexius et Capriola fecerunt se vivi jussu Arxelai et Dulciti Presb. (presbyterum auctoritate).
5. Pour la vie de tous les jours. — Intéressante est l'église d'Afrique à la fin du II* siècle. On y voit des femmes aimant la parure , cherchant à paraître belles, donner tous leurs soins à la coquetterie. (Tertullien, Deldol.y IV.) Elles aiment paraître jeunes. Tout cela n'est-il pas bien naturel? Tertullien décrit longuement les modifications de la toilette (VII), les beautés étudiées des chrétiens qui veulent plaire aux femmes (VIII), les parures (IX), les visites des femmes chrétiennes dans les maisons des dames païennes (XI). Elles prennent un motif louable, du reste, c'est pour que le Dieu des chrétiens ne soit pas blasphémé (IX). La belle péroraison de ce traité est aussi intéressante. L'auteur se demande si des mains habituées aux bracelets pourront un jour soutenir la pesanteur des chaînes (XllI). Pour les spectacles , le chrétien ne doit pas y renoncer. Dieu ne les a pas défendus (Tertull., Cont. Spect., II). D'autres s'éloignent de la religion par crainte d'en être privés (II). Ils sont inofi'ensifs (VIII). Le chapitre est très intéressant pour les raisons détournées qu'on alléguait (cf. XX). On multiplie les miracles effrayants pour empêcher le chrétien de s'y rendre (XXVI). D'autres fidèles disent que la vie est sans fête, sans agrément (XXIX). Tertullien leur répond qu'ils ont plus de fêtes que les païens eux-mêmes {De Idol., XIV). — Pour les fêtes. La vie des chrétiens est décrite aussi dans cet écrivain. Ils assistent aux fêtes païennes, au culte de Janus, à celui de Mars. {De Idol., XIV.) Ils se font des présents, donnent des festins (XIV). Ils mettent des couronnes de laurier et des lanternes à leurs portes. {De Idol., XV.) On peut, disent les chrétiens, ajouter que c'est pour Dieu seul. On cite quelques miracles qui ont puni ces abus (XV). Il admet cependant les fêtes de famille, le revêtement de la robe virile, il tolère l'anneau du mariage. Mais, répond-il, il y a des sacrifices. Le chrétien alors a pour excuse qu'il ne les fait pas lui-même et qu'il doit y assister par égard aux maîtres de la maison (XVI). Nous pensons qu'une étude attentive de tous les écrivains de l'Eglise africaine jetterait un grand jour sur l'état des fidèles, sur leur vie, sur les coutumes encore persistantes. Nous ne pouvons donner ici toutes les notes recueillies à la lecture de S. Cyprien et de Tertullien. — Pour les Artistes. Ils étaient obligés de travailler dans les officines païennes. Il fallait vivre, disaient-ils. A quoi le fougueux Tertullien répondait : Vous parler trop tard. {De Idol., XII.) Ils y vont donc (V). Encore les fidèles , ce ne serait qu'un demi-mal (VI) , mais tel membre du clergé était aussi contraint de vivre dans les ateliers des faiseurs d'idoles (VII).
On voit, en résumé, qu'une étude patiente de Tertullien et de Cyprien serait fort utile pour modifier les idées qu'on se fait du monde chrétien primitif. Il faudrait encore avoir recours aux inscriptions, plus nombreuses qu'on ne le pense.
6. Les catacombes de Rome. — Rien de plus compliqué que les cimetières chrétiens. Nous allons indiquer quels sont ceux où l'on trouve des oeuvres picturales, qui témoig-nent d'une date assez avancée. L'Hypogée de S. Domitilla , dont le nom n'est pas historique, possède des fresques n'ofFrant aucun caractère chrétien. Dans la galerie de l'entrée, dans les arcosolia, on ne voit que de petits paysages, des scènes païennes. On peut comparer ces fresques avec celles de Naples. (Schultzc, Die Catacomben t^on San Gennaro de'i Poveri in Neapel. lena, 1877, tafel. IV.) Les animaux, les colombes n'ont aucune indication symbolique, mais ne servent ici qu'à l'ornementation. Même esprit dans la décoration de la crypta quadrata à S. Pretesto. Garrucci, op. c, tav. 37. Schultze dit que le bon Berger est postérieur. {Die Catacomben, p. 92.) Nous croyons pourtant qu'il pourrait convenir ici, le bon Berger n'ayant eu à l'origine qu'un caractère décoratif, mais employé par les artistes pour orner le milieu du plafond des voûtes et, par cela même , considéré comme un sujet champêtre sans indication religieuse. Les arbres, les oiseaux posés sur leurs branches, les deux agneaux de chaque côté, rappellent les représentations champêtres de Pompei. Schultze voit le premier essai de placer des représentations bibliques dans les catacombes de Naples, qu'il a étudiées particulièrement.
Rien de plus incertain que l'époque des peintures des catacombes en général, et on ne peut assigner aucune date précise à celle-ci ou à celle-là. Nous pensons pourtant que la date du ir siècle, pour le plafond de la voûte de la catacombe de Naples, est trop avancée. La scène d'Adam et Eve est assez récente. Le péché des premiers parents ne paraît pas avoir été traité tout de suite par les peintres. Schultze, Die Catacomben von Neapel, tafel v. Aucun caractère religieux, l'ensemble est décoratif. Les scènes bibliques se trouvent perdues au milieu de cette ornementation charmante. On y voit Adam et Eve , des jeunes filles construisant une tour, un personnage seul avec une corbeille. Pour Schultze, c'est le semeur de la parabole. Cette interprétation nous parait bien osée. Ce sujet est le seul que nous ayons. Encore ici une preuve nous est donnée que primitivement les scènes bibliques ont eu un caractère quasi décoratif. La catacombe de Domitille possède une voûte ornée. Elle pourrait être du commencement du m*' siècle. On y voit Orphée occupant le centre du paysage , la résurrection de Lazare, Moïse frappant le rocher, Daniel entre deux lions, David (?) On constate un arrangement très artistique, chaque scène biblique est séparée par un paysage. Il est assez difficile de définir le sens de ce plafond. L'ornementation attire surtout les yeux, les petites scènes bibliques sont oubliées. Nous ne pouvons voir le caractère vraiment religieux se faire jour dans ces peintures. Schultze, Die Catacomben , fig. 26.
Les catacombes de S. Calliste, partie S. Liicina, voûte ornée. Garrucci, op. c, II, tav. 2, même style que celles de Domitilla et de Naples. Avec son caraclère purement ornemental, cette peinture montre que le bon Pasteur a été pris comme élément décoratif; il occupe le centre comme Orphée. Il est reproduit aussi avec de petites orantes, figures servant d'ornementation. Nous pensons qu'il faut dater cette peinture du commencement du jii" siècle. Elje est inférieure aux pré-
cédentes, la composition est moins savante. V. une bonne reproduction dans l'ouvrage de Lafenestre : Histoire de la peinture italienne , fig. 2 (Paris , Quantin , 1886). Les têtes de femmes, toutes semblables, sont de simples mascarons et non les quatre saisons ; des orantes servent ici à l'ornementation. Il faut une grande imagination pour voir là la personnification de l'Eglise! Les petits sujets (Garrucci , op. c, II, fig. 5, 6, 7), tels que les oiseaux à côté d'un arbre, ne sont que des paysages. Les fresques de Pompéi nous fournissent un certain nombre de spécimens. C'est le même procédé, les branches sommairement tracées, les oiseaux posés sur de petites colonnes ou à côté d'un rocher. Aucun caractère religieux dans ces représentations. Nous avons en outre une scène assez intéressante (fig. 2) : c'est un baptême. La colombe avec la branche d'olivier, les deux jeunes gens , à peu près du même âge , l'un tout nu , l'autre revêtu d'une tunica , empêchent de voir ici le baptême du Christ. On ne peut même croire à une telle représentation en voyant le baptisé tout nu. Aucune scène ne représente le Christ sans vêtement. Il faudra encore de longs siècles pour le représenter nu à un âge avancé. Nous pensons, comme Schultze, à une scène de famille. On trouve encore des voûtes décoratives. (Garrucci, op. c, fig. 1 et 2, tav. 3.) La chambre de l'évêque Corneille n'est pas intéressante pour ces époques; elle contient les images de saints bien postérieurs. On ne peut malheureusement pas dater ces cimetières par les inscriptions , car nous ne possédons aucune date précise donnée par elles; c'est par la simplicité des inscriptions funéraires qu'on arrive à indiquer l'époque de la peinture. Rien de plus indécis et de plus flottant. Cette incertitude laisse une porte toujours ouverte aux archéologues qui désirent voir partout des documents d'époques primitives. Quant au nom du cimetière, on ne peut ici accepter l'hypothèse que Lucina soit Pomponia graecina. Friedlœnder [De Pomponia Grxcina superstitionis externx rea. Kœnigsberg, 1868) montre qu'elle fut plutôt une adepte juive. La phrase de Tacite, Ann., XIII, 32, est du reste très vague.
Cimetière de S. Cecilia et des Papes. Le culte des saints se montre dans les graffiti. Rien d'intéressant dans ces chambres pour les époques antérieures. Toutes les images sont nées après la paix de l'Eglise. Pour la question de la Sainte-Cécile, cf. Lipsius, Chronologie der Rœm. Bischœfe, p. 181, ff. Schultze, Die Cataconiben. Aucune preuve sérieuse n'a été apportée. Une légende assez postérieure (v® siècle) indiqua ce cubiculum comme celui de la sainte. V. l'image de la Vierge dans Garrucci, fig. 11; celles d'autres saints, Policamus, Sebastianus, Quirinus, dans Garrucci, tav. 10. Nous trouvons dans ce cimetière les plus intéressantes peintures des époques assez primitives de l'art chrétien.
Le cimetière de Calliste possède sept petites chambres qu'on a nommées, sans aucune raison, les chapelles des sacrements. Schultze leur a consacré une monographie : Archœologische Studien urber Altchrisliche Monumente. Wien , 1880, p. 22-99. Nous attribuons ces compositions, en général, à la première moitié du iii^ siècle. Les inscriptions ne peuvent servir. De Rossi, R. S., II, a consacré un volume à leur description. Elles sont simples, ne donnent que le nom du défunt. Les acclamations appai'tiennent aussi, par leur brièveté, à une date assez avancée, mais elles ne sauraient attester une époque précise. Ces signes sont très flottants, embrassant une période assez longue. De là les hésitations, de là les affirmations un peu osées.
Les symboles sont l'ancre, le poisson, la colombe, le bon Berger; elles n'ont
encore aucun indice sûr, mais dénotent aussi bien la fin du second siècle que la première moitié du troisième. Schultze a donné un croquis assez fidèle de toutes ces représentations. On y voit: Moïse frappant le rocher. — Un pécheur, peut-être Pierre {?) — Les sept disciples, réunis sur les bords de la mer de Galilée. — La représentation d'un Baptême se rapporte à un membre de la famille. On ne peut supposer le Christ. Dans ces scènes, il ne règne aucune unité de pensée. On a mis les représentations d'après la place, l'étendue de la surface à remplir. Aucune allusion à l'Eglise, à l'homme sauvé par le baptême. Les anciens, au point de vue artistique, étaient bien éloignés de ces conceptions religieuses, qui ont surgi dans l'imagination, amoureuse d'un symbolisme trop transcendant, des archéologues contemporains. — Une tempête. Un ange pose la main sur la tête d'une personne debout sur le vaisseau déjà englouti par les eaux, les mains tendues en signe de prières. M. Schultze veut que ce soit le naufrage de l'apôtre Paul devant Malte. [Actes, XXVII, 41.) Qu'il nous soit permis de dire que cette composition relatant un acte aussi récent, qui ne se rattache pas directement à la vie de Jésus ou des grands personnages de la Bible, nous paraît difficile à admettre. Ne pourrait-on pas penser ici que l'artiste a commis une erreur, qu'il a voulu représenter simplement Jonas ? Dans la composition des mêmes chambres, nous avons aussi le personnage debout sur le navire , les bras étendus ; le second moment est indiqué par le personnage se jetant à la mer. Sans l'ange app'araissant, il n'y aurait aucun doute. Cf. Schultze, op. c, fig. 11. Nous possédons cependant une composition où l'ange apparaît aussi. Cf. Schultze, Die Catacomben , fig. 41. Il se peut que l'artiste ait voulu marquer l'intervention divine d'une manière plus visible. Peut-être est-ce un fait historique se rapportant à la vie du défunt. — La résurrection de Lazare. Cette représentation est différente des autres. Lazare est debout devant le monument, Jésus à côté de lui, l'épaule laissée nue par le manteau. C'est la seule représentation que nous connaissions. Elle est fragmentaire, car on ne voit qu'une partie du Christ. — Un fossor, un personnage indiquant d'un geste quelque chose, tenant un volumcn à la main. La voûte est ornée d'un plafond. (Garrucci , Storia delV arte , II, tav. 6. De Rossi, R. S., II, tav. xv.) Ce plafond donne bien l'idée que les anciens se faisaient de ces différentes scènes. Aucun sujet chrétien, si ce n'est le bon Pasteur, qui est pris ici con\me élément décoratif, avec les petits arbres, les brebis ; c'est ainsi que les artistes pompéiens conçoivent le paysage en médaillon , avec colombes et paons posés sur des arabesques, petits génies volant, etc. Rien n'est chrétien. Dans la représentation d'une agape, les personnages manquent, le poisson est posé sur une petite table à trois pieds avec les pains. Les pains sont représentés comme sur les fresques de Pompéi, avec des croix, sans aucune signification. On les faisait ainsi; les corbeilles sont à côté. Elles sont au nombre de sept. Dans les autres chambres , il y a de nombreuses répétitions, ce qui prouve aussi que l'artiste ne tenait pas à élargir le cycle chrétien. Les désirs de nouveauté n'étaient pas encore nés , et cette époque, comme le Moyen-Age ensuite, ne tenait pas à créer sans cesse. De là les nombreuses répétitions que nous voyons dans son art. Outre celles-ci déjà connues, nous A\ons La guérison du paralytique. — Abraham et Isaac , fig. 7. — Des Oranies. — Représentation d'agapes; les corbeilles varient quant au nombre , tav. 9-8. — Deu.v époux ; actes rappelant les personnages qui ont fait construire le tombeau. Schultze, op. c, fig. 17, 16, un assis, l'autre puisant de l'eau. Nous avons ici les principaux miracles que le peuple connaissait. C'étaient les pro-
diges courants. Aucune intention autre que la manifestation de^ la puissance de Jésus et de Dieu. N'attribuons pas un autre sens à ces scènes. Elles convenaient très bien au sépulcre. Une joie sereine naissait de leur contemplation. Elles rappelaient le doux revoir, la résurrection promise qui s'était déjà même accomplie auparavant. Nous n'avons pas parlé du symbole du poisson, parce que ces représentations nécessitent une très longue discussion et ne sauraient trouver place dans cette étude. Nous pensons prochainement pouvoir publier un mémoire sur la Sainte Gène depuis ses origines jusqu'au xvi" siècle.
Dans l'autre area du cimetière Calliste, ouverte postérieurement, on trouve les fresques de deux cubicula qui n'ont encore aucun caractère chrétien. Garrucci, tav. 13. On y voit des peintures toutes païennes et ne servant qu'à l'ornementation : Les Saisons , femmes à demi couchées, tenant une corbeille de fleurs. L'une est presque nue, l'autre est revêtue d'une tunlca. Dans les cadres, toute l'imagerie des peintures de Pompéi, les paons faisant la roue, les oiseaux sur des branches, des dauphins fantastiques, etc. Cf. aussi Garrucci, tav. 14. Autre cubiculum. Même ornementation. Portrait du défunt. Au dessous de cette représentation, un mascaron, Schultze y voit l'Océan. Die Catacomben , p. 322. Il est difficile de se prononcer. Dans les différents compartiments , des paons , des oiseaux voltigent. Ces peintures peuvent appartenir à la dernière moitié du m® siècle. Elles sont inférieures aux précédentes. On observe qu'encore l'iconographie chrétienne avait de la peine à se montrer. Les inscriptions , comme le fait remarquer M. Schultze, se rapportent aussi à des époques bien postérieures. Il combat l'opinion de M. De Rossi, que le monogramme du Christ serait en partie formé avant Constantin. (Schultze, op. c, 323.) Dans nos études, il nous a été donné de renforcer cette thèse négative. Autre peinture dans De Rossi , II, tav. xix, i-xx, 1 ; ArcosoUum orné du bon berger, entouré de ses brebis et petits paysages. Ce médaillon est purement décoratif. A côté de lui sont des oiseaux, des guirlandes. Mais dans l'un des compartiments inférieurs de V arcosoUum se trouve une scène qui a donné lieu à différentes conjectures. M. De Rossi y voit une représentation d'un interrogatoire de martyre. Garrucci aussi, II, tav. 16, p. 20. Ce sont deux personnages qui parlent à un autre, debout sur un piédestal. Un quatrième se tient à l'écart. Schultze y voit, d'après Actes , 13-6, l'apôtre Paul conduit par Barnabas devant le proconsul Cyprien Cergius. Cf. Christl. Kunstblatt , 1879, XII. Nous admettons comme lui que c'est un interrogatoire. Lequel.? Tel est le point délicat qu'on ne peut résoudre. Peut-être se rapporte-t-il à un fait historique du défunt enseveli. Jusqu'à ce jour nous ne trouvons aucune scène de martyrs reproduite avant la dernière moitié du iV siècle. Une autre partie des catacombes de S. Calliste, dite le Cimetière de S. Sotère , offre assez peu d'intérêt; les peintures sont inférieures à celle de S. Calliste et appartiennent, en général, au iv* siècle. La catacombe est, en effet, de la fin du m" siècle et continue, au iV siècle, à recevoir des sépultures. De Rossi, R. S., III. Les stucs sont généralement mauvais , telle est la raison de la destruction de toutes ces peintures.
Autre Cubiculum; il est appelé les cinq saints. Garrucci, tav. 15, n" 2. Peintures du cubiculum voisin de celui de S. Patrice. De Rossi, R. S., III, p. 62, tav. vi : Une femme en orante avec les membres de sa famille , tav. xiv, n° 2. — Un bon pasteur. Arcosolium dit Délia Madona. Rossi, R. S., p. 66, tav. viii. Cette peinture a bien souffert. — La résurrection de Lazare. — Multiplication des pains. — Adoration
des Mages (iv* siècle). Nous ne voyons aucune idée qui unisse ces représentations. C'est le choix arbitraire des familles, la liberté des artistes qui se montrent au contraire. Ce sont toujours les miracles qui se rattachent, de près ou de loin, à la résurrection des morts ou aux prodiges qui indiquent le pouvoir du Christ. On les acceptait dans leur signification littérale. — Peinture du cubiculum dit Délia Pecorelle : Bon berger. Nous ne pouvons voir dans ces deux personnages, de chaque côté du Bon Pasteur, deux apôtres courant pour évangéliser le monde. Rossi, R. S., III. p. 71, tav. ix. — Moïse au rocher. — La multiplication des pains (détruite). — Autre arcosolium, de date postérieure (iv* siècle), tav. x. — L'adoration des Mages. — Les trois enfants refusant d'adorer Nabucodoiiosor. Aucune intention symbolique en plaçant là ces deux scènes. La symétrie seule a guidé l'artiste. On ne peut non plus accepter que les trois personnes reproduites au centre soit la Sainte Famille. Jamais l'art chrétien pi'imitif n'a représenté Jésus en orant, Marie dans celte position, toute seule; nous avons dit ailleurs que c'était une simple famille. Le Bon Pasteur occupe le centre, toujours le médaillon. A cette date, il a une signification plus pieuse. Les différents moments de l'histoire de Jonas occupent les quatre coins. L'artiste n'a pas hésité à représenter deux fois la même scène : Jonas au repos, parce que son cadre le demandait. — Jonas au repos et des orantes. De Rossi, tav. x, III et II. — Areae du cimetière di Santa Sotère. Peintures assez inférieures. Rossi, tav. viii : Multiplication des pains. — La Madone. — Le Bon Berger. — La résurrection de Lazare. — Le sacrifice d'Abraham (détruit). — Autre arcosolium. De Rossi, XI, XII. Ce sont des branches et des oiseaux. Nous ne croyons pas à la croix formée par le tronc et les branches. Ces peintures sont bien détériorées. La symétrie des deux oiseaux est voulue par l'artiste et sans aucun sens. — Arcosolium. De Rossi, XIII: ornementations, oiseaux, petites guirlandes. Moïse au rocher. Il porte la barbe. Au milieu une scène de la vie réelle. — Nous n'avons pas à nous occuper du cimetière de S. Balbina, qui n'a pas encore été assez étudié, de la Regio Liberiana (milieu du iv siècle) et de VArenarium Hippolyti (fin m* siècle), des catacombes de S. Prétextât. Restent les peintures de la crypta quadrata {iiv et iv® siècles). Garrucci, tav. 37. Nous en avons parlé. Cette crypte était, au iv° siècle, fort visitée par les pèlerins. On venait y prier les martyrs Januarius, Agatopus, Felicissimus. Schultze, Die Catacomben , 326. On y trouve des graffiti qui ont rapporta cette dévotion. Peintures. V. Roller, Les Catacombes , pi. xviii, f. 2, 5; XXIV, fig. 7. Une représentation assez belle de la femme guérie du flux de sang par Jésus. Garrucci, tav. 38, n° 2; 39, fig. 39. — Le cimetière S. Sebastiano , ad catacumbas. Intéressant non par les peintures qu'on y trouve, mais par la légende qui a voulu que les apôtres Paul et Pierre y eussent reçu leur sépulture pendant quelque temps. Cf. Schultze, Archeolog. Studien , Das grab. des Petrus , 221-255. Il a démontré que la tradition n'était pas historique. Ni le cubiculum , ni le double tombeau où auraient reposé les apôtres ne peuvent être considérés comme une oeuvre chrétienne. Tout trahit ici un monument païen. Pour les preuves et la discussion des textes, cf. p. 249. Pour des peintures postérieures, cf. Garrucci, tav. 89. En 1879, on a découvert une galerie. Un des cubicula a fourni une peinture analysée par Schultze, à savoir : Le Bon Berger, un orante. — Athelte [Zeitschr f. Kirchengeschichte , 1880). Cimetière de S. Agnès. Armellini lui a consacré un travail. // cimitero di S. Agnese. Roma , 1880. (Via Nomentana); cf. le plan donné par Armellini , tav. xvii , différentes areae qu'il a indiquées par des
couleurs. La première pourrait remonter à la fin du ir ou plutôt au commencement du III* siècle. Les autres sont des m'', iv", v° siècles. Les inscriptions sont simples et marquent l'ancienneté. Le cimetière n'est pas riche en peintures. Pour celles-ci, Roller, Catacombes, XLVH. LIV, LXIII, LXXV. Garrucci , op. c, tav. 61, 62; 63, 64, 65, 66, 67. Elles sont intéressantes pour les iv* et v^ siècles.
7. Schultze, Die Catacomben , combat aussi l'opinion des archéologues catholiques, à savoir : Martigny, Dict., p. 351 ; De Rossi, R. S., II, p. 346; Kraus, R. E., p. 159, l'article Bildevoerehrung de De Waal; Kraus, R. S., p. 326. Il ajoute que les scènes créées sont peu nombreuses, fréquentes les contradictions entre l'ouvrage et le texte des récits bibliques; et qu'on ne voit dans les plus grandes compositions aucune pensée qui circule entre ces scènes isolées et rattachées seulement extérieurement les unes aux autres (p. 96, note 4).
Il faut une grande imagination , un cerveau tout moderne , habitué aux idées abstraites, à la vie de cabinet qui nous empêche souvent de voir la vie réelle et l'intelligence des artistes inférieurs, pour oser prétendre que dans ces peintures il y ait des symboles aussi multiples et aussi divers. D'autres savants inventent un symbolisme sans aucun texte, sans avicune allusion contemporaine. On a souvent triplé , quadruplé le sens de ces images et on est arrivé à des interprétations si variées que quelquefois elles s'élèvent à huit, neuf, dix significations. Nous ne voulons pas attaquer personnellement les archéologues qui ont émis toutes ces conjectures, ni montrer, par un seul exemple , la fausseté de leur critique : notre œuvre n'est pas un livre de polémique religieuse. M. Le Blant, Les sarcophages chrétiens de la ville d'Arles, avait, avant nous, relevé ces nombreuses interprétations, sans cependant les récuser entièrement. Nous avons cherché, au contraire, autant que possible à nous dégager des idées modernes et à devenir simple, naïf à la façon de ces artisans qui créaient les œuvres, de ces cardeurs de laine, de ces marchands qui en faisaient la commande et en surveillaient l'exécution.
8. Gyprien, Epist. LXXV : « Xistum autem in cimeterio animadversum sciatis, » ne peut être invoqué pour affirmer des réunions dans les catacombes. De Rossi, R. S., III, chap. XIII : Adunanze sacre nei sotterranei cimiteri : soterranee chiesette , loro forme i^arie , etc.. Le savant archéologue a divisé son étude en deux parties : 1° pendant la persécution; 2° après la paix de l'Eglise. Nous ne parlerons que de la première. Il allègue le texte d'Eusèbe, H. E., VII, 22. Ce passage ne parle pas de réunion pendant la persécution, bien au contraire. Le gouvei'neur prévient les chrétiens qu'ils ne pourront plus se réunir ni aller aux cimetières. On voit : 1° qu'il y a ici deux idées bien distinctes : l'assemblée et le cimetière; 2» qu'il ne veut parler que des cérémonies funéraires que les chrétiens avaient coutume de faire pendant la paix, car les assemblées à ciel ouvert étant permises, on ne voit pas trop bien ce que voudrait dire ici ne plus aller aux cimetières. Même idée pour Gyprien, dans Ruinart, Acta sincera: « Praeceperant, ne in aliquibus locis conciliabula fiant ne cœmeteria ingrediantur. » Même idée encore, Eusèbe, IX, 2. Dans la pensée de Denys d'Alexandrie, on ne peut dire qu'il ait voulu parler des cimetières quand il proclame que les cérémonies ont eu lieu malgré la persécution : « Tous les lieux oii nous avons souffert, les champs ^ les déserts , les vaisseaux, les prisons , les hôtelleries nous ont servi de temples pour faire nos assemblées. Aucune mention de catacombes. Tertullien, ad Nationes , L
7, après une longue tirade sur la mauvaise renommée des chrétiens, dit : « Scitis et dies conventuum nostrorum, itaque obsidemur et opprimimur et in ipsis aicanis congreg-ationibus detinemur. » Ce texte ne traite pas la question. On ne peut pas citer les sources postérieures à l'édit de Milan et surtout Adon , Valalridus Strabon , les vies des saints, etc.. Pour l'espace des chambres des catacombes, cf. Schultze , Die catacomben , p. 83, un plan en trois parties à S. Calliste. De Rossi, III, 295. On ne peut pas affirmer qu'il n'y ait pas eu de sarcophages. L'espace est du reste très petit, trente personnes à peine peuvent y tenir.
Une chambre dans le voisinage du cubiculum de l'évèque Eusebius. (De Rossi, II, S., 297.) Les mêmes remarques doivent être faites ici. On peut en dire autant de la chambre appelée chapelle dans le cimetière S. Agnès. (Armellini, S. Agnès, 5, 6.) Nous avons des tombeaux. Schultze, op. c, p. 84. Les sièges des évéques que l'on trouve au cimetière Ostrianum (Roller, op. c., pi. Lxiii) ne prouvent rien, car ils servaient pour les cérémonies funéraires et se trouvent aussi dans les chambres sépulcrales païennes. M. Chastel a publié une étude sur les catacombes, dans laquelle il a montré que, sauf certains temps particulièrement critiques, les chrétiens n'allaient pas dans les catacombes pour célébrer le culte. {Catacombes et inscriptions chrétiennes de Rome.) Nous n'avons pu nous procurer cet opuscule. II est mentionné par l'auteur dans son Histoire du Christianisme , p. 177. Mais les résultats doivent être modifiés, puisque nous voyons que, même en temps de persécution, ces lieux ne servaient pas aux réunions.
9. Cf. pour Pompei et son art, Overbeek, Po?npeji, 4® édition à laquelle M. Mau a collaboré. Leipsig, 1884. Sur la couleur et les procédés employés si utiles pour connaître la technique des catacombes , cf. Blûmmer, Wissen der Gegenwart, XXX, 246. Quelques indications dans Baumeister, Denkmseler des classischen Alterthums : Malerei , et dans Woltmann. Geschichte. d. Malerei , I , p. 135. Pour le sentiment du paysage que l'on retrouve aussi dans les catacombes, cf. Karl Woermann, Die Landschaft in der Kunst der Alten Vœlker. — Helbig, Untersuchungen ilber die campanische Landmalerei. Leipsig, 1873. Pour la décoration et ses éléments, Mau, Gesch. der décorât. Landmalerei in Pompeji , 52. Les principales peintures dans Roux, Herculanum et Pompei. Paris. Duruy, Histoire des Romains, les a rendues plus populaires.
10. Pour les fresques de la catacombe juive (Vigna Randanini) , cf. Garrucci, Cimeiero degïi antichi Ebrei scoperto in vigna Randanini. Roma, 1862; le même, Sloria délie Arte Christiana , tav. 489. Même ornementation, paon, petits oiseaux entre un vase de fleurs, colombe avec des branches. Agneau avec le vase, coq, chimère, poissons. C'est le même esprit décoratif, et toutes ces scènes n'ont aucun symbolisme.