CHAPITRE XVI
. L'Eglise catholique enseigne qu'en dehors du lieu de tourments destiné aux pécheurs, et du Ciel, séjour éternel pour les justes', il y a dans l'autre vie un état intermédiaire de peines temporelles pour ceux qui ont vécu dans le péché véniel ou qui n'ont pas satisfait à la justice de Dieu pour des péchés déjà pardonnes. Elle nous enseigne aussi que ces âmes, tout en étant reléguées dans ce lieu mitoyen communément appelé Purgatoire, sont impuissantes pour elles-mêmes, mais qu'elles peuvent être secourues par les suffrages des fidèles vivant sur la terre. L'existence du Purgatoire implique naturellement le dogme corrélatif de l'utilité des prières pour les morts; car ces âmes qui y résident n'ont pas encore atteint le terme de leurs travaux. Elles sont encore exilées du Ciel; elles ont encore besoin de la clémence divine.
N'est-il pas étrange que celte doctrine, qui nous est si chère, ait été révoquée en doute par les novateurs du seizième siècle, surtout quand nous considérons qu'elle est clairement enseignée dans l'Ancien Testament; qu'elle est au moins insinuée dans le Nouveau ; qu'elle est unanimement proclamée par les Pères de l'Eglise; qu'elle est contenue dans toutes les liturgies anciennes des Eglises
PURGATOIRE. — PRIERES POUR LES MORTS. 22o
d'Orient et d'Occident ; qu'elle est conforme aux données de la raison et éminemment consolante pour le cœur humain ?
1° Cette doctrine est entièrement et explicitement contenue dans l'Ancien Testament; elle est mise pieusement en pratique par le peuple hébreu. A la fin d'un combat que Judas Machabée avait livré aux ennemis, il ordonna que Ton offrît des prières et des sacrifices pour ses compagnons défunts; il prescrivit aussi une collecte et envoya douze mille drachmes d'argent à Jérusalem, afin qu'on offrît des sacrifices pour les péchés des morts, pensant justement et religieusement de la résurrection ; car s'il n'eût pas espéré que ceux qui avaient été tués ressusciteraient un jour, il eût jugé superflu de prier pour eux... «C'est donc une sainte et salutaire pensée de prier pour les morts, afin qu'ils soient délivrés de leurs fautes \ » Ces paroles sont si pressantes que je ne pourrais, par aucun commentaire, les rendre plus claires. Toutefois, elles ont été une pierre d'achoppement pour les réformés. Voyant qu'ils ne pourraient, par aucun subterfuge, échapper à la force de ce texte, ils ont poussé l'impiété jusqu'à rejeter les livres des Machabées, comme un coupable se débarrasse d'un témoin hostile. Ils ont prétendu que les deux livres des Machabées étaient apocryphes. Et cependant ils ont la même autorité que l'évangile de saint Matthieu ou que toute autre partie de la Bible. Car, la canonicité des livres saints repose uniquement sur l'autorité de l'Eglise catholique qui les a proclamés inspirés.
En admettant, pour le moment, que les livres des Machabées ne doivent pas avoir leur place dans le canon des saintes Ecritures, personne au moins ne peut nier qu'ils ne soient de fidèles monuments historiques, et comme tels qu'ils ne servent à prouver l'usage constam-
* Mach., 43-46.
ment établi parmi les Juifs d'offrir, comme parmi nous, des prières et des sacrifices pour les morts.
2° Quand notre Sauveur, le fondateur de la religion nouvelle, parut sur la terre, il vint pour retrancher les excroissances qui s'étaient développées sur le corps du code religieux des Juifs ; il travailla à purifier la vraie doctrine de toutes les traditions humaines qui, dans le cours des temps, étaient venues s'y mêler, comme la paille se mêle au pur froment. Il condamne, par exemple, les Pharisiens de ce qu'ils défendent d'accomplir des œuvres de charité le jour du Sabbat; et, dans le trente-deuxième chapitre de saint Matthieu, il cite contre eux tout un long catalogue d'innovations dans la doctrine et dans la discipline.
Mais Notre-Seigneur a-t-il en même temps repris les Juifs parce qu'ils croyaient à l'existence du Purgatoire, ou parce qu'ils priaient pour les morts, pratique généralement admise, il le savait bien, par le peuple? Jamais. Au contraire, plus d'une fois Jésus et l'Apùtre des Gentils ont insinué la doctrine du Purgatoire. Notre Sauveur dit : « Quiconque aura prononcé une parole contre le fils de l'homme sera pardonné. Mais quiconque aura prononcé une parole contre le Saint-Esprit ne sera pardonné ni dans ce monde ni dans l'autre *. »
Quand notre Sauveur déclare que le péché contre l'Esprit saint ne sera pas remis dans l'autre vie, il nous laisse évidemment conclure que plusieurs péchés seront pardonnes dans la vie future.
Saint Paul nous dit : « Que toutes les œuvres de l'homme seront manifestées » au jour du Seigneur. « Le feu éprouvera les œuvres de l'homme et montrera de quelle nature elles sont. » Si ses œuvres restent « c^'est-àdire si elles sont bonnes, » « il recevra une récompense, si
1 s. Matth., XH, 32.
elles sont dévorées par les flammes, » « c'est-à-dire si elles sont défectueuses et imparfaites, » il aura des dommages à subir; mais il sera sauvé, quoique par le feu \ Son âme sera donc sauvée, mais il aura à souffrir pendant quelque temps dans les flammes expiatrices du Purgatoire.
Cette interprétation ne m'est pas particulière. C'est le cri unanime de la chrétienté. Et quels sont ceux qui ont déplacé les limites de la foi chrétienne respectées par le temps, en rejetant la doctrine du Purgatoire? Des hommes d'Eglise mécontents, impatients de tout joug religieux, venus sur la scène du monde seize cents ans après la fondation du christianisme. Jugez vous-mêmes, lecteurs, quel est celui qu'il vous faut suivre. Si vous vouliez connaître le vrai sens d'une question vitale touchant à la Constitution, ne suivriez-vous pas la décision d'un Story, d'un Jefî'erson, d'un Marshall, d'un Taney, jurisconsultes et hommes d'Etat, reconnus comme les vrais commentateurs de la Constitution? Ne préféreriez-vous pas leur opinion à celle des démagogues politiques qui n'ont pour eux ni le savoir, ni l'autorité, ni l'histoire, mais qui ne cherchent qu'un avantage personnel? Les mêmes motifs qui vous portent à rejeter l'opinion de politiques ignorants et à embrasser celle d'éminents jurisconsultes, en ce qui concerne la Constitution, vous porte à écarter les nouveautés des réformateurs religieux, et à suivre le sentiment unanime des Pères en ce qui concerne le Purgatoire.
3° Je voudrais mettre sous vos yeux de longs extraits des écrits des Pères du premier âge de l'Eglise, se rapportant au sujet qui nous occupe; mais je dois me contenter de vous citer quelques-unes des plus éclatantes lumières des premiers siècles chrétiens.
Tertullien, qui vivait au second siècle, nous dit que « l'épouse fidèle priera pour son mari défunt> surtout à
1 Corint., III, 13, 14, 15.
l'anniversaire du jour où il est tombé dans son dernier sommeil. Si elle y manque elle a répudié son mari aussi bien que le lieu où il repose *. »
L'historien Eusèbe (quatrième siècle), en décrivant les funérailles de Constantin le Grand, nous dit que le corps du prince bien-aimé fut placé sur une grande bière, et que les ministres de Dieu et la multitude du peuple, avec des larmes et des cris, offraient des prières et le saint sacrifice pour le repos de son âme. L'historien ajoute qu'on le fît pour se conformer au désir du monarque religieux, qui érigea une grande église à Gonstantinople en l'honneur des apôtres, afin qu'après sa mort les fidèles pussent se souvenir de lui ^ Saint Cyrille de Jérusalem écrit au quatrième siècle : « Nous faisons mémoire des saints Pères, des évêques et de tous ceux qui sont morts parmi nous, croyant que nos supplications seront d'un grand secours pour leurs âmes, tandis que le saint et terrible sacrifice est offert. » Il répond par un exemple à ceux qui pourraient douter de l'efficacité de la prière pour les morts. « Si un roi, dit-il, avait banni une personne pour une offense, et que ses parents, après avoir tressé une couronne, la lui eussent offerte en faveur de celle qui mérite la vengeance, ne croyez-vous pas qu'il se relâcherait de sa sévérité? Ainsi en offrant une couronne de prières en faveur de ceux qui sont morts, nous obtiendrons pour eux le pardon, par les mérites de Jésus-Christ \ »
Saint Ephrem, au même siècle, dit : « Je vous en conjure, mes frères, et mes amis, au nom du Dieu qui m'ordonne de vous quitter, souvenez-vous de moi dans vos assemblées de prières. Ne m'ensevelissez pas avec des parfums. Ne les offrez pas à moi, mais à Dieu. Ensevelissezmoi tandis que je suis accablé de douleur, avec des lamen-
^ De la Monogamie, n. X.
2 Eusèbe, B. IV, G. 71.
3 Catéch., n. 9, 10, p. 328. %
talions, et au lieu de vos parfums assistez-moi de vos prières, car les morts bénéficient des prières des saints qui vivent sur la terre. »
Saint Ambroise (au même siècle) nous dit au sujet de la mort des empereurs Gratien et Valentinien : « Vous serez heureux (Gratien et Valentinien), si mes prières peuvent vous être de quelque utilité, aucun jour ne se passera ici dans le silence, jamais dans mes prières je ne vous oublierai, aucune nuit ne s'écoulera sans entendre répéter votre nom dans les prières. Dans tous les sacrifices que j'offrirai, je ne vous oublierai pas. » A la mort de l'empereur Théodose, il compose la prière qui suit : « Donnez un parfait repos à votre serviteur Théodose, ce repos que vous avez préparé pour vos saints. Que son âme retourne vers son origine, elle n'y sentira plus l'aiguillon de la mort... Je l'aimais, voilà pourquoi je le suivrai même dans la terre des vivants. Je le suivrai partout, et par mes larmes et par mes prières, je Tentraînerai sur la montagne du Seigneur où il y a la vie éternelle, où la corruption n'est plus et où il n'y a ni soupirs, ni afflictions \ »
Saint Jérôme qui vivait à la même époque, dans sa lettre de condoléance à Pammachius sur la mort de son épouse Pauline, écrit : « D'autres jettent des roses et des violettes sur les tombeaux de leurs épouses, notre Pammachius répand sur les cendres vénérées de Pauline les parfums de l'aumône ^ »
Saint Jean Chrysostome dit : « Ce n'est pas sans de graves motifs que les apôtres ont ordonné de faire mention des morts dans les terribles mystères, persuadés qu'ils en retireraient un très grand fruit \ »
Saint Augustin qui vivait au commencement du cin-
* Voyez la Foi des catholiques, vol. IIl^ p. 176, '
2 JbicL, p. 177.
' Ibid., vol. II.
quiéme siècle rapporte que lorsque sa mère fut sur le point de mourir, elle lui fit cette dernière demande : « Laisse ce corps où tu voudras, que ce soin ne te trouble jamais. Je ne te demande qu'une chose, c'est de ne m'oublier jamais à l'autel du Seigneur partout où tu seras \ »
Ce fils dévoué prie pour l'âme de sa mère dans le langage le plus passionné. « 0 Dieu de mon cœur, dit-il, je vous supplie pour les péchés de ma mère. Excusez-moi par le mérite des blessures qui sont restées suspendues sur le bois... Qu'elle soit en paix avec son époux. Faites, Seigneur, que vos serviteurs mes frères, que je défends par la voix, par le cœur et par la plume, toutes les fois qu'ils liront ces paroles, se souviennent à l'autel de Monique votre servante... » Ce n'est là qu'un faible écho de la voix unanime des Pères touchant la salutaire pratique des prières pour les morts.
Vous voyez à présent que cette dévotion n'est pas une invention moderne, mais une doctrine universellement défendue dans les premiers et les plus purs âges de l'Eglise.
Vous voyez que la prière pour les morts n'est pas une dévotion cauteleusement recommandée par un écrivain obscur et visionnaire, mais un acte de religion prêché et inculqué par les grands docteurs et les Pères de l'Eglise, qui sont les propagateurs reconnus de la religion chrétienne.
Vous les voyez également inculquant cette doctrine non comme un principe froid et abstrait, mais comme un acte de piété journalier, qu'il faut placer dans les exercices ordinaires de dévotion.
Ils priaient pour les morts le matin et le soir, dans l'office du jour, au sacrifice de la Messe. Ils demandaient les prières de la paroisse pour les âmes des défunts dans
1 Confessions, liv., IX.
les offices publics du dimanche. Dans les monuments élevés aux morts et conservés jusqu'à nos jours, on voit des épitaphes demandant instamment les prières des vivants pour leurs âmes. Qu'il est consolant, pour nos cœurs catholiques, de voir qu'une dévotion si douce pour les âmes affligées soit en même temps si fermement appuyée sur la tradition des âges I
4° Que la pratique de prier pour les morts descende des apôtres, les liturgies de l'Eglise le prouvent jusqu'à l'évidence. Par liturgie on entend le formulaire autorisé du culte public contenant les prières approuvées par l'Eglise. Le Missel ou livre de messes, par exemple, que vous voyez sur nos autels, contient une partie de la liturgie de l'Eglise catholique. Les principales liturgies sont : celle de saint Jacques apôtre qui fonda l'Eglise de Jérusalem ; celle de saint Marc l'évangéliste, fondateur de l'Eglise d'Alexandrie, et celle de saint Pierre qui fonda l'Eglise de Rome. Ces liturgies portent le nom de ceux qui les ont composées. Il y a encore les liturgies de saint Ghrysostome et de saint Basile, qui ont été surtout formées sur le modèle de celle de saint Jacques.
Toutes ces liturgies, sans exception, contiennent des prières pour les morts, et leur conservation providentielle sert à défendre victorieusement la vénérable antiquité de la doctrine chrétienne à cet égard.
Les Eglises d'Orient et d'Occident étaient heureusement unies jusqu'au quatrième et au cinquième siècle, quand les hérésiarques Arius, Nestorius et Eutychès jetèrent des millions d'âmes en dehors de l'unité. Les partisans de ces sectes étaient appelés du nom de leurs fondateurs, Ariens, Nestoriens, Eutychéens, et depuis ce jour jusqu'à présent ces deux derniers corps ont formé des communions distinctes , séparées de l'Eglise catholique dans l'Orient, comme les églises protestantes le sont dans l'Occident.
L'Eglise schismatique grecque, dont l'Eglise gréco-russe,
est un rejeton, a rompu l'union avec le siège de Rome au neuvième siècle.
Tout en quittant l'Eglise catholique, les sectes d'Orient ont conservé les vieilles liturgies, dont elles se servent encore, comme je vais vous le démontrer.
Pendant mon séjour à Rome, lors du concile œcuménique, j'ai consacré une grande partie de mes loisirs à examiner les différentes liturgies des églises schismatiques d'Orient. J'ai trouvé dans toutes, des formules de prières pour les morts presque identiques à celle du missel romain. « Souvenez-vous de vos serviteurs qui sont devant vous: avec le signe de la foi et qui reposent en paix. A ceux-là et à tous ceux qui reposent en Jésus-Christ, donnez-leur, nous vous en supplions, le lieu du rafraîchissement, de la lumière et de la paix, par le même Jésus-Christ notre Seigneur. »
Non content d'étudier leurs livres, j'ai interrogé les patriarches et les évéques orientaux en communion avec le siège de Rome, appartenant aux rites arménien, chaldéen, copte, maronite et syriaque, ils m'ont assuré que les chrétiens schismatiques, parmi lesquels ils vivent, ont, sans exception, des prières et des sacrifices pour les morts.
Quand est-ce, je vous le demande, que les sectes orientales ont commencé à adopter la pratique catholique des prières pour les morts ? Elles ne peuvent pas l'avoir reçue depuis le neuvième siècle, car l'Eglise grecque s'est alors séparée de nous ; elle rompit toutes relations avec nous depuis ce temps, à quelques exceptions près, jusqu'au douzième siècle ; elles ne peuvent pas en avoir adopté la pratique depuis le quatrième et le cinquième siècle d'autant que les Ariens, les Nestoriens et Eutychéens n'ont point eu de rapports avec Rome depuis ce temps. Elles ont donc reçu comme nous cette doctrine des apôtres. Si des hommes, vivant en différentes contrées, boivent un
vin ayant même saveur, même goût, même couleur ils peuvent en conclure que le vin est le produit de la même espèce de raisins. Ainsi nous concluons que cette rafraîchissante doctrine de l'intercession pour les morts a sa racine dans l'arbre apostolique de la science sacrée, planté par notre Sauveur.
5*^ Je vous ai déjà parlé de la dévotion de l'ancienne Eglise juive pour les âmes des défunts. Vous ignorez peutêtre que les Juifs conservent encore, dans leur liturgie, la pieuse pratique de prier pour les morts. C'est pourtant ce qui a lieu. Au milieu de leurs pérégrinations et des vicissitudes de leur vie, quoique démembrés et dispersés, comme un troupeau sans pasteur, sur toute la surface du globe, les enfants d'Israël n'ont jamais oublié ni négligé le devoir sacré de prier pour les mûris.
Ne voulant pas l'affirmer sans en faire voir l'évidence, je me suis procuré, d'un Juif converti, un livre de prières approuvé par l'Eglise juive, d'où j'ai extrait la formule suivante prescrite dans les funérailles : « Frère défunt, puissiez-vous trouver les portes des cieux ouvertes, voir la cité de paix, les habitations de salut et rencontrer les anges, fidèles serviteurs, se hâtant de venir au devant de vous. Que le grand prêtre debout vous reçoive, reposez enfin dans la paix et réveillez-vous dans la vie. Puisse le repos du céleste séjour être le lot, la demeure et le lieu tranquille de l'âme de notre frère défunt (puisse l'esprit du Seigneur le conduire en Paradis) lui qui est sorti de ce monde sur l'ordre de Dieu, le Seigneur des cieux et de la terre. Que le suprême Roi des rois le couvre de l'ombre de ses ailes. Qu'il le ressuscite à la fin des temps, qu'il lui donne de se désaltérer au torrent de ses délices^ »
Je suis heureux de dire que les plus avancés et les plus éclairés des membres de l'Eglise épiscopale retournent
* Livre de Prières juives, édité par Isaac Leeser.
avec empressement à la foi de leurs pères en ce qui concerne la prière pour les morts. Un de mes amis, jadis membre ecclésiastique distingué de l'Eglise épiscopale, aujourd'hui converti, me disait qu'un grand nombre d'ecclésiastiques protestants de cette contrée et particulièrement d'Angleterre, croient à l'efficacité delà prière pour les morts, mais que, pour des motifs bien connus, ils sont très réservés dans l'expression de leur foi. Il me convainquit aisémemt de la vérité de ses assertions en ce qui concerne surtout l'Eglise d'Angleterre, par l'envoi de six livres différents publiés à Londres, traitant tous le sujet du Purgatoire. Ces livres sont imprimés sous les auspices de l'Eglise protestante épiscopale; ils contiennent tous des prières pour les morts et établissent, sur des principes catholiques, l'existence d'un lieu intermédiaire après la mort, et le devoir de prier pour nos frères défunts*.
En résumé, nous voyons la pratique des prières pour les morts confirmée par les anciens Juifs, et par la synagogue de nos jours. Nous la voyons proclamée d'âge en âge par les Pères de la chrétienté. Nous la voyons incorporée à toutes les anciennes liturgies de l'Orient et de l'Occident. Nous la voyons défendue avec zèle par l'Eglise Russe d'aujourd'hui, et par cette immense famille de chrétiens schismatiques répandus en Orient. Nous voyons enfin que c'est une dévotion embrassée par deux cent millions de catholiques, aussi bien que par une portion respectable de l'Eglise épiscopale.
Ne serait-ce pas, mon ami, le comble de la témérité et de la présomption de préférer votre opinion à ce poids immense de sainteté, de science, et d'autorité? Ne seraitce pas une impiété de demeurer isolé, bouche close, tandis
1 Voyez le Chemin de la sainteté, de Rivington ; Londres ; Trésor de dévotions, ibid.; Catéchisme de tliéologie, Masten, Londres.
que le monde chrétien fait retentir un incessant De Profîindis pour ses frères défunts? Ne serait-ce pas froideur et insensibilité de ne pas prier pour des frères défunts à cause d'un préjugé qui n'a aucun fondement dans l'Ecriture, dans la tradition, ni dans la raison elle-même?
Si votre frère vous quitte pour traverser l'immense Atlantique, la religion et l'amitié vous portent à prier pour lui pendant son absence. Si le même frère traverse la sombre mer de la mort pour arriver aux rivages de l'éternité, pourquoi ne prieriez-vous pas pour lui? Quand il traverse l'Atlantique, son âme captive dans la chair est loin devons; quand il traverse l'Océan de la mort, son âme débarrassée des liens du corps s'est enfuie loin de vous. Quelle différence y a-t-il en ce qui concerne le devoir qui vous est imposé de prier? Car qu'est-ce que la mort? Une simple séparation de l'âme et du corps. Le corps meurt sans doute, mais l'âme « vit, se meut et conserve son être; » après comme avant la mort elle continue à penser, à se souvenir et à aimer. La puissance et la miséricorde de Dieu ne s'étendent-elles pas en deçà du tombeau comme au delà *? Qui mettra des limites à Tempire de Dieu et lui dira : Tu viendras jusque là et tu n'iras pas plus loin. Deux mille ans après la mort d'Abraham Notre-Seigneur dit : « Je suis le Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob. » Il n'est pas le Dieu des morts mais des vivants.
S'il y a avantage à prier pour notre frère vivant, pourquoi n'y aurait-il pas avantage aussi à prier pour lui maintenant qu'il n'est plus dans la chair? Lorsqu'il était vivant vous ne priiez pas pour son corps, mais pour son âme.
Si l'un de vos frères meurt avec quelques légères fautes sursa conscience, une impatience, parexemple, une parole inutile, convient-il qu'il aille dans les cieux avec cette tache? Non, la sainteté de Dieu le défend car « rien d'impur n'en-
' s. Marc, XII, 26, 27.
trera dans le royaume des cieux\ » Le condamneriez- vous pour ces légères transgressions, à d'éternels tourments avec les adultères et les homicides? Non, la justice et la miséricorde divines le défendent. Ainsi donc, le bon sens réclame un lieu intermédiaire pour purifier l'âme, jusqu'à ce qu'elle soitdignedejouir de la société de Dieu et des saints. Dieu ('rendra à chacun selon ses œuvres » : à ceux qui sont purs et sans tache, un bonheur sans fin; aux âmes souillées de moindres fautes, un lieu de purification temporaire.
J'ai vu une pieuse fille servir avec une fiévreuse sollicitude, sur son lit de douleur, un père tendrement aimé. Elle veilla avec anxiété, pendant plusieurs jours, à ses côtés. Elle mouillait légèrement ses lèvres brûlantes, rafraîchissait son front enflammé par la fièvre, et levait sa tête languissante sur roreiller.Toutchangementdanslemaladeenbien ou en mal apportait dans son cœur ou un rayon de soleil, ou les ténèbres de la tristesse. C'est son amonr filial qui les faisait naître. Son père mourut et elle accompagna ses restes jusqu'à son tombeau. Quoique protestante, tandis qu'elle se tenait auprès de la bière, elle brisa les chaînes qu'une religion cruelle avait élevées, à son préjudice, autour de son cœur, et s'élevant au-dessus de sa secte elle s'écria : Seigneur, ayez pitié de son âmet C'était la voix de la nature et de la religion.
Oh ! loin de nous une religion qui établirait un éternel divorce entre les vivants et les morts. Quelle consolation, pour un catholique, de penser qu'en priant pour ses amis défunts ses prières ne sont pas en contradiction, mais en parfait accord avec la voixde l'Eglise, et que lorsque, comme Augustin, il veille au chevet d'une mère mourante, il peut, comme ce grand docteur, continuer après sa mort le même oflice de piété pour son âme, en priant pour ellel Quelle joie de songer que l'anneau d'or de la prière nous unit tou-
» Apocal , XXXI, 27.
PURGATOIllE. — PRIERES POUR LES MORTS. 237
jours à ceux « qui dorment dans le Seigneur, » et que nous pouvons toujours leur parler et prier pour euxl
Tennyson exprime un sentiment tout catholique lorsqu'il met sur les lèvres de son héros, qui vient de terminer sa course, les paroles suivantes adressées à son compagnon, sir Bedivere :
a J'ai vécu tous les jours de ina vie, puisse-t-il, en luimême (Dieu), purifier tout ce que j'ai fait; mais, pour toi, si tu ne devais plus revoir les traits de mon visage, prie pour mon âme. La prière opère bien plus qu'on ne le pense dans ce monde. Ainsi donc que les sons de ta voix s'élèvent pour moi jour et nuit en flots pressés comme les eaux d'une fontaine. En quoi les hommes valent-ils mieux que les animaux qui mènent une vie inconsciente et sans ennuis, si connaissant Dieu, ils n'élèvent pas des mains suppliantes' pour eux et pour leurs amis? Toute la vaste étendue de l'univers est retenue captive aux pieds de Dieu par des chaînes d'or \ »
Oh 1 c'est cette pensée qui dérobe à la mort son aiguillon et rend les séparations des amis tolérables. Si vos amis défunts n'ont pas besoin de prières, elles ne sont pas perdues, mais semblables à la pluie absorbée par le soleil et redescendant en fécondes rosées sur nos champs, elles seront absorbées par le soleil de justice, et elles retomberont en rafraîchissantes rosées de grâces sur votre tête : « Jetez votre pain sur les eaux courantes ; car après de longs jours vous le retrouverez ^ »
' Mort d'Arthur.
2Ecclés., XI, 1.