CHAPITRE XVII
Un homme jouit de la liberté religieuse quand il possède le droit absolu d'adorer Dieu selon le Dictamen et le jugement d'une droite conscience, et de pratiquer une forme de religion plus en rapport avec ses devoirs envers Dieu. Tout acte diminuant la liberté de conscience est justement désigné sous le nom d'intolérance religieuse. Cette liberté religieuse est le droit inviolable de tout homme, parce qu'il correspond à un devoir très certain que Dieu lui a imposé.
Un homme jouit de sa liberté civile quand il est à l'abri des volontés arbitraires des autres, et quand il est gouverné par des lois équitables établies pour le bien général de la société.
Lorsque, d'accord avec ses concitoyens, il observe les lois de l'Etat, si on lui impose quelque restriction exceptionnelle dans l'exercice de ses droits comme citoyen, chaque fois on empiète sur sa liberté civile. J'avance ici cette proposition que j'espère prouver avec une évidence historique, que l'Eglise a toujours été un ardent promoteur de la liberté religieuse et civile, et que toutes les fois que des empiétements sur ces droits sacrés de l'homme ont été accomplis par des membres professant la foi catholique,
cette injustice, bien loin d'avoir été sanctionnée par elle, a été commise en violation directe de son autorité.
L'Eglise professe cette doctrine que toutes les fois qu'un homme par sa volonté libre, est déchu de la grâce, il doit, par sa libre volonté, y retourner. Conversion et coaction, voilà deux termes qui ne peuvent jamais s'unir.
Toujours on a admis comme une maxime et comme un principe important, promulgué par les Souverains Pontifes et par d'autres prélats, qu'aucune violence, qu'aucune influence illégitime ne peuvent être exercées par les princes ou parles missionnaires, dans leurs efforts pour convertir les âmes à la foi de Jésus-Christ.
Saint Augustin et ses compagnons qui furent envoyés par le pape saint Grégoire le Grand en Angleterre, pour la conversion de cette nation, eurent le bonheur de baptiser, dans la vraie foi, le roi Ethelbertet plusieurs de ses sujets. Ce monarque, dans la ferveur de son zèle, eût désiré que tous ses sujets suivissent immédiatement son exemple. Les missionnaires l'avertirent qu'il eût à s'abstenir scrupuleusement de toute violence pour réaliser la conversion de son peu^Je, parce que la religion chrétienne devait être librement embrassée.
Le pape Nicolas P^ dissuada autrefois Michel, roi des Bulgares, d'employer la force et la contrainte dans la conversion des idolâtres. Le quatrième Concile de Tolède, d'une grande autorité dans l'Eglise, ordonna qu'on ne contraignit personne à professer, contre sa volonté, la foi chrétienne. Il est bon de se rappeler que ce concile était composé de tous les évêques d'Espagne, qu'il fût tenu dans un temps et dans une contrée où l'Eglise avait presque un pouvoir illimité, et au milieu d'un peuple représenté comme le plus fanatique et le plus intolérant de toute l'Europe.
Il n'est peut-être pas un seul homme qui ait mieux personnifié l'âge où il vécut, que saint Bernard, l'illustre
abbé de Glairvaux ; il fut rornement de l'Eglise au moyen âge. Sa vie est comme un diapason qui nous donne exactement le ton et le degré de tolérance qui prévalut en ces jours. Ayant appris qu'un prédicant fanatique avait poussé le peuple à des actes de violence contre les Juifs et contre les ennemis du christianisme, saint Bernard éleva contre lui sa voix éloquente, et délivra ce peuple persécuté du danger auquel il était exposé.
Pour ne pas vous citer d'autres exemples, permettezmoi de vous rappeler la belle lettre adressée par Fénelon, archevêque de Cambrai, au fils du roi Jacques II d'Angleterre.
Cette lettre ne reflète pas seulement les sentiments de son propre cœur, mais elle formule surtout les décrets de l'Eglise dont il était un des plus beaux ornements. «Avant tout, écrit-il, ne forcez jamais vos sujets à changer de religion. Aucun pouvoir humain ne peut atteindre l'asile inviolable de la libre volonté du cœur. La violence ne peut jamais persuader les hommes ; elle sert seulement à faire des hypocrites. Accordez la liberté civile à tous, non en approuvant toutes choses comme indifférentes, mais en tolérant avec patience tout ce que le Très-Haut tolère, et en essayant de convertir les hommes par une douce persuasion \ »
Il est vrai cependant, que l'Eglise catholique ne s'épargne aucune peine, ne s'arrête à aucun sacrifice afin d'amener le genre humain à embrasser sa foi ; autrement elle serait infidèle à sa mission.
Mais elle dédaigne l'emploi d'une illégitime influence, dans ses efforts pour convertir les âmes.
Tout le monde sait que les avantages supérieurs des pensionnats de femmes établis dans notre contrée, ont déterminé un grand nombre de nos frères séparés à envoyer
^ Vie de Fénelon.
LIBERTÉ CIVILE Eï RELIGIEUSE. 241
leurs filles dans ces institutions. On sait aussi que si vive est Taffection de ces jeunes personnes pour laurs maîtresses religfieuses, si pure est l'atmosphère qu'elles respirent dans ces maisons de science, qu'elles ont souvent demandé à embrasser une religion qui nourrit ainsi la piété, et produit des fleurs d'un parfum si doux et si délicat. Les religieuses tirent-elles avantage de cette influence pour la cause du prosélytisme catholique? Nullement, si discret, si réservé est le regard qu'elles plongent dans les consciences religieuses de leurs élèves, qu'elles consentent rarement à laisser baptiser les jeunes filles confiées à leurs soins, à moins d'avoir obtenu préalablement le libre consentement de leurs parents ou de leurs tuteurs, et après les avoir instruites dans toutes les doctrines de l'Eglise.
L'Eglise cependant est intolérante en ce sens qu'elle ne veut jamais confondre la vérité avec l'erreur; elle ne peut admettre qu'un homme soit, en conscience, libre de rejeter la vérité quand ses droits ont été victorieusement vengés dans son esprit. Un grand nombre de protestants semblent avoir été troublés par des arguments comme ceux-ci :
Les catholiques sont aujourd'hui très portés à proclamer la liberté de conscience, parce qu'ils sont en minorité.
Quand ils seront assez heureux pour avoir la haute main par le nombre et par le pouvoir, ils détruiront cette liberté, parce que leur foi leur apprend à ne tolérer d'autre doctrine que celle des catholiques. Il faut donc absolument
les empêcher d'obtenir un semblable avantage. Dans tout
ceci, il y a une grande erreur qui provient de ce qu'on ne
connaît pas la doctrine catholique dans toute son étendue.
Je ne la détruirai pas de peur qu'elle paraisse arrangée
pour la circonstance.
Je citerai le grand théologien Becanus qui exposa la
doctrine des écoles catholiques au moment où la lutte entre
catholiques et protestants était très vive. 11 dit que la liberté religieuse doit être tolérée par un
chef d'Etat quand celui-ci et la communauté auraient grand peine à la réprimer. Le chef de l'Etat doit faire une convention pour assurer à ses sujets la liberté dans les matières religieuses.
Quand une fois la convention est faite, on doit rigoureusement l'observer dans tous les points, comme on le fait pour tous les contrats légitimes ^ C'est la vraie doctrine de l'Eglise catholique, sur ce point d'accord avec Becanus et tous les autres théologiens catholiques ; si bien que dans le cas où les catholiques obtiendraient la majorité dans une société qui possède déjà la liberté de conscience garantie à tous par la loi, leur religion les obligerait à respecter des droits ainsi acquis par leurs concitoyens. Quel danger y aurait-il, dans ce cas, pour les protestants, à ce que les catholiques obtiennent ici la majorité? Leurs appréhensions sont le résultat de craintes vaines, que tout esprit honnête ne peut plus longtemps conserver.
L'Eglise a non seulement respecté la conscience des peuples pour embrasser la religion de leur choix, mais elle a encore défendu leurs droits civils et leurs libertés contre les empiétements des souverains temporels.
Une des erreurs populaires qui se sont emparées des esprits à notre époque, c'est que jadis l'Eglise s'est liguée avec les princes pour opprimer le peuple. C'est une basse calomnie qu'une connaissance superficielle de l'histoire ecclésiastique dissiperait bientôt. Pour dire vrai, les plus implacables ennemis de l'Eglise ont été les princes de ce inonde, et même ceux que l'on a appelés chrétiens.
La lutte entre l'Eglise et l'Etat n'a jamais cessé, car l'Eglise a senti que c'était de son devoir, dans tous les âges, d'élever la voix contre les mesures despotiques et arbitraires des princes. Et, comme le disait fort bien, il y a quarante ans, un journaliste américain et protestants
^ Becanus : de Virtulibus theologlcis, C. XVI. Questio IV, u" 2. 2 D' Brownsûû, qui était alors protestant.
ce fut une bénédiction de la Providence qu'il y eût un pouvoir spirituel sur la terre qui pût s'élever, comme un mur d'airain, contre la tyrannie des princes de ce monde et leur dire : « Vous viendrez jusqu'ici et vous n'irez pas plus loin, et là vous briserez les flots mugissants de vos passions ; » un pouvoir qui leur fit entendre ce que Jean- Baptiste dit à Hérode : « Gela ne vous est point permis ; » une puissance qui pût lever contre eux le doigt du reproche, quand même le glaive menacerait sa tête^ et qui leur fît entendre ce que Nathan disait à David : « Vous êtes cet homme. — Tu es ille vir, » L'Eglise disait aux princes que si le peuple a ses devoirs, il a ses droits ; que si le sujet doit rendre à César ce qui lui appartient, César doit aussi rendre à Dieu ce qui est à Dieu.
Bien plus, l'Eglise, tandis qu'elle poursuivait sa divine mission de conduire les âmes à Dieu, a toujours été le défenseur des droits du peuple.
Saint Ambroise, archevêque de Milan, nous fournit un exemple frappant des efforts vigoureux faits par l'Eglise catholique pour venger les intérêts des citoyens contre l'oppression des gouverneurs.
Une partie du peuple de Thessalonique avait commis un outrage contre l'autorité légitime de l'empereur Théodose. L'offense de ces citoyens était, il faut l'avouer, des plus répréhensibles ; mais l'empereur réprima l'insulte par des représailles odieuses et sans proportion avec l'offense, à ce point qu'elles ont imprimé à son caractère, d'ailleurs excellent, une tache indélébile. On convoque les habitants dans le dessein apparent de les faire assister à une course de chars : à un signal donné, les soldats se précipitent sur le peuple, et ils comprennent, dans un massacre confus, hommes, femmes et enfants, jusqu'au nombre de sept mille. Peu de temps après, l'empereur se présenta à la cathédrale de Milan, mais l'intrépide prélat lui dit que ses mains étaient encore inondées du sang de
ses sujets, et il lui défendit l'entrée de l'église, jusqu'à ce qu'il eût fait, autant qu'il était en lui, réparation au peuple affligé de Thessalonique.
On affecte de se scandaliser de la sentence d'excommunication portée dans certaines circonstances par l'Eglise contre les méchants. Voici un exemple de cette sévérité : qui pourrait s'en plaindre comme étant trop rigoureuse? C'était une punition salutaire, et la seule qui pût ramener les rois au sentiment de leurs devoirs. — Le plus grand rempart de la liberté civile c'est la fameuse Magna Charta. C'est le fondement non seulement de la société en Angleterre, mais encore en Amérique. Entre autres avantages qu'elle procure, elle établit le procès par jury, le droit d'haheas corpus, et elle pourvoit à ce qu'on n'impose pas de nouvelles taxes sans représentation.
Quels ont été les auteurs de cette charte mémorable? l'archevêque de Gantorbéry, Langton, et les barons catholiques d'Angleterre. Dans la plaine de Runnymède, en 1215, ils forcèrent le roi Jean à signer cette charte, qui porta un coup mortel à son pouvoir arbitraire, et devint la pierre angulaire du gouvernement constitutionnel !
Si je me retourne maintenant vers notre pays, c'est avec une satisfaction indicible que je vois dans les Etats de Maryland, le berceau de la liberté civile et religieuse, et « la terre du sanctuaire. » Des treize colonies primitives de l'Amérique, le Maryland est la seule qui ait été établie par les catholiques ; ce fut la seule aussi qui éleva bien haut, sur ses terres libres, la bannière de la liberté de conscience, et qui invita les opprimés des autres colonies à se réfugier sous son égide.
De peur qu'on ne me suspecte de partialité dans mon orgueil pour la tolérance du Maryland, j'emprunterai le récit de tous les faits historiques à Bancroft, ecclésiastique protestant de la Nouvelle-Angleterre.
Léonard Galvert, frère de lord Baltimore et chef de la
colonie catholique, s'étant embarqué en Angleterre sur VArk (arche) et la Dove (colombe), arriva sur le Potomac, terme de son voyage, en mars 1634.
« Les catholiques prirent tranquillement possession de cette petite région, et la liberté religieuse obtint droit de cité dans le modeste village qui portait le nom de Sainte- Marie. »
La fondation de la colonie de Maryland se fit sans trouble: heureusement conduite, en six mois elle se développa bien plus que la Virginie dans le même espace d'années.
« Mais bien plus mémorable encore fut le caractère des institutions du Maryland. Toutes les autres contrées du monde avaient des lois persécutrices ; grâce à la bonne administration du gouvernement de cette province, on ne permit pas qu'un seul de ceux qui faisaient profession de croire en Jésus-Christ fût molesté sous prétexte de religion. Grâce à a munificence et à l'excessive douceur de lord Baltimore, ce qui jusqu'alors n'avait été qu'un sombre désert s'anima bientôt d'une vie surabondante, et l'activité des habitants porta ses fruits. Les catholiques romains qui se sentaient opprimés par les lois de l'Angleterre étaient sûrs de trouver un asile de paix dans le port tranquille de Ghesapake; là aussi les protestants furent soutenus contre l'intolérance protestante. Tels étaient les magnifiques auspices sous lesquels le Maryland faisait son entrée dans la vie sociale. Son histoire est celle de la bienveillance, de la gratitude et de la tolérance \ »
Maryland devint le séjour du bonheur et de la liberté. La conscience y était sans contrainte. Un propriétaire doux et libéral accordait ce que la prospérité de la colonie demandait. L'union domestique, une heureuse harmonie entre toutes les branches du gouvernement, une immi-
^ Bancroft, flistoire des Etats-Unis, vol. I, chap. vu.
gration sans cesse croissante, un commerce productif, un sol fertile que le Ciel avait à profusion favorisé de rivières et de baies profondes, tout conspirait à l'heureux achèvement du tableau de la félicité coloniale. Sans cesse en éveil pour faire progresser les intérêts de sa colonie, lord Baltimore invita les puritains des Massachussets à émigrer au Maryland, leur offrant des terres, des privilèges et une entière liberté religieuse; mais Gibbons, auquel il avait confié le mandat, était si complètement formé par la discipline de la Nouvelle- Angleterre, qu'il ne fit rien pour le réaliser et l'invitation fut déclinée \
Le 2 avril 1649, l'assemblée générale du Maryland inscrivit l'acte suivant, qui fera briller sur cet Etat une gloire immortelle aussi longtemps que la liberté sera chère au cœur des hommes : « Attendu que la violation de la conscience, en matière religieuse, a fréquemment eu de dangereuses conséquences pour les républiques où elle a été pratiquée, pour le plus tranquille et le plus paisible gouvernement de cette province, mais bien plus encore pour conserver l'amour mutuel et l'union entre les habitants, personne dans cette province, de quelque condition qu'il soit, professant de croire en Jésus-Ghrist,ne sera désormais troublé ou inquiété soit pour sa religion, soit pour le libre exercice qu'il en fera; il ne sera pas non plus contraint, par aucun moyen, d'embrasser la croyance ou l'exercice ^ d'une religion quelconque contre son consentement. »
Bancroft accompagne ce règlement des judicieuses observations qui suivent : « La loi du Maryland avait pour butde protéger la liberté de conscience ; quelques années après sa confirmation, l'apologiste de lord Baltimore pouvait affîrmer que son gouvernement n'avait apporté aucun trouble à personne dans le Maryland, en matière de reli-
* Bancroft, Histoire des Etats-UniSy vol. I, chap. vu. 2 Ihid,
gion, que les colons avaient joui de la liberté de conscience, non moins que de la liberté individuelle et politique, aussi amplement qu'aucun peuple du monde. Les amis de l'Eglise épiscopale des Massachussets, et les puritains de la Virginie qui avaient été privés de leurs droits, furent favorablement admis à jouir d'une égale liberté et pour la conscience et pour leurs droits politiques, dans la province catholique romaine duMaryland^
Cinq ans plus tard, lorsque les puritains eurent la prépondérance dans le Maryland, ils se rendirent coupables de la dernière ingratitude en privant de leur liberté tous les vrais catholiques par qui ils avaient été accueillis d'une manière si hospitalière. « Ils n'eurent pas même assez de reconnaissance pour respecter les droits du gouvernement qui les avait reçus et nourris, ni l'esprit assez large pour continuer la tolérance à laquelle seule ils étaient redevables de leur séjour dans la colonie. Un acte concernant la religion défendait que la liberté de conscience s'étendit à la Papauté, à l'Episcopat ou à la licence de l'opinion -.
Que dirai-je de la part active que prirent d'illustres notabilités catholiques dans la cause de notre indépendance américaine? Que dirai-je de Charles Garroll, de Garrollton qui, au risque de sacrifier ses riches Etats, signa la déclaration de l'indépendance ; du révérend Jean Garroll le premier archevêque de Baltimore, qui avec son cousin Charles Garroll et Benjamin Franklin furent envoyés par le Congrès au Canada, pour assurer la coopération du peuple de cette province dans le combat pour la liberté ; de Kosciuscko, de Lafayette, de Pulascki, de Barry et d'une multitude d'autres catholiques qui travaillèrent si efficacement au triomphe de la même cause.
^ Bancroft, Histoire des Etats-Unis, vol. I, chap. vu. - Ibid. Voyez les lois de Bacon.
L'Eglise a nourri une multitude sans nombre de héros américains; des traîtres jamais.
Le Père de son pays n'a pas oublié ces services. Peu après son élection à la Présidence, répondant à une Adresse de ses concitoyens catholiques, il emprunta le langage suivant: «J'espère que vos concitoyens n'oublieront pas la part patriotique que vous avez prise dans leurs résolutions, et dansl'établissement de leur gouvernement; ni les secours puissants qu'ils reçurent d'une nation dans laquelle la foi catholique était professée. »
Les catholiques de nos jours !ont suivi avec une noble émulation le patriotisme et l'esprit de tolérance montrés par leurs ancêtres ; ils ne peuvent être accusés ni de déloyauté ni d'intolérance par leurs frères séparés. A diverses époques de notre histoire, nos églises ont été profanées et brûlées jusque dans leurs fondements, notre clergé exposé à la violence et à l'insulte. Ces injures nous ont été infligées par des troupes incendiaires animées par la haine du catholicisme.
Cependant en dépit de leurs provocations, nos concitoyens catholiques, quoiqu'ils eussent une grande influence numérique dans les localités où ils ont souffert, n'ont jamais usé de représailles. Nous affirmons, et c'est avec un juste sentiment d'orgueil, que jusqu'ici dans les Etats- Unis, aucun temple protestant et aucune maison d'éducation n'ont été détruits, et qu'aucune violence n'a été faite à un ministre protestant par ceux qui professent la foi catholique. Puisse Dieu nous accorder d'avoir toujours à rappeler de semblables souvenirs 1
C'est parce que l'Eglise s'est toujours opposée à la tyrannie des rois dans leurs empiétements sur les droits sacrés de la conscience, qu'elle a toujours été victime de la persécution des rois.
Dans tous les âges, selon le langage du Psalmiste, « les rois de la terre se sont élevés et les princes se sont
assemblés contre le Seigneur et contre son Christ \ » Les plus brillantes et les plus émouvantes pages de l'histoire ecclésiastique sont celles où l'on rappelle les souffrances des papes et des prélats, infligées par les souverains temporels, et supportées pour l'amour de la justice et de la conscience. Témoin saint Jean Chrysostome, le grand archevêque de Constantinople, au cinquième siècle, et l'idole du peuple. Il eut le courage, comme saint Jean-Baptiste, d'élever son éloquente voix contre le relâchement de la cour, et particulièrement contre l'impératrice Eudoxie, qui gouvernait à l'instar d'une autre Jézabel. Il fut banni de son siège, traité avec la dernière indignité par les soldats, et il mourut en exil par suite d'inanition et de mauvais traitements. Témoin le pape Grégoire VII, le courageux Hildebrand, dans les longues luttes qu'il eut à soutenir contre l'empereur d'Allemagne, Henri IV. Grégoire dirigea toute l'énergie de son âme grande et forte vers la réforme des abus qui s'étaient glissés dans les Eglises de France et d'Allemagne au onzième siècle. L'empereur d'Allemagne s'arrogeait alors le droit de nommer ou de désigner les évêques dans son empire. Ce ministère sacré était parfois accordé à d'indignes prétendants, et souvent mis en vente pour être donné au plus offrant, comme on le voit à présent dans l'Eglise grecque schismatique de Turquie. De leur côté les évêques payaient trop souvent leurs bienfaiteurs royaux en servant leurs passions, et en leur prodiguant les plus viles flatteries. L'intrépide pontife fut assez heureux pour déraciner en partie le mal ; mais ses efforts lui coûtèrent la vie. L'empereurenvahit Rome, chassa Grégoire de son siégeet le pontife rendit son dernier soupir en prononçant ces paroles : « J'avais aimé la justice, haï l'iniquité, voilà pourquoi je meurs en exil. » Pour la même cause Thomas Becket,
^ Psal.,n.
2oO LA FOI DE NOS PÈRES.
archevêque de Cantorbéry, fut massacré au pied de l'autel par les assassins émissaires de Henri II d'Angleterre. Remarquez comment Pie VII a été traité par Napoléon P"^, au commencement de ce siècle. Napoléon avait rêvé d'être le maître de l'Europe, et de placer ses frères et ses amis sur les divers trônes du continent, il voulait en faire comme autant de satellites qui auraient accompli leur révolution au tour du trône qu'il occupait en France. Napoléon fait une double demande au vénérable pontife : 1° de dissoudre le mariage qui a été contracté entre le frère de l'empereur, Jérôme, et iMiss Patterson, protestante, son mobile secret était d'assurer une épouse de sang royal à son jeune frère au lieu d'une femme américaine; 2° de fermer ses ports au commerce de l'Angleterre, avec laquelle Napoléon était en guerre, et de faire ainsi cause commune avec l'empereur contre ses ennemis. Le pape rejeta ces deux propositions. Il dit à l'empereur que l'Eglise considérait comme indissolubles tous les mariages conclus devant elle, même quand l'une des deux parties était protestante ; et qu'en sa qualité de père de tous les chrétiens, il ne pouvait fermer ses ports à aucune nation. Pour avoir fait un double refus, le pape fut arrêté et envoyé en exil, où il languit de nombreuses années.
En ce moment le vieux conflit de l'Eglise avec les gouvernements despotiques a éclaté en Europe avec fureur.
La scène qui s'est produite entre Jean-Baptiste et Hérode se renouvelle aujourd'hui dans presque tous les royaumes de l'ancien monde. C'est la vieille lutte entre la force brutale et les droits divins de la conscience. En Russie nous voyons l'évêque de Plock éloigné pour toujours de son siège et exilé en Sibérie. Tout son crime consiste à avoir refusé de reconnaître l'empereur Alexandre comme le chef de l'Eglise chrétienne.
Si nous passons en Italie, nous voyons des religieux et des religieuses chassés de leur couvent, leur maison et
LIBERTÉ CIVILE ET RELIGIEUSE. 25i
leurbibliothèque confisquées; bibliothèquequedes hommes pieux et instruits avaient formée et consultée pendant des siècles. Le seul crime de ces religieux, était de ne pouvoir résister à la force brutale. Passez les Alpes, pour entrer en France, vous y verrez la Commune, ce monstre ;à plusieurs têtes, assassinant l'archevêque de Paris et divers membres de son clergé, parce que les uns et les autres sont les représentants de la loi et de l'ordre.
Dans cette république, qu'on appelle la Suisse, Mgr Mermillod est chassé de Genève sans qu'on ait pu articuler la plus légère accusation, contre son caractère de citoyen et de prélat catholique. Les prêtres fidèles sont privés par le gouvernement de leurs droits paroissiaux et des renégats sont mis à leur place. Le berger a été chassé et les loups se concertent pour ravager le troupeau.
Allez en Prusse; qu'y voyez-vous ?
Un premier ministre enflé de ses récentes victoires sur la France. 11 ne lui suffit pas de voir son maître porter la couronne impériale d'Allemagne; il voudrait encore placer sur sa tête la tiare du Pape. Gomme Aman, ministre d'Assuérus, Bismarck n'est pas satisfait d^'être le second dans le royaume tant que Mardochée, c'est-à-dire l'Eglise, refuse de fléchir le genou devant lui et de l'adorer.
Il condamne plusieurs fois à Tamende le vénérable archevêque de Gnésen-Posen et d'autres prélats prussiens ; il confisque leurs meubles et finalement il jette leurs personnes en prison pour un temps indéfini. Saint Jean Ghrysostome fait magnifiquement remarquer qu'il est glorieux pour saint Paul d'avoir été élevé jusqu'au troisième ciel ; mais que cet apôtre est bien plus grand lorsqu'il se montre à nous chargé de ses chaînes dans les prisons de Rome. Je puis en dire autant de l'archevêque de Posen, Ledochowski, qui s'est distingué parmi les Pères au concile du Vatican; il est bien plus magnifique encore assis solitaire dans les prisons de Prusse.
La loyauté du clergé prussien est à l'abri de tout reproche. Les évêques sont mis en prison parce qu'ils revendiquent le droit d'élever les étudiants, de choisir et d'ordonner les prêtres sans consulter le gouvernement. On leur refuse les droits dont les francs-maçons et les autres corporations d'Allemagne jouissent dans ces contrées. Une simple comparaison mettra peut-être plus en lumière Todieux caractère des lois pénales auxquelles nous faisons allusion. Supposons que le gouvernement des Etats-Unis soit sur le point de porter un décret général ordonnant que les prêtres des différentes dénominations chrétiennes soient élevés dans les établissements de l'Etat, et contraints de prêter serment avant d'entrer dans les fonctions de leur ministère, empêchant l'autoritéecclésiastiquede désigner ou d'éloigner les prêtres sans la permission du gouvernement de Washington. Estce que le peuple américain ne se soulèverait pas de toute sa force avant de permettre qu'on lui forge des fers si gênants pour sa conscience?
Voilà l'odieuse législation que le gouvernement prussien décrète contre l'Eglise. L'Eglise catholique en résistant à ces lois ne livre pas seulement pour elle des batailles, elle lutte partout pour le principe de la liberté de conscience.
Mais, Dieu merci, nous vivons dans un pays où la liberté de conscience est respectée, et où la constitution civile élève au-dessus de nous l'égide de sa protection, sans s'immiscer dans les affaires ecclésiastiques. De tout mon cœur je m'écrie : Amérique, malgré tes fautes je t'aime toujours. Et peut-être à l'heure actuelle, il n'est pas de nation sur la surface du globe où l'Eglise soit moins embarrassée et entravée; où elle ait plus de liberté pour atteindre ses hautes destinées qu'aux Etats-Unis.
Pour ma part, je préfère le systèaie qui a prévalu dans ce pays, où l'on pourvoit aux besoins temporels de l'Eglise par les volontaires contributions des fidèles, à celui qui
prévaut dans quelques contrées catholiques d'Europe, où l'Eglise est protégée par le gouvernement accordant ainsi une faible compensation des grandes injustices qu'il a commises envers elle, par la confiscation en masse de toutes les propriétés ecclésiastiques. L'Eglise paie chèrement cette indemnité ; car elle a à supporter les continuelles attaques ou tentatives d'intervention, et à subir les vexatoires empiétements du pouvoir civil qui fait des efforts pour la placer dans une dépendance complète.
Il y a quelques années, en compagnie du défunt archevêque de Baltimore, Spalding, à mon retour de Rome, je fis une visite à l'évêque d'Annecy, en Savoie. Je fus frappé de la splendeur de son palais ; je vis à la porte une sentinelle placée par le gouvernement français comme une garde d'honneur. Mais le vénérable évêque me fit revenir bientôt de mon impression favorable. 11 me dit qu'il était dans un esclavage doré. Je ne puis bâtir seulement une sacristie, dit-il, sans en obtenir l'autorisation du gouvernement.
Je ne désire pas voir le jour où l'Eglise demandera ou recevra du gouvernement des secours pour bâtir nos églises, ou pour payer le salaire de notre clergé, car le gouvernement peut alors commencer à nous dicter les doctrines qu'il veut nous voir prêcher. A mesure que le patronage de l'Etat augmentera, la sympathie et les secours des fidèles diminueront.
Que l'heureux état de choses qui existe maintenant pour nous continue; que les relations entre le clergé et le peuple soient directes et immédiates; que les évêques et les prêtres puissent répandre sur leurs enfants spirituels leurs labeurs volontaires, leur tendre sollicitude, leur paternelle affection et faire jaillir, comme d'une fontaine, le sang de leur cœur, si c'est nécessaire, et qu'ils reçoivent en retour les libres offrandes, la gratitude, et le dévouement de la piété filiale des peuples.
CHAriTllE XVIII
RÉSUMÉ DES PERSÉCUTIONS RELIGIEUSES. — L'INQUISITION D'ESPAGNE. — LE MASSACRE DE LA SAINT-BARTIIÉLEMY. — LA REINE MARIE D'ANGLETERRE
LHnquisition espagnole n'a-t-ellepas exercé des cruautés excessives contre les hérétiques et les Juifs?
Je ne suis pas l'apologiste de l'inquisition espagnole; je ne désire ni pallier ni excuser les excès dans lesquels ce tribunal a pu quelquefois tomber. J'abhorre de tout mon cœur et je condamne toute espèce de violence, d'injustice et de persécution, dont l'inquisition espagnole a pu se rendre coupable. En élevant la voix contre la violence, sous prétexte de religion, j'exprime non seulement mon sentiment, mais celui de tous les prêtres catholiques du monde. Nos pères dans la foi, pendant les trois derniers siècles, ont tellement souffert pour la liberté de conscience, qu'ils s'élèveraient contre nous, si nous devenions les avocats et les défenseurs des persécutions religieuses. N'attirerions-nous pas sur nous la disgrâce de nos pères, si nous venions à fouler aux pieds ce principe de la liberté qu'ils estimaient plus que leur vie?
Quand je dénonce les cruautés de l'inquisition, je ne
l'inquisition D'ESPAGNE. 255
me sépare pas de l'Eglise, mais je marche sur ses traces. L'effusion du sang et la persécution n'appartiennent pas au Credo de l'Eglise catholique. É\\e abhorre tellement l'effusion du sang, qu'un homme devient inhabile à servir comme ministre à ses autels, lorsque par acte ou par conseil il contribue volontairement à répandre le sang d'autrui. Avant de pouvoir convaincre l'Eglise d'intolérance, vous devez auparavant produire un acte authentique de ses Papes ou des conciles sanctionnant la justice de la vengeance. Après toutes mes lectures, j'en suis encore à chercher un de ces décrets faisant appel à la torture ou à la mort au nom de la conscience. L'Eglise est cependant intolérante pour l'erreur : mais ses seules armes sont celles qu'indique saint Paul à Timothée: « Annoncez la parole, pressez à temps et à contre-temps, réprouvez, suppliez, reprenez en toute patience et selon la doctrine * .»
Mais, me direz-vous : les auteurs de l'inquisition n'étaient-ils pas les enfants de l'Eglise, et n'ont-ils pas exercé leurs énormités en son nom ? Je vous l'accorde. Mais, je vous le demande aussi, est-ce juste et loyal de rendre l'Eglise responsable des crimes de ceux de ses enfants qu'elle désavoue? Vous ne dénoncez pas la liberté comme une dérision, parce qu'un grand nombre de crimes sont commis en son nom; vous ne rendrez pas non plus un père responsable des fautes de ses enfants indociles.
Nous vous rappellerons que les Espagnols n'ont pas été le seul peuple qui ait proscrit les hommes pour la profession de telle ou telle foi religieuse. Si nous étu-dions avec calme l'histoire des autres nations, notre haine pour l'Espagne diminuera considérablement, et nous aurons à réserver pour ses voisins une partie de notre indignation. Aucun lecteur impartial de l'histoire ne
1 n Timothée, IV, 2.
niera, que les chefs de la Réforme, partout où ils ont obtenu la majorité, aient exercé la violence contre ceux qui ne partageaient, qui n'admettaient pas leur doctrine. Je n'invoque pas ce souvenir par récrimination, ni pour pallier les proscriptions du gouvernement espagnol ; car une injure ne se justifie pas par une autre injure. Je veux seulementprouver que «ceux qui vivent dans des maisons de verre ne doivent pas jeter des pierres, » et qu'il n'est pas honorable de faire de l'Espagne le bouc émissaire qui porte sur ses épaules tout l'odieux de l'intolérance religieuse.
Il ne faut pas oublier que Jean Calvin a brûlé Michel Servet sur le bûcher pour cause d'hérésie ; ce prince des réformateurs n'a pas seulement avoué sa mort, mais il Ta justifiée dans ses écrits, et il a établi à Genève l'inquisition pour punir les chrétiens rebelles.
Il faut rappeler que Luther propagea contre les Juifs des doctrines sans merci. D'accord avec son apologiste Seckendorf, le réformateur allemand dit que leurs synagogues doivent être détruites, leurs maisons démolies, leurs livres liturgiques enlevés et qu'il faut leur ôter l'Ancien Testament. 11 faut contraindre leurs rabbins à ne pas prêcher et les forcer à gagner leur vie par un pénible labeur.
Il est bon de se rappeler qu'Henri VIII et ses successeurs, pendant plusieurs génération^, ont infligé l'amende, l'emprisonnement et la mort à des milliers de leurs sujets pour avoir refusé de reconnaître la suprématie spirituelle du souverain temporel. Cette horrible inquisition dura près de trois cents ans, et la dureté de ses décrets ne fut jamais égalée par celle de l'Espagne. Prescott avoue que l'administration d'Elisabeth ne fut « ni moins despotique ni moins sanguinaire* » que celle d'Isabelle. Pendant la tyrannie de Cromwell, le clergé d'Irlande fut contraint,
* Ferdinand cl habdle, vol. III, p. 202.
l'inquisition D'ESPAGNE. 2o7
SOUS peine de mort, de quitter sa patrie, et les étudiants en théologie furent obligés de continuer leurs études dans des séminaires étrangers. Tout prêtre qui osait retourner dans son pays natal devait payer par la mort son courage. Celui qui donnait asile à un prêtre était passible de mort; ceux qui, connaissant le lieu de leur retraite, ne la révélaient point aux inquisiteurs, avaient les deux oreilles coupées.
Au moment où j'écris, non seulement en Angleterre, mais en Irlande, en Ecosse, en Hollande, les protestants exercent leur culte dans un grand nombre d'églises érigées par la piété de nos pères catholiques, et qui leur ont été arrachées par la violence.
Remarquez également que dans tous les faits ci-dessus rappelés, la persécution a été infligée par l'autorité expresse des fondateurs et des chefs des églises protestantes.
Les puritains de la Nouvelle-Angleterre ont fait subir une vengeance sommaire à ceux qui étaient assez audacieux pour s'éloigner de leur religion. Chez les Massachussetts, « les quakers étaient fouettés, marqués au feu, on leur coupait les oreilles, on perçait leur langue avec un fer rouge, et on les bannissait sous peine de mort dans le cas où ils seraient revenus dans leur patrie; maintenant on les exécute sur l'échafaud ^ » Quel est celui qui ignore le nombre d'innocentes créatures mises à mort dans le même Etat sur Taccusation ridicule de sorcellerie vers la fin du dix-septième siècle? Il sied bien à leurs descendants de reprocher aux catholiques l'inquisition espagnole 1
Dans les révoltes religieuses de Philadelphie en 1844, plusieurs églises catholiques furent brûlées au nom du protestantisme et plusieurs maisons saccagées. J'ai appris
^ Lois bleues.
d'un témoin oculaire que les propriétaires des maisons furent obligés de mettre sur leurs portes cette inscription : Cette maison appartient aux protestants, afin de protéger leurs propriétés contre ces incendiaires furieux. Pour de pareils actes je n'ai jamais entendu parler de représailles de la part des catholiques, et j'espère bien ne jamais l'entendre, quelque considérable que soit leur nombre, quelque vive qu'ait pu être la provocation.
Au mépris de la tolérance si vantée de nos jours, on ne saurait nier qu'il existe partout, chez nos adversaires^ un esprit de défiance, d'inquiétude, qui ne se traduit pas, il est vrai, en violences matérielles mais qui cependant est très redoutable pour ses victimes. Que de personnes j'ai rencontrées dans le cours de mon ministère, qui ont été soumises à l'ostracisme par leurs parents et amis, chassées de leurs demeures, bien plus,déshéritées par leurs proches pour le seul crime d'avoir rejeté le principe du protestantisme, l'exercice du jugement privé, et pour avoir obéi au témoignage de la conscience en embrassant la foi catholique? N'est-ce pas la plus raffinée torture qu'on puisse faire subira des hommes civilisés?
Ahl il existe une captivité plus terrible que celle des donjons'; c'est celle qui relègue nos pensées les plus intimes et les plus chères dans le fond de nos cœurs, sans nous permettre de communiquer avec aucun membre de notre famille.
Il est un glaive plus tranchant que le couteau du bourreau ; c'est la langue envenimée qui déverse sur nous la honte et les outrages. 11 est un bannissement moins tolérable que l'exil, c'est l'excommunication de la famille paternelle et de l'alfection de ceux que nous aimons.
Ai-je le droit de rendre responsables les membres de l'Eglise épiscopale, luthérienne, presbytérienne et congrégatiounelle, de toutes les mesures de proscriptions que
l'inquisition D ESPAGNE. 259
j'ai rappelées, et dont la plupart ont été autorisées par leurs fondateurs et leurs chefs respectifs? Dieu m'en préserve I Je sais fort bien, en effet, que ces actes de cruauté ne forment pas une partie du Credo des Eglises protestantes. Dans ma jeunesse j'ai été lié avec des protestants. Je les comptais au nombre de mes amis les plus intimes et les plus chers, et, par ce que j'ai connu, je suis convaincu qu'ils auraient désapprouvé toute violence physique infligée à leurs concitoyens sous le prétexte de convictions religieuses. Ils m'auraient dit avec raison que les persécutions des premiers temps dont j'ai parlé, devaient être attribuées à l'état particulier et malheureux de la société dans laquelle leurs ancêtres vivaient, et qu'elles n'étaient point inhérentes aux principes de leur religion.
Pour les mêmes motifs, et pour de plus vrais encore, les protestants ne devraient pas reprocher à l'Eglise catholique les atrocités de l'inquisition espagnole. Car les persécutions auxquelles j'ai fait allusion ont été, pour la plupart, accomplies par les fondateurs et les chefs des Eglises protestantes, tandis que les rigueurs du tribunal espagnol ont été infligées par des laïques et des ecclésiastiques inférieurs sans l'approbation, et même en dépit des protestations des Pontifes de Rome.
Laissez-moi maintenant vous présenter l'inquisition sous son vrai jour. D'abord, le nombre des victimes a été excessivement exagéré, comme Prescott a été forcé luimême de l'avouer. L'historien populaire de l'inquisition c'est Lhorente, c'est à lui que la plupart de nos historiens américains ont emprunté leurs renseignements à ce sujet. Qu'est-ce que Lhorente? Un prêtre dégradé, chassé du conseil des inquisiteurs dont il avait été secrétaire.
Poussé par l'intérêt et la vengeance il écrivit sur les instances de Joseph Bonaparte, le nouveau roi d'Espagne, et pour plaire à son royal maître, il fit tout ce qu'il put pour noircir le caractère de cette institution : il faudrait
donc recevoir son témoignage avec la plus grande réserve. Pour ne donner qu'un exemple de sa partialité il cite l'historien Mariana comme autorité, quand il affirme que deux mille personnes furent mises à mort en une seule année, dans les seuls diocèses de Séville et de Cadix. En nous reportant aux pages de Mariana, nous trouvons que l'auteur dit que deux mille personnes ont été mises à mort dans toute VEspagne durant toute l'administration de Torquemada, ce qui embrasse une période de cinquante ans.
Avant de commencer à examiner le caractère de ce tribunal, rappelons-nous d'abord que l'Inquisition d'Espagne n'était pas une institution purement ecclésiastique, mais un tribunal mixte. Elle fut conçue, acceptée, régularisée dans toutes ses procédures et dans tous ses jugements, pourvue d'officiers et de pouvoirs, approuvée dans ses exécutions, amendes et confiscations par la seule autorité royale et non par celle de l'Eglise*.
Pour comprendre maintenant le caractère de l'inquisition espagnole, et les motifs qui ont porté le roi Ferdinand à rétablir,il nous faut jeter un regard attentif sur la constitution intime de l'Espagne, vers la fin du quinzième siècle.
Après une lutte de huit siècles, la nation espagnole parvint à chasser les Maures, et à planter le drapeau national sur tout le pays. La croix avait vaincu le croissant : le christianisme avait triomphé du mahométisme. L'empire fut consolidé sous le règne de Ferdinand et d'Isabelle. Il restait dans la nation des éléments de discorde. La population se composait de trois races divisées entre elles : les Espagnols, les Maures et les Juifs. Les difficultés que rencontre notre gouvernement qui cherche avec
^ Pour se faire une juste idée de l'iuquisitiou, le lecteur doit s'en rapporter aux Lettres sur l'Inquisition d'Espagne, par le courte de Maistre.
"^ l'inquisition D'ESPAGNE. 261
effort, à fondre en un seul corps de nation les blancs, les .indiens et lespeuples de couleur, nous donneront quelque idée des formidables obstacles contre lesquels la cour espagnole eut péniblement à lutter, pour ne faire qu'une seule nation de ce peuple vainqueur ou vaincu appartenant à différentes races, et professant diverses religions.
Les Juifs et les Maures différaient du gouvernement espagnol non seulement en politique, mais en religion. On les soupçonnait et à bon droit, de vouloir se soustraire à l'autorité du roi d'Espagne pour devenir les sujets d'un roi barbare ou du Grand Turc.
L'inquisition espagnole fut donc établie par le roi Ferdinand, moins par des motifs de zèle religieux que par politique. Elle fut moins un moyen de préserver la foi catholique, qu'un moyen de maintenir l'intégrité du royaume. Les Maures et les Juifs étaient considérés non seulement comme les ennemis de l'autel, mais surtout comme les ennemis du trône. Les catholiques étaient soutenus non à cause de leur foi seule, mais parce qu'à la foi ils joignaient la fidélité. Les Maures et les Juifs baptisés étaient persécutés pour leur hérésie, parce qu'à l'hérésie ils alliaient la sédition.
Il faut se rappeler qu'alors l'hérésie, pour parler un langage un peu hardi, était considérée non seulement comme une offense contre la religion, mais aussi comme un crime de lèse-nation, et qu'elle était punie en conséquence. Cet état de choses n'était pas particulier à l'Espagne, il prévalut en deçà des mers, dans la protestante Angleterre. Nous trouvons qu'Henri YIII et ses successeurs poursuivent la même politique, dans la Grande- Bretagne, contre leurs sujets catholiques : ils punissent le catholicisme comme un crime de lèse-majesté, au même titre que l'islamisme et le judaïsme étaient proscrits en Espagne.
L'inquisition fut donc plutôt une institution politique
et royale, qu'ecclésiastique. Le roi nommait les inquisiteurs, qui étaient composés en parties égales d'ofQciers laïques et ecclésiastiques. Il les révoquait à volonté. Ceuxci tiraient leur juridiction du roi et non du pape, et c'est dans les coffres du roi que venaient s'accumuler les ressources résultant des amendes. En un mot, l'autorité de l'inquisition commence et finit avec la couronne.
Pour confirmer ces assertions, je citerai Rank, historien protestant d'Allemagne qu'on ne suspectera pas de partialité envers l'Eglise catholique. « Avant tout, dit cet auteur, les inquisiteurs étaient des officiers royaux. » Le roi avait le droit de les nommer et de les révoquer... Les cours de l'inquisition étaient soumises, comme les autres magistratures, aux visiteurs royaux. « Ne savez-vous pas, dit le roi à Ximénès, que si ce tribunal a une juridiction, c'est du roi qu'il la tient? »
« En second lieu, tout le profit des confiscations était adjugé au roi. On les éleva dans une proportion impitoyable. Quoique les fiieros (privilèges) de l'Aragon défendissent au roi de confisquer les biens de ses sujets convaincus, il pensait qu'il était au-dessus de toute loi dans les matières qui ressortissaient de cette cour... Ces sortes de confiscations formaient comme un trésor régulier pour le ministre royal. On a même cru et on a affirmé^ dès le commencement, que les rois avaient été portés à établir et à approuver ce tribunal plus par le désir des richesses confisquées que par un vrai motif de piété et de religion.
« En troisième lieu, c'est l'inquisition, et l'inquisition seule, qui a mis obstacle à toute intervention étrangère autre que celle de l'Etat. Le souverain avait alors à sa disposition un tribunal dont les grands et les évêques ne pouvaient rejeter l'autorité. Gomme Charles n'avait aucuns moyens de porter certaines peines contre les évêques qui avaient trempé dans les commimidades (ou communes), qui luttaient pour leurs droits et leurs liber-
l'inquisition D'ESPAGNE. 263
tés, il s'arrêta au projet de les faire juger par l'inquisition.
« L'inquisition a donc été, dans son esprit et dans ses tendances, une institution politique. Le pape avait intérêt à la faire disparaïtrey et il le fit. Mais le roi avait tout intérêt à la soutenir ^ »
Que l'inquisition ait agi en dehors de l'influence du Saint-Siège, que même la hiérarchie catholique soit tombée sous l'autorité de ce tribunal royal, il est facile de le prouver par le fait suivant. Après la réunion du concile de Trente, Barthélémy Garanza, archevêque de Tolède, fut arrêté par l'inquisition, sous l'accusation d'hérésie. Il ne put être remis en liberté ni par l'intervention de Pie IV, ni par les remontrances du concile. Il est vrai que Sixte IV, cédant aux importunités de la reine Isabelle, consentit à son rétablissement, quand on lui eut fait remarquer que l'inquisition était nécessaire à la conservation de l'ordre dans le royaume. En 1481, un an après son établissement, quand les Juifs se plaignirent à lui de sa sévérité, le même Pontife lança une bulle contre les inquisiteurs, comme Prescott nous l'apprend; dans cette bulle, « il leur reproche leur zèle intempestif, et les menace même de déposition. » Il écrivit à Ferdinand et à Isabelle « que la miséricorde envers les coupables était plus agréable à Dieu que la sévérité dont ils faisaient usage. »
Quand le Pape se vit impuissant à déraciner le mal, il encouragea les victimes à venir à Rome, où elles trouveraient un asile et une protection. En deux ans, il reçut ainsi quatre cents réfugiés d'Espagne. Les a-t-il renvoyés, ou en a-t-il tiré vengeance une fois qu'ils se trouvèrent dans ses Etats? Nullement. Ils ont été confirmés dans tous leurs droits de citoyens. Dès lors, comment penser que le
* Empires ottoman et espagnol, par Léopold Rank.
Pape aurait encouragé en Espagne le meurtre légal de ces hommes qu'il mettait à l'abri de toute violence dans sa propre Tille, pendant qu'il aurait pu les briser avec impunité ? Je ne trouve aucun exemple authentique d'un Pape condamnant à mort, dans ses propres Etats, une seule personne pour le seul motif de religion.
Bien plus, quand le Pape ne pouvait arriver jusqu'aux victimes, il censurait et excommuniait l'inquisiteur, et il protégeait les enfants de ceux dont on avait confisqué la propriété en faveur de la couronne.
Après une longue lutte, il réussit à empêcher le gouvernement espagnol d'établir son inquisition à Naples ou à Milan, qui dépendaient alors de l'Espagne, si grande était son horreur pour toutes ces cruautés I
Résumons-nous. J'ai essayé de montrer que l'Eglise décline toute responsabilité dans les excès de l'inquisition d'Espagne; que les cruautés ont été grossièrement exagérées; que l'inquisition a été un tribunal purement politique; que les prélats catholiques étaient soumis à ses sentences, aussi bien que les Juifs et les Maures; enfin, que le Pape désapprouva ce tribunal et fit de sérieux efforts pour en détruire le caractère sanguinaire.
Et c'est Rome qui doit supporter tout l'odieux de l'inquisition?
Je. prie du fond de mon cœur pour que l'intolérance religieuse ne prenne jamais racine dans nos contrées si favorisées; que ce roi seul ait le pouvoir de forcer nos consciences qui est le Roi des rois ; que la seule prison élevée contre nous pour le péché d'incrédulité ou d'erreur soit la prison d'une conscience troublée, et que le seul motif d'embrasser la foi soit non la crainte de l'homme, mais l'amour de la vérité et de Dieu.