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INTRODUCTION

L'Esprit et la Lettre.

Selon le inonde, la piùte n'est guère qu'un de ces mots insignifiants, qui flottent vaguement au gré des caprices de quelques âmes maladivement religieuses ou plutôt religieusement maladives; qui semblent avoir été imaginés, moins pour exprimer que pour* simuler une idée; et que, du reste, on n'entend plus que sur les lèvres habituées à l'exagération et à l'illusion. On l'estime indigne d'un esprit sérieux : c'est une chose frivole , dénuée de tout fondement, qui a trouvé asile dans

les esprits sans réflexion et sans critique,

II l'esprit et la lettue.

et qu'il faut désormais bannir du monde intelligent, non-seulement parce* que le monde est de plus en plus en possession de la vérité, et que, grâce à ses généreuses aspirations, il en a fini avec tout ce qui manque de grandeur et de noblesse, mais encore parce qu'elle entretient, tantôt à découvert, tantôt derrière des voiles que la main du bon sens soulève toujours, une école incorrigible d'idiotisme moral, et que, loin de rendre la religion plus vivante et plus délicate, elle la compromet. Pourquoi, s'écrie-t-on, tant d'âmes élevées et bienfaisantes qui seraient heureuses de se* rapprocher de Dieu; qui, après l'avoir cherché dans leurs frères pauvres et malheureux, le cherchent même dans les phénomènes les plus simples de la nature, dans une fleur, dans la fraîcheur du matin, dans les premiers sourires du printemps, dans le lever du soleil et dans les teintes mélancoliques de son coucher, pourquoi

L*ESPRIT ET LA LLtTHE. III

ces âmes ne raperçoivent-ellcs pas dans le christianisme? N'est-ce point parce que la piété, qui passe pour être la perfection même du christianisme, leur apparaît vide de vérité et pleine de ridicule? Tel est lô jugement du monde.

• Cependant Dieu, dans la sainte Ecriture, loue les hommes qui ont « corroboré la piété ^ » et nous exhorte h nous ranger parmi ceux a dont la piété n'a point failli *. »» « Que la piété , nous dit-il , remplisse votre vie en ce siècle^. Menez, avec toute la piété dont vous êtes capables, des jours calmes et tranquilles *. Quoique tous ceux qui voudront vivre pieusement dans le Christ Jésus souffriront persécution, néanmoins, pour toi, ô Timothée, évite ceux qui n*ont que l'apparence de la piété sans

* Ecclésiastique, cliap. XLix, v. 4.

2 Ibid.) ch. XLiv. V. 10.

* Epltre de sttint Ptiul à Tite^ cli. n^ v. 12.

'■ /" ÉpUre (Je suint Paul à Timothée, cli. lî, V, 2.

IV L*£SPR1T ET LA LETTRE

en avoir la vertu *. Exerce-toi à la piélo : car la piété est utile à tout; elle a les promesses de la vie présente et de la vie future ^. Souviens-toi que celui qui n'acquiesce pas à la doctrine qui est selon la piété, est un superbe qui ne sait rien, qui languit autour des questions et dans les' disputes de mots ^. Et n'oublie jamais qu'alors même qu'on possède des, richesses, la piété est encore le plus précieux des trésors*. »Tel est le jugement de Dieu.

Pourquoi cette diflérence ? Pourquoi d'une part un tel mépris, et d'autre part une estime si magnifique ?

Évidemment, c'est que le monde voit dans la piété ce qui n'y est pas, et ne voit pas ce qui s'y trouve. En effet, d'après le monde, la piété vient de l'ignorance

' //« Épitre à Timothée, ch. iir, v. 12 et 5. 2 /f« Épitre à Ttmothée, ch. iv, v. 7 et 8. -^ Ibicl.y ch. VI, V. 3 et /i.

'• lbitly.\ 0.

L ESPRIT ET LA LETîHE. V

et de Terreur : c'est une chose qui aime le mystère, qui se trouve à Taise dans les esprits où il fait nuit, qui tremble au lever du jour, qui s'effraye d'une discussion, qui craint les objections et les arguments de la science, qui vit de formules aveugles, et mourrait de douleur s'il fallait abjurer un préjugé et admettre une vérité nouvelle ; c'est un [buisson d'épines qui étouffe les fleurs sous ses branches, en leur dérobant le grand air, la rosée du ciel, la lumière et les rayons vivifiants du soleil ; c'est un étau qui se resserre sans cesse autour de l'intelligence, jusqu'à ce qu'il Tait anéantie. En un mot, aux yeux du monde, la piété est quelque chose de rétréci où Ton n'a place qu'en s'amoindrissànt, quelque chose d'étouffant où Ton s'étiole, quelque chose enfin d'essentiellement ténébreux où l'intelligence s'affaisse continuellement sur elle-même, jusqu'à ce qu'elle tQmbe expirée.

VI l'esprit et la LtTTRE.

Mais pourquoi le nroude aperçoit- il tant do bassesse dans la piété ? Dire que celte vue erronée vient de ce qu'il regarde la piélé h travers ses préjugés et sa haine, serait souvent une réponse exacte, mais insuffisante* Il faut ajouter que, s'il la regarde mal, ceux en qui il la considère ne la lui montrent pas toujours bien. « La peinture de la piété n'a pas toujours été confiée à des maîtres intelligents. On Ta parfois couverte de vêtements si bizarres, que les intelligences éclairées en ont pris peur et ne lui ont accordé qu'un regard de mépris ou du moins de railleuse indifférence ^ . » « Qu'est-ce qui décrie la piété panni les gens du monde? dit Fénelon.

C'est que beaucoup d'esprits mal faits la réduisent à des pratiques basses et superflues et abandonnent l'essentiel... Combien voit-on de gens dont les oraisons ne servent

* Mgp Landriot, /" Conféipueo oux tJnny^ft du momh.

l'esprit et la lettke. vu

qu'à nourrir Torgueil et à t^garer leur imagination ! Y a-t-il rien de plus scandaleux que de voir une personne qui prie toujours sans se corriger, et qui, au sortir de ses oraisons, n'est ni moins légère, ni moins vaine, ni moins inquiète, ni moins chagrine, ni moins intéressée qu'auparavant ^ ? »

Oui, s'il y a une piété vraie, digne des

éloges que lui décerne Dieu, malheureu*sèment il en est une fausse, qui avilit les âmes autant que la première les ennoblit. Jésus-Christ nous l'a indiqué et s'en est attristé, lorsque, dans la sublime prière qu'il adressa à son Père avant sa passion, il s'est écrié à plusieurs reprises : « Sanctifica eos in veriiate^ Sanctifiez^ les dans la VÉRITÉ... Sint et ipn sanctificali in vertlate^ Qu'ils soient, eux missi^ sanctifiés dans

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