‹ La foiChapitre 2 sur 88 · LA VÉRITÉ · texte numérisé non relu

LA VÉRITÉ

* FéneloD, Manuel, t. VI, p. 257, 258 et 237.

2 Évangile selon mini Jean ^ cb. xvrr, v. 17 et !9,

Yiii l'esprit et la lettre.

La piété vraie est celle qui repose sur l'esprit; la fausse, celle qui repose sur la lettre, suivant cette énergique parole de saint Paul : « La lettre tue, Tesprit vivifie ^ . »

Pour entrer sérieusement dans Tintelligence de cette vérité, il faut considérer que l'humanité, au moment où Jésus- Christ naquit, se trouvait en face du paganisme et du judaïsme. Le paganisme était la matérialisation de Tidée de Dieu poussée au degré le plus grossier. Le judaïsme, tout en étant bon en lui-même, n'avait cependant qu'une bonté relative et particulière. Aussi Jésus- Christ dut-il, pour accomplir sa divine mission, spiritua- User et universaliser : spiritualiser le paganisme, en rendant aux vérités révélées, que les passions humaines avaient laissées tomber dans les ténèbres et dans la fange,

1 //• Èpiire aux Corinthiens^ ch. m, v. 6.

L*ESPIITT E'r LA Li.TTRE. I\

leur éclat primitif et leur pureté céleste ; universaliser le judaïsme, en brisant son particularisme et en faisant participer tous les peuples de la terre aux trésors dont le peuple juif n'avait été que le dépositaire passager. Telle fut la double œuvre d'élévation spirituelle et de dilatation universelle à laquelle Jésus-Christ consacra sa vie et sa mort, et dont nous trouvons môme le symbole jusque dans la forme de sa croix. ^

Or, comment Jésus-Christ a-t-il accompli cette double œuvre ? En faisant passer l'humanité de la lettre à Tesprit.

Effectivement, la lettre est un signe à la

fois matériel et particulier; l'esprit, au

contraire, est à la fois, comme les idées

qu'il engendre, immatériel et universel.

L'idée est, pour ainsi dire, l'âme, l'esprit

du mot, comme le mot est la matière, le

corps de l'idée. L'homme qui n'entend que

les mots est grossier, matériel ; celui-là 1

X l'esprit et la lettre.

seul qui comprend les idées est spirituel. D'autre part, ce sont les lettres et les mots qui ont divisé riiumanité en groupes linguistiques et introduit le particularisme dans les relations intellectuelles des hommes entre eux; ce sont, au contraire, les idées, filles de Tesprit, qui concourent, par leur nature toujours et partout identique à elle-même, à ramener à Tunito les différents groupes linguistiques de l'humanité et à détruire le particularisme du langage par l'universalisme de Tesprit. Il en est de même dans Tordre religieux. Comme la vérité, la religion a son esprit et sa lettre : sa lettre, pour atteindre nos corps ; son esprit, pour pénétrer jusqu'à nos Ames et les nourrir. Dans le langage, la lettre sans Tidée est une plante sans sève, une fleur desséchée, un signe mort; dans la religion, c'est plus qu'une fleur desséchée et qu'un signe mort, c'est une fleur empoisonnée et un signe qui tue,

l'esprit et la lettre. xî

Huera occidii. Ce sont les mots séparés de Tcsprit gui ont causé les haines et les divisions religieuses; ce sont les idées pénétrées de Tesprit qui rétabliront cette grande unité, toute pleine de charité, de* mandée et promise par Jésus-Christ.

Cela étant, il est facile de comprendre comment la piété qui repose sur la lettre est une piété fausse et antichrétienne, puisqu'elle conduit d'abord au matérialisme païen , ensuite à Tégoïsme judaïque, séparatiste et haineux ; tandis que la piété qui repose sur Tesprit est une piété vraie, conforme à la doctrine et à la vie de Jésus- Christ, puisqu'elle délivre nos âmes du grossier esclavage de la matière, et les dilate au delà des barrières des peuples, jusqu'aux extrémités du monde et aux pieds du môme Dieu, dans Tunité de la lumière et de l'amour.

De là cette instance continuelle avec laquelle Jésus-Christ et les apôtres nous re*

XII l'esprit et la lettre.

commandent de nous détacher de la lettre et (Je nous attacher inébranlablenient à Tesprit.

Écoutons Jésus-Christ : o Ce qui est né de l'esprit, nous dit-il, est esprit ^ Vous adorez, vous, ce que vous ne connaissez point; nous, nous adorons ce que nous connaissons. Vient Theure, et elle est déjà venue, oii les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et en vérité; car ce sont là les adorateurs que le Père cherche. Dieu est esprit, et ceux qui Tadorent le doivent adorer en esprit et en vérité^. C'est Tesprit qui vivifie. Les paroles que je vous ai dites sont esprit et vie^.»

Saint Paul ajoute : « Je sers Dieu dans mon esprit selon l'Évangile de son Fils*.

1 Évangile selon saint Jean, cb. in, v. C.

' Ibid*, cb. IV, V. 22-îi5.

^ Ibid., ch. VI, V. G/i.

* Épltre aux Romains^ cb. i, v. 9.

L* ES PRIT tT LA LETTRE. Mil

Maintcnaut, en effet, nous sommes délivrés de la loi de mort qui nous retenait captifs, et nous devons servir Dieu dans la nouveauté de Tesprit et non dans la vétusté de la lettre * ; car nous savons que la loi est spirituelle ^, Quand je prierai, ce sera en esprit, dans mon âme^. Dieu nous a rendus propres à être les ministres de la nouvelle alliance, non par la lettre, mais par l'esprit; car la lettre tue, tandis que l'esprit vivifie*. Je vous le dis, marchez par l'esprit^. Celui qui sème dans l'esprit recueillera de l'esprit la vie éternelle®. Pour nous, nous servons Dieu en esprit'^. N'éteignez point l'esprit ; mais soumettez tout à l'épreuve, et retenez ce qui est bon.

' Epitre aux Romaùifi, ch. vu, v. G.

» ïfnd. V. 14.

' /'* Épître aux Corinthiens, ch. xiv, v. 15.

4 //« Épiire aux Corinthiens , cb. m, ▼. 0.

^ Epitre aux Galates, ch. v, v. 16.

*"• I/jid,^ ch. vr, v. 8.

7 Epitre aux Philippiens, ch. in, /. 3.

xiY l'esprit kt la lettre.

Que lo Dieu de la paix vous sanctifie par toute chose, afin que votre esprit soit entier, votre âme et votre corps sans tache, à Tavéneraent de Notre -Seigneur Jésus- Christ ^ »

Et, pour conclure avec saint Pierre, c'est donc un édifice spirituel que nous devons construire et dos sacrifices spirituels que nous devons offrira Dieu^.

« Il y a des doctrines de la chair et dos doctrines de Tesprit. Gardez-vous des premières 2 elles conduisent les peuples à la servitude par Tégoïsme et la corruption. Qui ne s'inquiète que du corps ne travaille que prour le corps, forge les fers avec lesquels il sera bientôt enchaîné. Malheur à qui entre dans la vie des sens, oubliant celle de l'âme ! Un homme, une nation qui en est là, qui s'est enfoncée dans la matière, e-t s*en nourrit et s'en engraisse,

1 /" Épiire aux Thessaloiiiciem , cli. v, v. !9, 21, 23.

2 î^ ÈpHre de mitit Pmre^ eli. ir, v. 5,

l'esprit et la lettre. xî

savez-vous ce qu'elle fait ? Elle prépare un feslin pour les vers. Ce sont les doctrines de Tesprit qui affranchissent et qui dé* livrent, qui raniment et qui sauvent; c'est par elles que ce qui était mort renaît, Ëcoulez donc la voix de l'esprit, vous qui vouIqz renaître, qui voulez sortir du tombeau du vieux monde, plein de pourriture el d ossements. On ne sait d'oti elle vient, car ce n'est la voix de rien de connu ; elle ne part point des chaires publiques, dos lieux oi!i s'assemblent les hommes pour écouter le bruit stérile d'un enseignement sans vertu; elle est comme le souffle du désert, dont personne ne peut dire : 11 est né là. On ne sait oii elle vd, ici aujourd'hui, ailleurs demain, partout oix elle rencontre des oreilles attentives et des cœurs préparés. On ne sait où elle va, où elle conduit ceux qui se laissent guider par elle. Sur son passage, les morts se lèvent et marchent vers une terre que leurs yeux ne voient

XVI l'esprit et la lettre.

point, mais qu'ils pressentent comme l'oiseau voyageur pressent les rivages oii il trouvera un plus doux soleil et une pâture plus abondante, »

C'est pour combattre la piété de la lettre et faire connaître la piété de l'esprit que nous entreprenons cet ouvrage.

D'une part, afin de gagner à Jésus-Christ les âmes qui n'ont point le bonheur de connaître exactement sa doctrine, nous ne craindrons ni d'aborder leurs idées, ni de parler leur langage, ni même d'invoquer les moralistes qui les guident. Nul terrain, quelque difficile qu'il soit, n'est de trop à défricher, surtout quand de droit il appartient à Dieu, bien qu'il ne soit pas encore habité par lui au grand jour. Du reste, pourquoi n'imiterions -nous pas l'abeille, qui ne craint point la diversité des fleurs, et qui des espèces les plus opposées ne sait tirer que du miel? Les bonnes pensées de tout le monde mènent à Dieu.

L*ESPR1T ET LA LETTRE. XYII

D'autre part, tout en descendant dans les détails de la vie pratique, nous nous efforcerons de remonter souvent aux principes de la véritable piété, unissant ceuxlà à ceux-ci comme le corps et Tâme sont unis entre eux, et les fortifiant les uns les autres par cette mutuelle union. Et puisque le goût superficiel de notre temps fait oublier généralement que la piété, pour mieux être une vertu, doit être aussi une doctrine, nous insisterons plutôt sur les idées qui la constituent que sur les actes extérieurs qui la manifestent.

Puisse cet ouvrage concourir a procurer aux personnes pieuses tout le bien que nous leur désirons. Et si la Providence permettait que les esprits étrangers ou hostiles à la piété lui accordassent quelque attention, nous les prierions, pour qu'ils prissent courage dans cette lecture, de se rappeler cet aveu d'un penseur non suspect :

a La piété fut le sein maternel dans la

XYiii l'esprit et la lettre.

saintQ obscurité duquel fut nourrie ma jeunesse, et qui la prépara pour ce monde encore fermé pour elle. C'est dans la piété que respirait mon esprit, avant qu'il eût rencontré le domaine qui lui convient dans la science et les expériences de la vie. C'est elle qui me prit sous sa protection, lorsque je passai les idées de nos pères à travers le crible, et que je secouai de mes pensées et de mes sentiments lapoussière qui s'y était attachée. C'est elle enfin qui vînt à mon secours lorsque le Dieu qu'avait adoré mon enfance et les pensées d'immortalité qui m'avaient bercé de leurs douces promesses venant à disparaître devant les doutes de mon esprit, je m'élançai dans une vie plus active. Sans la piété je n'aurais pu alors, ballotté entre mes qualités et mes défauts , conserver mon existence dans une sainte harmonie, »

Ï/ESPRIT ET hk LETTRE

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