CHAPITRE V
Ii*ldéal et le Réel.
Lorsqu'on étudie 1* homme, soit dans l'histoire, soit dans le spectacle plus modeste des détails journaliers de la vie, on constate bientôt que son existence n'est qu'une perpétuelle oscillation : tantôt il se jette à gauche, tantôt il réagit à droite, rarement il sait se tenir, par la possession de lui-même, dans le juste milieu.
Et les siècles sont comme les hommes. Celui dans lequel nous vivons nous en offre un exemple frappant : autant il a été rêveur et enthousiaste dans sa première partie, autant dans sa seconde il est réaliste, positif, et souvent matérialiste. Aussi nous, qui héritons de ces deux tendances extrêmes et contradictoires, vivonsnous tourmentés entre des mirages qui nous séduisent et des réalités qui nous répugnent.
Cependant, la vertu véritable ne se trouve
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qu à ce point central, où Ton n'est ni trop d'un côté ni trop d'un autre, et où s'embrassent dans la paix intérieure Tidéal et le réel : en effet, l'idéal qui ne pourrait pas se réaliser ne serait qu'une chimère, et la réalité qui ne pourrait pas s'idéaliser ne serait qu'un positivisme grossier, un terre à terre sans horizon. 11 nous faut à la fois la terre sous nos pieds et le ciel sur nos têtes. D'abord, « en toutes choses il faut l'étoile. » Poui* juger exactement de la nécessité d'une chose, on peut se placer à trois points de vue : celui de l'utilité, celui du bonheur, et celui de la dignité.
Or,rcxpériencequotidiennenenousenseignet-elle pas qu'en définitive ce sont les choses les plus nobles et les plus élevées qui sont précisément les plus utiles, par cela même qu'elles seules permettent à nos facultés de s'épanouir dans toute leur plénitude? L'expérience quotidienne ne nous enseigne-t-elle pas également que c'est en poursuivant notre idéal, que nous trouvons nos joies les plus vives? et au contraire, qu'il n'y a qu'ennui et dégoût dans toutes ces réalités qui ne sont que des choses, et que,
lorsqu'on ne lève pas les yeux en haut, la vie n'est plus qu'une rotation machinale et le retour perpétuel des mêmes banalités? Comme tout alors se rapetisse et s'assombrit! Gomme on aperçoit d'avance l'inanité de tous ces désirs qui nous remplissent en vain de leur agitation violente! Comme on sent la misère de tous ces bonheurs qui sont si charmants quand on les espère, et si vides quand on les a goûtés!
Et l'idéal que réclament notre intérêt et notre bonheur, notre grandeur ne le réclame pas moins. Mieux que les plantes, nous aspirons à nous élever, et l'élévation vraie n'est pas autre chose que le rapprochement vers l'idéal. Il n'y a que les profanes, disait Platon, qui ne voient que ce qu'ils tiennent dans leurs mains. Les hommes nobles voient -davantage ce qu'ils tiennent dans leur cœur; et que tient-on dans son cœur, sinon l'idéal de sa vie? Oui, il faut renouveler, et rafraîchir la .vérité : « Tout en étant observée et respectée, il lui faut je ne sais quoi qui l'accomplisse et qui l'achève, qui la rectifie sans la fausser, qui l'élève sans lui faire perdre terre, qui lui donne tout l'esprit qu'elle peut