CHAPITRE IV
4e rUOba «i !• ■rtUfité île I
h — Un pMiioinène extraordinaire qui, sans ôtre particulier aux sociétés moderne», tend ce-* pendant de nos jours à être plus fréquent qu'aa^ treibls, c'est que des hommes puissent aimer sincèrement, loyalement, ndiilement, le vrai, le . bien et le beau, sans pour cela aimer Dieu.
Pourquoi ce fait étrange?
('/est que Dieu n'est pas le vrai, le bien, le beau, il un degré quelconque, mais infiniment, et que plusieurs esprits séparent facilement le vrai, le bien, le beau, et l'infini»
Oui, Dieu est le vrai, le bien et le beau, multipliés par l'infini, et quiconque veut atteindre Dieu ne doit s'arrêter à aucune limite ni dans.le vrai, ni dans le bien, ni dans le beau,
l'amour de l'infini et la sublimité de l'ame. 91
mais chercher TinfiDie vérité, Finfinre perfection, Tinfinie beauté*
D'autre part, cependant, toutes les âmes ne 3*élévent pas à cette sublimité. Sans doute on reconnaît volontiers qu'un perpétuel élan est nécessaire ; qu'enfermer sa pensée et son amour dans un cercle quelconque, c'est les rétrécir et les violenter, pour peu qu'ils aient conscience de leur grandeur. On se souvient de Montaigne et on l'approuve, quand il dit : « C'est signe de raccourcissement d*esprit, quand il se contente, ou signe de lasseté. Nul esprit généreux ne s^arreste en soi; il prétend tousiours, et va oultre ses forces ; il a des eslans au delà de ses effects : s'il ne s'advance, et ne se presse, et ne s*accule, et ne se choque et toumevire, il n'est vif qu'à demy t ses poursuites sont sans terme H sans forme ^ »
Mais il y a loin de là à rînfmî. En effet, l'idéal que Ton poursuit, en se bornant^ dans la recherche du vrai» du biten et du beau, à reculer sans Gesse la limite qui voudrait nous arrêter à
* Montaigne, Essais^ 1. UI, cb Xiii.
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chaque pas, n'est qu'un idéal vague, sans précision et sans consistance, flottant entre nos pensées de la veille et nos pensées du lendemain, proportionné à nos aspirations fugitives, en un mot, unidédil indéfini. Qui ne voit qu'un tel idéal n'est autre que le produit plus ou moins élaboré de notre esprit, et le mirage plus ou moins séduisant que nous nous créons à nousmêmes pour tenir nos yeux toujours fixés en avant?
Or, qui pourrait s'en contenter ? Ne sentonsnous pas qu'il faut à notre âme un idéal substantiel, réel, précis, saisissable, non-seulement indéfini, mais infini! O homme, avoue- le, tu ne saurais te sufGre à toi-même; lorsque tu cherches à te persuader que l'univers dont tu fais partie est plus vaste que ton propre cœur, et que tu peux regarder le ciel sans t'en inquiéter, avoue ton illusion, et réponds avec le poète :
« Je ne puis; — malgré moi l'infini me tourmente. Je n'y saurais songer sans crainte et sans espoir; Et, quoi qu'on en ait dit, ma raison s'épouvante De' ne pas le comprendre et pourtant de le voir.
ET LA SUBLIMITÉ DE l'aME. 93
Qu'est-ce donc quece monde, etqu'y venons-nous faire. Si, pour qu*on vive en paix, il faut voiler les deux ? Passer comme un troupeau les yeux fixés à terre. Et renier le reste, est-ce donc être heureux ? Non, c'est cesser d'être homme et dégrader son âme... Si mon cœur, fatigué du rêve qui l'obsède, A la réalité revient pour s'assouvir.
Au fond des vains plaisirs que J'appelle à mon aide Je trouve un tel dégoût, que je me sens mourir. Aux jours même où parfois la pensée est impie. Où l'on voudrait nier pour cesser de douter. Quand je posséderais tout ce qu'en cette vie Dans ses vastes désirs l'homme peut convoiter,... Je leur dirais à tous : « Quoi que nous puissions faire... Une immense espérance a traversé la terre ; Malgré nous vers le ciel il faut lever les yeux ' I »
Après le poète, écoutons le philosophe :
(( Toute chose a sa fin. Ce principe est aussi absolu que celui qui rapporte tout événement à une cause. L'hon^nae a donc une fin. Cette fin se révèle dans toutes ses pensées, dans toutes ses démarches, dans tous ses sentiments, dans*
^ A. de Musset, l* Espoir en Dieu,
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toute sa vie. Quoi qu'il fasse* quoi qu'il senie« quoi qu'il pense, il pense à Tinfin), il aime Tinfini, il tend à l'infini. Ce besoin de l'infini est le grand mobile de la curiosité scientifique, le principe de toutes les découvertes. L'amour aussi ne s'arrête et ne se repose que là» Sur la route il peut éprojaver de vives jouissances, mais Pamertume secrète qui s'y mêle lui en fait bientôt sentir l'insuffisance et le vide. Souvent, dans l'ignorance où il est de son objet véritable, il se demande d'où vient ce désenchantement fatal dont successivement tous ses succès, tous ses bonheurs son atteints, S'il savait lire en luimême, il reconnaîtrait que. Si rien icî-bas ne le satisfait, c'est parce que son objet est plus élevé, et que le vrai terme où il aspire est la perfection infinie. Enfin, comme la pensée et l'amour, l'activité humaine est Sans limites. Qui peut dire où elle s'arrêtera? Voilà cette terre à peu près connue* Bientôt il nous faudra un autre monde. L'homme est en marche vers l'infini, qui lui échappe toujours et que toujours il poursuit. Il le conçoit, il le sent, il le porte pour ainsi dire en lui-même ; comment sa fin
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»crait-dle ailleurs? De là cet instinct indomptable de rimmortalitéj cette universelle espérance d'une autre vie, dont témoignent tous les cultes, toutes les poésies, toutes les traditions. Nous tendons à Tinfini de toutes nos puissauces; la mort vient interrompre cette destinée qui cherche son terme, elle la surprend inachevée, IJ est donc vraisemblable qu il .y a quelque chose après la worL puisqu'à la mort eu oou$ rien n'est terminé. Regardez cette fleur qui demain ne sera plus. Du moins aujourd'hui elle eat entièrement développée : on ne la peut concevoir plus belle en son genre ; elle a atteint sa perfection. La mienne, ma perfection morale, celle dont j'ai ridée claire et Je besoin invincible, et pour laquelle je me sens né, en vain je l'appelle, en vain j'y travaille; elle m'échappe et ne me laisse quel' espérance. Cette espérance serait-elle trompée? Tous les êtres atteignent leur fin; l'homme seul n'atteindrait pas la sienne! La plus grande des créatures serait la plus maltraitée ! Mais un être qui demeurerait incomplet et inachevé, qui n'atteindrait pas là fin que tous ses instincts proclament, serait un
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monstre dans Tordre étemel : problème bien autrement diflScile à résoudre que les difficultés qu'on élève contre l'immortalité de l'âme *. »
Après ces aveux, choisis à dessein dans des auteurs profanes, nous pouvons conclure qu'il nous faut l'infini; que ce besoin, ce tourment, soit qu'on l'envisage comme une maladie de l'âme, sdt qu'on le considère comme un signe de santé morale et de grandeur intellectuelle, est une réalité à laquelle l'homme ne peut pas se soustraire.
Or, par cela même que l'infini implique toutes les perfections, il est évident que le véritable infini est un être personnel. D'autre part, qu'estce que l'être infini et personnel sinon Dieu? Voilà pourquoi l'homme qui respecte sa nature et sa dignité, ne saurait pas ne pas aimer Dieu. Chercher le vrai, le bien et le beau, sans les préciser davantage, c est sans doute la marque d'uue âme déjà élevée, mais d'une âme qui n'a point encore atteint la cime de sa nature. Il faut, pour cela, qu'elle gravisse jusqu'à l'idée et au
* Cousiu, du Vrai, du Beau et du Bxen^ seizième leçon.
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sentiment de Tinfini ; que là, comme Moïse au Sinaï, elle sache, dans ce face à face avec le Dieu vivant, se pénétrer de sa pensée et de son amour jusque dans ses facultés les plus intimes, et qu'ensuite elle déverse autour d'elle dans les autres âmes ce parfum, cette grâce, ce charme du divin dont elle s'est remplie au contact de Dieu même : c'est alors qu'elle est vraiment dans sa sublimité naturelle.
Les plus grands esprits ont pensé ainsi. Qu'il* nous suflise de citer l'un des moins suspects sur ce sujet, Spinoza. Pour lui, le problème fondamental de la vie humaine est de découvrir les moyens par lesquels l'âme peut atteindre l'être infini, dont la connaissance et l'amour doivent combler tous nos désirs; et, dans le but de résoudre ce problème, il distingue ti-ois degrés dans nos connaissances. Au degré inférieur, il place les tumultueuses impressions, les images confuses dont se repaît le vulgaire ; c'est le monde de l'imagination et des sens, la région de l'opinion et des préjugés, la perception par simple ouï-dire et par voie d'expérience vague. La connaissance du deuxième degré est
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un premier effort pour se dégfOger des ténèbres du monde sensible : elle consiste à rattacher un effet à sa cause, un phénomène à sa loi, une conséquence à son principei et à tout ramener ainsi à des ai^iomes incontestables. Enfin, au degré supérieui*, la raison étudie les principes, les lois, les causes, cherche leur unité dans leur multiplicité, et remonte jusqu i Tunique principe de tous les principes. Tunique loi de toutes les lois, Tunique cause de toutes les causes, TJBtre primordial et final , Tinfini substantiel. Dieu, D*où Spinoza conclut que « la méthode parfaite est celle qui enseigne à diriger Tesprit sous la loi de Tidée de TÊtre absolument parafait K n
Ces vérités, toujours utiles^ le sont d'autant plus maintenant que, si nous avons parmi nous le nom et la statue de Dieu, trop fréquemment nous manquons de Dieu lui-même, La giande majorité des esprits est au bas de T échelle dont parle Spinoza ; quelques-uns des plus développés se tiennent au milieu, occupés à classer les
* Spinoza, De la Réforme de i* Entendement^ t. HI . p 312 ; 1.1, p. 17-23. Parisj 1801.
ET hk SL'ULlMiTB OR l'aMK. OÔ
faits et à mettre de l'ofâro dans hi$ phénomènes s mais combien peu montent au degré supérieur 6t ë' occupent à classer les lois* à ordonner lé» causes, à ramener à h\xv soleil tous ces rayons dispersés qu'on appelle le vrai^ la bien, le b6Âu ! Et leâ cœurs ne sont-ils pas &omme les eapHts ? Les meiilem^s ne se coiitentent4lB pas trop soa>^ vent du reflet de Tinfini à travers le fini, du Dieu entrevu tous le voile de k création» comme si ce reflet et côtte irradiation lointaine pouvaient se détacher de Dieu lui-^mêmel
IL *^La véritabh saf^esse consiste donc nonfieulement à voit* et à aimer Dieu dans le vrai., le bien et le beau^ mais aussi ib voir et à aimei* le vrai, ie bien et le beau^en Dieu. Voir et aimer Dieu dans le vrai, le bien et le beau, ceM ne le voir et ne l'aimer qu'à demi, parce que c'est ne le voir et ne l'aimer qu'indirectement; mais voir et aimer le vi'ai^ le bien et le beau^ en Dieui c'est lô voir et l'aimer parfaitement, parce que c est le cc^sldérer comme la source même de toute vérité, de toute bonté» et de toute beauté. Dans le prenlier cas, c'est contempler le soleil dans
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ses rayons ; dans le second, c'est contempler les rayons dans le soleil • lui-même. Séparées, ces deux manières d'agir sont incomplètes et peuvent devenir nuisibles, en ce sens que la première, séparée de la seconde, peut nous faii*e confondre insensiblement Tipfini avec l'indéfini, et que la seconde, séparée de la première, peut produire dans notre âme des éblouissements et fausser peu à peu l'exacte notion du vrai, du bien et du beau : mais réunies, elles se perfectionnent Tune l'autre et ne peuvent que nous être utiles.
Ce qui importe pour le succès de l'une et de l'autre, c'est le lien qui unit le vrai, le bien et le beau, avec Dieu : car lorsqu'on est en possession de ce lien, on peut le prendre soit à l'une soit à l'autre de ses extrémités, et passer ainsi au gré de son âme soit du vrai, du bien et du beau à Dieu, soit de Dieu au vrai, au bien et au beau. Or, ce lien, toujours délicat, est devenu de nos jours, sous l'influence du positivisme matérialiste et athée, presque insaisissable. C'est pourquoi il est nécessaire de le dégager des ténèbres dans lesquelles il est en-
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veloppé, et de le rétablir dans sa lumière et sa solidité.
Oui, autant Dieu mène au vrai, au bien et au beau, autant le vrai, le bien et le beau mènent à Dieu. Autant la religion, dégagée de la lettre qui tue et comprise selon l'esprit qui vivifie, conduit les intelligences à la vérité, les volontés à la vertu, les cœurs à l'idéal, et s'harmonise ainsi avec la science, la morale et l'art, autant la science, la morale et Fart favorisent la religion dans les âmes sincères, loyales et nobles.
On s'en convaincra aisément, en faisant cette simple réflexion : de même que l'être île saurait émaner du néant, ainsi le parfait, l'infini, ne saurait avoir pour cause l'imparfait, le fini. Or, si ce n'est pas Tinfmi qui sort du fini, c'est donc le fini qui a pour cause l'infini. Par conséquent, rien n'est plus logique que de voir le fini appeler l'infini, la plus petite parcelle de vérité, de bonté, de beauté, tendre et s'élever vers Celui qui est la vérité infinie, la bonté infinie, la beauté infinie.
(( La vérité est incompréhensible sans Dieu, dit Cousin , comme Dieu nous serait incom-
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prôhensible sans la vérités. . Au deraier degré comme à la cime de l'être, partout Dieu ae reocontrei car partout il y a de la vérité. Etudiez la naturel élevez-vous aux lois qui la régisaeut et qui font d'elle comme une vérité vivante : plu9 vous approfondirez ses lois, plus vous vous approchei'ez de Dieu. Étudiez surtout l'humanité; l'humanité est encore plus grande que la nature, parce qu'elle vient de Dieu comme elle, et qu'elle le sait» tandis que la nature l'ignore. Cherchez et aimez partout la vérité, et rapportez-la k l'ôtre immortel qui en est la souvce. Plus vous saurez de la vérité, plus vous saurez de Dieu. Loin que les sciences détournent de la religion, elles y conduisent, La physique avec ses lois, les tnaihématiques avec leurs notions subliaies, surtout la philosophie qui ne peut faire un pas sans rencontrer des principes universels et néce$saires, sont autant de degrés pour arriver à Dieu, et pour ainsi dii^ autant de temples où on lui rend perpétuellement hommage... Dieu est la substance* la raison, la cause suprême» l'unité de toutes ces vérités; Dieu, et Dieu seul, nous est le terme au-delà
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duquel nous n'avons plus rien & chercher K m Le lien qui unit le bien h Dieu n'est pas moins certain^ Dieu est le typa de la personne morale qui vit en chacun de nous* Nous n'avons Aucune excellence natui*elle dont il ne soit la cause et qu'il ne possède & un degré infini ; les vertus qui sont en nous la conquête laborieuse de notre liberté» sont en lui des attributs qui tiennent à Tessence même de sa naturel la loi morale que nous portons dans notre conscience, n'est qu'une participation de son infinie justice et de son infinie charité. Si l'homme est saint, Dieu est le Saint des saints«
Enfin, le beau se relie à Diea comme le bien et le vrai. Écoutons encore les belles paroles de Cousin sur ce sujet : u U y a dans le fond de lame humaine une puissance infinie de sentir et d'aimer à laquelle le monde entier ne répond pas, encore bien moins une seule de ses créatures, si charmante qu'elle puisse ôtre« Toute beauté mortelle, vue de près, ne suffit pas à cette puissance insatiable qu'elle excite et ne
* Consiu, du Vrai, du Beau et du Bién^ quatrième hçon.