L AMOUR DE L INFINI
peut satisfaire*... Pour qui a une fois conçu Tidéal, toutes les figures naturelles , si belles qu elles puissent être, ne sont que des simulacres d'une beauté supérieure qu elles ne réalisent point. L'idéal recule sans cesse à niesure qu'on en approche davantage. Son dernier terme est dans l'infini, c'est-à-dire en Dieu; ou pour mieux parler, le vrai et absolu idéal n'est autre que Dieu même. . .
« Ne faut-il pas être esclave des sens et des apparences pour s'arrêter aux mouvements, aux formes, aux sons, aux couleurs, dont les combinaisons harmonieuses produisent la beauté de ce monde visible, et ne pas concevoir derrière cette scène magnifique et si bien réglée, l'ordonnateur, le géomètre, Tartiste suprême? La beauté physique sert d'enveloppe à la beauté intellectuelle et à la beauté morale... Dieu est le principe de ces trois ordres de beauté 2...
« Pénétrons-nous bien de cette pensée que Tart est aussi à lui-même une sorte de religion.
* Cousin, du Vrai^ du Beau et du Bien, sixième If^çon. 3 lbid,y septième leçou.
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Dieu se manifeste à nous par Tidée du vrai, par ridée du bien, par l'idée du beau. Ces trois idées sont égales entre elles et filles légitimes du même père. Chacune d'elles mène à Dieu, parce qu'elle en vient. La vraie beauté est la beauté idéale, et la beauté idéale est un reflet de l'infini. Ainsi, l'art est par lui-même essentiellement moral et religieux; car, à moins de manquer à sa propre loi, à son propre génie, il exprime partout dans ses œuvres la beauté éternelle. Enchaîné de toutes parts à la matière par d'inflexibles liens, travaillant sur une pierre inanimée, sur des sons incertains et fugitifs, sur des paroles d'une signification bornée et finie, l'art leur communique, avec la forme précise qui s'adresse à tel ou tel sens, un caractère mystérieux qui s'adresse à l'imagination et à l'âme, les arrache à la réalité et les emporte doucement ou violemment dans des régions inconnues. Toute œuvre d'art, quelle que soit sa forme, petite ou grande, figurée, chantée ou parlée, toute œuvre d'art, vraiment belle ou sublime, jette l'âme dans une rêverie gracieuse ou sévère, qui l'élève vers l'infini. L'infini, c'est
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là le teriQ6 commun où rame aspire sur les ailes de rimaginatiou comme de la raiâon, par le chemin du sublime et du beau, comme par celui du vrai et du bien *• »
Ainsi donc Dieu est l'être à la fois triple et un qui résume en lui la parfaite vérité, le bien suprême et l'infmie beauté ; et la sublimité de Tâme consiste à s'élever jusqu'à lui avec un esprit sincère, une volonté loyale et un cœur noblement épris de l'idéal infini.
III. — Mais de ces vérités découle une conséquence pratique : c'est que tout homme sincère doit vivre religieusement dans son esprit, dans sa volonté, dans son cœur, dans toute sa personne, et, par conséquent, qu'il doit avoir une science religieuse, une morale religieuse, un idéal religieux*
D'abord, lorsque la vérité est religieuse» nonseulement elle éclaire, mais elle échauffe, pacifie et console. Elle échauffe, parce qu elle est à la fois lumière et chaleur; elle pacifie, parce que
^ Cousin, du Vi^at, du Beau et du Bien^ Imitiferoe leçon.
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par Toactioa dont elle pénèire rame elle adou* lût l'irritabilité des passions ; elle coosole, parce qu'elle rapproche de Dieu et fortifie Tegpé* rauce» Telle n'est pas la vérité purement scientifique, cette vérité froide, sans onction, qui ne iaisse tomber de l'esprit sur le cœur que des rayons étincelants peut>ôtre« mais sans vie et sans charme* C'est pourquoi» nous souvenant que« selon le mot de Montaigne, u raffinement des e$prit/3t ce n'en est pas l'assagissement S » efforçons^nous d'avoir sinon un esprit délié, du moins une raison sage; cherchons avec %èlo cette vérité dont parlent saint Jean et saint Paul, qui conUent en elle la grâce, la miséricorde et la paix S et qui sanctifie ceux qui lui demeurent fidèles^; prions Dieu qu'il daigne nous l'accor-*dei\ et disons-loi avec saint Augustin :
« 0 Vérité qui êtes la lumière de mon âme, que ce soit vous et non pas mes ténèbi^es qui me parlent. Je me suis laissé emporter dans ces
^ Montaigne, Essais, 1. III, ch. ix.
2 //* Epître de saint Jean, v. 3.
* Epître de saint Paul aux Ephésiens^ cli. iv, v. 2/^. — Evangile selon saint Jean^ ch. itvcf| y. 17.
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malheureuses vicissitudes des choses mortelles et passagères, et elles ont rempli mon esprit d'obscurité : mais cela môme m'a servi pour vous aimer. Je me suis égaré, et dans mon égarement je me suis souvenu de vous. J'ai entendu derrière moi votre voix qui me commandait de retourner, et j'ai eu peine à l'entendre à cause du bruit et du tumulte que mes péchés faisaient en moi-même. Voici maintenant que j'accours tout haletant, pour me rafraîchir dans votrésainte fontaine. Que personne rie m'en empêche. Seigneur! J'en boirai et je vivrai; car mon âme n'est pas elle-même la vie dont elle vit. Elle a bien pu dans ses désordres se donner la mort à elle-même, mais c'est en vous seul qu'elle recouvre la vie *. w
De même, lorsque la volonté s'appuie sur Dieu , elle se sent plus courageuse et plus énergique; les vertus qu'elle pratique alors sont plus pures, plus parfaites et plus méritoires; les attraits du mal ont moins de prise sur elle ; excitée par le bien au mieux et par le mieux au
1 Saint Augustin, Confessions^ 1. XU, ch. x.
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parfait, elle aspire à un idéal sans tache, qu'elle s'efforce de retracer en elle. Rien ne l'arrête dans l'élan de son amour : là où l'on aime, on ne souffre pas, ou, si l'on souffre, on aime sa souffrance.
A l'exemple dé sainte Cécile, qui portait sur son cœur une copie de l'Évangile, pour le remplir d'une sainte harmonie au contact des divines paroles ; à l'exemple d'Angelico de Fiésole, qui ne peignait qu'à genoux les têtes du Christ et de la Vierge ; de Palestrina, sur les manuscrits duquel on trouvait ces mots : « Seigneur, aidez-moi ; w de tous ces artistes inconnus, qui, dans le désespoir de ne pouvoir atteindre jusqu'à ce ciel si beau où se trouvait la réalité de leur idéal, jetaient, par-dessus les temples qu'ils construisaient, des flèches d'une hardiesse sublime comme leur amour; à l'exemple de tant d'autres âmes religieuses et saintes, efforçons-nous tous, puisque tous nous avons une harmonie à faire monter vers le ciel, l'harmonie de la vertu, une divine figure à peindre dans notre cœur, la ligure de Jésus- Christ, un temple à construire, le temple de la
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sainteté, oliî, efforçous-noos tous de nous élever josqtfà la hautenr de notre idéal. Pensons, aimons, travaillons, avec Oîea et ponr Kéa. Que notre âme, sincère, loyale et générense, an lîea du tourment et de la fièvre de l'infini, en ait à jamais le calme et la céleste sérénité.