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CHAPITRE II

Les trois élémcnta constitatlis du PhArisalsmc.

I. — Ce qui forme avant tout l'essence du Pharisaïsme, c'est l'égoïsme. Mais l'égoïsme est luimôme un vice complexe qui implique^' orgueil, la jalousie, la haine, le dénigrement, l'esprit de coterie et de persécution : il est naturel , en effet, de méconnaître, de haïr et de persécuter d'autant plus les autres, qu'on ne reconnaît, qu'on n'aime et qu'on ne flatte que soi.

Un jour, Jésus, voyant quelques disciples qui se confiaient en eux-mêmes comme justes et méprisaient les autres, leur dit cette parabole : (( Deux hommes montaient au temple pour prier, un Pharisien et un Publicain. Le Pharisien, debout, priait ainsi en lui-même: Mon Dieu, je vous rends grâces de ce que je ne suis pas comme les autres hommes, qui sont voleurs, injustes, adultères; ni comme ce Publicain. Je jeûne deux fois la semaine; je paye la dîme de

LES TROIS ÉLÉMENTS DU PnARISAiSME, 15

tout ce que je possède. El le Publicain, se tenant loin, n'osait pas même lever les yeux au ciel; mais il frappait sa poitrine, disant: Mon Dieu, ayez pitié de moi qui suis un pécheur. Je vous le dis, celui-ci s en retourna justifié dans sa maison, et l'autre non; car quiconque s'élève sera abaissé, et qui s'abaisse sera élevé *. »

On le voit, lorsque le Pharisien prie, il est plus rempli de lui-même que de Dieu. Ce n'est pas Dieu qui est honoré, c'est le Pharisien qui s'honore. Dieu ici n'est qu'une occasion, le Pharisien est le terme. Il est vrai qu'il remercie Dieu, mais est-ce des bienfaits reçus? Nullement. Il ne songe pas aux bienfaits de Dieu, mais seulement à ses prétendues qualités, et il n'a dan,s sa pensée d'encens que pour luimême. Ailleurs, l'Évangile nous le montre peu satisfait de n'être l'objet que de la providence ordinaire de Dieu, et demandant que quelque miracle soit fait en sa faveur *.

Lorsqu'il agit, c'est toujours avec le même

^ Evangile selon saint Lur, cli. xviii, v. 9-15. 2 Evangile selon saint Mathieu, cli. xii, v. 38; xvr, 1; — selon saint Marc, ch. viii, v. 11.

égoïsme. La vertu n est pour lui que le moyen du crime. U fait le bien au dehors, mais pour pouvoir faire le mal au dedans ; il sert Dieu en apparence, mais pour se servir lui-même en réalité ; il se dit le serviteur de quelques-uns, et il s'établit le maître de tous; il feit l'aumône en public, et il vole en secret, non d'une ma* nière basse, mais d'une manière voilée, presque aussi délicate qu'habile, et qui lui rapporte, outre la somme soustraite, la douce réputation de bienfaiteur. Envers le prochain, il est d'une austérité qui lui donne des airs de puritain accompli : « Maître, s'écrie-t-il, voici une femme qu'il faut lapider; qu'en dites-vous'?» Et envers lui-même, il pratique un relâchement dans lequel l'égoïsme rampant le dispute à l'hypocrisie. En un mot, c'est un saint devant les hommes et un scélérat devant Dieu : A foris qni^ dem paretis hominibus justi^ intus autern pleni estis hijpocrisi et iniquitate *.

Souvent, afin de pouvoir mieux sacrifier au-

A Evangile selon saint Jean^ ch. vni, v, 5.

2 Evangile selon saint Maflnev, ch. xxiii, v. 28.

DU PUARISAÏSME. 17

trui, il prend des formes sacrifiées. Son humilité n'est que 16 masque de son orgueil. Qui ne connaît «ces obliquités nébuleuses, ces manières de se mettre en avant et de se morfondre, de faire des prostrations d'humilité profonde et de ^ redresser avec une aigreur non pareille, lorequ*on lui a seulement piqué Tépiderme? Non, les âmes vraiment humbles sont simplement assises dans la tranquillité du vrai... Nous n'appellerons pas humilité toutes ces protestations extérieures, cet air triste efc abattu, cet appai'eil de formes plus ou moins affectées sous lesquelles se cache souvent l'orgueil le plus délié et le plus finement invisible. Ce qui est vrai est simple, et la mesure de sa simplicité est aussi la mesure de sa vérité... Savez-vous quel est le pire et le plus profond des orgueils? C'est l'orgueil de certaines mines humbles* A les voir, à les entendre, ces personnes sont les dernières des créatures; elles deviendraient volontiers un tapis où tout le monde pourrait marcher, que l'on pourrait) que l'on devrait fouler aux pieds* Je vous engage à ne pas ordinairement les prendre au mot : vous les verriez bientôt se

iS LES TROIS ÉLÉMENTS

l'edresser avec violence et se changer en serpents à mille têtes, dont les sifflements vous effrayeraient et dont les piqûres ne seraient pas toujours innocentes. C'est courir après la gloire en la fuyant, et, comme dit saint Augustin, «1* humilité fausse nous enfle bien plus qu'un orgueil manifeste... c'est le plus grand orgueiP.»

«Plusieurs qui se croient dévots, écrivait l'abbé de Rancé, offensent Dieu plus irréconcillablement par l'espril; qu'ils ne l'offensaient par les sens. Quand les habitudes grossières les quittent, ils en ont d'autres plus fines et plus délicates qui leur succèdent; et lorsque la cupidité est forcée d'abandonner les dehors de la place, elle ne manque pas de se retrancher dans le dedans et de s'en rendre la maîtresse... Si on n'y prend garde, on est chrétien en spéculation et en idée, et on a vu souvent des gens qui étaient regardés comme des modèles d'uneémi- •nente vertu, qui paraissaient consommés dans la vie spirituelle, qui en faisaient des leçons, et

* Mgr Landi'iot, ///* Conférence aux dames du monde ^ t. I'% p. 71 et suiv.

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dont la tête était pleine de tout ce que la théologie mystique a de plus grand et de plus relevé, et qui entraient en convulsions, lorsqu'il se passait quelque chose qui ne leur plaisait pas ou qui attaquait le moins du monde cette réputation qu'ils prétendaient s'être acquise. .. D'ordinaire , les passions des personnes spirituelles et dévotes sont encore plus vives que celles des personnes qui ne le sont pas. 11 arrive quelquefois, par une faiblesse dont l'esprit de l'homme n'est que trop capable, que l'on trouve de la gloire et de la vanité dans la cendre et dans le cilice... J'ai toujours remarqué que l'abstinence des sens coûte beaucoup moins que l'abstinence de l'esprit. .. La religion est tout intérieure et toute sainte; autrement elle n'est rien qu'un masque, qu'une illusion, qu'une police tout humaine *. »

L'orgueil pharisaîque se trahît encore par une ridicule obstination à se justifier partout et à s'admirer toujours, et surtout par une susceptibilité méchante. Au lieu de s'irriter contre ses

* Lettres de l'abbé de Rnncé.

défauts, le Pharisien s'emporte contre celui qui les lui fait remarquer. Et cependant la faute en est^elleau critique?

Je dis qu'il est an sot, mais c*est loi qai le proare.

Le Pharisien n*en convient pas. Selon lui, ce sont les autres qui font les frais de ses sottises : s'il manque de respect, ce n'est pas parce qu'il est arrc^ant» c'est que son adversaire l'y a provoqué; s'il s'oublie, ce n'est pas qu'il ait perdu la mémoire de son devoir, mais les circonstances rendaient cet oubli inévitable ; s'il n'est pas aimé, ce n'est pas qu'il ne soit pas aimable, loin de là, mais c'est le monde qui ne sait pas aimer* En un mot, accuser autrui et s'excuser lui-même, telles sont les deux moitiés de sa préoccupation.

Saint Augustin lui'-même trouve qu « il n'est pas facile de dire la vérité à ces piétés de travers ; et quand (m la dit, ajoutet-ili elles maugréent au fond de leur cœur, elles murmurent, elles cherchent une occasion de faire des éclats et de se plaindre ouvertement de la liberté de ceux qui osent leur

DU PIIARISAÏSME. âl

dire la vérité : ce sont comme de petits volcana qui cherchent constamment à fnire éruption ^ »

De rorgudl à la jalousie il n*y a que le temps de détacher son regard de soi-même et de le porter sur autrui. Aussi les Pharisiens étaientils remplis de jalousie :itVous voyez, disaientils entre eux, que rien ne nous sert; voilà que tout le monde va à lui '. n

La jalousie a cela de parfaitement caraciéristique, qu'elle ne s*en tient pas à des ccmsidéra* tions spéculatives et tacites. Quiconque lui porte ombrage, la blesse : aussi son premier mouvement est-il de le faire sentir. Elle n'a que deux amies, la haine et la vengeance; et l'on peut dire d'elles que ce sont trois inséparables, n'ayant qu'un cceur et qu'une âme. Ce n'est pas que la jalousie ait toujours à la main une épée à deux tranchants, et qae toutes ses allées et venues soient des marches belliqueuses t mais ses pro» menades en apparence les plus tranquilles comptent encore des actes d'hostilité; Comme ce Romain qui de sa baguette brisait^ en se

^ Saint Augustin, m Psalm, xxx. Serai, a. ' Evangile selon saint Jean^ cli. xii, t. li>.

22 LES TROIS ÉLÉMEKTS

jouant, les tètes de pavots qui lai sembladent les plus belles, elle inunole, d'one main presque nonchalante, mais sûre, toute réputation qui se dresse devant elle.

La jalousie des Phariâens a été admirablement peinte par Jésus-Christ, lorsqu'il a dit : tt Gardez-vous du ferment des Pharisiens, n .La jalousie fermente en effet. C'est une force qui travaille sourdement et s'échauffe comme d'ellemême. Concentrée d'abord, à la fin elle éclate. C'est ainsi que se forment toutes ces coteries égoïstes et vaniteuses que saint Paul condamnait, lorsqu'il ordonnait aux Corinthiens de n'être ni de Paul, ni d'Apollo, ni de Céphas, mais du Christs C'est ainsi que s'ourdissent ces complots mesquins, ces trames odieuses, et que se fabriquent, comme dit le Psalmiste, ces lacets de chasseurs, ces paroles âpres, ces flèches lancées dans le jour, ces choses qui vont et viennent dans les ténèbres *.

Devant les Pharisiens il n'est point permis d'avoir du mérite. Ne pouvant paraître grands

* /'• Epitre de saint Paul aux Corinthiens^ cli. i, v. 12.

* Psaume 00.

DU PHARISAÏSHE. 23

qu à côté des petits, ils abaissent tout ce qui fait ressortir leur petitesse : selon eux, nulle montagne n'a de sommet, c'est simplement une masse de terre qui a sa base dans la plaine. L'homme vertueux, par cela même qu'il démontre leur perversité, devient leur ennemi personnel; et c'est du droit de défense qu'ils osent se prévaloir, pour le dénigrer et l'accabler de leurs calomnies. Ils n'ont ni bec ni griffes, mais ils savent y suppléer; ils maudissent les assassins de grands chemins, mais l'assassinat moral, qui enlève mille fois plus que la vie, l'honneur, n'est pour eux qu'un art et un jeu. Ce sont des vipères, disait Jésus-Christ, et des vipères qui non-seulement distillent le poison, mais qui savent le distiller.

Écoutez-les, en effet. Louent-ils les vertus des disciples de Jésus? Il n'en est point question. Selon eux, les disciples de Jésus sont des hommes qui ne jeûnent point *, qui n'observent pas la loi du sabbat *, qui

* Evangile selon saint Mathieu^ ch. ix, ▼. lA-18; selon saint MarCt ii, 18-23; selon saint Luc, v, 33-39.

2 Ibid,, ch. XII, V. 1-9; selon saint Marc, ii, 23-28; selon saint Liic, vi, 1-6.

24 > LES TriOIS ÉLÉMENTS

violent les traditions S et dont la parole ne mérite pas d'être entendue» : telle est la définition qu'ils en donnent* Jésus-Christ lui-même, le Fils de Dieu, n'était qu'un ami des pécheurs et des pécheresses ', un pécheur lui* môme^ un menteur ^ un mangeur ^, un buveur ^, un blasphémateur^,, un violateur du sabbat^, en un mot un suppôt de Satan ^^ Et pour joindre les actes aux paroles, que de fois n'ont*ils pas essayé de le surprendre I Que de fois n'ont-ils pas profité d'un bienfait accordé par lui, d'une guérison opérée le jour du sabbat, pour t&cher de le perdre ** I Et si Jésus-Christ revenait parmi les Phari*

' Saint Mathieu, ch. xir, v. 2; selon saint Marc, vu, 1-6.

2 Evangile selon saint Luc, ch. xix, v» 39.

^ Evangile wlo» saint Mathieu , rli. ix, y. 10-14; selon saint Marc, ir, 16-17; se'on saint Luc, v, 30-33; xv, 2.

* Evangile selon saint Jean, ch. ix, v. 16.

5 Ibid,, ch. VHi, ▼. 13*

« Evangile selon saint Mathieu, ch» xr, v. 19.

7 Ibid.

t Evangile selon saint Luc, ch. v, v. 21.

9 Evangile selon saint Mathieu^ ch, xii, v. 9-15.

'• /6iy.,ch. IX, V. 32-35; Xii, 24.

" Ibid., ch. xxr, ▼. 46; selon saint Marc, m, ^\ selon saint Luc, vi, 11; selon saint Jean, vu, 32; xr, 53, 56.

DU PHARISAiSME. 25

siens de nos jours, qui pourrait affirmer qu'il ne serait pas de nouveau dénigré, honni, calomnié et mi^ à mort?

IL — Du cœur mon tons à la tête* De même que dan3 le cœur des Pbailsiens nous avons trouvé Tégoïsme avec ses deux conséquences, Torgueil jaloux et la haine persécutrice, ainsi nous trouvons dans leur esprit l'aveuglement, ce mélange d'ignorance et d'erreur, qui non-seulement repousse les coups de la lumière, mais la poursuit encore et cherche à Tétoufler jusque chez elle.

La science est la connaissance des êtres. Or les Pharisiens, au lieu de contempler l'horizon et d'étudier tous les êtres qui y sont dispersés, ne contemplent et n'étudient qu'eux-mêmes. Comment donc pourraient-ils être les amis de la science? Comment l'égoïsme, qui n'est que l'affirmation des chimères citées par lui à son usage, pourrait-il se concilier avec la science, qui est l'affirmation des réalités créées par Dieu contre l'égoïsme? Aussi l'entendement des Pharisiens est- il comme un cachot noir muré de toutes parts, sans aucun soupirail à travers le-

iB LES TK01S ÉLÉME3ITS

qud poisse se glisser le plus faible rayon de lanriëre.

Les Phansiens, par suite de leur orgaôl, ne voient point les choses telles qu'elles sont, mais telles qu'ils les désirent Regardées à travers leurs caprices, elles ne leur arrivent que faussées : ce ne sont plus des vérités, mads des fantaisies et des mensonges.

La lumière véritable révélerait leurs défauts à eux et aux autres. En les révélant à eux, elle les humilierait; en les révélant aux autres, elle les ruinerait. Donc, par orgueil et par intérêt, ils doivent la détester et la persécuter.

Jamais les Pharisiens n'ont manqué à cette double tâche. Le vrai les blesse comme le bien, et le Dieu des sciences leur est aussi haïssable que le Dieu de l'humilité et de la mansuétude. Du milieu du peuple ils criaient à Jésus : « Maître, gourmandez donc vos disciples et faites-les donc taire * ; » comme si Ton pouvait condamner la vérité au silence. Aussi Jésus-Christ leur répondait-il : «Si ceux-ci se taisaient, les pierres

' Evfifigih /if'hn xm'nf Luc^ cli. Xïx, v. 39.

DU PHARISAÎSME. 27

mêmes crieraient » ; parce que la vérité éclate toujours, quoi qu'on fasse, et que, si elle en arrivait à ne plus pouvoir sortir du cœur de l'homme, elle sortirait des entrailles de la terre, comme la voix de Celui par qui tout existe et se développe,

« Malheur à vous, docteurs de la loi, s'écriait Jésus, parce que vous avez pris la clef de la science sans y entrer, et que vous avez repoussé ceux qui entraient * ! »

Ils les repoussaient, d'abord, parce que, à force de corrompre la loi et d'en détruire l'esprit, ils avaient perdu eux-mêmes la lumière qu'ils avaient cachée aux autres ; ensuite, parce qu'ils comprenaient qu'un véritable prophète, en éclairant la conscience publique et en la réveillant de son assoupissement, ébranlait l'empire qu'ils exerçaient sur le peuple crédule. C'est pourquoi ils faisaient plus que les repousser : ils flagellaient et crucifiaient, au nom de Dieu, les envoyés de Dieu ! « Voilà que je vous envoie des prophètes, des sages et des docteurs ; voas tuez

' Evangile selon saint LuCy ch xi, v. 52.

les uns, vous poursuivez les autres! Oui, je vous le dis, ce saug de tous les prophètes qui a été versé depuis le sang d'Abel jusqu'au sang de Zacharie, ce sang vous sera redemandé ' ! »

U est donc manifeste que l'aveuglement passif et actif est un caractère des Pharisiens. « Us aiment les ténèbres, ils s' y complaisent; la lumière porterait en eux un trouble gênant, maissurtout elle ruinerait leur autorité sur les peuples. Ils useront donc de tous les moyens, de la ruse et de la violence, pour empêcher qu elle ne leur arrive ; ils gardei^nt avec jalousie la def de la science, repoussant ceux qui voudraient enti*ei% Que si néanmoins la vérité» qu'on ne retient pas longtemps captive, pénètre en quelques-uns, ils tacheront de l'y enfermer; ils étendront un voile épais entre elle et la foule plongée dans l'obscurité. Quiconque essayera de la guérir de son ignorance, ils lui fermeront la bouche, ils le bâillonneront, ou, s'ils ne le peuvent, ils tâcheront de surprendre quelque parole de lui pour l'accuser, en attendant qu'ils le crucifient.

* Evangile selon saint Luc^ cli. xi, v. 40-52; selon saint Mathieu^ xxiii, 34-37.

DU PHARISAÏSMB. S9

A qui comparerai-je ces esprits de la nuit? Ib ressemUenC aux vents qui amaMent les nuées pour dérober à la terre et la lumière et la cha* leur du soleil ; mab le soleil a monté et il a dissipéles nuées, et la terre s'est réjouie aux rayons de Tastre qui la vivifie. »

- ni. — Enfin, lorsque l'âme est vide, lorsqoe le co^r et l'esprit repoussent la vie, le premier pour faire place i l'égoïsme et étouiier la vertu, le second pour ûûre place & l'aveuglement et étouffer la vérité, alors la vie chassée de l'âme se réfugie idtotement dans le corps. Matérialisée inentôl, elle matérialise tout à son tour. Dès lors il n'est plus question d'idées spirituelles, de sentiments immatériels, mais uniquement d'exercices extérîairs et de pratiques corporelles. La dévotion se restreint, les dévotions se multiplient; et comme elles ne peuvent se multiplier qu'en empiétant les unes sur les autres, il arrive que plus elles deviennent nombreuses, plus chacune devient étroite et grèie. L'aug* meiitation du nomlH*e dioûnue la valeur de diar cune. C'est alors que l'absence de b rai^m ap-

paraît ce qu elle est réellement, la folie, et que tous œs mouvements extérieurs, au lieu d'être des expressions intelligentes de l'âme, n'en sont que des grimaces ridicules et niaises.

Dans cette matérialisation de la religion, il faut donc distinguer trois degrés : dans le premier, la piété surchargée est beaucoup plus extérieure qu'intérieure; dans le deuxième, elle est exclusivement extérieure ; dans le troisième* elle perd même les formes extérieures du bon sens pratique et tombe dans une mesquinerie insensée.

D'abord, la piété formaliste a été condamnée par les Saints et les moralistes les plus autorisés.

« Quant aux nouvelles pratiques que l'on introduit et dont on fait comme de nouveaux sacrements, je ne saurais les approuver, disait saint Augustin, quoique je ne m'en explique pas aussi librement que je le ferais, si je ne craignais de donner lieu aux scandales que pourraient faire certains esprits turbulents, et même quelques personnes d'ailleurs bonnes et pieuses. Mais je ne puis me consoler de voir

DU PHAHISAÎSME. 31

que, pendant qu'on néglige des choses très-salutaires que l'Écriture prescrit , tout est plein d'institutions humaines ... Je ne fais donc nulle difficulté qu'il ne faille abolir, dès qu'on le peut, toutes ces sortes de choses, qui ne sont ni exprimées dans l'Écriture, ni ordonnées par les conciles, ni confirmées par l'usage universel de toute TÉglise. . . Car, quand on ne pourrait pas montrer par où elles sont contraires à la foi, c'est assez, pour les rejeter, de voir que ce sont autant de pratiques serviles qui chargent notre sainte religion, et qui de la liberté où la miséricorde de Dieu l'a établie, en ne nous prescrivant qu'un très-petit nombre de sacrements, la font retomber dans une servitude pire que celle des Juifs ^ . »

Saint Thomas ajoute « que dans les pratiques adoptées par les Saints et qui ne sont point dans l'Écriture, il faut mettre une certaine modération, afin que la vie chrétienne ne soit pas surchargée *. »

' Saint Augustin à Janvier, Epitre 55.

2 Somme fhéologique, 1, 2, cvir, /|.

32 LES nOIS ÉLÉMENTS

« Il peat y avoir beaucoup de vanité et de vaine complaisance, dit saint Jean de la Croix, dans ce culte des images, des rosaires, et des autres exercices extérieurs*». La personne vraiment pieuse fait coni^ster sa dévotion dans des choses invisibles ; elle a besoin de peu d'images . • « et si on lui enlève celles qu'elle possède, elle s'en afflige peu, parce qu'elle porte en elle-même la vivante image de Jésus crucifié... La vénération des images et les autres pratiques sont louables et utiles en elles-mêmes ; mais si elles ne sont pas entendues avec sagesse, si elles ne conduisent pas à Dieu, elles deviennent un obstacle et un empâchemiNit*... Ces âmes se surchargent de prières, de reliques ; elles s'entourent de noms de Saints : on dirait des enfants qui ont besoin de joujoux*. » — « Saint Jean de la Croix, ajoute Mgr Landriot*, est un des Saints qui a le mieux compris, et dans le sens le plus élevé,

1 Montée du Cat^mel^ 1. m, ch. 3/i, 35, û2, û3. — Nuit obscure, 1. i, ch. 2, 3.

' Nuit obscure^ 1. 1, ch. k* s La Femme pieuse^ t i, p. 369, 3* édit Paris, 1864.

0U phabisaIsiib. 33

i'adoratioQ en esprit et en vérité, et dont ia plume intelligente a le plus énergiqueioent œmbattu ces âmes « qui, dans toutes leurs [)ratlques, cherchent à se donner des fêtes à ellesmêmes plutôt quau Seigneui '^ ^

Saint François de Sales n'est pas moins explicite ; « Dieu, dit-ii« n*a pas mis notre perfection dans la multitude des choses que nous fsisms poui* lui plaire, mais seulement dans la méthode de les faire, méthode qui n'est autre que deÊure le peu que nous faisons, chacun de nous selon son état, purement en l'amour, par l'amour et pour l'amour. » . Cei*tes, l'on ne peut assez dire combien cette variété d'exercices i^etarde notre perfection, parce qu'elle nous ôtela douce et tranquille attention que nous devons avoir à faire soigneusement pour Dieu ce que nous faisons. — C'est par les racines qu'il faut croître dans l'amour divin, bien plus que par les branches. — Ceux qui, étant dans un festin, vont picotant chaque mets et mangent un peu de tout, se gâtent l'estomac et se causent deà

* Montée du Carmel^ 1. iiu cb, 37.

indigestions qui les empêchent de dormir et qui sont cause que pendant toute la nuit ils ne font que cracher. — Les gens de Satil cherchaient David en sa maison. Michol ayant mis une statue dedans un lit et l'ayant couverte des habillements de David, leur fit accroire que c'était David même qui dormait malade. Ainsi beaucoup de personnes se couvrent de certaines actions extérieures appartenant à la sainte dévotion, et le monde croit que ce sont gens vraiment dévots et spirituels; mais en vérité ce ne sont que des statues et fantômes de dévotion. »

Après de tels aveux, nul ne saurait s'étonner en lisant Bossuet, Fénelon, Tauler, le P. Faber, et tant d'autres maîtres de la vie spirituelle.

« Il y a ordinairement , dit Bossuet, bien de l'amusement et de la superstition dans ces petites pratiques de dévotion que l'on fait pour obtenir de Dieu quelque chose : accomplir sa volonté et s'occuper du désir de lui être fidèle en tout, c'est une belle et excellente neuvaine *. »

* Bossuet. Letire 163*.

DU PriARISAÏSME. 35

« Il ne faut pas, dit aussi Fénelon, vouloir mettre Tamour au dedans par la multitude des pratiques entassées au dehors avec scrupule. . . Ne me dites pas : Je récite des prières. O Juifs, qui portez indignement le nom de chrétiens ! si la prière intérieure ne se joint point aux paroles que vous prononcez, votre prière est superstitieuse, et vous n'êtes point adorateurs en esprit et en vérité. Vous ne priez pas, mais vous récitez des prières, comme dit saint Augustin. »

« Il y a des chrétiens, avoue Tauler, qui avec leurs exercices de piété agissent en insensés ; opiniâtres à suivre leur propre volonté, ils se cassent la tête et se créent toutes sortes de fantaisies; ils sont tellement occupés à leurs formules et à leurs exercices, que Dieu luimême est obligé de les attendre jusqu à ce qu'ils aient fini *. »

« Pour les Saints, remarque le P. Faber, ils vivent au large dans leur journée, au milieu d'un petit nombre d'actions qu'ils di-

^ Taulep, Sermon I, pour f* Epiphanie.

ininuent encore à mesure que leur ferveur s'accrott, afin d'avancer plus rapidement et ensuite de jeter plus d'énergie et de vie intérieure dans ce qu'ils font : telle est, ce me seœUe, la marche des Saints; et, en conséquence, pour commencer à les suivre, nous devons mettre de c6té la théorie du progrès par addition . * • Les Saints furent des hommes qui firent moins que les autres, mais qui firent mille fois mieux ce qu'ils avaient à fmre • . • Qui sont les aveugles dans la vie spirituelle, si ce ne sont les gens surchargés de bonnes œuvres, ceux qui s' étouffent de pratiques pieuses, ceux qui s'accablent de dévotions, ceux qui s'épuisent à vouloir tout faire * ? »

Certes nul n'accusera les Saints et les maîtres que nous venons de citer, d'avoir voulu diminua la vraie dévotion. C^est son fardeau qu'ils ont amoindri, et non pas elle. Est-ce, en efiet, abaisser les sommets de la véritable piété, que de ne pas couvrir de pierres les chemins qui y mènent? N'est-ce pas sagesse,

' Lo P. Faber, C(mfét*ences , p. 233-23/i, 403 .

DU PflÀRISAlSME. 37

au contraire, de condamner ceux qui épuiaent leur vigueur I non pas à marcher vers Dieu, mais à porter dans la route toute espèce de fardeau? N'est'-ce pas sagesse de condamner ceux qui, sous prétexte de mieux s'attacher à l'Église, embrassent sans aucun discernement toutes les pratiques extérieures qui s'offrent à eux, comme si, pom* s'attacher solidement à un arbre, on devait chercher à embrasser toutes ses branches, et non pas concentrer tous ses efforts autour de son tronc ? Toutes les critiques et toutes les sentences qui viennent d'être rapportées, ne sont que le simple développement de ce mot du livre des Proverbes : « As-tu trouvé du miel ? N'en mange que ce qui t'est suffisant, de peu* que le dégoût ne te fasse vomir K » Mais de même que les âmes avancées en perfection ont une tendance h simplifier les actes extérieurs ^, ainsi les âmes imparfaites et grossières les multiplient sans cesse, et, à foix^e de les multiplier, étouffent complètement la vie intérieure. Les fausses religions nous ont per-

* Livre des Proverbes^ ch. xxv, v. 10.

* Mgr Landriot, la Femme pieme , U I, p. 36λ.

pétuellement donné des exemples de ce matérialisme deux fois coupable, depuis les fétichistes païens jusqu'à ces Wahabites musulmans qui déclarent mauvaise la prière faite avec un vêtement de soie. Malheureusement, les chrétiens eux-mêmes oublient quelquefois que faire brûler un cierge en l'honneur de quelque Saint ne donne pas le droit de. pratiquer les sept péchés capitaux. Le pieux Tauler s'en plaignait déjà au quatorzième siècle : « On trouve aujourd'hui, disait-il, un grand nombre de Pharisiens qui s'occupent de pratiques extérieures avec une apparence de piété, mais qui ne comprennent pas le culte intérieur. Ils font beaucoup de choses grandes et apparentes, ils courent en tous lieux pour gagner les indulgences, ils frappent leur poitrine, regardent les belles images, ils fléchissent les genoux, ils se promènent partout, et cependant de toutes ces pratiques rien n'est en eux agréable au Seigneur *. »

Depuis Tauler, Bossuet a fait la même remarque en ces termes sévères : « Aller à l'église,

* Tanler, XVIW Dim, apt^cs In Trinité, sermon ii; IV* Dim, de Carême^ sermoa ii.

DU pharisaIsme. 30

assister au sacrifice, à l'oraison, prendre de l'eau bénite, se mettre à genoux, sans prendre Tesprit de tout cela, c'est une justice pharisâîque qui semble avoir quelque exactitude, mais qui s'attire de Jésus-Christ ce juste reproche : Ce peuple m'honore des lèvres, mais son cœur est loin de moi * • . . Que le monde est plein de fausses piétés I Ils ne voudraient pas qu'il manquât un Ave Maria à leur chapelet ; mais les rapines, mais les médisances, mais les jalousies, ils les avalent comme de l'eau : scrupuleux dans les petites obligations, larges sans mesure dans les autres... U ne faut pas mépriser les petites choses qui sont en effet la couverture et la défense des grandes, mais aussi ne pas s'imaginer que Dieu se paye de cette écorce et de ces grimaces *. »

Enfin, le dernier caractère du Pharisaâ'sme, c'est l'étroitesse de l'esprit traduite parla niaiserie des actions. Le progrès dans de telles âmes ne consiste pas à développer la grandeur, la loyauté, la générosité, le dévouement, mais

* hosAuet^ Méditations sur l'Evangile, i'* semaine» 12* jour. 3 Bossuet, Méditations^ dernière semaine, 70' Jour.

40 LES TROIS ÉLÉMEICTS

à devenu* de plus en plus méticuleux et h user son âme à dea frivolités que Tintention rend quelquefois pardonnables, mais qui sont toujours en elles-mêmes déplorables et ridicules.

On ressemble, et cette ingénieuse comparaison est fort exacte, à un homme qui, après s'être promené sur les bords de la mer, se retirerait très-satisfait d*âvoir rempli ses poches de coquillages^ mais sans avoir compris, sans avoir même entendu une seule de^ majestueuses intonations de rOcéan, sans avoir vu l'infini pla- • ner sur ses grandes eaux ^

Bien que nos critiques nous semblent inspirées par une modération aussi charitable que possible, et que, du reste, elles ne portent jamsds sur les personnes, mais seulement sur les défauts; néanmoins, pour le charme de nos lecteurs comme dans l'intérêt de la vertu, nous préférons substituer à notre parole celle des Saints et des maîtres de la vie spirituelle. Or^ selon saint Grégoire de Nazianîe^ c'est tomber dans ube exagération vraiment pharisaïque que

< Mgr LaiidrioU ie Christ de fa tradition, tx* eonf^rence^ t.n, p. 18ft-l87.

DU PEARISAÏSME. 41

de faire consister l'humilité « dans la dépression du cou, dans rabaissement de la voix, dctns rinclinaison de la physionomie ou dans une certaine manière de marcher ^)> Saint François de Sales ajoute : (( Il y en a qui pensent estre fort humbles à force de baiser la terre, de porter des habits déchirez, d'avoir le visage hâve, les mains crasseuses, de dire des paroles d'abjection... Qui ne voit que toutes ces grimaces ne sont que des fantômes d'humilité * ? o

Arrêtons-nous. De telles affectations se condamnent ell&s-mèmes, et le bon sens le plus vulgaire suffit pour en faire justice : le pire des sacrilèges n'est pas de traiter les choses saintes quand on en est indigne, c'est de les dégrader elles-mêmes jusqu'à les rendre indignes de nouSi L*htstoire a toujours constaté que la pîété grotesque est plus pernicieuse qtie Timpîété.

^ Saint Grégoire do Nazianle, Otaik XVIÎI, t» 33.

* Esprit de saint François de Soies, Camus, xvui p.,

s- ti. 27.

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