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CHAPITRE m

Comment la Lettre tae.

Après avoir vu en quoi consiste la Lettre en matière de piété, examinons comment se réalise dans les âmes pharisiennes ce mot de saint Paul : « La Lettre tue. »

Trois éléments, avons-nous dit, constituent le Pharisaïsme : Tégoïsme, l'aveuglement et la matérialisation des choses saintes.

Or, chacun de ces éléments est un vice qui distille dans Tâme un poison mortel.

De Tégoïsme orgueilleux, jaloux et haineux, découle Thypocrisie. Les Pharisiens, en effet, essayent tous les dehors de la vertu. Tantôt, sous prétexte de faire triompher la véritable doctrine, ils dressent des pièges à Jésus par des questions insidieuses et même par des compliments adulateurs*. Tantôt, afin de mieux

* Evangile selon saint Mathieu, cli. xix, v. 3; xxii, 15^ 30; selon saint MarCy x, 2; xïi, 13; selon saint LuCy vi, 7.

faire étalage de zèle et de sainteté, ils se scandalisent de la liberté que Jésus met dans ses pensées et ses paroles *. Ce sont eux qui lui envoient Judas, un des leurs, pour le trahir par un baiser *. Et Jésus, en voyant leurs démarches sinueuses et rampantes, en entendant leurs paroles envenimées, s'écrie : Race de vipères !

Or, l'hypocrisie n'est-elle pas la flétrissure la plus ignominieuse du caractère? Par cela même quelle est une dégradation, calculée et consentie, de soi-même par soi-même, n'est-elle pas aussi le dernier degré de la bassesse morale? En vain semble-t-elle nous obtenir le droit d'être estimé d' autrui, elle nous inflige le devoir de nous mépriser nous-mêmes. L'hypocrisie n'est -pas une de ces faiblesses qu'il faut plaindre, c'est le premier des crimes qu'il faut flétrir. La conscience qui ment aux autres est une conscience criminelle , mais celle qui se ment à elle-même n'est plus une conscience :

* Evangile selon saint Mathieu^ ch. xv, v. Il, 12.

* Evangile selon saint Jean^ cli. xviil, 3.

pendant qu'en apparence elle s'attribue la vie, en réalité elle se donne la mort.

En second lieu, F aveuglement engendre la superstition et le scrupule : la superstition, ce goût niais du merveilleux et du bizarre , qaî nous fait voir Dieu où il n^est pas, et qui nous le cache où il est ; le scrupule, cette fausse délî*catesse qui nous exalte à froid, cette habitude de l'entêtement qui nous agite sans nons faire agir. La superstition est une foi d'incrédule ; et le scrupule, loin d'être un* mouvement vital, n'est qu'un mouvement convulsîf. Si celle-là n*accuse pas la véritable foi, celui-ci n'accuse pas davantage le véritable amour. Ei vita erat hix^ et la vie était la lumière^ dit saint Jean x comment donc Taveuglement ne serait-îl pas la mort? La superstition et le scrupule^sont des soulèvements nerveux de la paupière ; mais ces soulèvements ne laissent échapper aucun regard î Tœil reste terne et vitreux.

L* hypocrisie est une conscience qui a cessé de battre ; Taveuglementi un œil quia cessé de 'Voir.

Quant à la matérialisation des choses saintes

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et à rabsorptioD de T intérieur par l'extérieur,

elles ne sont pas moins mortelles poiir la véri*

table piété.

Leui* première conséquence est la routine,

u Nous sommes automates autant qu'esprit » ,

disait Pascal. Si cela est vrai de tout homme et

dans tout ordre de choses, à combien plus

forte raison cette vérité se réalise-t-elle ches les

hommes qui ont dénaturé leur conscience,

aveuglé leur esprit, et qui, en face des choses

invisibles et surnaturelles, n'ont plus que des

facultés externes. Leur vie n'est plus un épanouissement de leur intérieur, mais seulement

un branle donné autrefois par leur âme à leurs

membres dociles* Leurs actions sont moins des

actes nouveaux que des restes d'actes anciens*

Leurs sentiments sont des habitudes qui se

maintiennent banalement, et leurs prostrations

des ploiements à peu près mécaniques. L'usage

remplace en eux la conviction, et ils n'agissent

ainsi aujourd'hui que parce qu'ils ont agi ainsi

la veille. Leur piété n'est que la conservation

exacte de quelques formes de devoirs, dont ils

ont perdu le sens primitif. Ils accomplissent

leur monotone rotation, par suite d'une impulsion dont ils n'ont même plus conscience. Ne dirait-on pas « ces figures d'étoiles qui brillent et marchent encore dans le ciel, quand les astres dont elles émanent sont éteints depuis des siècles? » D'impuissantes prières flottent incertaines sur leurs lèvres, sans rencontrer jamais l'Être divin, que^ du reste, elles ne cherchent pas.

Or, que produit la routine ? « Il me semble, disait Montaigne, que sur le duvet de mes habitudes je n'ai pas le besoin de me donner Ja peine de vivre. » La routine, en effet, endort Fâme et l'amollit. Mais elle fait davantage encore, elle l'avilit ; non contente de la précipiter des sommets lumineux que Dieu lui avait dressés, elle l'abaisse jusqu'aux préjugés les plus mesquins et aux intérêts les plus sordides, l'enveloppe de ce réseau de petits raisonnements bassement égoïstes que sait si bien tisser la sottise humaine, et la réduit bientôt à une stupide inertie. En vain essaye-t-elle de temps à autre, de sortir de cet engourdissement : le seul résultat de ses efforts, c'est l'accomplissement exté-

rieur de la loi. Mais qu est-ce que cette justice purement légale et formaliste? L'Évangile nous en montre, à toutes ses pages, la vanité. Tout code et tout rituel, par cela même qu'ils ne portent que sur les dehors de notre vie, sont impuissants par eux-mêmes à nous sanctifier. Voilà pourquoi l'âme qui n'a plus qu'une activité de routine, n'est pas seulement condamnée ellemême à la mollesse et à l'avilissement, mais encore à la stérilité dans ses actes. Vous n'êtes que des arbres sans fruit, disait saint Jean aux Pharisiens ; vous n'êtes qu'une paille sèche. Le grain fécond, c'est Tâme qui vit de l'esprit.

après la routine et la stérilité, apparaissent bientôt la lassitude et le dégoût.

Si le Pharissusme, en matérialisant la religion, surcharge la piété de mille pratiques purement extérieures, comment ne produirait-il pas la lassitude? Autant le fardeau de Jésus est léger, parce qu'il est un fardeau spirituel porté simultanément par l'esprit et par le cœur, autant le fardeau du Pharisaïsme est pesant, parce qu'il est un fardeau matériel porté seulement par le corps. L'illusion sur ce point n'est pas

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posribk aux âmes sensées. « Lorsque les âmes intérieures, dit saint Bonaventure, se livrent à des prières et à des exercices trop multipliés, elles écrasent l'esprit de vie, arrët»t la dévo tien, enchaînent la liberté d'esprit, et laissent les meilleures choses pour des pratiques esté* Heures Km « Et» ajoute le P* Faber, combien de personnes, après avoir pris un Inrîllant essor, n'ont pas tardé à se sentir fiûbles et fsiUguées, et enfin à retomber sur la terre, embarrassées dans leurs litanies, succombant sous leurs memorare^ surchai^ées de cfa^elets, et enfin retenues, endiatnées par les obligations d'une multitude de tiers ordres et de confréries I Elles se sont ruinées pau* les dévotions '. »

D'autre part, l'homme n'étant pas tous 'les jours un héros, il arrive que kt lassitude, même celle qui dans le début était aimée, finit par en-»gendrer le dégoût. C'est une loi de notre nature que la fatigue sans relâche nous devient nuisible : or, le surnaturel, pour être au-dessus de notre nature, n'est point contre elle, il en est des

» Saint Bonavenlure, de Prof, reîig,, 1. ir, c. 72. 2 Le P, Fri)er, Tout pour Jésus, ch. *vr, p^ !2i6»

pratiques de piété commç d'un festia copieux : celui qui veut les goûter toutes, n'ayant pas as* set de force et de chaleur pour sejes assimiler, se cause une véritable crudité et uoe indigeaiUm suivie d*un insurmontable dégoût : Anùna Hoslrajam nauseat super dbo isto levissùno ^ Exagérer un moyen, c'est se créer un obstacle. Soumettre une plante à une irrigation torren* tielle, ce n'est pas l'arroser, c'est l'inonder. Aussi saint Paul écrivait*il aux Romains : a La grâce même qui m'a été donnée, me (ait vous dite à tous de ne point être ssges et zélés plus qu'il ne convient, mais de l'être avec modération, chacun sebn la mesure de la foi que Dieu lui a départie \ »

Lorsque ce dégoût s'est fait sentir plusieurs fois, il produit peu à peu une indiflérenoe qui, Mn de se tenir dans le cœur, envahit l'intelligence elle -même et y répand les doutes les plus funestes. C'est alors que l'âme tout entière, af- &issée sur elle-même , souffrant d*êti*e en face

* Les Nombres, ch. xii, v. 5.

* Bpitre ée Miifit Paul aux hemains, ch. xn, ? 9.

d'une religion qui li^i répugne d* autant plus qu elle semble en avoir épuisé les charmes, se retourne volontiers vers les régions où cette religion n'est pas, et, aspirant je ne sais quelles senteurs nouvelles , se laisse souvent entraîner dans le sein de l'inconnu, et se livre, séduite, à toutes les joies sans vertu que sa piété lui faisait autrefois maudire.

C'est pour prévenir ces perversions trop fréquentes, que le ?• Faber a écrit cette page si pleine de sens : a Vous pouvez choisir parmi ces pratiques. Aucune d'entre elles n'est obligatoire; tout est volontaire. Vous n'êtes même point tenu, si vous en choisissez une, de choisir la plus sublime, la meilleure, celle qui se rapproche le plus de la perfection ; car il peut fort bien arriver qu'elle ne soit pas celle qui vous convient le mieux. Prenez ce qui est plus conforme à vos goûts ; il n'est nullement nécessaire de faire de vos dévotions des mortifications. C'est là une notion erronée , anticatholique , et que je voudrais bannir de l'esprit de tous les convertis. Au premier coup d'œil , c'est admirable, mais déplorable à l'œuvre; et cela abou-

tit toujours à V indifférence et au relâchement. Je veux vous amener à servir Jésus par amour ; et pour cela, il faut que vous y trouviez du bonheur, et que vous suiviez votre penchant à la dévotion *. »

Enfin, on peut descendre encore plus basque le relâchement : car si le relâchement dégrade l'honmie, il reconnaît Dieu ; tandis que l'anthropomorphisme, en corrompant en nous la nature de Dieu, détruit sa notion autant qu'il le peut, et, du même coup , renverse la religion et la piété par leur base la plus fondamentale.

L'anthropomorphisme est l'erreur de ceux qui traitent Dieu comme un être coi*porel et lui prêtent une forme humaine. C'est la matérialisation la plus complète de la religion.

Qui ne voit dès lors les relations intimes qui rattachent l'anthropomorphisme au Pharisaïsme ? Les Pharisiens matérialisent à la fois le culte, la vertu, le dogme et Dieu lui-même. Esclaves des apparences, ils aiment tout ce qu'ils voient, mais n'aiment rien de ce qu'ils ne voient

* Le P. Faber, Tout pour Jésus^ cli. n, p. 69.

pas. Afin donc d'aimer Dieu, ils lui prêtent un corps visible et palpable. Oubliant qu'il nous a faits à son image, ils le font à la leur. Semblables auxnoirs habitants de r Ethiopie qui imaginaient des divinités noires et aux Thraces qui leur donnaient une physionomie sauvage* ils se repré.sentent Dieu d'une manière toute sensible, toute chamelle, comme un personnage à proportions gigantesques et à barbe blanche, siégeant sur un trône au sommet des deux et baigné dans des flots de lumière. Passionnés, ils lui attribuent toutes leu!^ passions : comme eux, il est jaloux, colère, haineux, vindicatif; comme eux, il tient en main tantôt un sceptre avec lequel, despote tout-puissant, il gouverne arbitrairement le monde, tantôt une balance dans laquelle il pèse au gré de ses prédilections les vertus et les vices de chacun ; comme eux, il a des privilèges à sauvegarder, une réputation à défendre, des ennemis à poursuivre par le fer et par le feu ; comme eux, il fait des promesses et des menaces intéressées, mendie des hommages hypocrites et des oifrandes, savoure le nectar et l'ambroisie, s'inquiète et tremble avant la bataille,

se rît méchamment des vaincus après leur défaite, et prend plaisir à verser leur sang goutte à goutte. De telles idées abaissent la religion à la tragédie, et font de l'Infini un dieu de théâtre. Tels sont les ravages du Pharisaïsme dans les âmes. Après les avoir blessées dans toutes leurs facultés, et les avoir conduites de Thypocrisie à la superstition; de la routine à la stérilité, de la lassitude au dégoût et au relâchement, il éteint en elles la dernière notion qui y était restée et qui pouvait rallumer toutes les autres ; il matérialise non-seulement la doctrine enseignée par DieU) la religion instituée par lui, mais Dieu lui-même, et crée ainsi un matérialisme et un athéisme d'autant plus funestes, qu'ils sont cachés sous les apparences du spiritualisme le plus délicat et de la foi la plus humble.

« Littei^a occidit, — la Lettre tue! » « Vœ vobis^ Scribœ et Pharisœi hypocritœ^ « quia similes estis sepulcris dealbatis, quœ à i< foris parent hominibus speciosa^ in tus vero « plejia sunt ossibus mortuorum et omni spur- « citia ! — Malheur à vous, Scribes et Phari-^ « siens hypocrites^ parce que vous ressemblez à

a des sépulcres blanchis, qui au dehors paraistt sent beaux aux hommes, mais au dedans sont a pleins (Fossements de morts et de toute sorte « de pourriture ! n

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