FOI ET LITTERATURE
La foi de Louis Veuillot fut la directrice de son intelligence, de son goût, de ses jugements aussi bien en littérature qu’en sociologie et en politique. De quelque chose qu'il traite, il n’en oublie ni le principe, ni la fin dernière. Partout, aussi il sempie Se rappeier le mot profond de S. Paul : Omnia in Ipso constant,
Aussi bien, même au point de vue littéraire, ‘c’est le catholicisme.
comme dit M. Albalat, qui explique son talent. Veuillot ne comprit la littérature qu’à travers la religion et n’accepta l’art que d’accord avec la morale et ia foi.”
M. André Bellesort, professeur et conférencier distingué, observe lui aussi que les idées littéraires de Veuillot ‘sont les idées de la pure tradition catholique, débarrassées des alliages et des compromissions, dont autrefois comme aujourd'hui l'esprit du siècle a pu les altérer Qu'il s'attaque aux romantiques ou aux réalistes... c’est d'abord et avant tout du point de vue catholique qu’il les étudie et qu’il les juge.’ Et le même auteur ajoute : ‘Il me paraît difficile qu’un chrétien ne souscrive pas aux arguments de Veuïllot, puisqu'on ne saurait y opposer que la théorie de l’art pour l’art, qui, attribuant à la beauté de la forme une vertu moralisatrice, ou plutôt déli-
vrant l’artiste de toute préoccupation morale, est essentiellement païenne.”
A ceux qui croiraient faussement qu’une mentalité aussi complètement cathol‘que ne peut qu'être gênante pour le talent ou pour le critique, M.
Bellesort fait observer qu’‘‘il y a ceci &2 très curieux chez Veuillot que, jugeant les oeuvres littéraires en catholique, il rejoint le plus aisément du monde la pure critique française”.
Cest que le born sens et la foi sont toujours d'accord, et c’est le bon sens autant que la foi qui enseignent à Veuillot que la littérature, tout intéressante et estimable qu’elle est, doit être subordonnée, même pour son propre bien, aux choses plus importantes qui lui sont supérieures par leur objet ou par leur utilité.
Veuillot cependant aima beaucoup la littérature, et comment ne l’aurait-il pas aimée ? mais il l’aima d’une facon virile et ordonnée, il l’aima à sa place, et c’est déjà une grande sagesse et une grande lecon. On connaît son mot typique : Tout pour Pierre (c’est-à-dire l’Eglise et le Pape) et rien pour Pétronille (Ja littérature). Et il ajoutait presque mélancoliquement : Dieu sait si j'ai aimé cette femme-là !
La confidence qui suit est plus touchante et non moins significative, elle date de 1856 :
“Il y a seize ans, lorsque, plein encore des ardeurs de la jeunesse, l'esprit chargé de projets de livres comme l'arbre est chargé de fleurs au printemps, j'entrai dans ce travail sans repos du journalisme, je crus bien offrir à Dieu un sacrifice méritoire, en abandonnant tous ces beaux projets et cette joie de m'essayer à donner une réalité aux rêves de mon imagination. Aujourd’hui si je n’avais pas un journal où la pensée catholique peut se proclamer à l'aise, sans qu'aucune pensée rivale
ni aucune considération humaine en ose supprimer l'expression, je ne voudrais pas, je ne saurais pas écrire. S'il ne m'était pas permis de défendre la cause catholique, je rougirais presque de défendre une autre cause. Politique, philosophie, littérature, qu'est-ce que tout cela, séparé de l'Eglise ? Qu'est-ce que tout cela devant Dieu et même devant les hommes ? ‘”’ Il disait familièrement, dans une lettre : ‘Si je ne puis plus défenire l'Eglise, je n’ai plus de raison d'écrire, ni même de me promener.”
Il n'aurait pas eu non plus de raison d'écrire, probablement, s’il n'avait pu défendre l'Eglise et faire connaître sa pensée, dans les nombreuses appréciations qu’il porta sur les hommes et sur les oeuvres de la littérature ; ce qui ne l’empêcha pas, bien au contraire, d’être toujours homme de goût sûr et observateur d’une rare sagacité. ‘“‘Je ne crois pas, dit M. Maurice Vallet dans une étude récente, qu’une seule des gloires qu’il a touchées garde pour la postérité beaucoup plus de titres qu’il ne lui en a laissés... Il a le sens littéraire presque aussi averti que le sens religieux, et ce n’est pas peu dire.”
Est-ce que son sens littéraire ne s'éclairait pas bien, une fois de plus, de son sens religieux, quand il écrivait : ‘Notre histoire littéraire sera mal connue tant qu’une plume savante et sincère ne l’aura pas étudiée dans les luttes souvent latentes, mais continuelles, des lettres sacrées et des lettres profanes ; combats de l’esprit de l’homme contre l'esprit de Dieu, origine et fond de toutes les choses de ce monde.”
Le zèle et l'intelligence de ce modèle des écrivains catholiques, s’éclairait des mêmes principes chré-
tiens dans les conseils qu’il donnait à ses jeunes confrères, touchant le travail littéraire.
Les premières conditions du bon travail sont, d’après lui, la modestie et l'application, car il faut que nous acceptions ‘‘dans le travail des lettres une sorte de sacerdoce”’.
Dans la ruine du langage qu’il déplore, il voit sans doute le résultat de j’improvisation des orateurs et des journalistes, mais il ajoute cette observation trop vraie : ‘‘Soyez persuadés que l'absence de morale et de croyance y figure pour une plus large part... Quand la pensée n’est pas digne, elle se débarrasse d’une noble forme qui la gêne et qui ferait ressortir son abaissement.”’
‘““Cherchons le style... non pour nous, mais pour les vérités que Dieu nous donne à proclamer et à maintenir ; mais pour le monde qui a besoin d'aimer ces vérités secourables et de se réfugier à leur foyer divin.”
Le style est une gloire de familie pour nous, catholiques de France.
‘Je considère notre histoire littéraire et j'y vois que les lettres nationales dans ce qu’elles ont de plus magnifiques et de plus élevé, sont filles de l’Eglise.
‘Je vous «en conjure. dit-il à ses jeunes amis, appliquez-vous à rastituer au langase sx doxie et son ancienne ‘anité.. [Le »an d’une littérature magnifique, nationale et nouvelle existe pour une part dans le passé, pour une plus grande part dans l'Eglise #t dans la foi. C’est là surtout qu’on le trouvera quand on voudra l’y chercher ; il y est comme toutes les belles et durables choses y sont.
Qu'on aille seulement avec un même désir s’ingpirer au pied des autels, qu’on embrasse fermement la même orthodoxie de croyance et de langage, et qu’ensuite, sous la protection de la prière, on travaille selon les pen-
eille or*us.
tes et les qualités diverses de l’esprit : il naîtra une littérature qui sera, comme les cathédrales du moyen-âge, variée à l'infini dans son ensemble imposant.’ ;
On pourrait étendre longtemps cette lecon de littérature catholique prise des oeuvres du maître.
Signalons pour la finir, que Louis Veuillot, comimie l’académicien Etienne Lamy, maïs avant lui, estime que la noblesse et la pureté de Ia langue francaise tiennent à la noblesse ‘et à la ‘dignité des âmes qui la parlent : ‘C’est, dit-il, une belle et noble langue le francais. On ne sait pas le français, on ne le parle pas, on ne l’écrit pas, sans savoir quantité d’autres choses qui font ce qu’on appelait jadis l’honnête homme. Le français porte mal le mensonge. Pour parler français, il faut avoir dans l’âme un fond de noblesse et de sincérité... Le beau français, le grand français n’est à la main que des honnêtes gens.”