DISCOURS A LA SOCIÉTÉ POUR L'INSTRUCTION ÉLÉMENTAIRE
(Distribution des prix des Cours normaux à la Sorbonne 22 juillet 1883.)
Nous n'étions guère qu'une douzaine quand nous les avons fondés, ces Cours normaux pour les Jeunes filles. C'était en 1866, dans notre modeste local du quai Malaquais, et à cette époque maîtres et élèves auraient tenu aisément dans un coin de cette salle. |
… Quant à l'éducation, Mesdames et Messieurs, je n’ai rien trouvé de mieux, je l'avoue, poyr vous donner l'idée de ce que nous voulions faire, que de vous lire une sorte de programme idéal écrit par quelqu'un qui n’est pas, je crois, de notre société, mais qui mériterait bien d'en être — M. le vicerecteur de l'Académie de Paris.
1. Mémoires et documents scolaires du Musée pédagogique, fascicule 59.
Voici comme M. Gréard définit l'éducation de la femme :
« Ce qui est le plus vraiment utile à la femme et aux autres, ce qui vaut le mieux en elle, ce n'est pas ce qui lui reste du savoir acquis, quel qu’en soit le prix, loujours assurément fort estimable, c’est l'esprit même que ce savoir a contribué à former.
« Le premier souci d’une éducation bien dirigée doit donc être d'assurer à la jeune fille cette haute culture morale qui crée la personne humaine, de lui inculquer ce respect de la vérité et ce goût de la sincérité qui font la probité de l'intelligence et du cœur; de lui constituer enfin, comme la plus précieuse des dots que l'instruction puisse donner, ce qu'on appelle familièrement un bon jugement...
« Fortifions dans la femme la raison, qui est le bien commun, mais sans porter atteinte aux dons qui lui sont propres. Toutes ses faiblesses ne sont pas des défauts, pas plus que nos énergies ne sont toutes des vertus.
« Moins riche que l'homme en qualités acquises, la femme l'emporte par des qualités natives. Son instinct la guide parfois aussi aisément que la plus rigoureuse logique. Tandis que nous discourons, elle observe : le grand livre du monde lui est familier; elle devine, elle démêle, elle pénètre; c'est, dans le détail des choses de Fâme, un merveilleux psychologue.
« Sa volonté, moins fortement trempée que celle de l'homme, conçoit, quand il le faut, les résolu- Lions les plus vaillantes, les résolutions du sacrifice.
« Sa sensibilité exquise vibre à tous les souffles : mobile, passionnée, ne craignant, n’espérant jamais
Le
FAX
à demi, elle ressent lour à tour et réfléchit admirablement les émotions diverses.
« Au bon sens le plus solide elle sait allier les grâces légères. Dans tout ce qui demande du tact, du goût, moins d'application que de génie, l'oubli ou le don de soi-même, des juges difficiles ne lui reconnaissent pas de supérieur. Elle a la finesse, l'élan, le charme.
« Ce sont là des richesses incomparables dont il n'est besoin que de diriger et de perfectionner l’emploi. On peut régler son imagination el rectifier son jugement, éclairer ses sentiments et assurer sa volonté, discipliner en un mot ses facultés, sans en contraindre l'allure naturelle.
« Dans une page pleine d'humour, Herbert Spencer figure l'éducation — celle qu'il s'agit de remplacer, l'éducation décorative el des vaines formules — sous les traits d'une sorte de poupée revêtue d'oripeaux et se mouvant par ressorts. Nous aimons à nous imaginer celle qu'il s'agit de créer sous la figure de ces statues antiques que Fénelon représente dans toute la sève de la vie, le port élégant et ferme, la démarche modeste el aisée, le front éclairé par la pensée et le sourire aux lèvres. »
« Cet idéal tracé de main de maître, notre seul mérite, Mesdames et Messieurs, est de lavoir entrevu el d’avoir osé tenter de nous en rapprocher par un libre effort, longtemps avant qu'il fût, comme il l’est aujourd'hui, à l'ordre du jour.
Permettez-moi d'insisler sur un seul et dernier point. Dans ladmirable page que je viens de lire, ne semble-t-il pas que l’auteur décrive la femme
grecque plutôt que la femme de nos jours? Deux mille ans de civilisation et en particulier de civilisation chrétienne, ont changé son tempérament, ou bien, l'observant aujourd'hui avec plus de sollieitude et de respect, peul-être connaissons-nous mieux la noblesse de sa nature. Quoi qu'il en soit, la femme nous semble aujourd'hui, plus encore qu'autrefois, dominée par le cœur, par la sensibilité, par l'imagination, par tout cet ordre de qualités affectives et intuitives dont nous devinions tout à l'heure, dans une si fine et si sobre analyse, la puissance intime et l'irrésistible charme.
Il y à dans la femme moderne, plus assurément que dans l'homme, — que l’action distrait, — un besoin d'infini, un rêve d'idéal sans cesse renaissant, une délicatesse et une profondeur de sensibilité morale, des aspirations que nous jugeons peut-être vagues, inquièles, sans but précis, parce que nous n'avons pas le loisir de nous y abandonner : ce sont pourtant des aspirations nobles, naturelles, saines dans leur principe, qui sont le secret même de toute poésie et de toute grâce chez la femme : c'est le soupir d'une âme que le finine contente pas, qui veut plus el mieux que les salisfactions humaines, qui entrevoit d'autres horizons au delà des premiers plans connus de la vie de Lous les jours.
Faudrait-1 donc dire à la jeune fille : « Renonce à ces chimères, descends de ce monde imaginaire, étouffe ces aspirations senlimentales, supprime tout ce luxe de vaine poésie, range-loi à la loi prosaïque de la réalté! Imagination, sentiment, besoins du cœur, SOIF d'infini, appétit du divin, élans vers l'idéal, tout cela l'égare : c'est un trop beau rêve, dont le réveil est à craindre, »
Non, j'en atleste toutes les mères, il ne faut rien prêcher de semblable, mais bien plutôt dire à ces jeunes filles :
« Ces trésors de sensibilité et d'imagination dont votre cœur déborde, savez-vous où il faut les répandre? C’est autour de vous, dans l'humble et doux cercle.de la famille.
« Cet idéal qui vous enchante et vous désespère, qui tour à tour vous attire et vous effraie, ne le laissez pas flotter entre le ciel et la terre, dans le vague d'un demi-songe : essayez de le saisir, de le réaliser, de le vivre.
« Cela dépend de vous. On ne vous demande pas de dire adieu à vos belles et poétiques visions; au contraire, évitez de les laisser se perdre dans les nuages. C'est la fausse sentimentalité que: nous combattons, et le moyen de s'en défaire, c’est de la corriger par la vraie. À une vide et stérile contemplation qui irrite l'imagination, énerve le cœur, fait prendre en dégoût la vie et le devoir, — car c'est tout un, — substituez, non pas un idéal moindre, mais un idéal supérieur : celui de l'effort, de la lutte, du dévouement, du sacrifice.
« Vous rèvez d'être un ange : soyez l'ange du foyer. Vous passeriez de longues heures en extase devant les saintes et leur divine auréole : rappelezvous que toute jeune fille la porte au front, cette auréole, elle peut la faire luire, si elle le veut, dans le plus pauvre intérieur de famille : qu’elle soit bonne, aimante, douce, patiente, et il n'en faudra pas plus, avec un mot, un sourire où un chant, pour qu'elle crée, sans y penser, le paradis autour d'elle. »
30 LA KOI LAÏQUE,
L'espoir que nous avons par l'éducation nouvelle, ce n'est pas de faire disparaître ces besoins supérieurs et vraiment religieux qui sont-le litre de noblesse de la femme : c’est de leur donner une satisfaction plus large et plus humaine, au lieu de les laisser tourner en sottes ou dangereuses exaltations. C'est de faire entrevoir à ces jeunes filles tout ce qu'il y a de grandeur, de sereine et divine majesté dans le sentiment du devoir. Celles qui ont vraiment au fond du cœur le culte de l'idéal ne tarderont pas à remarquer par elles-mêmes qu'il n'y a pas au monde de charme plus grand, de joie plus délicieuse, que de travailler secrètement à son propre perfectionnement et à celui des êtres avec qui l’on vit. Elles rêveraient volontiers de se dévouer à quelque œuvre surhumaine, de s'imposer des privalions pour la conversion des païens, de s'immoler pour le salut des infidèles. Sans contredire à aucune de ces aspirations généreuses, nous lâcherons de leur faire découvrir, plus près d'elles, des œuvres aussi difficiles et probablement plus utiles.
Sacrifiez, leur dirons-nous, non pas votre vie, non pas votre santé, votre bonheur, mais simplement vos défauts, surtout ceux auxquels vous tenez le plus. y a là un monde nouveau, où vous pourrez aller aussi loin et bien plus loin que dans les régions nébuleuses de l'imagination. Essayez seulement de porter dans les profondeurs de votre vie morale, dans le détail des choses de conscience cet esprit de scrupule, de recherche infinie, d'exquise délicatesse, celle horreur du laid et du médiocre, cet amour du beau, du simple, du bon, de tout ce qui pare et embaume l'âme.
Dès que vous en aurez pris l'habitude, vous trou-
verez là un tel aliment pour cet instinct de perfection qui vous travaille, que vous serez désormais bien prémunies contre les salisfactions frelatées, équivoques el périlleuses que tant de femmes vont chercher dans le romanesque, de l'esprit ou du cœur, de l'imagination ou du sentiment. Le romanesque ne donne que l'ombre grossière et souillée du bonheur. Le bonheur, vous l'aurez, quand vous aurez fail cetie découverte que le but de votre vie, c'est de vous rendre meilleures pour rendre les autres plus heureux: