DISCOURS À L'ASSOCIATION POLYTECHNIQUE
(Au Cirque d'Hiver, 24 juin 1883.)
Ce qui se fait, en ce moment-ci, d'un bout de la France à l’autre, de Paris à la plus humble commune, peut se résumer en un mot : c'est une tentaüve qui a pour objet de fonder dans ce pays-ci une instruction nationale. Tout est là et rien que là!
EL qu'est-ce qu'une instruction nationale? C'est tout d’abord une instruction qui s'adresse à Lous les hommes, — c'est d'autre part une instruction qui embrasse dans chaque homme l'homme tout entier. C'est à ces deux caractères qu'on peut ramener les traits essentiels de Ja grande expérience à laquelle nous assistons, de cet essai de rénovation sociale dans l’école et, par l’école, dans le pays.
Il faut d’abord, pour que cette instruction soil nationale, que toute la nation y puisse avoir part. Le législateur l'a bien entendu ainsi, et, depuis quelques années, reprenant la-tradition qu'on avail
1, Extrait de la Revue pédagogique, n° du 15 juillet 1883.
en vain essayé d'interrompre ou d'égarer, il a rendu l'instruction primaire vraiment nationale en la rendant graluile, obligaloire et laïque.
Pourquoi graluile? Parce que ce qui importe à tous doit être payé par tous, parce que l'instruction primaire ne peut plus être aujourd'hui une aumône pour les uns et un moyen de gouvernement pour les autres, parce que l'instruction primaire est, dans l'état social où nous vivons et sous le régime du suffrage universel, une nécessité au moins égale à celle des autres services publics pour lesquels nous contribuons tous. Chacun paie sa quote-part pour l'entretien des églises quand même il n'y entrerait jamais, pour l'entretien des tribunaux quand même il n'aurait jamais de procès, pour l'entretien de l’armée, de la police, de toutes les administrations publiques, quand même il n'aurait jamais recours à aucune d'elles. Et il faut qu'il en soit ainsi, parce que nous sommes un peuple et non pas une réunion - désordonnée d'individus égoïstes et sans lien.
C'est aussi parce que nous sommes un peuple, que nous avons besoin d'une instruction publique, non pas seulement pour nous, mais pour tous. Et les parties de celte instruction qui sont indispensables à tout homme dans toute condition doivent lui être garanties par la nation; il faut que chacun les reçoive de la société comme un don national, au lieu de les acheter, s'il est riche, ou de les mendier, s'il est pauvre. La gratuité pour les enfants, c'est l'égalité pour les parents; et M. Guizot disait déjà il y a cinquante ans : « L'école primaire doit être avant tout l'asile de l'égalité ».
Ensuite, l'instruction a été rendue obligatoire, pourquoi? Je n'ai garde de vous l'expliquer : ce
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LA NOUVELLE ÉDUCATION NATIONALE, dy
n'est pas à Paris qu'une pareille démonstration serait à sa place. Il faudrait chercher ailleurs, — et je ne sais pas même, quoi qu'on en dise, si on le trouverait quelque part en France, — un auditoire devant lequel il fût nécessaire de prouver que l'enfant n'appartient pas exclusivement à la famille, que c’est un droit naturel pour lui de recevoir les éléments de l'instruction, et un devoir non moins naturel pour la société de les lui garantir.
Et quant à une prétendue « liberté du père de famille » qui consisterait à priver son enfant des instruments nécessaires de communication avec ses semblables, laissez-moi le dire, c'est faire insulte à la fois à l’idée de la liberté et au nom de père, que d'y associer précisément ce que nous pouvons concevoir de plus odieux, c'est-à-dire le déni de justice à l'égard du faible et de linnocent, l'exploitation de l’enfant par l’homme. Et les pouvoirs publics ont bien fait d'en finir avec des sophismes inavouables en proclamant que désormais, sous aucun prétexte, nul n'aura le droit de faire d’un petit Français un pelit paria.
Enfin pourquoi l'instruction primaire a-t-elle été rendue laïque, c'est-à-dire indépendante des différents cultes? Klle est laïque, parce que, si nous voulons que tout enfant acquière les connaissances que la Convention appelait déjà les « connaissances nécessaires à tout homme », nous n'avons pas le droit de toucher à cette chose sacrée qui s'appelle la conscience de l'enfant, parce que nous n'avons pas le droit, n1 au nom de l'État ni au nom d'une église, ni au nom d’une sociélé, ni au nom d'un parbi, au nom de qui que ce soit enfin, d'empiéter jamais sur le domaine de celte Hberñé de con-
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science, qui est le fond même et la raison de toutes ; les libertés. Et cette liberté ne sera sérieusement respectée dans l'école qu’à la condition expresse que l’école soit séparée de l’église.
C'est par celte triple réforme que la loi a fait de . l'instruction primaire un domaine ouvert et accessible à tous. Mais ce n’est pas assez; 1l fallait voir si cette instruction primaire elle-même, dans son essence, n'appelait pas de profondes moditicalions.
Après l’œuvre du législateur — cette œuvre commencée il y a près de cent ans et qui vient seulement d'être menée à bonne fin — devait venir celle de l'Université et de ses Conseils, la réforme pédagogique accompagnant la réforme législative.
En quoi devait consister cette seconde partie de la réforme? C'est M. Jules Ferry qui a eu l'honneur d'en trouver pour ainsi dire la formule, de l'exprimer avec éclat et de la rendre familière à tous les esprits. C'est lui qui a dit ce que doit être désormais l’instruction primaire : toute une éducation, et une éducation libérale.
Une éducation! Est-ce possible? On n'y avait pas songé autrefois. Quoi! ces enfants de paysans et d'ouvriers rudes, frustes, grossiers, qui n'ont pas l'éducation première de la famille! C'est déjà beaucoup de leur apprendre à lire et à écrire ! Aller au delà, c’est une utopie, une chimère !
Le législateur français n’en a pas jugé ainsi, mi le Conseil de l'Université non plus. Le législateur, dans le premier article de la loi qui nous régit heureusement aujourd'hui, n’a pas hésité à inscrire un grand nombre de matières d'enseignement qui, à première vue, ne semblaient pas faites pour la
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modeste école primaire. Et le Conseil supérieur a montré, par des programmes détaillés, qu'il est possible de leur faire place à toutes.
Comment a-t-on été conduit à celte innovation? C'est tout simplement qu'on a fini par remarquer qu'il y a dans la vie de l'homme toute une première période que la nature a pour ainsi dire réservée et mise à part, pendant laquelle l'enfant n'a qu'une chose à faire, celle que lui souhaitent toutes les mères : grandir, se bien porter et être heureux. C'est cette période que, de lout temps, ceux qui l'ont pu ont employée à quoi? A instruire l'enfant ? Non pas, mais à l'élever!
L'élever, c'est-à-dire aider et favoriser tout son développement, développement du corps, et de l'esprit, et du caractère, et du cœur : voilà ce que se sont toujours proposé, pendant ce premier âge, tous les parents auxquels il a été donné de régler suivant leurs désirs le sort de leurs fils et de leurs filles. Ils veulent que leurs enfants à cet âge acquièrent beaucoup, apprennent beaucoup, vivent et jouissent beaucoup, que leur mémoire, leur intelligence, leur imagination s'embellissent et s’'enrichissent de tout ce qu'on y peut.mettre de plus noble, de plus sain, de plus généreux. C'est à laide de tous ces éléments réunis que la famille espère faire un homme.
Eh bien, le régime qu'on a toujours appliqué aux enfants qui ont le bonheur d'avoir des parents aisés, instruits et justement ambitieux pour leur avenir, la République a entrepris de l’étendre à tous les enfants du peuple sans exception. Elle à cru possible de mettre à profit cette préface de la vie, ces années d'enfance qui ne peuvent servir à rien
d'autre, qu’on n'enlève à RE où l'enfant n’est encore, heureusement, « bon à rien » et ne peut que se préparer à la vie : elle emploiera ces jeunes années à donner aux futurs citoyens, non seulement une instruction rudimentaire, mais tout un trésor d'idées et de sentiments qui feront le bonheur et la dignité de toute leur vie.
Et de là l'idée des nouveaux programmes. De là celle extension des matières de l'enseignement dont certaines personnes s'inquiètent, Fit d'en avoir compris le vrai caractère.
Ils comprennent même le chant, ces nombreux programmes.
Oui, Jacques Bonhomme, nous voulons que ton fils apprenne à chanter. Et pourquoi ne l'apprendrait-il pas? Est-ce que par hasard les arts sont un privilège de grand seigneur? Est-ce que tu crois que tes enfants n’y ont pas droit? ou qu'ils ne sont pas capables de goûter les belles choses? Est-ce qu'ils n'ont pas une âme comme les autres, el tout comme eux des joies et des peines à exprimer? Est-ce que leur carrière ne sera pas assez dure pour qu'ils aient besoin, eux aussi, de tout ce qui console et de tout ce qui charme, de tout ce qui relève et de tout ce qui aide à vivre? Va, Lu ne sais pas si quelque jour ce ne sera pas un de ces refrains d'enfance, appris à l'école, qui soutiendra ton fils à l'heure du danger, qui lui rappellera son devoir et le préservera de défaillance. EL d'ailleurs, n’as-tu pas compris que si l'on s'applique à lui faire parler un peu cette langue divine de la musique, ce n’est pas seulement pour sa propre salisfaction, c'est qu il est Francais, c'est qu'il faut qu'il puisse tenir sa place dans le con-
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cert et dans le chœur de la nation: ce qui fait l'âme d’une nation, ce sont des sentiments collectifs qui ne se développent et ne s’entretiennent que s'ils s'expriment en commun, etils ne s'expriment jamais mieux que par la musique. Non, tu ne peux pas vouloir que ton fils soit comme un étranger dans son pays, que sa voix soit muelle et son cœur insensible dans les fêtes nationales, quand toutes les voix autour de lui et tous les cœurs chanteront la patrie, l'honneur et la liberté.
Une dernière utopie de nos programmes : le #ravail manuel.
Pour que l'enfant bien doué, au lieu de rêver à devenir un employé de commerce, un commis ou un bureaucrate, aspire à vivre honorablement du travail de ses mains, pour qu'il se mette bien dans l'esprit non pas l’ambition d'échapper à un mélier, mais l'ambition de s’y distinguer, il n'y a pas de moyen plus sûr que de lhabituer, dès l'enfance, à voir les maîtres, les inspecteurs, tous les représentants de l'autorité, associer dans l’école même le travail manuel au travail intellectuel, attacher du prix à l’un comme à l'autre. De la sorte l'enfant apprendra sans peine à honorer le travail paternel, en même temps que le père à honorer le travail scolaire de l'enfant.
Il y a une chose qui ennoblit le travail des mains, c'est la participation de l'intelligence. Qui comprend la raison de son travail et en connaît les lois n'en est plus l'esclave et ne s'en trouve plus humilié. C'est l'avantage qu'aura notre jeune apprenti : il aimera son travail, parce qu'il ne travaillera plus comme une machine, mais comme une intelligence,
Vous ai-je au moins fait entrevoir l'école moderne et française telle que nous la rêvons? C'est dans chaque village la maison propre el salubre, claire et joyeuse entre toutes; la maison où l’on étudie, oui! mais aussi la maison où l'on rit, où l’on chante, où lon joue; c'est la maison commune de nos enfants. De cette maison-là, des classes, du préau, de la cour, on entend tour à tour monter par-dessus la haie, ou bien les murmures des voix qui épellent, ou bien les chants joyeux, ou bien les commandements du vieux soldat qui fait faire l'exercice, ou encore le bruit de la lime et du marteau. Tout cela est sain, tout cela est bon, car tout cela prépare à la vie; et tout ce qui rapprochera l’école à la fois de la famille et de l'atelier rendra l’école plus apte à bien servir la nation.
Nous ne le dissimulons pas, vous le voyez, notre ambition est que l'école soit aimable afin que l'enfant l'aime et la fasse aimer. C'est sur lui que nous comptons, c'est à ces faibles mains que nous confions le dépôt sacré de nos espérances. Va, petit missionnaire des idées modernes, pelit élève de l'école primaire, Au sorlir de ton école, montre à Les parents tout ce que Lu en rapportes : tes livres, tes cahiers, tes images, le travail que Lu as commencé à l'atelier, redis-leur les récits, les beaux traits d'histoire ou de morale qu'on l'a racontés, tout ce qui La occupé el intéressé : ils comprendront vile la portée du changement qui s'est fait, ils devineront bien ce que vaut une telle éducalion et à qui ils la doivent: el, plus d'une fois peut-être, il arrivera qu'en te voyant le soir si appliqué à La lecon et si heureux d'être appliqué, ils échangeront un regard comme pour se dire : Ah! si nous avions été élevés ainsi!
et, dissimulant leur émotion, ils t'embrasseront. Dans ce baiser qu'ils te mettent au front, il y a plus de promesses pour la République qu'en bien des victoires électorales.
Telle est, dans quelques-uns de ses traits saillants, l'entreprise où nous sommes engagés, nous, la France d'aujourd'hui, voilà ce que nous tentons pour la France de demain. El avec quelles ressources, avec quels instruments ?
Autrefois, pour une telle croisade, on n'eût pas manqué de regarder à tous les points de l'horizon : où sont les sauveurs, les saints missionnaires qui vont entreprendre une telle transformation de tout un peuple à la fois? Où sont-ils?
Messieurs, nous ne les avons pas; c'est le propre de la démocratie de n’aller pas chercher au loin les sauveurs : 1l faut qu'elle les trouve en elle-même. Il faut que les grandes choses faites pour le peuple soient failes aussi par le peuple. Et c’est ce qui arrive. Qui sont ceux qui vont, appliquer, dans la mesure que la nalure permettra, ce nouveau et hardi système d'éducation nationale? Ce sont des gens, qui, au nombre de plusieurs milliers, ne gagnent pas trois francs par jour; ce sont des enfants du peuple, des ouvriers, eux aussi, des travailleurs, dans le sens le plus exact et le plus dur du mot; ce sont nos 80000 instituteurs et inslitutrices. Ah! messieurs, moi qui ne les ai jamais flattés, qu'il me soit permis de leur rendre devant vous un hommage public. On parle de leurs exigences, de leurs impatiences, de leur ambition, on parlerait presque de leur ingratitude.
Laissez-moi dire que ces reproches ne sont pas
mérités. Sans doute, c'est une fort grosse question pour nos instituteurs que celle de leurs traitements : ne l'oubliez pas, Messieurs, ce ne sont pas des hommes qui aient renoncé au monde el à ses peines, ce sont des pères et mères de famille, qui n'ont pas le droit d'oublier leurs enfants en élevant ceux des autres. Is ne prétendent pas à l'auréole des saints; ils prétendent faire leur devoir, tout leur devoir, mais élever leur famille. Vous tous qui savez ce que c’est qu'un salaire noblement gagné, vous ne leur reprocherez pas le leur; et s'ils témoignent quelque impatience de voir leur situation équitablement réglée par une loi qui se prépare depuis de longues années et que voilà encore ajournée pour quelques mois, vous ne les jugerez pas sévèrement pour cela, vous disant qu'après tout d’autres à leur place ne seraient pas plus patients. — Mais certains d'entre eux ont quelquefois manqué de réserve, de discipline, de Lact, de modestie on de modération? — Eh! Messieurs, ils ne sont pas parfaits, c'est vrai. n'ya pas si longtemps qu'ils sont émancipés: et il se peut bien que quelques-uns n'aient pas encore pris celle habitude de la liberté, qui seule donne la sagesse. [1 se peut que, dans la vivacité des luttes récentes, quelque parole imprudente, quelque manifestalion incorrecte ait échappé à tel d’entre eux.
Hélas, êtes-vous bien sûrs que ceux-là même qui leur devaient l'exemple de la charité et de la douceur évangélique l’aient toujours donné? Et n'est-il jamais tombé, d’une chaire plus haute que la leur, autre chose que des paroles de mansuétude?
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