‹ La foi laïqueChapitre 23 sur 111 · LES NOUVELLES MÉTHODES DE LA PROPAGANDE CATHOLIQUE · texte numérisé non relu

LES NOUVELLES MÉTHODES DE LA PROPAGANDE CATHOLIQUE

En éducation comme en politique, il y a deux erreurs à éviter dans nos jugements sur le catholicisme. L'une est de croire qu'entre l'Église et l'État laïque la lutte est sur le point de cesser, — l’autre, qu'elle va se continuer indéfiniment dans les mêmes conditions.

Non, la lutte ne peut cesser, ni aucun accord sérieux intervenir entre les belligérants.

Ce n'est pas, certes, comme certains esprits trop simples se l’imaginent peut-être, qu'il y ait incompalbilité entre le sentiment religieux et la démocralie la plus libre. On peut même très bien faire le rêve, le très beau rêve d'une société religieuse, vraiment digne de ce nom si humain d'Église « catholique » : « universelle », en effet parce qu'elle serait purement spirituelle, elle exercerait la plus merveilleuse et la plus limitée des magistratures, une sorte de magistrature morale consistant à représenter dans le monde des intérêts les idées de devoir, de

‘. Le Siècle, 22 janvier 1899.

vertu, de dévouement, dans le monde de la force l'éternelle protestation de la justice et de la pitié, dans le monde du réel les droits imprescriptibles de l'idéal. Elle répéterait à travers les siècles aux hommes qui passent la leçon qui ne passe pas, leçon d'amour, d'espoir et de confiance dans la vie et dans l'au-delà; à chacun elle prêcherait l'effort moral, à tous le progrès social, et, leur versant à flots la poésie du divin, elle les aiderait d'âge en âge à donner une expression moins imparfaite aux éternelles aspirations de l'homme vers l'infini...

Sans doute, cela aurait pu être. Mais ce qui a été, c'est un autre catholicisme, c'est une église aux contours beaucoup moins vaporeux, une église qui n'a pas acceplé de n'être qu'un esprit soufflant librement dans une libre humanité. Elle s’est donné un corps. Elle à voulu être de ce monde et y régner, elle a été une des plus grandes, la plus grande sans doute des institutions politiques et sociales de notre monde européen. Elle a revendiqué non seulement le pouvoir moral de la persuasion, mais le pouvoir tout court. Elle a demandé que peuples et individus, laïques et prêtres, fissent entre ses mains l'abdicaüon de leur autonomie, lui jurassent une soumission sans réserve, lui reconnussent finalement une autorité supérieure à celle même de leur conscience el de leur raison propre. Malheureusement pour elle el pour eux, ce sacrifice, elle Pa ‘obtenu, et sur cet acte de soumission — qu'elle à appelé l'acte de foi — elle a tout fondé : doctrine, discipline, culte, hiérarchie, morale, éducation.

Ce triomphe a été l'œuvre des siècles : on ne forge pas en un Jour une chaine assez souple et assez rigide pour emprisonner à jamais l'esprit humain.

Les derniers anneaux en ont été rivés sous nos yeux par le concile du Vatican, el désormais le catholicisme est lié à sa victoire. Il s’est interdit d'être une religion qui s'avoue humaine et perfectible comme les choses humaines. [1 faut qu'il soit et qu'il reste une théocratie sacerdotale, qu'il garde, sous peine de se renier, sa prétention à la suprémalie et qu'il l’oppose à la prétention exactement contraire de la société laïque. La suprématie ne se partageant pas, il faut que l’une des deux sociétés brise l'autre.

Logiquement donc et théoriquement, aussi bien qu'historiquement, la situation est et demeure d’une netteté qui défie toute équivoque. Se remettre plus ou moins franchement sous le joug de l'Église, ou, au contraire, assurer définitivement sa souveraineté : il n'y a pas, pour la société issue de la Révolution française, de troisième parti,

Mais combien il se lromperait, celui qui, sur la foi de la logique pure, s'en tiendrait à cette vue schématique du conflit!

S'il ne faut jamais oublier le principe autoritaire sur lequel repose tout l'édifice ecclésiastique, 1l ne faudrait pas s'imaginer qu'il n'y ait que cela dans l'Église. Ce qu'il y a ‘de plus en elle, c'est précisément ce qui la fait vivre, ce qui a loujours fait vivre les sociétés religieuses, à savoir le sentiment religieux lui-même dans ce qu'il a de foncièrement humain, de naturel et de légitime, avec sa sève toujours renaissante.

Une Église peut enseigner des dogmes obscurs, autoriser des pratiques peu raisonnables, exercer une centralisation abusive, faire peser sur les siens un joug de fer. Si, à côté de ces défauts, elle offre à

des milliers d'âmes pieuses l'aliment d’une vie spirituelle même imparfaite, si elle console les faibles, si elle secourt tous ceux qui demandent à être secourus corps et âme (et ils sont légion dans notre pauvre humanité), si les familles recueillent de sa bouche, en termes simples et populaires, l'éternel vialique moral que les générations se transmettent comme la vie même, si la civilisalion lui a dû une partie de ses plus précieux trésors, sisurtout aujourd'hui, au plus fort de l’äpre lutte économique, cette forme moderne de la guerre et de la barbarie, elle témoigne quelque sympathie à celui qui souffre et quelque énergie à le défendre ou au moins à le plaindre, c'en est assez : celle Église n'est pas près de mourir.

Or, pour la France tout au moins, n'est-ce pas là l'histoire du catholicisme? A lhonorabilité de son clergé, au prestige de sa tradition tant de fois sécu: laire et en apparence immuable, il ajoute la force que lui donnent, plus que jamais, ses innombrables « œuvres », c'est-à-dire ses bienfaits. Sans ses œuvres, le dogme et la hiérarchie ne le feraient pas vivre, parce qu'ils ne le feraient pas aimer.

Mais, dit-on, le preslige des « œuvres » et des « hommes d'œuvres » a beaucoup diminué de nos jours. — C'est vrai. Aussi l'Église n'en est-elle plus là.

Deux faits nouveaux marquent l'ère où elle est entrée :

D'une part, aux « œuvres pies » d'autrefois, toutes de charité el de dévotion, s'ajoutent peu à peu ce qu'elle appelle les « œuvres sociales », etmême dans les plus anciennes institutions l'esprit et le caracère social tend à prédominer;

D'autre part, à l’armée des ecclésiastiques et des religieux des deux sexes s'ajoute la seule grande force qui semblait devoir manquer à cette Église, l'initiative laïque, avec son je ne sais quoi de libre et de Hibéral qui surprend et gagne les populations.

Doutez-vous de cette transformation? Ouvrez au hasard un journal d'information, la Vie Catholique, si vous voulez; vous y trouverez à la quatrième page un minutieux Questionnaire adressé aux ecclésiastiques de toutes les paroisses de France.

Et que demande-t-on à chacun d'eux? De dire ce qu'il a fait pour chacune des œuvres qu'on lui énumère : « Lcoles : Faites-vous des classes du jeudi et du dimanche? Que faites-vous en particulier pour les élèves de l’école laïque? Patronages : Comment fonctionnent ceux que vous connaissez? Forment-ils le caractère, la volonté? Préparent-ils à la vie réelle? Cercles : Moyens de contact entre le prêtre et le peuple... Œuvres militaires : Que fait-on pour les soldats? Œuvres sociales, associations professionnelles, d'épargne, de lempérance, de mutualité, d'antialcoolisme, etc. : Les prêtres s’en occupent-ils en se bornant au rôle de conseiller et en prenant des laïques pour intermédiaires? Etc... »

Et l'enquête continue ainsi : il y a quatre colonnes serrées de ces menues questions et de ces suggestions pratiques.

Reconnaissez-vous là le catholicisme d’au trefois, celui qui ne savait opposer aux innovalions que son velo et aux novateurs que ses anathèmes, celui qui affectait d'ignorer le monde et ses affaires el qui semblait ne se plaire que dans l'ombre des cloîtres et des sacristies? Ne s'’est-elle pas singulièrement

rapprochée de la société laïque, cette Église qui aujourd'hui fait profession de n'avoir peur d'aucun progrès de l'instruction, d'aucun contact avec la polilique, d'aucune ingérence dans les problèmes SOCIAUX ?

A ce catholicisme — qui sera celui du xx° siècle — qu'avons-nous à opposer?

Des arguments? Soit. Nous dirons demain comme hier que le parfait catholique est toujours, par définition, un mineur perpétuel, que la République est, par définition aussi, le régime sous lequel chaque homme doit s'affirmer majeur, responsable et'autonome : il lui faut des citoyens qui s'appartiennent et non des fidèles qui relèvent d'une autorité étrangère.

Et rien de tout cela n'a cessé d’être vrai.

Mais, outre qu'en aucun temps, en aucun pays l’homme n'a été la logique en action, — il est plutôt un tissu vivant de contradictions qui se mitigent — c'est surtout en France que ce genre de reproches touchera faiblement les esprits. Notre peuple est toujours le même; il est bien plus près de Rabelais, de Montaigne et de Marot que des grands théologiens de l’un ou de l’autre bord. La beauté des systèmes bien construits l'amuse un instant, mais rien de plus. Est-ce incapacité de s'appliquer, légèreté d'esprit, horreur de lappareil scolastique, préférence secrète et incorrigible pour la bonne nature et ses clartés faciles? Toujours est-il qu'il se méfie des grandes conceptions systématiques, en religion comme en politique. Il ne leur veut ni bien ni mal, il ne s'en effarouche ni ne s'en éprend. Et la raison de celle indifférence, c'est qu'il a par devers lui

deux guides qu'il croit sûrs el qui lui suffisent : son bon sens et son bon cœur. Qui s'adresse à l’un ou à l’autre est sûr d’un bon accueil, quelque habit qu'il porte et quelque religion qu'il professe; ajoutons : quelque inconséquence qu'on puisse lui reprocher.

C’est ce qu'a merveilleusement compris le catholicisme contemporain.

L'évolution qu'il accomplit diffère de celle que rêvait le catholicisme libéral en ce qu'elle ne touche plus ni de près ni de loin aux questions de dogme, de discipline, de hiérarchie : elle porte uniquement sur les relations journalières avec la société; elle consiste à se laire désormais sur tout ce qui n'intéresse plus ou pourrait froisser le sentiment public, à insister au contraire sur tout ce qui doit attirer à l'Église la sympathie de tous, même des indifférents.

Rendre des services, d’incontestables services pratiques, tel est le mot d'ordre.

Et, comme le Français n’est niinsensible niingrat, comme il est très pratique et toujours légèrement sceptique, il fait aisément le départ dans ce que lui offre la propagande catholique : il en retient ce qu'elle a de bon à ses yeux, c’est-à-dire ce qu'elle à d'humain et de bienfaisant, et, si elle contient d’autres éléments, il n'y prend pas garde et ne lui en tient pas rigueur.

N'essayez pas de l'avertir du danger, de lui montrer où on le mènera par les chemins fleuris, de lui faire deviner que patronages, liers-ordre, œuvres sociales se rattachent à un vaste plan de mainmise sur la jeunesse, sur l’ouvrier, sur les familles.

Vous vous figurez que vous allez lémouvoir avec deux ou trois mots : Syllabus, cléricalisme, fana-

tisme. Il vous écoute, vous approuve, et se dit tout bas : « Celui-ci est le fanalique d’en face ». Et, se croyant bien sûr que nul, même l'Église, ne le mènera jamais plus loin qu'il ne veut aller, ül retournera sans crainte partout où il:aura cru voir qu'il se fait un peu de bien.

En somme, a-t1l tort? Et faut-il vraiment se plaindre du nouveau eritérium que notre société française prise dans sa masse s'avise d'appliquer au jugement des choses religieuses el politiques? Elle veut juger l'arbre par le fruit. Elle attend les résul- Lats, qu'ils viennent en droite ligne de la doctrine ou qu'ils en jaillissent au mépris de toute logique.

Église ou école, cercle catholique ou loge maçonnique, groupe républicain ou club socialiste, elle laisse tout dire el ne regarde plus qu'aux actes.

Ainsi la bataille a changé de caractère, et, à vrai dire, elle n’a Jamais été aussi belle. C'est à coups de dévouements que l'on se battra désormais. À qui sera la victoire? À celui qui fera sentir à la société sa supériorité morale.

Celui des deux adversaires dont les idées se trouveront assez puissantes pour susciter non des enthousiasmes éphémères, mais une suite continue de pur dévouement à l'humanité, celui qui enverra au sein de la masse nationale les plus nombreux, les plus ardents, les plus obstinés missionnaires, celui qui en somme aura fait le plus pour l'éduca- Lion morale et sociale du pays, c’est celui-là que le pays suivra, quel que soit le nom dont on l'appelle.

Si l'Église à fait de son côté cette découverte, elle n'est plus à faire du nôtre.

M. Lavisse le disait l'autre jour, en inaugurant

L'ÉGLISE ET L'ÉCOLE. Ar

ces belles « conférences d'Université » qui pourraient bien être un des instruments de la rénova- {ion universitaire : ce qui a commencé obscurément dans ces dernières années et Ce qui va, sans bruit, grandissant toujours — sous les noms de cours d'adultes, de conférences et de lectures populaires, de patronages, d'associations d'anciens élèves, de mutualités scolaires et postscolaires, c’est tout simplement « une œuvre immense », celle d'où dépend l'avenir immédiat de notre démocratie.

Et l’histoire dira en racontant cet effort nécessaire que le signal en a été donné spontanément par une légion de bons et modestes citoyens qui semblaient, entre tous, avoir assez largement payé leur delte : ce sont les instituteurs laïques qui ont entrepris cette croisade, seuls, sans argent, sans guide, sans plan d'ensemble, sans organisation, sans arrière-pensée, vraiment à la française, avec ces deux seuls ressorts dont nous parlions tout à l'heure.

Ces braves gens seront-ils suivis? Toute la queslion est là.

La bourgeoisie républicaine — caril y en a encore une, quoi qu'on dise — s'apercevra-t-elle à temps que l'heure est venue de donner de sa personne, au moins à l’égal de la bourgeoisie réaclionnaire?

Et comme celle-ci, sans hésiter, s’est groupée autour de l'Église, celle-là saura-t-elle tout aussi simplement se grouper autour de l'École?

On vient de le voir par ces quelques exemples, c'est une admirable leçon que nous donne l'Église.

Au risque d'inquiéter beaucoup de ses chefs, sans reculer même devant une sorte d'infidélité logique à ses traditions, au prix d'un véritable péril intérieur, elle laisse se former dans son sein une gauche

et une extrème gauche qui vont, pourrait-on dire, jusqu'au socialisme. Elle autorise des méthodes qui empruntent beaucoup aux nôtres. Elle veut se faire toute à tous. Elle encourage ce qu'au fond elle n’a jamais pu aimer : l'esprit de liberté dans l'étude, l'esprit d'iniliative dans les associations, l'esprit de largeur dans les relations sociales, l'esprit de procrès dans toutes les institutions du catholicisme militant, bref l'esprit laïque lui-même avec quelques-uns de ses traits les plus caractéristiques.

Allons-nous par hasard nous en plaindre? Il faut nous en réjouir, d'abord parce que le bien est le bien, d'où qu'il vienne. Et puis l’on ne fait pas à l'esprit laïque sa part; toute société confessionnelle où il s’introduit va droit à la crise; avant peu, il lui faudra choisir, ou d’expulser l'intrus, ou de le suivre jusqu'au bout. Les œuvres laïques ou semi-laïques de l'Église en feront Lôt où tard l'expérience,

En attendant, elles peuvent faire, elles feront beaucoup. Il n'y a qu'un moyen de lutter contre elles : c'est de faire mieux.

Et la première condition sera d'admettre de notre côlé ce qu'on admet du leur, à savoir que rien n'est possible sans une forte poussée de l'opinion, disons mieux sans une poussée irrésistible des cœurs et des consciences.

L'Église ne s’en remet plus à l’action hiérarchique de ses corps constitués. Elle veut que tout le monde s'intéresse à celle croisade. Elle réclame des concours personnels sans nombre. Elle appelle à la rescousse grands etpelils, riches el pauvres, bourgeois et ouvriers, conservateurs et républicains, croyants el Incroyants.

Comment l'École laïque ne ferait-elle pas le même

appel, et par quel aveuglement s’imaginerait-elle que les forces officielles de l'État suffiront à sa défense? S'il n'y avait pas autour d'elle et pour elle la même levée en masse de bonnes volontés, de sympathies généreuses, d’affections agissantes el d'énergies militantes, on peut prévoir l'issue du combat.

Mais ne serait-ce pas vraiment une trop amère ironie des choses que le parti qui ne croit pas à la liberté se trouvât précisément le plus capable d'organiser la liberté?

Page 1