PAROLES PRONONCÉES AUX OBSÈQUES DE M. JULES STEEG
(Mai 1898.)
Après l'hommage que vient de rendre un ministre de la République à ce bon serviteur de la République, nous ne songerions certes à rien ajouter si l’homme public était tout l’homme. Mais, disons la vérité. Le vide qu'il laisse dans les conseils où il siégeait, dans les écoles qu'il inspectait, dans celle même où sa direction, vous venez de l'entendre, se faisait déjà tant aimer, qu'est-ce auprès du vide qui se fait dans nos cœurs à la pensée de l'ami soudainement perdu? Un ami ne se remplace pas. Son départ, c'est un arrachement irréparable, c'est quelque chose de notre âme qui s’en va, une force elune lumière qui, brusquement, nous sont ravies.
Lui surtout, lui, dont la bonté élait si doucement enveloppée de modestie et de simplicité; fui, qui, sans bruit, avait une action si pénétrante, qui aimait et qu'on aimait si naturellement, qui se donnait si volontiers qu'on oubliait presque de l'en remercier;
4. Extrait du Manuel général de l'instruction primaire du 14 mai 1898.
lui qui savait faire Lant de bien et le cacher sous un air de bonhomie enjouée qui nous le faisait accepter comme la chose du monde la plus simple; lui qui savait être jeune avec les jeunes, petit avec les petits, dont la parole portait toujours, parce qu'elle était toujours sincère à fond : comment penser qu'il n'est plus là, que c'est fini, que nous ne rencontrerons plus ce clair regard qui entrait dans l'âme comme un rayon de sympathie, que nous n’entendrons plus celte voix, qui était celle de la raison aimable et aimante ?
Ah! chers amis, vous comprenez qu'en un tel moment on éprouve comme le besoin de se rejeter en arrière; on voudrait ressaisir le passé, on étreint de toute sa force de chers et lointains souvenirs.
Il y à vingt-neuf ans que nous nous étions rencontrés pour la première fois. C'était à Neuchâtel, en Suisse. M. Pécaut y était venu appuyer de sa grave parole un effort Lenté pour dégager du christianisme traditionnel et ecclésiastique ce qu'on pourrait appeler le christianisme éternel, une sorte d'Évangile fait de la moelle du vieil Évangile, une religion laïque de l'idéal moral, sans dogmes, sans miracles, sans prêtres ?.
1. « En nous déclarant chrétiens libéraux, nous acceptons la discipline et la tradilion morale du christianisme, non pas comme absolue ni infaillible, mais parce que, dans son fond, elle nous paraît être l'écho fidèle de la conscience, la voix de Dieu dans l'âme. Nous tenons pour un droitetun devoir, d’abord d'affranchir notre piété et notre activité morale de la croyance; aussi énervante que trompeuse, à une intervention surnaturelle de Dieu, rare ou permanente, ancienne ou contemporaine; ensuite de séculariser la religion en l'appelant à sanctifier non pas une vie humaine restreinte et mutilée par l’ascétisme, mais la vie humaine dans toutes ses applications normales : famille, cité, science, art, industrie, Nous prenons donc racine dans la tra-
Jules Steeg élait alors un jeune: et obscur pasteur protestant. Obscur, non; on le connaissait déjà comme un libre penseur religieux; il s'était placé du premier coup à l'extrême gauche de la théologie protestante, avec les Schérer, les Colani, les Gaufrès, les Réville, les Fontanès, les Coquerel. C’est à lui que M. Pécaut avait songé pour la conduite de la petite et hardie Église libérale qui s’organisait dans la Suisse française.
Steeg, à celle occasion, prit contact avec cette simple, laborieuse et énergique démocratie suisse, au milieu de laquelle il trouvait honorés et aimés les républicains français, anciens proscrits du Deux-Décembre, groupés autour d'Edgard Quinet, le premier et le dernier des « irréconciliables ».
Attiré par l'œuvre qu'on lui offrait, Steeg résista pourtant à l'attrait. Des raisons graves de santé l'arrêtèrent. EL puis, à mesure qu'il voyait de plus près la puissance de vie démocratique de ces petits cantons républicains, une ambition nouvelle avait germé en lui. Il rentra en France, décidé à tenter au profit de son pays l’entreprise même qu'on linvitait à faire en Suisse.
De retour à Libourne, au lieu de rester confiné dans sa pelite paroisse protestante, voilà qu'il essaie d'introduire dans tout le pays les principes et les pratiques de la libre Suisse. Il fonde des bibliothèques, ouvre des cercles, tient des réunions, fait des lectures publiques, organise des conférences, le tout en dépit d'obstacles dont nous ne nous
dition humaine tout entière sans nous enchaîner à la lettre d’un passé spécial, juif, catholique ou protestant. » (Paroles de M. Félix Pécaut, 4° conférence, dans le Manifeste du christianisme libéral, Neuchâtel, 1869.)
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faisons même plus l'idée : on oublie vite en France. D'abord, il rencontre l'indifférence universelle. Peu à peu, on s'étonne, on s'intéresse, l’autorité s'émeut, un mouvement d'opinion se dessine dans un arrondissement qui semblait mort trois mois auparavant:
Il se décide à fonder un journal polilique. Bientôt c'est le plébiscite qui se prépare, le fameux plébiscite de 1870, — ïil y aura demain, 8 mai, juste vingt-huit ans. — Steeg, d'abord tout seul, puis soutenu par une poignée d'hommes, se met à la tête de la campagne antiplébiscilaire. Au moment de se jeter dans l'arène, il se demande s'il vaut la peine de le faire « pour quelques centaines de non de plus ou de moins à opposer à des millions de oui ». Sa réponse est qu'il faut faire son devoir quand même. Une grande réunion au Théâtre, enthousiasmée par sa parole, l'acclame, lui répond par les cris inattendus de : Vive la République.
Lui nese fait pas illusion, mais ilne reculera pas. J'ai rouvert hier un vieux cahier jauni où j'ai relu, le cœur gros de larmes el de souvenirs, les lettres intimes qu'il m'écrivait à ces heures de fièvre. Laissez-moi vous en citer une page.
« Le sort en est jeté, je prends le grand chemin périlleux de la politique. Notre journal est fondé..." Je ne me suis vraiment pas senti le courage de quitler ce pays, après ce que j'ai commencé. Je sais que je n'ai ni gloire, ni profil, ni agrément, ni paix, ni reconnaissance à y recueillir. Mais nous parlons ant de régénérer la France : ne faut-il pas que chacun y travaille dans son pelit coin?
« On va me harceler, me calomnier; les miens plus d'une fois m'abandonneront. Mais qui ne fait
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rien du Lout ne court pas ces risques, il vaut mieux les courir. »
Et 1l ajoutait ces paroles caractéristiques :
« Au resle, Je me sens plus que jamais, à travers tout cela et en cela, pasteur protestant. Je ne perds pas de vue «la seule chose nécessaire », bien qu'il soit impossible de la-présenter directement à notre peuple. À Paris, à Lausanne, je serais resté théologien. [ei et dans toute la France il faut aborder le problème autrement. Je n'aurai pas perdu mon temps si je parviens à créer un foyer de vie politique, morale, intellectuelle qui rayonnera sans moi, après moi. Peut-être ne parviendrai-je à rien du tout. C'est bien possible. Mais du moins j'aurai tenté. »
EL voilà comment des protestants comme Steeg conquéraient alors la place qu'on devait un jour leur reprocher d'occuper trop grande dans la République. Le vieil esprit huguenot les avait faits républicains avant lheure, en plein Empire. Pays libre et libre conscience leur avaient paru deux causes sacrées qu'ils ne séparaient pas. En servant l'une, ils servaient l’autre. À cette époque on ne leur disputait pas honneur de s'enrôler dans cette petite troupe d'avant-garde. On ne se demandait pas encore si leur nombre ne dépassait pas sensiblement la proportion numérique des protestants en France. Beaucoup de ceux qui, plus tard, devaient se rallier en temps opportun, s'exerçaient en allendant à les poursuivre de tous les sarcasmes d’abord, puis de tous les outrages, puis de tous les coups de la loi.
Notre pauvre ami en fit dix ans de suite l'expérience amère sans un Jour de répit, sans qu'une seule fois un mouvement de pitié ou de respect fit
hésiter ses adversaires. Après les rigueurs de 'Empire, il essuya toutes celles du premier, puis du second Ordre moral. Pourquoi rappeler le détail de ces longues années de souffrances? La force morale fait quelquefois dés miracles. Steeg résiste à tout. Il échappe à une condamnation en cour d'assises, grâce à une plaidoierie qui est une merveille de verve et de raison; il échappe à la misère à force de vaillance : résignant ses fonctions pastorales, il se fait imprimeur, el il fait vivre sa famille et son journal; il échappe à des calomnies habilement tramées en les prenant corps à corps l'une après l'autre avec un.sang-froid extraordinaire.
Enfin, aux élections de 1881, il sortait vainqueur et intact de cette lutte sans quartier. On vient de vous retracer sa trop courte carrière parlementaire. Et nous tous qui avons aimé Sleeg, nous recueillons avec une respectueuse gratitude le jugement si ferme que vient de porter M. le Ministre sur sa participation aux lois scolaires, sur la manière dont il a servi la cause de l'instruction nationale, au Parlement d'abord, et enfin dans l'Université.
En jetant ainsi un coup d'œil sur les phases diverses de la carrière de notre ami, n’êles-vous pas frappés de la voir si pleine et si une, si simple surtout, si animée du même esprit du commencement à la fin ?
Steeg a élé un des principaux éducateurs de la France républicaine : c'est là l'unité de sa vie,
Éducateur moral, il l'était déja dans son humble enseignement pastoral; il l'était sous l'Empire en suscilant au fond des campagnes bordelaises l'effort el l'initiative du citoyen, le sentiment du droit, le souci du devoir, le réveil de l'âme nationale.
Éducateur civique et combien admirable en sa persévérance, pendant les périodes de réaction ou violente où hypocrite, quand il sut montrer ce que peut faire pour le triomphe des idées un homme seul, pauvre, abandonné, calomnié, traqué, officiellement signalé comme « l’homme le plus dangereux du département ». |
Éducateur politique dans ses campagnes électorales dont il osait faire de véritables cours d'instruction ‘eivique et sociale : si vous relisiez ces jours-ci le spirituel petit livre qu'on vient de citer, vous ne manqueriez pas de dire : quelles leçons aux électeurs et encore plus peut-être aux candidats!
Éducateur national enfin — que M. le Ministre m'excuse de le dire après lui, en insistant sur ce legs précieux que Sleeg laisse à l’enseignement populaire — dans ces merveilleux petits livres écrits avec tout son cœur, les uns pour les écoles normales, les autres pour les élèves de l'école primaire. Ces petits manuels d'instruction morale el civique ont eu l'honneur d’être les premiers mis à l'index, et ils le méritaient, car ils n'enseignent pas seulement, ils persuadent; ils font aimer la République et ses lois; ils donnent l'impression profonde d'une foi religieuse qui n’est pas la foi aveugle; ils font comprendre par quelle évolution laborieuse et par quelle filiation légitime, apprenant peu à peu à faire pénétrer du monde mystique dans le monde réel, son idéal de justice et d'amour, l'humanité, a pu, après dix-huit siècles, transposer l'Évangile du Christ en cette traduction sociale : la Déclaration des Droits de l’homme.
Heureux ceux dont la vie se déroule ainsi comme